jeudi 5 novembre 2026

Psychogeographie indoor (162)

 


« Je dois préciser que je n'oppose d'aucune façon l'émerveillement à la lucidité. En fait, je crois que j'ai passé presque tout mon temps à m'émerveiller. J'ai peu écrit là-dessus, voilà tout. » – Guy Debord, lettre à Annie Le Brun.


6 novembre 2025. – Temps indéfinissable (14°C). Labeur, toujours. « On exige que vous connaissiez ceux que les fatigues de l'âge et de leurs labeurs ont épuisés. » (Massillon)

(Constat du soir)

« Il est constant que nous ne saurions juger de la grandeur du mouvement d'un corps que par la longueur de l'espace que ce même corps a parcouru. » (Malebranche)

« Il y a donc deux éléments à distinguer dans le mouvement, l'espace parcouru et l'acte par lequel on le parcourt, les positions successives et la synthèse de ces positions. Le premier de ces éléments est une quantité homogène ; le second n'a de réalité que dans notre conscience ; c'est, comme on voudra, une qualité ou une intensité. Mais ici encore un phénomène d'endosmose se produit, un mélange entre la sensation purement intensive de mobilité et la représentation extensive d'espace parcouru. D'une part, en effet, nous attribuons au mouvement la divisibilité même de l'espace qu'il parcourt, oubliant qu'on peut bien diviser une chose, mais non pas un acte ; — et d'autre part nous nous habituons à projeter cet acte lui-même dans l'espace, à l'appliquer le long de la ligne que le mobile parcourt, à le solidifier, en un mot. » (Bergson)

Pour Malebranche, le mouvement, c'est l'espace ; pour Bergson, c'est le traverser. Bref, il ne faut pas prendre la trajectoire pour le mouvement, et la carte pour le territoire. Non, mais !

8 novembre 2025. – Belle matinée suivie par un après-midi qui, pour le peu que j’ai pu en saisir, fut plus nuageux. La nuit tombe si tôt ces temps-ci (15°C). Après trois jours de labeur, fatigants et patibulaires comme un pot de colle existentiel, reprise de mes petites activités pédestro-lectorales. Quatre kilomètres à foulée modérée. Trop de monde sur mon chemin, mais tout de même trouvé un banc joliment situé face au soleil où j’ai largement croqué dans le Hongroise d’Éric Holder. Rien de totalement décevant dans ce court roman qui se déploie comme un éventail et où la vie du vrai Éric Holder s’augmente de courts pans fictionnels. L’entame est délicate et oscille entre l’altruisme d’un nouveau Henri Calet et des teintes plus immédiatement tchekhoviennes. Bon, tout cela est très bien, mais il y a tout de même un soupçon d’ennui, un ennui poli, de qualité…

Plus tard, la nuit tombée : Rester en convalescence permanente de la vie active. Voilà un but à atteindre.

Rien (ou presque) : La vocation littéraire : avant tout le produit de l’exclusion et de la maladie. Il n’y a de bons écrivains que vaguement, un peu ou totalement malades.

9 novembre 2025. – Crachin dégueulasse, le cœur de l’automne est là, posé (12°C). Dans sa Littérature sans estomac, Pierre Jourde dézinguait Holder en ne voyant chez lui qu’un type abominablement confortable qui se contentait d’une imagerie de carte postale tout en se complaisant dans un semblant de fausse modestie, d’authenticité feinte qui ne sera jamais un « acte littéraire » travaillant le langage. Tout cela est certes un tout petit peu vrai, mais assurément gonflé par le ton pamphlétaire de Jourde (le pamphlétaire est souvent une grenouille). Dans Hongroise, on distingue bien ce qui achoppe, une tentation pour la « petite musique », mais il y a tout de même autre chose. Cet autre chose, c’est l’attention. L’attention n’est pas la bonté, encore moins la peau des sentiments épluchés qui virent au pelucheux, non, c’est comme chez Tchekhov une façon de voir le monde qui n’oublie pas ses lourdeurs mais qui sait pressentir, percevoir, retranscrire ce qui reste de potentiellement humain face à celles-ci. C’est, disons-le, une attitude et une morale face à l’existence, rien de plus, et il me semble que cela a un peu quelque chose à voir avec la littérature. Quant à savoir s’il s’agit d’un « acte » qui travaille les mots… Vaste programme.

« Nous savions qu'avait été évoquée, en conseil municipal, la question de l'achat d'une étoile et sa guirlande d'ampoules électriques. Marcel, qui est employé à la mairie, l'aurait tendue au-dessus de ces deux preuves de notre humanité : le container à verre, l'arrêt d'autocar. »

10 novembre 2025. – Éclaircies parcimonieuses (12°C). Un peu de fatigue que l’on dira existentielle. La saison avançant, mon territoire se réduit ; il se limitera bientôt à mon canapé.

(Matin) Fini le troisième volume des Cool Memories concocté par l’affreux Baudrillard. Quelques belles lourdeurs, notamment sur les affaires sexuelles ; quelques beaux passages, sur le désert, le minéral, Baudrillard est très bon avec l’inanimé ; quelques belles presciences aussi, celle-ci, par exemple : « Jadis, le crime cherchait à se commettre sans se faire découvrir. Aujourd’hui, il ne cherche plus tellement à se commettre qu’à se faire découvrir. Il invente à l’occasion ses propres traces. C’est l’inverse exact du crime parfait. »

(Après-midi) Court périple dans les extérieurs, à moins d’un kilomètre de mon canapé. Sur le banc voisin du mien, un sexagénaire encore un peu vif expliquait à une quarantenaire assez tassée que c’est sa « supériorité intellectuelle » qui lui avait fait perdre tous ses amis avant d’enchaîner sur « l’égalitarisme » qui sévirait depuis plus de 230 ans et sur le fait que les gens ne « s’extirpent pas de leur vie de merde par simple fainéantise ». J’ai écouté tout cela en picorant dans les Cahiers de Cioran, ce qui, je dois bien le dire, m’a assez fait glousser intérieurement.

(Plus tard, le jour tombant) Court retour chez Julien Green. Tout étant dans tout, la partie visible de son Journal critique très bien la partie invisible (qui est devenue visible par force, ou curiosité, éditoriale) : « Le visage entre ses jambes nues, je respire l’odeur de sa chair, de sa sueur ; son sexe, ses couilles battent contre mes yeux, mes joues, car il avance et fauche toujours, et je jouis. Ce matin, je me suis branlé devant la photo des fesses d’Adolf. J’ai travaillé ensuite l’esprit beaucoup plus libre et plus actif. À 4 heures dans mon bureau. Temps superbe. »… « Il arrive qu’en nommant les choses, on les frappe en plein cœur d’un coup irrémédiable. C’est ce qui fait, par exemple, la pauvreté des romans pornographiques ; le contenu de ces livres se détruit lui-même. »

Projet : établir quelques liens entre les homonymes trouvés par Edouard Levé et l’autre Paul Valéry dégotté par Pascal Pia.

(Nocturne) Chez Wittgenstein, le vide est un problème de grammaire qui se remplit par le geste verbal. Chez Pascal, il n'est surmonté ni par le geste ni par la parole, mais par l'abandon et la croyance qui sont les seuls à pouvoir le remplir. Quant à moi, je suis dubitatif.

11 novembre 2025. – Les brumes matinales levées, quelques soleillées raisonnables (14°C). Quatre kilomètres à pied. Tour par le cimetière. Sur le chemin du retour, papoté un peu avec le petit vieux du coin de la rue. Sujet de nos échanges : le cul de Simone de Beauvoir et le fait que la contre-culture semble avoir pris le pouvoir au sein du jury du prix Goncourt. Ce monsieur est un lecteur.

(Lecture) Édouard Levé a laissé derrière lui un appartement vide peint en noir et une boule à facette inutile sous ses pieds de pendu. Voilà une drôle d'installation, la dernière d'un type qui aura passé son temps à fomenter des concepts, à faire de sa vie un concept, à faire aussi de sa propre mort un geste artistique un peu froid, mais un geste artistique tout de même… Par fainéantise naturelle, je synthétise certainement un peu trop, mais c'est ce que m'a laissé deviner Les Forçats, un court autel d'amitié élevé par Bruno Gibert que j'ai lu au débotté et dans la journée. Bruno Gibert était l'un (le ?) des plus proches amis de Levé et ce qu'il rapporte est donc de première main. En le lisant, on apprend beaucoup de choses sur celui qui cherchait une sorte de neutralisation de sa propre entité corporelle, mais qui semblait toujours un peu rattrapé par une physiologie lui en voulant un peu (il faut se nourrir, chier, évacuer, baiser un peu indistinctement dans des boîtes à partouzes, le corps se venge toujours). Il y a dans son livre de belles anecdotes qui tournent autour de cette quête empêchée de l’impersonnel, un tableau monochrome peint avec des excréments, une tentative d'atteindre le « contour extérieur d'un visage sans yeux ni bouche », une façon d’éloigner les sentiments de la vie, une distance ironique et refroidie face au monde. Il y a aussi, au-delà du récit de l’amitié entre deux types dont l'un des deux cherchait à être neutre et impalpable, un autoportrait en miroir de Gibert lui-même. Ses échecs d'artiste, sa haine du kitsch obscène de l'art contemporain et sa préférence pour « l’art galeux ». En définitive, je synthétise aussi ma conclusion, assez beau livre.

Rien (ou presque) : Continuons la lutte inutile pour un non-sens déjà acquis.

13 novembre 2025. – Du vent, du vent ! (17°C). Labeur…

Rien (ou presque) : L'ennui n'est pas un accommodement passif, c'est une investigation sans illusion du néant.

14 novembre 2025. – Du vent, encore (18°C). Labeur, encore…

Rien (ou presque) : La conversation offre parfois un duel un peu fin où l'on soustrait sa pensée pour sauver son intégrité. Bref, parler, c'est taire avec art.

15 novembre 2025. – Pluie matinale diluvienne, des coups de tonnerre, de la grêle en novembre. Un peu plus de calme par la suite. Restent des feuilles mortes qui bientôt pourriront, des flaques d’eau que la croûte terrestre n’a pas encore absorbées (13°C). Retour de la chatte Poppy qui a repointé le bout de ses moustaches après plus de trois mois de disparition inquiétante. Où était-elle passée ? Mystère…

Nouvelles lectures : Annie Le Brun – Ailleurs et Maintenant ; Mirwais Ahmadzai – Taxi-Girl. Le premier est un spicilège d’articles donnés à La Quinzaine littéraire par la dernière vigie du surréalisme ; le second, un livre de souvenirs fomenté par le guitariste du groupe de musique rythmée Taxi-Girl. Le livre de Le Brun m’apporte tout ce que je pouvais en attendre. Soit des choses assez tonitruantes portées par un esprit éclairé et fulminant. De belles envolées autour de Pierre Louÿs, Pétrus Borel, André Breton ou du surréalisme tardif. Le dézinguage bienvenu de quelques figures du néo-féminisme, une méfiance tenace devant le progressisme petit-bourgeois. Bref, c’est vraiment pas mal. Le livre de Mirwais, pour le peu que j’en ai lu, c’est-à-dire une vingtaine de pages, m’a par contre paru assez embourbé par un style qui se voudrait littéraire. Une telle histoire, l’histoire d’un groupe de rock français officiant pendant la fracture 70/80 du siècle dernier, aurait certainement pu être racontée plus simplement. Tout du moins, me semble-t-il…

(Aphorismes faiblards)

La tachylalie matinale est à l'élation ce que l'érection matinale est à la physiologie des désirs.

