dimanche 13 décembre 2020

Psychogeographie indoor (104)




 








« Je creuse ma tombe avec mon stylo, consciencieusement, comme un forçat qu’on siffle tous les jours pour qu’il enfonce et fasse résonner plus profondément sa pelle » (I.K)


1.


26 août 2020.- Vent tiède (28°C). Je suis né en 1966, c’est une drôle d’année. Enfin pas pour tout le monde. Tenez pour Emil Cioran c’est un peu l’année du pire. Il est en jachère, n’écrit plus rien, l’inspiration semble l’avoir quitté. Pour retrouver les mots, les phrases, il marche beaucoup, cherche dans la fatigue, dans l’épuisement physique un état un peu vibrionnant capable d’ouvrir les vannes de son inspiration. Rien ne vient vraiment. Le 14 janvier il est pris d’une soudaine crise de doute et s’il n’était qu’un raté, un fichu « déchu » ?

28 août 2020.- Pluie glacée, grande dégringolade des températures, pour un peu il ferait frisquet (17°C). Je sais pertinemment que la « rentrée littéraire » est un épiphénomène tout autant futile que dispensable, mais comme je suis pétri de paradoxes cela ne m’empêche pas d’être à demi plongé dedans tel un pêcheur à la mouche circonspect. Ainsi aujourd’hui j’ai acquis deux volumes ceinturés par un large bandeau rouge : Les Démons de Simon Libérati et Yoga d’Emmanuel Carrère. Le second m’ayant davantage titillé que le premier, je l’ai entamé sans plus attendre que ça. L’accroche un peu intrigante explique comment Carrère, qui voulait écrire un petit livre souriant sur le yoga, est tombé dans une phase de dépression mélancolique carabinée tandis qu’autour de lui toussotaient des choses aussi peu souriantes que le terrorisme djihadiste ou la crise migratoire. En somme, tout pour faire un bon livre… ou un mauvais.

29 août 2020- Temps plutôt nuageux (21°C). Je chemine chichement dans Yoga tout en me disant que les rivages de l'autofiction sont parfois plus problématiques que ravissants. Savoir que Emmanuel Carrère était éjaculateur précoce dans sa jeunesse me m'intéresse pas vraiment, quant à l'impudeur corrélative de tout ça elle ne me semble pas soulevée par un projet littéraire follement transcendant, au mieux nous sommes dans du Houellebecq vaguement amoindri (mon avis pour ce qu'il vaut est certainement assez biaisé par la grande morosité qui m'aura saisi aujourd'hui).

31 août 2020.- Nuages et soleil, ou l'inverse (23°C). Lombalgie tenace, gonalgie pérenne. Mon corps tombe en lambeaux. Qu'il tombe, qu'il s'en aille, il ne me sert à rien !

Bien au-delà de ses supposés sujets Yoga est surtout un reportage  consacré à l'entité Emmanuel Carrère. On aurait préféré que cela soit plutôt une enquête policière avec de l'investigation, des informations recoupées, des informateurs divers et variés, des preuves irréfutables.

2 septembre 2020.- Temps indéfinissable, sans saveur (24°C). Épuisement physique, morne plaine.

4 septembre 2020.- Beau temps bien inutile (32°C). Gonalgie tenace, je ne sautille plus. Remarquez, je ne suis pas le seul. Tenez par exemple prenez le vieux Morand, le 16 juillet 1968, il a tout de même 80 ans, eh bien figurez vous qu’il court 100 mètres en 1 minute 40 ! Performance guère reluisante alors qu’à 18 ans il courait 1500 mètres en 4 minutes 30. On imagine le grand désappointement de cet être entiché de célérité (bien droite la célérité… rectiligne). On apprend tout cela en plongeant le nez dans son Journal Inutile, Tome I, page 21, regardez.

Sinon le Yoga de Carrère m’est un peu tombé des mains, je le ressaisirai demain avec un soupçon d’espoir et de vagues illusions.

5 septembre 2020.- Soleil se voilant au fil de la journée (32°C). La lecture du Yoga de Carrère me laisse dans un état très oscillant. D'un côté, son impudeur, le fait de savoir qu’il a de l’herpès sur le pénis, me fatigue un peu, d’un autre côté certains passages, certaines pages, me font monter une sourde émotion qui pourrait même se transformer en larmes. C’est presque un tour de force ou alors il est peut-être possible que je sois dans le même état que Carrère, c'est-à-dire à peu près dépressif, pas très en forme pour tout vous dire.

6 septembre 2020.- Quelques passages nuageux (23°C). Si les vivants disaient tout sur eux-mêmes, le monde serait certainement invivable. Alors qu'un écrivain visiblement encore un peu vivant comme Carrère dise tout sur lui-même me semble tenir du chantage à la sincérité ou à quelque chose d'approchant. Tout cela devrait être réservé aux écrivains morts, les morts peuvent tout dire. Sinon derrière son assommante volonté de tout dire Yoga est peut-être un livre sauvé par le savoir-faire de son auteur. Il est très bien construit, on passe de la description détaillée du séjour que Carrère aura passé à Sainte-Anne, entre traitements chimiques, électrochocs qui ne disent pas leur nom et autres joyeusetés psychiatriques, à son passage par l’île de Leros où il rencontre une Américaine là pour faire le bien et quelques jeunes migrants perdus (le récit de leur périple est poignant).

8 septembre 2020.- Ciel sans nuages, disons qu'il est bleu (25°C). Chopin et l'héroïsme, une ombre, la joie pure, le sourire de Martha Argerich. Chez Carrère belle page 250. Nothing else.

9 septembre 2020.- Les voilà les nuages ! (26°C). Carrère voudrait être un homme bien, mais y a-t-il des « hommes bien » ? Comment définir un « homme bien » ? Espèce encore plus rare, y a-t-il des écrivains qui soient des « hommes bien » ? Pour Simon Leys Tchekhov était un homme qui semblait avoir « correspondu à la qualité de l'artiste », mais qui d’autre ?

10 septembre 2020.- Soleil (28°C). Chez Carrère belle évocation de Paul Otchakovsky-Laurens, dézinguage un peu facile de Renaud Camus (qui mérite certainement d'être dézingué, mais peut-être pas comme ça). Pour le reste, je ne suis pas très en forme.

12 septembre 2020.- Beau temps chaud (30°C). Fini le Yoga de Carrère qui m’aura tour à tour ennuyé, ému, agacé… Sans plus attendre que ça entamé la correspondance de Jean Patrick Manchette, Lettres du mauvais temps plus de sept cents pages à la Table Ronde. Le peu que j’en ai lu me laisse espérer du conséquent, un côté arrière cour qui ne me déplaît pas. Le Manchette intime, celui que laissaient deviner les pages de son Journal publié il y a quelques années me semble tout à fait passionnant (et jamais vraiment agaçant, lui).

Sinon, pour le reste, et en dehors des livres ce n’est pas la grande joie. Humeur maussade, grande irritabilité, gonalgie tenace, je suis sous anti-inflammatoires. Disons que la forme est paralympique.


2.

13 septembre 2020.- Chaleur tardive (31°C). Retour dans le Journal de Galey que je vais bien devoir finir. Malgré la ritournelle un peu lassante des amants de passage, c’est tout de même souvent très bien. La correspondance de Manchette est aussi très bien. Les lettres adressées à Pierre Siniac sont magnifiques. Les lisant on n’oublie pas que Siniac est mort dans une terrible solitude en 2002 (on a retrouvé son corps décomposé dans son appartement un mois après sa mort). Manchette qui était mort sept ans plus tôt en 1995 ne pouvait plus lui écrire de lettres. C’est dommage.

14 septembre 2020.- Tiédeur, encore (34°C). Quelques points communs entre Manchette (Correspondance) et Galey (Journal). L’époque, la césure 70/80 , la victoire de la « gauche », Mitterrand, le fait que pour l’essentiel les deux fassent dans l’alimentaire, les scénarios (Manchette), la critique théâtrale (Galey). Bon c’est à peu près tout, Galey est un « bourgeois débauché » qui butine un peu partout (New York, Lyon, Paris, Venise, Bourganeuf), Manchette est un « vrai marxiste » qui ne sort pas de chez lui. On sait tout de la vie intime de Galey, on ne sait presque rien de celle de Manchette.

Demain congés tardifs, je fais mes valises pour la Côte d’Azur.

23 septembre 2020.- Temps plutôt ensoleillé (26°C). I. Retour du Var et de la Côte d’Azur. Beaucoup marché sur les sentiers de bord de mer. Certes un peu trop de béton, mais quelques criques et calanques qui valent incontestablement le coup d’œil de surcroît lorsque l’arrière-saison et bien plantée et le flux touristique parti loin, bien loin. J’ai pu sortir mon slip de bain en toute quiétude et même faire un tour du côté de Saint-Tropez que je n’avais jamais visité et qui pour tout dire m’inquiétait un peu. J’avais peut-être tort de m’inquiéter c’est une petite ville certes assommée par son côté pittoresque, mais il y a tout de même un petit charme. Le cimetière marin est très bien.

II. Sa dernière Clé USB m’était un tantinet tombée des yeux, mais cela ne m’empêche pas de persister avec Jean Philippe Toussaint. Entamé Les Émotions, une suite que me semble beaucoup plus réussi. Le sujet, la prospective, les personnages, Jean Detrez, l’Europe (l’Europe est un personnage) sont toujours les même, mais il y a plus d’humour évidé, plus d’émotion en creux (quoique la fin de la Clé USB n’en était pas dépourvue). Bref, c’est mieux (ou tout du moins suis-je dans une meilleure forme, une meilleure humeur plus amène d’apprécier le « projet » de Toussaint).

24 septembre 2020.- Cieux maussades (20°C). Fatigue je n'y suis pas. Nonobstant excellent Toussaint qui parvient à écrire un vrai roman avec des bouts d'air du temps, des bouts autobiographiques qui bourgeonnent en fiction, des bouts un peu drôles, des bouts un peu tristes, des bouts quoi. Enchaîné avec Rolin et son Pont de Bezons. Les premières pages sont très bien, il y a un cimetière pour chiens, on baguenaude au bord de la seine, je ne m'inquiète pas trop.

25 septembre 2020.- Bourrasques, pluie glacée, l’automne est là (13°C). J’envisageais très bien le Pont de Bezons de Rolin et je dois dire que je ne suis pas déçu, il est tout à fait formidable. C’est une suite de reconnaissances aléatoires menées sur les berges de la seine, au fil des saisons et dans un désordre voulu. Friches de l’entre-deux, du périurbain qui n’est plus vraiment péri, restaurants Courte Paille et Buffalo Grill, McDonald oubliés et boulangeries hallal, coiffeur congolais et PMU kurdes, camps roms et camps tibétains, blocs de béton et souvenirs impressionnistes, rouille et poussière, gravas et fougères, nature qui reprend vie parce qu’en définitive « Tout vit, tout agit, tout se correspond ». Et puis les hommes, qui sont là eux aussi qui vivent eux aussi, des immigrés de fraîche ou longue date, des petits trafics, un peu de suspicion, de la pâte humaine. Rolin c’est Calet à l’heure de Google Maps.

26 septembre 2020.- Giboulées, température patibulaire (10°C). On pourrait dire de Rolin qu’il a la volonté de décrire le monde jusqu’au moindre brin d’herbe. C’est peut être une hypothèse hasardeuse, j’ai le sentiment qu’il n’aura pas assez d’une vie terrestre pour accomplir son projet, mais en tous les cas c’est l’impression que donne son Pont de Bezons, qui est très bien, je le répète, et qui a tout pour rejoindre les quelques classiques de la littérature fluviale, le Danube de Magris, les récits de Stevenson naviguant en canoë sur l’Escaut, la Somme et l’Oise, la Vie sur le Mississippi de Twain et pourquoi pas Les Aventures de Huckleberry Finn du même Twain.

Rolin, ses oiseaux et ses forêts rivulaires derrière moi je suis retourné dans le Journal de Galey qui sent certes un peu le renfermé, mais qui est tout de même assez méchant en bien.

28 septembre 2020.- Météo torve, quasi froideur (8°C). Labeur, fatigue, sieste. Quelques lettres de Manchette, son agoraphobie qui apparaît en filigrane (elle ne passera pas comme une lettre à la poste), de beaux échanges pragmatiques avec Donald Westlake. Ailleurs, chez Galey, un portrait terrible de Jack Lang en costume rose.

