lundi 24 septembre 2018

Psychogeographie indoor (85)


« Je suis allé chez Ostende, boutique à la mode, et me suis payé une paire de souliers jaunes qui se sont révélés trop étroits. Je suis revenu dans ce magasin pour échanger ma paire contre une paire se souliers exactement de la même taille et de la même façon, paire en tout point identique, qui s'est révélée aussi étroite que la précédente. Il m'arrive de m'étonner moi-même. » (Witold Gombrowicz, Journal)


1.

1er mai 2018.- Météo automnale, novembre en mai, nous voilà bien (14°C)

Cette année le muguet était bien joli.

*

Lu cinquante pages du Lambeau de Philippe Lançon et mon instinct me souffle à l'oreille que cela pourrait être un très bon livre. On parlera ici où là de la « grande force du témoignage » d'un livre «inattaquable», je parlerai surtout de littérature. Lançon a trouvé son sujet et son sujet est un désastre, un désastre qui le soulève, le révèle à son propre talent, lui permet de s’étendre vraiment.

Le récit de l’attentat du  7 janvier 2015 est certes terrible, mais il surtout porté par un regard. Un regard flottant, un peu distancié, sans emphase, mais parfois attendri, parfois embué… un regard qui n'est jamais là pour satisfaire le potentiel voyeur que pourrait se trouver être le lecteur. 

Certains pensent que l'on ne devrait pas critiquer cet ouvrage. L'auteur à souffert son témoignage devrait être suffisant sans qu'on en dise plus. C'est faire fi de l’œuvre littéraire, l'analyser c'est l'extraire du pathos et de la morale pour mieux l'observer en pleine lumière. Nous avons bien le droit de papoter tout autour des Désastres de Goya après tout ?

3 mai 2018.- Vent aigrelet, fraîcheur (15°C). Le Tour d'Italie cycliste commence demain, dans l'Équipe du jour Philippe Brunel convoque Pierre Chany, Dino Buzzati et Bernard Hinault. Beau papier… as usual…
Puisque je suis plongé dans la presse plus ou moins quotidienne dans le Figaro littéraire, il est question d'une poignée d'écrivains oubliés, Robert Margerit, Jean Pierre Martinet, René Boylesve, André Lafon, Calet (qui n'est plus trop oublié)… que du beau linge ensablé.

5 mai 2018.- Ciel bleu tout juste agrémenté de parcimonieux nuages offrant une climatisation toute naturelle (23°C). Hier social life, bu un peu, mais pas trop, cependant je suis encore tanguant. Toujours avec un Philippe Lançon que l'on soigne tant bien que mal. Une mâchoire disparue ce n'est pas rien, il faut un sacré boulot pour espérer réparer tout ça. De surcroît lorsque le patient, et en l’occurrence la victime, à les veines timides et qu'il voit sans cesse la cervelle de l'un de ses camarades d'infortune, flotter au milieu d'un liquide amniotique, rouge, sombre et « mortellement lustral ». (Vous me m'en voudrez pas de prétendre sautiller au milieu d’événements aussi tragiques, mon sautillement n'est que nerveux et mon ton badin n'est qu'un mauvais réflexe. Le livre de Lançon est vraiment très bien, digne, précis, forcement personnel… il faut le lire.)

6 mai 2018.- Beau temps chaud (28°C). Airs, songes et flottement. J'aimerai moi aussi être sur le faîte des arbres, dans ces zones indécises et extra sphériques, loin de toute pesanteur puisque la pesanteur n'est pas naturelle à l'homme que je suis. Comme mon envol est impossible, je le rêve, comme je ne voudrais que voler je ne fais que rêver.

7 mai 2018.- Temps estival (28°C). Sommeil impossible la nuit dernière. Encore des enquiquinements de voisinage plus ou moins tragiques (je ne les évoquerais pas ici). De toutes les façons mon labeur étant ce qu'il se trouve être il fallait que je me réveil à 3 heures du matin, alors à quoi bon dormir ? J'aime pourtant tellement dormir, c'est l'une de mes non-activités favorites avec le farniente sur chaise de jardin. Je dirai que les choses sont mal faites, c'est plus simple.
Le labeur derrière moi sur le coup de 13 heures j'ai bien tenté une petite sieste réparatrice, bien malheureusement elle fut peu concluante puisque le voisinage était encore là (même si moins tragique que la nuit dernière). Ne pouvant décidément pas me reposer je me suis rabattu sur le Lambeau de Lançon. Poursuivant ma lecture j'ai pensé au Siloé de Paul Gadenne et à la Montagne Magique de Thomas Mann. Ces deux livres étaient pour ainsi dire frères jumeaux avec le Lambeau de Lançon voilà donc des triplés !

8 mai 2018.- On annonçait des orages, ils nous auront tourné autour avec une rage contenue sans nous tomber sur le coin du nez (26°C). Consacré une grande partie de ma journée aux activités horticoles. Pour le reste, je suis toujours avec Philippe Lançon. Les progrès de la médecine lui permettent d'avoir l'un de ses deux péronés à la place de la mâchoire, un peu de peau de guibolle sur le menton, un morceau de couenne de cuisse sur le mollet, des poils de jambes lui poussent à l'intérieur de la bouche. Tout cela serait assez drôle si ce n'était pas un peu tragique.

10 mai 2018.- Nuages (17°C). On lit le livre de Lançon avec un plaisir coupable (je sais c'est horrible). Vas t-il vraiment s'en sortir ? Toutes ces opérations, greffes et autres fantaisies seront elles efficaces ? Aura-t-il des dents, pourra-t-il parler ? Parmi bien d'autres choses, un sourd suspens s'installe, on est un peu gêné. Faut-il être gêné ?
La dernière partie, sa convalescence à L'hôtel des Invalides est magnifique. Il n'y a plus de suspens, plus que des fantômes. Lançon est un autre Hans Castorp.


2.

11 mai 2018.- Que de soleil ! (23°C). Les technologies sans fil et les enceintes bluetooth étant ce qu'elles se trouvent être, j'ai failli écrire ces lignes faiblardes avec trois sources sonores distinctes dans les oreilles. Sur ma gauche une intrusion sonore autotunée digne des pires « quartiers populaires » (je ne loge pourtant pas dans un « quartier populaire », Dieu m'en garde !), sur ma droite une ballade assez glutineuse du chanteur américain Billy Joël, droit devant et plus loin un infâme brouet musical emmenant certainement d'un amoindri mental vainqueur d'un quelconque télécrochet. On concédera qu'en terme de décibels inutiles tout cela fasse beaucoup ! Je suis très poli, trop peu courageux et assez malin, je n'ai donc pas négocié avec les blâmables responsables de mes menus tracas, j'ai par contre trouvé une solution, une contre-mesure bien à même de me libérer ouï et esprit. Cette solution était toute bête, j'ai simplement ajouté une quatrième source sonore ! Comme je suis pour le moins civilisé et que ne je voudrais pas enquiquiner mon voisinage avec mon bon goût à l’heure où vous me lisez je suis en train d'écouter In a Silent Way de l'ami Miles avec deux écouteurs de qualité honnête adroitement posés sur les oreilles. L’effet est saisissant ! Il suffit de faire rougir un peu le volume sonore et comme par enchantement tout ce qu'il y a de pire n'existe plus qu'à l'état de lointaine vibration. Pour tout dire, Miles aidant, me voilà presque flottant dans une douce quiétude océanique.

12 mai 2018.- Temps se dégradant au fil de la journée (23°C). Je sais qu'il est de bon ton de ne voir chez lui qu'un roitelet cacochyme régnant sur la maison Gallimard et les lettres françaises, mais je dois dire que j'aime assez le vieux Sollers. Il est de plus en plus léger, badin, enfantin presque. En somme Joyaux a rejoint Joyeux. Centre sa dernière très petite chose que j'ai presque finie dans la journée n'est pas plus un roman qu'un essai, c'est de l’essence de Sollers. Il y parle de Freud des temps qui nous occupent, du grand retour de la morale et des militant(es) ostentatoires. C'est loin d'être un grand livre, mais je l'ai lu avec un plaisir que je ne rencontre pas toujours en bataillant avec du censément conséquent (Sollers dézingue un peu Michel Onfray c'est assez drôle)

13 mai 2018.- Météo épouvantable, pluie incessante, froideur (8°C). Humeur maussade, certainement les conditions climatiques. Fini le court opuscule de Philippe Sollers. Commencé un autre court opuscule Jusqu'à Faulkner de Pierre Bergounioux. Pour l'instant je suis plus intéressé par le rythme des phrases que pas leur sens, c'est certainement inquiétant : «  L’acte décisif qui a opposé une subjectivité transcendante à l’objectivité subsumée sous la catégorie de l’étendue et, ce faisant, fondé l’ambition de se rendre maître et possesseur du monde, cet acte — le cogito — guide aussi, mais à leur insu, les grands réalistes. »

14 mai 2018.- De la pluie, toujours (12°C). Quelques problèmes ménagers à régler. Acquis trois plantes d'intérieur, cela me fera un peu de compagnie. Toujours chez Bergounioux. Dans Jusqu'à Faulkner il semble être question du Roman d'Homère à Faulkner (tout en passant par Stendhal et Proust). J'écris « semble être question », car la prose de Bergounioux à un incontestable effet narcotique sur mon cogito. Je lis ses phrases, je suis bercé par leur rythme, leur ressac, mais leur sens me volette pas dessus la tête avec des senteurs d'éther.
Loin de Bergounioux entamé Vie et mort de Marco Pantani une enquête émue de Philippe Brunel. Le cyclisme est mon sport favori, j'étais un grand fan de Marco Pantani, Philippe Brunel est un grand journaliste, ce livre est fait pour moi : « Si je vais aussi vite dans les cols c'est parce que je veux abréger mon agonie ».