C'est l'acceptation du vide qui nous soulève.

La systole est le nœud de l'idée ; la diastole, l'ombre du Verbe, le rythme est le cœur oscillant de la phrase.

16 novembre 2025. – Les averses passent, les nuages sont toujours là (12°C). Forme paralympique. Douleurs cervicales, estomac en charpie. « Oh, ça va assez mal ; il n'y a pas à se plaindre », dirait Paulhan.

Toujours dans Ailleurs et autrement d'Annie Le Brun. Flingage à tout va. Passage par les armes de l'art contemporain, de sa façon d'écraser les perspectives de l'imaginaire par le conditionnement culturel, cette déforestation mentale. Exécution du néoféminisme, de ses figures imposées, de son exhibitionnisme obligé, de ses emboîtements totalement retors qui le voient s'allier à la marchandisation du corps et à la bigoterie sexuelle. Étranglement réjouissant de la French Theory, de Derrida, Foucault et Deleuze. De leur pouvoir intellectuel dogmatique et intimidant, de leur façon de trahir leurs propres promesses de subversion, de leur jargon qui, finalement, ne sera jamais que le nouveau piédestal d'une nouvelle domination. Le Brun pense que tout cela ne vaut pas grand-chose face à la grandeur tremblante de la poésie, face au Promontoire du songe d'Hugo, face à Novalis, à Jarry, à Breton, à d'autres… Elle a bien raison de le penser.

(Nocturne)

Le but n'est pas de fixer l'Idée, mais de la laisser s'évanouir.

17 novembre 2025. – Les averses passées, le temps a changé, il fait plus froid (9°C). Forme physique toujours chancelante. Achevé la lecture du spicilège d’Annie Le Brun. Doutes face au néoféminisme, au progressisme, à la marchandisation et à la dictature de la technique (les quatre étant évidemment liés les uns aux autres). Belles pages fixant parfaitement la singularité de Raymond Roussel qui n’aura, je cite : « jamais rien opposé d’autre au néant que ce contenant invisible, qui a pour qualité remarquable d’ouvrir à pic sur le merveilleux. » Tout étant encore une fois de plus dans tout et, sur les bons conseils d’Annie Le Brun, enchaîné directement avec le Promontoire du songe du père Hugo, déjà évoqué hier. Rien à en dire pour l’instant, si ce n’est que c’est magnifique : « L’être commencé homme s’achève abstraction. Tout à l’heure il avait du sang dans les veines ; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit, maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage. Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée. »

Pour tamponner encore mieux les propos d’Annie Le Brun, à midi sur France Culture, la novlangue progressivo-machiniste se déployait parfaitement avec ces deux questions posées à qui voulait bien les entendre : « Comment enchanter l’univers féministe ? », « Comment redonner de la joie au militantisme ? »

18 novembre 2025. – Beau temps froid (2°C → 6°C). Condition physique toujours douteuse. Conditions lectorales agréables : deux bancs publics orientés face au soleil, mon canapé sous un plaid. État psychologique acceptable. Pas la moindre activité sexuelle.

Dans Le Promontoire du songe, pas la moindre activité sexuelle à l’horizon non plus, mais un être qui veut communiquer avec l'infini, respirer « l'air irrespirable », entrer en connexion avec un horizon extra-humain, tout en vivant de questions faites au monde imaginaire. Ses effets de balle sont magnifiques. Peut-être faut-il trouver le « vrai » Hugo dans cette partie un peu cachée, celle de ses essais philosophiques, de son monolithe inachevé censément consacré à William Shakespeare. Pour preuve, ces lignes assez faramineuses : « Ne plus être, c’est un si bel avenir ! Disparaître, s’effacer, se dissoudre, se dissiper, devenir fumée, cendre, ombre, zéro, n’avoir jamais été, quel bonheur ! quel encouragement à être ! C’est une si douce chose d’espérer Rien ! Et l’on fait cercle autour des croyants pour sourire. Les visionnaires de la vie sont raillés par les visionnaires de la négation. Eh bien, soit, moi aussi j’ai mon rêve. Ô docteurs sages, permettez-moi de croire à mon néant comme homme et à mon éternité comme âme. Je sens en moi l’immense atome. »

Hugo derrière et au-dessus de moi. Retour dans le Journal non expurgé de Julien Green et dans la correspondance Chardonne-Morand. Beaucoup de terre à terre : chez Green, un voyage à Hammamet qui vire au pince-fesse avec des garçons n’ayant pas l’âge légal ; chez Chardonne et Morand, des considérations un peu aigres sur les juifs, l’Occupation et la vie littéraire. D’un côté, l’impression de lire un catholique forcément coupable et victime de ses trop nombreuses activités sexuelles ; de l’autre, l’impression de lire deux vieux boucs stylés (ce qui n’empêche pas un certain plaisir).

21 novembre 2025. – Trois flocons, du froid (4°C). Labeur et rien d’autre…

(Nocturne)

Pour Cioran, seul l'enfer rend le christianisme respectable. Pour Nietzsche, le même enfer n'est que le ressentiment de très anciens chrétiens projeté dans l'au-delà ; pour Pascal, c'est l'enfer qui permet à l'homme d'être lucide, car chacun sait que la lucidité commence par la terreur.

22 novembre 2025. – Froideur, azurs glacés (-3°C → 3°C). Conditions lectorales acceptables. Un banc parfaitement abrité au cimetière, un autre au-dessus du confluent (j’habite au sommet d’une colline surplombant la coalescence entre Rhône et Saône), puis mon canapé sous un plaid. Tout cela ne relevant certes pas du domaine de l’aventureux, mais bien plus certainement du domaine du confortable, ce qui est toujours ça de pris sur la barbarie. À moitié lu Une mère en fuite de Michka Assayas. J’aime assez Assayas qui m'accompagne peu ou prou depuis quarante-cinq ans. Au milieu d’une saison littéraire où les affaires familiales semblent être devenues la norme et le passage obligé de tout écrivain, son livre consacré à sa mère laissait craindre quelque chose du pire. Il n’en est presque rien. On retrouve bien le portrait d’une mère absente, fuyante, hongroise pour tout dire, mais on retrouve surtout ce qui faisait le charme pinçant des premiers livres d’Assayas parus dans la collection L’Arpenteur au début des années 90 (Les années vides, Dans sa peau…). Soit quelque chose de tenu par un style attentif au détail, à l’érotisme du détail même. La teinte nacrée d’un collant maternel, l’odeur d’encre des magazines de mode italiens, le crépitement des cheveux d’ange sur les poignées de portes à Noël, une première tâche de sperme surgit dont on ne sait où, certainement d’un endroit complexe situé entre honte et fascination. Il y a là quelque chose de lointainement proustien. C’est ce qui tient le livre, qui, sans cela, ne serait que du témoignage, de l’anecdote… (Bon, les pages consacrées à Malraux, amant platonique, sont intéressantes, mais l’intérêt me semble ailleurs).

(Nocturne)

L'homme est une réalité finie qui, en désirant l'infini, agit au-delà de ses moyens.

23 novembre 2025. – Pluie intermittente, humidité palpable (4°C).

Je veux bien être optimiste, mais la journée commence mal, ma première biscotte s'est cassée.

À l’inverse du dernier livre d’Emmanuel Carrère, celui d’Assayas n’est pas une enquête visant à combler les lacunes de son roman familial ; il préfère s’attacher à des choses plus problématiques, plus indicibles. Par exemple, le vide laissé par une mère qui, bien que physiquement présente toute sa vie, a imposé par son silence une forme d’absence au cœur même de l’existence de son enfant. Il s’agit plutôt pour Assayas de composer avec les corps – le sien, celui de sa mère – tout autant qu’avec une mémoire qui s’évapore tout en devenant paradoxalement obsédante. Ce qui fait le prix de tout cela et qui est de la littérature, comme pour les détails évoqués d’hier, c’est que l’esprit, les viscères et les sensations de celui qui écrit forment un genre de réceptacle usé où pèse le lourd héritage d’une relation en creux. (Pour le reste, le livre me semble assez bancal, peut-être pas assez ou trop travaillé, et en tout cas pas vraiment relu dans le sens éditorial.)

Relu Une Vie ordinaire de Perros.

« J'ai fini de chier mes octosyllabiques. Il était temps. Ça fait un petit paquet, que j'ai peur d'aller voir. Plein d'âneries, sûrement »

Pour construire ce merveilleux roman-poème, ou plutôt cette merveilleuse autobiographie-poème, l'ami Perros s'est trouvé une muse qui lui en fait voir de toutes les couleurs. Cette muse, c'est la contrainte du huitain, du vers octosyllabique, une « invasion parasitaire, une vermine et une sorte de pullulement » qu'il doit alimenter avec ses flaques d'écriture. On comprendra que pour le plus motocycliste des douarnenistes l'élaboration de ce texte fut une sorte de torture. Reste que ce qui est produit, ce rendu désarmant et d’apparence si simple ne laisse transpirer aucune trace de ses soubassements tortueux. On peut y voir une forme d'éthique et de politesse. Une façon de ne pas accabler le lecteur avec la complexité d’une douleur ou d’une technique.

Bref, le père Poulot mâche le travail, polit ses huitains jusqu'à ce qu'ils ressemblent à une pensée qui vient de naître. Si Boileau disait qu'« un beau désordre est un effet de l'art », on pourrait dire qu'ici : « la simplicité apparente est un effet de l'art. »

J'avance en âge mais vraiment
je recule en toute autre chose
et si l'enfance a pris du temps
à trouver place en moi je pense
voilà qui est fait et je suis
devenu susceptible au point
qu'on peut me faire pleurer rien
qu'en me prenant la main Je traîne
en moi ne sais quelle santé
plus prompte que la maladie
à me faire sentir la mort
Tout m'émeut comme si j'allais
disparaître dans le moment
Ce n'est pas toujours amusant

24 novembre 2025. – Il pleut (10°C). Depuis sa réapparition, la chatte Poppy a totalement changé. Ses visites sont plus courtes et sporadiques. Elle ne se laisse plus trop caresser, se cache sous les meubles. Qu’est-il arrivé à cette petite bestiole ?