29 septembre 2020.- Majestueuse grisaille (17°C). Lever très matineux, labeur saumâtre suivi d'un roupillon méridien bien mérité. Utilisé deux masques anti ce que vous savez, rien lu, trop d'ivresse hydroalcoolique.

30 septembre 2020.- The sun is shining again (21°C). Picoré chez le jeune Valéry (Paul), toujours un peu foufou : « A mes mes pieds est l’avenir de l’objet que je tiens et vais lâcher. Je vois à mes pieds les fragments du vase » ou encore : « La vie se prépare continuellement ce qu’elle consume continuellement. Elle consume des dans l’ensemble, et de l’être dans le détail. La vie consume de l’être »Ce sera tout pour aujourd'hui.

1er octobre 2020.- Il pleut, c'est déjà l'automne (15°C). Voilà donc une affaire Carrère. Il aurait menti dans son tout récent Yoga ! Moi qui croyais que l'animal disait tout de lui-même sans aucune pudeur j'ai donc été trompé, il brodait, fictionnait. En somme, il concédait au romanesque ! Franchement quelle drôle d'idée pour un écrivain que de romancer ! Conclusion, Yoga est certainement meilleur que je ne le pensais.

2 octobre 2020.- Déluge, tout va bien (14°C). En 1987 Jean Patrick Manchette va mieux il s’extrait peu à peu de son agoraphobie, fait même quelques raids en ville (sans carburer à l’alcool) et compte même retrouver une vie relativement normale. C’est ce qu’on apprend en lisant une lettre adressée à Jean Echenoz l’un des rares écrivains lactescents trouvant grâce à ses yeux. (Ce 2 octobre 2020 mon agoraphobie à-moi est toujours là. De toutes les façons pourquoi sortir ? Il pleut).


3.

3 Octobre 2020.- Queue de tempête (14°C). Écrire un roman en 2020 ? Dans la molle « rentrée littéraire » qui nous occupe, quelques-uns prouvent que la chose est peut-être encore presque possible. Emmanuel Carrère fait avec lui-même, Jean Rolin fait avec la topographie et Simon Liberati fait avec une mythologie plus ou moins personnelle. J’ai déjà lu et parlé des deux premiers, aujourd’hui j’entame Les Démons du troisième. Pour l’instant et du côté de la mythologie, nous sommes assez servis, on croise Paul Morand, Marie-Laure de Noailles, Emmanuelle Arsan, Johnny Hallyday, Truman Capote, Nico, Andy Warhol, la Factory tout entière ! Liberati, qui est malin, a ajouté quelques figures fictives à l’aréopage, une belle défigurée incestueuse, son petit frère elfe homo avant l’âge légal, un dandy en costume blanc lorgnant du côté de Cocteau. Le réel fantasmé, la mythologie, et la fiction se mélangent pour l’instant assez bien, le style est raisonnablement coloré et l’ensemble me semble assez intéressant, enfin pour qui aime, les garrots très serrés, les shoots de morphine et les histoires incestueuses.

4 octobre 2020.- Du vent (14°C). Truman Capote, Tennessee Williams, Brigitte Bardot, Gunther Sachs, Andy Warhol, Edie Sedgwick, Gerard Malanga, j'en oublie. Liberati jette des noms comme des ingrédients... et cela prend, son roman existe, c'est presque étonnant.

5 octobre 2020.- Averses (14°C). Je baguenaude dans les journaux de Galey et Morand (l’inutile). Chez le plus jeune un portrait de Daniel Mesguich (théâtreux mitrandien un peu oublié) tout en méchanceté : « Mesguich. Le profil de conventionnel, type commissaire de la République, souligné par une tenue d’Incroyable, avec mi-bottes et pantalons collants. L’œil est de feu, le sourire à la fois sournois, contraint et moqueur, et une infinie prétention qui couche sans doute pas mal de doutes profonds. Très jeune, en somme. Dès qu’il parle, c’est la pythie sur son trépied. Il déconne avec un superbe brio, type Bernard-Henry Lévy, enchaînant les idées à mesure que les idées lui viennent, se perdent, sans s’arrêter à ces détails, dans les méandres de son flot de paroles, d’images, d’abstraction, pou aboutir, le plus souvent, et au petit bonheur, à une chute en contradiction avec ses prémisses. Mais comme personne n’a pu suivre son raisonnement – pas même lui-, on écoute baba... » chez le plus vieux cet amusant éloge du terrible Cohn-Bendit : « Cohn-Bendit débite en tranches le drapeau tricolore, ne gardant que le rouge. C’est génial. Il y a, chez les jeunes, une faculté d’invention prodigieuse. Qu’il soit un agent provocateur ou un révolutionnaire. Cohn-Bendit, ce déchirement d’un bout d’étoffe est original . Sans le rouge, le drapeau bleu et blanc, qui reste, a l’air idiot, l'air d’un fanion de club de golf ».

7 octobre 2020.- Pluie légère (15°C). Mai 68. Voyant quelques enragés manifester dans la rue Ionesco un peu ivre ouvre les fenêtres du Mercure de France et beugle un tonitruant: « Dans trois semaines, vous serez des notaires ! » La rue lui répond avec un pavé qui brise l’une des vitres de l’auguste maison d’édition. Tout cela est raconté dans le Journal Inutile de Morand, qui est donc un peu drôle. Tenez par exemple on peut aussi y lire ceci le 29 juillet 1968 : « Slogan pour l’Odéon, en octobre : L’avenir de la jeunesse, c’est la vieillesse ».

8 octobre 2020.- Quasi beau temps (21°C). Tour d'Italie : Superbes paysages du Basilicate, magnifique sprint d'Arnaud Démare qui gagne à Matera la ville troglodyte. Journal Inutile : Pour s'endormir, Morand compte les voitures qui lui sont passées entre les mains depuis 1922, jolie litanie : «1 Mathis, 1 Renault, 1 Voisin, 3 Citroën, 4 Ford, 1 Delage, 3 Bugatti, 2 Cadillac, 1 Aston Martin, 2 Porsche, 2 Buick, 2 Chevrolet, 1 Marmon (16 cylindres),1 Studebaker, 1 Fiat, 1 Mercedes (300 SL), 3 Volkswagen,1 Austin, 1 Mustang, etc. »

10 octobre 2020.- Temps automnal (15°C). Humeur maussade, ennui solide. De surcroît, je n’aurais pas du laissé de côté les Démons de Liberati puisque reprenant ma lecture aujourd’hui je n’y retrouve plus aucune des qualités que j’avais trouvées la semaine dernière. Tout cela est certainement lié à l’état morose que je traverse actuellement, et que j’espère passager, mais la seconde partie, la partie thaïlandaise, n’est que faussement émoustillante. On s’y ennuie beaucoup entre exotisme sudoripare et érotisme de pacotille et la « machine littéraire » de Liberati me semble tourner bien à vide. (Reste peut-être la figure de Marayat Bibidh. La fameuse Emmanuelle Arsan, celle qui n'aurait pas écrit toute seule le non moins fameux roman anacréontique Emmanuelle. Comme tout est bien fait en ce bas monde en dehors du roman de Liberati on peut aussi croiser ladite Marayat Bibidh dans une courte vidéo disponible sur YouTube. Deux minutes de pépiement radieux qui raviront l'érotomane qui sommeille en nous.)

11 octobre 2020.- Nuages (11°C). Flammarion tire le chaland Houllebecq jusqu'à la lie en ressortant ses Interventions pour la troisième fois. Cela s'appelle Interventions 2020 et il ne doit pas y avoir plus de quarante pages inédites (un entretien pas forcement foudroyant avec Frédéric Beigbeder, un autre plus intéressant avec Marin de Viry et Valérie Toranian, un éloge de Donald Trump, des considérations plus ou moins pénétrantes sur Emmanuel Carrère ou l'Affaire Vincent Lambert). Bon c'est assez inégal, mais il y a tout de même de bons moments, celui-ci par exemple : « Il y a deux belles descriptions de pot-au-feu dans la littérature française, celle de Huysmans et celle de Proust. Aucun autre plat ne peut se targuer d’un tel passé littéraire ; il n’y a pas d’équivalent pour le bourguignon ou la blanquette. »

12 octobre 2020.- Temps triste et frais (12°C). Cioran, Cahiers, le style : « C’est tout à fait à tort qu’on m’attribue ou qu’on me reconnaît du "style". Je n’ai pas de style, j’ai, comme l’a remarqué Saint-John Perse, un "rythme". Et ce rythme correspond à ma physiologie, à mon être, c’est ma cadence organique, mon halètement d’hystérique qui réussit à passer dans mes phrases. Mais cette faculté que j’ai d’y projeter mon mouvement intérieur, c’est une erreur de l’avoir assimilé à un "style" ou à un talent quelconque. Non, je n’ai ni talent ni style, j’ai un ton cadencé, qui vient, entre autres, de mon état à peu près constant d’anxiété ». Rien d'autre.

13 Octobre 2020.- Ciel gris bleu blanc, indéfinissable (12°C). J’ai été léger avec les Interventions de l'ami Houellebecq, la partie inédite est presque bien, en tous les cas elle est toujours très drôle. Très drôle aussi, le Journal Inutile du vieux Morand, comme quoi... Sinon le virus toujours là nous sommes encore masqués, c'est assez lancinant, on ne s'y fait pas.

14 Octobre 2020.- Mostly cloudy weather (11°C) Sometimes there's nothing better than Barnabooth : « DANS ce grand souffle de vent noir que nous fendons,/ Exalté, j’erre en pleurant sur le pont du yacht ». That's all for today.


To be continued.

samedi 28 novembre 2020

Pere Ubu – Terminal Tower (1985)

 

Ce spicilège est consacré aux débuts de Pere Ubu. On y retrouve les titres « séminaux » sortis sur le label Heartan (30 Seconds Over Tokyo, Heart Of Darkness, Final Solution…) et quelques bricoles biscornues parues ailleurs. Inutile de préciser que l’ensemble frôle plus qu'à son tour les rivages du tout à fait excellent (la voix cornegidouilleuse de David Thomas marmonne, se fait candide puis monte dans la colère pour mieux s'écrouler dans les sanglots tandis qu'une troupe de mélodies angulaires et plus croquignolettes qu'un congrès de satrapes en goguette volette dans l'air, j'ai connu de pires témoins de Jéhovah.)


vendredi 27 novembre 2020

Can - Soundtracks (1970)


 











Un fan de Keith Richards et de Stockhausen, un adepte de musique vietnamienne portant des gants blancs, un intello au cerveau un peu embrouillé par l'ergot de seigle, un japonais azimuté qui finira témoin de Jéhovah, un américain effarouché qui rentrera chez lui sur les conseils de son psychiatre. Avouons le tout net les types de Can formaient tout de même une sacrée belle bande de croquignolets !
Dans cette fausse vraie compilation, l'américain effarouché chante sur deux titres, le japonais azimuté chante sur les autres, le reliquat de chevelus teutoniques sautille dans le fond, tout est parfait dans le meilleur des mondes capricants possibles. Comme j'ai d'autres chats à triturer et une haie à tailler je ne m'étendrai pas plus que ça, sachez simplement que les deux derniers titres sont les meilleurs :  Mother Sky une cavalcade kraut que l'on retrouve au fond d'une piscine lugubre chez le polonais mal pensant Skolimowski (les Polonais sont souvent mal pensants) et  She Brings the Rain une belle petite chose toute simple... une chanson, en somme. 

mercredi 18 novembre 2020

The Jesus and Mary Chain - Psychocandy (1985)




















À l'instar de Louis Pasteur, Pierre et Marie Curie ou Albert Einstein, ces jeunes toxicomanes écossais auront trouvé quelque chose. Oh pas un vaccin, rien sur le radium et encore moins de théorie relativiste, non simplement un son, un style, cette coalescence incongrue entre les murs de son spectoriens, la pop-pop de Brian Wilson et les crincrins distordus du Velvet Underground. Dans Psycho Candy, leur fameux premier album, ce ne sont que petits pans de bruits blancs qui soutiennent en feedback des chansons qui célèbrent les conventions pop tout en les subvertissant par la moelle. Le batteur tambourine dans le genre bancal de Moe Tucker, les guitares sèment la violence sonore et le chaos tandis que le chanteur psalmodie des choses désaffectées autour des filles, de la drogue, de la vitesse et de l'ennui. Just Like Honey sonne comme la rencontre fortuite des Ronettes et des Stooges au fin fond d'un canyon très encaissé, le bourdonnement sucré de Never Understand vire au frénétique… Bref, je n'en dirai pas plus, mais sachez que tout est parfait.

vendredi 6 novembre 2020

Psychogeographie indoor (103)















« C'est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin. À la fin, c'est la fin qui est le pire. » (S.B)

1.

