jeudi 21 mars 2019

Scott Walker - Scott 3 (1969)



C'est le troisième album solo de Scott Walker. Dix des treize morceaux sont des originaux. Les trois autres ont été écrits par Jacques Brel, un auteur-compositeur-interprète belge un poil grandiloquent pourvu d'une bouche fort spacieuse et de très grandes dents. Il y a des moments très intéressants : Big Louise une chanson qui parle du corps lourd et lent d'une prostituée rencontrée au débotté (les paroles assez explicites pourraient choquer les plus bilingues des audiophiles), Copenhague qui ressemble à du primo David Bowie/Bing Crosby mais en mieux et Funeral Tango une chanson bien cruelle écrite par le belge évoqué plus haut et traduite par le très moustachu Mort Schuman. La chanson la plus intrigante reste peut être We Came Through une très courte cavalcade qui sonne comme la rencontre improbable entre un baryton abyssal et et une production western spaghetti du très réputé transalpin Ennio Morricone. Pour le reste, les arrangements de cordes sont globalement coruscants, et même si l'on se perd parfois dans quelques brumes liquoreuses, il n'y a pas vraiment lieu de bouder son plaisir.


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samedi 9 mars 2019

Lou Reed And The Velvet Underground (1973)



Quand j’étais petit en vacances sur la costa brava il y avait un bar avec une grande banane super intrigante affichée sur la façade. Ce bar était régulièrement visité par des types massivement bizarres avec des cheveux très longs et gras et des yeux perpétuellement dans le vide. Moi je me contentais de nager dans la piscine en face du bar et de sa grande banane intrigante. Ensuite tout juste sec je descendais dans les petites rues vers la mer où il y avait des salles de jeu tenues par des Allemands antipathiques et des Catalans gominés qui faisaient claquer de bien réelles parties sur d’immenses pinballs en rut. Après et plus loin il y avait toutes ces Hollandaises le sexe caché par du blond comme du soleil avec du sable dedans et après encore plus loin le port de Cadaqués par les petites routes et le retour devant le bar à la banane avec des seringues là qui flottaient dans le caniveau et les types massivement bizarres qui titubaient hagards en sortant du bar avec des airs de décavés tout en traitant un certain Franco de salopard en langue locale. L'Espagne était vraiment un drôle de pays # Presque déjà jeune adulte des années plus tard j'ai compris le pourquoi de ma grande banane catalane en découvrant le Velvet Underground et leur mentor un escroc Rutheno Slovaque de grande envergure. J'ai tout d'abord acheté une compilation qui condensait les deux premiers albums des drogués new-yorkais en un seul. Il n'y avait pas de banane sur la couverture, mais quatre cygnes violets et un soleil très jaune sur une mer d'huile. Cette couverture semblait avoir été volée dans les poubelles des esthètes progressive rock de Jethro Tull et le son du disque était vraiment horrible et comme passé au laminoir. J'ai ensuite acheté le vrai premier album du groupe celui avec la grande banane intrigante que chacun connaît. Le son était toujours épouvantable, mais je m'étais visiblement accoutumé à lui. Quelques mois plus tard je repris même la chanson Sister Ray en me mettant une pince à linge sur le nez pour mieux imiter le drogué en chef Lou Reed quand il chante she's busy sucking on my ding-dong, mais c'est une autre histoire.


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mardi 5 mars 2019

Psychogeographie indoor (89)




« Écrire nécessite donc un minimum de solitude, mais au même titre que pas mal de manifestations humaines. L'amour, entre autres, qui profite de la nuit pour souder les monologues. » (Georges Perros, L'écrivain et la société)


1.

14 novembre 2018.- Nuit tardive, brume, éclaircie, soleil, nuit précoce… morne métromonie (14°C). Vous allez me regarder de biais avec des airs un peu contrits, mais il faut que vous sachiez qu' après trois tentatives infructueuses, je suis enfin à entrer dans le Troisième policier de Flann O'Brien. Figurez-vous que tout ce que je trouvais assommant et casse-pieds dans ce roman fort apprécié dans le Landerneau de « ceux qui savent » s’est révélé contre toute attente bougrement sautillant. Ce matin, oui je lis le matin, je devais certainement être dans des conditions optimales de réception et mes « antennes » sûrement mieux réglées que lors de mes deux précédentes tentatives (je n'ai pas d'autre explication). Toujours est-il, que j'ai enfin vu cette loufoquerie tordue par de la métaphysique que l'on me vantait tant. Les pelles homicides m'ont ravi, les bicyclettes ontologiques aussi, j'espère que tout cela va durer : « En Russie, dit le sergent, ils font de fausses dents pour les vaches âgées avec de vieilles touches de piano, mais c'est un pays rude et peu civilisé, on y dépenserait une fortune en pneus. »

15 novembre 2018.- Beau temps quasi printanier (18°C). Matin, quatre chapitres du Troisième policier. Toutes ces histoires de biclous moléculaires sont décidément étonnantes. Midi, long repas familial. Après-midi digestion. La nuit tombe, j'en suis là.

16 novembre 2018.- Cloudy sky, colder temperature (9 ° C). I finished the third policeman and I got a little lost between “hanged, not hanged” and the molecular bike. Finally the friend Flann leaves me half skeptical and half hesitant. I may not be ready for him yet. It’s life. As I did not let myself down, I quickly returned to Tchekhov’s letters. Nothing absurd (Sorry for my poor english).

17 novembre 2018.- Crachin et quasi-froideur (8°C). « Gilets jaunes ». La France périphérique celle « qui fume des clopes et roule au gaz oil », bloque les routes et tourne autour de l’Élysée dans un sorte de folle farandole revendicative. Le président regarde cette fluorescence circulaire de loin, il y a tout de même des blessés, un mort, je suis pour ainsi dire dubitatif. Comme tout est toujours presque dans tout, en surcouche sur le toutim je lis le second tome de L'identité de la France de l’impeccable Braudel. La couverture est très jaune, fluorescente elle aussi, mais pour l'instant aucune jacquerie et pas le moindre Robert Poujade à l'horizon. Après l'homme de Neandertal ce cousin négligé par l'évolution (ne riez nous aurions pu tous être néandertaliens, ce qui n'aurait pas été pire qu'autre chose), Braudel passe par les âges du cuivre, du bronze et du fer. Il trace un trait intangible ou sont alignés la chasse, la cueillette et la domestication des bestioles. Des villages s'inventent, ils ne sont pas encore initiaux, ils le deviendront. Aux alentours de la page soixante, le Gaulois arrive, le Gaulois est là. Cet Indo-Européen qui vire Celte serait donc « notre » ancêtre.

20 novembre 2018.- Quelques flocons matinaux (4°C). Lever 5H00. Labeur. Sieste. Deux pages de Braudel. Rien de plus.

22 novembre 2018.- Vague soleil et quasi-froideur, Black friday et gilets jaunes, déprime (6°C). Nouvelles acquisitions : Claudio Magris - Instantanés, David Foster Wallace - Considérations sur le homard, Heimito von Doderer - Les Démons, Eve Babitz - Sex & Rage, Mesa Selimovic - L'ile, Mordecai Richler - Le Monde selon Barney, Donald Westlake - Ordo, Francis de Miomandre - Écrit sur de l'eau.

23 novembre 2018.- Braudel, les hommes, les choses, la France… Dans la Gaule romaine, le serf possède une maison, une famille, un champ. La contrainte sociale glisse de ses épaules jusqu’à la terre, il n'est plus vraiment esclave il le redeviendra un peu au temps des Carolingiens. Évidemment, tout cela semble très loin des « gilets jaunes » qui nous occupent.

24 novembre 2018.- Beau temps, ou presque (1°C→ 11°C). Les « Gilets jaunes » font des leurs sur les Champs Élysées, repérés chez un « ami virtuel » ces mots de Kafka résument très bien la situation proposée : « Des léopards font irruption dans le temple et vident les jarres sacrificielles. La scène se répète sans cesse ; finalement, on peut la prévoir, elle fera partie de la cérémonie ». À l’alternat je suis toujours plongé dans l'Identité de la France de Braudel. Gaule mérovingienne et Gaule carolingienne, antiquité tardive et haut moyen âge, faux « âge sombre » qui verra poindre une première renaissance aujourd’hui bien oubliée. Il faut dire que ces temps là, cette période allongée entre la fin de l'Empire Romain et l’avènement de Charlemagne, semble ne jamais avoir existé. Cet oubli est un tort, on a parfois tort d'oublier on même parfois tort de ne pas savoir.

