« Car il y avait autour de Combray deux “côtés” pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. » — Marcel Proust, Du côté de chez Swann
30 juin 2025.– Chaleur assez notable (39°C). Retour du Vercors, où je n’ai pas résisté à grand-chose tout en effectuant quelques randonnées d’intensité modérée entre Villard-de-Lans, Corrençon, Lans-en-Vercors, Autrans et Méaudre. (Pont-en-Royans ne vaut pas vraiment le coup : c’est une sorte de banlieue chaude de Romans.) Fait deux ou trois razzias dans les boîtes à livres du secteur. Pêché quelques volumes à l’intérêt oscillant : L’Histoire de la musique de l’affreux Bardèche, le Sido de Madame Colette, Les Chocolats de l’Entracte de François Chalais, Les Quartiers d’hiver de Jean-Noël Pancrazi (le Modiano pied-noir), Les Étoiles du Sud de Julien Green, et un polar glacé d’Arnaldur Indriðason dont j’ai oublié le titre. En parlant de glacé, ou tout du moins de fraîcheur, mes valises posées, entamé La Salle de bains de Toussaint. C’est son premier roman publié, et ce pourrait être aussi l’acte de naissance du « nouveau nouveau roman ». Ce que j’en ai lu est, pour l’instant, assez à mon goût : ça cabote en petite eau fraîche entre la barque Beckett et la barque Keaton. On a lu pire et plus calorifique.
1er juillet 2025.– Chaleur tenace, on pourrait presque la saisir avec les mains (36°C). Fait réparer ma roue de vélo crevée. Coût modeste, 19 €, cependant je constate que, sur lesdits 19 €, j’ai payé 3,17 € de taxe sur la valeur ajoutée. L’État ne jetterait-il pas clous et punaises sur les chemins vicinaux afin de racketter par la bande les vélocipédistes bucoliques ? En parlant d’État, les conseils que ce dernier distille face à la montée des chaleurs — en gros : boire de l’eau et se mettre à l’ombre — me semblent assez bien réfléchis. Que serions-nous sans l’État ?
En dehors de tout ça, consacré ma journée à une exploration méthodique de mon canapé. Passé à l’alternance de son accoudoir gauche à son accoudoir droit, ce qui, il faut bien le dire, relève d’une sorte d’exploit par ces temps-ci. C’est d’ailleurs ici, sur mon canapé, que j’ai faiblement poursuivi, à toute outrance, assommé par l’implacable malignité des tiédeurs, la lecture de La Salle de bains du très malin Toussaint. Petite chose rafraîchissante, c’est un compliment, pleine d’humour en sous-main. On peut y lire des choses comme celles-ci : « Vous n’avez pas de disques de Frank Zappa ? me demanda Pierre-Étienne avec une supériorité amusée. — Non, aucun, dis-je », ou encore : « S’exprimant en termes choisis, l’homme déployait une grande érudition, ne manquait pas de cynisme. Elle, elle se cantonnait à Kant, se beurrait une tartine. La question du sublime, me semblait-il, ne les divisait qu’en apparence. »
Plus tard, la chaleur ne baissant pas, lu une lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan datant du 24 juin 1676 : « … nous avons eu des chaleurs excessives… »
2 juillet 2025.– La chaleur tient, ne décroche pas, prend des raideurs de pendu (37°C). Accablé par les températures, je vis comme en prison dans mon petit intérieur, duquel je ne sors plus que pour me fournir en victuailles (il faut bien manger et les magasins sont climatisés).
(Lectures.) Toussaint et sa Salle de bains. Cette histoire de fléchette plantée dans le front, cause de rupture amoureuse, ces parties de tennis qui ne semblent jamais débuter malgré les tenues ad hoc, ces siestes dont on ne se lève pas tout de suite. Cette impulsion qui vient plus tard que tôt et qui permet de se mouvoir dans l’ignorance des corps. Tout cela n’est pas mal pour un début, on rigole un peu sous cape. Moins drôle : Emmanuel Darley et Un gâchis (bouquin récupéré dans une boîte à livres). Moins drôle parce que l’auteur est mort trop jeune, moins drôle aussi parce que ce qu’il raconte n’est pas vraiment du domaine du sautillant. En gros, il s’agit du récit de l’errance d’un tueur d’enfant, vu de l’intérieur. Ce que j’en ai lu m’a semblé assez beau et sans vraies lourdeurs. Ah oui, aussi, et pour revenir à ce qui pince, le volume est dédicacé par Darley lui-même. Il s’adresse à une certaine Sylvie, explique, de façon peut-être un peu immodeste, que son livre est « poétique et violent ». Comment a-t-il pu finir dans une boîte à livres reste un mystère.