Dans son livre, Michka Assayas pointe comment le snobisme aura été une sorte de prison mentale pour sa mère. C’est certainement un peu vrai, mais je pense qu’il se trompe, si ce n’est de pathologie, tout du moins d’échelle. Pour le peu que j’en ai déduit de ma valétudinaire lecture, sa mère me semblait plus sûrement atteinte d’une forme de bovarysme que de ce bon vieux snobisme. Comme je suis assez tordu et que le sujet m’intéresse assez, mes vagues constatations m’ont mené sur les rivages d’un dialogue avec moi-même que je retranscris, là, dans les lignes qui suivent :

— Le bovarysme est-il une forme de snobisme, ou est-ce l’inverse ?
— Il ne faut pas les opposer, c’est une question d’échelle. Le bovarysme est plus vaste que le snobisme ; on pourrait même dire qu’il l’englobe, comme il englobe toutes les formes d’illusions sur soi-même.

— Le snobisme est donc une sous-catégorie du bovarysme ?

— Disons que c’est plutôt un symptôme du bovarysme. Emma Bovary pense que si elle accède à la haute société – le bal de la Vaubyessard –, elle guérira de son ennui. C’est une erreur de diagnostic. Le vrai snob, ce que n’est pas Emma, fleurit sur une sorte de bovarysme ; mais il ne fait pas d’erreur de diagnostic, il est toujours en pleine conscience de la facilité et des difficultés de ses buts à atteindre.
— Oui, il se contente d’épater la galerie, alors que le bovaryste est un rêveur tragique qui finit par croire à son propre mensonge, jusqu’à en mourir. Bref, il n’y a pas de snobs tragiques.
— Tu as raison. Le snob est un bovaryste triomphant qui a réussi à s’objectiver. Il ne souffre pas de l’écart avec le réel, il le comble par l’artifice. Le bovaryste est, lui, un illusionné qui se heurte à un réel qui ne plie pas.

— Le snob est donc un « cas particulier ».

— Oui, un « cas particulier » et un symptôme.

— Ou une version sociale du bovarysme.

— C’est là où les choses se compliquent encore plus. Le bovarysme s’applique à tout, tandis que le snobisme semble se réduire à l’unique champ social. Ce n’est pas entièrement vrai, et ça nous embarque dans des questions qui pourraient durer des heures. Le snobisme est aussi une posture, dans le sens de pose, existentielle, et une maladie du désir.

Bref, il est fort probable qu’André Malraux fut à Catherine de Károlyi (la mère d’Assayas) ce que monsieur Homais fut à Emma Bovary.

Par ailleurs, lu Secrètes de Roger Judrin. C’est un recueil composé d'histoires distinctes, formant un ensemble cohérent qui ne se prive pas de tournicoter autour de l'éternelle et étrange bataille que mène la lucidité face à l'opacité des passions, et en particulier l'amour. Le ton est un peu vieillot ; le style de Judrin curieux, avec des phrases courtes qui pourraient ressembler à un empilement d'aphorismes. Certains sont très beaux, d'autres plus caressés par la désuétude. Il y a un peu d'ennui, quelque chose de la litanie et du sentencieux, mais aussi un charme certain. Disons que c'est pas mal.

« Les filles qui passent dans les fougères ont l'air moelleux et les yeux lents. Quel est ce bonheur qu'elles traînent ? »

Je reviendrai plus longuement sur Roger Judrin, un autre jour (ou pas).

25 novembre 2025. – Pluie (8°C). Maussade, le manque de lumière ?

Journée consacrée à Georges Perros. Relecture partielle du troisième tome de ses Papiers collés et d’une partie de sa correspondance avec Paulhan. Rien à redire sur les Papiers collés si ce n’est qu’ils sont toujours magnifiques (… et un peu plombés-plombants, ce qui ne fera rien pour mon taux de neurasthénie). La correspondance avec Paulhan est également magnifique. Pourquoi aimer les correspondances littéraires ? Certainement parce que c'est le lieu où les écrivains sautillent autour de la banalité la plus immédiate : « Quel soleil plaisant aujourd'hui. Calme sans forfanterie. Enfin, comme on l'aime. Il me rappelle fortement un après-midi, de je ne sais quand, où justement j'avais pris votre funiculaire. Mais cette fois je n'ai pris que les quais. Savez-vous que l'on peut avoir des hippocampes (vivants, à peine un peu abrutis) pour 500 frs ? (et l'eau de mer nécessaire est comprise dans le prix). À côté du Louvre. Mais pour le moment je n'ai envie que d'un petit singe. »

Plus tard, Perros, toujours : « Non, bien sûr, je ne me suiciderai pas. Trop tard. À moins que… ce ne soit déjà fait. J'ai de plus en plus cette sensation d'outre-tombe, comme si on m'avait soulevé la dalle, cette bonne blague, et que ni vu ni connu, quoique sous et dans le même corps, le même visage, je me sois payé ce plaisir extrême du posthume pendant l'existence. »

Rien (ou presque) : L'ombre de ce que j'aime est une veille plus vive que tout sommeil.

(L'heure du thé) : Ce qui nous sauve — notre seule solidité —, c'est de savoir bredouiller.

Demain, labeur.

26 novembre 2025. – Pluie gourde, vent glacée (5°C) Le mot juste est une pierre au fond de ma poche.

27 novembre 2025. – Ciel vaguement dégagé (6 °C). Labeur, fatigue, neurasthénie.

29 novembre 2025. – Ciel un peu changeant, mais pas trop (8°C). Entamé Zones, premier bouquin de dérive banlieusarde parisienne écrit par Jean Rolin en 1993. Étymologiquement, la zone est ce qui ceinture. Ethnographiquement, à Paris, c’est l’endroit qui longeait les anciennes fortifications. Chez Rolin, c’est une marge et une frontière où l’on peut se perdre, où l’on peut presque disparaître pour mieux regarder ce qui s’y passe et ce qui s’y fixe : des êtres qui se déplacent, des friches, des tags, du périurbain. On pourrait penser à quelque chose ayant à voir avec la psychogéographie, mais il s’agit plus sûrement d’une flânerie aléatoire dans un périmètre choisi. Disons que nous sommes plus proche d'Henri Calet ou de Léon-Paul Fargue que de Guy Debord. Rolin n’est jamais théoricien, mais plus assurément « flânier ».

N.B. Flânier, ière. (flâ-nié, niè-r’) s. m. et f. Synonyme inusité de flâneur. Il y a une de mes amies qui sera bien flânière à ces noces-là, et je suis bien fâché de n'y être pas, Voiture, Lett. (Littré)

30 novembre 2025. – Bruine (8°C). Hier soir, vie sociale. Bu très raisonnablement. Aucune aventure sexuelle consécutive. Devrais-je boire plus ?

Dans Zones, Rolin triture la nature, le temps, l’atmosphère, compose des paysages quasi panoramiques, des « non-lieux » dont il se rapproche petit à petit pour mieux distinguer l’homme et finalement retomber sur lui. L’homme est une drôle de chose, ses figures sont si multiples qu’elles offrent des torrents d’histoires potentielles, une palette de couleurs que l’on ne retrouve pas dans l’horizon grisé du péri-urbain, mais qui s’y cache… Alors voilà de délicats croquis de jeunes filles (Rolin aime beaucoup les jeunes filles), des « communautés » diverses et variées, des loubards et des racailles (comme on le disait déjà en 1993), des beaufs, des prostituées et des trimardeurs. Il y a dans son livre des scènes de bistrots hilarantes et, au-delà de l’humain et de l’humour, un autre amour pour les bestioles, pour les chiens, pour les oiseaux… Rolin laisse son paysage se peupler et plus son paysage est peuplé, plus son regard est chargé d’affect. Tout cela est très calétien. Tout du moins, me semble-t-il.

Rien (ou presque) : Écrire un aphorisme, c’est toujours rater avec style,.

Plus tard…

Constat. Les vidéos créées par l'intelligence artificielle ont toutes le même filtre lisse qui semble provenir directement du cœur glacé de la machine. C'est l'image même de la mort.

1er décembre 2025. – Beau temps frais (6°C). Menus tracas domestiques. Un chauffe-eau en panne, ce genre de choses qui nous éloignent assez de l’ontologie. Néanmoins, effectué une courte sortie dans les extérieurs. Quatre kilomètres, tour des boîtes à livres (échangé un Baudelaire contre un P. G. Wodehouse), puis un banc public où j’ai fini le Rolin avant de tomber dans une douce léthargie face au soleil d’hiver. Pour en revenir à ce qui devrait nous occuper vraiment et qui n’est ni mon chauffe-eau ni la léthargie hivernale, mais bel et bien Jean Rolin, il faut que vous sachiez que dans les derniers chapitres de son bouquin, il tourne autour de l’île Saint-Denis, du chantier du futur Grand Stade de France et d’une kyrielle de nœuds autoroutiers que l’on pourrait presque biologiquement venimeux s’ils n’étaient autant livrés à l’artifice du machinisme automobiliste. Drôle de flânerie non sifflotante, tant une sorte d’inquiétude raisonnablement torve semble omniprésente. Inquiétude parce que ces lieux manquent de la plus immédiate sécurité. Torve parce que les individus que l’on peut y croiser sont pour une part rassemblés en groupes de brutes épaisses qui se livrent à de sourdes et « obscènes » exhibitions de force pure. Les habitants majoritaires et plus tranquilles évitant le moindre contact visuel avec lesdites brutes épaisses qui, malgré leur mixité apparente (Français de souche, beurs, noirs), ne sont qu’une nouvelle version de la terreur que pouvaient inspirer les Jeunesses hitlériennes dans Le Bleu du ciel de Bataille. Rolin, ayant constaté et écrit tout cela en 1993, on peut donc en déduire que le fameux « sentiment d’insécurité » dont on nous rebat les oreilles ne date pas d’aujourd’hui.

2 décembre 2025. – Du gris, de l’humide, et merde ! (10°C). Journée comme le temps : patibulaire. Me suis fait couper les cheveux et presque rien d’autre. Ah si : mon chauffe-eau toujours en panne, vais-je devoir prendre mes douches chez ma voisine de droite au risque de quelques coïts inopportuns ?

Picoré chez Perros, dans sa correspondance avec Paulhan, dans ses Papiers collés. Picoré dans les Sonnets de Shakespeare. C’est pas mal, Shakespeare.