25 novembre 2018.- Fraîches averses (7°C). À Paris on balaye les débris de la bacchanale revendicative d'hier matin. Chez Braudel on défriche et on cultive, on invente aussi le moulin (le moulin ce n'est pas rien, c'est même l'une des plus grandes inventions depuis la roue). Voilà une première modernité, des amorces industrieuses, des foires qui, ici ou là, créent des embryons de capitalisme… Pourtant en 1350 tout s'écroule, la Guerre de Cent Ans commence, la peste noire débarque. En un siècle la population de la France est divisée par deux. Nous faisons semblant de l'oublier aujourd'hui, mais c'est la pire déflagration que le pays aura jamais connue. La nature reprend ses droits, bois et broussailles repoussent à qui mieux mieux, Loups et Ours bruns baguenaudent en toute quiétude. Il faudra tout défricher à nouveau, tout reconstruire, ce sera fait, mais à quel prix ?

26 novembre 2018.- Pluie légère (7°C). Ce dimanche matin en me levant, je n’étais plus là. Seul demeurait, le coutumier, l’admis et le régulier d’une vie qui semblait ne plus exister que pour mieux cesser d’être. Un ciel bas et jaune derrière les rideaux, pas plus d’extraordinaire que de grâce et encore moins de miracle. Simplement le fil du temps et rien de plus… Le fil du temps, le quotidien, le souvenir des chimériques journées adolescentes et les strates calcifiées de l’âge qui avance. La succession nombreuse des expériences et cet amer constat : ce qui nous fait nous défait, plus rien ne nous lie car ce qui nous liaient, l’audace des rêves, la profusion aux miroitements des sentiments, c’est dissolu dans le morne agrégat du quotidien.

27 novembre 2018.- Mostly-cloudy sky (8°C). Night falling at 17:00, I would have to be nyctalope to say more. Ne l'étant pas je n'en dirai donc pas plus.

29 novembre 2018.- Chute progressive de la température extérieure (11°C→3°C). Court passage dans les Cahiers de Cioran : « Le sentiment de l'inanité n'empêche pas de goûter la vie, mais il empêche d'y réussir ». Bien vu, rien d'autre, merci pour votre attention.

1er décembre 2018.- Pluie légère (6°C). À Paris les « gilets jaunes » ont encore fait des leurs. Affrontements tous azimuts sur les Champs Élysées, voitures brûlées, prise de l'Arc de Triomphe… De petits groupes d'ultras de gauche et de droite tournant autour de Français périphériques fluorescents en goguette. Certains ont lu Clauswitz, d'autres pas. Tout cela serait comique si ce n'était pas un peu inquiétant. Voilà un peu la France de 2018. En 1985 elle n’était déjà pas vraiment au mieux. Dans l'Identité de la France, Braudel parle déjà de tout ça, de ces Français pas encore périphériques que l'on commence à oublier un peu, de l'immigration, cette masse utilisée comme main d'œuvre inhérente à toute société capitaliste de ses difficultés d'intégration avec pour corollaire la montée du racisme ordinaire : « … pour la première fois, je crois, sur un plan national, l'immigration pose à la France une sorte de problème "colonial", cette fois planté à l'intérieur d'elle-même. Avec des incidences politiques qui tendent à occulter la complexité de phénomènes de rejet – réciproque – qu'on ne peut nier, autant qu'on les déplore. Est-il possible de sérier les problèmes? »


2.

2 décembre 2018.- Pluie (10°C). Lors de l'été 1982, Tchekhov n'est pas vraiment en villégiature. Une replète épidémie de choléra rôde et il lui faut soigner moult patients. Le traitement à base de sel de cuisine (!) est bien long, cinq ou dix heures par malade. Pendant ce temps-là dix autres auront le temps d'attraper la maladie et pour la plupart de mourir dans d'atroces douleurs. Allez écrire au milieu de tout ça !

3 décembre 2018.-Étrange douceur (15°C). Emmanuel Macron ne devait pas échouer, il échoue… Nous ne serons donc pas à l'abri du pire. Disons que l'inquiétude est grande. Rien lu.

4 décembre 2018.- Empty slot.

7 décembre 2018.- Belle journée très douce pour la saison (14°C). Je vous épargne les détails, sachez simplement que ma semaine fut saumâtre et en tous les cas assez saisie par une multitude de petits tracas essentiellement liés à la tenace et répétitive avancé du quotidien. Rien lu, ou presque, un poème d'Henri Thomas, un contrat, quelques peccadilles d'essence juridique, un guide installation, aucune recette de cuisine.
Nouvelles acquisitions : Jim Harrison - Un sacré gueuleton, Nabokov – Machenka.

8 décembre 2018.- Averses (8°C). Encore un samedi au goût de lacrymogène. Plus de mille interpellations. Les chaînes de télévision en continu sautillent à l'alternat, bien qu’un peu inquiétant tout cela est tout de même assez distrayant.
Ce matin entamé Machenka, le premier roman de Nabokov. Dans une pension russe à Berlin divers personnages tournicotent joliment autour d'un certain Ganine. Un amour de jeunesse refait surface, tout se complique.II faut dire que le « royaume des sentiments » est toujours un peu compliqué. Autobiographie déguisée (Ganine = Nabokov, ni plus, ni moins), romantisme détaché, synesthésie et phrases en couleur, tout Nabokov est déjà là. Je n'en dirai pas plus, je ne suis pas très inspiré ces temps-ci.

9 décembre 2018.- Bourrasques tempétueuses (10°C). Machenka, sensualité de Nabokov, mieux grande sensualité de Nabokov : « Elle avait d’adorables sourcils mobiles, sa peau brune était couverte d’un duvet très léger, satiné, qui donnait à ses joues un teint particulièrement chaud ; ses narines se dilataient quand elle parlait pouffant d’un rire bref ou suçant la douce sève d’un brin d’herbe ; elle avait une voix de gorge rapide, avec de brusques inflexions de poitrine ; une fossette tremblait au creux de son cou nu…) ». Rien d'autre, pour le reste je suis périclitant.

10 décembre 2018.- Ciel partiellement ensoleillé (9°C). Still moody, despite this lu un strip hivernal de l'ami Charles Monroe Schulz (Charlie Brown sculpte un bonhomme de neige, Snoopy s'endort dessus), quatre poèmes d'Henri Thomas, beaux et sinistres, sinistrement beaux ?

14 décembre 2018.- Froideur (1°C). Il faisait froid, j'ai joué une ligne sur ma basse (Albatross de Public Image Limited) puis j'ai lu un chapitre de Machenka (de Nabokov). À 17h00 la nuit venait de tomber et j'ai écrit les lignes que vous lisez. Des ombres dansaient à travers mes rideaux.

15 décembre 2018.- Temps plutôt nuageux (2°C). Fini Machenka de Nabokov qui est bien la courte merveille un peu amère évoquée ici ou là (la dernière page à de quoi tenailler une poitrine normalement constituée). Par ailleurs Tchekhov, cet autre russe conséquent, était-il un tantinet agoraphobe ? Dans l'une de ses lettres, il l'avoue presque : « Pour ce qui est de ma participation à votre soirée littéraire, laissez ma dépouille reposer en paix. Je suis atrocement mauvais conférencier, mais pire encore. Surtout – j'ai peur ». En fait, Tchekhov avait une phobie insurmontable du public et de la publicité : « Je suis jadis monté sur Scène, mais je me cachais sous le costume et le fard, ce qui me donnait de l'audace. »
Pour le reste, loin des livres, très loin, cinquième prestation des « gilets jaunes » sur les Champs Élysées. La mobilisation s'étiole, la violence aussi… Les forces de l’ordre, très nombreuses, semblent s'ennuyer. Désœuvré un CRS se tapote la paume de la main avec sa matraque, les chaînes de télévision en continu ne font même pas semblant de cacher leur déception.

16 décembre 2018.- ¨Grande humidité, très grande humidité (6°C). En août 1893 la vie de Tchekhov est si vide qu'il ne sent plus que les piqûres de mouches – et rien d'autre. En octobre de la même année, il ne sait plus écrire et ne sait plus que boire des coups et picorer des hors-d'œuvre. Quant à moi – bien plus tard, en 2018 -je périclite. Bien à vous.

17 décembre 2018.- Ciel changeant, quasi-giboulées (9°C). Aujourd'hui j'ai détartré ma cafetière. Ce n'est pas très intéressant, mais c'est un fait. Rien de plus.