Hier, mort de Florence Delay. Beau visage chez Robert Bresson, belle voix chez Chris Marker. Me suis souvenu du début de Sans Soleil, film merveilleux, début merveilleux : « La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images – mais ça n’avait jamais marché. Il m’écrivait : “... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.” »
Joie des rez-de-jardin. Minuit, le voisin du troisième, celui qui joue du pipeau, jette des seaux d’eau par la fenêtre. Nous voilà bien.
3 juillet 2025.– Les orages derrière nous, la température baisse un peu (28°C). L’air redevenu respirable, hasardé mon museau dans les extérieurs. Expérience malheureusement peu concluante. Beaucoup de circulation automobile, beaucoup de travaux et beaucoup de mouflets et mouflettes piaillant dans les parcs publics. Pour tout vous dire, tel le bulot tragique, je suis bien vite retourné dans mon petit intérieur. Hélas, là aussi, la tranquillité n’était pas de mise. Encore des travaux de gentrification dans ma rue, encore du bruit. Parfois, on aimerait vivre sur Neptune (ce qui, d’après les connaisseurs de ladite planète, n’est guère possible).
Cependant, un peu lu… Emmanuel Darley et Jean-Bertrand Pontalis.
Un idiot du village enlève une gamine, chemine quelque temps avec elle, puis il l’étrangle et l’enterre dans un sous-bois. Dit comme ça, Le Gâchis de Darley pourrait ressembler à une sorte de M le Maudit champêtre qui se résumerait à sa propre transgression. C’est un peu le cas, mais c’est aussi un peu autre chose. Disons alors que ce récit, raconté avec les yeux du criminel, est essentiellement sauvé par son taux de candeur (je parle de la candeur que l’on peut retrouver chez Robert Walser). Sinon, Pontalis. Autre affaire. Bien entamé son Dormeur éveillé. Livre des entre-deux, de la mélancolie transformée en « musée imaginaire », fragments tournant autour de la mémoire, de l’art et de la psychanalyse. On flâne entre les rives et c’est assez beau.
4 juillet 2025.– Baisse progressive de la température extérieure (29°C). Aujourd’hui, lors de ma randonnée quotidienne, croisé un lapin, un lièvre, un hamster, un bouc et une chèvre. Lu Chemoule, un chat français de Nathalie Quintane. Petit livre, moins de cent trente pages, et demi-réussite. Quintane voudrait raconter la vie de son petit félin domestique, écrire en chat plus qu’en français, éviter l’anthropomorphisme. Elle n’y parvient pas totalement, elle aurait dû confier sa plume à son chat (cela dit, je suis injuste, son livre est inventif et un peu marrant, c’est toujours ça). En parlant de chat, disparition de la chatte Poppy que je n’ai pas revue depuis mon retour du Vercors. Selon sa vraie maîtresse, elle se serait trouvé une nouvelle maison de substitution, chez une certaine Huguette. Cette dernière écrira-t-elle un livre sur elle ? D’autre part, un peu à l’écart des bestioles, fini Le Dormeur éveillé de Pontalis. C’est bien le joli bibelot que j’avais cru déceler hier. Je recommande cette lecture. Pour finir dans l’humain trop humain, court retour dans le Journal de Green. Un voyage à Hammamet, la chasse aux petits garçons, de la fatigue, un peu de dégoût.
