vendredi 27 mai 2022

Psychogeographie indoor (116)

 

« L’homme se dépeint par quelques mots qu’il laisse échapper. Dès qu’il fait une phrase entière, il ment. » (Jules Renard)


1.


14 décembre 2021.- Nuages transis (3°C). Une journée sans lecture est toujours une journée concédée à la barbarie. C’est pourquoi malgré tout il me faut lire quotidiennement. Tenez aujourd’hui, pas grand-chose, une histoire sinistre de Thomas Bernhard et une chronique de Bernard Frank. Dans son histoire le primesautier Bernhard invente un Italien des bords du Lac de Garde qui aura vécu les douze dernières années de sa vie avec un mannequin de cire. Dans sa chronique qui caresse Simenon dans le sens du poil, Frank constate que les Maigret coulent tout seuls, qu’ils se laissent lire sans le moindre effort un peu comme on regarde un train qui passe « Un Maigret… Ce n’est pas de l’écriture, c’est de la lecture automatique ». Dans la même chronique, un peu plus tôt, Frank nous donne l’envie de lire Louis Brauquier et son chef-d'œuvre Je connais des îles lointaines. Frank est un excellent donneur d’envie, il ne concède rien à la barbarie.

15 décembre 2021.- Froideur (2°C). Petit matin passé en la compagnie de quelques palettes de cafetières, de sèche-cheveux, de grilles pains, de fers à friser, de fers à défriser, de cuiseurs à œufs (ça existe vraiment), de trottinettes électriques, de transistors (ça existe encore), d'enceintes Bluetooth, de gaufriers, de téléviseurs de toutes tailles, d'Iphones 12 ou 13, d'overboard, d'imprimantes, de tondeuses pour poils de nez, de drones... j'en passe et des meilleurs. Vivement la retraite. Cet après-midi, après tout ça, une chronique amusante de Bernard Frank que dézingue Le Figaro littéraire et Jean-Marie Rouart avec son « nœud de phrases molles en matière synthétique ». Rien d'autre.

16 décembre 2021.- Brumes tenaces (3°C). La nuit tombée bien vite j'ouvre le Journal Inutile de Morand. Pour rester ton sur ton le crépusculaire est de mise. Le vieil animal constate qu'après ses 80 ans c'est une chute irrémédiable. Il boite à droite (à droite évidemment), ses jambes s'arquent, son ventre le quitte, une éventration d'un côté, une hernie de l'autre, des genoux arthritiques. Bref, voilà autant d'ennuis avec un « squelette qu'il faudra bientôt brûler ». J’enchaîne avec Bernhard et son Immitateur, le saumâtre est de mise, on rigole en biais. Tenez, prenez cette petite histoire comme exemple : « À Atzbach, une femme a été battue à mort par son mari, parce que, dans l’incendie de leur maison, elle avait sauvé, en plus d’elle-même, l’un des deux enfants, mais, à son avis à lui, pas le bon. Elle n’avait pas sauvé le fils de huit ans, pour lequel il avait de grands projets, mais la fille, que l’homme n’aimait pas. Quand, au tribunal cantonal de Wels, on a demandé à l’homme quels projets il faisait pour son fils, qui a été carbonisé dans l’incendie, l’homme a répondu qu’il voulait en faire un anarchiste et un massacreur qui aurait détruit la dictature, et donc l’État ».

17 décembre 2021.- Bruine (5°C). Troisième dose, toujours ce masque, bravo la Chine ! Chez Frank (Bernard) on apprend que l'iguane fricassé possède la finesse et la saveur du poulet (on remarquera que toutes les viandes bizarres sont réputées avoir la saveur du poulet). Nothing else.

