mercredi 4 mars 2026

Psychogeographie indoor (155)

 


« Quand on n’a rien à dire, on cite. » – Sacha Guitry


1er mars 2025.– Chape nuageuse replète, petite brise frisquette (4°C).

(Matin.) Depuis le départ de Jean-Louis Ezine, Le Masque et la Plume manque terriblement d’humour. Le retrouver, plein et entier, sur la langueur pleine et entière d’un court roman édité par la maison Gallimard ne pouvait donc qu’allumer une petite flamme chez l’aficionado du bonhomme que je me trouve être. Cela s’appelle Les Chaises, et c’est une sorte de vrai faux roman qui a tout du récit intime. Ezine laisse remonter son histoire familiale, la noyade d’une mère, le destin d’un oncle résistant abattu par les sinistres païens à flambeaux teutoniques. Il y a de l’émotion, de l’humour aussi, beaucoup. Surtout, c’est bien écrit, c’est-à-dire que c’est vraiment écrit.

(Après-midi.) Ezine explique le pourquoi de ses fameux zigzags sélénites. Il y a pour lui deux façons de se taire : la première consiste à se soustraire aux devoirs de la conversation ; la seconde, à s’y noyer sous un déluge de faux-semblants, de digressions et de frivolités. Ainsi, replié en lui-même, il se protège derrière des fantaisies d’artiste. C’est aussi un moyen de brouiller les pistes tout en faisant des grimaces : « On y gagne en mystère, ce qui a le mérite d’atteindre les esprits, les conjectures blâmables touchant votre lignage. Le bavardage n’est chez moi que du silence, une ruse de taiseux. »

(Soir.) Si Jules Romains avait prématurément rejoint la vaste communauté des trépassés avant de démouler le gros pudding romanesque que sont Les Hommes de bonne volonté, il serait certainement vu comme un genre d’auteur culte. Il suffit de feuilleter son Puissances de Paris, œuvre de jeunesse où il se perd dans les rues de la capitale, pour s’en convaincre. C’est tout à fait délicieux.

Sinon, Ezine, encore : « J’ai éprouvé jusque tard dans ma vie, si je m’en suis jamais départi, cette sensation étrange de n’appartenir à rien ni à personne, pas même à un moi qui serait moi, et de flotter, âme en vadrouille dans l’éther des possibles, tel un ruban de chapeau qu’agite le petit vent du soir. »

2 février 2025.– Temps brumeux et maussade (3°C). Ce matin, épluché des carottes, puis tenté d’établir un stratagème afin que la chatte Poppy ne se cache plus dans les coins les plus sournois de ma bibliothèque. Je crains de n’avoir travaillé pour rien – non pas pour mes carottes, que j’ai parfaitement épluchées, mais pour mon stratagème anti petit félin, qui s’est révélé inefficace : Poppy ayant trouvé une faille dans ma forteresse et promenant bien vite ses moustaches derrière le Journal de Matthieu Galey. (La petite bestiole trouve des refuges bien sybarites.) Après toutes ces aventures, je suis retourné à La Chaise de Jean-Louis Ezine. Étonnamment, éprouvé beaucoup de peine à m’y rasseoir, comme si le charme éprouvé hier n’agissait plus. Il faut dire qu’Ezine traîne un peu en route, qu’il a cru bon de s’inventer une sorte d’alter ego écrivain et pris la drôle d’idée d’apprendre à jouer du violoncelle. Le livre prend des directions fictionnesques, je ne les tamponne pas vraiment. (Évidemment, je me trompe certainement, mon humeur du jour n’était peut-être pas aux affaires lectorales.)

3 février 2025.– La brume ne s’est pas levée (3°C). Fini Les Chaises. Un peu gêné par des questions de structure, un côté pas assez concentré, cette once de fiction autour d’un violoncelle qui pourrait presque amoindrir l’ensemble. Néanmoins, le style et l’humour d’Ezine emportent tout. Retourné dans le Journal de Delvaille. 1976, année caniculaire. Encore beaucoup de voyages dans une optique assez Larbaud/Morand : la Bulgarie collectiviste où la radio joue des airs allemands, des extraits de Carmen et des chansons de Michel Delpech traduites en langue locale ; le Nord-Ouest de l’Angleterre et le Lake District National Park ; la Belgique et Spa… « La chaleur se fait accablante. Ce soir, j’écoute Syd Barrett et j’ai envie de boire un scotch dans une ville des rives du lac de Côme. »

Nouvelles acquisitions : Frédéric Schiffter - Indispensable précis de détestation du travail, Frédéric Beigbeder - Un Homme seul, Philippe Jullian - La Brocante.

Fini la retranscription du troisième tome de mes psychogéographies en intérieur. J’attaque une relecture, certes attentive, mais un peu désabusée.

6 février 2025.– Amas de vapeurs vésiculaires suspendues dans l’air et troublant le bleu du ciel sous forme de larges masses grises et noires, degré appréciable de chaleur quasiment inexistant (3°C). Labeur avec l’entrain d’un bœuf piqué aux hormones qui n’aurait jamais vu la lumière du jour. Rien lu, ou si peu. Je vais faire la vaisselle.

7 février 2025.– Vent douceâtre (11°C). Lever 5 h 00. Labeur, toujours saumâtre (une tasse de sel). Sieste. Joué avec la chatte Poppy (une activité non rémunérée mais mériterait de l’être). Tout étant dans tout, entamé l’Indispensable précis de détestation du travail de Frédéric Schiffter.

8 février 2025.– Temps sinistre (7°C). Guère de velléité, volonté imparfaite, peu d’envie et encore moins d’inspiration (à tout). Non moins, toutefois et pourtant, lu le court opuscule parfaitement fomenté par Frédéric Schiffter. Je tamponne assez largement les thèses antilaboristes du plus fameux surfeur philosophe sur le marché. Oui, le travail est une sale chose, oui, on s’use en travaillant. Schopenhauer, Nietzsche, Marx et toute une cohorte de types très conséquents auront fredonné ce même petit air dissonant. Schiffter est dans leur sillage un autre fredonneur qui grince dans un monde assommé par la « valeur travail ». Drôle de musique donc, mais petit livre réjouissant. Petit livre, parce qu’il n’eût pas été de bon goût de vouloir se tuer à la tâche plus que ça ; réjouissant, car on s’y retrouve plus d’une fois en la compagnie du sieur Montaigne, qui me semble l’un des plus notables antidotes au monde managérial. Dans la foulée, d’un Frédéric à l’autre, je passe de Schiffter à Beigbeder en commençant son Homme seul. Une non-fonction – comme on dit – qui tourne autour de son père. Pour ce que j’en ai lu pour l’instant, c’est pas mal du tout.

9 février 2025.– Une vague éclaircie (7°C). Beigbeder enquête sur son père. Sur cette enfance passée dans des pensionnats plus abominables les uns que les autres (la prison est sans doute mieux), sur ce jeune Français qui, après des études américaines, deviendra le premier chasseur de têtes français, un agent palpable du libéralisme triomphant quand il n’était pas un agent de l’impalpable Central Intelligence Agency. Sans voler à des altitudes vespérales, l’affaire de Beigbeder est bien menée. Elle laisse deviner de l’intime, mais sans ostentation, sans sadomasochisme confessionnel. Dans une forme de pudeur où le personnel et l’héritage savent faire avec l’absence de trop : trop de pathos, trop d’affichage, trop de douleur. Beigbeder réussit à frôler l’intimité sans en faire une parade.

10 février 2025.– Temps pas vraiment froid, pas vraiment doux non plus, un peu humide mais finalement pas tant que ça. Nonobstant quelque chose de triste et désagréable (10°C). Un peu malade avec des symptômes indéfinissables. De vagues douleurs dorsales et épigastriques. De l’inquiétude.

(Matin.) Un divorce delpechien, le luxe, les filles d’un soir, le plastique et les années 70, le libéralisme triomphant, un père qui fait semblant de négliger ses enfants, un corps qui enfle, qui pèse de tout son poids, la maladie qui vient, la ruine avec, un corps qui désenfle, un type qui devient l’enfant de ses enfants, et puis la mort, car tout est appelé à finir. Beigbeder est, comme on dit, personnel, sans vraie lourdeur, et de plus en plus émouvant au fil des pages. C’est finalement un livre plus touchant qu’autre chose.

(Après-midi.) Journal de Bernard Delvaille. 1977, de nombreuses visites à Londres, une autre, plus rare et par le train, à Rome. Sur le chemin, on passe par Civitavecchia, ville de relégation pour Stendhal. À Rome, tout étant dans tout, Delvaille utilise les Promenades dudit Stendhal comme guide de voyage. Absence de style, d’apprêt et d’amidon, mais meilleur guide possible parce que l’humeur de l’écrivain est là. (Il faudrait toujours savoir écrire aussi simplement.)

11 février 2025.– Pas la moindre éclaircie. Et si le soleil ne revenait pas ? (11°C). Delvaille, Journal, Rome. Visites effrénées d’églises, lectures (Thackeray, Stendhal, Lampedusa, Dominique de Roux…) Siestes prolongées, observation attentive du ciel. À neuf heures trente, les jeunes Italiens qu’il croise sur la Piazza Navona peuvent être très beaux. Ils sont blonds, comme dorés, et le bleu leur va à merveille… Belle page sur la pluie romaine, sur ses différences avec les autres pluies, sur son bruit et sur les reflets qu’elle laisse sur les tuiles à la lueur des réverbères. Rome, ses jeunes Italiens dorés et sa pluie, tout cela attise le cœur d’adolescent attardé de Delvaille. Rome est une ville de tombeaux, il pourrait y passer l’arme à gauche tranquillement, mais il faut rentrer à Paris. Le second tome de son Journal s’achève quelques pages plus loin dans un compartiment de train d’où il peut voir, par les vitres, les berges d’un fleuve, de petites maisons ternes et embrumées, une fabrique de jambon Olida qui jouxte un cimetière… Delvaille derrière moi, retour dans les chroniques de Bernard Frank (Vingt ans après). Toujours excellentes, parfaitement matoises et ronronnantes dans le bon sens (Jean Edern Allier, qui est convoqué, en prend pour son grade).

14 février 2025.– Miracle, le soleil est enfin revenu ! (6°C). Labeur, toujours patibulaire (patibulaire dans le sens où il n’est pas pire que le gibet, la potence…). Relecture. Quelque chose noir de Roubaud. Cet autel oulipien élevé à la mémoire d’Alix Cléo Roubaud est toujours aussi clinique, beau et émouvant, dans le sens où il structure le tohu-bohu du deuil à travers des cadres formels stricts. Du côté du monde, dictature des faits divers et perspectives techno-nazies. Rien de bien réjouissant.

15 février 2025.– Beau temps froid (4°C). (Matin.) Profitant des conditions météorologiques enfin favorables, effectué quelques kilomètres de psychogéographie outdoor. Rien à récupérer dans les boîtes à livres du secteur, pas même un volume de Paul-Loup Sulitzer trépassé cette semaine. Lors d’une pause sur un banc bien situé, entrepris la lecture de Penthotal, courte affaire fomentée par l’entité à cravate tricotée Éric Neuhoff. Dans ce récit, Neuhoff raconte l’accident qui faillit lui coûter la vie à l’âge de 22 ans sur une route de la Costa Brava. C’est un texte qui, pour ce que j’en ai lu pour l’instant, ne me convient qu’à moitié. Premièrement parce qu’il avance à coup de phrases courtes et sèches qui se voudraient un poil morandiennes mais qui, tout compte fait, donnent plutôt l’impression d’une sorte de litanie, mais une litanie qui ne grince jamais (or la littérature, c’est souvent ce qui grince). Secondement parce que Neuhoff est, malgré tous les malheurs qui l’accablent, assez antipathique et même, de temps à autre, un peu veule (c’est certainement une qualité, je me trompe souvent).

(Après-midi.) Dans un grand élan simili beckettien, celui de Premier Amour, je me suis endormi sur l’un des bancs du cimetière où je comptais poursuivre ma lecture du Penthotal de Neuhoff. Il faut dire qu’un mince soleil piquait mon beau visage de brute lymphatique, et que ma torpeur passagère n’en fut que plus réconfortée. Autre bénéfice : au sommeil succède souvent le réveil, et me réveillant à moitié, dans des strates de semi-conscience, je suis mieux rentré dans le Neuhoff, voyant certaines choses que le plein éveil m’avait cachées. Une belle qualité dans la description du pire, c’est-à-dire son accident et les nombreuses semaines, les mois, qu’il dut passer à l’hôpital. Le reste, le côté time capsule late seventies, Giscard à la barre et Palace naissant, est moins intéressant, et notamment pour ceux qui savent, et je sais…

16 février 2025.– Quelques nuages hauts n’altérant pas le beau temps (-2°C → 10°C). Retrouvé mon spot de lecture favori, celui qui surplombe le confluent. Un peu trop de voitures, un peu trop de joggers (j’en ai décompté pas moins de cinquante-six en deux heures), autant d’écornifleurs bruyants et passants qui ne m’ont pas empêché de finir le Penthotal de Neuhoff. Ce livre sera donc sa petite Montagne magique (sa colline un peu inspirée), un livre de deuil thérapeutique, de deuil de ses jeunes années. Comme je l’affirmais finement hier, la partie médicale est très bien, la partie années soixante-dix finissantes, un peu moins. Les références de Neuhoff sonnant trop grand-presse et Fig Mag pour espérer titiller l’intérêt d’un lecteur blasé qui sait déjà tout.