5 juillet 2025.– Soleil et tiédeur (31°C). Le voisin du troisième joue de la trompette, du violon et du pipeau, va-t-il se mettre à l’hélicon ? En attendant, je constate que mon immeuble attire les musiciens. Au premier étage, il y a quelques années, il y avait ce guitariste électrique qui s'escrimait sur Money for Nothing et Sweet Jane avec une dextérité un peu aléatoire. Avant lui, au troisième étage, je me souviens d'une sorte de Castafiore tragique qui vocalisait à qui mieux mieux. Elle était vraiment chanteuse à l'opéra de Lyon. Je crois également me souvenir d'un joueur de ukulélé et d'une flûtiste passagère. Quant à Régis, le voisin fou du dernier, comment oublier ses récitals nocturnes sur un piano désaccordé ? Il nous a quittés physiquement il y a quelques années. Dans le cimetière, sa tombe est située à moins de trois mètres de celle de mon frère. Ce n'est qu'un tas de terre avec une croix en bois de guingois. Voilà, on en chialerait…
Picoré dans la correspondance Larbaud/Fargue. Les deux se tutoient assez vite, passent d’une distance un peu confraternelle à une franche camaraderie, se donnent des petits noms ; les « Grossbibisch » et les « Cher Léon » fleurissent, et on a le sentiment d’être en bonne compagnie. Lu Le Pain de ménage, comédie en un acte de Jules Renard. Lors d'un séjour de vacances, un bourgeois et une bourgeoise se tournent autour pendant que leur épouse et époux respectifs se sont absentés après le dîner. Rien ne se passera entre les deux, mais ce rien est délicieux : « Oh ! flirter, ce mot-là m’énerve. Flirt ! flirt ! C’est crispant comme une automobile sous pression. Laissez donc aux Anglais leurs petits bouts de mots. Qu’ils aient au moins ça en Angleterre. »
6 juillet 2025.– Il pleut, la température baisse ; ce qui était considéré comme du « mauvais temps » il y a trois semaines est devenu du « beau temps » (24°C). Picoré à nouveau dans la correspondance Larbaud/Fargue. Par capillarité, je picore aussi dans le Larbaud de Bernard Delvaille (collection Poètes d’aujourd’hui). Beaucoup de points communs entre Larbaud et Delvaille. L’ouvrage à tendance biographique du second résonne donc un peu autobiographiquement en creux. Tout étant dans tout, Delvaille parle de l’influence de Levet, évidemment sur Larbaud, mais aussi chez quelques surréalistes. Chez Philippe Soupault, par exemple. De ce dernier, lu Westwego, un long poème aisément trouvable en version dématérialisée. Soupault est l’un des surréalistes les plus présentables ; enfin, disons qu’il passe assez bien la rampe du temps. Dans Westwego, on peut lire des choses comme celle-ci :
je voulais aller à New York ou à Buenos Ayres
connaître la neige de Moscou
partir un soir à bord d'un paquebot
pour Madagascar ou Shanghaï
remonter le Mississippi
je suis allé à Barbizon
j'ai relu les voyages du capitaine Cook
je me suis couché sur la mousse élastique
j'ai écrit des poèmes près d'une anémone sylvie
en cueillant les mots qui pendaient aux branches
le petit chemin de fer me faisait penser au transcanadien
et ce soir je souris parce que je suis ici.
Je fais mes valises. Demain, départ pour le Beaujolais.
13 juillet 2025.– Chaleur (33°C). Retour du Beaujolais, contrée proche mais cependant exotique. Quelques randonnées m’auront mené vers des landes et crêtes surplombant les vignes et les vallées, à des altitudes qui, si elles n’ont rien d’alpestre, étaient tout de même plus proches des 800 mètres que d’un quelconque plat pays qui ne saurait être le mien. Charme du mont Brouilly, qui est plus bas, 450 mètres, charme et danger des petites routes où l’on se perd pour mieux se retrouver. À Quincié, vu la tombe de Bernard Pivot, sautillé dans moult villages en pierre dorée et tournicoté autour d’un beau prieuré abandonné par ses chanoinesses. Beaujeu, la capitale de la région, toute encastrée en fond de vallée, ne valait pas vraiment le détour en dehors d’une belle maison à colombages et d’une grosse église romane (de surcroît, elle semble frappée par toutes les tares de la France périphérique). Pour ce qui est de ma propre physiologie, bien mangé, bien bu, mais raisonnablement. Pour ce qui est du domaine lectoral, poursuivi le Larbaud de Delvaille entre deux verres de Brouilly. Beau livre de descendant transi d’admiration.