15 mai 2018.- Vagues éclaircies (16°C). J'ai laissé choir Faulkner et Bergounioux avec un bruit mat, je les retrouverais peut-être bientôt quand le mood sera un peu plus favorable. En attendant la Rimini de Brunel (et donc de Pantani) n'est pas cette Mecque exténuante du tourisme de masse que le pékin moyen connaît. Loin des pensions de famille, des pédalos, des minigolfs et des vendeurs de glace ambulants c'est la Rimini des portiers de nuits, des prostituées de haut vol et des toxicomanes de tout poil… C'est une ville en hibernation qui n'a plus grand-chose de balnéaire, une ville idéale pour mourir dans un vague hôtel de quasi-bord de mer déserté.

16 mai 2018.- Journée maussade et fraîche, mon taux de vitamines D en chute libre je vire à l'endive blafarde (16°C). Acquis un nouveau canapé dans une officine suédoise bien connue. Passé une grande partie de l'après-midi à le monter. Comme je suis assez bricoleur je n'ai perdu aucun boulon, pour tout vous dire je suis très fier de moi. Seul petit hic, mon nouveau canapé est certes non défraîchi, mais il est encore un peu trop dur pour mes fesses plus habituées à du moelleux. Il va falloir que je le dompte. En attendant une assise plus idéale, mes conditions lectorales vont donc être touchées (je lis exclusivement sur canapé en indoor et sur chaise de jardin en outdoor).
Ce matin j’étais encore avec Philippe Brunel et Marco Pantani (joli couple fiévreux). Même si la thèse de Brunel est un peu flottante (en gros Pantani aurait été vaguement assassiné), le livre est formidable. C'est plus un tombeau qu'autre chose, il est parfois utile d’élever des tombeaux à ceux que l'on aime et admire.

17 mai 2018.- Matinée fraîche et nuageuse, ciel se découvrant dans l'après-midi, aux alentours de 17h00 le soleil était enfin là, un miracle ? (18°C) « On saisit mal ce que Faulkner raconte. On lui en a souvent fait grief. Quelqu’un qui avait lu quatre fois de suite la même phrase et lui déclarait ne pas comprendre ce qu’elle signifiait, s’entendit conseiller d’essayer une cinquième ». Je remplace Faulkner par Bergounioux et je dis : « pas mieux ! ».

19 mai 2018.- Majorque. Ciel partiellement ensoleillé (22°C). Assez agacé par les conditions climatiques m'entourant depuis quelques semaines j'ai décidé de trouver le soleil là où il censé se trouver., en plein milieu de la méditerranée dans les Îles Baléares. Pour l'instant la météo est relativement à mon goût.. Les autochtones sont à peu près tous rouquins et pourvus d'un torse nu rougi par le soleil. Chose étonnante il s'expriment à peu près tous dans un allemand qui serait parfait s'il n était pas un brin vulgaire.

20 mai 2018.- Majorque. Soleil voilé (22°C). Afin d'échapper aux hordes de touristes teutoniques marché plus de 15 km. Suis tombé sur une belle crique quasi déserte. Enough for today.

26 mai 2018.- Queue d'orage (26°C). Retour de Majorque. Indépendamment des conditions climatiques, assez agréables en cette saison, c'est une île qui pourrait être très bien, mais qui ne l'est pas vraiment, car en dehors d'une rondelette manne financière les Panzerdivisions du tourisme de masse teutonique ne font rien pour elle. Cependant quelques highlights : la côte Nord et son goût un peu corse, le Cap de Formentor, deux, trois criques dans le Parc naturel de Mondragó, Palma un peu quand même…

27 mai 2018.- Orages, grande moiteur (30°C). Sans grande envie, maussade pour tout dire. Court retour dans les papiers de Georges Perros, bien maussade lui aussi.

28 mai 2018.- Gouttes tièdes, humidité mékongaise (25°C). Lever 5H00. Labeur. Sieste impossible (une perceuse), lecture impossible (une perceuse et un marteau). Visiblement Dieu ne me préserve pas des voisins bricoleurs.

29 mai 2018.- Grande moiteur (26°C). Les technologies sans fil auront sonné le glas de l’intime. Chacun peut profiter des discussions téléphoniques de chacun. Chacun peut laisser flotter ses « goûts » musicaux et en faire profiter chacun. La discrétion n'est plus de mise, l'intimité, cette liberté durement acquise, n'existe plus ou tout du moins est elle redevenue ce qu'elle était au moyen âge, c'est-à-dire un privilège de moine cistercien. J'imagine que bientôt chacun se remettra à déféquer devant chacun, ainsi la boucle sera bouclée et nous pourrons vivre dans le meilleur des mondes barbares possibles. En attendant, je faiblis, je ne lis plus rien, même mon Perros me laisse de marbre.

31 mai 2018.- Nuages retors, grande humidité (26°C). Ennui, déception, une tenace impression d'à quoi bon. En dehors d'être une journée de plus cette journée n'eut rien pour elle. Lu deux pages de Perros, sans entrain.

1er juin 2018.- Ciel oscillant entre belles soleillées et replets cumulus, moins d'humidité (24°C). Le 28 septembre 1811, Stendhal traverse Florence avec un courrier borgne. Il trouve les rues assez peu sautillantes. Une suite de maisons fortes, bâties de manière à ce que les propriétaires puissent soutenir un siège. Cette particularité architecturale un peu forte de chianti étant très utile, car on s'est souvent battu dans cette ville quand elle était une « république orageuse ». Pour Stendhal ce qu'il y a de plus joli à Florence ce sont les environs, ces petites collines qui touchent immédiatement la cité toscane. Presque un affleurement…
Pour le reste l'été approchant, le bruit environnant se fait de plus en plus considérable.


3.

2 juin 2018.- Ciel partiellement ensoleillé, « impression » de beau temps (27°C). Aujourd'hui les conditions climatiques et lectorales (presque aucun tintamarre parasite) étant potentiellement sans anicroche je me suis donc permis de lire en extérieur où ma chaise de jardin et l'ombre d'un arbre moins chétif qu'il n'y parait de prime abord m'attendaient sans trop s'en faire. C'est ainsi que bien assis et presque au frais j'ai entamé ni plus ni moins que le Journal de Witold Gombrowicz. Après cent pages et malgré quelques passages reniflant un peu trop le Polonais exilé tournant autour de la polonité (rien de plus normal puisque ce journal fut écrit par Gombrowicz un polonais mal pensant, et pour Kultura, la revue des Polonais exilés), je dois dire qu'il est assez à mon goût et particulièrement lorsqu'il s'autorise quelques sautillements distanciés : « J'écris ses lignes dans ma chambrette, mais me voilà obligé d’interrompre, car mon dîner m'attend à la pension « Las Delicias ». Adieu pour l'instant, cher petit journal, fidèle toutou de mon âme,- mais ne hurle pas, veux-tu – ton maître sort, bien sûr, mais il va revenir. », ou encore cinquante pages plus loin : «  Ce Journal, je le rédige à contrecœur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j'écris ? Si c'est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l'impression ? Et si c'est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres entendent ? »
Un gros nuage noirâtre passant devant le soleil et l'une de mes voisines venant d'entamer une « discrète » conversation téléphonique je vais vous laisser et me diriger vers mes intérieurs où mon canapé m'attend avec l'air un peu contrarié d'une épouse trompée.