Sur le front des fictions télévisées, je visionne pour la première fois Les Sopranos. C’est vraiment très bien, plein d’affaires familiales dans tous les sens du terme, de langueur et d’explosions de violence. (Casting imparable.)

17 février 2025.– Soleil, soleil ! (9°C). Une visite médicale sur laquelle je ne m’étendrai pas, puis cinq ou six kilomètres de randonnée pédestre aléatoire dans les extérieurs. Lecture : Kafka au candy-shop de Patrice Jean. Haine de la littérature engagée, comparaison entre le roman feel-good et le marxisme. C’est parfois assez amusant, mais on se dit : ah, quoi bon ?

19 février 2027.– Beau temps avec quelques nuages élevés (1°C → 10°C).

Et si la principale qualité d’un journal, intime, évasivement littéraire, c’était avant tout l’accumulation, l’agrégat ?

Pas la moindre trace de la chatte Poppy depuis trois jours. Où est-elle encore allée fourrer ses moustaches ? Ce matin, trois ou quatre kilomètres à pied (trop de mouflets, les vacances scolaires). Cet après-midi, mon semblant de jardin saisi par la grâce de bien réels rayons de soleil, ressorti ma chaise de lecture qui hibernait depuis bientôt quatre mois. C’est donc le séant posé sur celle-ci que j’ai achevé la lecture du petit essai de Patrice Jean. Les conditions lectorales, le soleil et ma chaise de lecture retrouvée sont-ils en cause ? En tout cas, j’ai trouvé la dernière partie bien meilleure que le reste. Les strates de l’intime y sont davantage à l’œuvre, Jean parle de lui-même, évoque son évolution politique (en gros de la gauche revendicative à une supposée droite) et défend surtout la littérature. La littérature et pas le livre – le livre, c’est autre chose. La littérature parce que la littérature est une affaire de solitude et de misanthropie face au collectif et à la célébration. La littérature parce que l’écrivain est un type en marge, loin des prix et des amphithéâtres. La littérature parce que le même écrivain, dans les pas de Flaubert, n’est pas là pour assurer la continuité de l’absurde et des rêves sociaux. La littérature parce que le roman n’est pas une machine capable de réduire la vie à des principes grandioses, mais plutôt un appareil parfois bancroche, mais capable de réhabiliter une idée de la complexité, de l’ambivalence, tout comme il est capable de constater l’intime et l’agrégat des jours (on y revient) : « La promotion du détail, dans le roman, dans le journal intime, dans les confessions, équivaut à un acte métaphysique : la matière des jours, des heures et des secondes, méprisée par l’épopée, la tragédie, le sermon, acquiert une dignité littéraire, elle devient un objet de méditation. »

21 février 2025.– Du vent (14°C). Lever 4 h 30. Labeur. Sieste. Grand retour de la chatte Poppy, disparue depuis quatre jours et réapparue telle une Pomponnette 2.0 un peu fofolle. Vu un épisode des Sopranos. Rien lu.

Nouvelle acquisition : J’écris l’Iliade – Pierre Michon.

22 février 2025.– Temps doux et pluvieux (15°C). Géographie, histoire et spiritualité. Intérieur et extérieur, intimité et grand marché du monde. Je commence la lecture du Livre de la Caspienne, dernier ouvrage paru avant la mort trop précoce de Vassili Golovanov. Récit d’un grand voyage en Azerbaïdjan autour de la Caspienne et grand projet du bonhomme, qui ne se limitait pas à ce livre-là, mais à beaucoup d’autres consacrés aux alentours de la même Caspienne. Retrouvé ce qui faisait la belle singularité de Golovanov. Soit une approche informée, mais un peu rêveuse, un peu supranaturelle, on dira une approche russe, c’est-à-dire pas franchement européenne, pas encore vraiment orientale et tentée par le lointain asiatique, le frôlant presque.

23 février 2025.– Ciel se couvrant au fil de la journée (14°C). Retrouvé l’un de mes bancs publics favoris. Celui-ci est posé très adroitement à l’abri, dans une sorte de cocon confinant au microclimat, et je peux y opérer mes explorations lectorales en toute quiétude. Vu passer une vingtaine de joggers et joggeuses, quelques couples de petits vieux randonneurs dominicaux, trois poussettes et quatre chiens de petit calibre. Sinon, pour en revenir à ce qui devrait nous occuper, le bouquin de Golovanov entamé hier me semble une assez belle affaire qui excède de beaucoup le simple récit de voyage. Il tisse de jolis liens entre géographie, histoire et spiritualité, laissant dériver ses paragraphes à petit feu vers une sorte de quête initiatique. La route du pétrole azéri devient une route de soi où les territoires ne sont jamais de simples décors, mais des organismes vivants et mouvants qui ne peuvent que transformer ceux qui les traversent. Rien à redire, les cent cinquante pages que j’ai lues pour l’instant sont très bien.

24 février 2025.– Aidant au bon temps, supportant le mauvais, Beaumarchais, Barb. de Sév., I, 2. (14°C). Inspiration loin du divin. Rien ne tombe de moi et surtout pas des phrases. Totalement consommé Le Livre de la Caspienne de Golovanov. Je concède que d’aucuns pourraient trouver ces pérégrinations autour d’une grande mer intérieure un poil rasoir. Ce n’est pas mon cas. Tamerlan, l’histoire de la découverte des propriétés du pétrole à la fin du dix-neuvième siècle, la pollution autour de la ville de Bakou et la persistance des rites zoroastriens, tout cela est très distrayant. Par ailleurs, du côté du monde, il faut peut-être s’inquiéter de la naissance d’une sorte de nazisme transhumaniste.

25 février 2025.– Deux ou trois bien inutiles éclaircies (15°C). Ma chaise de jardin périclite, de surcroît mon entité corporelle n’a pas visité les extérieurs depuis trois jours. Seule petite aventure, j’ai sorti et rentré les poubelles…

J’écris l’Iliade de Pierre Michon. Premièrement, c’est un livre écrit, ce qui n’est pas si courant que ça. Secondement, c’est aussi un livre très cochon qui se permet quelques virées dans une pornographie assez gaillarde et plus perturbante que mon genou gauche. Troisièmement, c’est quand même un livre assez souvent emmerdant. Pour trouver un peu de plaisir de lecture – un sot trouve toujours du plaisir dans les difficultés –, peut-être faudrait-il sauter un chapitre sur deux. Oublier les choses antiques plombées-plombantes pour mieux apprécier le reste : soit les souvenirs glissants de Michon, transfigurés par ses phrases de charmeur de serpent lubrique.
Plus rond et moins saisi par les désirs divers et variés, lu deux chroniques joliment ronronnantes de Bernard Frank. Dans l’une de celles-ci, il évoquait les Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, vous savez, ce type qui pouvait être un ami perfide plus riche que vous, et un ami qui, par exemple, aurait pu écrire ces quelques lignes sur la mort d’Antoine-Jean Gros, ce peintre napoléonien aujourd’hui bien oublié : « Gros, après l’insuccès de son tableau : Hercule et Diomède, après les insultes qui lui furent prodiguées, après avoir été traité de vert de vessie, de teinte neutre, de vieille momie, ne s’est pas jeté à l’eau comme on l’a imprimé. Il a suivi le bord de la Seine jusqu’en face du bas Meudon ; il a piqué sa canne dans la berge, y a accroché son chapeau dans lequel il a placé son mouchoir et sa cravate ; puis il est entré dans la rivière, s’y est couché dans deux pieds d’eau à peine et a attendu la mort, la face dans le sable, les deux mains croisées sur sa tête. »

27 février 2025.– Éclaircies (12°C). Labeur. Sieste. Rien lu. Mort zweigienne de Gene Hackman (que j’aimais beaucoup). Me suis souvenu de Night Moves, de Rohmer et de cette réplique drôle et définitive : « I saw a Rohmer film once, it was kind of like watching paint dry. »

1er mars 2025. – Cieux changeants (9°C).

Masturbation : lat. manus, main, et stuprare, polluer. Manuscrit : lat. manus, main, et scriptus, écrit.

Et si, après avoir fait le tour de leur territoire, les vieux écrivains retournaient à l’onanisme comme on retourne à l’enfance dans un grand spasme lubrique ? Onanisme du vieux Nabokov, onanisme du vieux Michon. Par onanisme, j’entends que voilà des développeurs de lexies – il y en a d’autres – qui, ostensiblement, ne semblent plus écrire que pour eux-mêmes, qu’ils donnent même l’impression de se foutre, dans le vrai sens du mot, de leur lecteur tout en faisant littéralement froufrouter des phrases qui explosent comme autant d’éjaculats à la face de ceux-ci. On comprendra l’égoïsme forcené et un peu trop immédiatement lascif d’une entreprise qui n’est jamais que contrainte par la nécessaire préservation de penchants et instincts virant au cacochyme. Chacun sait que l’agitation des parties et plaisirs nécessaires tant à rendre toutes nos années tardives un peu languissantes… mais est-ce une raison valable pour que le vieil écrivain se branle ainsi devant tout le monde ? (Vous me direz que Diogène se branlait bien en public, reste à savoir s’il le faisait en se foutant dudit public…) Bon, je m’égare, j’empile les digressions et je me comporte tel un libertin solitaire rattrapé par son sujet – un sujet nuisible à la santé – bref, je me branle et je ne vous parle pas vraiment de Michon et de son J’écris l’Iliade. Bon, sachez qu’il se fait plaisir, qu’il se prend pour une sorte d’Homère qui aurait réécrit la Genèse. En somme, un Onan chez les vieux Grecs, un drôle de zig constamment tenaillé par des obsessions sexuelles qui collent à ses phrases comme le sparadrap du Capitaine Haddock peut coller un peu partout. Le « projet », pour ce que j’en ai saisi, est tordu et ambitieux, il tient à décrire l’incessante guerre intime menée entre les contraintes du monde et les désirs personnels et principalement les désirs de Q. Le résultat est parfois assez beau, mais souvent plus ennuyeux qu’un sex-shop fermé le dimanche. Michon use d’imparfaits du subjonctif qu’il agglomère à des choses très triviales. Ses descriptions partent comme des fusées de foutre qui tenteraient de viser le regard d’un hypothétique lecteur, elles ne parviennent qu’à l’épuiser, car voyez-vous, tout cela est diablement épuisant. Chacun sait que l’onanisme de ceux qui lisent est toujours un onanisme subi. On ne se branle jamais bien en pratiquant une telle activité. Sinon, comment tourner convenablement les pages ?

Mort de David Johansen, inventeur du « vomi punk » à l’insu de son plein gré.

2 mars 2025. – Beau temps frais (10°C). Quelques kilomètres de dérive pédestre. Me suis endormi sur l’un de mes bancs de lecture favoris, face au soleil. Fini le Michon avec lequel j’ai été certainement trop injuste hier. Car qui suis-je comparé à Michon ? Un couillon ? La dernière nouvelle, J’écris l’Iliade, celle qui donne son titre au recueil, est même réussie. Il est question de livres qui brûlent, Michon passe presque des choses à son lecteur, il s’oublie onaniste…


To be continued

vendredi 30 janvier 2026

Psychogeographie indoor (154)

 


Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.



2 janvier 2025.– Vague redoux (8°C). Je récupère des quelques agapes récentes. Pour le reste, cette nouvelle année commence comme la précédente avait fini, c'est-à-dire dans le pire à tout point de vue. Rien (ou presque) : Les demoiselles aux corsages aoûtés froufroutent leurs séyances dans l'escalier sous le regard blanc bizarrant des cauquemarres épris d'orbes qui, bientôt, emportés par une soudaine dualité alvine, délivrent moult insultes ithyphalliques de leurs clairons laringots. Quant à moi, je suis dubitatif.

4 janvier 2025.– Faibles oscillations, dix minutes de soleil, deux degrés de plus, les douceurs attendront (3°C). Ménage, comme tous les samedis matin. Pas la moindre velléité de m’aventurer dans les extérieurs où l’hiver est planté, irrémédiablement planté. Lectures. À vau-l’eau du maboul naturalo-décadentiste Huysmans. Le travail de bureau, des pitances sordides, un coït morose et puis plus rien. Folantin, le « héros », ne semble exister que pour satisfaire des nécessités purement physiologiques au milieu d’un monde uniformément décevant. C’est donc une sorte de tuyau qui ne cesse de se remplir en ingurgitant des plats mal préparés par des serveurs désagréables et qui se vide dans des prostituées guère plus accortes. Paris ressemble à un Chicago moderniste et sordide ; l’ironie est terriblement cafardeuse, on pense à Houellebecq, Huysmans, lui, pense à Schopenhauer : « La vie de l’homme oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui. » Tout se tient, tout se tient toujours…

Autrement, picoré chez Fénéon et dans le journal de Delvaille. Ponge y ressemble à un épagneul, c’est assez amusant. Lu le préambule Au XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray que je compte boulotter quand j’en aurai vraiment le temps (l’ouvrage est replet). Ce préambule est d’ores et déjà formidable.