Those hours, that with gentle work did frame
The lovely gaze where every eye doth dwell,
Will play the tyrants to the very same,
And that unfair which fairly doth excel.
For never-resting time leads summer on
To hideous winter and confounds him there;
Sap checked with frost and lusty leaves quite gone,
Beauty o’er-snowed and bareness every where.
Then, were not summer’s distillation left,
A liquid prisoner pent in walls of glass,
Beauty’s effect with beauty were bereft,
Nor it nor no remembrance what it was.
But flowers distilled, though they with winter meet,
Lose but their show; their substance still lives sweet.

En somme. Qu'est-ce que l'art ? De l'essence capturée, un prisonnier libre dans des murs de verre.

Dans les Cahiers de Cioran : « Le style triste – genre M. Blanchot Pensée insaisissable, prose parfaite et incolore. »

(Nocturne) La conscience de sa propre finitude n'est pas le drame de l'homme. Non, son drame, c'est l'inconscience qui sépare à jamais son existence de la vie véritable.



To be continued.








dimanche 4 octobre 2026

Psychogeographie indoor (161)

 


I want to be stereotyped

I want to be classified



9 octobre 2025. – Rien.

10 octobre 2025. – Ciel changeant (16°C). Labeur toujours aussi saumâtre. Du côté du pays, et des grandes affaires, la situation politique est inquiétante. J’ai froid aux pieds.

11 octobre 2025. – Brumes matinales suivies par un soleil étiolé (17°C). Le 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs dans le quartier de Montparnasse doit avoir quelque chose de particulier, un truc en plus, puisqu’entre le Second Empire et les années 50 (du siècle dernier), cet immeuble a vu défiler une petite troupe de peintres, écrivains et musiciens plus conséquents que mon omoplate gauche. Ainsi Monet, Rodin, Picasso, Ezra Pound ou Stevenson s’y sont succédé quand ils ne s’y sont pas coudoyés. Le nouveau livre de Patrick Modiano, écrit en collaboration avec un certain Christian Mazzalai (je crois qu'il est guitariste dans l’ensemble musical Phoenix), est consacré à ce lieu tellement romanesque qu'il ressemble à une armoire à fictions. Avec un tel sujet, on pouvait s'attendre à quelque chose de très bien et force est de constater qu’un sujet ne fait pas tout. Le livre, qui est mince, plein de photographies, d’extraits d’articles de journaux et de blancs non parcimonieux, se lit en moins d’une heure et il n’est pas extraordinaire. Disons qu’il est plus sympathique qu’autre chose, avec un côté Modiano pour les nuls qui ressemblerait plus à une synthèse qu’à de l’essence. Il y a des passages d’un didactisme échevelé qui me semblent assez éloignés des brumes modianesques (certainement l’œuvre de Christian Mazzalai), une utilisation de la novlangue épicène, des celles et ceux et des autrices… On se demande si le texte ne serait pas un peu passé dans la machine à laver les mots de la réécriture sensible. Tout cela serait fatiguant s’il n’était pas grand-chose.

J'enchaîne avec Le chant des livres, court livre de souvenirs de Gérard Guégan, type engagé comme on en fait plus.

12 octobre 2025. – Brume (16°C). Le chant des livres est un livre de souvenirs éclatés qui laissera indifférente la grande masse adipeuse et qui ravira l'heureux petit nombre. Guégan raconte ses jeunes années à Marseille, ses origines prolétaires et sa découverte de la lecture. Il y a une rencontre avec Giono lors d'une sortie scolaire, l'omniprésence du communisme et l'ombre portée d'André Suarès qui caresse un peu tout ça. Puis ce sont ses années de jeune Parisien engagé, son amitié avec Jean-Jacques Schuhl, le milieu littéraire en amorce et des rencontres décisives avec Jean Paulhan ou Georges Lambrichs, le souvenir d'Armand Robin plus que moins assassiné par la maréchaussée, sa rupture avec le communisme en 1967, la création des Éditions du Sagittaire. D'autres rencontres : Bukowski, Florence Delay, Hervé Prudon, Alain Chany, les deux Jean-Pierre : Enard et Martinet, Martinet passant à travers les murs… Guégan procède par instantanés, dans de courts paragraphes, sans une once de didactisme malvenu et en évitant le raz de l’anecdote. Disons que tout cela est très bien.

Rouvert le gros volume de la collection Quarto consacré à Georges Perros. C’est toujours aussi beau mais c’est quand même un peu déprimant.

16 octobre 2025. – Les brumes levées, un ciel changeant laissant place à deux ou trois belles solleilées (13°C). Lecture alternée. Le matin en indoor, l’après-midi en outdoor. Lu cent pages de La Part sauvage de Marc Weitzmann. Pour l’essentiel consacré aux relations entre ce dernier et Philip Roth, c’est un livre de coalescence, de cooptation entre deux écrivains : l’un conséquent, l’autre moins. C’est aussi, tout du moins cela vise à être, une méditation sur la figure littéraire idéalisée d’un type qui fut aussi un ami, un autoportrait et une tentative d’explication des grandes affaires du monde (la fin de l’histoire, son retour, l’antisémitisme comme boomerang). En somme, un autel biographique, une autobiographie en creux et un livre politique dans le bon sens du terme… C’est ce que me laisse deviner les cent pages que j’ai lues et qui m’ont globalement plu. Weitzmann n’est pas un grand styliste, il manque singulièrement d’humour, mais il a pour lui une belle densité, un don pour la polémique qui ne vire jamais au rance et un art indéniable de renifler l’histoire. Ces pages consacrées au Paris intellectuel entre 1995 et 2000 sont, par exemple, assez réussies : on reste collé sur le lino de la cuisine de Houellebecq, on tourne autour des rouges-bruns de l’Idiot International, on dézingue les Versaillais des Inrocks qui le méritent certainement un peu. Du côté des affaires du monde, il y a Israël et les conflits que l’on sait, un beau portrait d’Aharon Appelfeld, le tocsin de l’antisémitisme qui résonne un peu partout en sourdine. Du côté de l’admiration qui vire à l’amitié, il y a ces échappées à New York, le début des relations entre Weitzmann et Roth. Le sujet du livre. J’en suis là.

17 octobre 2025. – Brume (14°C). Comme je le disais hier, l’affaire de Weitzmann est dense, tellement dense qu’elle pourrait même l’être un peu trop. Ce sont des blocs d’informations qui se répliquent avant de s’imbriquer dans une sorte de mur trop plein, voilà pour la forme. Quant au fond, il est pour ainsi dire passionnant. Passionnant, parce que Weitzmann sait parfaitement pointer les grandes affaires du monde, comment elles peuvent contaminer les intimités, la sienne, et celle de Philip Roth. Passionnant, parce qu’on découvre une foultitude de choses. Sur Roth et son engagement très actif pour les écrivains tchèques au milieu du pire, et sur ses relations avec la nièce de Kafka, par exemple. Passionnant politiquement, puisque ce qui préoccupe surtout Weitzmann, et devait aussi préoccuper Roth, c’est ce bon vieux totalitarisme. Celui de l’Amérique engoncée des années 50, celui du communisme, celui du wokisme, celui de l’illibéralisme en devenir… Le problème, toujours le même, c’est le totalitarisme qui courbe des vies qui ne lui demandaient rien.

18 octobre 2025. – Brouillard et soleil (14°C). Hier soir, vie sociale. Bu quelques boissons fermentées, mais en quantité raisonnable. Aucune activité sexuelle consécutive alors qu’une opportunité de nature tout à fait hétérosexuelle semblait s’offrir à moi. Que voulez-vous, on vieillit. Ce matin, poursuite du gros machin de Weitzmann. Tentative de biographie par la dissection du corpus romanesque rothien, par les fluctuations nécessaires de l’amitié aussi. C’est vraiment pas mal et ça serait vraiment très bien si c’était un peu plus élagué (édité ?). Cet après-midi, suite des opérations en extérieur. Pas plus de trois kilomètres de randonnée avant de trouver un banc bien situé qui m’a permis de continuer mes aventures lectorales, caressé par un léger soleil automnal. Sur mon chemin, croisé à plusieurs reprises une jolie fille qui lisait tout en marchant (elle était peut-être un peu trop jeune pour moi). J’ai moi aussi déjà essayé la lecture tout en marchant, mais je n’y parviens pas. Accrochant de ci, de là un bout de trottoir, une racine, une poussette. Cette jolie marcheuse était plus habile que moi… D’autre part, retrouvé quelques textes critiques donnés à un site Internet il y a une vingtaine d’années. Je compte les retravailler un peu.

19 octobre 2025. – Vent et averses, la dégradation des conditions météorologiques se précise (16°C). Un peu malade, vaguement nauséeux. De surcroît, les feuilles mortes tombent…

La littérature est-elle encore capable de dialoguer avec les réalités du monde tout en exerçant une sorte de fonction morale ? Roth est-il moins un monument littéraire qu’un symptôme : celui d’un humanisme en voie d’épuisement face à la décomposition généralisée ? La fiction est-elle encore capable de rendre compte des divers chaos collectifs sans que ceux-ci ne l’assomment en retour ? L’amitié peut-elle devenir un instrument de mesure du monde, permettant d’explorer la « part sauvage » – cette zone de violence et de désir que la civilisation prétend dompter mais dont elle dépend pour rester vivante ? Voilà beaucoup de questions posées par le livre de Weitzmann. Des questions pas vraiment sautillantes, des questions manquant tellement d’humour, de plaisanterie comme dirait l’autre, que l’on pourrait se dire, en les lisant, que les moments présents ne sont pas réellement faits pour la gaudriole mousseuse. Reste que si les réponses apportées par Weitzmann sont souvent terriblement sérieuses, elles sont aussi belles, nerveuses, parfois inquiètes, même parfois curieusement émouvantes (Roth finit par se prendre le monde sur le coin du nez, on se croirait dans l’un de ses romans) et toujours tendues par une intelligence morale qui semble vouloir faire fi de toutes les simplifications idéologiques… Si ses deux décennies de conversations avec Roth lui permettent de dessiner une autobiographie intellectuelle et sentimentale à travers les œuvres de ce dernier, elles lui permettent également de pratiquer une sorte de dissection de la modernité finissante, l’autopsie à vif d’une génération qui croyait encore au pouvoir des mots sur l’histoire. Rien de vraiment joyeux, vous en conviendrez.