3 juin 2018.- Ciel couvert, semi-tiédeur un peu torve (27°C). Pour Gombrowicz Cioran respire le froid humide des caves et le renfermé des tombeaux, c'est un écrivain un peu mesquin qui ne fait rien de « son » exil, de sa propre décomposition, qui ne transforme jamais sa « maladie » en santé, en mégalomanie. Or tout écrivain se doit d'être mégalomane, c'est presque un principe de base (il est bien possible que je comprenne tout de travers).
Plus loin après moult circonvolutions coudées autour de l'exil et de la polonité, ces lignes que j'ai trouvé assez drôles, allez savoir pourquoi ? : « Je suis allé chez Ostende, boutique à la mode, et me suis payé une paire de souliers jaunes qui se sont révélés trop étroits. Je suis revenu dans ce magasin pour échanger ma paire contre une paire se souliers exactement de la même taille et de la même façon, paire en tout point identique, qui s'est révélée aussi étroite que la précédente.
Il m'arrive de m'étonner moi-même. »

4 juin 2018.- Toujours ce temps humide et chaud, désagréable pour tout dire (26°C). Trois pages du Journal de Gombrowicz. Un réveillon du Nouvel An, de la vodka, du vin, une dinde et un orchestre. Le rythme de la danse , « danse des ventres, danse des calvities égrillardes, danse des faces fanées… » et ces deux phrases de Paul Valéry : « Lourds frontons de sommeil, toujours inachevés. Rideaux bizarrement d'un rubis relevé… »
Rien (ou presque) : Les minutes fondent en heures, l'herbe pousse, je reste sur mon quant-à-moi, stoïque.

5 juin 2018.- Temps orageux (26°C). Trois poèmes d'Henri Thomas (l'un très beau).

Le sommeil sous la bâche froide
- et je suis outil, pelle ou fusil -
le sommeil fait les membres roides,
le moteur fonce dans la nuit.

6 juin 2018.- Moiteur mékongaise (28°C)

Rien (ou presque) :
Je subsiste sans grandiose souffrance,
mon petit monde est simplement attaché à l'une de mes chevilles,
et je ne le sens pas peser,
je suis seulement un peu inquiet.

7 juin 2018.- Toujours ce temps orageux, cette torpeur quasi amazonienne et bien pénible (27°C). Lever 5H00. Labeur (I’m a Working Class Hero). Un poème d'Henri Thomas, trois pages de Gombrowicz, une page de l'ami Beyle.

8 juin 2018.- Orages, encore (24°C). Il pleut sur mes géraniums, l'inquiétude est là. Pour me rassurer, j'ai ouvert L'histoire vécue d'Artaud-Mômo.

9 juin 2018.- Ciel globalement nuageux, humidité toujours prégnante, tiédeur de mauvais aloi (28°C). Selon un aréopage de météorologiste en goguette, le réchauffement climatique et la fonte des glaces auraient pour conséquence un affaiblissement assez notable du Gulf Stream et une disparition plus ou moins progressive de l’anticyclone des Açores. Tout cela est assez problématique, car les perturbations et les dépressions atlantiques circulent sans entrave sur toute une partie de l'Europe de l'Ouest et nous voilà, avec des printemps qui ressemblent à des automnes tropicaux quand ils ne sont pas sud asiatiques. Pour tout dire, je n'aime pas du tout ça, je préfère, oh combien, une demi-tiédeur sèche à une bonne grosse chaleur humide et comme aujourd’hui, en dehors des effets du réchauffement climatiques j'ai commencé à ressentir un début de lombalgie dans le bas du dos, je dois dire que je ne fus guère sautillant. Malgré tout cela, mon état un poil encombré et un ciel digne de Saïgon en pleine mousson, j'ai tout de même accompli quelques menues tâches ménagères allant jusqu'à passer la serpillière sur un sol devenu collant à force d'aquosité. Plus tard je suis même parvenu à entretenir mon jardin qui après trois semaines d'orages quasi journaliers commençait à faire grise mine. Après tout cela je suis retourné dans le Journal de Gombrowicz qui me regardait du coin de l’œil avec des airs un peu marécageux. À la page 175, Gombrowicz explique sa technique d'écriture, c'est très intéressant : « Pénétrez dans la sphère du songe. Puis mettez-vous à rédiger la première histoire qui vous passe par la tête, et écrivez-en une vingtaine de pages. Relisez-la. Sur ces vingt pages, il y aura peut-être une scène, deux ou trois phrases, une métaphore qui vous paraîtront excitantes. Alors, vous récrirez le tout de nouveau, veillant à ce que ces éléments excitants deviennent votre trame – écrivez cela sans tenir compte de la réalité, en tâchant de satisfaire aux seuls besoins de votre imagination. Au cours de cette seconde rédaction, votre imagination aura déjà amorcé, choisi une direction, et il vous arrivera de nouvelles associations qui définiront d’une manière plus précise le champ de votre activité. Rédigez alors une vingtaine de pages de ce qui suit, en serrant de près la ligne de vos associations et en cherchant toujours l’élément excitant – créateur – générateur – mystérieux – révélateur. Puis, récrivez le tout une fois de plus. Avant même d’avoir eu le temps d’y penser, vous verrez arriver le moment où va naître sous votre plume une série de scènes clefs, de métaphores, de symboles et où vous disposerez du “chiffre” approprié. C’est alors que, mû par une logique interne, tout commencera à prendre corps et forme sous vos doigts : scènes, personnages, idées, images exigeront d’être complétés, et ce que vous aurez déjà créé vous dictera le reste. Cependant, tout en vous soumettant ainsi passivement à votre ouvrage, en lui permettant de se créer de lui-même, il vous faut veiller – c’est là l’essentiel – à ne pas cesser, fût-ce un instant, de le dominer ».

10 juin 2018.- Chaleur plus sèche, nous quittons l'humidité sans grands regrets (29°C). Profitant d'une météo enfin conforme avec mes désirs les plus enfouis aujourd’hui j'ai pratiqué quelques kilomètres de psychogéagraphie qui m'ont mené, allez savoir comment et pourquoi, sur le lieu même de ma naissance. On a transformé l'endroit qui n'est plus le vieil Hospice obsolète où François Rabelais aurait exercé en son temps, c'est à présent un hôtel de luxe avec boutiques idoines, restaurants bien peignés et Bars à la page. Devant tout ça je me suis dit que le hasard fait bien mal les choses et j'ai poursuivi ma route sans coup férir. À mon retour j'ai lu une trentaine de pages du Journal d'un Gombrowisz toujours très polonais et mal pensant. Rien (ou presque) : Les états dits actifs m'ont toujours paru difficiles à vivre. Me lever, marcher, tourner, mâcher, avaler, parler, articuler. Je n'ai par contre aucun mal à m'allonger, me coucher, me détendre, me taire… L'inaction est un domaine dont je suis le prince.

11 juin 2018.- Pluie diluvienne et grande tiédeur, nous voilà bien ! (28°C). Le 4 janvier 1965 Cioran est dans l'impossibilité quasi absolue d'écrire. Il succombe au seuil de chaque phrase, est amputé de tous les mots. Il faut dire qu'au matin, au petit gris, un sentiment accablant, irrésistible de la duperie universelle l'avait saisi au garrot. Allez écrire dans ces conditions-là !

12 juin 2018.- Temps toujours orageux, mais moins chaud (22°C). Je gobichonne les pages des Cahiers de Cioran comme on gobichonne des granules homéopathiques, sans ostentation, à mon rythme, pas plus de cinq ou six pages par jours. L’efficacité doit être là puisque je suis morose et ravi tout à la fois : « Je ne me consolerais jamais de la médiocrité de mes ennemis. Ce qui devrait nous rendre modestes, c’est de n’avoir pu susciter des haines dont nous soyons fiers.»

14 juin 2018.- Beau temps, moins d’humidité et une température quasi idéale (22°C). En Russie débute une joute de balle au pied qui devrait nous occuper un certain temps. Rien lu, ou si peu.

15 juin 2018.- Parfait équilibre entre nuages et soleil, vent léger, température idéale (24°C). Les averses diluviennes et les orages tapageurs semblant derrière moi j'ai retrouvé ma chaise de jardin sur laquelle je me suis vissé sans coup férir. Lu quatre pages du gombrojournal comme elles m'ont un peu ennuyé (ah la polonité !), je me suis rabattu sur un autre journal celui de Stendhal qui m'a assez vite ravi. L'ami Beyle, toujours à Rome, visite Saint-Pierre qui le laisse de marbre et bien froid, ce n'est pas le cas du Colisée, un grand théâtre à moitié ruiné qui le rend ému jusqu'à en pleurer un peu : « En me trouvant seul au milieu du Colisée et entendant chanter les oiseaux qui nichent dans les herbes qui ont crû sur les dernières arcades, je ne pus retenir mes larmes. En sortant de là je passai par une rue nommée strada A. Je fus très attendri ».