21 décembre 2018.- Humidité (9°C) Rien… ABSOLUMENT RIEN ! Nouvelles acquisitions : Walser (Porcelaine, Seeland), Kertesz (Journal de galère, Dossier K), Ulirch Becher (La Chasse à la marmotte).

23 décembre 2018.- Vague soleil (11°C). Quelques soucis de santé, d'autres domestiques, d'autres de voisinage, que serions-nous sans les soucis ? Nonobstant, hier soir « vie sociale ». Bu un peu trop, certainement pour oublier tout ce qui était évoqué plus haut. Ce matin lu Porcelaine, huit continuités dialoguées, huit dramolets, de l'ami Walser. Écrits à l'âge de 20 ans pour une part et comme extirpés plus tardivement de ses Microgrammes, ces courts textes qui ont tout du « petit théâtre » ne sont pas si évidents que cela, ils sont même parfois un brin obtus. Cependant, ils ne nous laissent pas à l'abri de quelques évidences saillantes : « N’en déplaise à votre considérable personne, je n’ai jamais été d’une humeur aussi excellente qu’en ces temps extrêmement critiques. Le prétendu malheur me rend heureux. Réussir dans le monde, c’est si fade ! J’ai une peur incroyable d’être reconnu. Qu’une dame de haut rang me considère d’un œil aussi bienveillant me remplit de crainte et de tremblement… »
Parallèlement commencé la lecture de La France périphérique de Christophe Guilluy ce n'est pas très bien écrit, mais il faut bien avouer qu'en ces temps de « gilets jaunes », l'auteur n'est pas loin d'avoir tout compris avant l'heure légale.

24 décembre 2018.- Averses poisseuses, fausse douceur (11°C). Célébrons Noël avec l'ami Emil :
« La ville est vide, le ciel couvert, presque noir. On dirait l’attente d’une catastrophe. Réveillon selon mon cœur. « (Cahiers 24 décembre 1966)
« Forte envie de pleurer. Que c’est ridicule ! Il faudrait avoir plutôt envie de penser. Mais je me sens aussi incapable de produire des idées que des larmes. » (Cahiers 24 décembre 1967)
« Avoir des semblables, et devoir les côtoyer est un cauchemar insoutenable. C’est un peu plus qu’une marotte que de ne pouvoir s’imaginer comblé qu’avant l’irruption de l’homme ou après son évanouissement. » (Cahiers 24 décembre 1967)


3.

27 décembre 2018.- Froideur (1°C). The air was a bit cold. After work I read two poems by Henri Thomas. Beautiful, but a little dull and deceptive. I think that will be all for today.

28 décembre 2018.- Temps froid et nuageux (4°C). Dans sa France périphérique Christophe Guilluy ramène un peu trop tout le monde à son « essence », mais le constat qu'il fait reste globalement juste et en tous les cas plein d'une prescience que l'on ne peut en aucun cas dénier. Ainsi lorsqu'il prophétise que les « nouvelles radicalités » surgiront des décombres de la classe moyenne, de la précarisation des classes populaires et de cette très lointaine périphérie qui n'est même plus en bord de métropole globalisée, nous ne somme pas loin de voir par avance quelques gilets fluorescents agiter leurs neutrons sur une nappe de gaz lacrymogène. Pour le reste et parmi bien d'autres choses, hypermobilité et immobilité et ce constat : plus le village est globale plus d'autres villages, bien réels eux, se créent, par contrepartie, puisque forcement il faut du « lien » en toute société. Ah oui j'oubliais aussi, un peu d'humour : « À l’échelle de la planète, une « mobilité égalitaire », la fameuse « mobilité pour tous », serait une catastrophe écologique. On imagine aisément les conséquences désastreuses qu’entraînerait la généralisation du mode de vie d’un Jacques Attali à l’ensemble des individus. ».
La semaine prochaine sort le nouveau roman de Michel Houellebecq. Pour l’occasion, excellent publireportage de Frédéric Beigbeder dans le Figaro Magazine du jour. Hier dans un autre Figaro, le littéraire (il y a décidément plein de Figaros), c'est Sébastien Lepaque qui s'y collait. Après avoir lu ces deux papiers, une sourde inquiétude me tenaille : il ne faudrait pas que son nouveau roman ressemble à l'image que Houellebecq donne de lui-même.

29 décembre 2018.- Nuages et froideur (3°C). Retour chez Charles Albert Cingria : L'Eau de la dixième milliaire, quatre-vingt pages sur Rome écrites à la demande de son mécène et éditeur Henry Louis Mermod. Promenade qui vire à l'érudition galopante, dissertation baroque et digressions variées qui partent comme des fusées dans un ciel pour le moins antique. La patte sybarite du plus oriental des écrivains helvètes est bien là et il n'y a rien à jeter (même s'il faut que le lecteur sache conserver avec lui une concentration de tous les instants. Avec Cingria le risque de sauter une ligne est grand et peut vous laisser choir dans un grand canyon d'incertitude) :

« Cher ami,
Merci bien pour la somme avancée. Le manuscrit est prêt. Je fais tomber l'histoire du vieillard. J'ai rajouté assez d'autre chose pour que le nombre de pages reste le même. Je vous enverrai le tout après-demain. Vous déciderez avec Ramuz ou sans Ramuz. Il s’appellera LA PLUIE ET LE SOLEIL ou bien LES DIVISIONS DE L'EAU ou LE COMTE DES FORMES ou bien AVOIR UN CHAMPS (sic) ou bien LE FEU, L'HERBE ET L'EAU, mais d'ici à demain je trouverai encore d'autres titres. Ne faites aucun projet pour la couverture. Elle restera celle de fascicules précédents.

Je vous serre la main.

Je vous enverrai ça qu'après demain.

Cingria. »

(Carte postale à Henry Louis Mermod, Paris, 5 décembre 1932)


30 décembre 2018.- Beau temps frais (5°C). Cingria et Perros. Rome et Brest, soleil et fécalité… À Rome, et chez Cingria, l'on enseigne, la morale ? Pas du tout. L'action ? Vite on comprend qu'elle est inutile. L'indolence ? Peut-être, mais c'est capital… cette qualité d'indolence. C'est un enseignement qui vous envahit : « vous laissez faire, vous vous fortifiez. Le soleil et le ciel ou la pluie et le soleil sont bien plus puissants que vos réactions. », plus tard, plus loin : « Étonnez-vous donc de ce soleil avant d'en réclamer un autre ; mais étonnez-vous aussi de la vie, de cette vie, la vôtre. Des miracles, vous en avez tout le temps. Vous en voudriez d'autres, et encore et toujours : c'est pour le coup que vous n'y croiriez plus ou que vous les accepteriez comme de l'ordinaire ; et il faudrait alors inventer quoi ? En effet, si le soleil s’arrêtait ou s'il y avait deux soleils, pourquoi n'y en aurait-il pas trois, puis quatre, puis cinq ? L’étonnement n’augmenterait pas. Ce qu'il y a de positivement désarçonnant c'est qu'il y en ait un et qu'il ne s’arrête pas. » Perros ensuite, la recherche de la fécalité en somme, voilà pour ma journée, mes lectures : « Puisque vous ne voulez pas / Du peu d'esprit que j'ai / Je vous chierai / Je vous emmerderai / Dans la mer. / Je n'irai pas dans vos bureaux / Dans vos écoles / Dans vos maisons de la culture / Y mettre le nez / Suffit à l'envie de mourir. / Ce que vous faites et dites / M'est totalement merdeux / Je n'irai pas marcher dessus / Quitte à ne plus espérer bonheur / Mais je cultiverai / Ma merde personnelle / Qui prendra mon corps / Pour pot de chambre / Ô chambre studieuse, / Isolée / Où chier dans ses propres papiers / Je ne vous dirai rien / Mais je ferai dans vos âmes / Pour qu'elles puent / Sincèrement / Je vous en mettrai partout, / Moi ; / De la sincérité / Du petit doigt de pied / Au dernier cheveu / D'un chauve. »

31 décembre 2018.- Nuages (7°C). Les folles sarabandes et autres festivités noctivagues approchant, dangereusement j'envoie, d'ores et déjà les contre-mesures. Il faut savoir lutter contre le sautillement généralisé.
« Minuit. Je devrais passer ma vie seul, et songer sans relâche au Temps. » (L'ami Emil, 31 décembre 1959)
« Cet après-midi, de mon lit, je contemplais le ciel d’un gris sombre, menaçant. Le vent soufflait comme par une tempête au bord de la mer. Sans le sentiment du moi, sans la vanité, sans cette profonde mesquinerie qui nous attache à notre rien, qui pourrait vivre et se démener au milieu d’un monde qui nous ignore, au milieu des êtres pour lesquels personne ne compte ? Dans un instant, il va falloir sortir, voir des amis, fêter ensemble la fin de l’année, etc. Je voudrais rester seul et pleurer ».(L'ami Emil, 31 décembre 1964).