1er juillet 2020.- Orages (32°C→21C°). Vous ne m’en voudrez pas, mais ces temps si mes activités bricoleuses (carrelage, peinture, maçonnerie et tutti quanti) prennent le pas sur me lectures. Cependant ce matin j’ai tout de même lu soixante-dix pages du Roumeli de Patrick Leigh Fermor. C’est pour le nord de la Grèce, ce qu’était Mani pour le sud du même pays (voir mes livraisons précédentes), un livre d’Histoire, un livre de voyage, un livre de faux vrai ethnologue. Pour l’instant, pour les soixante-dix pages que j’ai lues entre deux coups de pinceau, Paddy (c’est le surnom de Fermor) tournicote aimablement autour des Saracatsanes un peuple nomade que l’on pourrait confondre avec les Valaques, mais qui n’est pas plus Valaque que ça. Il y a certes de minces points communs entre les deux, le fait de vivre dans des huttes ou des tentes, des costumes identiques pour les hommes, mais c’est à peu près tout. Les Saracatsanes sont hellénophones alors que les Valaques parlent un vague roumain. Surtout les Saracatsanes sont vraiment nomades alors que les Valaques sont semi-nomades. Les Saracatsanes sont des bergers qui voltigent autour d’un petit bétail, les pâturages sont leur patrie, leur monde c’est l’errance, les Valaques se contentent de migrer deux fois par an. En somme, on pourrait conclure en disant que les Valaques sont un peu feignants.

2 juillet 2020.- Restes orageux (25°C). La Roumelie de Fermor est pleine de croyances et coutumes plus croquignolettes les unes que les autres. On exorcise vampires, loups-garous, dragons, fantômes et autres centaures en utilisant une formule de conjuration mêlée à une étrange mixture composée de crotte de chien et de tête de serpent séchée que l’on aura préalablement dissimulée pendant quarante jours dans une église. Des démons de toutes sortes marchent sur les traces des bergers, des furies mi-femmes mi-ânesses tournicotent autour des nouveaux nés, d’autres esprits de l’ombre rôdent autour des malades et moribonds, quant aux Daoutis ce sont de drôles de bestioles moitié hommes moitié boucs qui attaquent les troupeaux plus qu’à leur tour. On les combat avec des tranches de tortues séchées. Je ne voudrais pas vous ennuyer et je ne ne m’étendrais donc pas plus que ça (après tout, vous n’avez qu’à lire Fermor), sachez simplement, et pour rester dans le croquignolet, que les Saracatsanes ont pour coutume de mettre leurs enfants mort-nés dans une peau de chèvre remplie de sel qu’ils suspendent à une branche à côté de la hutte familiale pendant quarante jours. On brûle la peau de chèvre ensuite. Ainsi, l’enfant défunt n’emmène pas sa mère avec lui.

3 juillet 2020 .- Ciel s’éclaircissant au fil de la journée (24°C). J’ai visité les Météores il y a plus de vingt ans. C’était déjà un lieu saisi par le tourisme de masse où l’on regardait les moines comme des bêtes un peu curieuses. Chez Fermor ce n’est pas encore le cas, il écrit son Roumeli en 1966, mais on sent poindre les prémices de la catastrophe à venir. Pour rester dans le tourisme, je prépare mes valises. Demain départ pour Strasbourg, ville que je n’ai pas visitée depuis 1974 (j’imagine qu’elle a changé, mais j’espère qu’elle a changé mieux que moi). Vu les circonstances, les temps épidémiques, c’est la destination la plus exotique que j’ai trouvée.

Rien (ou presque) : La petite touffe de cheveux oubliée sur un crâne globalement dégarni sera certainement le signe distinctif de Jean Castex qui a été nommé Premier Ministre cet après-midi. Cette petite touffe c'est ce qu'était le vitiligo d'Édouard Phillipe, le goitre d'Édouard Balladur, la beauté halée de Dominique de Villepin.

12 juillet 2020.- Journée estivale, mais dans le genre « à quoi bon ? » (29°C). Retour de Strasbourg où j’aurais passé plus d’une semaine entre vieilles pierres, vélocipédistes en furie et spécialités locales à base de chou fermenté. Comme je le présupposais, la ville a bien changé depuis ma dernière visite au mitan des années 70 du siècle dernier. Le centre-ville est élégamment restauré et le patrimoine historique diablement mis en valeur. Canaux, écluses et maisons à colombage La Petite France est devenue une sorte de Venise alémanique où le touriste trépigne plus qu’à son tour. Quant aux abords de la Cathédrale, ils n’ont plus ce côté pétaradant et tout automobile qu’ils avaient jadis (en 1974 c’était un parking). Beaucoup psychogéographé en bord d’Ill, marché plus de 120 kilomètres, me suis retrouvé sans le vouloir devant les institutions européennes qui ne manquent pas d’un certain charme moderniste, baguenaudé dans le Parc de L’Orangerie (qui garde en son sein un petit zoo obsolète), visité tous les musées imaginables (le Musée d’Art Moderne est très bien), voilà pour le décor qui est très bien. Je ne dirai pas la même chose de ceux et celles qui s’agitent dedans. Bourgeois bohèmes furibards adeptes des mobilités dîtes douces, qui juchés sur leurs vélos font peu de cas de ce bon vieux piéton (c’est bien simple l’automobiliste est plus prévenant), jeunes issues des minorités dites visibles se déplaçant en bande, « marginaux » en treillis (j’ai vu un Punk à chat), autochtones à goût alémanique, chacun semble exister dans son coin, personne ne parle avec personne, c’est certainement ça le « vivre ensemble ». Pour compléter mon séjour fait un petit tour de l’autre côté du Rhin à Kehl (on y semble mieux « vivre ensemble ») et revisité Colmar (joli centre historique, mais la Petite Venise est une escroquerie).

13 juillet 2020.- Beau temps chaud (30°C). Dans son Roumeli, que j’avais laissé choir pendant mes pérégrinations pangermaniques et que j’ai rentamé aujourd’hui. L’ami Fermor ne se félicite pas trop du modernisme qui semble avoir envahi la Grèce de 1965. Voilà soudain des grappes de gratte-ciel, des radios assourdissantes, des panneaux publicitaires qui clignotent à tous crins, des néons sépulcraux, des tramways qui cliquettent et grincent. Les rues sont éventrées comme après un bombardement. On construit moins que l’on ne détruit. Cafés, tavernes, restaurants et librairies disparaissent au profit de nouveaux bâtiments pareils à des harmonicas d’orgues. Bref, la modernité n’a pas que du bon. Oh ! Il y’a certes quelques menus avantages, l’industrialisation et le tourisme de masse auront fait descendre les meurtres, la corruption, la malaria, une certaine saleté, mais il n’est pas certain que toutes ces améliorations posées sur la balance ne soient pas plus lourdes que tout. Après ces considérations certainement un peu réactionnaires (mais en bien) Fermor part à la recherche des pantoufles de Lord Byron. Les ayant trouvées il saute ensuite dans le pas de Rupert Brooke, vous savez ce poète à la « figure d’ange » qui finira tué par un moustique. J'en suis là.

14 juillet 2020.- Ciel globalement ensoleillé (29°C). Pas de défilé militaire, pas de feu d’artifice, pas de flonflons. Aux dernières nouvelles la pandémie serait encore un peu là. Voisinage insupportable, impression de vivre dans un camping municipal. Je n’ai rien contre les masses sudoripares, mais qu’elles restent dans les limites d’une bonne distance. Finalement légèrement déçu par le Roumeli de Fermor, trop philologue, trop ethnologue, pas assez buissonnier et voyageur. Si vous devez lire l’un des deux livres que Fermor a consacrés à la Grèce, préférez plutôt Mani. Mes valises n’auront pas hiberné longtemps je les refaits. Demain départ vers Annecy, pour quatre jours.


2.

19 juillet 2020.- Ciel dégagé (30°C). Retour d’Annecy, belle ville, beau lac, mais beaucoup trop de monde. La prochaine fois je m’aventurerai dans les montagnes environnantes. En attendant, je lis Désir de Sollers. C’est une courte chose dans les goûts de ses dernières livraisons. Un léger goulasch où le plus papal ex-mao de nos écrivains mélange quelques ingrédients bien choisis, lui-même (beaucoup), Louis-Claude de Saint-Martin (le « philosophe invisible »), l’air du temps, MeToo, la PMA, les gays, le « spectaculaire » et la déculturation. C’est tout de même assez sautillant, le vieux Sollers est en forme.

20 juillet 2020.- Chaleur (35°C). Fini le Sollers, agréable, mais un peu feignassou. Enchaîné avec la Route Bleue de Kenneth White. Cette remontée du Saint-Laurent jusqu’à son golfe et bien au-delà jusqu’au Labrador vol bien au-dessus de la simple « littérature de voyage ». Il y est question d’ethnologie de philosophie de poésie de cosmographie (White parle de géopoésie). On n'y oublie pas le génocide indien tout en croisant Thoreau, Whitman, Rimbaud ou Melville. Il y a les hommes, des chamans, des mineurs, des trappeurs, une jeune Pocahontas, il y a la nature, les rochers, les fleuves, l’océan, le passage du Nord, ce passage vers l’orient. Pour l'instant tout cela est épatant.

21 juillet 2020.- L'orage guette (34°C). Back to work, consequence: I'm exhausted. Otherwise, Schopenhaeur, Cioran, le bruit :« Schopenhauer avait horreur du bruit, spécialement du claquement des fouets dans la rue. Il enviait les chauves-souris parce qu’elles avaient les oreilles pourvues de revêtements hermétiques. Qui n’aurait-il pas envié de nos jours ? ».

23 juillet 2020.- Soleil (31°C). Cervicales et lombaires, coudes, genoux, hanches, je ne suis plus qu'une somme de douleurs. Vu un film drôle et doux : Skorecki devient producteur.

24 juillet 2020.- Vague soleil (30°C). La vaisselle s'empile, mon lit n'est pas fait, je suis léthargique et maugréeux (comme si ces deux états pouvaient valser ensemble). Bref, me voilà loin du sautillement.

25 juillet 2020.- Temps lourd et nuageux (32°C). Je ne sais plus écrire, je suis aussi sans idée, tout cela ne nous mènera pas bien loin. Nonobstant je lis toujours, tenez aujourd’hui j’ai bouloté La grande vie une petite chose de Jean Pierre Martinet qui lui aussi n’en menait pas large. Un type habite rue Froidevaux en face du cimetière Montparnasse, il travaille dans un magasin de pompes funèbres et tente de vivre le moins possible pour souffrir le moins possible. Pourtant, la vie le rattrape en catimini, il est plus ou moins violé par sa concierge de cent cinquante kilos éprouve des désirs coupables pour une gamine de douze ans tandis qu' autour de lui tout est un peu humide, rougeaud et visqueux. Voilà la trame de ce court récit. Nous sommes indubitablement chez Martinet, un Dostoïevski en pire saisit par une amertume qui n’exclue pas l’humour. Oserais je dire que c’est très bien ? Ah ! oui, malgré mon peu d’entrain j’ai aussi fini le Keneth White labradorien entamé la semaine dernière, il est très bien lui aussi, je recommande cette lecture.

26 juillet 2020.- Quelques nuages entraînant une tiédeur changeante (32°C). Retour dans les Papiers collés de l’ami Perros. Beaux textes consacrés à Lichtenberg, Joubert, Léautaud, émouvants portraits de Brice Parrain, Jean Grenier, Roger Judrin, Gérard Philipe, admirable éloge de Jules Renard : « Il y a quelque chose de "méchant", de frénétique, dans les livres de Renard. C'est la méchanceté, la furie de quelqu'un qui voudrait enchanter le monde et ne parvient qu'à l'interpréter, à fleur d'une peau tannée. Alors, ce défi qui est un vœu "Et j’aurais une casquette avec ces mots en lettres d’or : "interprète de la nature"". Il va très loin dans ce sens (Ravel l’a admirablement compris). Il frôle le sourire, qui est la nature dépliée. Puis les branches se recroquevillent, le souffle se perd dans la glace initiale : c’est le rictus, le papier collé du regard. Toute son œuvre respire à peine, toujours à deux doigts du figement, de la paralysie. Mais c’est bien dans cet infime jeu entre la chair de l’être et l’os du cadavre qu’elle trouve son chant tragique, et du coup, échappe à son homme. On pense à Tchekhov, sans la steppe de tendresse, sans le génie de l’ennui, qui permet une figuration. Renard, c’est peut-être ce qu’il y a de plus rare en littérature et ailleurs : le talent. »

27 juillet 2020.- Tiédeur inconvenante (36°C). Lever 5h00, labeur abrutissant, déjeuner spartiate, sieste, dîner patibulaire, coucher 22h00, rien d'autre (ou presque).