16 juin 2018.- Soleil voilé, tiédeur (28°C). Aujourd'hui la municipalité dans laquelle je réside avait décidé de bloquer ma rue pour la transformer en une sorte de lupanar festif avec tambours, orchestres, cliques, fanfares et « ateliers musicaux » divers et avariés. Ainsi, je me suis retrouvé avec une estrade et un big bang tapageur planté devant l'une de mes fenêtres, si au bruit l'on ajoute l'odeur d'un stand de merguez concomitant et pour ainsi dire mitoyen on comprendra sans peine que ma journée risquait de frôler les rivages déchiquetés du problématique. C'est pourquoi, n'étant pas plus idiot que masochiste, devant tout ce chambard festif j'ai bien vite fermé mes volets et quitté mon modeste logis pour accomplir quelques kilomètres de pyschogéographie qui m'ont mené dans un parc public vide de tout être humain. Là adossé à un arbre robuste, j'ai laissé le temps passer avec une tranquillité de pierre.
Pour le reste, en dehors de cinq pages de Gombrowicz, rien lu.


To be continued.


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vendredi 21 septembre 2018

Orchestre rouge - Yellow Laughter (1982)



Avouons-le sans sourciller, le rock français à l'instar du rap lituanien ou du death metal gabonais n'est et ne sera jamais qu'un épiphénomène sympathique. Il y a certes quelques exceptions, mais elles sont si rares que l'on pourrait les compter sur les doigts de la main non coupée de Blaise Cendrars voire sur les doigts de pied d'un unijambiste (choisissons le pied gauche). Pour preuve aujourd’hui j'ai pris la drôle d'idée d'arpenter ma discothèque d'un regard sartrien, et ce, dans l'optique un peu sournoise de dégotter du binaire local et je dois dire qu'en dehors d'un disque des Dogs et d'un vieux 45 tours mordoré de Jacques Dutronc rien de labellisé rock et NF ne m'est vraiment sauté au visage. Ah ! si à la rigueur peut-être et éventuellement il y ce disque d'Orchestre Rouge que vous pouvez entrapercevoir sur la photo placardée au-dessus des lignes malingres que vous êtes en train de lire. Pas vraiment totalement mauvais Orchestre Rouge, produit par Martin Hannett (qui paraît-il dormait sur la console) et pas complètement béret et baguette sous le bras puisque le chanteur Theo Hakola était américain de naissance... Comme je suis très fainéant et que j’éprouve un peu de peine à vous parler de tout ça après avoir soulevé 40 téléviseurs dans la journée – c'est ma profession, je soulève des téléviseurs - je ressors de dessous les fagotins un vieux texte explicatif écrit pour un site Internet trépassé depuis belle lurette. À l'époque j'étais à demi jeune, perclus de clichés et encore presque de gauche, jugez sur pièces :

« ...Un mélange détonnant, soit la lourdeur métaphysique de Joy Division et du post-punk anglais, la conscience politique de Clash et son ouverture vers le Reggae et le dub, une vision plus artistique venant du punk New Yorkais, Television pour les guitares aventureuses et le Velvet pour le romantisme urbain. Orchestre Rouge c’était aussi et surtout la découverte d’un vrai personnage d’une voix à l’accent attachant, la découverte de Theo Hakola une sorte d’aérolithe tombé comme par hasard au cœur de l’agitation punk parisienne. Un Américain à Paris version destroy, mais pas n’importe quel américain. Né à Spokane descendant de mineurs finlandais il commence à militer très jeune vers l’âge de 15 ans dans l’Amérique sinistre forcement sinistre du sinistre Nixon, pour l’écologie pour le droit à l’avortement, il part ensuite risquer sa vie contre le fascisme de Franco sur le terrain en 1975 avec le Comité américain pour l’Espagne démocratique, se passionne pour l’histoire de la guerre civile espagnole qui sera un thème récurant chez lui, devient petit à petit un agitateur un peu souterrain... Donc, voilà en 1978 il débarque à Paris pour apprendre le français et reste planté là. Animateur et producteur d'émissions radios (Nova, France Inter, RMC, Cité 96), acteur dans Mahagonny de Brecht/Weill... comme happé par le maelström punk il fonde Orchestre Rouge en 1980 et Yellow laughter produit par Martin Hannett sort en 1983 chez RCA. Theo Hakola à un peu renié cet album par la suite, reprochant à la production de Hannett de ne pas avoir saisi l’urgence du groupe. Le travail du sorcier mancunien est pourtant assez convainquant et l’album regorge de merveilles acides : « Speakerine », émouvantes : « Je cherche une drogue qui ne fait pas mal » » arides : « The consul ». Un second disque sortira en 1983 il sera plus dur et près de l’os, voulu plus incandescent il manquera peut-être de couleurs et d’une vraie ligne directrice. Ensuite Hakola créera Passion Fodder mais c’est une autre histoire... »


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samedi 15 septembre 2018

The Police - Outlandos d'Amour (1978)



Dans cette chrestomathie parue en 1978, on peut entendre une coterie de vrais faux punks blondis sous le harnais tordre et lessiver des rythmes jamaïcains pour mieux les laisser sécher sur un fil à linge plus pop-pop que mon omoplate gauche. Le guitariste est un réchappé d'une fameuse école de progressive music localisée à Canterbury, le bassiste un amateur averti de jazz sous toutes ses formes et le batteur, excellent au demeurant, est le fils d'un agent de la CIA. Malgré deux trois titres un peu faiblards et quatre décennies passées comme la Seine passe sous le pont Mirabeau l'ensemble reste à peu près écoutable. Il y a une très belle chanson consacrée à une jeune fille en mini-jupe qui attend le bus tout en faisant tourner son sac à main, une autre où il question d'un type au cœur brisé qui se retrouve tout seul et bien triste. À mon humble avis la meilleure chanson est la dernière, il s'agit d'un reggae plein de swing qui est constamment soulevé par des paroles à la portée philosophique non négligeable. À ce sujet et histoire de vous faire réfléchir un petit peu je me permets de recopier quelques strophes de cette chanson là :

One, two, one, two, three, four
Oh da la la
Don't ba bose da la lomb ba bay
Ping pong da la zoe da la la low


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lundi 10 septembre 2018

Autechre – Lp5 (1998)



À l'intérieur de cet intrigant monolithe au plastique noir un peu rêche se cache un disque compact vierge de toute indication. L'auditeur écervelé, gaffeur ou peu attentif, pourra donc l' introduire à l'envers dans un lecteur musical quelconque. Il constatera alors qu’aucune musique, qu'aucun son ne s’élève dans l'air. Après une longue réflexion digne d'un bonobo très malin, l'auditeur écervelé comprendra qu'il faut retourner le disque compact dans l'autre sens pour accéder aux données qu’une bonne âme aura cru bon de graver dessus. Il entendra alors des choses pour ainsi dire musicales, des vagues « texturales », des blips brinquebalants, des impulsions électroniques comme s'il en pleuvait, un tissu sonore qui ne cesse de se plier, de se tendre et se détendre, une fausse akinésie binaire toujours animée d'un mouvement secret qui bascule sans crier gare et quoi qu’on en dise dans des amorces de mélodies pures et simples. Assez estomaqué, l'auditeur, clairvoyant et de moins en moins écervelé, constatera que les responsables de tout ce toutim - deux chercheurs atomistes localisés dans le district métropolitain de Rochdale et connus sous le nom d'Autechre – sont en fait deux grands mélodistes embryonnaires en catimini, il constatera aussi que leur « musique » est le plus souvent saisie par une très grande mélancolie et que décidément nous ne sommes jamais à l'abri d'être émus par des choses insoupçonnées.


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samedi 1 septembre 2018

Lou Reed - Transformer (1972)



Coproduit par l'un des futurs amants d'Yves Mourousi cet album est une œuvrette sulfureuse élevée à la gloire de New York et de la décadence. Dans les paroles des toxicomanes, des homosexuels, parfois même des toxicomanes homosexuels, des poètes, des prostitués de tous sexes imaginables et de tout poil se croisent dans un monde borgne où l'on se fait frapper vicieusement sur les fesses avec une fleur tandis que pas loin de là quelques jeunes filles viriles, mais pas correctes effectuent des fantaisies linguales sans jamais vraiment perdre la tête. Voilà pour l'ambiance et la littérature qui sont bien interlopes. La musique n'est pas en reste, malgré le côté assez harmonieux et policé de certains titres l’ensemble reste dominé par une guitare électrique aux « riffs flashy » et emprunte beaucoup aux effets et au style glamour de la scène éphébophile d'obédience britannique. Par charité chrétienne nous ne parlerons pas longtemps de la voix du chanteur qui derrière des arpents mélodieux à peu de peine à cacher la drogue, le stupre et le sexe contre nature. Bref pour conclure nous dirons que l'Office catholique ne recommande pas l'écoute de ce disque (mais Télérama, oui).