14 juillet 2025.– Averses tardives (29°C). Fatigue, céphalées, les pétards sont mouillés. Mort de Thierry Ardisson. Les années 80 disparaissent à petit feu, et nous aussi avec un petit peu. Fini le Larbaud de Delvaille. La longue aphasie de Larbaud, une certaine tristesse, là encore.
19 juillet 2025.– Orages, baisse des températures extérieures (24°C). Pas vraiment en forme. Guère de volonté face à l’adversité, du monde, de mon propre corps. Même mon petit tour de vélo quotidien ne m’aura pas permis de retrouver ne serait-ce qu’un soupçon d’élan. Non, je suis figé. Au niveau lectoral, les choses sont peut-être un peu plus positives. Cédé à la tentation du nature writing américain en débutant la lecture de Winter de Rick Bass. J’avais déjà repéré ledit Bass dans le formidable Maquis de Philippe Garnier, mais jusqu’à présent rien lu de lui. Winter raconte son installation dans un coin reculé du Montana en plein hiver. C’est, pour l’instant, assez réussi. Les frimas sont, par exemple, presque palpables, il y a des cerfs laineux, des hommes à la barbe qui pousse vite tandis que de gigantesques lièvres blancs et dodus agissent comme des félins étranges et hybrides en se cachant dans l’obscurité des bois. Tout cela pourrait sembler un poil sybarite, c’est un peu le cas, mais, en attendant, ce que j’ai pu lire de ce livre m’a sorti un tantinet de ma gangue de lassitude. C’est déjà ça.
20 juillet 2025.– Temps orageux (29°C). Les jours s'accumulent et on se demande bien pourquoi. Peut-être faudrait-il se fixer des objectifs, des programmes à accomplir ? Dans Winter, Rick Bass le fait, il organise ses journées et le voilà qui tape à la machine, qui coupe du bois, le fend, l'empile (empiler des choses est une chose importante philosophiquement). Voilà des raisons d'exister. Autrement, chez Bass, il y a aussi des grizzlys, des tétras, des orignaux, des cerfs à queue noire, des wapitis, des porc-épics, des canards, des pumas, des lynx, des loups gris, des pékans et des gloutons. Les bestioles éprouvent-elles le besoin de se trouver des raisons de vivre ?
22 juillet 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses (25°C). Lecture en extérieur, au milieu d'un semblant de bois. Winter. Rick Bass coupe du bois, se dissocie de la société humaine, l'hiver approche.
26 juillet 2025.– Tendance nuageuse (26°C). Je fais mon lit, je fais la vaisselle, je fais le ménage. Je fais beaucoup de choses, mais je ne vis pas vraiment.
Toujours dans le Winter de Rick Bass. Beau livre plein de ferveur hivernale. Il s’y passe des choses, entre frimas et bestioles. La nature plus que les hommes, c’est peut-être ce qui nous donne des raisons de vivre.
En parlant de bestioles : depuis deux semaines, aucune trace de la chatte Poppy…
Minuit. Pascal, Pensées : « Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour empêcher de le voir. »
27 juillet 2025.– La tendance nuageuse se précise (25°C). Vélo ce matin. Nouveaux chemins, nouveau circuit, nouvelles perspectives ?
Chez Rick Bass, tout est dangereux, même la coupe du bois. Il suffit de taper sur une souche trop verte pour que votre masse vous rebondisse en pleine figure. Le risque est alors grand de perdre quelques dents (ou la vie, si la masse rebondit contre votre front). Quant à l’hiver, ce n’est pas mieux : il vous apprend à guider votre propre fatigue, à vous étendre de tout votre long au coin du feu, à « sombrer dans une espèce d’inconscience tranquille et chaude ». Bref, il vous apprend à oublier le monde et ses thuriféraires (ce qui pourrait être dangereux pour certains). En définitive, beau livre, qui pourrait laisser l’impression d’avoir été écrit par un arrière-petit-fils de John Muir.