18 décembre 2021.- Grisaille marmoréenne (2°C). A / Après son Journal d’un intellectuel en chômage lu il y a quelques jours j’entame le Journal d’Allemagne de Denis de Rougemont. Publié en 1938 deux ans après son séjour comme lecteur de littérature française à l’université de Francfort ce n’est toujours pas une somme diaristique intime, mais plutôt un court état des lieux, pour ne pas dire une dissection in vivo, du régime hitlérien. On entend le tambour des SS, deux coups lents, trois coups rapprochés. Tout est au pas avec quelque chose de lugubre et joyeux à la fois (les nazis étaient des gens très positifs qui voulaient le bien de leur humanité). Les flambeaux flamboient tandis que Rougemont rencontre un peu tout le monde. Des bourgeois pour qui le nazisme est un bolchevisme déguisé, des communistes qui respectent presque des ennemis qu’ils trouvent « sincères » (rappelons que nous en 1936)… A 13h10 et au bout d’une quarantaine de pages, j’en suis là. Cet après-midi meeting du führer : « l’allure des passants s’accélère, les glandes endocriniennes sécrètent. Il serait curieux de mesurer l’augmentation du volume des affaires dans une ville qui attend son maître ».

B / Dans son Idéologie française, Bernard-Henry-Levy écrit beaucoup de bêtises tout en peignant sa belle âme. Lisant le Journal Allemand de Rougemont, il y trouve une fascination suspecte pour les jeunes hitlériens bottés nu-tête et chemise ouverte. C’est évidemment une erreur, aucune fascination. Rougemont dénonce plutôt « l’horreur sacrée » d’une nouvelle religion : « Je me croyais à un meeting de masses, à quelque manifestation politique. Mais c’est leur culte qu’ils célèbrent ! Et c’est une liturgie qui se déroule, la grande cérémonie sacrale d’une religion dont je ne suis pas, et qui m’écrase et me repousse avec bien plus de puissance même physique, que tous ces corps horriblement tendus. Je suis seul et ils sont tous ensemble. »

19 décembre 2021.- Brume (1°C). Des femmes mortes, des femmes petites et boulottes, à l’aspect de braves ménagères qui s’en vont faire une course et que l'on retrouve étripées à tous les vents. La chaleur est solide, Janvier monte des bières et des sandwiches, Maigret bourre sa pipe. Je lis Maigret tend un piège, l'un des épisodes les plus « modernes » de la série.

20 décembre 2021.- Froideur inconsidérée (-1°C). Sombre révélation mon danseur de claquettes, vous savez celui a remplacé mon voisin guitariste, n’est pas un danseur de claquettes, mais une danseuse de claquettes ! De surcroît, ce ne sont pas des claquettes qu’elle porte aux pieds, mais un genre de bottes de cowboy à bouts ferrés ! Je croyais avoir à faire à une version fantomale de Gene Kelly et me voilà donc avec un John Wayne au dessus de la tête. Enfin un John Wayne féminin... tout est possible de nos jours. Je me disais bien que ce pas-là n’avait rien d’aérien. Il va falloir que je monte m’expliquer avec ce qui est donc une voisine, m’attendra-t-elle avec un colt dans la main gauche et un lasso dans la main droite ? En attendant j’ai fini la lecture de mon Maigret qui m’a déçu en bien (déçu parce qu’il n’était pas foudroyant, en bien parce qu’il m’a tout à fait distrait), je suis ensuite retourné dans le Dictionnaire pédant de Dantzig pour qui Céline n’est qu’un « petit écrivain à éclats de génie comique » (encore une fois : « Ben voyons !.. ») puis j’ai ouvert le Piéton de Florence de l’Académicien Français Dominique Fernandez. Bien m’en a pris, c’est presque très bien. On apprend de multiples choses, on est conforté dans d’autres. Florence est une ville austère et rude qui manque de vert (je confirme). Au temps de sa splendeur, l’on s’y battait à coups de poignard. Fernandez connaît très bien son affaire, il tournicote autour de son sujet avec un plaisir communicatif. Ne boudons pas notre plaisir.

21 décembre 2021.- Nuages figés (1°C). Solstice d’hiver. Le jour est court, la nuit sera bien longue. La tristesse et le découragement brandillent sous les nappes de brume. Pour les frères Goncourt, les jours de tristesse et de découragement il faut se coucher dans la journée afin de la vivre moins longue. Pour le fameux toxicomane Henri Michaux, il ne faut jamais désespérer et juste laisser infuser davantage. Quant à Nietzsche il pense que ce qui alourdit les autres, la haine, l’amour, les nappes de brume et le solstice d’hiver allège les hommes graves et mélancoliques. Ils remontent pour un instant à leur propre surface.