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lundi 27 août 2018

Jonathan Richman - Jonathan Goes Country (1990)



Au recto de ce boîtier en plastique il y a une photographie où l'on peut voir un vendeur chafouin tenter de refourguer une problématique paire de bottes rouges à un Jonathan Richman assez intéressé. Au verso de ce même boîtier en plastique il y a une autre photographie on l'on peut voir le déjà nommé Jonathan Richman pris de dos et errant sur un trottoir avec les problématiques bottes rouges aux pieds. À l'intérieur de ce boîtier en plastique une bonne âme a cru utile de cacher une galette de polycarbonate de 1,2 millimètre d’épaisseur où sont gravées quelques « informations musicales » échantillonnées à 44,1 kHz. Ces « informations musicales » se révèlent pleinement lorsque l'on enfourne la dite galette de polycarbonate dans un lecteur prévu à cet effet. Grâce à quelques subterfuges un peu compliqués que je n'expliquerai pas l'ensemble tourne et la musique monte, tout cela relève de la magie, l'auditeur est ravi.

Je ne vais pas vous embêter plus que ça, mais sachez simplement que si vous avez l'opportunité d'écouter cette œuvre sous quelque forme que ce soit (numérique, analogique, impalpable ou palpable) vous aurez de grandes chances d'être séduit. Évidemment la country music de Jonathan Richman est un peu ailleurs, plus sautillante que métaphysique, moins dégoupillée de l'âme et plus chemise ouverte que stetson, mais c'est n'est tout de même pas de la roupie d'étourneau égaré à Nashville. Des bidules comme Your the one for me, Man Walks Among Us (impeccable reprise de l'impeccable cow-boy chantant Marty Robins) ou The Neighbors (belle ode conjugale qui cabote dans l'écume de Gram Parsons et Emmylou Harris) flottent parfaitement dans l'air, enfin je trouve.

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mercredi 22 août 2018

Pale Saints - The Comforts of Madness (1990)



- C'était pas si mal les Pale Saints ?
- Oh c'était bien plus que pas si mal ! Leur premier album The Comforts of Madness est l'une des meilleures choses à être sortie de la cuisse afférente Shoegaze, Indie Pop early nineties, ni plus, ni moins !
- Vraiment à ce point-là ?
- Oui tout à fait, c'était décalé, rose et toqué à la fois, si tu vois ce que je veux dire.
- Pas vraiment. Rose, décalé et toqué, c'est un peu inquiétant.
- Le chanteur chantait avec une voix de mauviette pubescente et le guitariste grattouillait des choses tempétueuses qui lévitaient un peu partout, si tu ne trouves pas ça rose, décalé et toqué, je ne sais pas ce qui est rose, décalé et toqué !
- Hum, hum, j'hésite à être vraiment convaincu, dans mes souvenirs c'était tout de même moins inventif que My Bloody Valentine et en tous les cas moins malsain et drogué que Jesus and Mary Chain.
- Inventif, drogué, malsain. Comme si la musique avait besoin d'être tout ça ! Et puis Jesus and Mary Chain, permet moi de te dire qu'ils n'aboyaient pas dans la même niche ! Rose, décalé et toqué, c'est toujours mieux que rien et ça n'invite pas aux cultes idiots.
- Bon si tu veux, mais il me semble que c'était tout de même un poil éthéré et moelleux, dunlopillo en somme.
- Je te concède le côté éthéré, je dirai virginal un peu agneau qui n'a pas connu la chose, mais je ne trouve pas que cela soit si moelleux que ça, c'est même plus curieusement abrasif et flottant en même temps qu'autre chose.
- Bon tu dois avoir raison, en fait j'ai du écouter ce disque pas plus de trois fois et de toutes les façons en 1990 j'étais plutôt fan de Fugazi.
- Mon Dieu, tu étais donc un Emo Kid ? !
- Pas loin.
- Ce sont des choses qui arrivent. Tu sais moi, à l'époque, j'étais déjà vieux…


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lundi 20 août 2018

Psychogeographie indoor (84)





« Presque toutes les sottises que profèrent les intelligents comme les imbéciles viennent d’une arrière-pensée finaliste. (Exemple Fénelon : “ L’eau est faite pour soutenir ces prodigieux édifices flottants que l’on appelle des vaisseaux. ”) (Cioran, Cahiers)



1.

17 mars 2018.- Sans soleil (9°C). Lu cinquante pages de la Note Américaine (David Grann). Plus qu'une enquête sur le meurtre de quelques Indiens Osages à l'orée des années vingt c'est, pour l'instant, une plongée historique au fin fond du Midwest et de l’Oklahoma de ces années là. Dans ces régions pour le moins rudes l’état n'existe quasiment pas, la police est encore balbutiante et d’innombrables conglomérats de bandits multitâches trucident en toute quiétude. La ruée vers le pétrole remplace la ruée vers l'or et les autorités « compétentes » déplacent les Indiens au petit bonheur la chance. Comme le hasard fait parfois bien les choses, la tribu des Osages est déménagée à l'insu de son plein gré sur un vaste et prolifique champ de pétrole et ses membres deviennent soudainement riches à foison. On en voit certains se faire implanter des dents en or et construire de grandes maisons en bois qui font assez vite de l'ombre à leurs anciens tipis. Évidemment, tout cela engendre moult jalousies et voilà bien vite des meurtres, et même des meurtres en série. J'en suis là.
Dans Libé(ration) beau papier de Pierre Bergougnioux (68 et l'ennui, les arides salles d’études et les froids corridors, les blouses grises et les surveillants généraux…)
Tableau du jour : Icare (Jazz) - Henri Matisse : « En art, le réel commence quand on ne comprend plus rien à ce qu'on fait, à ce qu'on sait, et qu'il reste en vous une énergie d'autant plus forte qu'elle est contrariée, compressée, comprimée. Il faut alors se présenter avec la plus grande humilité, tout blanc, tout pur, candide, le cerveau semblant vide, dans un état d'esprit analogue à celui du communiant approchant de la Sainte Table. Il faut évidemment avoir tout son acquis derrière soi et avoir su garder la fraîcheur de l'Instinct. »

18 mars 2018.- Température trop froide pour la saison. À Paris il neige, c'est dire ! (7°C). En lisant la Note américaine, on se demande où David Grann est allé pêcher toutes les informations – et même les photographies – qui forment le squelette de son récit. Sans vraie réponse on ne peut qu'admirer ce travail considérable tout en constatant que les meurtres d’Indiens se poursuivent avec une régularité métronomique qui n'empêche aucunement la variété (Empoisonnements, étouffements, revolverisations de tous calibres, explosions, étranglements...). Les diverses enquêtes périclitent et l'on sent poindre comme un début de conspiration. Aux alentours de la page cent, le jeune Hoover et le FBI naissant entrent en piste, le livre bascule un peu ailleurs (Grann décrit très bien les débuts de la fameuse officine, c'est instructif).

19 mars 2018.- Une belle et longue éclaircie dans l'après-midi (8°C). Profitant d'une journée sans labeur et de quelques rayons de soleil je me suis risqué à lire en extérieur. La demi-saison n'étant pas vraiment là je me suis assez vite retrouvé semi-ravi avec la tête toute chaude et les pieds bien froids (ils étaient à l'ombre). En parlant de pieds froids, je dois bien constater que l'opuscule à tendance indienne de David Grann est tout à fait formidable. Il fait dire que l'on se laisse assez facilement passionner pour toutes ces histoires d'Indiens trucidés, pour ces assassins sans scrupules, par ces primo agent du FBI qui tiennent plus de Buffalo Bill ou de Wyatt Earp que d'autre chose. Sur la fin Grann retourne sur les lieux de l'action, on est même presque ému tout en se disant que finalement, et s'agissant des temps littéraires qui nous occupent, la « non-fiction narrative» est peut-être ce qu'il y a de mieux.
Tableau du jour : Coucher de soleil sur la baie - Philippe Morillon

20 mars 2018.- Premier jour du printemps. Vent glacial, appétence polaire (-1°C → 7°C). Journée mondiale du bonheur et du bien-être :
« Je n’ai connu des états de bonheur débordant qu’à la suite de troubles nerveux, d’insomnies prolongées, de douleurs sans raison, et d’anxiétés intolérables. Compensation ou conclusion naturelle ? », « Le malheur est qu’un bonheur conscient n’est plus un bonheur et qu’un bonheur qui s’ignore n’en est pas un davantage. » (Cioran, Cahiers).
« Si seulement le jour et le bonheur pouvaient ne jamais venir ! Si l’espoir pouvait ne jamais connaître la déception de se voir comblé ! » (Pessoa, Le livre de l’intranquillité).

23 mars 2018.- Temps maussade (9°C). J'entame Unknown Pleasures, volume de souvenirs par Peter Hook (bassiste post punk assez réputé). Rien de vraiment littéraire, mais une belle cargaison d'anecdotes croquignolettes.