1er janvier 2019.- Brume éthylique (5°C). Trop mangé, trop bu, je remballe confettis et serpentins avec l'ami Vialatte :« Le Premier de l'an date de la plus haute antiquité. Si loin qu’on remonte dans l’histoire de la Terre, les années ont toujours fini et recommencé. Si bien que le Premier de l'an date de bien avant l’homme. Il en a pris une majesté considérable. Il ne cessera que le jour où la Terre, qui tourne à une vitesse terrible, sera usée par le frottement. Son rayon diminue chaque jour. Chaque jour rapproche donc l’homme du centre de la Terre. Le dernier jour, n’ayant plus de support, il tournera autour de ses pieds. Finalement, il mourra de vertige … ». « En attendant, il meurt de chagrin. “Les trois quarts des hommes meurent de chagrin”. C’est Buffon qui l’a constaté. Ce n’est pas un diagnostic, c’est une information. Une information scientifique. Voilà, l’homme vit d’espoir et il meurt de chagrin… »« Il je reste plus de lui, dans le couloir, qu’un chapeau mou sur une patère, et, dans la penderie, un raglan. Couleur gris-fer. En loden du Tyrol. Quelquefois un rayon de soleil passe par l’imposte de la porte qui donne sur le perron du jardin et vient se poser, comme un doigt jaune, sur le chapeau mou. Il n’en tire aucun reflet, car l’étoffe est trop terne. L’homme, de son passage sur Terre, laisser derrière lui un sillage gris, une pénombre de vestibule, un chien sans maître et une porte fermée ». (Chronique découragée du premier jour de l’an. La Montagne, 31 décembre 1967).

2 janvier 2018.- Vent glacial (5°C). George Perros aimait beaucoup le football. Il se rendait régulièrement au stade et il lui arrivait même d'entrer sur le terrain, comme ça au débotté, lorsqu’un joueur de L'Union sportive laïque douarneniste venait à manquer. Sur la feuille de match, il signait alors «Tchekhov», c'était assez drôle.
Pour le reste au bout de deux jours l'année 2019 est déjà diablement fatigante.

3 janvier 2019.- Quelques belles ensoleillées dans un ciel glacé (2°C). Mandarines et Sauterne. Je me contente des restes.

4 janvier 2019.- Soleil et froideur (3°C). Les jours s'allongent un peu, l'humeur est plus sautillante. Pas chez Perros qui enterre successivement Jean Paulhan, Jean Grenier, Jean Vilar et Brice Parrain. « Je deviens le croque-mort du Télégramme [de Brest] » dira-t-il.
Le nouveau Houellebecq est sorti ce matin à 9H00. À 9H15 il était déjà « disponible » illégalement dans quelques officines de flibustiers tout à fait virtuels. Ainsi va le monde (tout court, et de l'édition, aussi).



To be continued


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dimanche 3 mars 2019

The Stone Roses (1989)



À la toute fin des années quatre-vingts les Stone Roses étaient les leaders, lymphatiques, mais tout de même maximaux, de la scène britannique dite de Madchester (un mot valise agglomérant habilement ville de Manchester et folie douce, aucun rapport avec la schizophrénie et le fromage de chester, les plus malins et polyglottes d'entre vous m'auront compris avant moi et sans moi). En dehors du lexical nos drôles d'oyseaux s'habillaient très large tout en étant un genre d'espèce de phénomène de foire « rock indépendant » mélangeant les guitares des premiers Pink Floyd et autres Byrds (en somme l'early late sixties) avec de larges palanquées de musique de danse toxicomanisée (l'acid house, la rave music ce genre de choses frôlant l'illégalité la plus crasse). Pour tout dire, l'empilement de ces deux époques et de ces deux styles pourtant un poil oxymoriques était presque parfait, les mélopées tournicotaient dans une sorte de transe légère et le chanteur, un jeune gandin nonchalant nommé Ian Brown, marmonnait pas dessus l’ensemble avec une arrogance froide et détachée qui avait tout de la malveillance sans effort. Reni et Mani sorte de Rox et Rouky drogués s'occupaient de la section rythmique (outre le tambourinage Reni remettra au goût du jour le port du Bob ce qui était ultra cool il faut bien le dire), la guitare était tenue par John Squire, un peintre défroqué qui en dehors des riffs lysergo malingres était aussi responsable de la bien jolie pochette (du Pollock aux petits pieds). Trente ans plus tard (putain trente ans !) l'auditeur averti peut encore écouter cet album avec une pointe de satisfaction retorse. I Wanna Be Adored est toujours ce titre qui ne demande pas l'adoration, mais qui l'attend simplement (la basse rampe parfaitement, la guitare de Squire ponctue à l'avenant), I Am The Resurrection ne souffre d'aucun débat c'est une chanson formidable, She Bangs the Drums téléporte le Paisley underground sur le Dance Floor, This Is the One sonne comme un chant de football touché par la grâce... En dehors de l'extraordinaire single Fools Gold (un truc tribalo mancunien indépassable), les Stones Roses ne feront jamais mieux, on s'en fiche assez, l'essentiel était dit.


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mercredi 13 février 2019

Bernard Lavilliers - O Gringo (1980)



Bernard Lavilliers est plusieurs fois mon préféré. Tout d'abord, c'est mon Stéphanois préféré (croyez moi, il m'en coûte), ensuite avec Robert Wyatt et Alain Krivine c'est mon gauchiste préféré, je dois aussi dire que c'est mon bodybuildeur préféré et qu'il n'est pas loin d'être mon mythomane préféré. Bref, contre toute attente j'aime assez ce gars-là. Tenez, même si ses nombreux efforts discographiques me passent au dessus de la tête avec la régularité d'un train de luxe entrant en gare de Vladivostok, il m'est tout de même arrivé de presque beaucoup écouter cet O gringo à la belle pochette rigolarde signée Jean Baptiste Mondino. Je me souviens l'avoir acheté au Prisunic de Vénissy le centre commercial des trop fameuses Minguettes à Vénissieux dans le Rhône. À cette époque j'étais un jeune des quartiers populaires (cisgenre et non racisé) un peu « branché » et ce disque pour le moins tropical me changeait des brumes de Sheffield ou de Manchester. Il faut dire qu'avec ses pointures Reggae et Salsa (ni plus ni moins que Ray Barretto!), ses frangines portoricaines et ses bandidos sortis d'un pensum désertique de Glauber Rocha il y avait de quoi être saisi par l’exotisme. Comme l'ami Bernard n'a jamais été étanche à l'esprit du temps, il y avait aussi un titre quasi punk ( le très meatloafien Traffic) et comme c'est, et ce sera toujours un type fidèle il y avait une reprise un peu saumâtre de l'anarchiste monégasque Léo Ferré… Vous allez dire que je me gausse, que mon ton un peu badin me trahit un peu, vous aurez peut être un peu raison, sachez tout de même que grâce à ce disque j'ai découvert Blaise Cendrars et quoiqu'on en dise le globalement chaloupé la ganja les maracas et la prose du Transsibérien ne sont pas rien.


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vendredi 1 février 2019

The Doors - Strange Days (1967)



Selon les dires du rédacteur du Guide du disque Akai 1984, la formule utilisée sur ce second album des Doors (en français Les Portes) serait la même que sur le premier album du groupe (sorti la même année en 1967). La musique serait tout à tour lascive et puissante et le chanteur, un certain Jim Morrison (†) serait quant à lui doté d'une voix si sensuelle et chargée d'émotion que ses mots sembleraient comme constamment jetés en défi au visage de l' auditeur, et ce, particulièrement dans la longue pièce qui clôture l'album (When the music 's over). En tant que musicassettophile plus ou moins averti, je ne suis pas tout à fait d’accord avec le rédacteur du Guide Akai du disque 1984 puisque pour ma part je trouve cette longue pièce mixant blues drogué et poésie adolescente assez assommante. Non ce qu'il faut peut-être préférer dans Strange Days (et peut être chez les Doors) ce sont les chansons courtes, ces vignettes frôlant la variété où Morrison croone tel un Sinatra amoindri et où la science du claviériste Ray Manzarek (†) se montre indéniablement à son meilleur. Il suffit d'écouter ces petits berlingots que sont You're Lost Little Girl , Unhappy Girl ou People are Strange pour s'en convaincre aisément.