28 juillet 2020.- Chaleur (33°C). Il fait si chaud qu’il est même difficile de ne rien faire. Picoré chez Laforgue, Pia et Perros, arrosé mes géraniums qui font grise mine. Rien d’autre.

3 août 2020.- Restes orageux, perdu une vingtaine de degrés en moins de deux jours, ce qui est beaucoup (22°C). Retour d’un long week-end en région de petite montagne, vu un nombre considérable de vaches, bu un peu trop de vin blanc, rien lu.

Cet après-midi entamé Trézeaux d’Henri Thomas, des poèmes qui ne paient pas de mine, mais que j’envisage d’ores et déjà très bien :

Je songe, je tergiverse,

Je vois la to-ta-li-té,
Et puis je verse
D'un seul côté.

4 août 2020.- Ciel bleu, température idéale (25°C). Légumineux, assommé par le labeur. Un tour dans les Cahiers de Cioran qui se demande si le problème pour lui n'aura pas été celui de l'acte, cette chose si simple et mystérieuse : agir.

5 août 2020.- Vague tiédeur (28°C). On s’ennuie ferme, l’époque manque terriblement de « passeurs ». Le sort s’acharne sur Beyrouth, pour un peu on en pleurerait.

6 août 2020.- Amorce caniculaire (31°C). 5h00 : lever. 5H45 : labeur. 14H00 : douche vaguement réparatrice. 14H15 : déjeuner. 14H40 : sieste. 15H30 : mon bec pas si fin pique au hasard dans l’une des deux mille cinq cents pages de la correspondance de Stéphane Mallarmé (chez Gallimard dans la « Blanche ») et tombe sur cette courte missive adressée à Léo D’Orfer (symboliste second lot) :

« Mon cher Monsieur d'Orfer,

C'est un coup de poing, dont on a la vue, un instant, éblouie ! que votre injonction brusque - "Définissez la Poésie" Je balbutie, meurtri :"La Poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l'existence : elle doue ainsi d'authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle".
Au revoir ; mais faites-moi des excuses. »

17h30 : j’arrose mes plantes, qui n’en mènent pas large.


3.

7 août 2020.- Grande brûlure saharienne, il fait trop chaud (36°C). Malgré une fieffé fatigue qui confine à l’épuisement généralisé batifolé dans la correspondance de Mallarmé qui se révèle très guillerette… et puis ce style !

Nouvelles acquisitions : Léon Bloy - Journal inédit Tome 2, Stanislas Rodanski - Requiem for me, C. F Ramuz - Oeuvres complètes Tome 6, Pierre Pachet - Sans amour, Gilles Lapouge - Les Pirates. (Le tout pour moins de 25€).

8 août 2020.- Tiédeur patibulaire (38°C). Je n’ai jamais relégué les « années de plomb » italiennes dans le goulag de ma mémoire, elles forment un ensemble mémoriel un peu vaporeux, un peu horrifique qui me titille depuis l’ enfance, ou plus précisément depuis ma pré-adolescence puisque j’ai soufflé mes douze bougies en 1978. Je me souviens par exemple non sans un certain effroi de l’enlèvement d’Aldo Moro de son corps gisant dans le coffre d‘une Renault 4 rouge. Image traumatisante s’il en est et image tout aussi traumatisante que celle du corps de Jacques Mesrine exhibé un an plus tard (à l’époque rien ne nous était épargné, et c’est à croire que la vision d’un cadavre, qu’il soit un « bon » cadavre ou non avait quelque chose de réjouissant pour les fils d’actualités télévisés). Quelques mois plus tard, je me souviens aussi très bien de l’attentat de la gare de Bologne, de ses 84 morts qui m’auront peut-être plus marqué que ceux du 11 septembre 2001. Tout cela pour vous dire qu’aujourd’hui j’ai entamé L’Affaire Moro de Leonardo Sciascia, c‘est loin d’être un livre d’histoire puisqu’il a été écrit juste après les événements concernés non c’est plutôt un livre d'intervention politique un peu froid et dialectique, une dissection à vif de la Démocratie chrétienne et des arcanes politiques transalpins. Bon je dois concéder que la forme, tout empesée de jargon années 70 a certes un peu vieilli même le fond reste passionnant.

9 août 2020.- Grande tiédeur nuageuse (38°C). Les grandes chaleurs me vidant le cogito plus que de raison vous me pardonnerez les lignes qui suivent.

Entre les lettres souvent bouleversantes qu’Aldo Moro a écrit à sa famille les missives plus factuelles et politiques adressées aux caciques de la Démocratie chrétienne et les communiqués souvent cyniques des Brigades Rouges, l’Affaire Moro est aussi une histoire de mots et donc de littérature. C’est que pointe Sciascia dans son bouquin et il a bien raison de le faire (hier j’étais peut-être injuste avec le côté jargon année soixante-dix, c’est tout de même très bien et d’une grande hauteur de vue, enfin me semble-t-il, je peux me tromper).

Relu l’Ellis Island de Perec. Court texte plein de précision historique, d’énumération et de pâte intime en sous-main. Texte qui fait semblant de ne pas être bouleversant, mais qui en tournant autour de l’identité , des racines, de la perte du village initiale, le Shtetl, l’est tout de même un peu :

« ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici, c’est l’errance, la dispersion, la diaspora.
Ellis Island est pour moi le lieu même de l’exil, c’est-à-dire
le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part.
c’est en ce sens que ces images me concernent,
me fascinent, m’impliquent,
comme si la recherche de mon identité
passait par l’appropriation de ce lieu-dépotoir où des
fonctionnaires harassés baptisaient des Américains à la pelle.
ce qui pour moi se trouve ici ce ne sont en rien des repères, des racines ou des traces,
mais le contraire : quelque chose d’informe, à la limite du dicible,
quelque chose que je peux nommer clôture, ou scission, ou coupure,
et qui est pour moi très intimement et très confusément lié au fait même d’être juif »

10 août 2020.- L'orage gronde, tourne autour de nous, mais ne craque pas (36°C). Short return in Henri Thomas poetry, two lines : « Mes jours neigent vainement / Ils ne couvrent pas la plaine ».Nothing else (or almost).

11 août 2020.- Météo caniculaire (36°C). Internet c’est souvent l’horreur, mais parfois non, c’est un peu l’inverse. Tenez par exemple aujourd’hui j’ai entendu la voix de Ramuz (chez YouTube). Pas une voix d'outre-tombe, une voix d’outre vie, d’ailleurs, d’en haut.

13 août 2020.- Orages, il était temps (32°C → 22°C). Comme rien ne doit jamais se perdre, Éric Chevillard a eu l’idée de faire imprimer les pages de son blog dans une petite troupe de livres tout à fait palpables. C’est chez l’Arbre vengeur, formidable « petit éditeur » et il me semble qu’il y a déjà cinq volumes. J’ai attaqué le premier ce matin, il est consacré à la saison 2008-2009 et il y est notamment question d’une loutre, d’un accordéoniste et d’un joueur de djembé.

Comme je suis un peu boulimique, j’ai aussi entamé La France d’Aurélien Bellanger. C’est un recueil de chroniques données pour France Culture et c’est édité par la maison Gallimard. Couché sur le papier le style parlé, parfois ânonné de Bellanger, passe assez bien la rampe. Ce n’est pas mal.

14 août 2020.- Chaleur supportable (29°C). Deux chroniques bartheso-houellebecquienne d’Aurelien Bellanger (comme si c’était possible), trois lignes assez drôles de Chevillard, quatre poèmes sinistres, mais très beaux d’Henri Thomas. Ce sera tout pour aujourd’hui, je suis fatigué.

15 août 2020.- Tiédeur, encore (33°C), Chevillard et Bellanger, à l'alternat. Fait une sieste prolongée, taillé mes haies, refait une sieste, arrosé mes plantes. Rien d'autre (ou presque).

16 août 2020.- Pluie légère (25°C). Jardinage et bricolage. Chevillard et son Autofictif, drôle, émouvant lorsqu'il parle de sa fille, parfois un peu à côté de la cible, mais rarement.

17 août 2020.- Un peu de nuages, un peu de vent, un peu de tiédeur. Un peu de tout, mais pas grand-chose (29°C). Solide ennui. Fait un tour chez Chevillard qui m’a arraché un demi-sourire : « Je n’ai pas pour ma part cette étrange et perverse manie de chanter sous la douche, et cela vaut mieux, j’épargne ainsi les oreilles des trois mille spectateurs venus assister à me toilette matinale. »

18 août 2020.- Chaleur, nuageuse et borgne (31°C). Allez pondre trois lignes qui tiennent debout lorsque vous vous levez à cinq heures du matin et que votre travail consiste à soulever une quantité non négligeable de produits manufacturés en République populaire de Chine. C'est impossible ! L'épuisement physique s'impose très vite et comme dans un domino tragique il entraîne avec lui une perte de lucidité, pour tout dire une perte d'intelligence, assez conséquente. Voilà aussi pourquoi je déçois : mon cogito est en berne et c'est le labeur qui l'assomme.

21 août 2020.- Goût caniculaire, encore (38°C). Je fonds, je ne suis plus qu'une flaque, un modique étang tiède et morose. Bon cela ne m'empêche pas de tourner mollement les petits papiers de Bellanger et Chevillard. Disons que cela me fait un peu d'air. Rien (ou presque) : Il ne faut pas vivre avec son temps, il faut vivre CONTRE son temps !

22 août 2020.- Une averse, un peu d'air frais (28°C). Toujours avec Chevillard qui fluctue parfois, mais ne déçoit globalement pas : « J'avais si bien repoussé mes limites que je me retrouvai, tremblant, sur le territoire du tigre ». Par ailleurs grosse fatigue, le virus ?

23 août 2020.- Ciel changeant (25°C). Les tiédeurs désenflant j'ai pu m'aventurer dans mon petit extérieur où j'ai poursuivi la lecture des chroniques de Bellanger (la France, chez Gallimard). Ce qui est étonnant avec ces petits textes c'est qu'ils ont beau parler des grands ensembles, du pavillonnaire ou du périurbain, ils le font toujours avec la pâte des souvenirs, l'intimité de l'auteur, pour facteur déclenchant. C'est très bien, un peu drôle en sous-main, souvent presque émouvant.

24 août 2020.- Ciel dégagé, température raisonnable (27°C). Gonalgie carabinée ! J'avance pauvrement tel un barbon valétudinaire. Me voilà bien ! Autrement, ce vague journal de lecture n’est que du premier jet, rien n’est relu et c’est le fil de la plume qui fait tout. Pour rester dans les histoires de lecture et de relecture je constate non s’en un brin entonnement amusé que la parole relâchée, un peu ânonnée, d’Aurelien Bellanger passe beaucoup mieux une fois couchée sur le papier. J’en déduis que le bougre ne sait pas se lire. On n’est jamais aussi mal servi que par soi même. Pour finir, lu le long papier que la magazine Society a consacré à l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès. C’est très bien fichu, mais nous sommes tout de même assez loin de David Grann (maître incontesté des papiers allongés).


To be continued.


mercredi 30 septembre 2020

Psychogeographie indoor (102)





















« Mes jours neigent vainement
Ils ne couvrent pas la plaine »

(H.T)


1.