24 mars 2018.- Une belle éclaircie (10°C). Le « post libéralisme avancé » est un monstre tentaculaire qui peut vous contraindre à des pratiques pour le moins effrayantes. Ainsi la nuit dernière j'ai travaillé de nuit avec une ardeur assez peu sautillante. Conséquence aujourd'hui je n'aurais été qu'une molle masse aboulique assommée par le manque de sommeil. Comme il faut savoir trouver de tranquilles bénéfices à toute situation proposée, je me suis permis une sieste convenable sur ma chaise de jardin. Elle fut indéniablement réparatrice jusqu’à ce que quelques patibulaires Nimbostratus pointent leur nez devant un soleil un peu timide, mais pourtant bien là. En dehors de la narcolepsie et de la météorologie, ma journée aura été occupée par la lecture des mémoires de l'ami Peter Hook. Indiscutablement rien de littéraire, nous ne sommes pas chez Paul Claudel, mais beaucoup de plaisir à prendre. Il faut dire que les débuts de Joy Division tiennent plus des Pieds Nickelés que d'autre chose. Prolétaires enbièrés, working class pas héros du tout, hasards, aléas et grande importance de l'accidentel.

25 mars 2018.- Matinée nuageuse. Trois heures de soleil dans l’après-midi, un miracle ? (15°C). J'entends quelques oiseaux chanter autour de ma tête, ma chaise longue est épatante, le soleil est là, tout est pour le mieux. Comme les souvenirs de Peter Hook sont très bien eux aussi j'entame un début de sautillement intérieur (il faut parfois savoir sautiller intérieurement). Anecdotes croquignolettes (en gros Joy Division = Les Pieds Nickelés + Gérard Labrunie ), émotion, ressentiment un peu (le dénommé Barney en prend un peu pour son grade), et ce simple constat : la  « réussite »  en musique populaire tient souvent de la simple alchimie voire, pire en mieux, du plus pur accidentel (4 petits gars un peu raides rencontrent un sorcier de studio, un graphiste assez imaginatif et un dandy raisonnablement argenté et le tour est joué).
De l'importance d'une sangle de guitare basse et de sa longueur : «  La basse à longueur de bras, c'est une idée que j'ai chopée en voyant les Clash à Belle Vue, où j'avais été fasciné par Paul Simonon, qui avait une classe pas possible ; c'était l'un des types les plus cools que je connaisse. Je le dévisageais en me demandant : Comment ça se fait qu'il ait tellement plus de classe que les autres bassistes ? C'est là que j'ai compris : c'était la sangle. Il jouait avec la basse presque sur les genoux. J'ai décidé sur-le-champ que ma sangle serait longue. Mais en rentrant, j'ai découvert que mon jeu n'avait rien à voir avec celui de Paul Simonon, qui se fait très facilement comme ça. Le mien ? Vraiment difficile dans ce genre de configuration. Mais ça ne m'a pas arrêté pour autant. Rien à foutre : j'ai baissé la sangle d’une quinzaine de centimètres… ça ma poussé à jouer dans les aiguës, ce qui est ma particularité , mais avec la sangle vraiment basse ; plus elle descend, plus il faut plier la main pour jouer les notes, et c'est ce qui est dur, de la plier. C'est aussi pour ça que je fais autant de pains. C'est un peu ma marque de fabrique. Niveau son j'ai surtout été influencé par Jean Jacques Burnel des Stranglers. J'écoutais ses lignes de basse sur “Peaches"  et "5 Minutes” en me disant : C'est comme ça que je veux sonner… J'ai donc un son hérité de Jean-Jacques, et une sangle de Paul Simonon. Heureusement que je ne me suis jamais intéressé à Level 42. »

26 mars 2018.- Temps maussade (11°C). Je me souviens assez bien de cette Angleterre noire, grise et marron, cette Angleterre qui sentait l'eau croupie, l'Angleterre de la fin des années des années 70 et du début des années 80. C'est cette Angleterre qui aura vu pousser les types de Joy Division (de drôles de fleurs). On bois des pintes de pisse, on mange des tartines de merde, saisies par l'humidité on s'assoie sur des radiateurs surchauffés et on se retrouve avec de grosses hémorroïdes qui éclateront bientôt. On fait des blagues potaches, on jette des asticots et des souris en l'air. On boit beaucoup trop, on est très malade, on se roule par terre, les histoires d'amour sont compliquées… Un jour, au petit matin au petit gris, on se pend à un crochet dans sa cuisine parce que voyez-vous la vie est parfois impossible. Voilà, en gros, ce dont parle le livre de Peter Hook.
Tableau(x) du jour : FACT 50 - Peter Saville / Futurismo Trentino exhibition poster - Fortunato Depero

27 mars 2018.- Averses (11°C). Forcément la fin de la petite chose biographique de Peter Hook n'a rien de vraiment réjouissant. Son « Kafka new wave épileptique » pendu il se sent un peu coupable de n'avoir rien vu venir. Oh pas de vraie mauvaise conscience, non, seulement un persistant goût de fer dans la bouche… Ce goût de fer qui ne m'aura pas quitté de la journée… Finalement, c'est un livre déprimant.
Rouvert les La vie et les opinions de Tristram Shandy à la page 63. J'aurais bien aimé aimer les phrases étalées sous mes yeux malheureusement la traduction de Guy Jovet est pour ainsi dire illisible.
Lu la préface de Portraits crachés de Claude Arnaud (cette replète anthologie m'a été offerte), pas mauvais.
Enquiquiné par une météo décidément pénible et hors de saison demain je descend dans des lieux raisonnablement plus australs (malheureusement, on y annonce des conditions pas plus réjouissantes que celles de mes habituelles latitudes ).

28 mars 2018.- Saint Jean Cap-Ferrat. Ciel changeant (16°C). Cinq heures de route et me voilà enfin dans des bleus quasi matissiens. Petit tour pédestre à Beaulieu Sur Mer, « station climatique » toujours pleine de charme art déco et d'appétence début de siècle (dernier).

29 mars 2018.- Matinée ennuagée. Trois heures de ciel bleu dans l’après-midi puis une troupe de gros cumulus noirâtres plus patibulaires que mon coude gauche (17°C). Visite de La villa Ephrusi, quelques Fragonard et Boucher, de beaux jardins, surtout. Sentiers de bord de mer, chemin des douaniers, quelques petits vieux en goguette, du soleil, un peu.

30 mars 2018.- Beaulieu sur mer. belles soleillées matinales, nuages et pluie pour la suite (15°C).
Après avoir visité la Villa Kerylos (belle copie de bidule architectural antique), détour par le Casino (il pleuvait) où j'ai gagné 22€ (le Casino était rempli de petites vieilles et de joueurs patentés aux airs décavés).

1er avril 2018.- Soleil et ciel céruléen (18°C). Cap Ferrat, sentier des douaniers, aisé petit tour pédestre, un peu de flux touristique, mais pas trop.

2 avril 2018.- Ciel dégagé se couvrant par la suite (16°C). Village d'Èze, touristes chinois, indiens, italiens, allemands… Vue splendide depuis le Jardin Botanique. Descente par le sentier Nietzsche : « L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la première fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le troisième Zarathoustra. Cette partie décisive qui porte le titre : Des vieilles et des nouvelles Tables, fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers — ».

3 avril 2018.-Nice, vent et nuages (15°C). Depuis ma dernière visite, on a un peu barricadé la Promenade des Anglais (il y a des raisons). Pris pour la sixième fois l'ascenseur du Chateau, descente vers la vieille ville, elle est toujours là avec son petit air génois.

5 avril 2018.- Belles soleillées (16°C). Selon quelques-uns de mes informateurs les plus diligents, le Troisième policier de Flann O'Brien serait un roman tout autant loufoque que génial Pourtant, rien n'y fait, après de multiples tentatives je ne suis toujours pas parvenu à l'apprivoiser. C'est une bestiole qui me tombe des mains avec une régularité métronomique. Tenez ce matin, tout juste après mon premier Earl Grey de la journée, j'ai bien essayé de le rouvrir, mais au bout de trois pages ma tête s'est mise à dodeliner inconsidérément et j'ai commencé à éprouver ce bref vertige cotonneux que tout potentiel futur dormeur éprouve avant de piquer tête-bêche dans les bras douillets de Morphée. Bref, je n'ai toujours pas dépassé la page quinze et c'est peut-être un problème. Comme je ne saurais vivre sans lecture je me suis rabattu sur un volume que j'envisage depuis bien longtemps assez à mon goût. Il s'agit du Club des longues moustaches de Michel Bulteau. Après avoir lu une vingtaine pages je suis loin d'être déçu, presque ravi et tout à fait réveillé. Il faut dire que l'évocation de ce club pileux, mais néanmoins distingué à tout pour réjouir le lecteur. J'étais déjà un peu entiché de Francis de Miomandre (Prix Goncourt 1908, soulevé par l'hélium) et je le suis encore plus à présent. Quant à Henri de Régnier, Jean Louis Voudoyer ou Edmond Jaloux je les attends au coin de ma bibliothèque sans appréhension. Que voulez-vous des olibrius moustachus, ou pas, capable d'écrire les lignes qui suivent seront toujours les bienvenus chez moi :« Je suis ce jeune homme en habit que l’on voit, la nuit, boire des boissons américaines dans les bars élégants, entre des créatures aux épaules nues qui ont des chapeaux extravagants. » (Jaloux), « J’aime la tristesse et je hais l’ennui. La tristesse, c’est l’être qui se replie à l’intérieur et constate son malheur ou son infériorité. L’ennui, c’est l’être qui voltige à l’extérieur, comme chassé de sa conscience et souffre des choses plus que de lui-même. » ( de Régnier)…


2.