23 décembre 2021.- Soleil, vague redoux (12°C). Je sens déjà tintinnabuler le sinistre son des agapes. Cioran, le 28 aout 1966 : « Humeur massacrante - état idéal pour concevoir l'extraordinaire ».

26 décembre 2021.- Ciel couvert (10°C). Journée post agapes un peu vaporeuse. Dans son Piéton de Florence, Dominique Fernandez (bicorne et épée) est moins vaporeux. Il dresse un portrait assez précis de quelques notoires extravagants locaux. Pic de la Mirandole, Dante Alighieri, Nicolas Machiavel, Jérôme Savonarole (un drôle de croquignolet que ce Savonarole). Moins notoire il ne fait pas semblant d'oublier Gian Gastone, le dernier des Médicis. Certainement le plus extravagant des extravagants Florentins. Un type qui avait décidé d'envoyer promener toutes les règles, les devoirs et pesanteurs de la vie de cour. Les manières distinguées, les préventions de l'église… Les dernières années de son règne, il ne quitte plus sont lit, fornique avec des gitons, s'enivre et se bâfre dans des draps douteux… Il devient gras et sale, opte pour le laid, le blasphématoire et l'obscène. C'est le seul prince de mauvais goût dans une ville assommée par le bon goût.

27 décembre 2021.- Ciel couvert, quasi douceur (12°C). Lu un chapitre du Piéton de Florence où Dominique Fernandez (toujours bicorne et épée) compare les David de Michel Ange et de Donatello. Au risque d’encourir une tangible vindicte populaire suivie d’inévitables « ennuis judiciaires », je penche pour le « délicat giton » de Donatello. Quant à Fernandez, il ne choisit pas, il frémit pour les deux. Par ailleurs relu Le Sonneur de Mallarmé. Voilà un court poème qui fait toujours son petit effet.


28 décembre 2021.- Averses (12°C).

Couché sur mon canapé,
je regarde le plafond,
la Tesla de mon voisin
tous feux allumés éclaire mon beau visage de brute lymphatique,
il va vider sa batterie,
cette Tesla est bien chère,
un modèle S je crois,
plus de 1oo ooo €,
alors que mon canapé est un abordable Klippan de chez Ikea,
quant à mes songes,
ils sont là.
Modiques

30 décembre 2021.- Quelque chose de printanier (14°C). Au loin une enceinte connectée martèle d’infâmes infra basses grasses et délayées. Voilà une sorte de trépan mis entre les mains d’un chirurgien fou qui s’ignore et qui ignore tout de ses victimes. Parmi celles-ci, moi, qui ne demande rien d’autre que de lire dans un semblant de quiétude. Or ce n’est pas le cas, mes murs tremblent comme des jouvencelles provinciales, mes nerfs me piquent, j’ai l’impression de manger mon propre cerveau, la ruine de tout n’est pas loin. Je concède aisément avoir déjà un peu tout Avoir quelque chose du trépané amorcé, mais là c’est le bouquet, je vais rapidement virer à la mine hagarde au regard bovin, cette enceinte connectée va finir le travail. C’est dans ces conditions pour le moins bourdonnantes, (les infra basses amplifiées sont pour le moins bourdonnantes), que j’ai achevé la lecture du Piéton de Florence. Mon jugement est certainement biaisé par les conditions lectorales, mais j’ai trouvé que la vision de la peinture florentine de l’ami Fernandez (bicorne et épée, encore) était un peu inclinée par son goût pour les formes et croupes, par les cuisses et bouclettes et même parfois par le prépuce décalotté d’une petite armée de gitons et gandins. Tout cela est certes vibrionnant, mais on peut éprouver d’autres appétences. Dans la foulée et presque dans l’élan entamé L’Année de la pensée magique de Joan Didion (qui est morte la semaine dernière). Mon maître trépaneur et ses infra basses était toujours là, mais rien à voir, rien de papillonnant, Je n’ai lu que trente pages, elles étaient impeccables. Didion raconte la mort de son mari John Gregory Dunne. Il y a de la sidération, de la lourdeur sèche, un refus de la réalité, du pathos et du tragique. C’est déjà un livre qui « pince ».