10 mai 2020.- Deux averses (23°C). Le trop fameuse guerre ente « Slaves du sud »  faisant rage  Teodor Ceric quitte Sarajevo en 1992. Il  baguenaude à travers l'Europe pendant sept ans, fait des choses et d’autres  et surtout découvre quelques beaux jardins oubliés loin du fracas et des tumultes. C'est ce qui est  raconté dans Jardins en temps de guerre un court opuscule où l'on passe du jardin de Derek Jarman (dans une lande désolée, face à une centrale nucléaire), à celui de Beckett (étonnant à force de banalité), du Prosper Cottage à Londres au Monte Caprino de Rome. Le livre est tout aussi mince qu’il est délicat, il vous agrippe benoîtement par son  bel amour de la nature et son bel oubli des diverses lourdeurs du monde et pour ceux qui aiment les jardins, c'est mon cas,  il se laisse lire avec un soupçon de félicité. En parlant de félicité, les maximes et autres aphorismes d'Henri de Régnier en sont pleins. Tenez dans un genre Cioran avant l'heure légale, Schopenhauer aux pieds légers et à longue moustache : « Il y a lieu d'être content de n'être rien quand on voit ce que deviennent ceux qui veulent être quelque chose ».

11 mai 2020.- Averses parcimonieuses (21°C). Déconfinement. Ah bon ? On s'en fiche! Connaissance de l'Est fin sublime, la voilà, merci Claudel : « Et je suis de nouveau reporté sur la mer indifférente et liquide. Quand je serai mort, on ne me fera plus souffrir. Quand je serai enterré entre mon père et ma mère, on ne me fera plus souffrir. On ne se rira plus de ce cœur trop aimant. Dans l’intérieur de la terre se dissoudra le sacrement de mon corps, mais mon âme, pareille au cri le plus perçant, reposera dans le sein d’Abraham. Maintenant tout est dissous, et d’un œil appesanti je cherche en vain autour de moi et le pays habituel à la route ferme sous mon pas et ce visage cruel. Le ciel n’est plus que de la brume et l’espace de l’eau. Tu le vois, tout est dissous et je chercherais en vain autour de moi trait ou forme. Rien, pour horizon, que la cessation de la couleur la plus foncée. La matière de tout est rassemblée en une seule eau, pareille à celle de ces larmes que je sens qui coulent sur ma joue. Sa voix, pareille à celle du sommeil quand il souffle de ce qu’il y a de plus sourd à l’espoir en nous. J’aurais beau chercher, je ne trouve plus rien hors de moi, ni ce pays qui fut mon séjour, ni ce visage beaucoup aimé ».

12 mai 2020.- Temps maussade, chute des températures (12°C). Le 15 juillet 1968 Paul Morand ouvre la radio : « 47 beatniks arrêtés », cette information est suivie par une publicité pour un « déodorant corporel ». Voilà, je suis bien dans le Journal Inutile. Rien d'autre.

14 mai 2020.- Ressac hivernal (11°C). La rumeur du déconfinement enfle, je valse dans l'aporétique.

15 mai 2020.- Nuages et fraîcheur, appétence automnale (13°C). Ça « déconfine » sec, je suis morose. Cioran, Cahiers, rien d’autre : « La mélancolie peut à elle seule occuper et combler toute une vie ».

16 mai 2020.- Du soleil, plutôt (20°C). Achevé la petite chose de Teodor Ceric commencée la semaine dernière. Rien de vraiment crucial, mais du charme et la preuve que les jardins sont parfois des œuvres d’art pouvant regarder la peinture ou la littérature dans les yeux. Ma paresse intellectuelle rejoignant ma paresse physiologique j’entame L'Affaire Pélican nouveau pudding hypocalorique de John Grisham. C’est très bien décrit et mal écrit (ou mal traduit ?), concédant tout aux mécaniques de l’intrigue. Guerre d’ennui. Rien (ou presque) : Les gondoliers rechantent d’endiablées barcarolles. Venise n’est plus confinée.

17 mai 2020.- Soleil et vent (21°C). Chez John Grisham La Nouvelle Orléans est une ville réelle et quasi palpable et c’est très bien ainsi. Chez James Lee Burke c’est une abstraction poétique provinciale et on sent bien que le bayou est mieux. Vous allez me dire que cette vague considération sur la géographie urbaine n’est pas foncièrement intéressante, mais c’est tout ce qui m’est monté au cogito en dévorant l’Affaire Pélican, un livre qui s’adresse plus à l’estomac du lecteur qu’à son cerveau.

18 mai 2020.- Ciel IKB, la tiédeur monte (23°C). La mort est une drôle de chose, celle de Michel Piccoli aura été annoncée avec une semaine de retard. On se souviendra du chapeau de Dean Martin (et des fesses de Bardot), d’un sourire « carnassier » et d’un type élégant en tout. Dans le Journal de Galey la mort est aussi une drôle de chose. Morand pris d’un malaise cardiaque rentre tout seul chez lui au volant de sa voiture. On l’emmène ensuite à l’hôpital Necker où il trépasse d’une façon parfaitement rectiligne. Le cadavre de l'elfe lubrique Jouhandeau est quant à lui d’une blancheur tonitruante, un ivoire christique. Un curieux cénacle de cousines, nièces et jeunes gens tourne autour. Seule la bonne pleure. Autrement pour rester chez les trépassés Ian Curtis s’est pendu il y 14610 jours, 2088 semaines, 480 mois, 40 ans, 4 décades, le 18 mai 1980.

21 mai 2020.- Journée follement estivale (30°C). Cinq chapitres de l’Affaire Pélican (efficacité de John Grisham), deux épisodes de Curb Your Enthusiasm (génie de Larry David), taille de mes haies (joies du jardinage).

22 mai 2020.- Chaleur (32°C). Ce vague journal de lecture me fatigue et m’ennuie. Il faudrait peut-être que je le fasse encore plus basculer du côté du télégraphique, du non-style absolu et, allez savoir , dans cette « magie du mot juste » cher à Baudelaire. En attendant dans ses Cahiers Cioran rappelle que sans tabac et café, ses combustibles, il n’aurait certainement jamais rien écrit (et en tous les cas en français). Non-style, mot juste et combustible, voilà donc la solution. Par ailleurs, les chaleurs enflant, irrésistible retour du pantacourt.

23 mai 2020.- Averses, chute des températures extérieures. Aurais-je ressorti mon pantacourt trop tôt ? (14°C). Ce matin après trois mois de confinement visite chez le coiffeur. Travail considérable pour mon « artiste capillaire » qui cependant n'a pas perdu la main (la langue non plus, il parle toujours autant). Cet après-midi fini l'Affaire Pélican de Grisham. Dans la foulée vu l’adaptation cinématographique. Trois belles scènes de paranoïa typiques de Pakula, le reste est un peu languissant. Denzel Washington pas mal, Julia Roberts plus que pas mal.

24 mai 2020.- Soleil et douceur (21°C). Lu Street Life  (Joseph Mitchell). Trois courts textes, ou plutôt trois ébauches pour le New Yorker, pas plus de cinquante pages, c’est tout ce que Mitchell, frappé par une persistante aphasie littéraire, aura écrit en trente ans. Le premier texte consacré à New York mélange autobiographie, topographie et dérive urbaine et vire pour ainsi dire à la Psychogeographie sans le savoir… il est magnifique. Les deux autres textes où Mitchell se souvient de son enfance en Caroline du Nord sont quant à eux plus que magnifiques… ils sont splendides ! Superbe description de la nature et du Sud plus ou moins profond, phrases charnues qui s’autorisent longueur, scansion et répétition. Lisant tout cela (un tout cela trop court), on en viendrai presque à espérer que d’autres inédits de l’animal viennent à réémerger comme par miracle (on parle d’un journal intime) : «  Ce que j’aime vraiment faire c’est errer sans but dans la ville. J’aime marcher dans les rues le jour et la nuit. C’est plus qu’aimer ça, de simplement aimer ça – c’est une aberration. De temps à autre, par exemple vers neuf heures le matin, je monte les marches du métro et je prends la direction de l’immeuble de bureaux du centre de Manhattan où je travaille, mais en chemin un changement se fait en moi – je perds effectivement le sens des responsabilités – et quand j’atteins l’entrée de l’immeuble je passe devant comme si je ne l’avais jamais vu auparavant. Je continue à marcher parfois seulement pendant une heure ou deux, mais d’autres fois jusque tard dans l’après-midi, et je me retrouve souvent emporté à une distance considérable du centre de Manhattan – peut-être au nord du Bronx Terminal Market, ou au-delà sur de vieux quais à sucre délabrés des berges de Brooklyn, ou dans la partie la plus herbeuse d’un vieux cimetière envahi par les mauvaises herbes de Queens. Cela ne m’est jamais vraiment difficile de trouver une excuse pour justifier mon comportement... »


2.

26 mai 2020.- Vent et soleil (24°C). Picoré chez Paul Valéry (Pléiade Tome 1, replet volume chapardé je ne sais plus où). C’est toujours un peu foufou, Valéry est encore jeune, souvent génial et plein de fulgurances poétiques comme on en rencontre peu : « L’oiseau frémit, bondit, abandonne instantanément sa présence sur une branche et l’emporte. Il ravit avec soi un centre du « monde », et le vole poser ailleurs. (Je ne sais s’il choisit ou non la branche d’arrivée.) »

28 mai 2020.-Soleil (25°C). Journée bien inutile.

29 mai 2020.- Beau temps chaud (26°C). Vaseux, vaguement malade, le virus ? Retour dans le Journal de Matthieu Galey. Cet art du portrait, mais le reste ? La morne litanie des amants de passage, les sinistres manigances autour du Prix Goncourt, quel est l’intérêt de tout ça ?

Rien (ou presque) : A/ Prague le 6 novembre 1910. Paul Claudel consul de France assiste à une conférence sur Musset donnée par une certaine Madame Chenu. Franz Kafka présent lui-aussi dans la salle constate que la conférencière laisse bizarrement claquer sa langue et ennuie l’assistance tandis que le consul Claudel est quant à lui pourvu d’un fort large visage qui recueille et réfléchit l’éclat de ses beaux yeux. Tout cela est consigné dans le fameux Journal de notre choucas tchèque préféré : «  il (Claudel) ne cesse de vouloir prendre congé, il y parvient d’ailleurs en particulier mais pas en général, car dès qu’il a pris congé d’une personne une autre personne se présente, derrière laquelle se range à nouveau celle dont il vient de prendre congé... » B / Tout le monde se fiche des dessins de Franz Kafka, des romans de Felix Vallotton ou de Charles Mingus au piano. C'est un tort ce sont parfois, souvent, les « non-spécialistes » qui ont raison.

30 mai 2020.- Ciel monochrome (25°C). Le soleil là il faisait un peu trop chaud alors j’ai pris l’initiative de déplacer ma fidèle chaise de lecture dans un endroit plus tempéré, à l’ombre, à l’abri des vagues tiédeurs naissantes où j’ai tranquillement entamé le Monsieur Spleen de Bernard Quiriny. Ce n’est pas à proprement parler une biographie d’Henri de Régnier, mais plutôt une suite de notes tournicotant autour de cette figure un peu oubliée du symbolisme… Je n’irai pas par quatre sentiers, lumineux ou pas, c’est tout à fait épatant et sautillant en diable. Quiriny dresse un portrait très informé de ce grand mélancolique devant l’éternel qu’était Régnier. Il raconte parfaitement ses débuts, la fréquentation de Mallarmé, de Verlaine (qui finalement le répugne), son mariage avec Marie de Hérédia qui fera de lui le plus grand cocu des lettres françaises (elle le trompera avec Pierre Louÿs, Henri Bernstein, D'Annunzio, Georgie Raoul-Duval, Edmond Jaloux, Jean Louis Voudoyer, le club des longues moustaches tout entier !), sa façon de porter le monocle, sa tristesse et son flegme, son obsession du passé sa fascination pour les galanteries du XVIIIe siècle , et du côté des mots, ses romans historiques où l’on se débat dans des décors dignes de Watteau, ses contes fantastiques qu’il écrivait par distraction comme on fait des mots croisés et puis il y ces cahiers, ce journal intime qu’il tiendra pendant plus de cinquante ans, ce journal intime où l’on peu lire des choses comme celle-ci : « Hier, me promenant dans Paris à travers un imperceptible brouillard qui semblait suinter des vêtements et nécessitait un parapluie, j’ai eu, en descendant la rue de Clichy, un moment à m’étonner de ce que j’y faisais. Pourquoi errer ainsi par les rues, pourquoi être ainsi quelque part dans l’espace et dans le temps ? Et le fait de vivre m’est apparu dans son inutilité et son ridicule. »


31 mai 2020.- Sunny day (26°C). Matin : dans son Monsieur Spleen rappelle que Régnier et les gens de son espèce se croient nés dans une mauvaise époque, qu’ils se sentiraient d’ailleurs déplacés dans n’importe quelle époque : « - en bonne logique, il leur aurait fallu naître au commencement du monde, quand il n’y avait pas encore de passé. Mais aussi, sans passé après quoi soupirer, ils ne vivraient plus, car la nostalgie est leur moteur ». Quelques pages plus loin Quiriny n’oublie pas de saluer Pierre de Régnier, ce rejeton reconnu, le fils naturel de Pierre Louys, féru de vie nocturne, d’alcool et de femmes. Il ne vivra pas bien vieux, mais il aura eu le temps d’écrire quelques chroniques qui tiennent encore admirablement la route, et puis il y a ses poèmes leur goût moderne année 30, l’inverse de ce qu’aurait pu écrire son père : « J’ai mangé du Guerlain tout autour de ta bouche /Et j’ai bu la luxure au fond de tes yeux noirs ». Après-midi : grands travaux, repeint un bout de cuisine, résultat mitigé, une seconde couche s’impose.