20 octobre 2025. – Journée mollement pluvieuse (17°C). Lu Le Pigeon d’argile de Donald Westlake. Après cinq polars sérieux et un peu indistincts, c’est le premier livre où il se laisse emporter par sa nature comique en inventant ce héros archétypal un peu nigaud et presque malin à l’insu de son plein gré que l’on retrouvera dans la plus grande partie de son œuvre future (essentiellement sous son nom propre et non sous celui de Richard Stark). Voilà donc le premier « Candide » westlakien ! Un jeune glandeur pas forcément très vif d’esprit – par la suite ce seront des employés, des arnaqueurs modestes, un cambrioleur gaffeur – qui se retrouve pris dans un engrenage criminel dont il ne comprend pas la logique biscornue. Un petit gars dépassé par un monde ayant cessé de répondre à toute cohérence morale pour verser dans des arpents burlesques où la criminalité banale, bureaucratisée, presque administrative, n’est plus une transgression mais une routine. Un innocent pas plus vertueux qu’intelligent au sens classique du terme, qui ne cherche pas à comprendre le mal mais à le contourner pour continuer à vivre. Tout l’humour de Westlake repose sur ce simple décalage qui nous permet de constater l’adaptation nécessaire, la montée en intelligence d’un individu de bonne volonté, au fond sans malice, confronté à une organisation de l’univers fondamentalement absurde. Cela pourrait être du Kafka non résigné, du Voltaire sautillant, c’est du Westlake.

Retour dans les Cahiers de Cioran. Le 4 mai 1969, au Jardin des Plantes, il observe un flamant rose allant et venant lentement, très lentement, le long d’un mur. Excédé par ce « spectacle », il se met à crier, à vociférer dans l’espoir d’activer le mouvement du volatile. Ce dernier conserve néanmoins un rythme  d’une « monotonie intolérable », déclenchant une vague d’angoisse chez notre ami roumain, qui ne peut que quitter les lieux. Se révolter contre la grise indifférence des Phoenicopterus est toujours une bataille perdue d’avance.

22 octobre 2025. – Il pleut (16°C). Curieuses phases de narcolepsie tout au long de la journée. Impossibilité de me fixer sur une lecture plus de cinq minutes sans piquer du nez. Néanmoins, suis tout de même parvenu à picorer deux ou trois moments dans le Journal de Renard et les Cahiers de Cioran. Deux antidotes.

À la TV, embastillement de Nicolas Sarkozy, du Douglas Sirk.

Demain, labeur.

23 octobre 2025. – Tempête en amorce (17°C). Rangé ma table, mes deux chaises et mon fauteuil de jardin sous une pluie de feuilles mortes. J'entre en hibernation.

Pour le reste, labeur et pas grand-chose d'autre. Si, picoré dans le troisième Cool Memories de l'ami Baudrillard. Voilà une prose faite de fragments qui a tout pour alléger mes fatigues diverses et variées. En tous les cas, l'incipit est très bien : « Comment sauter par-dessus son ombre / Quand on n'en a plus ? »

25 octobre 2025. – Aquosité automnale (15°C). Devant l’avancée des frimas, l’heure d’hiver et le guillotinage des jours, j’ai bâché ma monture de psychogéographe vélocipédiste. Voilà néanmoins le butin de mes dernières dérives entre boîtes à livres bancales et foires aux livres valétudinaires. De quoi passer une partie de l’hiver dans une tiédeur acceptable.

Sans attendre, lu la première pièce de ce puzzle en haut à gauche. Soit L’Enchanteur du lépidoptériste en chef Nabokov. Ce fond de tiroir réapparu à la faveur d’un coup éditorial fomenté par le propre fils de l’auteur, Dmitri, est une « première palpation » de Lolita, écrite en 1939 à Paris. Pour tout dire, ce n’est pas un texte foudroyant, mais plutôt une esquisse, un crayonnage où les personnages – un beau-père nympholepte et sa belle-fille de douze ans – ne sont pas follement intéressants, car trop indistincts pour l’un et se limitant à un petit corps frémissant pour l’autre. Derrière cette histoire scandaleuse pointe, certes, déjà un peu de ce qui fera le génie de Lolita : un art de la métaphore énigmatique, la férocité et le pathétique d’un homme amoureux (car le sujet de Lolita, c’est avant tout l’amour, le désastre amoureux). Mais ici, Nabokov reste encore un peu trop vert pour se déplier totalement et se contente d’une virtuosité un peu malsaine, un peu retorse, une virtuosité qui ricane sur le dos de son histoire et de ses personnages.

En complément, picoré dans Les Impardonnables de Cristina Campo : rien de ricanant, c’est joliment précieux.

Je fais la vaisselle et j'éprouve la sourde impression que ma vie se résume à ça : faire la vaisselle. Par vengeance, je ne ferai pas mon lit.

(Nocturne)

« On ne peut faire le moindre pas vers la “perfection” tant qu’on demeure prisonnier de la colère. Or, quoi que je fasse, j’y suis sujet. Je sais bien qu’il est dégradant de s’y livrer, je n’y puis rien. Si ; – j’arrive à ne pas passer à l’acte, à ne pas tirer les conclusions auxquelles mes “accès” devraient inévitablement me conduire. L’obsession de l’inanité universelle, c’est à elle que je dois de n’avoir pas commis quelque acte irréparable. Car je n’ai triomphé de la colère et surtout de ses suites que par le recours bienfaisant à l’à quoi bon ? (Cioran)

« Quand je me courrouce, c’est le plus vivement, mais aussi le plus brièvement et secrètement que je puis : je me perds bien en vitesse et en violence, mais non pas en trouble, si que j'aille jetant à l’abandon et sans choix toute sorte de paroles injurieuses, et que je ne regarde d’asseoir pertinemment mes pointes où j’estime qu’elles blessent le plus : car je n’y emploie communément que la langue. » (Montaigne)

Soit deux manières de ne pas laisser la fureur gouverner : la laisser s'éteindre toute seule par les mots et par simple épuisement physiologique chez Montaigne ; l’annuler par la philosophie, l'à quoi bon ? comme antidote, une sorte de sagesse négative chez Cioran.

26 octobre 2025. – Averse et éclaircies, chute des températures, un temps de début mars (11°C). Je pioche dans mon butin. Lu À la première personne de Finkielkraut (Finkie pour les intimes). Vous allez me dire que ses sempiternelles poings serrés, ses regards exaspérés vers le ciel et sa façon de ne jamais savoir comment ne pas réagir ne font rien pour lui, et vous aurez certainement raison de me le dire. Reste qu'ici nous n'avons pas affaire au Finkielkraut vitupérant des plateaux télévisés, celui des « Taisez-vous » furibonds, qui se laisse emporter par son tempérament colérique, mais plutôt à celui de son émission Répliques sur France Culture. Soit un type un peu plus tempéré et, en tous les cas, assez fidèle à l’esprit critique français, au débat contradictoire et au pouvoir de la discussion. À la première personne est tout d'abord une sorte de recension de son itinéraire intellectuel qui le voit passer du militantisme mao-spontex à des prises de position que l'on connaît tous. Puis il fait le constat de son déplacement idéologique pour mieux revenir à ses sempiternelles marottes : le déclin de la culture, la transformation de la langue, l’Europe, Israël, l’identité… Tout cela est certainement un peu lassant, tient du rabâchage, du remâchage, mais il y a tout de même une voix, quelque chose de vulnérable et surtout un rapport fondamental à la culture littéraire. Chez Finkielkraut, les citations, les références abondent, mais elles ne sont jamais des oripeaux, elles agissent comme de véritables déclencheurs de réflexion. Que l’on soit d’accord ou non avec lui, c'est déjà et toujours ça.

Un peu des Cool Memories du père Baudrillard, ces fort belles lignes boréales :

« Le pôle Nord – là où le vent ne vient que du sud et souffle vers le sud, puisque c’est partout le sud, dans toutes les directions.

Là où la boussole elle-même ne peut indiquer que le sud, puisque étant au nord absolu, elle ne peut plus indiquer le nord.

Là où les méridiens se rejoignent, et où il est donc toutes les heures à la fois. Là où l’année se résume en une immense journée, une seule nuit continue, l’aurore, un seul jour continu, le crépuscule. Là où les astres ne se lèvent ni ne se couchent.

Là où le soleil ne monte ni ne descend dans le ciel, mais tourne sur l’horizon à la même hauteur, l’été, quand on le voit.

Là où cesse la force centrifuge de la Terre. Au nord absolu, le nord n’existe plus. Rien ne peut venir que du sud. Au cœur du social, le social n’existe plus. Rien ne peut venir que d’ailleurs. Au cœur du sujet, le sujet n’existe plus. Rien ne peut venir que des autres.

Toutes les forces magnétiques s’inversent. Pour chaque point de la planète, il n’est d’autre direction que l’antipode. »

27 octobre 2025. – Il pleut… il pleut ! (11°C). N’étant pas plus étanche que ça, pas la moindre velléité pour l’outdoor. Je suis donc resté à l’abri de mon petit intérieur où, allongé sur mon canapé d’essence scandinave, j'ai poursuivi mes pérégrinations lectorales en m'attaquant aux Réelles Présences de George Steiner – du conséquent, du très conséquent ! Voilà un ouvrage si touffu, si dense qu’il pourrait presque effrayer ceux qui n’aiment n’être que tenus par la main. Ce n’est pas mon cas et cela tombe bien puisque Steiner ne borde jamais son lecteur avec du didactique et fait confiance à son minimum d’entendement. Dans l’immédiat, l’idiot un peu congénital que je me trouve être est assez charmé par le flux, l’érudition et la profondeur de pensée de ce qu’il a sous les yeux. Autant que mes neurones me le permettent, je crois deviner qu’il s'agit d'une méditation sur la présence transcendante des œuvres d’art, sur le fait qu’elles portent elles-mêmes leur interprétation et leur critique, car loin d’être le miroir de celui qui les contemple, elles sont avant tout le lieu de la rencontre entre l’altérité de l’artiste et son propre monde. Candidement, je comprends un peu et tamponne tout ça.

Constat de la mi-journée : Dans les catastrophes aériennes, s’accrocher aux mouches, car plus légères, elles tombent plus lentement. Toutefois… « La faiblesse de notre condition nous pousse souvent à cette nécessité de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin. » (Montaigne)

Dessert. Picoré chez Baudrillard et dans le Tao Te King de Lao Tseu. Du cool et du chinois.

28 octobre 2025. – Beau temps (15°C). Reprise de mes petites activités extérieures. Tour pédestre des boîtes à livres du secteur. Récupéré un volume des Caractères de La Bruyère et L’Italie à la paresseuse de Henri Calet (déjà lus ces deux livres dans d’autres éditions, mais que voulez-vous, je ne résiste pas à la tentation de l’accumulation). Loin de tout ça : Steiner. Comme toujours avec lui, on est tout d’abord ébloui, puis raisonnablement agacé par des phrases qui tournent à la logorrhée, qui s’étendent en largeur et longueur pour dire ce qui pourrait être dit plus simplement, sans ce côté paon aux ailes déployées toujours un peu gênant. (Quelle est la thèse de Steiner dans Réelles Présences ? Que le langage et l’art tiennent d’une véritable présence des sens et non d’une indifférenciation ou d’un relativisme absolu. Ce n’est pas si compliqué ! Ah, si, un peu ?)