Fin du Tour de France cycliste. Le vainqueur verse dans le spleenétique. Il a gagné trop facilement, s’est ennuyé…
28 juillet 2025.– Nuages, quasi-frimas (20°C). Quatre kilomètres de marche matinale malgré une cervicalgie tenace. Fait quelques courses au supermarché. Note salée, plus de 150 €, il faut bien se nourrir.
Pas le courage d’entamer un nouveau volume. Me suis contenté de quelques graines dans les Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria. Toujours une source de courts délices. Charles-Albert arpente les rues de Fribourg. Tout y a des airs français — bourguignons plus que fédéraux. Tout y est reposant aussi. Et puis, le peuple est « sain, frais, vivant, logique, intelligent, poli », il participe au ravissement d’assister ou de participer au déambulatoire dans les rues.
29 juillet 2025.– Ciel changeant, fond de l’air un peu frais (22°C). Cinq kilomètres dans les extérieurs, une visite médicale patibulaire. Sur mon chemin, rien à pêcher dans les boîtes à livres. Lectures fragmentées. Un peu chez Cingria, qui voit Léon-Paul Fargue assis sur un banc, pas endormi contrairement à sa légende, plutôt « vif comme ne l’a jamais été une truite des plus exquises cascades ». Tout étant dans tout, aussi dans la correspondance Fargue/Larbaud. Les deux plus beaux hémiplégiques de la littérature française. Étaient-ils atteints du même côté, se complétaient-ils ? (Bon, Larbaud était aussi aphasique, rien de plus triste que ses dernières années, enfermé dans son corps.)
Écouté Le Masque et la Plume. L’un des intervenants parle de « sororité » avec des trémolos dans la voix. Cette propension à s'approprier les mots et le langage de l'époque ne manquera jamais de me surprendre. Je ne suis pas le seul ; l'ami Montaigne pensait déjà cela : « Je vous conseille la modération, l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et l’étrangeté. »
30 juillet 2025.– Adynamie prononcée.
2 août 2025.– Nuages, nuages (23°C). Malgré mon petit tour de vélo, je n’y suis pas vraiment. Il faut dire que je traverse une phase de neurasthénie légère, qu’août est déjà là et qu’août, c’est déjà un peu le début de la fin. De surcroît, je ne suis pas très inspiré, rien ne tombe de moi, et encore moins des mots. Cependant, histoire d’exorciser tout ça, je lis toujours, tant bien que mal et à mon rythme. Tenez, aujourd’hui, j’ai ouvert pour la première fois le septième volume du Manifeste incertain de l’impeccable Frédéric Pajak. Cette nouvelle pierre apportée à son grand édifice est cette fois-ci principalement consacrée aux figures de Marina Tsvetaïeva et d’Emily Dickinson, deux poètes « femelles » comme on en rencontre peu dans l’histoire de la littérature. Je connaissais assez bien la seconde, cette sorte de sœur secrète vivant recluse dans un autre siècle que le mien (j’ai mes « sororités » à moi), moins la première, dont je ne connais que les empêchements par les affres du soviétisme primaire, mais pas grand-chose d’autre. J’imagine que Pajak saura allumer la mèche de mon intérêt. Ce que j’ai lu du livre ce matin m’a déjà rempli d’une belle satisfaction. Les dessins sont toujours aussi beaux et la mélancolie qui irradie de tout ça aura certainement la capacité de me sortir de ma déprime passagère. Constat, effet Max Brod ? Sans sa sœur refusant de brûler, comme elle le lui demandait, ses mille huit cents poèmes après sa mort, il ne resterait plus aucune trace de l’œuvre d’Emily Dickinson. Y a-t-il des amis, des sœurs qui auraient respecté les consignes ? Y a-t-il des Kafka et des Emily Dickinson qui ne se seront jamais révélés au monde ? Certainement…
3 août 2025.– Quelques cumulus de beau temps (24°C). Vélo : plus de vingt-cinq kilomètres, beaucoup de dénivelé positif, bouclé ma boucle avec un contentement penaud.