1er juin 2020.- Journée estivale (27°C). Fini le Monsieur Spleen de Quiriny, vraiment très bien. Poursuivi mes aventures lectorales avec le Parcours du Haut-Rhône une merveille de l’entité helvétique Cingria. As usual coq à l’âne et digressions, en surplus de magnifiques illustrations de Paul Monnier. Par ailleurs, continué mes activités bricoleuses, après une seconde couche de peinture ma cuisine est moins effrayante qu’hier, j’envisage une troisième couche.

2 juin 2020. Amorce caniculaire (31°C). Labeur, fatigue, nothing else.

4 juin 2020.- Un orage (22°C). Lever 5H00, labeur, fatigue, sieste, Cioran, Cahiers : « L’anxiété est signe de vie ; c’est elle qui nous maintient dans le temps ; qui nous permet de nous y affirmer. S’en défaire, la bannir de notre conscience, c’est se priver du meilleur auxiliaire que nous ayons dans les conflits de tous les jours ».

5 juin 2020.- Baisse des températures (18°C). Solide ennui.

6 juin 2020.- Temps maussade et doux (23°C). Guère d'entrain. Un peu de bricolage, fini le Parcours du Haut-Rhône de l'ami Cingria, entamé L’humoriste soixante-dix-huit courts textes de Georges Picard qui pour la forme pourraient ressembler aux historiettes de Robert Walser ou de Peter Altenberg. Ce que j’en ai est lu est pour l’instant un peu drôle, pas toujours transcendant et pour tout dire un peu ennuyeux.

7 juin 2020.- Ciel globalement nuageux (20°C). Bricolage, jardinage. L’humoriste de Picard est un peu terne, cependant une phrase m’aura fait sourire : « Quand il parle, on aimerait être Bulgare pour ne pas le comprendre ».

9 juin 2020.- Ciel gris suicide (14°C). Rien.

10 juin 2020. Météo patibulaire (19°C). Étant assez grand et apparemment un peu costaud on me prend souvent et de prime abord pour une brute épaisse voire pire en mieux pour un idiot congénital. Je suis donc un peu stigmatisé moi aussi. Par ailleurs, vous aurez certainement constaté que la qualité de ce vague journal de lecture baisse sensiblement. C'est ainsi, je n'y suis plus et n'y peux rien, ou presque.

11 juin 2020.- Climat un peu trop nuageux pour être honnête, cependant vague tiédeur (23°C).Lever 3H00 (ce qui est bien tôt), labeur (soulevé une quantité non raisonnable de produits manufacturés en République populaire de Chine), sieste (corrélative à l’effort évoqué dans la parenthèse précédente). Vous conviendrez aisément qu’après tout cela mon cogito soit en berne et mes velléités de lecture encore plus. Nouvelles acquisitions : Claude Lucas – Suerte, Theodor Fontane – Cécile, George Grossmith - Journal d'un homme sans importance, Sacher-Masoch - Écrits autobiographiques, Jean Paul – Pensées.

12 juin 2020.- Orages (17°C). Tædium vitæ partout, sautillement nulle part.

13 juin 2020.- Nuages (21°C). Déception, l’Humoriste de Picard m’est tombé des mains. Impression de perdre mon temps alors qu’il y a tellement d’autres livres à lire (et d’autres choses à faire : jardiner, bricoler, faire la sieste).


3.

14 juin 2020.- Ciel globalement ensoleillé (23°C). rempoté quelques géraniums et patiences, taillé d’autres babioles d’essence aisément végétale. Lu Histoires d’images un fond de tiroir où l’ami Walser tournicote autour de Renoir, Daumier, Beardsley ou Fragonard. Rien de bien scientifique, nous sommes loin de l’iconographie et d’Erwin Panofsky, Walser aborde la peinture avec ses armes qui comme chacun le sait sont très légères. Poésie, entrain sautillant, espièglerie, émotion pour tout dire : « Les aquarelles sont comme de petites pièces pour piano, par exemple des sonates.
Je viens d’en entendre une en esprit.
Je suis tellement musicien que je peux tout à fait me passer d’écouter de la musique.
Ça chante en moi continuellement, vous pouvez me croire.
Et puis, achetez donc un petit tableau au peintre, pour l’amour de moi.
Je vous en prie.
Le rêve de l’artiste est si lourd et si riche.
Les civilisations chantent et l’humanité saute, enfantine, en reprenant son souffle très haut. » 
ou encore ( à propos d’Aubrey Beardsley) : « C’est sympathique de parler de quelqu’un qui n’est pas dans toutes les conversations. En le faisant, on a l’impression d’être subtil. »

15 juin 2020.- Quasi beau temps (23°C). Malgré une paresse intellectuelle plus que tangible becqueté quelques pensées de Jean-Paul (Richter), voilà un « bougre » qui déçoit rarement : « Les joies deviennent souvent, comme les autres choses précieuses, des poisons mécaniques, qui ne brillent que dans l’éloignement, mais qui nous coupent et nous déchirent dès qu’on les touche ou qu’on les avale. »

16 juin 2020.- Soleil voilé (23°C). Le pays part à vau-l'eau, je fais la sieste.

18 juin 2020.- Le soleil est là derrière les nuages, mais il tarde à percer (23°C). Les oiseaux chantent, mes géraniums rigolent, je lis Sur le Chichi et le Blabla de Frédéric Schiffter un philosophe presque aussi beau que Bernard-Henri Lévy, mais qui lui prend la vie dans le sens de la langueur (je ne m’étendrai pas plus que ça sur l’ordre du blabla et l’ordre du chichi, sachez simplement que le premier est là pour estourbir la méfiance et l’esprit critique tandis que le second est là pour dévaluer l’existence réelle au profit de l’essence). Par ailleurs, et pour rester un tantinet planté dans de beaux arpents philosophiques, cette merveille pêchée chez Jean-Paul (Richter) : «  La plus commune et la plus dangereuse de toutes les illusions est de croire que l’on a seul observé certaines choses ».

20 juin 2020.- Soleil partiel, étrange sensation de chaleur alors que la température n’est pas si haute que ça (24°C). Sur les conseils de quelques amis, j’ai essayé de lire Métamorphoses, un petit machin à goût philosophique façonné par un certain Emanuele Coccia. Écriture inclusive, suspicion prononcée de « peluchisme aiguë » , j’ai tenu quinze pages, les conseils de nos amis ne sont pas toujours bons. Comme par vengeance je me suis rabattu sur John Le Carré et son nouveau roman Retour de service. Le Carré est un progressiste à l’ancienne et il ne lui viendrait jamais à l’esprit de boulotter sa petite affaire en utilisant l’écriture inclusive (enfin je ne l’imagine pas commencer une carrière de moraliste pelucheux à 88 ans). C’est pour l’instant parfait. Un espion vieillissant adepte du badminton (en somme, un badiste), Trump et le Breixit, des Russes en sourdine, de l’humour et aucune trace de catéchisme. C’est très bien écrit et donc sûrement bien traduit.

22 juin 2020.-Goût estival (26°C). Un litanie autotunée vantant les mérites des pratiques contre nature envers les forces de l’ordre (il était aussi question de « niquer » des mères, ce qui ne se fait pas) s’échappant par les fenêtres de l’un de mes voisins mélomanes cet après-midi les conditions lectorales frôlèrent les rivages du problématique. Pour preuve malgré une somme d'effort d'efforts pour le moins quantifiable je n’ai pu finir la lecture du Sur le blabla et le chichi de Schiffter. En lieu et place, et avec un petit sourire sardonique au coin du nez, j’ai envoyé les contres mesures qui ont pris la forme un soupçon tapageuse de Dopesmoker magnum opus du combo doom metal californien Sleep. Les oreilles de mes voisins on certainement saignées, mais que voulez-vous CHACUN SES GOUTS ! Rien (ou presque) : Philosopher c’est constater qu’il y quelque chose plutôt que rien (ou l'inverse). Le reste...

23 juin 2020.- Tiédeur en amorce (29°C). Comme le dis si bien le camarade Voltaire « le secret d’ennuyer, c’est de vouloir tout dire ». Je n’en dirai donc pas plus.

25 juin 2020.- Amorce caniculaire (34°C). Lever 5h00, labeur (de plus en plus sinistre), sieste, rien lu, trop las pour être là avec les maux et mots des autres. Rien (ou presque) : Je sais pertinemment que c'est ce qui les sauvera, mais j'ai toujours beaucoup de peine à couper les fleurs fanées de mes géraniums.

26 juin 2020.- Temps plutôt ensoleillé, mais virant à l'orageux (30°C). Lu une longue et épatante interview de Jean Pierre Dionnet sur Internet. Elle m'a donné l'envie de lire les mémoires du bonhomme. Comme les choses sont bien faites, je les ai en stock là au beau milieu de ma pile de livres à lire. Du côté des bonnes nouvelles : congés pour trois semaines, je respire.

27 juin 2020.- Vague tiédeur (31°C). Le Retour de service de John Le Carré est écrit avec une souplesse de jeune homme. C’est bien simple entre agents doubles, agents triples et badistes en goguette on y sautillerait presque. Pour le reste, conditions lectorales épouvantables, voisin guitariste, marmaille en furie, perceuses et marteaux, déménagement limitrophe, rien ne m’aura été épargné.

28 juin 2020.- Ciel plombé mais qui ne craque pas, l'orage n'est pas encore là (28°C). Grande maussaderie, je n'y suis pas. De surcroit, petite déception le Retour de service de Le Carré s'achève dans la facilité d'une queue de poisson qui ne fait même pas semblant de se cacher. Un peu comme si le vieux grigou du Dorset avait trop vite fait le tour de son histoire et qu'il voulait en finir le plus tôt possible par peur de s'ennuyer (à 88 ans l'ennui peut être un poison mortel). Demain je compte entamer le troisième tome du Manifeste incertain de Frédérik Pajak. J'imagine qu'il sera aussi bon que les deux tomes précédents.

29 juin 2020.- Du soleil, quelques nuages, une vague touffeur (28°C). Boulotté le tome trois du Manifeste Incertain en moins de quatre heures. C’est toujours très bon, pour tout dire épatant et dans ce troisième volume on peut même dire que le projet prend des teintes bouleversantes. Pajak raconte et dessine la fin de Walter Benjamin avec une économie de moyen qui n'oublie pas d'être vibrante (chacun connaît la fin de Benjamin, suicidé à Port-Bou, elle est bouleversante). Parallèlement, il évoque Ezra Pound, ses délires fascistoïdes, sont arrestation par les troupes américaines, sa détention dans une cage en plein air, le salut fasciste qu’il ferra en rentrant sur le port de Naples après treize ans d’internement psychiatrique (je ne referai pas l’histoire vous connaissez Ezra Pound aussi bien que moi). Le parallèle entre Benjamin et Pound pourrait être un peu plaqué, il ne l’est pas. Les bribes autobiographiques que Pajak embarque avec lui ne trahissent jamais le fond de son projet, les dessins sont magnifiques. Bref, l'ensemble est parfait.


To be continued.


dimanche 16 août 2020

Psychogeographie indoor (101)


« Les joies deviennent souvent, comme les autres choses précieuses, des poisons mécaniques, qui ne brillent que dans l’éloignement, mais qui nous coupent et nous déchirent dès qu’on les touche ou qu’on les avale. » Jean-Paul (Richter) 

1. 