5 janvier 2025.– Étrange douceur, tempête en amorce (15°C). Défi technologique, la chatte Poppy essaye d’attraper les oiseaux qui passent dans mon téléviseur. N’y parvenant pas, elle me regarde avec deux gros yeux bien ronds. Les félins sont décidément étonnants.

Lecture. Nick Hornby, Carton jaune. Je dois avouer que le football est une chose très importante pour moi. J’y consacre une partie non négligeable de mon temps, et, approchant de la soixantaine, je peux même affirmer sans crainte que l’addition doit commencer à être sacrément salée. (J’ai dû passer des années entières à traîner en langueur devant moult matchs douteux diffusés sur ce téléviseur qui intrigue tant la chatte Poppy.) Le livre de Hornby, qui tourne incontestablement autour du ballon rond, ne pouvait donc que convenir à mon teint blafard. Bon, lui n’est pas accroché à son canapé tel une moule neurasthénique à son rocher. Il se déplace sur les lieux de l’action : au stade, participe activement, agite des petits fanions, ce qui, je dois bien le dire, est loin d’être mon cas. Son livre est plutôt une autobiographie par le football qu’un livre sur le football. Il raconte ses premiers matchs à Highbury, l’antre d’Arsenal, le divorce de ses parents, des choses intimes qu’il ne me viendrait jamais à l’idée d’évoquer. La construction par petits chapitres, évoquant autant de matchs, est assez maligne. L’ensemble est certes un peu répétitif, mais agréable, cela me semble être un bon livre (lu quatre-vingts pages).

6 janvier 2025.– Restes tempétueux, douceur torve : et si c’était ça, le réchauffement climatique ? (15°C). Guère d’activité, pas plus physique qu’intellectuelle : fait mon lit et la vaisselle, passé le balai et travaillé un peu ma psychogéographie en intérieur. Rien de plus... Poursuivi la lecture du Carton jaune de Hornby (le titre français est raté, l’anglais Fever Pitch, parfaitement réussi). Autobiographie déguisée, réflexion sur l’obsession – en l’occurrence, le football et l’équipe d’Arsenal. C’est un livre très attachant, plein d’humour en sous-main et d’autodérision. Bon, je concède tout de même qu’il puisse être un peu fatigant pour les non-initiés aux arcanes de la chose footballistique. Étant moi-même assez féru de ladite chose, je ne suis pas déçu, même en pire.

7 janvier 2025.– Ciel se couvrant au fil de la journée (11°C). Courte sortie dans les extérieurs. Deux kilomètres à pied. Rien à pêcher dans les boîtes à livres du secteur. Fini le livre de Nick Hornby. Heysel, hooligans et Hillsborough, désastres et stades délabrés, frustration face à la perte d’authenticité d’un football condamné à se normaliser face aux tragédies. Le constat, déjà triste en 1992 – année où le livre a été écrit –, l’est encore plus aujourd’hui, où le football anglais a perdu en morts piétinés ce qu’il a gagné en spectateurs petits bourgeois (je suis cynique, mais lucide). Mort de Jean-Marie Le Pen, sorte de cyclope mythologique inventé par François Mitterrand.

10 janvier 2025.– Des flocons (2°C). Posologie du jour : lercanidipine 20 mg, Izalgi 500 mg, labeur sept heures, sieste vingt minutes, Philippe Muray une page, Henri Tomas deux pages, Éric Chevillard trois pages.

11 janvier 2025.– Beau temps froid (3°C). Courte randonnée dans le vaste horizon de l’outdoor. Passage par le cimetière, puis retrouvé mon banc surplombant le confluent. Là, largement entamé Tout disparaîtra, dernier récit de l’érotomane en chef André Pieyre de Mandiargues. Publiée en 1987 cette petite affaire commence dans le métro parisien, par ce qui pourrait aujourd’hui être considéré comme une « agression sexuelle ». Un type vaguement quinquagénaire frôle une jeune femme à mi-chemin entre la courtisane et la comédienne. On s’effleure donc, on se jauge. Plus tard, après une sorte de non-course-poursuite licencieuse qui voit les deux protagonistes se perdre, on les retrouve chacun sur une rive différente des quais. Ils entament alors, entre les passages de rames, une discussion qui ressemble à une parade nuptiale entre un lion et une biche. Les deux finissent par se perdre à nouveau, puis, par la grâce d’une fine dentelle où Mandiargues use de tout un arsenal de délicatesse, ils se rejoignent dans une chambre d’hôtel où les choses deviennent nettement plus sérieuses. Voilà pour l'intrigue. La polissonnerie de tout ça est certes diffuse, mais bien présente. Il y a aussi une sorte d’ennui latent, ledit ennui latent n’étant pas étranger au charme curieux de l’ensemble (Mandiargues est souvent d’un charme curieux).

En dehors de l’outdoor et des lectures un poil snobbish, la chatte Poppy fait des siennes en tournant autour de mon téléviseur. Regardant assidûment Les Soprano (vous savez, la fameuse série sur la mafia), tentant d’attraper les divers oisillons qui sifflotent dans les documentaires animaliers. Je me demande si les chats ne seraient pas un peu toqués (enfin, les chats qui n’ont pas dépassé le stade du miroir).

12 janvier 2025.– Bourrasques glacées, ciel dégagé (0°C). La température extérieure ressentie étant ce qu’elle se trouve être, c’est-à-dire proche des -5°C, aucune chance d’accomplir la moindre randonnée pédestre. Passé donc l’essentiel de la journée sur mon canapé avec la chatte Poppy sur les genoux (rappelons que ce petit félidé domestique n’est pas à moi, mais à ma voisine, sorte de Léautaud féminin qui néglige parfois un peu ses pensionnaires). Lecture, Mandiargues. Loin de la pornographie mécanique des temps qui nous encerclent, chez lui le Q est une chose qui relève davantage du fluctuat et des ondulations surréalistes. Les organes sexuels sont remplacés par des coqs et des papillons, la jouissance est une sorte de bestiole qui semble prendre son indépendance après avoir saisi les corps. On peut y voir une forme de ridicule, ou de sublime :
« Alors le coq s’introduit, allant jusqu’au fond à la première exploration, et elle connaît une fois de plus ce qu’elle a bien des fois subi sans trop de peine, le martèlement répété du larynx par un grand outil de chair selon l’impulsion saccadée des reins de l’envahisseur, la possession, comme par un dur démon, de la noble tête condamnée à le recevoir par son entrée principale, peu en dessous de la voûte crânienne qui abrite le cerveau, royaume de l’esprit et de l’âme. Passent de longues minutes au fil desquelles, ainsi qu’une ville capitale envahie par un envahisseur auquel elle s’habitue bientôt et finit par reconnaître des qualités, Miriam oublie l’entrave et l’humiliation, retrouve le plaisir qu’en pareille épreuve elle a connu déjà, se plaît à offrir au brutal, lors de chacun de ses passages, la caresse enveloppante d’une langue rompue à ce genre d’exercice, ressent une émotion qui ne tient pas moins à l’âme évoquée plus haut qu’au cœur dont le battement s’accélère à mesure que se ralentit le rythme des intrusions. Sentant un renouveau de tendresse chez le vainqueur, la vaincue se fait tendre plus que lui, et si quelques larmes lui reviennent aux yeux, ce n’est pas la douleur, assurément, qui en est la source. »

13 janvier 2025.– Beau temps glacé, quelque part entre la Sibérie au printemps et le Groenland sans Donald Trump (-3°C). Six kilomètres à pied. Sur mon chemin, acheté du jus de pomme, de la verveine et de la soupe bio. Effectué quelques breves poses pendant lesquelles j’ai continué la lecture du XIXe siècle à travers Les Âges de Muray et fini L’autofictif, doyen de l’humanité de Chevillard. Chez Muray en 1590, la faim est telle qu’elle pousse les Parisiens à ramasser les ossements des cimetières pour en faire de la farine. Chez Chevillard, le futur suicidé tente d’assurer le coup en se tranchant la carotide avec une lame de rasoir ; manque de pot, c’est le nœud coulant de sa corde qui est coupé net (pensée au suicide raté de Chamfort). Chez Chevillard, toujours, les rétifs aux nouvelles technologies sont les bienvenus. Jugez sur pièce : « Dépourvu de portable, je m'expose parfois à des désagréments. Mais je jouis aussi de quelques avantages : ainsi puis-je enterrer les corps de mes victimes au pied des antennes-relais de téléphonie mobile sans craindre d'être géolocalisé ensuite par les enquêteurs. Cet argument m'a décidé à passer à l'acte, non sans une certaine répugnance, car je n'ai décidément aucun goût pour le meurtre. Mais allez renoncer à un privilège. »

14 janvier 2025.– Appétence sibérienne, mais sans nuages (-3°C). Delvaille pleure beaucoup et se masturbe sous la pluie. Rien d'autre.

17 janvier 2025.– Le froid s'installe (2°C). Lever à 5 h 00, labeur, sieste, un épisode des Soprano. David Lynch est mort. Rien lu.

18 janvier 2025.– La Sibérie, toujours ! (1°C).

(Matin.) Ces quelques lignes de l'animal Muray, extraites de son XIXe siècle à travers les âges, auront fait office de parfait échauffement avant ma séance hebdomadaire d'aspirateur : « Le 11 mars 1862, les Goncourt visitent les Catacombes avec Flaubert et se plaignent dans leur Journal de ces ”os si bien rangés, qu’ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre administratif qui ôte tout effet à cette exhibition. Il faudrait, pour la montre, des montagnes, des pêle-mêlées d’ossements et non des rayons. Cela devrait monter tout le long des voûtes immenses et se perdre en haut dans la nuit, ainsi que toutes ces têtes se perdent dans l’anonymat”. Les Goncourt trouvent l’art officiel de leur époque trop mesquin. Des rayons ? Des rangements ? Mais justement, précisément ! Naissance de l’art du grand magasin. Style grande surface et mort du petit commerce. Macchabées-design. Shopping-centers. Le Bon Marché des morts. Au Bonheur des Dames comme art de masses. Ce sont les masses de morts qui font l’Histoire, comme ne diront pas tout à fait les marxistes bientôt. Avec un côté déjà art conceptuel d’avant-garde en tant que la pratique artistique y est ouvertement absente. Et aussi bien sûr parce qu’il s’agit d’objets détournés de leur usage habituel (en l’occurrence leur valeur d’usage consistant à aller pourrir sous terre ou à s’envoler dans le feu, ou quelque chose de ce genre) pour devenir de simples représentations d’eux-mêmes. Ready-made. Bones… »

(Après-midi.) Largement entamé Bristol vingt et unième et nouvel opus de l’entité lactée de chez Minuit, Echenoz Jean. As usual, génie d’Echenoz pour les patronymes, intrigue prétexte et forme légère comme de la dentelle en papier crépon, déplacements narratifs, glissement progressif des points de vue et léger écart des objets, des êtres humains, des animaux qui ne sont jamais vraiment à leur place, mais tout juste à côté (que ce soit une mouche, un éléphant, un policier, un metteur en scène, ou un corps qui tombe). Nous sommes en terrain connu, c’est totalement vain et parfaitement drôle.

Dans Libé(ration) du jour, belle nécrologie de David Lynch par Philippe Garnier. Dans le même numéro, beau papier de Lançon consacré à Frédéric Pajak et au dixième tome de son Manifeste incertain. (Les nécrologies de Garnier et les papiers de Lançon sont les seules raisons valables de lire encore ce journal).

19 janvier 2025.– Brouillard tenace, puis soudain le soleil, on pensait qu’il n’existait plus (0°C).
Ce matin, mêlée aux habituelles brumes industrielles, une insupportable odeur de plastique brûlé. On se serait cru chez Michelangelo Antonioni (note : revoir Le Désert rouge).

Fini Bristol entre sourires et beaucoup de lassitude. Impression que l’animal Echenoz est un bernard-l’ermite qui a fait le tour de son territoire depuis belle lurette. Pour s’en échapper, peut-être faudrait-il qu’il sache rentrer en lui-même, qu’il oublie les petites carapaces de la fiction. Bref, qu’il s’autodigère dans le moi introspectif.

Sinon, j’ai toujours le bec plongé dans Le XIXe siècle à travers les âges, que je picore à doses homéopathiques. La Révolution française et l’invention des tueries de masse, l’odeur qui s’échappe du charnier (on revient toujours aux histoires d’odeurs). Grand texte, parfois foudroyant. Et si c’était le grand livre de Muray ?