Lecture : Pajak oublie assez vite Emily Dickinson, traverse l'Atlantique, visite la Russie poutinienne, constate sa « déglingue » post-soviétique, mais constate aussi la politesse, la solidarité non dupe de ses habitants. (Face aux embargos et à la bonne conscience des nations occidentales, tout est forcément compliqué.) Voilà déjà Marina Tsvetaïeva, un autre astre.
S'agissant d’astre et, pour en revenir à Emily Dickinson, ce quatrain :
I pay — in Satin Cash —
You did not state — your price —
A Petal, for a Paragraph
Is near as I can guess —
4 août 2025.– Beau temps chaud (29°C). Joie du médical. Ce matin, ayant quelques saumâtres analyses à effectuer, j’ai choisi de chausser mes sneakers pour me diriger pédestrement vers le laboratoire le plus proche de mon faible logis. Pas plus de deux kilomètres et le tour devait être joué. Sauf que, pour des causes que j’imagine tout à fait aoûtiennes, ledit laboratoire s’est trouvé fermé du sol au plafond. Il m’a donc fallu poursuivre ma randonnée jusqu’à un établissement similaire situé quatre kilomètres plus loin. En comptant l’aller et le retour, j’aurais donc fait plus de huit kilomètres pour accomplir ma petite affaire médicale. Cependant, rien n’est jamais totalement perdu, et surtout le temps, qui, s’il fuit, peut aussi combler inopinément nos attentes avec une sorte de satisfaction imposée par le casuel. Figurez-vous que, chemin faisant, j’ai récupéré Le Dali m’a dit de Louis Pauwels dans une boîte à livres. Et me voilà donc tel une néo-Cléo perdue de 8 à 16, attendant mes résultats d’analyses, tout en me disant qu’une certaine joie peut être apportée par tout, et même les boîtes à livres.
Sinon, par ailleurs et toujours dans les livres, chez Pajak, lourdeur de la Révolution russe, lourdeur des révolutions en règle générale, légèreté de l’intimité face au monde : une définition de la poésie ? En tous les cas, je tamponne aisément ces mots de Marina Tsvetaïeva, vrai sujet de l’opus pajakien : « Mes vers sont mon journal intime, ma poésie est la poésie des noms propres… Il n’y a rien d’insignifiant ! Parlez de votre chambre, si elle est haute ou basse, combien il y a de fenêtres, quels sont les rideaux, s’il y a un tapis, quel est son motif, car tout cela sera le corps de votre pauvre âme laissée dans un immense monde. »
5 août 2025.– Amorce caniculaire (32°C). Fini le Pajak. L’exil, la pauvreté en France entre Russes blancs et partisans eurasiens, le retour d’exil, le NKVD, les caves de Béria, la déportation de son mari, de sa sœur, cette fin sordide, la fin de Marina Tsvetaïeva pendue à un crochet, parce que vivre face au monde en marche est parfois trop dur… Tout cela est poignant. Encore plus poignant, pour tout dire, on a le cœur serré devant les pages consacrées à Murr, le fils de Tsvetaïeva. Gamin élevé en France, qui, téléporté en URSS à la veille de la Seconde Guerre mondiale, se heurte au paupérisme, à la grande sinistrose soviétique. Il note tout ce qui lui arrive, ses rapports compliqués avec sa mère, son goût pour la littérature, ses soucis d’adolescent tenaillé par les envies sexuelles dans un large journal intime. Il ne survivra pas longtemps, sera tué sur le front en 1944 à l’âge de vingt ans : « Son corps n’a pas de tombe : seul son nom figure sur un monument aux morts… » Restent des traces, ce journal publié en 2014 aux éditions des Syrtes.
Tout cela est donc poignant, disais-je, et le livre de Pajak parfaitement réussi (même si la partie consacrée à Emily Dickinson est trop courte).
8 août 2025.– Tiédeur nuageuse (30°C). Rien d’autre que le labeur. Ah si, pêché ça chez le vieux Montaigne : « On demandait à un philosophe, qu’on surprit à même ce qu’il faisait. Il répondit froidement : “Je plante un homme.” » (Le philosophe en question doit être Diogène.)