5 avril 2020.- Temps splendide, pour ainsi dire estival (21°C). De 1964 et jusqu'à sa mort en 1996, Joseph Mitchell continuera de se rendre tous les jours dans son bureau du New Yorker, où en dehors de minuscules et vagues tentatives autobiographiques, il n'écrira plus la moindre ligne. Avant cette défection prolongée, ce drôle de zébu aura peu ou prou inventé le journalisme moderne, la non-fiction narrative avant l'heure légale, et ce, au détour d'une kyrielle de chroniques et de portraits ayant tout de l’œuvre littéraire en marche. Voilà donc un autre Bartleby, une victime de la page blanche, un leucosélophobe de plus. Ce matin j'ai entamé Le fond du port un choix d'articles parus dans le New Yorker entre 1944 et 1959. C'est assez épatant, on y barbote dans un New York très maritime, d’ Ellis Island à Coney Island, de Roosevelt Island à Brighton Beach entre restaurants de fruits de mer, huîtres et autres coquillages envenimés par la pollution, rats descendants de navires marchands un poil borgnes. L’ensemble est obsolète en bien, plein d'empathie et de pâte humaine, assez instructif et visiblement bien traduit. Je ne suis pas déçu.

6 avril 2020.- Météo parfaite (23°C). Figurez-vous que pincé par un doux soleil et dorloté par un vent léger je me suis endormi sur ma chaise de lecture ! Sieste superbe, loin des virus et autres pandémies. À mon presque réveil le livre de Joseph Mitchell que j'étais censé lire était peinardement posé sur mes genoux, alors bon j'ai poursuivi mon petit bonhomme de chemin lectoral… Oh non sans quelques heureuses poses de narcolepsie, mais tout de même avec un minimum de concentration. Détail un peu drôle, mais assez macabre reprenant ma lecture je me suis assez vite retrouvé dans un chalutier ayant ramené des morceaux de crâne humain dans ses filets, les marins du bord s'amusant à ouvrir et à refermer une mâchoire dans laquelle il ne restait plus que neuf dents, dont une en or. Le reste du livre est moins tragiquement croquignolet, on peut presque parfois s'y ennuyer, les bancs de poissons new-yorkais ont leurs limites, mais ce n'est pas tellement grave tant l’immense humanité de Mitchell emporte tout, même le chaland.

7 avril 2020.- Appétence estivale (23°C). Mal de gorge, le virus ? Lu Vraquier courte chose du discret Gilles Ortlieb. Le vraquier est un navire transportant floppé de marchandises et autres fariboles mais en vrac…Le livre d'Ortlieb est comme ça lui aussi : en vrac, mélangeant carnet, notes de voyage, journal intime, fragments éparts… On sautille d'une flaque d'eau perdue dans un village de la Courlande lettone, puis on se retrouve en Lorraine, au Luxembourg, à Paris, puis dans des « zones périphériques » concédant à la litanie ordinaire das Carrefour, Leclerc, Kiabi, Décathlon, Halle aux chaussures, Speedy, Kiloutou. Tout cela n'est pas dépourvu d'une certaine poésie : « Le mouvement naturel, antalgique, analgésique – et donc anesthésiant, à la longue – consistant le plus souvent, on le sait, à se fondre dans le récipient des circonstances, à s'accrocher à ses bords et à se caler dans le fond, à la façon des poulpes dans une amphore cassée – sans trop s'interroger sur la nature même du récipient, et envisageant encore moins de s'en extraire. A-t-on jamais vu un contenu s'insurger contre son contenant ? »

8 avril 2020.- Temps toujours estival (23°C). Le soleil donne, fermant les yeux je m'imagine en bord de Mer méditerranée, témoin de la vengeance des dieux sous un ciel azur et devant un léger ressac. Ouvrant les yeux je me retrouve face à un mur. Drôle de songe. Par ailleurs, je lis Prends garde au toréador de Robert Crais, c'est certainement un polar de série, mais il est raisonnablement bien troussé et puis ont peut y lire des choses assez réjouissantes comme celle-ci : « Le visage de Lou Poitras ressemble à une poêle à frire et il y a le dos aussi large qu'une limousine », ou encore : « il est difficile de ressembler à Charles Bronson quand on n'a pas de menton ». À l'alternat, je lis De l'influence des intellectuels sur les talons aiguilles de Roland Jaccard. C'est un recueil de chroniques écrites pour le magazine en ligne Causeur et ce n'est pas vraiment bon. Jaccard vieilli mal, il vire au renfrogné, au Muray aux petits pieds et parle très mal de ce et ceux qu'il n'aime pas. Disons que c'est un bon passeur et un piètre polémiste.

9 avril 2020.- Ciel bleu, trois nuages (23°C). Fini le roman policier de Robert Crais entamé hier, très grand-guignolesque, mais souvent amusant. Otherwise still with Jaccard, pas vraiment convainquant.

10 avril 2020.- Tendance balnéaire, mais sans mer (25°C). Un an de plus. Rien à dire sur cette période de confinement généralisé, vraiment rien. Fini le Jaccard, pas très bon. Enchaîné avec Dans la brume électrique de James Lee Burke. C'est la sixième enquête de David Robicheaux, héros bourru, mais toujours agréable. Retrouvé les qualités de Burke, qui décrit très bien le nature, la faune, la flore, le bayou… ses défauts aussi, une certaine emphase, des intrigues parfois filandreuses.

11 avril 2020.- Quasi tiédeur (26°C). La brume électrique de Burke distille un solide ennui. De surcroît, il me semble avoir déjà lu ce livre (quand ? Je ne sais plus). Par ailleurs, le voisinage est de plus en plus présent. Espérons que le confinement généralisé s’achèvera bientôt nous pourrons alors nous confiner, tout seul, tranquillement.

12 avril 2020.- Soleil voilé (20°C). Impression tenace : je vis dans un camping municipal, merci le virus ! Poursuivi la lecture du Burke que j'ai étonnement plus apprécié aujourd’hui qu'hier. Ma sensibilité était certainement mieux réglée et plus apte à renifler les odeurs de moscatel, de couennes rissolées, de bière pression et de whisky frelaté, de jus de chique et de pieds de porc marinés, tout comme elle était peu être plus apte à percevoir les qualités d'une intrigue de prime abord pas forcement foudroyante. Allez savoir ? Pour faire bonne mesure petit tour dans les Cahiers de Cioran, un type sympathique : « Ma mission est de me rebeller contre l'homme. Je ne lâcherai pas de sitôt ».

13 avril 2020.- Couverture nuageuse assez mince, mais tout de même suffisamment épaisse pour contrarier un soleil qui s'annonçait prometteur (20°C). Galey, Journal. Vous allez me trouver bien prude, mais savoir que le jeune Yves Navarre se serait assis comme sur un pal sur le membre généreux du dégouttant Jouhandeau ne m'intéresse pas vraiment. Par contre, Galey est tout à moi lorsqu'il parle des marches et démarches des vieux Morand, Monfreid ou Aragon. La marche de Morand est élastique, étrange comme celle d'un personnage de bande dessinée, celle de Monfreid est chaloupée quant à Aragon il chemine courbé au pas de chasseur « comme un indien sur le sentier de la guerre ».
Feuilleté Nager vers la Norvège de Jérôme Leroy, poèmes en vers libres par le plus balnéaire de nos communistes. C'est léger assez élégant, pour tout dire pas mal.

14 avril 2020.- Ciel dégagé, du vent (17°C). Reprise du labeur, toujours petit soldat du néo-libéralisme alors qu'en ces temps de crise sanitaire il faudrait que je le sois du communisme et de rien d'autre. Trois poèmes de Jerome Leroy,  pas mauvais et un peu communistes (tendance Vailland) eux-aussi. Je vous laisse la casserole dans laquelle je laisse cuire 400 grammes d'un Riz plus basmati  que chinois, viens de déborder.

15 avril 2020.- Météo splendide (24°C).Lever 5H00. Labeur. Sieste. Trois poèmes de Leroy. Re-sieste. Une bière IPA. Deux poèmes de Leroy. Une autre bière IPA. Re-re-sieste. Arrosé mes plantes. Dans le même temps que tout cela, mes cheveux persistent à vouloir pousser inconsidérément, la tentation du catogan est grande.

Tiens hier après-midi je rentrais pédestrement du labeur - je fais partie de cette frange très peu éduquée de la population qui contribue aux « besoins essentiels » de la Nation - lorsque j’ai eu la malencontreuse idée de croiser une espèce de type qui faisait reluire une vague automobile avec la peau d'un pauvre chamois mort. Certainement irrité par mon auguste personne qu'il voyait se diriger dans sa direction le type émit un long soupir digne d'une cocotte minute en fin de vie tout en chuintant à l'alternat un : « putain c'est pas possible y peux pas passer ailleurs ce con ! Bordel on peut pas être tranquille ! ». Sachant que nous étions séparés par au moins cinq mètres de distance, que je portais un masque, mais pas lui, j'ai trouvé cela assez fort de virus. Le type était visiblement plus vieux indubitablement plus petit et certainement moins costaud que moi alors je me suis permis de l’apostropher avec une grosse voix mêlant demi-ironie et fausse fermeté et je lui ai affirmé ceci : « Oh vous savez monsieur je ne peux guère survoler votre entité corporelle à des altitudes stratosphériques, je n'ai pas d'ailes à ma disposition, je ne suis pas un oiseau et il me faut bien passer quelque part !». Je dois dire qu'après avoir entendu ma fine stance, le type est resté bouche bée et peau de chamois en berne. J'ai ensuite poursuivi mon chemin tout en sifflotant sournoisement dans mon masque.

16 avril 2020.- Soleil se voilant (23°C). Des coups de marteau frénétiques, deux scènes de ménage, une à droite une à gauche, voilà les effets du confinement prolongé. Drôle de train-train. Lu deux poèmes de Leroy, l'un vraiment très bien (Perdu pour perdu) … Pour rester dans la poésie, tout en évitant le poétique, picoré dans le Á quoi tu penses d'Henri Thomas. Rien à redire, c'est magnifique, même si parfois un peu sinistre.
Dans mes jeunes années, mes divers professeurs me reprochaient un gros manque d’application, un côté brouillon et une écriture pleine de relâchement. Se faisant il ne se rendaient pas compte que mes échecs étaient surtout et avant tout les leurs. Évidemment, ces types et typesses n’avaient tout simplement pas su m’apprendre à tenir mon stylo dans le bon sens.

17 avril 2020.- Les nuages s'agrègent, le ciel se couvre, une pluie tiède n'est pas loin (25°C). Mort du chanteur Christophe. Naïf, sincère toujours en bord de cliché sans jamais tomber dedans. Je l'aimais beaucoup.


2. 

18 avril 2020.- Ciel changeant (23°C). Lu Peleliu de Jean Rolin. Déception, rien d’emballant, je ne suis pas entré dedans et je me demande même si Rolin est entré dans ce qu'il écrivait. Le texte d'une longueur assez modeste est consacré à l'île de Peleliu et à la grande chiffonnade nippo-américaine qui s'y est déroulée en 1944. Rolin badine au milieu des traces et autres ruines, tire un peu à la ligne, flemmardise beaucoup, disons que l'on frôle le reportage allongé et que c'est un petit livre de transition (alimentaire), qui en dehors de deux paragraphes drolatiques et d'un amour non feint pour les jeunes canidés ne laisse rien derrière lui. (Conditions lectorales déplorables. Grand retour de mon voisin guitariste qui en plus de grattouiller chante à présent). 

19 avril 2020.- Il pleut (16°C). Je lis les Lettres de château de Michel Déon. Ces exercices d'admirations tournicotant autour de Larbaud, Conrad, Manet, Poussin ou Braque sont très bien, obsolètes en bien et toujours élégants. Vu J'accuse. Ce n'est pas un film sur l'affaire Dreyfus c'est un film sur la claustrophobie charbonneuse et l'agoraphobie patente, claustrophobie charbonneuse dans de longs couloirs un brin poussiéreux-kafkaïens, dans les bureaux des ministères, dans les cellules de l'île du Diable ou de la Santé, agoraphobie patente dans la cour d'honneur de l'École militaire, dans les salles des conseils de guerre. Restent deux trois échappées en plein air, bucoliques et colorées comme du Renoir père. Rien à dire sur le fond, tout est dit par la forme (Dujardin impeccable). 

20 avril 2020.- Ciel maussade (20°C). Godard est sur Instagram. L'art de faire durer un Havane, un petit gilet vert, des fulgurances, de l'émotion surtout. 