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jeudi 24 janvier 2019

Psychogeographie indoor (88)



« Raté. Pour rater sa vie, il faut avoir souhaité une réussite. Qu'est-ce à dire ? Le raté est celui qui a renoncé à l’énergie de sa décision. Qui fait passer par les autres, par leur verdict, leur amour et leur haine, bref leur témoignage, ce qu'il eût dû garder secret. De la grande majorité des hommes nous ne disons pas qu'ils sont ratés. Mais de certains êtres qui donnent à leur situation anecdotique un je-ne-sais-quoi de regrettable. Il y a très peu de vrais ratés. De ratés réussis.» (Georges Perros, N.R.F. nº134, 1er février 1964)


1.

6 octobre 2018.- Journée ensoleillée (25°C). Malade depuis trois jours je n'y suis pas vraiment. Tout de même entamé Impression d'un passant à Lausanne de l'ami Cingria. Au bout de trois-quatre pages, comme rien n'est jamais vraiment simple avec le plus italo-levantin des Helvètes, je suis déjà bien loin de Lausanne, dans les pas de Jean Daniel Abrahm Dovel, un vaudois mystique luttant contre la tutelle bernoise qui sera décapité en 1723.

7 octobre 2018.- Averses, chute des températures (14°C). Encore malade. Fini mon petit Cingria, toujours très bien, éparpillé entre le haut moyen âge, la géographie digressive et la métaphysique pure et simple. Un délice de lecteur averti.

8 octobre 2018.- Temps bien morne et automnal (15°C) Still a little sick. I drink an Indian tea while watching the ceiling. Today I will not have read anything. Nouvelles acquisitions : Sandor Marai - Mémoires de Hongrie, James Ellroy - Reporter criminel, Pierre Guyotat - Idiotie, Michael Imperioli - Wild side.

9 octobre 2018.- Du soleil, mais partiellement (18°C). Encore un peu malade. Lu trois poèmes de l'ami Pirotte. D'une humeur étonnamment velléitaire, j'ai ensuite levé mon séant et me suis dirigé à pas feutrés vers ma bibliothèque. Là, tête de guingois et muscles relâchés, j'ai arpenté mes planches à livre d'un regard semi-attentif et suis tombé sur Big Sur un volume du fameux beatnik réactionnaire Jack Kerouac. Ce n'est pas son livre le plus réputé, mais il est tout de même très bien. L'ami Ti Jean est déjà assez étiolé, mais il est surtout très enquiquiné par tout ce qu'il avait inventé à l'insu de son plein gré : les beatniks, les hippies, la contre-culture ce genre de trucs et machins dépeignés qui le fatiguent bien plus qu'autre chose. Le voilà donc réfugié loin du brouhaha beat à Big Sur sur les bords du Pacifique. Plus panthéiste, bouddhiste et vieux catholique en loucedé qu'autre chose il se noie dans la nature, habite dans une cahute qui ressemble à une grotte augiérasienne, parle aux étoiles et bois un plus que de raison… Évidemment, tout cela ne dure pas, l'ennui, le mal-être, la solitude lui pèsent sur les omoplates avec une lourdeur raisonnablement ontologique. Même la nature semble lui en vouloir et le voilà bientôt de retour dans la ville brumeuse si mal célébrée par Scott McKenzie et Maxime Le Forestier. En somme, la boucle est bouclée, et la boucle est pour le moins méphistophélique.
Puisque j'ai encore la langue un peu levée, je profite de mon bref passage en ces lieux fangeux pour vous signaler que l'ami Kerouac, et notamment l'ami Kerouac terminal, était un type très bien. Un type libre de se tuer dans l’alcool, libre de se gâcher et de ne rien donner à ce consortium problématique que forme la société. Libre de ne pas être concerné par un monde offrant toute une gamme de pesanteurs mordorées. Libre de ne pas être politique au sens merdeux. Nouveau Redneck, il se réfugie dans les jupes de sa génitrice entre deux delirium tremens … On le trouve puant de conformisme, alors que lui n’est que désolation, entre son frère mort, ses problèmes d’identités mal assumés, une vraie féerie morose. Tout ça finira mal dans un genre de glauque divertimento franco-canadien au milieu des reptiles et de la fièvre. Ensuite, le silence, la mort… Les écrits restent.

11 octobre 2018.- Beau temps persistant plus que de raison (26°C). Ne m'en voulez pas trop, je suis las sans être vraiment là. Lu deux poèmes ombreux de l'ami Pirotte et puis ces deux lignes déplantées chez Cioran : « Tous ces critiques littéraires, dramatiques, etc. Passer sa vie à juger les productions des autres, faire fonction de dieu, mais d'un dieu stérile, incapable d'un sursaut de vie. » Pas mieux.

12 octobre 2018.- Grande douceur, ciel se couvrant petit à petit, l’automne, enfin ? (25°C). Malgré ses arpents parfois bien fatigants, j'ai aujourd'hui entamé une petite chose de James Ellroy. Il s'agit d'un recueil de deux nouvelles non fictioneuses parues dans le magazine Vanity Fair et publié par chez nous sous le titre de Reporter criminel (Rivages). Rien de vraiment glamour au menu, deux donzelles sauvagement assaisonnées dans un pied-à-terre new-yorkais, l’assassinat pour le moins hasardeux de l’impeccable Sal Mineo dans un cul de sac de West Hollywood… Deux affaires hypra tangibles et loin de la fiction. Après avoir lu trente pages de la première histoire, je suis assez émétisé et guère sautillant.Il faut dire que rien ne nous est vraiment épargné, l'épeurant Ellroy écrit sa petite affaire avec l'appétence d'un autopsieur en chef. Il y même des photographies qui « enjolivent » le texte. On peut y voir des couteaux cassés et de saumâtres taches de sang. Disons qu'à défaut d'être du Capote en mieux, c'est du Capote en pire, c'est déjà ça.

13 octobre 2018.- Le soleil est bien là, mais il est trop bas pour être honnête (26°C).Ellroy écrit comme un croque mort précis et factuel, ou pourrait s'en réjouir, je ne sais pas s'il le faut… En attendant dans la seconde partie de son bouquin (Reporter criminel), il assassine un peu Sal Mineo une seconde fois (visiblement les acteurs trucidés, ou pas, ne lui inspirent pas un très grand respect). Pour le reste, je suis sans trop d'envie et assez morose.

14 octobre 2018.- Ciel changeant (23°C). Grand retour du voisinage. Cris et vociférations festives, mais que font ces gens ? Rouvert le gros volume Quarto de l'ami Perros. Aux environs de la page six cent nous voilà en 1964, Perros vient de faire paraître ses impeccables Poèmes Bleus, il travaille de moins en moins pour le TNP (Georges Wilson vient de remplacer Jean Vilar), correspond avec Jean Paulhan et Michel Butor et écrit toujours de courtes petites choses dépareillées pour la NRF. Ces petites choses dépareillées qui ne sont pas le pire chez lui.

15 octobre 2018.- Nuages, nuages ! (19°C). Inondations dans le Sud de la France. Le sol n’absorbant plus rien, des gens se noient. Il faut dire qu'il n'y a plus vraiment de terre, que l'agriculture est trop intensive, les haies absentes et les routes, ronds-points et parkings trop présents. L'eau ne sait plus où donner de la vague. Otherwise still with Perros (qui parle de Sartre).

16 octobre 2018.- Soleil et douceur (24°C). Chez Perros : « L'ennui, c'est qu'on ne peut être valablement, fortement communiste, que tout seul. » Rien d'autre.

18 octobre 2018.- Pas la moindre goutte de pluie, cet automne printanier dure plus que de raison (23°C). Picoré chez Pirotte, Perros et Thomas. Entamé une petite chose anti libérale de Jean Claude Michéa (Le loup dans la bergerie).