6 avril 2018.- Conditions météorologiques splendides, quasi estivales (21°C). J'écris ses quelques lignes rabougries sur ma chaise de jardin en position longitudinale de sécurité. Un oiseau chante joyeusement, mais un peu trop – sans doute un satané pinson - l'air est presque tiède et s'il n'y avait deux, trois lointains éclats bruyants les conditions lectorales frôleraient le parfait.
Terminé le Club des longues moustaches avec beaucoup de contentement au creux de l'envie (merci Bulteau). Belle marqueterie, beau bouquet de fleurs, joli patchwork, adorable armoire à citation (le livre n'est pas très « structuré », on s'en fiche!). Comme les choses sont parfois bien faites, il se trouve que j'ai en ma possession un volume d’Émile Henriot : La rose de Bratislava. Ayant d'autres projets de lectures plus immédiats je me suis contenté de picorer dedans. Chemins de fer et délicatesse début de siècle (dernier), le peu que j'ai lu était charmant. Il faudrait que ce livre passe sur le dessus de ma pile de livres à lire (qui ressemble à un mamelon jurassique). En attendant, j'ai pour ainsi dire dévoré une grande partie de Kornelia, un opus à « tendance sportive » écrit par Vincent Duluc (la seconde plus belle plume de l'Équipe derrière Philippe Brunel). C'est très bien informé, souvent émouvant. On y retrouve un jeune Duluc assez émoustillé par quelques naïades seventies (Kornelia Ender, Shirley Babashoff), il y a des odeurs de chlore, la statsi qui rôde, des seringues qui piquent, des épaules qui enflent, la nostalgie ne retombe pas : « Dans les vestiaires de la piscine de Montréal on parlait des nageuses de l’Est à voix basse, et elles répondaient d’une voix grave. Un jour que Shirley Babashoff était allée tester la piscine, son eau et son chlore, elle avait entendu des voix monter du vestiaire, s’était demandé si elle s’était changée par mégarde chez les garçons, avait commencé de remonter sa serviette par réflexe avant de voir les Allemandes de l’Est passer devant elle. En quittant la piscine, elle avait été harcelée de questions par les journalistes, et avait lâché, amère et vipérine, qu’à part la voix grave et la moustache, elles avaient l’air d’aller bien ».

7 avril 2018.- Nuages et vent, une éclaircie (20°C). Fini le livre de Vincent Duluc (recommandable et finalement assez personnel), détour par les Portraits crachés de Claude Arnaud (Montaigne premier autoportraitiste convainquant), Hymne à la haine de Dorothy Parker (acrimonieux en bien). Nothing else for today.

8 avril 2018.- Ciel maussade, pluie légère (18°C). Un chapitre d'Émile Henriot, souvenirs flottants, amour de caserne, mordoré années folles. Dorothy Parker, Hymnes à la haine. Vachard et chouettement obsolète. Je n'ai pas lu la préface de Benoite Groult :

Il y a d’abord les Penseurs Austères :
On devrait faire une loi contre eux.
Ils voient la vie en sombre, derrière leurs lunettes cerclées d’écaille,
Ne cessent de passer une main lasse
Sur un front toujours blême.
Ils parlent de l’Humanité
Comme s’ils venaient de l’inventer :
Ils se doivent de l’aider, de la soutenir
Ils se réjouissent des grèves,
Signent sans fin des pétitions,
Accomplissent des choses merveilleuses au nom des Prolétaires,
Vont jusqu’à s’installer parmi eux…
Ils vivent dans la fébrile attente
De voir les Masses à la « une » des kiosques,
Et lisent tous ces romans russes,vous savez…
Ces best-sellers du sexe !

Demain labeur, l'entrain est modéré.

10 avril 2018.- Trois belles soleillées (18°C). Un an de plus, l'addition commence à être salée (« 8 avril 1967. Mon anniversaire. Passons » Cioran, Cahiers). Poésie, Thomas : « A Chatou le long de la Seine / un printemps fleurit de nouveau, / sur la nature je promène / le poème comme un râteau, / quand le poème n'est pas même / une feuille glissant sur l'eau… »

12 avril 2018.- Cette tache jaune pâle. derrière les nuages c'est le soleil, on aimerait le voir moins timide (18°C). Few pages of Stendhal diary. Reading conditions unfortunately bad. Too many different and varied noises : a tiring bird, a barking dog, a kid babbling and his singing grandmother… Bref, je cherche sérieusement un phare abandonné pour y habiter…
Nouvelles acquisitions : Frédéric Jacques Temple – Divagabondages, Philippe Brunel - Vie et mort de Marco Pantani, Bernard Quiriny – Monsieur Spleen…

13 avril 2018.- Soleil voilé (18°C). Claude Arnaud, Portraits crachés, tranquillement et sans forcer, pas plus de trois pages. Découverte de Charlotte-Amélie de Tarente, tout juste cinq ans, des yeux noirs un peu trop petits, le visage rond, d'humeur bien douce, mais parfois dépitée. C'est la benjamine de l'anthologie de Claude Arnaud.
Rien (ou presque) : Les « luttes » ont beau converger, j'ai froid aux pieds.


3.

14 avril 2018.- Ciel couvert (16°C). Par le plus grand des hasards je suis tombé sur interview vidéo où Romain Gary semblait avoir tout compris quarante ans avant l'heure légale… Staline, Mai 68, les impasses de l'engagement, la puissance croissante des médias, la télévision, Internet et même ces fameuses « niches » dont les gens qui savent nous rebattent les oreilles à longueur d’analyses pénétrantes : « Je crois que contrairement à ce qu'avait prédit Orwell dans 1984 nous n'allons pas du tout vers une centralisation morbide. Je crois que nous allons vers un éclatement fécond des sociétés en infrasociétés ou si vous préférez en multisociétés. C'est-à-dire que sous couvert d'une société matérielle, technologique, électronique, etc… il y aura une multitude, un infini de groupements humains, de minis sociétés si vous voulez, lesquelles vivront suivant leurs propres codes, leurs propres goûts, leurs propres façons de s'habiller et de penser, d'une manière presque tribale, sans donner aucun sens primitif et péjoratif à ce mot. Je crois que la télévision, notamment, l'électronique va lier, va permettre de créer des circuits entre les gens d'une manière qui se dessine déjà qui leur permettra peu à peu de se rencontrer, de se connaître et de communier dans les mêmes croyances, les mêmes opinions, le même goût, le même mode de vie de plus en plus libre avec à l'intérieur de ces minis société, à condition qu'elles n'aillent pas, évidemment, contre une société, la société ombrelle, la société toit, laquelle deviendra, à mon avis, de moins en moins visible… »
Par ailleurs toujours dans les Portraits crachés de Claude Arnaud. Ce mot merveilleux de Mme de Chastenay : « une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut ».
Nouvelles acquisitions : John le Carré - L’héritage des espions, Philippe Lançon - Le lambeau.