21 avril 2020.- Chape nuageuse grisâtre, rien de joyeux (19°C). Tendant un modeste pourboire dans la direction de Mamadou, livreur Uber Eats souriant et diablement efficace, je me souviens de ces quelques lignes de l'ami Ramuz : « Il ne suffit pas de donner ce qu’on a ; il faut encore donner ce qu’on est. Plus exactement, on ne donne vraiment que ce qu’on est ; on ne donne rien tant qu’on ne se donne pas soi-même. On ne donne vraiment quelque chose en donnant de l’argent que quand on le donne par amour. L’argent, c’est ce qu’on a ; l’amour, c’est ce qu’on est. La société tout entière est basée sur le système des échanges et croit volontiers qu’elle serait parfaite le jour où elle réussirait à assurer leur parfaite équité ; elle oublie que le cœur n’est sensible qu’au don. Dès qu’on met un peu de soi dans son travail, c’est un don de soi qu’on fait, et que l’argent à lui seul ne paie pas. Penser, par exemple, à la fameuse "question des pourboires". C’est de l’argent encore sans doute, mais avec quelque chose autour. » Ce sera tout pour aujourd'hui. 

22 avril 2020.- Soleil (24°C). Lu À quoi tu penses, une mince plaquette du toujours impeccable Thomas (Henri). Ce n'est pas foncièrement primesautier, mais souvent beau voyez-vous : « Ici les morts et les vivants/Sont presque sur le même plan/Les morts sont à l’abri du vent/ Qui courbe vers eux les vivants. (Le cimetière de l’île). ». Dans l'élan je picore dans les Remarques de Ramuz. Que de merveilles ! Ramuz, Cingia, Walser… Décidément vive la Suisse ! 

23 avril 2020.- Ciel très changeant, les averses nous tournent autour, mais elles ne viennent pas (23°C). N'ayant pas eu le moindre contact physique depuis bientôt deux mois je ne crains pas d'affirmer que le fait d'être touché, ne serait-ce qu'un petit peu, est une nécessité impérieuse pour l'homme.
Voilà j'en suis là.

25 avril 2020.- Orages (23°C). Les temps de confinements avancent cahin-caha, je suis plein de maussaderie, c'est ainsi. Remarques de Ramuz, souvent magnifique, parfois génial : « Il y a trois degrés de solitude. Il y a d’abord la solitude de fait, tout occasionnelle et momentanée ; et elle ne compte pas, à vrai dire, bien qu’elle soit déjà insupportable à beaucoup d’hommes. Les hasards d’un voyage vous ont fait échouer dans une ville où vous ne connaissez personne, par exemple, mais le même voyage vous en arrachera demain. C’est la solitude du premier degré, dont la cause est extérieure. Celle du second degré a déjà plus d’importance, parce que sa cause est en nous. C’est celle où met le caractère, celle à laquelle certains d’entre les hommes se trouvent peu à peu réduits par les réactions mêmes de leur sensibilité : ainsi beaucoup de misanthropes, de faux bourrus et de gens dits sauvages, parce qu’ils ont l’air de fuir la compagnie de leur prochain, mais cette compagnie en même temps leur fait besoin : c’est-à-dire qu’ils ont été vers leurs semblables et que l’accueil qu’ils en ont reçu les a blessés. La solitude est pour eux un refuge et un refuge obligatoire. Pourtant cette solitude-là ne compte pas vraiment encore, n’étant pas sans remède. Elle n’est que sociale et n’empêche pas toute relation avec les êtres et les choses ; non seulement elle ne supprime pas les amitiés, mais le plus souvent elle les renforce et les multiplie ; elle ne supprime pas l’amour qu’elle contribue au contraire à faire briller avec plus d’éclat quand il se déclare. La vraie solitude, et c’est son troisième degré, est la solitude métaphysique. Elle est, à le bien prendre, la seule solitude véritable. ». Acquis les deux volumes du Journal Inutile de Morand. Picoré dedans, comme je m'y attendais c'est très acrimonieux. Fini les Lettres de Château de Déon, pas mal.

26 avril 2020.- Plus de nuages que de soleil, mais du soleil tout de même (19°C). Spleenétique et légumineux, rien pour moi. Chez Galey le très élégant Philippe Jullian se pend avec sa cravate au crochet d'une porte. À cinquante-sept ans, il se trouvait trop vieux. Hormis cela c'est le train-train. Francis Perrin est le Paganini du cafouillage – pour ma part je pense que c'était plutôt Pierre Repp -, Jouhandeau quasi nonagénaire et quasi aveugle reçoit encore de jeunes gandins, à l'Opéra Aragon s’endort sur l'épaule de Renaud Camus… 

27 avril 2020.- Temps maussade (19°C). Feuilleté quelques pages du Journal inutile du vieux Morand, c'est un peu nauséeux, sinistre, mais toujours télégraphiste.

28 avril.- Orages (16°C). Premier ministre à l’Assemblée, déprime, rien lu.

29 avril 2020.- Ciel fluant (18°C). Homophobie, misogynie, racisme, antisémitisme, le Journal Inutile du vieux Morand fait tout pour ne pas être au goût des jours qui nous occupent. Otherwise, lu quatre poèmes de l'ami Pirotte et trois autres poèmes d'Archibald Olson Barnabooth, par capillarité relu les Cartes Postales d'Henry J.-M. Levey, elles sont toujours sublimes.

30 avril 2020.- Averses, une éclaircie (18°C). Mort de Chardonne, gymnopédies de l'animal Jouhandeau Le Journal de Morand offre un drôle de contre champ à celui de Galey. Ailleurs chez Larbaud, Orient-Express, douceur de vivre, Barnabooth.


3. 

1er mai 2020.- Petit crachin (14°C). Mes cheveux poussent, la haie dans mon jardin enfle, il n'y aura pas eu de muguet pour ce 1er mai. Assez émoustillé par la dernière livraison du Masque et la Plume j'ai eu la curieuse envie de consommer ce long week-end de confinement en lisant un lourd pavé de l' « entité écrivante » Grisham John. Ne connaissant que de très loin ce mastodonte du page-turner j'ai décidé de l'entamer par son ouvrage le plus célèbre : La Firme. Bon ce n'est pas vraiment mauvais, les pages se tournent effectivement très vite, j'en ai déjà lu cent quatre-vingts, mais malgré le côté distrayant je pense que je préfère Charles-Albert Cingria. 

2 mai 2020.- Fortes averses (16°C). La Firme : efficacité retorse de John Grisham, du bon boulot. Du côté du voisinage grand retour de mon voisin guitariste qui s'est échiné tout l'après-midi sur l’Heroin de l'ami Lou Reed (version Rock 'n' Roll Animal), le confinement semble lui peser, mes oreilles vont saigner. 

3 mai 2020.- Weather mostly cloudy (19°C). Fini la Firme que j'ai boulottée en moins de deux jours. Grisham est parfaitement maître de sa petite affaire. Belle précision, grande connaissance des arcanes financiers, judiciaires et mafieux, intrigue huilée jusqu'au plus petit rouage, rien ne grince. Le tout est parfaitement distrayant, reste à savoir si c'est vraiment de la littérature (la littérature grince). En parlant de choses qui grincent, j'ai aussi lu La Paix des Jardins de Vialatte. Un fond de tiroir, des poèmes de jeunesse qui n'étaient pas destinés à la publication. C'est charmant, on y sent l'influence de Carco, Levet, Toulet ou Larbaud et toutes les « thématiques » vialatiennes sont déjà là : 

Lamourette s’est pendu dans un tilleul touffu.
Les abeilles y vinrent et trouvèrent son corps
Roidi et mort entre les fleurs de miel.
Ses yeux ouverts miroitaient sous le soleil
Comme deux morceaux de verre cassé.
Et les abeilles, épouvantées, s’enfuirent dans l’arbre prochain,
Maison odorante, où dansait le vent des montagnes.

Une seule abeille, la plus jeune, restait,
Et, s’asseyant sur les lèvres du mort,
Elle suçait le miel de mille baisers
Qu’il n’avait jamais eus pour les vivants

(Intermède)

5 mai 2020.- Un peu de soleil, des nuages, du vent, de l'ennui aussi (25°C). Je travaille, je mange, je dors. Rien d'autre.

6 mai 2020.- Ciel changeant (21°C). Lever 5H00. Labeur. Sieste. Rien lu. Le confinement c'est pour les autres. Après Dave Greenfield hier, Florian Schneider est mort aujourd'hui. Tristesse.

7 mai 2020.- Soleil voilé (23°C). Nerveux, en voulant à la terre entière, qui le mérite. Chez Cioran ces lignes que je tamponne sans l'ombre d'un doute : « Depuis l’âge de dix-sept ans, je suis affecté d’un mal secret, indécelable, mais qui a ruiné mes pensées et mes illusions : un fourmillement dans les nerfs, nuit et jour, et qui ne m’a permis, hormis les heures de sommeil, aucun moment d’oubli. Sentiment de subir un éternel traitement ou une éternelle torture ».

8 mai 2020.- Temps lourd et humide, pré orageux pour tout dire (26°C). Les divers bruits produits par mes voisins faussement « confinés » étant insupportable mes velléités de lecture en extérieur auront été tuées dans l’œuf. Je me suis donc remplié dans mon petit intérieur où j'ai lu une bonne moitié du Masque de Dimitrios d'Eric Ambler. Nombre des mes connaissances m'auront vantés les grands mérites de ce roman policier datant des années trente du siècle dernier, y voyant beaucoup de choses en avance sur leur temps, du proto en veux-tu, en voilà. Pour l'instant je suis à demi déçu, c'est tout de même assez désuet mais pas qu’en bien. Bon l’entame est tout de même épatante : « Un Français nommé Chamfort, qui aurait dû être mieux inspiré, a dit que le hasard était un surnom de la providence. C’est là un de ces aphorismes confortables, fabriqués pour nier la vérité déplaisante que le hasard joue un rôle important, sinon prédominant, dans les affaires humaines. Il n’est pourtant pas sans excuse. Le hasard agit parfois avec une sorte de cohérence inepte qu’il est facile d’interpréter comme l’œuvre d’une providence consciente. »
Par ailleurs, et à l'alternat, je suis toujours plus ou moins immergé dans le Journal de Mathieu Galey. Aujourd'hui, en fait le 24 décembre 1978, il rend visite à l’impeccable Jean Rhys, l’art du portrait, toujours : « … une sorte de star momifiée qui m'accueille, toute cassée dans une somptueuse robe de chambre vermillon, les yeux faits, la mise en plis impeccable, les ongles pointus et polis. Fragile et adorable, comme un très ancien oiseau des îles, en cage dans ce petit cottage propret ».

9 mai 2020.- Vague chaleur, ciel voilé qui ne « craque » pas, l'orage attendra (27°C). Les conditions lectorales toujours défavorables j'ai tout de même pris la décision de lire en extérieur. Pour ce faire, et éviter le terrible brouhaha des confinés environnants, j'ai enfourné un écouteur dans chacune de mes oreilles et j'ai envoyé les contre-mesures qui ont pris la forme de London Calling, un album qui ne fait pas son âge. Je l'ai écouté deux fois en finissant le Masque de Dimtrios et nonobstant deux trois minutes de déconcentration passagère ma lecture aura été attentive et pas vraiment empêchée. Pour en revenir vraiment à Ambler et son Masque je dois dire que la seconde partie est mieux que la première, on pourrait presque croire qu'elle est pleine d'élans cinématographiques, mais c'est un paravent, en fait tout est plus littéraire qu'il n'y paraît et c'est la parole et donc les mots qui sont le « véhicule » de la fiction. Je ne raconterai pas la fin, mais il y a du sang et la morale est sauve. Insatiable j'ai poursuivi mon petit chemin lectoral avec L'égoïste est celui qui ne pense pas à moi d'Henri de Régnier (moustachu conséquent s'il en est). C'est un mince ouvrage rassemblant aphorismes, historiettes, anecdotes, considérations sur les hommes, les femmes, l'amitié, l'amour et le temps. La préface de Bernard Quiriny est formidable (il faudrait que je lise son Monsieur Spleen) et j'ai déjà stabiloté la moitié de ce que j'ai lu : « J'aime la tristesse et je hais l'ennui. La tristesse, c'est l'être qui se replie à l'intérieur et constate son malheur ou son infériorité. L'ennui, c'est l'être qui voltige à l'extérieur, comme chassé de sa conscience, et souffre des choses plus que de lui-même. »


To be continued.