19 octobre 2018.- Ciel partiellement ensoleillé (19°C). Perros dézingue Sollers, pour lui c'est un petit maître es syntaxe qui noie ses mots dans des blancs raisonnables. Huguenin est encore pire, son Journal est une jungle de microbes. Quant à Edern-Hallier, qui le visite pourtant de temps à autre, il ne lui fait ressentir qu'un agacement vaguement résigné. Bref, Perros n'est pas très Tel Quel : « Passe à travers tous ces individus très doués, mais n'allez par leur dire, ça fait vieux jeu, passe un courant d'air de désastreux infantilisme qui les rend d'une susceptibilité dont un romantique de l'an trente aurait lui-même eu honte. »

20 octobre 2018 .- 16h30 ciel bleu jaune, ou jaune bleu, je ne sais pas vraiment qui du bleu ou du jaune domine. En tous les cas rien de vraiment réjouissant même si la douceur est encore un peu là (18°C). Pas plus d'entrain que d'inspiration, je fluctue confusément entre ennui ontologique et vague courroux devant le ressac du quotidien. Cela ne m’empêche pas d'être encore avec Perros, qui est parfois bien chagrin lui aussi. En 1966 il est renvoyé du cours d'art dramatique qu'il donnait dans un lycée douarneniste. Les raisons de ce renvoi sont obscures, mais Perros ne semble pas si affecté que cela. Juste après son éviction il répondra aux questions de Bernard Séverac un militant communiste qui se trouvait être éducateur dans le même lycée. Il y sera question de la Bretagne de Sète et de Paul Valéry, du Théâtre et de la poésie en règle générale. Quand Bernard Séverac lui demandera si le poète écrit pour être lu ou pour lui même, Perros lui répondra avec un poil d'esprit qu’ « un poème est fait pour être lu, comme une femme pour être caressée. Un poème vieux garçon, ça n'existe pas… »
Par ailleurs, quelques pages et quelques mois plus tard ces mots sur Jean Paulhan me semblent très bien : « Rien de plus facile que la lecture de Jean Pauhlan. On se laisse aller, puis tout à coup on se demande ce qu'il se passe. On a fini, mais a-t-on seulement commencé ? Alors on refait la lecture à l'envers. Et on s’aperçoit, en fait que le mystère, c'est l'autre, en l’occurrence soi-même, face à un bloc irréductible. »
19h36 la nuit vient de tomber. Je rouvre le lourd volume qui rassemble les Essais de Philippe Muray. Il tournicote autour de Céline et de ses temps pamphlétaires qui sont tout autant ses temps hygiéniste qu’ antisémites. Disons que de 1936 à 1941, de Mort à crédit à Guignol’s Band c'est le médecin (positiviste?) qui domine.

21 octobre 2018.- Glissement progressif vers l'automne (15°C). Muray, Freud, Camille Flammarion, Auguste Comte, Céline… L'antisémitisme hygiéniste de Céline, un antisémitisme de médecin fou… Les « poèmes positivistes » d’Auguste Comte, cet ordre et ce progrès qui finiront sur le drapeau d'une république du sous-continent américain (en l’occurrence le Brésil de Benjamin Constant Botelho de Magalhães). Les écrits bien étranges de Camille Flammarion, cet astronome défroqué qui finira un brin occulte. Céline et Freud qui auraient pu se frôler pendant l'hiver 1932-1933. Mort à crédit, Guignol’s Band, Le pont de Londres, le génie de Céline qui est, quoiqu'on en dise, aussi niché dans ses abominables pamphlets. Disons que l'on ne s’ennuie pas avec Muray.

23 octobre 2018.- Brouillard matinal, beau temps frais par la suite (15°C). M'étant coupé le bout de l'index droit au labeur j'approuve beaucoup de mal à écrire ces lignes qui seront donc courtes (cela m’arrange bien puisqu'en dehors d'être droitier j'étais sans la moindre inspiration).
D'Eric Neuhoff je ne connaissais que la cravate tricotée, quelques bons mots distillés dans le Masque et la Plume (que j’écoute de plus en plus rarement) et une réputation de néo hussard qui commence à dater. Ce matin j'ai ouvert pour la première fois l'un de ses livres. Il s'agit de son Dictionnaire chic de littérature étrangère. Pour tout dire, ce volume qui est parvenu jusqu'à moi par un hasard tout à fait casuel n'est pas vraiment un dictionnaire, mais plutôt un recueil d’articles, il n'y est pas vraiment question non plus de « littérature étrangère », mais plutôt de littérature anglo-saxonne. Disons que l'on est un peu trompé par la marchandise, mais que la marchandise reste chic. Bons mots, bon goût, désinvolture bien repassée, sans voltiger à des altitudes stratosphériques Neuhoff ne déçois pas vraiment. Par ailleurs ce matin également entamé Amère Patrie de W. G. Sebald. Littérature autrichienne, recherche du village initiale, Heimat et paradis perdu… L'altitude est certes bien haute, mais on s'ennuie un peu.


2.

24 octobre 2018.- Beau temps de demi-saison (16°C). Toujours le doigt coupé, je scribouille donc péniblement. Labeur irraisonnablement tardif jusqu’à 4h30. Me suis seulement endormi aux environs de 5h15 pour me réveiller à 7h00 (les poubelles!), j'ai ensuite fluctué dans une demi-somnolence jusqu'à 10h00. Après tout ça, vous comprendrez aisément que je ne sois pas vraiment en mesure de vous expliquer en détail ce qu'est la Heimat. Je dirai seulement, et un peu simplement, que pour Sebald, et Kafka, la Heimat est le « bon lieu », ce berceau que tout émigré voit miroiter tel un Shangri-La liminaire, mais que le « bon lieu » est aussi le cimetière des juifs, le seul arpent de terre baigné de fraîche verdure et de senteurs printanières pour les habitants du ghetto : « il ne vient jamais à l'idée pour un juif de l'Est de planter un arbre ou de semer une fleur, c'est seulement entre les pierres tombales que germe une herbe verte, seulement sur la tête des morts que flotte le parfum des fleurs ».

26 octobre 2018.- Quasi froideur ! Nous serons donc passés d'un interminable été indien à un hiver qui s'annonce d'ores et déjà assez boréal. Il n'y a décidément plus de saisons (11°C). Trois pages de Sebald (sur l'impeccable Altenberg). Nothing else.

27 octobre 2018.- Pluie et froideur (6°C). « À côté de moi est posé le chapeau de feutre gris que je préfère, le petit chapeau impérial de chasseur de chamois. Il me rappelle tout ce que j’ai perdu, TOUT ! Je l’ai acheté à Mürzzuschlag, après avoir longtemps cherché. C’est mon chapeau idéal. Maintenant je le regarde, avec une profonde tendresse, comme s’il détenait encore dans les fibres de son feutre l’atmosphère et les senteurs claires et vivifiantes du paradis du Semmering. »
Pour Sebald Altenberg est un autre Baudelaire, un flâneur qui ne sentant nulle part chez lui déménage une multitude de fois (Baudelaire aura eu quatorze adresses différentes entre 1842 et 1858), un dandy noctambule à la vie vouée à une belle ruine certaine, un merveilleux poète, mais aussi, selon Schnitzler, un Schubiak, une vermine… Tout cela est certainement vrai et le rapprochement de Sebald pas vraiment idiot (si je peux me permettre). Quelques pages plus loin me voilà devant un grand château avec K, un arpenteur pour le moins messianique dont je me demande s'il est en définitive vraiment du côté du bien.

28 octobre 2018.- Ciel gris suicide (9°C) Heure d'hiver, la nuit tombe à 17h00, merci bien ! Dans Amère patrie Sebald nous rappel que les états de transes narratives de l'ami Roth étaient certainement atteints grâce à son penchant très prononcé pour les boissons fortement alcoolisées et à son aversion spectaculaire pour les aliments solides (selon quelques-uns de mes informateurs les plus diligents le Roth terminal n'aurait pas pris le moindre repas pendant plus de trois ans) . Sebald nous rappelle aussi, ce que nous savions déjà, que tous les personnages de Roth sont d'une manière ou d'une autre, nostalgique de leur village initial, leur Heimat. Il constate que le Roth approchant de la (sa) mort et le plus proche de la (sa) vérité. Suivent quelques belles pages consacrées à Jean Améry, demi-juif autrichien, émigré, résistant, déporté, rescapé et grand témoin qui finira suicidé dans un Hôtel de Salzbourg en 1978. Trajectoire tragique, trajectoire curieuse, de l'amour de l'Autriche, à sa détestation, une détestation proche de celle de Thomas Bernhard, mais en mieux.

29 octobre 2018.- Pluie légère, mais continuelle, froideur (5°C). Il est 17h28, la nuit est déjà noire, si noire qu'elle pourrait être novalisienne. De son côté Éole, qui n'est pas le dernier à faire le mariole, fait des siennes, on annonce des rafales à plus de 160 km/h sur la Corse, à Venise la place Saint-Marc est déjà sous les eaux. Bref, nous voilà bien. Pour le reste, rien lu, il fait bien trop sombre.