Pendant que je vous tiens, ces lignes qui résonnent avec la sorte de réaction allergique au progressisme, la rébellion conservatrice des temps à poindre ces temps-ci :

« On était allé trop loin dans l’avenir, en quelque sorte, trop violemment dans le progrès. On avait, du coup, remué les boues rouges du passé. Les flots de boue noire de l’occultisme. Trop de Bien réveille le Mal… »

P.-S. L’insupportable odeur de plastique brûlé de ce matin ? L’incendie d’une usine de recyclage à quelques kilomètres de mes narines, rien à voir avec le cadavre de Donald Trump en décomposition.

20 janvier 2025.– Les nuages ont remplacé la brume, infime hausse de la température extérieure (3°C). La chatte Poppy fait des siennes. Elle se cache dans ma bibliothèque. Après un quart d’heure de recherche – presque une expédition –, je l’ai retrouvée ronronnant entre un volume chanci de Giraudoux et les Mémoires de Casanova. La petite bête choisit bien ses refuges.

Du côté de mon nomadisme lectoral et de sa partie la plus couch-potatoes, entrepris la nouvelle affaire policière de Michael Connelly. Le titre français À qui sait attendre laisse entrevoir le pire, mais, comme de bien entendu, le pire n’est pas là. Au bout de dix pages, l’efficacité retorse de Connelly agit et cette nouvelle histoire où la très sérieuse Renée Ballard est à l’œuvre me semble d’ores et déjà fort distrayante. (En gros, il est question d’un violeur en série trahi par son ADN, de paramilitaires vaguement trumpistes, du wokisme et de son influence sur les services de police de la ville de Los Angeles.)

En parallèle, dans une autre sous-zone de l’espace cosmologique littéraire, je picore toujours dans le XIXᵉ siècle de Muray. La distraction n’est pas la même, toutefois elle est bien là. On transfère des déchets humains d’un cimetière l’autre. Des cadavres sont ranimés, les soigneurs, infirmiers et autres médecins entrent en piste : la littérature devient une branche médicale…

21 janvier 2025.– Brumes matinales suivies par un beau temps froid (2°C).

(Matin.) Acheté un croissant et une bouteille de soupe bio assurément anti-trumpienne. Poursuivi le Connelly, qui me semble tourner en roue libre. Trois intrigues entremêlées, c’est peut-être un peu beaucoup, et c’est peut-être même une sorte de facilité. Bon, le tout est diablement divertissant, ce qui, s’agissant de ce type de littérature, me semble l’essentiel.

(Après-midi.) Courte randonnée pédestre dans les extérieurs. N’ai croisé que de jeunes retraités, ceux qui sont passés au travers des réformes, et trois ou quatre chiens de petite taille. Passant devant une boîte à livres, dans un élan syllogomane, récupéré Paris insolite de Clébert et L’Apprentissage de la ville de Dietrich. (J’ai déjà lu ces deux livres, qui ont de nombreux points communs, notamment une sorte de proto-situationnisme de dessous les fagots.)

(Soir.) Je réchauffe ma soupe bio et, picorant dans les Cahiers de Montesquieu, je tombe sur ceci : « Je disois : les dîners sont innocents ; les soupers sont presque toujours criminels. »

23 janvier 2025.– Temps nuageux, hausse sensible des températures (13°C). Labeur, sieste, un peu de cuisine, vaisselle, un épisode des Soprano. Lectures fragmentées : un peu des Cahiers de Cioran, un peu du XIXe siècle socialiste et occultiste de Muray. Un match de foot à la TV. Les suites du salut nazi transhumaniste de Musk. En somme, le morne agrégat du quotidien est toujours là.

25 janvier 2025.– Nuages si bas que l'on pourrait se cogner à eux, douceur inconvenante, on annonce une tempête (17°C). Fini le Connelly. Loin d'être son meilleur. Intérêt assez délayé par trop d'arcs narratifs distincts. Manque d'inspiration assez noyé dans une sorte de trop-plein tandis que l’héroïne, Renée Ballard, m’a semblé de plus en plus désincarnée (et surtout là pour répondre au credo féministe en vigueur et pour mieux dissoudre ce bon vieux Harry Bosch dans l'atmosphère ambiante). Bon, comme je le disais il y a quelques jours, l'ensemble est tout de même distrayant (la distraction est une chose importante).

À l'alternat, loin de Los Angeles, chez Muray, le XIXᵉ siècle n'a pas d'âge et les rêves s'y réalisent. On rassemble, on réunit, Satan est réconcilié, les damnés secouent leurs chaînes, les esprits se mettent à table, la fête peut commencer.

Nouvelles acquisitions : Tous passaient sans effroi de Jean Rolin, La valise de Jean-Louis Ezine.

26 janvier 2025.– Ciel bleu bientôt rattrapé par une troupe de nuages, on annonce une nouvelle tempête (10°C).

(Matin.) Le passage, c’est quoi ? Le passage d’un corps, le passage d’une frontière, le passage des oiseaux, le passage des mots, le passage des morts, car tout finit par passer, et même la vie et même le temps. Le passage, c’est aussi le sujet de Tous passaient sans effroi, nouvelle petite affaire où Jean Rolin raconte l’histoire de ceux qui sont passés par les Pyrénées dans les années 1940. Résistants de tous poils, soldats britanniques tombés de leurs forteresses volantes, Juifs et autres accablés par les saumâtres païens à flambeaux nazis. En bon passeur, Rolin se rend sur les lieux de l’action (passer est une action), suit les mêmes chemins tragiques que Walter Benjamin ou Alma Mahler, monte sur les mêmes montagnes. Son livre est pour l’instant – j’en ai lu une bonne moitié – sans vrai chichi ; il entre très vite dans le sujet, intéressant et porté par une prose précise et informée qui, malgré le sérieux du sujet évoqué, se permet quelques piques drôlatiques assumées (un certain dézinguage des antifascistes d’opérette, par exemple).

(Après-midi.) Le livre de Rolin pourrait en décevoir certains ; il tient plus du reportage allongé, de la promesse de grand livre que de tout autre chose. N’empêche, il a tout de même convenu à mon teint blafard. Tout d’abord, parce que Rolin navigue très bien entre les strates documentaires et les enjeux affectifs, ensuite parce qu’il sait rapprocher la grande masse gélatineuse de l’Histoire et le quotidien, celui des marmottes importées et des parkings de supermarchés… Et puis, il y a toujours chez lui un attachement à l’homme, qui, s’il ne vire jamais au pelucheux, est toujours là, bien présent. Ainsi, ces belles évocations, celle de Philippe Raichen (grand résistant oublié), celle de Jean-Pierre Grumbach (futur Melville) et de son frère Jacques, assassiné par un passeur, celle de Chuck Yeager, premier homme à « passer » le mur du son et qui sera lui aussi passé par les cimes pyrénéennes. Il y a d’autres portraits… Il y a tout ça : les portraits, le factuel au service de la mémoire, un certain plaisir d’observation, et bien évidemment, il y a aussi l’humour de Rolin. L’humour, ce n’est pas rien : « Afin de limiter les risques d’être reconnus et arrêtés, d’autre part, les aviateurs alliés doivent veiller, quand ils sortent, à ne pas marcher les mains dans les poches ou fumer « à la manière américaine », quelle que soit cette manière de fumer, et pour ce qui concerne les Britanniques, à ne pas rouler à bicyclette du mauvais côté de la route, et à recalibrer leurs moustaches si celles-ci ont pris trop d’ampleur. »

27 janvier 2025.– Pluie et vent (13°C). Les jours s’empilent comme on pourrait empiler des planches et pourtant rien ne se construit vraiment, si ce n’est un ennui, tenace, palpable. Retour dans le Journal de Bernard Delvaille. Deux ou trois pages un peu glutineuses, un bar de motards « tout cuir », une allusion aqueuse aux bocks remplis d’un liquide doré qui a tout de l’urine, les petits matins livides après tout ça, pas de gueule de bois, mais plutôt une gueule de serpillière… Un nouveau voyage aux Pays-Bas : Amsterdam, Rotterdam, Delft et son petit pan de mur jaune (jaune comme l’urine et les bocks de bière…). Pour rester dans l’élément liquide sous toutes ses formes, amour immodéré pour la mer, les canaux, les marécages, les étangs, les estuaires, les lacs et rivières… amour pour la pluie, la brume, la neige… Pour quitter l’élément liquide, amour pour les bars, les garçons, les grands et plats paysages du nord, pour la musique de Mahler et les honky-tonk pianos, pour les chardons bleus des sables, les roses jaunes, le genièvre et l’aquavit : « Il y a quelques jours à Bordeaux, un soir de pluie, je suis descendu vers le port, le col de mon blouson relevé, et je n’ai vu là aucun matelot, aucun bateau, seulement le silence de la pluie sur le fleuve. »

Chez Muray, le bon docteur Guillotin invente la machine que l’on sait. C’est pour lui une façon tout à fait démocratique de rendre la justice : tous les condamnés à mort jouissent d’une rigoureuse égalité dans l’application de leur peine.

28 janvier 2025.– Ciel se couvrant (8°C). Pas le moindre goût pour les extérieurs. Sorti les poubelles, mais depuis quatre jours pas mis un pied dehors. Aucune présence humaine, quelques conversations téléphoniques, la chatte Poppy sur mes genoux, rien d’autre. Lecture, Diary 72/73. Delvaille s’endort dans le brouillard. Écoute Lou Reed chanter Goodnight Ladies (Serait-ce le bonheur ?). Il écoute aussi Bowie, Sinatra et la Cinquième de Mahler (attelage incongru), avance dans des journées trop grises et ordonnées, prend le thé avec André Hardellet, rencontre Dashiell Hedayat et Marc Cholodenko, dîne chez Régine Deforges où la nourriture est glaireuse avec un goût de sperme trop cuit… En dehors du marigot, de nombreux voyages, encore et toujours Londres et Amsterdam, mais aussi l’Irlande où il croise des groupes de skinheads en Doc Martens boots et pantalons volontairement trop courts ; New York et ses milieux que l’on pourrait croire interlopes, les odeurs de poppers qui flottent sur les trottoirs.

Rien (ou presque) : chez Jules Renard, les matins trop gris, les oiseaux se recouchent.

Nouvelle acquisition : Puissances de Paris – Jules Romains.


To be continued.


samedi 27 décembre 2025

Psychogeographie indoor (153)

 


« La lecture est l’ennemie de la pensée. Il vaut mieux s’ennuyer que lire, car l’ennui est pensée en germe (ou vice ou n’importe quoi) – alors que les idées des autres ne seront pour nous que des obstacles ; au mieux, des remords. » (Cioran, Cahiers)

25 novembre 2024.– Tempête (17°C). Vent shakespearien, travaux dantesques devant mes fenêtres ; aujourd’hui, les conditions lectorales étaient terribles. Cependant, je suis retourné dans le journal de Bernard Delvaille. Valse des villes : Venise, New York, Londres, Copenhague, Amsterdam, Malaga, Dublin… Ondées et whiskies, garçons d’ascenseurs et marins en goguette, amours d’un soir et amour des principautés, des petits drapeaux, larbaudisme… Une merveille d’élégance et de délicatesse. Y aura-t-il encore un jour des types de caractère semblables à celui de Bernard Delvaille ? « Les hommes dans la trentaine, au volant de voitures basses, ont le teint mat et orangé, et ressemblent à des plages au coucher du soleil. » Plus tard, toujours chez Delvaille, ces quelques lignes qui résonnent et prouvent que les raccourcis historiques ne datent pas d’aujourd’hui : « Hier soir, une séance à Columbia dédiée aux droits civiques. Agressivité de l’orateur, erreur de jugement historique : il compare les événements de Little Rock à l’extermination des ghettos d’Amsterdam et Varsovie ! »

26 novembre 2024.– Journée globalement ensoleillée, quelques cumulus enflant tardivement (12°C). La tempête derrière moi, les travaux toujours devant mes fenêtres, j’ai enroulé mes jambes autour de mon cou tel une écharpe et me suis plus ou moins envolé, éloigné du brouhaha et de la frénésie des rénovations. Pratiqué une dizaine de kilomètres de dérive d’essence psychogéographique que j’ai achevée sur un banc du cimetière, ce lieu où l’on finit souvent. Chemin faisant, récupéré Marie-Antoinette de Zweig dans une boîte à livres, également poursuivi L’Autofictif de l’apôtre Chevillard. Lecture toujours sautillante, malgré quelques petites scories qui me laissent dubitatif à environ 12,23 % (il y a, parfois, chez Chevillard un côté pelucheux).

Sinon, André Lajoinie, communiste agricole, est mort. Me suis souvenu de ses chaussettes, du fameux texte que Serge Daney avait consacré à celles-ci. Je vais essayer de le relire.