15 avril 2018.- Impression de beau temps, comme on dit (20°C). Conditions lectorales épouvantables. Des cris peu de chuchotements, des claquements de portes comme s'il en pleuvait, la babille quasi ininterrompu d'une mouflette bien pénible. Seule solution pour espérer lire dans un tel tohu-bohu, les fameuses Boules Quies ™ (heureuse invention). Grâce à deux d'entre elles habilement enfournées dans chacune de mes oreilles je suis parvenu à lire soixante pages de John Le Carré. L'héritage des espions est pour l'instant assez intéressant. Un espion plus que vieillissant est rattrapé par une nouvelle génération un brin lactescente qui tente de l’assommer à grands coups de pelles politiquement correctes. Il doit défendre et justifier ce qu'il avait fait cinquante ans plus tôt, dans une autre époque, presque une autre planète où les pratiques étaient certes coupables, parfois injustes, mais toujours humaines, terriblement humaines :« La génération immaculée d’aujourd’hui face à votre génération coupable. Qui expiera les péchés de nos pères, même s’il ne s’agissait pas de péchés à l’époque ? »

16 avril 2018.- Journée quasi estivale jusqu'à ce que, sur le coup de 16 heures, une armée de nuages fasse sa patibulaire apparition (20°C). Spitting portraits by Claude Arnaud. Beckett par Cioran : « … il ne vit pas dans le temps, mais parallèlement au temps. C'est pour cela qu'il ne m'est jamais venu à l'esprit de lui demander ce qu'il pensait de tel ou tel événement. Il de ces êtres qui font concevoir que l'histoire est une dimension dont l'homme aurait pu se passer », « Avec les écrivains qui n'ont rien à dire, qui n'ont pas un monde à eux, on ne parle que littérature. Avec lui, très rarement, en fait presque jamais. N'importe quel sujet quotidien (difficultés matérielles, ennuis de toutes sortes) l'intéresse davantage – dans la conversation bien entendu… » Ce sera tout pour aujourd’hui.

17 avril 2018.- Beau temps, douceur (21°C). Lever 6H00. Labeur (soulevé 53 téléviseurs, surtout des gros ce qui fait beaucoup). Sieste prolongée sur ma chaise de jardin (blanche et fidèle). Me suis vraiment endormi. Réveillé par un rayon de soleil un peu trop insistant. Un oiseau chantait avec une régularité pour le moins métronomique. Guère de voisinage, conditions lectorales quasi optimales. Rouvert la somme de Claude Arnaud au petit bonheur la chance. Suis tombé sur un portrait du chat ( petit félidé domestique) par ni plus ni moins que Buffon (fameux naturaliste). En gros je dirai que l'ami Buffon n'aime pas les chats, qu'ils les trouvent trop retors pour être honnêtes. Il a bien tort, le chat est simplement libre, très libre : « ils (les chats) prennent aisément des habitudes de société, mais jamais des mœurs : ils n'ont que l'apparence de l'attachement ; on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques ; ils ne regardent jamais en face la personne aimée ; soit défiance ou fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur font. »

19 avril 2018.- Beau temps à tendance caniculaire (28°C). Lever 6H00. Labeur (soulevé une bonne cargaison de produits manufacturés en Chine). Légère sieste. Une heure de jardinage (planté deux, trois fleurs, arraché quelques mauvaises herbes). Retour dans les Cahiers de Cioran.

20 avril 2018.- Appétence caniculaire (29°C). Il fait déjà presque trop chaud, je suis dubitatif. Lu trois strips de Charles M Schulz. Charlie Brown et Snoopy sont deux de mes maîtres à penser les plus éminents.
J'ouvre l’Histoire vécue d'Artaud-Mômo au hasard et je tombe sur ces lignes :  «Je ne vais pas faire une conférence élégante et je ne vais pas faire une conférence. / Je ne sais pas parler, / quand je parle je bégaye parce qu'on me mange mes mots, / et pour manger il faut des bouches, etc. / Voilà, j'ai voulu quelques personnes parce que j'ai quelque chose à dire / et je veux qu'on l'entende et qu'on m'entende, / les Sociétés se croient seules et il y a quelqu'un […]». Rien à ajouter, le fou de Rodez est des miens.

21 avril 2018.- Journée estivale (29°C). Environnements déserts, silence pour ainsi dire monacal, le voisinage semblant s'être dirigé vers de plus australes villégiatures, je ne me plaindrai pas de tout ça, aujourd’hui les conditions lectorales étaient quasi parfaites.
Chez Le Carré c'est un peu le foutoir, les époques se télescopent et donne un goût de flottement mémoriel à son dernier opus. Pour un peu on se croirait chez une sorte de Modiano britannique, en plus espion, avec un chapeau mou.

22 avril 2018.- Beau temps chaud, quelques nuages en amorce sur le tard (29°C). Après une matinée consacrée à la lecture semi-attentive du nouvel opus de John Le Carré (je dois avouer avoir piqué du nez ici où là), j'ai un poil baladé mon museau dans les extérieurs. Que voulez-vous la météo était au beau fixe et il faut savoir profiter d'elle sans vergogne. Promenade sur les quais de la grande ville située à moins de quatre kilomètres de mon modeste logis (Seconde agglomération de France). Pour l'essentiel croisé des types barbus et tatoués qui portaient des pantalons très serrés et trop courts (les spécimens féminins étaient plus difficiles à caractériser). Détour par les bouquinistes. Ne trouvant rien du Club des longues moustaches en dehors d'un volume d’Émile Henriot trop chanci pour être honnête, je me suis rabattu sur un petit livre de Frédéric-Jacques Temple, Le tombeau de Medora. La quatrième de couverture m'apprend que ladite Medora était la fille que Lord Byron aurait eue avec sa demi-sœur Augusta Leigh. Tout cela est diablement intrigant.

23 avril 2018.- Matinée nuageuse, après-midi ensoleillée (26°C). Je tangue à demi conscient sur ma chaise de jardin. De vagues mélopées autotunées montent dans le ciel puis se mêlent au chant des oiseaux avec pour résultat un brouhaha sonore qui serait charmant s'il n'était pas numérique (autotune est un bidule numérique) plaqué sur du vivant (à plumes). Je viens de lire un poème d'Henri Thomas où quelques bestioles étaient convoquées : « Rue Monsieur-le-Prince, le soir,/ un passant s'étonne et regarde / par un soupirail évclairé / de l'Ecole de Médecine / il pensait voir des macchabées, / or il voit des lapins vivants, / quelque assistant blousé de blanc / studieusement examine / les petits museaux innocents / qui frémissent aux ouvertures / des cages, cherchant la nature . » Plus tard j'ouvre la Cerisaie de l'ami Tchekhov et je tombe sur ces lignes : « GAÏEV. – Quoi qu’on fasse, il faudra mourir. / TROFIMOV. – Qui sait !… Et que signifie cela, mourir !… L’homme a peut-être une centaine de sens, et, à sa mort, il n’en meurt que cinq que nous connaissions ; les quatre-vingt-quinze autres restent vivants. ». Voilà pour aujourd’hui.

24 avril 2018.- Not sea, not sex, but sun (25°C). Pretty idle, day for nothing… ou presque.

26 avril 2018.- Parfait équilibre en nuages et soleil (17°C selon la métrologie nationale, mais le « ressenti » me semble bien plus tiède). Estourbi par le labeur, rien pour moi, restent les Cahiers d'un autre estourbi : Cioran : « Toute ma vie j’ai rêvé d’un ennemi passionné et cependant honnête. Malheureusement, je n’ai rencontré sur mon chemin que des ennemis dont j’ai eu à rougir. (Le malheur de n’avoir recruté que des ennemis dont on a eu à rougir.) »

27 avril 2018.- Ciel changeant, belle douceur (23°C). Un peu flottant et endormi. Beaucoup de mal à me passionner pour le dernier Le Carré. Son gout de ratatouille mijotée avec de larges retours en arrière n'y est certainement pas pour rien (j'ai aussi l’impression que c'est assez mal traduit).

28 avril 2018.- Temps maussade (17°C). Le roman de Le Carré vire aux sentiments, ce n'est peut-être pas pire.

29 avril 2018. Nuages et vent (20°C). Le voisinage ayant quelques velléités festives, nuit agitée, pas trouvé le sommeil avant trois heures du matin. À mon réveil, devant mes fenêtres, une flaque de vomi, quelques cadavres de bouteilles, des mégots suspects à forme conique. Décidément de nos jours les gens savent s'amuser (jeune j'étais bien pire que tout ça, mais je n'emmerdais personne). Fini le roman de John Le Carré, qui est globalement décevant. Entamé Le Lambeau de Philippe Lançon (rescapé de ce que vous savez). C'est un livre qui a tout pour intimider lorsqu'il ne terrifie pas. Malgré deux trois gouttes de pluie, taillé mes haies dans l'après-midi, c'est toujours un plaisir (le ramassage des feuilles un peu moins).

30 avril 2018.- Ciel entre le zist et le zest, étonnantes giboulées, les Normands ont vu tomber de gros flocons de neige, tout cela relève de la blague de mauvais goût (16°C). L'un de mes voisins ayant pris l'idée d'écouter quelques mélopées autotunées sur son système audio sans fil cet après-midi la lecture en extérieur fut un tantinet problématique. Néanmoins grâce à deux trois techniques de concentration vaguement extrêmes orientales je suis tout de même parvenu à lire quatre poèmes d'Henri Thomas au milieu du pandémonium. Je ne voudrais pas me vanter, mais voilà un vrai tour de force.


To be continued.


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