Dessert : court retour dans la correspondance Fargue/Larbaud. Même ici on parle de « youpins », c’est dire si le mal est grand.

Je vous laisse. Ma voisine ramasse les feuilles mortes, je vais faire la vaisselle. Demain, labeur.

1er novembre 2025. – Pluie et vent, il fait doux mais le temps est dégueulasse. De surcroît, la nuit tombe à 17 h. Rien de sautillant (19°C). Lecture en intérieur. Steiner, Baudrillard, Lao-Tseu… A-t-on le droit de dire que le premier est parfois un peu trop amphigourique et qu’il se complique la tâche inutilement ? Pour preuve, ces quelques lignes assez obtuses : « Le concept, le traitement herméneutique et thérapeutique de l’expression et du texte comme palimpseste de possibilités superposées, où chaque niveau crypté subvertit le précédent et modifie le suivant, occupe une place centrale dans la lecture freudienne des relations, toujours à la fois vraies et fausses, ou vraies dans leur fausseté, entre le mot et le moi. »

Baudrillard, c’est l’inverse : trop simple, et même assez lourd lorsqu’il se laisse harponner par l’immédiat de l’actualité (ici la guerre du Golfe, la vie politique française) ; on le retrouve vraiment lorsqu’il complexifie ses affaires en visant plus haut. Disons que l’altitude l’aide… « L’ennui est une forme subtile de virus filtrant, de tonalité fossile qui traverserait invisiblement, sans l’altérer, la substance de la durée. De fines particules d’ennui, comme des neutrinos, strient la durée sans laisser de traces – il n’y a guère de mémoire vivante de l’ennui. C’est pourquoi il peut se superposer à toutes sortes d’activités, même passionnantes, puisqu’il vit dans les interstices. »

Quant à Lao-Tseu, on pourrait le trouver pelucheux. Il n’en est rien. « Le Principe est toujours non-agissant, et pourtant tout est fait par lui. »

N.B. : J’imagine que Steiner veut compliquement nous dire que Freud lit le texte comme une superposition de sens où chaque couche en cache une autre. C’est une hypothèse tangible, mais bon, j'ai des doutes.

(Nocturne)

« Toi aussi tu visais haut, mais l'amour nous courbe Tous de force, nous plie tous la douleur plus forte, Et pourtant notre arc ne revient pas À son point de départ en vain. » (Hölderlin)

« Car comme un clou par l'autre est repoussé, L'amour par l'autre est soudain effacé. » (Ronsard)

Pour Hölderlin l'amour est plié, pour Ronsard il est chassé. Faut-il en déduire que les histoires de cœur, qu'elles soient la matière première de la transformation de l'âme ou un effet collatéral de sa nature volatile, sont ontologiquement douloureuses ?

2 novembre 2025. – Aquasité palpable (13°C). Lecture, Steiner et Baudrillard. Me suis endormi plus d’une fois sur le Steiner. Cependant, mes synapses sont parvenues à saisir deux ou trois choses émergeant de l’abscons. Oui, il y a une nécessité philosophique d'un vide (la fin de la Présence), oui, l'art comble ce vide en offrant la seule forme de survie et de sens existentiel face à la mort. Comme tout est toujours dans tout et qu’aujourd’hui c’était le jour des morts, chez Baudrillard, il était aussi question de finitude et du fait que les religions se préoccupent de ce que devient l’être après sa disparition et jamais de l’être incréé (Cependant, Baudrillard se trompe un peu. Le concept de préexistence est central dans l’hindouisme, le bouddhisme et dans certaines branches mystiques du judaïsme. Dans la philosophie antique, chez Platon, l’âme préexiste dans le monde des idées. Chez quelques chrétiens primitifs, il y a aussi préexistence des âmes).

Plus tard, constat vespéral : Le prurit est le vestige du lien social perdu, un rappel que se gratter à deux valait mieux que se gratter seul.

3 novembre 2025. – Nuages, suivis d’une nette amélioration (14°C).

(Matin) Fini Réelles Présences. Je dois avouer avoir sauté quelques petites palanquées de pages. Ce faisant, j’ai certainement dû rater des passages conséquents, de belles choses. C’est toujours un risque à prendre que de céder ainsi à son propre ennui. Néanmoins, pour ce que j’ai saisi de sa thèse — je simplifie largement —, Steiner pense que l’art est l’outil privilégié qui nous permet de nous comprendre nous-mêmes tout en nous offrant l’opportunité d’entrevoir ce qui est plus grand que nous, en allant au-delà de l’intention de l’artiste et des limites de sa raison. (Cette phrase est trop longue et pleine de « nous », veuillez m’en excuser.)

En parlant de belles choses, et de belles choses sautées, omises, je n’ai pas raté celle-ci ; c’est toujours ça : « Dans Le Paradis, Dante parle d’une flèche qui atteint son but avant que la musique émise par la corde de l'arc ait cessé. Le vibrato persiste en nous après le son. Cette durée peut représenter ce que nous pouvons concevoir de plus proche de la spéculation selon laquelle il est des valeurs et des énergies dans la personne humaine — et personare signifie très précisément “résonner au travers” — qui transcendent la mort. L'accès à une telle intuition est, à la lumière de la raison et de la science, puéril et ridicule. Ce que nous pouvons dire, et qui reste en deçà et va en même temps au-delà d’une connaissance responsable, c’est qu'il existe une musique qui véhicule à la fois la constance grave, la finalité de la mort et un certain refus de cette finalité. Ce mouvement double, qui relève de l'instinct humain mais qui est un scandale pour la raison, est évident, est rendu transparent à l'observation spirituelle, intellectuelle et physique dans le quintette de Schubert en ut majeur. Écoutez donc le mouvement lent. »

En somme, le vibrato de l'âme meurt, mais sa résonance seule révèle à la raison notre liberté face à la mort. C’est très bien senti. Steiner manie bien sa balle.

(Après-midi) Courte randonnée pédestre. Tour des boîtes à livres. Déposé un Westlake et un Mauriac (des doublons). Récupéré un Rolin (Zones), un numéro de la NRF (n° 202, Jean Rhys et Jean Clair au menu, c'est la foire au Jean !) et un replet volume rassemblant les écrits critiques de Baudelaire (dans la collection classique Garnier). Sur un banc, et sous forme de fichier numérique (sacrilège, je lis sur mon téléphone !), retour dans la correspondance Morand-Chardonne. L'accident de Sagan, le bras cassé de Bernard Frank, un dézingage du Journal de Larbaud et des Carnets de Montherlant (Chardonne trouve les deux idiots). De l’acrimonie, toujours.


To be continued.

dimanche 6 septembre 2026

Psychogeographie indoor (160)

 




Qui purgat, ipse purgandus est.

18 août 2025. – La chaleur ne tombe pas vraiment (33°C). Six kilomètres à pied. Passage par les boîtes à livres. Pêche fructueuse, bonne pioche, récupéré L’Enfant roi de Jean Forton, Va et poste une sentinelle d’Harper Lee et La Statue mutilée de Tennessee Williams. Rentré à presque bon port, picoré dans Les Magiciens et logiciens du toujours excellent André Maurois. Lu la notule qu’il consacre à Conrad. Didactisme de bon aloi et grande puissance du mordoré. Maurois rappelle que l’ami Józef parlait le français avec un bon accent provençal et l’anglais avec un accent horrible que l’on pouvait trouver bien amusant. Cela ne l’empêchait pas d’écrire dans cet idiome avec des grâces, un certain idéal anglo-saxon que l’on ne retrouve pas tout le temps chez les locuteurs du cru. En dehors des questions de langue, Maurois constate que Conrad était davantage le romancier des marins que de la mer, de l’humain face à l’univers, de ce combat séculaire qui a notamment modelé les Anglais les plus représentatifs (les Anglais les plus représentatifs sont parfois des Polonais à l’accent marseillais) : « Plus que poète de la mer, il (Conrad) est le moraliste des vertus engendrées par la mer. Il nous propose une règle de vie qui est un pessimisme actif, très proche de celui de Tchekhov, plus romantique peut-être parce que le marin sera toujours moins réaliste que le médecin… »

19 août 2025. – Pluie légère (27°C). De ces journées parfaitement inutiles où l’on se dit « à quoi bon » tout en regardant le plafond. Lecture économe : un peu de la correspondance Chardonne/Morand et un peu du Journal de Léautaud. Les deux premiers parlent boutique tout en envoyant des flèches fielleuses dans le dos de leurs contemporains. Le troisième est dans un mauvais moment avec ses bêtes. Son chat Minou est mort dans le jardin d’une voisine, son autre chat Poupou est aux lisières du trépas, quant à sa chatte – on ignore son petit nom – elle a tout simplement disparu… Sombre écho – mes bêtes sont moins nombreuses – mais la chatte Poppy a disparu depuis plus d’un mois. Retrouvera-t-on son petit corps sans queue dans un jardin limitrophe ?

Demain, labeur sans entrain. Est-il utile de le préciser ?

Rien (ou presque) : À la certitude d’avoir raison, il faudrait opposer la certitude de toujours douter.

23 août 2025. – Ciel dégagé (15°C → 23°C). Vélo matinal dans un air un peu frais – les tiédeurs semblent derrière nous – lecture de L’Équipe suivie par le Sido de Colette. Odeur de noisette des vieux livres de poche, pages mordorées, cette courte affaire de la plus bourguignonne de nos « autrices » s’est révélée aussi belle que ce que j’en attendais. Colette regarde son enfance, Sido, sa mère qu’elle aimait tant, le « Capitaine », son père un peu croquignolet, et les « sauvages », ses deux frères aînés, avec un œil qui n’est jamais troublé par la surcharge intellectuelle mais plutôt porté par la douceur des sensations. Tout ce dont elle se souvient prend une sorte de réalité exacte où le ressenti ne saurait laisser place à une quelconque rigueur des souvenirs revenus bien alignés en rang d’oignons. Non, il s’agit là d’amour qui reflue, de parfums, de couleurs et de nourritures terrestres : la nature, les bêtes, le souffle du vent. Colette ne s’explique pas, il faut simplement la lire : « À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion… Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée " Beauté, Joyau-tout-en-or " ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, – " chef-d’œuvre ", disait-elle. J’étais peut-être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis. »

24 août 2025. – Soleil et fond de l’air un peu frais, conditions idéales (26°C). Tour de France cycliste des boîtes à livres. Ce matin, trentième étape – récupéré La Fosse aux chiens de John Cowper Powys. Tour de France immobile des chaises de jardin. Cet après-midi, six centième étape – lu Les Vrilles de la vigne de l’amie Colette. Des histoires de peu, des histoires de bestioles, de chiens et de chats, des histoires de coquettes. Le tout au ras du banal, du supposé insignifiant – mais Colette sublime tout ça, elle porte le banal dans les cieux. 