30 novembre 2024.– Beau temps froid (5°C). Vivre, c’est évoluer, voir toutes les nouvelles possibilités qui s’offrent à nous tout en nous tendant la main, afin de nous sortir, cahin-caha, du train-train des habitudes. C’est pourquoi, dès demain, je compte me mettre à la pratique assidue du macramé et du jokari. Il faut savoir changer d’objet…

En attendant, je regarde le jardinier de France 5 évoluer au milieu de diverses herbacées. J’aime assez ce gars-là, mais comme le disait assez finement ma défunte mère en parlant de Zouzou, mon oncle pas très viril : « Il commence à prendre un drôle de genre. »

Voilà, c’était ma minute Édouard Louis.

Sinon, lu Voyage en Orient de l’entité écrivante Hermann Hesse. Suis passé totalement à côté de ce court machin abscons où Hesse se complique inutilement la prose. Quel est le but de tout ça ? Quel est le but de ce voyage ? Y a-t-il un voyage ? (Mon jugement est certainement biaisé, d’une part parce que j’ai lu le livre d’Hesse avec Poppy, la petite chatte facétieuse, sur mes genoux, ce qui n’engendre en rien la concentration, d’autre part parce que je suis assurément idiot, totalement idiot.)

En complément, quelques lignes de Chevillard. Davantage sautillantes, il faut bien le dire.

1er décembre 2024.– Les prévisions météo annonçaient du beau temps, mais la journée fut brumeuse (8°C). Delvaille, journal. Reykjavík, New York, beauté des vols transatlantiques… Éloge de la pluie ; la pluie chez Carco, la pluie chez Henry de Régnier :

« Il pleut, et les yeux clos, j’écoute
De toute sa pluie à la fois
Le jardin mouillé qui s’égoutte
Dans l’ombre que j’ai faite en moi. »

Une question : comment Delvaille faisait-il pour voyager autant ? À l’instar de son modèle Valery Larbaud, aurait-il hérité d’une quelconque source d’eau minérale ? Une autre question : comment faisait-il pour préparer moult clafoutis tout en écoutant des mazurkas de Chopin ? D’autre part, et toujours par l’intermédiaire de Delvaille, cette citation pêchée dans Le Coup de grâce de Yourcenar : « La cruauté est un luxe d’oisifs, comme les drogues et les chemises de soie. »

Lire En lisant en écrivant de Gracq et Les Testaments trahis de Kundera.

2 décembre 2024.– Il pleut (11°C). Ce matin, examen médical patibulaire. Résultat apparemment rassurant, mais finalement pas tant que ça. Toujours dans le journal de Delvaille, jamais tellement rassuré lui non plus. Travaillé au troisième volume de ma Psychogéographie Indoor. Il faut savoir laisser des traces.

3 décembre 2024.– Nuages (7°C). Dans une forme paralympique, tout va mal bien.

Entamé Les Testaments trahis de Kundera. Essence du roman, ironie, essence de Kundera. Le roman et l’humour, plus qu’une moquerie ou qu’une satire : une force d’ambiguïté. Cette ambiguïté, c’est l’humour propre au roman européen, ces nuées qui descendent de Rabelais, de Cervantes, qui passent par la France du XIXᵉ pour mieux finir dans le roman centre-européen avec Kafka, Broch ou Musil. Le premier nommé cousant de drôles de points de croix entre Rabelais et la modernité, fusionnant les rêves et la réalité bien avant les surréalistes… Tout cela, et puis des histoires de sexualité. Chez Kafka, la sexualité est un territoire ambigu, une principauté de saleté, d’étrangeté et de nostalgie. Nous voilà bien.

6 décembre 2024.– Une certaine humidité (8°C). Labeur, labeur, 37 ans de labeur. Aujourd’hui, j’ai reçu la merdaille d’or du travail. Sinon, selon Perplexity, l’infaillible nouveau moteur de recherche carburant à l’IA, je suis un auteur et kinésithérapeute français, connu pour mes contributions à la littérature et à mon engagement dans le domaine de la santé. J’ai écrit plusieurs ouvrages, notamment dans les genres de l’autobiographie, des essais philosophiques et des nouvelles. Parmi mes œuvres notables figurent Psychogéographie Indoor et Bestioles. Mon travail se distingue par une approche originale de la psychogéographie, concept explorant les relations entre l’espace et l’expérience humaine. Mes écrits sont régulièrement publiés dans des revues culturelles, comme La Revue des Ressources, où je traite de thèmes variés liés à la création littéraire et à l’inspiration. En parallèle de ma carrière littéraire, j’exerce donc comme kinésithérapeute. Diplômé d’État, je propose des soins à domicile, m’efforçant de suivre les recommandations médicales actuelles. Ma double carrière illustre une remarquable polyvalence, mêlant l’exploration artistique à une pratique médicale tournée vers les besoins de ma communauté. Je continue ainsi de concilier écriture et soin, enrichissant à la fois le paysage littéraire et le quotidien de mes patients. Tout cela me laisse perplexe tant au niveau de la philosophie que de la kinésithérapie. D’ailleurs, s’agissant de cette dernière, je conseille de ne pas prendre rendez-vous avec moi : je ne suis pas conventionné et risque de vous tordre le cou avec mon Fenwick.

7 décembre 2024.– Averses, nuit précoce, forme paralympique (8°C). Kundera et Les Testaments trahis. Kafka trahi par Max Brod, Kafka trahi par ses traducteurs, Kafka trahi par Vialatte, Kafka trahi par Lortholary, Kafka trahi par Lefebvre… La répétition chez Kafka, chez Kafka tout se répète… Les trahisons, les répétitions et puis le kitsch. L’interprétation des œuvres par le biais du kitsch est une trahison, une trahison qui se répète… Les trahisons, les répétitions, le kitsch et les métaphores. Chez Hemingway, les nuages sont des éléphants blancs.

Jacques Roubaud est mort, on se souviendra de son amour pour Alix Cléo, de ses pirouettes oulipiennes, celle-ci, par exemple.

Le Crocodile

Le crocodile n’a qu’une idée,
il voudrait dévorer Odile,
qui habite près de son domicile,
elle est tendre et dodue à souhait.
Le crocodile est obsédé,
« Ça devrait pas être difficile,
pense-t-il, d’attraper cette fille »
(il emploie la méthode Coué).
Mais Odile, qui n’est pas sotte,
ne s’approche pas de la flotte.
Elle se promène sur la grève,
mangeant des beignets de banane au mil,
et c’est seulement dans ses rêves
que le crocodile croque Odile.

(Les Animaux de tout le monde)

Rien (ou presque) : Jean-Hervé s’était promis de ne jamais couper son catogan. Pourtant, un matin, l’envie se fit trop forte ; il attrapa de sa main gauche la grosse liane de cheveux et la coupa d’un vif coup de cutter avec sa main droite. Voilà, la bestiole était domptée, un fardeau venait de tomber. Dans l’élan, à l’aide d’une petite balayette, il fit glisser son catogan coupé dans une pelle en plastique orange. Puis, délicatement, il le déposa dans un sac poubelle, le mélangeant ainsi avec le reste des déchets de la semaine. Le lendemain, avant de partir à son travail – Jean-Hervé est responsable du rayon jazz-rock de la FNAC de Montbrison –, il jeta le sac poubelle dans le bac gris de son immeuble. Deux jours plus tard, on ramassa ce bac ; le sac de Jean-Hervé fut transporté vers une usine d’incinération, et c’est là que son catogan partit en fumée, rejoignant le ciel dans une sorte d’abstraction gris foncé qui, bientôt, s’unit aux nuages.

8 décembre 2024.– Petite pluie glacée (7°C). Kundera, l’ironie et la pudeur. Chacun sait, ou devrait savoir, qu’il ne faut pas ricaner, que c’est une chose importante, et notamment dans le roman, où la satire, la caricature et les lourdeurs des glousseurs sont souvent à l’œuvre. Non, l’ironie est toujours préférable à tout cela. C’est un outil de dévoilement subtil, où le non-dit, ou le tout juste dit, les sous-entendus, révèlent des personnages et des situations sans les réduire à la graisse des figures et des facilités narratives. L’ironie fait toujours partie de la dynamique interne aux bons romans, c’est un tissu qui étouffe l’univoque et relativise les perspectives galopantes de l’imaginaire. (Kundera évoque Orwell et ses lourdeurs. Il a peut-être raison : Orwell est un très mauvais romancier qui a des idées de génie.)

Quant à la pudeur, vaste programme ! C’est un autre rempart face à l’uniformité, une exigence individuelle forgée par ce que l’ancienne modernité pouvait parfois avoir de meilleur. Le rideau tiré, la lettre protégée dans son enveloppe, le tiroir à clé sont autant de moyens de se préserver d’un collectif qui vise à abolir tout secret. C’est aussi une arme de défense cruciale face à ce qu’ironiquement les nouvelles modernités peuvent avoir de pire. (On pourrait dire qu’en l’occurrence les nouvelles modernités rejoignent la pré-modernité dans le pire.) C’est-à-dire un idéal de transparence totale qui ne vise jamais qu’à l’effacement de l’individu au profit du pouvoir totalitaire : « Une vieille utopie révolutionnaire, fasciste ou communiste : la vie sans secrets, où vie publique et vie privée ne font qu’un. Le rêve surréaliste cher à Breton : la maison de verre, maison sans rideaux où l’homme vit sous les yeux de tous. Ah, la beauté de la transparence ! La seule réalisation réussie de ce rêve : une société totalement contrôlée par la police. »

Rien (ou presque) : Depuis la perte de son catogan, l’ombre de Jean-Hervé danse sur l’ennui d’une vie devenue sans couleur.

9 décembre 2024.– Vent glacial (4°C). Humeur en berne. Rien pour moi. Un peu dans le journal de Delvaille. Entamé le troisième volume des chroniques de Gérard Bauër. Nostalgie, tristesse pour les deux. Rien pour me doper le moral. Demain, labeur.


12 novembre 2024.– Première froideur (1°C). Nouvelle visite médicale. J’entretiens ma forme paralympique. Lecture, En lisant en écrivant de Gracq. Belles arabesques autour du roman. Surtout belles arabesques autour de l’ami Beyle. Gracq voit Stendhal comme un « polygraphe dispersé » qui s’éclipse dans Le Rouge et le Noir et dans La Chartreuse. Que resterait-il de lui s’il n’avait pas écrit ces deux massifs résolument alpestres : un type dispersé, circonstanciel et donnant le plus souvent dans l’inachevé. Un amateur plein de feu, de saillies, mais paralysé à l’approche de l’action (on en connaît d’autres). C’est sa gloire posthume, adhésive et transfigurante, qui fera de lui un écrivain soutenu par de solides piliers. Avouons-le, c’est ce Stendhal dilettante et amateur averti qui sied le plus souvent à notre teint. Quant à ses deux supposés piliers, ils ne sont pas aussi solides que ça, tremblent un peu et cachent, derrière leur intrigue devenue archétypale, des défauts de construction qui tiennent tout de même de l’heureux dilettantisme.

Gracq parle aussi de Nerval et le met en parallèle avec l’ami Beyle. Il évoque le passage « inopiné à l’excellence » d’un génie à rebours par effet d’éclairage posthume plutôt que dans l’instant de la création, qui, connaissant l’oiseau en question, devait être certainement tanguante et naturellement sans aucune visée posthume. En somme, c’est la postérité qui crée parfois des génies par erreur, en passant à côté de ce qui peut être génial dans leurs œuvres, c’est-à-dire le noyau radioactif : l’accidentel, le non-voulu, ce qui tremble. « Vues de Hugo ou les récits de voyages de Flaubert, lesquels restent hétérogènes à leur massif central, s’exerce à plein sur le moindre fragment de Stendhal, qui accourt de lui-même faire bloc, indissociablement, avec la masse pourtant singulièrement réduite de ses œuvres maîtresses. Jamais sans doute un noyau radioactif aussi réduit n’aura transmué et activé par bombardement une enveloppe inerte aussi épaisse. »

Boîte à livres du jour = bonne pioche. À vau-l’eau de Huysmans (aux éditions du Lérot), un volume du Journal intime de Pierre Loti (1878–1881).

13 décembre 2024.– Pluie glacée, neige ratée (2°C). Labeur, sieste prolongée, bêtises télévisées, léthargie sur canapé. Rien lu. Nouveau Premier ministre, le quatrième de l’année…

14 décembre 2024.– Temps patouilleux (je viens d’inventer ce mot, il me semble assez bien caractériser la météo du jour) (7°C). Sur le site de l’INA, Kafka, les jambes croisées de Marthe Robert, ses bras également croisés, ses mains qui contiennent son corps comme en contient un frisson, le pouce et l’index de Georges Bortoli. Tout ce qui n’est pas conversation autour de Kafka m’ennuie. (Enfin, j’aime bien le saucisson quand même.)