30 octobre 2018.- Trois flocons matinaux, un coup de vent, une belle éclaircie (10°C). Cioran, ses Cahiers, l'amitié : « Ce qu’on demande à un ami, c’est de mentir, c’est de ne pas nous dire la vérité. C’est pour cela que l’amitié est une chose si éprouvante, et si impure. Le souci permanent de délicatesse qu’elle suppose est antinaturel. On se sent à l’aise avec tout le monde, sauf avec les amis. »

1er novembre 2018.- Pluie et brume, nuit précoce, Toussaint morne plaine (9°C). Ces trois lignes du primesautier Novalis qui me semble en parfaite coalescence avec la journée censée nous occuper : « Si notre vie corporelle se consume, il se peut que notre vie spirituelle soit une combustion (mais n’est-ce pas justement l’inverse ?) La mort, donc, serait une modification de la capacité. » (Péché tout cela dans l'Amère patrie de Sebald, ouvrage que j'ai mollement terminé ce matin, ce n'est pas son meilleur). Autrement le dictionnaire chic de Neuhoff est un peu charmant, mais pas très bon. Par ailleurs, dans Le Loup dans la bergerie Michéa, un type portant bonnet, toupille assez rationnellement autour du libéralisme et de ses insidieux suintements vers la gauche morale, il est aussi un peu question des rézosocios, assez judicieusement me semble-t-il : « la différence entre un ami réel et un « ami Facebook » permet de mesurer à quel point le développement du monde ambigu des « réseaux sociaux » et de la connexion généralisée est directement proportionnel au déclin des relations sociales en face à-face) ». Ce sera tout pour cette journée qui fut bien morose.


3.

2 novembre 2018.- Brumes matinales, journée globalement ensoleillée par la suite (11°C). Mon travail de Romain faiblement rémunéré m'ayant contraint à soulever une quantité déraisonnable de lourds produits manufacturés aujourd'hui je fus, une fois rentré chez moi, dans l'incapacité la plus totale d'ouvrir le moindre ouvrage. Que voulez-vous mes épaules, mes bras, mes mains, mes doigts ne fonctionnaient presque plus et étaient en tous les cas bien incapables de fournir l'effort minimum nécessaire à un simple « tournage » de page. C'est bien dommage, car, par goût et par nature, je préfère nettement la lecture volontaire à l'haltérophilie forcée.

3 novembre 2018.- Nuages (9°C). Poursuivi la lecture du Loup dans la bergerie de Jean Claude Michéa. Je partage l'essentiel de ses vues sur les méfaits du post libéralisme avancé (que ce soit dans les domaines culturels, sociétaux ou économiques) mais n'étant pas vraiment marxo-debordien je ne m'en offusque pas plus que ça. C'est un peu le défaut de Michéa, il s'attaque à une idéologie indubitablement totalitaire, soyons clairs Jeff Bezos et Mark Zuckerberg sont effrayants, mais il le fait en pêchant un peu trop systématiquement chez Marx (qui a pour lui le fait de n’être vraiment pas de gauche) et Debord (qui s'il avait eu le moindre pouvoir politique serait devenu une sorte de khmer éthylique).
À l'alternat entamé Eux, et nous de Dominique Meens. C'est le troisième volume de son Ornithologie du promeneur et le premier qui tombe entre mes pattes. Disons que cet objet littéraire rempli de volatiles est pour l'instant bien intrigant. On y passe précieusement de la buse à l'ortolan tout en se demandant sur quelle patte sautiller. Celle d'une heureuse chrestomathie découpée pour l'heureux petit nombre ou celle de l'ennui, pur, simple et massif ?

4 novembre 2008.- Brume, soleil, nuit précoce (9°C). Fini mon Michéa follement anti libéral (un peu fatigant et un peu trop Alain Soral du riche à la longue). Toujours avec Dominique Meens et ses volatiles. Son livre est un objet littéraire déconcertant (un OLD) qui ne se gène pas pour passer des alexandrins à l'histoire naturelle quand ce n'est pas de la poésie lactescente à une sorte de science-fiction assez tarabiscotée et pour le moins toquée. La prose est toute bizarre, tout de guingois. Rien de plus normal, c'est un oiseau qui tient la plume.

8 novembre 2018.- Ciel globalement nuageux (11°C). Victime de quelques menus tracas et autres vicissitudes je n'y suis pas vraiment. Veuillez donc me considérer comme en stand-by.

9 novembre 2018.- Ciel changeant, relative douceur (16°C). D'une humeur peu badine, j'ai refait un petit détour par L'Oberman de Senancour. Je n'aurai pas du, me voilà encore plus morose, spleenétique pour tout dire.

10 novembre 2018,- Pluie et vent, douceur (16°C), Fini le court opuscule de Dominique Meens, Bien difficile à lire, rien de plus normal c'est écrit en oiseau par un oiseau, J’enchaîne avec Dernier jour à Budapest, un objet littéraire plus simple d’accès (c'est traduit du hongrois) où Sándor Márai entre en coalescence avec Gyula Krúdy (l'un de ses maîtres anciens), Flânerie entre Buda et Pest, balade en calèche, bains turcs et nostalgie de la nostalgie, pour l'instant je ne suis pas vraiment déçu.

11 novembre 2018,- Ciel gris jaune, vent moyen et molle douceur (18°C), Humeur aliphatique, conditions lectorales déplorables…du bruit… du bruit… encore du bruit ! A Paris grande parade militaire, on célèbre le centenaire de la « der des ders » Les pompes sont grandes, très grandes. Posé au milieu de la tribune le président américain semble s'ennuyer solidement, il regarde le ciel avec un air de benêt autistique, le président russe s’ennuie aussi, mais d'une façon plus raide, plus martiale, moins fleur au fusil, moins poétique pour tout dire.
Pour le reste, en dehors du commémoratif béat, je suis toujours planté à Budapest avec Sándor Márai et Gyula Krúdy. Voilà d'incontestables Hongrois. Le hongrois est (était) généralement un type robuste, mais assez nostalgique. Il faut dire que pour la robustesse il a (avait) de qui et de quoi tenir. Que voulez-vous il découle d'une peuplade qui des steppes d'Asie Centrale à l'Oural, de bords de la Mer Noire à la Pannonie ne cessa de gigoter pour mieux se fixer dans une plaine européenne, ou presque . Quant à la nostalgie, n'en parlons pas. Le hongrois primitif ayant eu bien du mal à tenir en place son descendant inconsciemment ou pas sera toujours nostalgique des territoires, qui l’on fait, mais qu'il n'a pas occupé ou traversé ( disons que le hongrois est nostalgique de sa steppe initiale). Dans le livre de Márai, qui est tout de même très hongrois, tout ne peut donc être que nostalgique et un poil robuste. On se trempe dans les bains turcs tout un faisant un bel éloge des bedaines proéminentes et de leurs plis secrets, on s’enivre dans les Cafés littéraires tout en se souvenant d'un temps qui ne valsait pas encore avec les normes hygiénistes. Márai décrit merveilleusement les bords du Danube. Sa prose enfle au fil des pages, se phrases se rallongent, ses mots prennent des teintes quasi orientales… Bref, tout cela est décidément très hongrois : « … le rôle de l’écrivain n’est pas de prêter attention à ses poumons et à son cœur, non, le rôle de l’écrivain est de prêter attention à son âme et à son esprit et, d’accord, le café n’est pas du tout bon pour la santé, au sens médical du terme ou du point de vue sportif, mais au sens littéraire, le café est le seul milieu sain où les écrivains sont quelque peu protégés des tentations du monde, des tracasseries administratives et de la brutalité de l’argent ; certes, la nicotine et la caféine useront leurs poumons et leur cœur, mais leur esprit s’épanouira, ce qui est le plus important. Votre Grandeur sait, et moi aussi, ce que tous les anciens écrivains savaient : il n’y a pas de littérature sans les cafés. Monsieur Petőfi n’allait pas faire du ski mais il allait au Pilvax, monsieur Vörösmarty ne fréquentait pas la plage, mais le Taureau d’or. Oui, la différence est énorme. Pourquoi irais-je lire les vers d’un poète dont je saurais pertinemment que, tous les matins, il obéit aux instructions du Mein System et pratique ses mouvements de gymnastique et que, à l’aube, obéissant cette fois à la radio, il s’allonge sur le parquet pour jeter ses jambes en l’air, à l’instar des courtisanes qui assurent leur subsistance en gardant leur ligne ?… Moi, je n’accorde aucun crédit à une telle littérature, monsieur. Que la littérature reste fidèle à elle-même, à ses règles, à son atmosphère, ses plats, ses boissons, son mode de vie et à tout ce qu’il faut à un homme pour que, parfois, lui vienne à l’esprit ce qui n’est encore jamais venu à l’esprit d’un autre et qu’il l’exprime ensuite également sous la forme d’une œuvre d’art. Il se peut que les écrivains qui ne jouent pas au billard, les écrivains qui vivent de façon hygiénique, les écrivains dont l’ambition est de devenir de bons coureurs de fond ou des nageurs de brasse, soient des gens sains mais, dans leur âme, ils sont infidèles envers la littérature, laquelle n’est jamais vraiment une forme de santé, mais quelque chose de différent, quelque chose de dangereux et d’antinaturel. »