25 août 2025. – Ciel virant au nuageux (29°C). Ce matin, cherchant un semblant de quiétude, je me suis dirigé pédestrement vers la pagode de la rue de Cuzieu à Sainte-Foy-lès-Lyon. C’est le lieu censément le plus calme de mon environnement topographique immédiat et, après moins de trois kilomètres d’effort, je comptais bien y être saisi par les doux apprêts du monacal non subi. Évidemment, rien n’est jamais simple, puisque, parvenu sur place, j’ai dû composer avec les assauts sonores d’une tondeuse électrique limitrophe et pas trop bouddhiste (les jardiniers devraient lire Jacques Ellul). Imaginez mon embêtement, la déréliction de tous mes sens ainsi menés par le pire !Cependant, une tête empanachée n’éprouve que de petits embarras et, au milieu des décibels, entre bouddhas impassibles et bonsaïs boudeurs, j’ai tout de même pu lire, certes en me bouchant les oreilles – ce qui n’est pas pratique pour tenir un livre et encore moins pour en tourner les pages –, mais avec la foi du charbonnier, ce qui est toujours ça de gagné face à la barbarie ambiante. Qu’ai-je lu ? Quelques quatrains de l’étonnante Emily Dickinson, proposés en version bilingue par la collection « Poésie » des établissements Gallimard. Comme là encore rien n’est jamais simple, j’ai assez vite déchanté en constatant que la partie traduite l’était de façon trop littérale, près des mots et jamais de leur esprit. Ainsi, ici une fois de plus, c’est la fidélité qui formait une sorte de trahison.

Voilà, j’en suis là.

26 août 2025. – Nuages et vague tiédeur, temps lourd (33°C). Revu la chatte Poppy, qui n’est donc pas morte, mais qui m’ignore, fait la gueule. Journée encombrée par les tâches ménagères, approvisionnement au supermarché, taille de mes haies. Lu deux pages du Journal d’un Léautaud, assez peu féru de tâches ménagères et très préoccupé par ses petits félidés domestiques. Lu aussi quelques quatrains d’Emily Dickinson. Voilà une poésie d’un autre monde, une autre galaxie ?

29 août 2025. – Une certaine humidité (22°C). Labeur et épuisement corrélatif. Rien lu, état végétatif.

30 août 2025. – Quelques trouées bleues dans ciel nuageux (22°C). Dos bloqué, cervicales en capilotade, genoux qui grincent, urticaire que l’on dit de contact, je ne suis pas au mieux de ma forme physique. Quant au moral, ce n’est guère mieux. Que voulez-vous, l’été s’étire, un peu lourd, un peu las… Pour m’extirper un peu de ce marigot de morosité, de ces sables mouvants sans mouvements, je m’essaye au « polar islandais » en lisant Hiver arctique du mètre étalon du genre Arnaldur Indriðason (non, je n’ai pas toussé). Manque de pot, mauvaise pioche, cette histoire qui tourne autour de l’homicide d’un moufflet tout autant boréal que thaïlandais me tombe raisonnablement des mains. C’est écrit dans un style simple et utilitariste, les divers protagonistes semblent indéfinis et interchangeables et, pour tout vous dire, l’ensemble me donne l’impression d’être posé comme une plante verte au milieu du fameux sketch où le très regretté Jacques Villeret se fichait un peu de la tête du trop sérieux Ingmar Bergman. Il me reste 300 pages à bouloter pour finir tout ça. Vais-je y parvenir ?

En complément, quelques lignes de Montaigne, deux pages du Journal de Léautaud. Dieu que tout cela respire !

31 août 2025. – Ciel voilé (28°C). Tour de France cycliste des boîtes à livres. Nouvelle étape. Ramené deux nouveaux pensionnaires : une monographie consacrée à Lou Reed et au Velvet Underground et Ma route et mes chansons, l’autobiographie de Maurice Chevalier (chaînon manquant entre les deux : Jonathan Richman que j’écoute dès mon petit intérieur rejoint). Par ailleurs, loin d’une quelconque synarchie des mollets lustrés et du cyclisme, j’avance cahin-caha dans l’affaire islandaise d’Arnaldur Indriðason entamée hier. Paupérisme septentrional, immigration et racisme, rivages du polar social. On s’ennuie tout de même un peu. Plus tard. Relu quelques-uns de mes textes datant d’il y a une quinzaine d’années. J’écrivais mieux – tout du moins étais-je moins paresseux – mais Dieu que j’étais naïf ! Demain, septembre.

1er septembre 2025. – Pluie (22°C). Visite médicale. Il faut bien vérifier les tuyaux. Toujours dans le roman policier d’Arnaldur Indriðason. Très dévitalisé, rien pour s’accrocher à une intrigue qui semble avancer au rythme d’une tortue centenaire sous Lexomil. On sent comme un goût Sjöwall/Wahlöö, un soupçon de Mankell, mais en lyophilisé, en très lyophilisé (le fait que cela soit lyophilisé explique peut-être le succès d’Indriðason). En dehors de tout ça, de cette morne plaine islandaise, le voisinage est rentré de villégiature et avec lui une somme de tares non négligeable, parmi lesquelles une sale habitude de faire du bruit, qui aurait certainement offusqué ce bon Schopenhauer, pour qui les nuisances sonores étaient le pire ennemi.

2 septembre 2025. – Soleil et douceur, quelque chose de madérien (23°C). Malade, toujours des problèmes de tuyauterie. Acheté Kholkoze, le nouveau Carrère. La libraire m’a demandé si je voulais un emballage cadeau. Je lui ai répondu que le livre était destiné à ma consommation personnelle. Elle a eu l’air surprise. J’ai souri bêtement, elle aussi. Sinon, toujours chez Arnaldur Indriðason, un bloc d’ennui, solide, très solide.

5 septembre 2025. – Beau temps malgré quelques passages nuageux (22°C). Labeur, labeur, trop de labeur ! Nonobstant, rouvert les Cahiers de Cioran et suis tombé sur ceci : « De toutes les réflexions, les plus futiles sont celles sur la littérature. La critique est ce qu’il y a de plus stérile ; il vaut mieux être épicier qu’écrire sur les autres. Il faut lire un livre et ensuite le jeter ; inutile d’en parler, de le résumer et de le commenter. À quoi bon en peser les mérites et les défauts ? S’il est bon, on se l’incorpore à sa propre substance ; s’il est mauvais, il aura été cause d’une perte de temps. Un point c’est tout Pourquoi réfléchir indéfiniment sur ce qu’on a lu ? »

6 septembre 2025. – Affres des demi-saisons en amorce. Le soleil est bien là, mais de plus en plus bas (24°C). Ce matin, coiffeur, ou tout du moins coiffeuse. Me voilà délesté de quelques follicules pileux en surplus. Ce n’est pas rien. Cela, en tous les cas, renforce mon côté aérodynamique. Après le ménage et la sieste, retour dans l’affaire islandaise d’Indriðason. Je commence à trouver quelques points d’intérêt. L’intrigue avance tout de même un peu. Il y a de la soupe de viande de mouton réchauffée au four à micro-ondes. Ce genre d’aventures. Nous ne sommes jamais à l’abri des aventures les plus indicibles.

7 septembre 2025. – Du soleil (29°C). Tour cycliste des boîtes à livres. Quinze kilomètres, quatre boîtes, pêche assez mince. Récupéré L’Incertaine, court roman du très oublié Pascal Lainé (il est mort l’année dernière dans une indifférence polie). Achevé sans joie le polar islandais d’Indriðason. Ce n’est pas vraiment très bon (j’ai l’impression d’être un bourreau neurasthénique en vous disant ça). Dans la foulée, une foulée clopinante, lu la critique de Kholkoze (le nouveau Carrère) dans Libération. Absolument rien compris, la critique littéraire n’est plus ce qu’elle était. Refait aussi mes valises. Demain, départ pour la côte varoise où je compte bien profiter des atours de l’arrière-saison.

14 septembre 2025. – Ciel maussade, pluie faiblarde (21°C). Retour de la côte varoise qui, malgré le béton, laisse deviner quelques beaux paysages. Bien mangé, bu raisonnablement. Rien à redire à tout ça. Le gris d'ici est pire. Entamé Kolkhoze de Carrère.

15 septembre 2025. – Du soleil, puis des nuages. Un reste de douceur un peu écœurant, l’été s’achève (25°C). Depuis mon retour de villégiature, je suis spleenétique et tout semble aller de travers. Restent les livres pour me sortir du marasme. Kolkhoze, par exemple. Carrère y tire les fils de son roman familial dans de courts chapitres qui ne laissent jamais place à l’ennui potentiel du lecteur. C’est un livre très efficace qui semble passer tout seul, en un mot un vrai page turner agréable (excédera-t-il cela ?)

16 septembre 2025. – Temps vaguement nuageux avec quelque chose d’automnal, le soleil est déjà trop bas (20°C). Carrère mène parfaitement son récit. On pourrait presque trouver qu’il le polit trop, qu’il vise un hypothétique lectorat grand public jamais vraiment effarouché par le confortable. On cherche en vain les à-coups, les soubresauts, quelques grains de sable dans les rouages qui ne viennent pas… En somme, on cherche un peu la littérature.

Mort de Robert Redford et avec lui mort d’une certaine idée de la gauche américaine.

Demain labeur…

18 septembre 2025. – Indécent écart de température entre matin et après-midi. L'été agonise, mais résiste (7°C -> 30°C). Labeur. Rien lu, rien vécu. Je périclite.

20 septembre 2025. – Vent turpide et chaud n'apportant rien de bon augure. On annonce une chute drastique des températures pour les jours qui viennent. L'été va tomber dans l'automne comme dans un ravin (31°C). Vingt minutes de lecture suivies par vingt minutes de marche à pied. Ce genre de processus multisports répété quatre fois, ce qui, si je compte bien, donne quatre-vingts minutes de lecture et quatre-vingts minutes de marche à pied. Avantage considérable, j'avance dans le Kolkhoze de Carrère tout en faisant un peu travailler mon système cardiovasculaire. Cela dit, et pour en revenir plus précisément à la « vaste fresque familiale à goût russe » qui devrait nous occuper, je dois dire que, malgré son sujet et derrière son indéniable efficacité, c'est peut-être l'un des livres les moins personnels de Carrère. Son moi n'y est pas trop à l'œuvre (tout du moins pour l'instant, je suis au mitan de l'affaire), peut-être parce que son moi n'est pas vraiment le sujet, que le sujet, c'est sa famille et surtout sa mère, peut-être aussi parce que ce moi pourrait effaroucher le lecteur lambda qui me semble ici visé : « Ma mère a trouvé le “je” haisable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé… »

Ah oui, j’oubliais ! Lors de ma petite marche matinale, j’ai récupéré Le Partage de la soif de Chauviré dans une boîte à livres. Disons que la pioche est bonne (enfin, me semble-t-il).