Gracq, En lisant en écrivant. Le manque de qualité supposé de Stendhal : « il n’a ni grande invention, et il le sait (il lui faut la béquille du fait divers), ni grande technique (quoiqu’il s’en vante), ni grande imagination (et il s’en moque), ni, autant qu’on le dit, de cette “profondeur psychologique”… » Non, rien de tout cela, mais un style singulier, un allegro léger et vif qui rehausse la vitalité du lecteur, « ce staccato grêle et un peu sec qui n’est qu’à lui, mais au rythme duquel la vie en effet se remet irrésistiblement à danser. » Moins dansant, Valéry et le roman. Gracq voit Valéry comme un vérificateur des deniers, un contrôleur des poids et mesures qui ne s’est jamais trouvé en situation de consommateur : « Les réflexions de Valéry sur la littérature sont celles d’un écrivain chez qui le plaisir de lecture atteint à son minimum, le souci de vérification professionnelle à son maximum. Sa frigidité naturelle en la matière fait que, chaque fois qu’il s’en prend au roman, c’est à la manière d’un gymnasiarque qui critiquerait le manque d’économie des mouvements du coït… »

15 décembre 2024.– Éclaircies (5°C). Je vis comme un vieux chat : beaucoup de léthargie sur canapé, un peu de toilettage, guère d’aventures sexuelles… Gracq, Lire et écrire. Lire, ce n’est pas convoquer des sentiments préexistants, c’est donner une forme distincte à des émotions informes enfouies en nous. Rien de générique, tout de l’individuel. Quant à l’écriture, c’est un cri dans une caverne dont on voudrait mesurer l’écho… En complément, trois chroniques de Gérard Bauër. Un voyage en Union soviétique dans les bagages de Gilbert Bécaud. Petersbourg et la Néva, l’écho de Bauër forme une sorte de petite sonate nostalgique, quelque chose comme du Chopin, mais en mieux que ce que j’en dis.

16 décembre 2024.– Nuages (7°C). Nuit cauchemardesque, ulcère réveillé… Still with Gracq. Morand sort de son shaker un drôle de cocktail alambiqué qui ressemble à un mélange de Stendhal PDG et de Vaché ayant réussi dans l’épicerie. Chez Rimbaud, l’espèce humaine ondule en masse à la manière d’un peuplement d’orties ou d’asphodèles. Quant à la poésie d’Apollinaire, elle roule et tangue dans le grand frais avec la grâce d’une goélette sous voile.

Du côté du Monde. « Libération » de la Syrie, désastre à Mayotte et grand débat dans le Landerneau cinéphile. Faut-il interdire la vision du Dernier Tango à Paris ? Les ligues de vertu de 2024 rejoignent celles de 1972 et, dans une sorte de grand pied de nez sardonique, les néo-féministes d’aujourd’hui pensent peu ou prou la même chose que Gabriel Matzneff au moment de la sortie du film. Reste que personne ne dit que Le Dernier Tango n’est pas très bon, ce qui me semble au mieux important de signaler.

17 décembre 2024.– Deux ou trois belles éclaircies (7°C). Courte randonnée dans les extérieurs, pas plus de quatre kilomètres. Rien à pêcher dans les boîtes à livres du secteur. Retour assez rapide vers mon petit intérieur. Fini le Gracq. Éloge du Journal de Gide, des Choses vues de Hugo, de la correspondance de Flaubert, éloge des « miettes », de l’inachevé, du fragmenté, rejet du solide, du monumental. Cela et quelques mots intéressants sur la dimension spatiale de l’écriture ; sur ce qui ne vient pas d’une définition précise du sens des mots, mais d’une compréhension intuitive et « tactile » de leurs frontières : ces zones mouvantes où un mot touche un autre : « Ce qui commande chez un écrivain l’efficacité dans l’emploi des mots, ce n’est pas la capacité d’en serrer de plus près le sens, c’est une connaissance presque tactile du tracé de leur clôture, et plus encore de leurs litiges de mitoyenneté. Pour lui, presque tout dans le mot est frontière, et presque rien n’est contenu. » Fini la journée avec deux chroniques de Gérard Bauër et trois pages autofictives de l’animal Chevillard.

21 décembre 2024.– Quelques éclaircies (10°C). Vie sociale, virée en centre-ville. Dix kilomètres de dérive au milieu d’une foule trop présente pour être honnête. Acquis le second tome du Journal de Gombrowicz et Le Livre de la Caspienne, dernier ouvrage du trop tôt disparu Vassili Golovanov.

22 décembre 2024.– Tempête, pour ainsi dire (10°C). Entamé Jolie Blon’s Bounce de James Lee Burke. Douzième volet de la série Dave Robicheaux. Terrain connu, la Louisiane, intrigue assez ressassée – encore un vague tueur méphistophélique – mais le charme gras et indolent de Burke agit toujours.

23 décembre 2024.– Du vent, du vent (7°C). Forme toujours paralympique, inspiration létale.

Burke écrit peu ou prou toujours le même livre, ce qui est intéressant chez lui, c’est la variation autour d’un thème, un peu à l’image de ce que font les jazzmen. On peut y trouver une forme d’intérêt et parfois peut-être quelque chose comme de l’ennui.

Rien (ou presque) : Noël, merveilleux quand on a six ans, sinistre quand on a soixante ans. Les cadeaux sont comme le fil du temps, à l’usure ils se transforment en désillusion.

24 décembre 2024.– Beau temps froid (5°C). Journée pré-agape assez vaporeuse. Toujours dans Jolie Blon’s Bounce de Burke. Trop de surplus littéraire, pas assez de travail sur l’intrigue. Ennui relatif, car le manque d’efficacité narrative n’est pas vraiment contrebalancé par de vrais « bonheurs d’écriture » (la traduction est-elle efficiente ?). Reste quelques passages sur la nourriture cajun et le blues, ce qui pourrait faire un livre, mais ce serait alors un autre livre, un livre désengagé des obligations de la fiction.

Acquis les Œuvres de Félix Fénéon dans la Blanche de Gallimard (de façon dématérialisée, le volume palpable étant hors de prix). En introduction : F. F. ou le Critique, texte fameux de Paulhan.

27 décembre 2024.– Brume glacée suivie d’un beau temps réfrigéré puis, bien vite, la nuit (-2°C). Lever 4 h 50, labeur, sieste… Un chapitre de Burke lu entre deux phases de narcolepsie, trois de F. F. et la critique de l’ami Paulhan, ces lignes qui pourraient vous donner l’idée de ce dont il est question : « Mais il est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à tous les poètes de son temps ; défend dès 1884 Verlaine et Huysmans, Charles Cros et Moréas, Marcel Schwob et Jarry, Laforgue, et par-dessus tous Mallarmé. Découvre un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle à La Revue blanche, qu’il dirige de 1895 à 1903 – oui, de 1895 à 1903 –, André Gide et Marcel Proust, Apollinaire et Claudel, Jules Renard et Péguy, Bonnard, Vuillard, Debussy, Roussel, Matisse. Comme à La Sirène en 1919, Crommelynck, Joyce, Synge et Max Jacob. L’homme heureux ! Il est à la rencontre de deux siècles. Il sait retenir de l’ancien, Nerval et Lautréamont, Charles Cros et Rimbaud. Il introduit au nouveau Gide, Proust, Claudel, Valéry, qui apparaissent. Nous n’avons peut-être eu en cent ans qu’un critique, et c’est Félix Fénéon. »

28 décembre 2024.– Soleil glacé (0°C). Motivation en berne, je n’agite plus mes petits drapeaux. Fini le Burke dans un halo d’ennui assez pénétrant. Il faut dire que l’intrigue n’est jamais vraiment sauvée par l’heureuse appartenance louisianaise de l’auteur. Non, rien de sautillant, et je me demande si ledit auteur fera évoluer son petit barnum policier par la suite, car au bout de douze volumes une certaine monotonie tend à poindre tel un coucou helvétique. Autrement, toujours un peu avec Paulhan, les bombinettes et la barbiche de Fénéon. C’est assez distrayant et presque plus que le bayou par temps chaud.

30 décembre 2024.– Froideur (-1°C). Malade ou presque, quelques problèmes de tuyauterie. Paulhan et Fénéon… Qu’est-ce que la critique ? La critique, c’est souvent simplement choisir. Choisir Rimbaud plutôt que Raoul Ponchon, par exemple…

31 décembre 2024.– Brume et frimas (0°C). Picoré dans les chroniques de Bauër, dans les textes critiques de Fénéon, dans le journal de Delvaille. Bauër parle des forêts qui poussent sur la tête des Beatles, Fénéon arpente les régions coccygiennes de Degas, Delvaille fait un voyage dans le Grand Nord, au-delà du cercle arctique ; dans son bateau, il lit Fénéon. Décidément, tout est dans tout. Sinon, voilà mon top cinéma pour cette année 24, gageons que l’année 25 sera du même tonneau :

Sherlock Junior – Buster Keaton
Le Dernier des hommes – Friedrich Wilhelm Murnau
Secrets – Frank Borzage
Le Voleur de Bagdad – Raoul Walsh
Les Rapaces – Erich von Stroheim
Les Nibelungen : la mort de Siegfried – Fritz Lang
Le Cheval de fer – John Ford
La Légende de Gösta Berling – Mauritz Stiller
Ciné-œil, la Vie à l’improviste – Dziga Vertov
Larmes de clown – Victor Sjöström


To be continued.

vendredi 21 novembre 2025

Psychogeographie indoor (152)

 


« J’aurais pu écrire toute la nuit et le jour et la nuit, et enfin m’envoler. »

19 octobre 2024.– Quasi beau temps dans le genre à quoi bon (18°C). Problème de santé depuis une semaine, je ne m'étendrai pas… Qu'est-ce que l'élégance ? L'élégance, c'est Jean-Pierre Montal et son bref roman La face nord. L'élégance, parce qu'une histoire qui tourne autour de Charles Boyer et Irene Dunne, de Deborah Kerr et de Cary Grant, en somme une histoire qui tourne autour des deux Elle et Lui, ne saurait être que potentiellement élégante. L'élégance, aussi parce que l'histoire d'amour particulière racontée par Jean-Pierre Montal ne vire jamais au graveleux, aux lourdeurs quantifiables. L'élégance parce qu'il sait se laisser bouleverser par une nuque à la peau un peu flétrie. L'élégance parce que l'amour pince et la vie aussi. L'élégance et une certaine finesse de touche, quelque chose d'un peu sec et de structuré qui n'empêche jamais l'élan des émotions. Quand tout cela se frôle et prend forme aussi bien, on peut dire que la réussite n'est pas loin. Enchaîné avec Échec et mat au paradis de Sébastien Lapaque. La rencontre improbable de Stefan Zweig et Georges Bernanos au Brésil. Une exofiction de plus ? Peut-être. En attendant, Lapaque connaît très bien les trois sujets : Zweig, Bernanos et le Brésil.

20 octobre 2024.– Beau temps un peu indian summer, mais le soleil est dores et déjà trop bas (19°C). Lapaque. La partie réelle, historique est intéressante et bien documentée, ce qui est inventé : les dialogues entre Zweig et Bernanos sonnent faux.

Quelques pages de Montaigne tournant autour des bestioles : « Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d’un Elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere, en print un dueil si extreme, qu’il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir. »

21 octobre 2024.– Vague de beau temps (21°C). Toujours des soucis de santé, comme on dit… Un peu avancé dans l'affaire brésilienne de Lapaque. Ce n'est pas mal, sans plus. Mort de Christine Boisson. Souvenirs d’Identification d'une femme, d’Extérieur nuit. Ses plus beaux films, où elle transportait une sorte de singularité androgyne pas si courante.

22 octobre 2024.– Pluie fine (15°C). Fini Échec et mat au paradis de Lapaque. Refus de la fiction, mais ça ne transcende rien. Pas de vraie forme, mais seulement une suite d'informations sur Zweig et Bernanos au Brésil qui, empilées les unes sur les autres, n'échafaudent pas grand-chose et certainement pas le petit autel littéraire que Lapaque visait. C'est dommage, il y avait de la matière, mais c'est assez raté.

24 octobre 2024.– Temps doux et variable (29°C). Labeur. Le corps se repose, l'ombre dévoile ce que le jour oublie.

26 octobre 2024.– Ciel couvert, pluie faible (17°C). Hier soir, vie sociale, rien bu, ce qui ne favorise pas les interactions… Lectures. Élisa de Jacques Chauviré. Moins de quatre-vingts pages et rien à redire, c’est magnifique. Un mouflet de six ans tombe amoureux de sa nourrice. Son corps chaud, la bise du soir, ses seins qu’il voudrait effleurer. À cet âge, on est souvent amoureux, pincé intuitivement ; ce sont des sentiments que l’on peut trimballer toute une vie. Chauviré est délicat, doux sans être jamais doucereux. Les dernières pages, sorte de pied de nez bouleversant, sont dignes de Tchekhov (autre grand médecin compatissant). Perdu pour la France de Patrick Eudeline. Livre de souvenirs qui fait parfaitement le boulot. La jeunesse dudit Eudeline : Saint-Stanislas et le scoutisme, les années 60 qui avancent au rythme des cheveux qui poussent, le rock comme illumination claudélienne, le punk, un premier fixe avec Tina Aumont. Tout cela est raconté, et même canalisé – on aurait pu craindre un certain laisser-aller –, de façon tout à fait concluante. Eudeline reste l’un de nos dandys préférés, et on en redemanderait presque.