13 novembre 2018.- Temps nuageux et assez doux pour la saison (16°C). Étant pour le moins saisi par moult tracas liés « aux petits aléas du quotidien » je n'y suis pas vraiment. Cependant, j'ai tout de même achevé la lecture du Dernier jour à Budapest de l'ami Márai. Soupe et pot au feu, bière et tokay, hôtel miteux et petits suicides au débotté. Voilà une Budapest qui ne manque pas de sel. La mienne en manquait un peu. J'ai visité cette ville en vitesse il y a déjà huit ans et je me souviens tout juste d'un gros pudding en bord de Danube (le parlement), de deux trois splendeurs décaties posées sur une colline, du Marché des Pécheurs, des traces de balles sur les façades, de quelques cuisses graciles aux alentours de la gare Centrale. Bref, rien de vraiment austro-hongrois.



To be continued.



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samedi 12 janvier 2019

Miles Davis -Tutu (1986)


Figurez-vous que très tôt ce matin je suis tombé sur Jean Hervé,vous savez le « responsable » du rayon jazz-rock de la Fédération Nationale d'Achat des Cadres de Montbrison. Catogan au vent il attendait l'autobus sous les flocons de neige. De bien gros écouteurs étaient étrangement posés sur ses oreilles expertes et il secouait sa belle tête de mélomane madréporique avec des airs éminemment groovesques. Le bougre ne m'a pas reconnu tout de suite, il faut dire que je portais mon bonnet brodé représentant une scène de chasse en Bavière, mais au bout d'une quinzaine de secondes, je ne les ai pas comptées, mais cela devait être de cet ordre là, son regard s’est tout de même éclairé :

- Ah salut Raoul avec ton bonnet je ne t'avais pas reconnu !
- Ah! Salut Jean Hervé, c'est mon bonnet « jour de neige », il est un peu voyant, mais bien pratique. What's up ?
- Ben on fait aller, tu penses que ça va tenir ?
- Tenir quoi ?
- Ben la neige. !
- Oh ! je ne crois pas, ce ne sont que trois flocons, tu sais
- On est en «alerte orange », je me méfie quand même un peu.
- Oh les alertes hein ! Sinon tu écoutes quoi là ?
- Tutu de Miles Davis.
- Sérieusement Tutu, ce n'est pas un peu moyen moyen ?
- Oh non c'est un opus controversé, mais il est tout de même excellent. On lui reproche son côté aseptisé, mais au final je ne trouve très bien. Le fameux titre éponyme que tout le monde connaît est par exemple extraordinaire.
- Ah bon éponyme, vraiment ?
- Oui le titre qui donne son titre à l'album quoi !
- Ta phrase est bizarre, mais tu dois avoir raison.
- Un peu que j'ai raison ! Sinon Raoul sais-tu que sur cet album Marcus Miller tâte de pratiquement tous les instruments ?
- Je ne savais pas. Jaco Pastorius n'était pas disponible ?
- Oh tu sais en 1986 Jaco était presque SDF et quasiment mort. Il y a bien un peu Michal Urbaniak au violon et George Duke aux claviers, mais le reste c'est du Marcus Miller pur slap.
- Rassure-moi c'est tout de même Miles qui souffle dans la trompette ?
- Toi tu n'es jamais le dernier pour la gaudriole ! Ben oui c'est lui !
- C'est sur cet album que l'on peut entendre sa reprise de Time after time ?
- Je constate que tu es un sacré béotien !. Non c'est sur son album précédent You're Under Arrest, Miles pose avec une mitraillette en plastique sur la pochette et ça reste un très bon album de fusion commerciale.
- Ah bon la fusion commerciale ça existe donc ?
- Ça peut…

C'est à ce moment précis de notre conversation que je dois avouer être entré dans une sorte de torpeur hypnotique. Les mots de Jean Hervé, son accent forézien, ne me parvenaient plus que par bribes télégraphiques… fretless bass…Jannick Top…Mahavishnu Orchestra… Chick Corea… Puis insidieusement, mes paupières de plus en plus lourdes, je crois être tombé dans un profond sommeil. Me réveillant assis sur l'une des saumâtres banquettes du valétudinaire autobus qui m’emmène jusqu'au labeur tous les matins que Dieu fait je ne vis aucun Jean Hervé à l'horizon. Pour tout vous dire, je me demande s'il existe vraiment.


vendredi 4 janvier 2019

Steely Dan - Aja (1977)



Comme aujourd'hui je suis un peu sans mes mots je laisserai parler Jean Hervé. Ce grand « passeur » jazz-rock salarié par la Fédération Nationale d'Achat des Cadres de Montbrison est un type qui s'y connaît :

« Aja n'a peut être pas pour lui le cynisme ni la musique délibérément stimulante qui distinguait les précédents opus de Steely Dan mais c'est tout de même un album mesuré et texturé, rempli de mélodies ingénieuses et de solos accomplis qui fondent adroitement sur des plans instrumentaux luxuriants. L'obsession de Walter Becker et Donald Fagen pour les détails sonores n'a peut-être jamais été aussi grande et la production impeccable laisse glisser d'une manière fluide et séduisante une belle collection de titres qui fusionnent jazz cool, blues et pop. Les harmonies vocales ne sont pas en reste et offrent, mine de rien, une complexité que l'on ne rencontre guère chez le vulgum pecus du rock ordinaire. Ne maîtrisant pas parfaitement la langue de William Shakespeare et Jaco Pastorius je n'évoquerai pas vraiment les paroles, mais selon l'un de mes amis parfaitement bilingue elles seraient très branchées sur les sourdes réalités du monde avec pour point d'orgue le titre Josie qui exprimerait parfaitement la violence d'un teenager moyen. Pour conclure, je dirai qu'Aja restera comme un brillant exemple de jazz-rock à son meilleur et l'un des seuls disques de l’année 1977 à pouvoir regarder l'horrible invasion punk rock dans les yeux ».


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vendredi 28 décembre 2018

Dr. Feelgood ‎– As It Happens (1979)



J'ai découvert Dr.Feelgood grâce à ce disque que mon frère aîné avait acheté à la FNAC de Lyon Bellecour en 1979. C'est un vrai live enregistré pour la face A au Dacorum Pavilion d'Hemel Hempstead (Hertfordshire ) et pour la face B au Croc's Glamour Club de Rayleigh (Essex). Le psychotique en chef Wilko Johnson ayant quitté le groupe deux ans plus tôt il faut faire avec son remplaçant Gypie Mayo qui est certainement moins incandescent, mais qui n'est tout de même pas le dernier des crapoussins à six cordes. Lee Brillaux est toujours vivant avec sa belle voix trempée dans le mauvais tabac et les diverses boissons fermentées. Le batteur tape avec la finesse d'un bûcheron stakhanoviste tandis que le bassiste est discret comme un poteau télégraphique (sur quelques vidéos qui traînent sur YouTube on peut admirer sa magnifique moustache et ses belles santiags). Pour tout vous dire, il est bien possible que même 40 ans plus tard cet As It Happens soit un bon disque qui en remontrerait à beaucoup. Je crois me souvenir qu'il y des reprises toutes raides des Strangeloves, d'Eddie Floyd et de Wilson Pickett (tout cela est de très bon gout, croyez-moi), une composition de Mickey Jupp (le très adipeux Down At the Doctors), des titres tendus comme des barils de Guinness prêts à exploser (Take a trip). La pochette est tellement moche qu'elle en frôle le sublime. Que demander de plus ?


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