21 septembre 2025. – 10 h 42, début du déluge, fin de l’été (17°C). On se dit que le Kolkhoze de Carrère ressemble à un gros sachet Lady Grey périmé de la maison Twinings. Le goût russe et le « moi » de l’auteur y sont un tantinet périmés. On se dit aussi que ce que l’on lit est très efficace et que Carrère fera le bonheur d’une multitude d’institutrices dépressives. On se dit tout ça et puis, aux alentours de la page trois cent, tout bascule un peu. Il y a les seins de Dominique Sanda dans Le Jardin des Finzi-Contini, un peu plus de chair et de problématique, un peu plus de Carrère et de son père qui devient une sorte de motif émouvant caché au milieu d’une marqueterie trop lisse et peaufinée.

22 septembre 2025. – Nuages et averses, le maussade est de mise (15°C). Sombres perspectives automnales, le froid s’immisce déjà dans mon petit intérieur et me voilà rencogné sur mon canapé avec les genoux qui craquent à l’alternat lorsque je le quitte, rarement, il faut bien le dire.

Lecture Carrère, toujours. Russie, Ukraine, Géorgie… Les histoires de famille rejoignent la grande Histoire. Indéniable art du récit qui confine parfois à une certaine sidération (car oui, tout est bien lié). Et si Kolkhoze était finalement un bon livre ?

23 septembre 2025. – Météo sinistre, nous y voilà ! (13°C). La fin de Kolkhoze est presque très bien. L’agonie de sa mère, la disparition progressive de son père (ou plutôt l’évaporation de son père). Carrère a une sorte de don naturel pour raconter ce genre de choses pas forcément sautillantes (pour tout dire, on est assez ému en lisant tout ça). Ceci dit, pour le reste, il aurait dû oublier le didactique et le confortable et moins prendre son nombreux lectorat par la main… Enchaîné sans attendre avec Feux Sacrés, truc à goût indien de Cécile Guilbert (j’aime assez Cécile Guilbert).

Pensées faiblardes :

Le snobisme est souvent une forme de modestie.

Faire de la littérature, c’est laisser le texte signifier au-delà de ce qu’on voulait consciemment lui faire dire.

27 septembre 2025. – Brumes matinales remplacées par un soleil bien inutile, car trop bas (17°C). Il fait déjà trop froid, j’ai rangé mon vélo et, comme tout va de pair, j’ai l’inspiration très en berne. Vous me pardonnerez la grande faiblesse des quelques lignes qui suivent (ce journal périclite, il n’est pas le seul). Les années soixante-dix finissantes, leurs contours gris, délavés, parfois émétiques, l’odeur des pouffes en plastique, la découverte de Joy Division. On retrouve ce genre de choses dans Feux Sacrés. Un genre de choses qui me parle assez, puisque, à deux années près, j’ai le même âge que Cécile Guilbert. Il y a donc une sorte de capillarité générationnelle entre nous deux, ce qui biaise certainement mon jugement et me fait peut-être aimer des pages que d’autres liront d’une façon moins impliquée. Reste que je les ai aimées, ces pages. Il y a de l’émotion dedans. On ne perd pas un cousin gémellaire suicidé à l’âge de seize ans sans en garder quelque chose de potentiellement bouleversant (mon cousin est mort d’une crise cardiaque sous sa douche à l’âge de cinquante ans, on a retrouvé son corps deux jours plus tard).

28 septembre 2025. – Beau temps automnal (18°C). Les températures étant plus chaudes sous le soleil des extérieurs que dans mon petit intérieur arpenté leur large territoire. Utilisé ma méthode habituelle : trente minutes de marche à pied, trente minutes de lecture sur les quelques bancs qui auront accepté mon séant fatigué. Poursuivi Feux Sacrés de Cécile Guilbert. La sexualité débridée, New York et les saladiers de cocaïne, les cocktails en compagnie de Bret Easton Ellis et Jay McInerney, l’amour, un mariage, l’agonie d’une grand-mère (belles pages).

Nocturne : La nuit glisse, ferme mes yeux, ralentit le temps, soustrait les formes, laisse place aux beautés brunes.

29 septembre 2025. – Des nuages passagers, un soleil trop bas (17°C). Lire en intérieur fin septembre relève de la quasi-impossibilité physiologique. La « juste et nécessaire lutte » contre le réchauffement climatique veut que les chauffages collectifs ne soient pas mis en route ; il faut porter couvre-chef et mitaines, nous réfugier sous un plaid. Tout cela n’est pas bien confortable et nous donne des airs encore plus idiots. C’est pourquoi, en cette saison, j’ai pris l’habitude de rejoindre le large horizon de l’outdoor afin de poursuivre mes mauvaises habitudes lectorales. Manque de pot. Cette habitude serait parfaite dans le plus imparfait des mondes s’il n’y avait là aussi quelques inconvénients. Tenez, aujourd’hui, j’ai bien trouvé un banc ensoleillé situé à l’abri de mes contemporains. Tout semblait aller pour le mieux, jusqu’à ce qu’un couple s’assoit mutuellement à quatre mètres de ma modeste personne et entame une discussion assez sonore, ponctuée de « de base », de « voilà » et de « nique sa mère à ce fils de pute ». Devant l’adversité, j’ai bien vite pris mes rotules à mes vertèbres cervicales pour me diriger vers des lieux, un autre banc que j’imaginais plus calme. Mauvaise pioche, là encore, le désappointement fut de mise. J’ai très vite subi les assauts sonores d’une tondeuse très efficiente. Je vous épargnerai la suite de mes pérégrinations, qui m’auront vu coudoyer un nouveau-né piaillant dans sa poussette, une adepte des conversations téléphoniques amplifiées et un indélicat souffleur de feuilles mortes puissamment équipé. Résultat, je me suis retrouvé, comme par une sourde magie, téléporté sur un banc du cimetière, pensant trouver le calme nécessaire à ma lecture. Or, enfer et damnation, ironie quand même un peu, là aussi j’ai dû faire face à du problématique. Je n’ai pas été dérangé par les morts, mais par les attaques sonores d’un tailleur de pierre qui inscrivait au burin le nom d’un nouveau pensionnaire sur une pierre tombale. Décidément, rien ne nous épargnera, et même la mort.

Tout étant dans tout, dans le Feux Sacrés de Guilbert, livre que je tentais de lire, il est terriblement question de mort. La mort si distante des pays dits civilisés, la mort clinique, la mort ephadisée, mais aussi la mort indienne. Celle du Gange et de Bénarès, des corps oubliés, des corps en combustion. Une mort pas vraiment sinistre, pas vraiment joyeuse, tout juste indifférente, tout se passe ailleurs…

30 septembre 2025. – Nuages finalement assez peu nombreux. Cependant, le soleil s’est évertué à vouloir rester caché derrière eux. Voilà comment les promesses s’échappent (16°C). Le livre de Cécile Guilbert n’est pas vraiment très joyeux. Il faut dire qu’il est ponctué par une grande série de deuils. Un cousin, une grand-mère, un oncle, un frère et un père rejoignent la « grande communauté des trépassés ». Voilà qui a de quoi réveiller de sombres échos chez le lecteur. Reste que c’est assez beau, poignant sans être larmoyant, certainement trop « plaqué » lorsque, pour Guilbert, il s’agit de surmonter ses chagrins grâce à la spiritualité hindoue et le yoga, mais en passant au-dessus de ces réserves, l’émotion emporte tout. L’émotion est parfois une chose importante et même en littérature.

Demain, labeur, lever 5 heures. Tout cela relève de la torture pure, simple, mollement assumée (il faut bien manger).

4 octobre 2025. – Matin ensoleillé, après-midi sous les nuages, le vent et la pluie, tout change (22°C). Entamé En France de Florence Aubenas. Recueil de chroniques écrites pour Le Monde entre 2012 et 2013. Élections présidentielles, France périphérique, montée du RN. Rien à redire – le menu est intéressant, et les qualités habituelles : la patte humaine, son empathie et surtout l’absence de ricanement d’Aubenas sont là. Un seul doute : ces papiers, écrits il y a dix ans, sonnent justes mais déjà un peu vieux, sans doute parce qu’ils sont plus liés au flux de l’« actualité » qu’à la littérature. C’est certainement une hypothèse plausible.

6 octobre 2025. – Ciel vaguement dégagé. On se demande bien pourquoi, le soleil est dans les frondaisons (16°C). Hier, vie sociale. Une foire aux livres au milieu de petits retraités encore un peu vifs, puis un long repas familial (Au menu : Luke Rhinehart, Vladimir Nabokov, Nina Berberova, John Fante, Eric Holder, Albert Camus, Svetlana Alexievitch et André Dhôtel pour la foire aux livres ; tartiflette pour le long repas familial). Aujourd’hui repli troglodyte, lecture en intérieur, un bonnet sur la tête, sous un plaid et avec deux convecteurs électriques allumés (le chauffage collectif respecte les consignes et n’est encore pas en route). Toujours dans En France de Florence Aubenas. Pas de foire aux livres, ni de tartiflette mais un bel exemple de journalisme comme il faut. Je vais écrire des banalités, mais ce qu’il y a de vraiment bien avec Aubenas, c’est qu’elle semble n’être là que pour constater et jamais là pour juger quoique ce soit tout en dégageant une morale quelconque. Elle ne tire jamais la couverture à l’aune de ses idées et s’il y a bien un « engagement », c’est seulement dans le choix des sujets abordés. La France périphérique, la montée du Front National dans le Nord de la France, la paupérisation d’une jeunesse qui vit plus mal que ses aînés… Tout est vu à hauteur d’homme et de femme, loin des ricanements des contempteurs de trognes rougeaudes (et là je pense à Jean-Luc Mélenchon).

7 octobre 2025. – Quasi beau temps. Frais le matin, doux l’après-midi (18°C). Sept kilomètres à pied et pas le moyen de trouver un banc de lecture convenable. Ils étaient pour l’essentiel mal orientés, dans des ombres peu propices en cette saison, ou alors sévèrement atteints par les sévices sonores de tondeuses, souffleuses à feuilles mortes et autres enceintes connectées distillant de sourdes mélopées orientales autotunées. J’ai finalement trouvé mon bonheur sur un banc un peu trop proche des flux automobilistes, où j’ai fini le livre de Florence Aubenas. La dernière partie, qui tourne autour de la jeunesse française, de ses déveines et aspirations, est aussi bien que le reste et presque encore d’actualité.

8 octobre 2025. – Rien.


To be continued.