27 octobre 2024.– Ciel changeant (19°C). Syd et Nancy, le trou des Halles, les grammes d’héroïne, l'Open Market et le Rose Bonbon, une veillée de Noël en amoureux à Zermatt, la quiétude bourgeoise et la clochardisation. Le livre d’Eudeline fourmille d’anecdotes croquignolettes, mais il les dépasse le plus souvent. Disons qu’il fait surtout avec une certaine nostalgie ; constate un monde englouti, mais jamais dans l’aigreur recuite ou le ressentiment ricanant. Non, nous sommes dans quelque chose d’émouvant, de touchant.

28 octobre 2024.– Beau temps doux (22°C). Forme physique toujours aléatoire. Néanmoins, pratiqué une dizaine de kilomètres de dérive pédestre. Chemin faisant, commencé Les Enchanteurs, le nouvel opus de l'affreux James Ellroy. Freddy Otash, le deus ex machina qu’il a choisi et plus ou moins réinventé depuis deux ou trois livres, pourrait lasser le lecteur – rien du Grand Nulle Part ou du Dahlia Noir – on sent bien qu’Ellroy a déjà presque tout dit, mais au bout d'une vingtaine de pages tournant autour du cadavre de Marilyn, je dois bien dire qu’un certain charme vénéneux opère. Un goût de sucrerie sardonique aussi. Comme l'affaire fait tout de même pas loin de six cents pages, le risque de se voir gâter l'âme et les dents est grand.

De retour dans mon petit intérieur, j'ouvre les pensées de Montaigne et tombe sur ceci : « L'ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n'est pas une entière ignorance : pour l'être, il faut qu'elle s'ignore soi-même. » Rien de commun avec Ellroy, Kenneth Anger ou les flacons de seconal de Marilyn… Néanmoins, vous avez deux heures.

30 octobre 2024.– Le ciel se couvre (14°C). Labeur et rien d'autre. Ah si, quelques drôleries de Chevillard. Son Autofictif n’est toujours pas si mal que ça.

31 octobre 2024.– Brume (14°C). Labeur. Soulevé plus de mille babioles électroniques fabriquées en Chine. Rien de bien passionnant. Back home, joué avec la petite félidé de la voisine, puis entamé une large sieste réparatrice. À mon réveil, picoré à l'alternat entre les Cahiers de Cioran et la correspondance de Flaubert. Je constate que ces deux-là n'auront jamais subi les affres du salariat. C’était toujours ça de pris sur le pire.

1er novembre 2024.– Les brumes matinales levées, un beau temps pas forcément de saison (17°C). La forme revient, je vais un peu mieux, avec moins de douleurs cervicales notamment. Cela me permet de lever la tête vers le ciel et de la baisser vers mes pieds en alternance, ce qui, il faut le dire, me confère des airs de grand pinson lymphatique. Ce matin, courte randonnée pédestre. Quelques bancs publics invitaient à la lecture en plein air, mais ils se sont vite retrouvés trop ombreux. Malgré tout, poursuivi mes aventures lectorales avec le nouveau pavé de James Ellroy, il m'a rapidement rendu tanguant, un peu nauséeux et sur mon quant-à-moi. Rien de plus normal puisque ce tas de pages évoque Marseille après une grève des poubelles. En chemin, récupéré Connemara de Nicolas Mathieu dans une boîte à livres. C’est probablement ce que la littérature peut offrir de pire en mieux, mais n'ayant jamais lu une ligne de l'auteur en question, j’exorcise sans doute tel un diacre tatillon… De retour dans mon petit intérieur, enchaîné avec quelques chevillarderies autofictives ; il y a pire.

2 novembre 2024.– Brumes tenaces (11°C). Ellroy recycle son univers et ses thèmes ad nauseam, tandis que ses phrases tournent et assomment avec la régularité systolique de petits coups de taser. Cela pourrait être fascinant, comme un jazzman free et strident revenant sans cesse sur le même motif, mais c’est seulement un peu fatiguant, et bien plus souvent ennuyeux qu'autre chose. Par ailleurs, il ne laisse aucune chance à ses personnages, n'en sauve aucun et verse dans une sorte de ricanement surplombant qui ne fait rien pour relever l'ensemble. Il me reste trois cents pages à lire ; j'espère qu'elles seront d'un autre tonneau. J'ai des doutes.

3 novembre 2024.– Les brumes levées, du soleil entre 13 h et 17 h. Courte « fenêtre », la nuit tombant bien vite en cette saison (15°C). Chez Ellroy, les détails se répètent, partent dans un sens pour mieux revenir dans l'autre et se répéter encore, formant par force d'accumulation une sorte de ritournelle, un peu tordue, un peu malsaine. C'est peut-être la qualité de l'ensemble, cette musique-là. Le reste – l'histoire, la perversité de Marilyn, les jeux de baise, les mordeurs psychopathes – n'est peut-être qu'un prétexte (en latin, le praetextus, c'est ce qui borde, orne).

4 novembre 2024.– Deux heures de beau temps entre le lever des brumes et le coucher du soleil, c’est peu, mais c’est toujours ça de pris (14°C). Au-delà du glutineux et des phrases-mitraillettes, Ellroy assemble finalement assez bien son puzzle, ce prétexte que j’évoquais hier, qui devient a large picture bigger than life.

La nuit tombant trop tôt et mon inspiration frôlant le létal, vous me pardonnerez ces quelques faibles considérations.

5 novembre 2024.– Soleil et brouillard (6°C→17°C). Miracle, rédemption : la fin de ses Enchanteurs approchant, Ellroy lève son museau canin de la fange et sauve un personnage ! Mieux, il en sauve plusieurs ! Son histoire s'élève alors au-dessus du nauséeux, et on se demande si ce n'est pas mieux ainsi. Tout étant dans tout, lors de ma courte randonnée post-digestive (environ six kilomètres), cet après-midi j’ai récupéré La pesanteur et la grâce de Simone Weil dans une boîte à livres. L’ouvrant au hasard, je tombe sur ceci : « La grâce, c'est la loi du mouvement descendant. S'abaisser, c'est monter à l'égard de la pesanteur morale. La pesanteur morale nous fait tomber vers le haut. »

Cette nuit, élections américaines. Quel que soit le résultat, le pire est à craindre.

7 novembre 2024.– Bruine (13°C). Labeur. Élan vital embourbé, je regarde le plafond. Nothing else.

8 novembre 2024.– Vague beau temps (16°C). Encore une journée gâchée par le labeur. Quelques notes autofictives de Chevillard oscillant entre le très bien et le moyen. Entamé la monumentale biographie de Kafka par Reiner Stach. Lire Saint-Nazaire de Patrick Deville.

9 novembre 2024.– Ciel à moitié nuageux (16°C). La nuit tombant si tôt en cette saison, guère de velléités extérieures. Je me contente de mon canapé, d’un plaid et du ronronnement des quelques chats qui veulent bien me rendre visite. Lectures : Deville, Saint-Nazaire. Ouvrage distinct du vaste projet Abracadabra (voir mes livraisons précédentes), mais qui reprend l’essentiel de ses principes. Soit une suite de récits composites, de digressions moussant autour d’un lieu, d’un pays, voire d’un continent tout entier et de son histoire. Ici, Deville se contente de Saint-Nazaire et de ses environs, région qu’il connaît assez bien puisqu’il y est né un jour de 1957. Point de grandes aventures, d’exotisme extraterritorial, mais plutôt quelques courtes dérives au milieu des chantiers navals, sur le pont de Saint-Nazaire dont il se souvient de la construction et de ses premiers piliers qu’il vit émerger des eaux avec une force surnaturelle. Il y a aussi les paquebots et leur destin : le Normandie et sa destruction, le France et son démembrement, l’accident du Queen Mary II. Comme tout est appelé à être détruit, il y a aussi la destruction de Saint-Nazaire par les bombes alliées et de sourds échos avec l’Ukraine et les temps qui nous occupent. Il y a donc tout ça : l’histoire, la destruction, l’amour des superstructures architecturales, et il y a le MEET, cette institution pour les écrivains en résidence dans laquelle Deville s’implique. Cela nous donne à lire quelques beaux portraits d’écrivains. Saint-Nazaire est un lieu d’où l’on part, mais où l’on peut arriver, séjourner, ne serait-ce qu’un temps. Lu le préambule du Kafka de Stach. Premier constat ; Kafka aurait raté sa vie tout en réussissant son œuvre à l’insu de son plein gré.

10 novembre 2024.– Entre le lever tardif du soleil et son coucher précoce, vague impression de beau temps (12°C). Sur la fin de son Saint-Nazaire, Deville est rattrapé par les ailleurs. Le voilà embarqué sur un paquebot, voguant vers l'extrême-orient. Que voulez-vous, on ne se refait pas. Ce faisant, il explique aussi le projet Abracadabra à ses lecteurs (douze livres racontant l'histoire du monde de 1860 à nos jours), il faut savoir les prendre par la main.

Stach : Kafka-bio. La condition de Kafka, son engagement acharné dans l'écriture, cette tâche obscure et nécessaire, qui l'opprime pour mieux le dépasser. L'injonction intérieure, presque mystique, qui le pousse à écrire sans relâche malgré le côté vain et accablant de l'entreprise. Sensation paradoxale où le travail littéraire est à la fois un refuge et une source d'angoisse. Évidemment, quand tout vire à une sorte d'impératif, de rituel sacré, tout devient compliqué : la vie, surtout…

Entamé le second tome du Journal de Bernard Delvaille (déjà lu le premier et le troisième). Il couvre les années 1963 à 1977. La quarantaine d'un type qui laisse derrière lui les états d'âme juvéniles et cherche une sorte de plénitude, physique, sexuelle, intellectuelle. La trouvera-t-il ?

11 novembre 2024.– Grande avancée hivernale (7°C). Kafka-bio. Kafka, célibataire tragique, condamné à regarder sa chambre vide depuis l'angle de son lit pendant de longues semaines. Condamné à toujours dire au revoir devant la porte de son immeuble, à ne jamais monter les escaliers « coude à coude » avec quiconque. Condamné à se « frapper le front du plat de la main »… Le célibat n'est pour lui qu'une adaptation forcée, où il finit par imiter certaines figures solitaires rencontrées dans l'enfance. C'est un « état » qui cristallise des regrets auxquels il s'accroche avec la conscience aiguë de celui qui sait parfaitement ce qui lui manque… Reste à savoir ce que serait Kafka sans le célibat et son corollaire, la solitude, cette masse « épaisse, sombre et compacte ». (Plus prosaïquement, le travail de Stach est formidable, ultra-documenté et, de surcroît, il écrit bien.) Par ailleurs, lu quelques pages de Delvaille. Déjà ce ton, ces garçons rencontrés au débotté avec une délicatesse certaine (nous ne sommes pas dans le journal non expurgé de Julien Green), ce goût pour la pluie et les néons, pour la musique de Chopin…

13 novembre 2024.– Météo résolument de saison, nous y sommes (4°C). Renouvelé mon matériel informatique — ordinateur, écran — qui, comme moi, commençait à dater. Immanquablement, ce sont des choses qui prennent beaucoup de temps sur les activités sérieuses : la lecture, la sieste et le jeu avec les chats du voisinage. Néanmoins…

I. Kafka et la sexualité, toute une histoire : il se plaît à compliquer les choses, à les rendre conflictuelles, à ne pas pouvoir séparer ses élans affectifs, ses tendances tendres, des aspects plus physiques et purement sexuels. Ainsi perçoit-il chaque relation charnelle comme une sorte d’interaction humaine complète où il ne saurait être question de dissoudre l’affect dans la chair. Évidemment, lorsqu’il fréquente assidûment des prostituées, lorsqu’il voit en elles autre chose qu’un simple exutoire de désir, tout devient excessivement compliqué. Et ne parlons pas de ses nombreuses fiançailles, d’un éventuel mariage… Rien d’étonnant alors à le voir saisi par une somme de tourments existentiels bien plus replète que celle de la majorité de ses contemporains, qui, eux, privilégient un sexe « hygiénique ». Rien d’étonnant aussi à ce qu’il veuille alors passer parfois par la fenêtre…

II. Kafka et la manie épistolaire. Il utilise sa correspondance comme un autre journal intime, cherchant à structurer et charpenter ses pensées. C’est un moyen d’introspection et de construction de lui-même. Un substrat qui laisse des traces, à l’opposé du téléphone naissant. Reste que ses lettres sont souvent des soliloques qui tournent à la solitude et à l’incompréhension, car le destinataire, finalement, y est très peu présent.