9 août 2025.– La chaleur monte (36°C). Août est là, on s’ennuie solidement.
Pauwels, Dali m’a dit. Drôle d’affaire. Ça commence en préambule par des phrases musquées, baroques, où Pauwels envoie des flèches biographiques enflammées pour mieux éclairer son lecteur. Puis il se fait porte-voix d’un Dali ventriloquant ses jeunes années, rappelant son indéniable côté croquignolet : ses multiples masturbations au clair de lune, Gaudí et la Sagrada Família lançant très haut dans le ciel des pales de pierre, tout en n’oubliant surtout pas Gala, l’électrique, son grain de beauté derrière l’oreille droite et la cour que Dali lui fit à base de colle de poisson et d’excréments de chèvre. Gala la généreuse, la « croquemitaine de ses délires », « l’amante ermite » de ses forces vitales qui était aussi au menu du Pajak lu la semaine dernière, décidément, tout est dans tout.
10 août 2025.– Temps caniculaire, nous y sommes (37°C). Le livre de Pauwels est joyeusement scatologique. Dali n’y fait que tenter de retenir ce qui est censé s’échapper de lui. Ainsi, il garde ses crottes pour lui – il éprouve même un plaisir suraigu à les retenir – serre les fesses, danse d’un pied sur l’autre dans une sorte de gigue inquiétante. Il y a donc les crottes retenues plus que de raison, mais il y a aussi tout cet or – la merde, c’est forcément de l’or que l’on doit garder pour soi – ; mais il y a aussi la pisse, les pissotières en or imaginées par le cerveau syphilitique de Lénine. Le fait que le Paris des années 20 (du siècle dernier) était certes la capitale des révolutionnaires exilés, mais aussi celle des « soupeurs », ces amateurs de pain trempé, socialement révoltés, pour qui le quignon pipi était une sorte d’hostie. Évidemment, on peut trouver tout cela fort peu ragoûtant. N’empêche, les matières les plus viles ne sont-elles pas souvent la signature d’un trésor ? (Pensé à Artaud, à la correspondance de Casanova.)
Loin de Dali et Pauwels, je fais mes valises. Demain, départ vers le Jura, le Bugey et le Plateau d’Hauteville. La température s’y annonce plus supportable et l’air aisément plus respirable.
17 août 2025.– Chaleur (32°C). Retour du Plateau d’Hauteville. Déjà nostalgique, en manque de vert, de tranquillité surtout… Là-bas, tout était plus simple, moins saisi par les pesanteurs du citadin. Je pouvais gambader à ma guise dans les prairies, dans les sous-bois et sur les crêtes, ne croisant que de bien rares autochtones. Il faut dire qu’entre 800 et 1 200 mètres d’altitude, on ne risque pas d’être dérangé par autre chose que des bestioles : vaches, chèvres, renards inquiets et truites en vadrouille.
Malgré tout, et s’agissant de l’humain, un peu plus bas en altitude, visité Cerdon, Jujurieux, Ambronay, Tenay – autant de bourgades situées sur les lèvres du plateau et assez assommées par les symptômes de la France périphérique. Commerces en jachère, bougres désœuvrés, tout y était, et avec ça un peu de tristesse.
Pour le reste, en dehors de quelques razzias dans les boîtes à livres du secteur, mon séjour n’aura pas été marqué par la chose lectorale (j’avais autre chose à faire : bien manger et bien boire, par exemple). Ma valise rangée sous mon lit, je n’ai donc fini Le Dali m’a dit de Pauwels qu’aujourd’hui. C’est bien l’objet littéraire non identifié, totalement foutraque, que l’on imagine. Figurez-vous que l’on peut y lire des phrases comme celles-ci, ce n’est pas rien : « Le sperme possède des vertus angéliques parce qu’il est le réservoir des êtres non conçus. Ce qui n’est pas humain, mais pourrait potentiellement le devenir, s’amasse dans le domaine angélique. L’Ange est le non-manifesté par essence et le manifesté en puissance. »
To be continued.
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