D’autre part, ceci dans le journal de Delvaille : « De deux choses l’une : ou bien l’on explique et l’on décrit les circonstances de ce que l’on écrit dans un journal, ou bien l’on passe outre, et l’on se contente de noter des impressions, mais alors elles paraissent amputées et, plus tard, risquent, ainsi sans attaches, de ne plus rien représenter. » Décidément, tout est compliqué pour ceux qui parlent d’eux-mêmes.

14 novembre 2024.– Beau temps hivernal (4°C). Encore malade. Reins, colique néphrétique, diverticulite ? Rien pour moi.

Entre 12 h 30 et 12 h 35, le speaker de France Culture, toujours aussi désabusé, aura prononcé la locution nominale « extrême droite » dix fois. Faut-il en déduire que le pire est en route ?

Reiner Stach. Kafka et l'échec. Les difficultés croissantes qu'il rencontre en travaillant sur des textes longs virent à l'épuisement progressif de son réservoir d'imagination et à la raréfaction d'éléments « adaptés » à son écriture. Au fil du temps, cet épuisement se traduit par des répétitions, des digressions, et une fragmentation de l'écriture, où des bouts isolés deviennent autonomes et se détachent du récit principal. La densité narrative diminue, et l'action perd en mécanique, jusqu'à ce que le flux narratif s'affaiblisse, ne laissant plus passer que de minces filets d'histoire derrière une sorte de « bruine ». Kafka est conscient de tous ces risques dès le début de l'écriture d'Amerika et il est certainement lucide face aux obstacles qui affectent sa machine interne et sa capacité à mener à terme de grandes œuvres (cf. Le Château).

15 novembre 2024.– Ciel voilé (8°C). Matin. Guère d’attrait pour l’extérieur. Rien visité d’autre que la pharmacie située à moins de deux cents mètres de mon canapé, sur lequel j’ai avancé cahin-caha dans l’ascension du Kafka de Reiner Stach tout en restant quasi immobile, ce qui relève du petit tour de force. Bon, mon ton badin me trahit un peu, car cette montagne éditoriale demande un certain investissement. Il faut avoir du temps devant soi pour l’appréhender vraiment. Ne pas travailler, être malade ou avoir quelques congés me semble presque indispensable. Quant aux affres du labeur ou aux distractions de l’extérieur, n’en parlons pas : ces deux choses sont totalement incompatibles avec une telle lecture.

Dans les pages que je viens de lire, Stach abordait le supposé désintérêt de Kafka pour la politique. Bien évidemment, tout est plus compliqué qu’il n’y paraît de prime abord. Pour Stach, il est difficile de savoir si l’indifférence de Kafka était délibérée, relevant d’une forme de retrait volontaire, ou plus simplement d’une incapacité à intégrer les grandes affaires du monde dans son univers personnel, déjà saturé par une somme d’angoisse non négligeable. Il se demande si cette distance apparente n’était pas, en définitive, la preuve que pour Kafka, ce qui comptait avant tout, c’était ce qui transcendait les réalités politiques. En somme, ce bon vieil « universel ». Ainsi, l’absence directe des grands événements historiques dans ses écrits personnels — le fameux « L'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine. » — pourrait être vue non pas comme une preuve de désinvolture, mais plutôt comme une tentative de concentrer toute son attention sur une dissection, une introspection implacable de l’âme humaine face à une société qui, à ses yeux, se déshumanise de plus en plus.

Après-midi. Kafka et la « création » littéraire. Pour lui, la première idée d’un texte naît d’un état proche du rêve. Tout se complique lorsqu’il faut travailler dans un artisanat conscient, fait de technique et de calcul. Il y voit une rupture avec la jouissance initiale, une concession et un exercice de rigueur. C’est certainement pourquoi il éprouve tant de difficulté à vouloir allonger et prolonger ses récits. Entre le moment du rêve initial et la nécessaire irruption du côté fabriqué de l’affaire, ce n’est pas le manque d’idées qui le freine, mais plutôt son incapacité à trouver des « constructions » bien à même de montrer l’intensité et la cohérence de son texte tout en conservant la fraîcheur de l’idée originelle. Comme il cherche aussi une sorte de perfection formelle — chez lui, rien ne tombe jamais au hasard, pas plus les couleurs que les gestes — tout devient encore plus embarrassant, compliqué, harassant et difficilement réalisable sur la longueur d'un récit sans revenir sans cesse sur le métier.

Mort de Shel Talmy, producteur des Kinks, Easybeats et autres Who. Tout s’en va. Et les sixties, aussi.

16 novembre 2024.– Vagues soleillées (6°C). Tenté une sortie vers les extérieurs. Résultat : mes bancs de lecture habituels étaient quasiment tous à l’ombre, ou alors seulement pincés par un soleil bas et faiblard. Expérience assez peu concluante. En cette saison, mon canapé m’a tout l’air d’être le lieu idéal pour poursuivre mes promenades lectorales. C’est donc allongé mollement sur celui-ci que j’ai poursuivi la bio-Stach-Kafka. Livre qui, il faut en convenir, se révèle tout à fait épatant. C’est certainement une biographie, mais c’est aussi bien plus que cela. Un livre d’histoire, un essai de littérature comparée et même parfois — allons‑y — un roman qui tait son genre.

Aujourd’hui, Stach parlait du travail de bureau chez l’ami Kafka. Contrairement à une idée reçue, ce travail-là n’était pas pour lui un puits d’aliénation. Il l’aimait presque et, en tout cas, s’y révélait totalement compétent. Disons qu’il l’utilisait plutôt comme une source, parmi d’autres, dans laquelle il puisait une partie de son inspiration. Une source et une sorte de prisme lui permettant de mieux percevoir l’absurdité ontologique propre à la société moderne : « Si nous ne possédions rien d’autre que ces notes, nous en saurions tout aussi peu sur les activités professionnelles de Kafka que sur celles de ses éminents collègues, les employés de bureau Italo Svevo, Constantin Cavafy et Fernando Pessoa. Kafka était tout sauf une victime de la bureaucratie. »

17 novembre 2024.– Brouillard (8°C). Lisant Reiner Stach, je pense aux rapports entre Kafka et Walser. On considère que le second aura été influencé par le premier ; on a peut-être tort — « on » se trompe souvent. Ce n’est pas si tangible que ça, et c’est même peut-être l’inverse. Walser est apparu plus tôt sur la scène littéraire, et il est bien possible que ce soit lui qui ait influencé le primo Kafka (celui de Contemplation). S’agissant des passerelles entre les deux, c’est certainement leur postérité qui trouble le jugement de ceux qui sont censés savoir. La gloire posthume qui fit de Kafka un influenceur en chef pour toute la seconde moitié du XXᵉ siècle, et la mort de Walser sous la neige, un soir de Noël, qui le fit basculer du côté du culte tragique, alors que chez lui tout est bien plus doux et compliqué à la fois.

Il y a certainement quelques teintes communes entre les deux, un climat intellectuel partagé, un même goût pour l’ironie, mais leurs caractères respectifs me semblent assez distincts. Walser est plus léger, parfois badin, naïf et plein d’un humour qu’il faut éplucher. Kafka est plus paraboliste, plus lourd et trituré par l’angoisse. (Ce sont là certainement quelques banalités, mais il est parfois utile de les rappeler.)

En parlant d’influence, Kafka cherchait à suivre les pas de Kleist, Kierkegaard, Flaubert ou Dostoïevski, qu’il considérait comme des parents spirituels. Il voyait en eux des figures qui, tout comme lui, couplaient leur existence au système sanguin de l’Histoire. Walser est assez loin de tout ça. Disons qu’il était ailleurs.

18 novembre 2024.– Brouillard, toujours (9°C). Cédant aux sirènes du consumérisme le plus échevelé qui soit, j’ai acquis une friteuse sans huile pour la somme rondelette de 19,99 €. Il faut savoir faire des choix dans la vie, investir pour le futur, s’engager tête baissée. Je n’ai pas encore utilisé ce nouvel appareil, mais cela ne saurait tarder. En attendant, je barbote toujours sur la replète biographie de Kafka par Reiner Stach. Dans les quelques pages que j’ai lues cet après-midi, il n’était pas vraiment question de petit électroménager d’extraction chinoise, mais plutôt de l’ascétisme chez l’ami Franz. Figurez-vous que ce dernier, malgré un certain manque de volonté qu'il se reprochait parfois, avait adopté une discipline de vie stricte dès ses années de formation. Très jeune, il avait déjà renoncé à divers conforts : pas de chauffage, de viande, d’alcool ni de médicaments (on l’imagine mal manger des frites). Il suivait un régime alimentaire strict à base de fruits et de noix, pratiquait une mastication minutieuse, et faisait de longues marches lorsqu’il ne sautillait pas au gymnase ou à la piscine. Loin du fitness des temps modernes qui nous entourent, ces différentes pratiques lui permettaient de mieux se déplacer intérieurement, tout en renforçant la capacité — ou l’illusion — qu’il avait de contrôler son propre corps. Ce faisant, il rejetait aussi les interventions extérieures, les médecins et autres spécialistes. Ce qu’il cherchait, c’était une vie simple et sobre, une vie minimaliste, que son entourage moquait, alors que pour lui, c’était une forme de sobriété cruciale, volant bien plus haut qu’une austérité purement pataude. Bref, ce qu’il souhaitait surtout, c’était « maigrir dans tous les sens du terme ».

On l’aura compris, malgré les trucs et bidules qu’il pratiquait pour mieux se trouver, Kafka était un peu toqué. Ses angoisses d’hypersensible, ses sautes d’humeur incontrôlables, ses fantasmes et ses rêves envahissants, même à l’état de veille, tout cela était difficile à partager avec autrui. Alors, gardant son intensité psychique en lui, isolé magnifique, il se révélait un parfait employé de bureau : professionnel, concis et surtout très efficace.

19 novembre 2024.– Temps sinistre (8°C). Toujours vaguement malade, guère d’humeur. Reste Kafka, toujours : là où la modernité cherche à maximiser le plaisir avec le minimum de contraintes, Kafka s'efforce de minimiser le plaisir pour maximiser sa maîtrise de soi. Au-delà de la fabrique, du bureau et des bons camarades, ce qui fait que Kafka ne passe pas par la fenêtre, c'est la littérature : une fatalité dont il ne peut se détourner, une fatalité et une sorte de théologie négative qu’il substitue à la foi religieuse et qui le sauve.

23 novembre 2024.– Beau temps froid suivi d’un retour d’une certaine douceur accompagnée de nuages (-2°C → 9°C). Abandonné la bio de Kafka depuis trois jours (le labeur). Un peu de mal à vouloir y entrer à nouveau. Je suis tout de même parvenu à mes fins en retrouvant l’ami Franz au sommet d’une montagne. Lorsqu’il gravit une montagne, voyez-vous, une fois le sommet atteint, il se dérobe sous le poids du doute et de l’aspiration à l’absolu. J’ai envie de dire : moi aussi. « Vu de la littérature mon destin est très simple. Mon sens de la représentation de ma vie intérieure onirique a repoussé tout le reste dans l’accessoire et ce reste s’est atrophié d’une façon effrayante et n’en finit pas de s’atrophier. Rien d’autre ne pourra jamais me satisfaire. Mais la force dont je dispose pour cette représentation est totalement imprévisible, peut-être a-t-elle déjà disparu à jamais, peut-être me reviendra-t-elle tout de même encore une fois, les circonstances de ma vie ne lui sont certes pas favorables. C’est ainsi que je vacille, je m’élance sans arrêt au sommet de la montagne, mais à peine si je peux un instant me maintenir en haut. D’autres vacillent eux aussi, mais dans des régions basses, avec de plus grandes forces ; menacent-ils de tomber, le parent les rattrape qui marche auprès d’eux dans ce but. Mais moi je vacille là-haut, ce n’est pas la mort hélas, ce sont les éternels tourments du mourir. »

24 novembre 2024.– Le vent souffle, les nuages tombent, la température enfle. En l’occurrence, le mieux est l’allié du pire (15°C). Hier soir, vie sociale. Bu raisonnablement. Un peu d’ennui malgré tout. Ce matin, fini le premier tome de la bio de Kafka de Stach. C’est bien la somme monumentale annoncée. Travail irréprochable en tous points, un modèle. Il me reste les deux autres tomes à lire. Je ne vais pas les attaquer dans la foulée. Il faut que les neuf cents premières pages décantent. En attendant, je suis retourné dans le journal Delvaille. Il voyage beaucoup : Dublin, Barcelone, Nantes, Londres, Copenhague… en moins de trois mois. Rencontre des écrivains, frôle des garçons, et parfois fait plus que les frôler. Chez lui, tout est toujours délicat et frémissant, plein de goût et jamais saisi par la moindre graisse. En somme, c’est un type civilisé. Oserais-je dire que ce genre de caractère se rencontre de moins en moins ?

To be continued.