2.


31 décembre 2021.- Soleil et douceur (15°C). Pour Joan Didion le deuil est une chose impossible il peut même faire vaciller l'esprit. La réalité n'est plus qu'un espace flottant où ceux que nous aimions vont simplement revenir. C'est une façon de surmonter ce qui est pourtant irréversible : « Je me suis arrêtée sur le seuil de la pièce. Je ne pouvais pas donner le reste de ses chaussures. Je suis demeurée là un moment, puis j’ai compris pourquoi : il aurait besoin de chaussures, s’il revenait. »

2 janvier 2022.- Léger refroidissement (9°C). Ce vague journal ne représentant qu’une partie infime de ma météorologie intime je ne vous expliquerais pas pourquoi mon année ne commence pas en fanfare. Disons que l’hélicon est bouché et le tambour crevé, disons que je suis très morose. Comme tout est toujours un peu ton sur ton et que cette année semble perpétuer la tradition le livre (l’Année de la pensée magique) que je lis est très beau, magnifique voire plus, mais incontestablement morose lui aussi. Il faut dire qu‘entre le décès de son mari, les diverses maladies potentiellement fatales de sa fille, Joan Didion a de quoi être un peu morose. Pendant qu’on dissèque les cadavres, elle dissèque son deuil, il n’y a rien de vraiment sautillant dans la dissection : « Les gens qui ont récemment perdu quelqu'un ont un air particulier, que seuls peut-être ceux qui l'ont décelé sur leur propre visage peuvent reconnaître. Je l'ai remarqué sur mon visage et je le remarque à présent sur d'autres. C'est un air d'extrême vulnérabilité, une nudité, une béance. C'est l'air de quelqu'un qui sort de chez l'ophtalmologue, les yeux dilatés à la lumière du jour, ou de quelqu'un qui porte des lunettes et doit tout à coup les enlever. Ces gens qui ont perdu un proche ont l'air nus parce qu'ils se croient invisibles. »


3 janvier 2022.- Nuages (14°C).


L'âge avance,
les problèmes de pilosité aussi,
le nez et les oreilles virent à l'aléatoire broussailleux,
le muscle grand pectoral prend des airs guymarchandesques,
le dos adopte une petite armée de follicules pileux,
la testostérone s'échappe là où elle peut,
les cheveux tombent,
la prostate titille,
la nuit vient,
l'heure sonne,
les jours s'en vont,
je demeure.

4 janvier 2022.- Le vent se lève, la température baisse (10°C). Ces lignes de Loys Masson, poète oublié : « Ce qui importe est que l'ombre/Mangée par le Ciel enfin laisse s'illuminer les bois. »

Nothing else.

6 janvier 2022.- Et soudain, une averse, de la pluie, une joyeuse méchanceté. Cet air plus vif, plus clair, plus léger, un air rayé d'or (6°C). Lever 5h00. Labeur. Sieste. Trois tristes et belles pages de Joan Didion. Rien d'autre, ou presque.

7 janvier 2022.- Quelques flocons (3°C). Pour Georges Perros un journal intime gai n’est pas vraiment envisageable. L’homme se penche sur son passé immédiat « il n’attrape que des poissons de désastre ». C’est pourquoi dans ce vague journal (que vous lisez et subissez pour certains), il n’est guère question de mon intimité. Je ne voudrais pas vous assommer avec mon potentiel non sautillant.

Sortie du « nouveau » Houellebecq que j’ai chapardé dans la foulée. Autres acquisitions : Jean-Pierre Abraham – Armen, Claude Roy – Descriptions critiques I, Yves Salgues – James Dean, Joë Bousquet – La connaissance du soir.

8 janvier 2022.- Crachin douteux, vague froideur (5°C). Encore un déménagement au fond de la rue. Un joueur de cornemuse ? Dans le livre de Didion ( que je viens de finir), l’émotion n’est pas dans les mots et dans un style qui peut paraître neutre. Non l’émotion est chez le lecteur qui reste pincé par le manque de pathos, par cette sincérité sèche et non étalée. De quoi avoir le regard embué. En définitive, bon livre.

Pour la suite de mes pérégrinations lectorales, j’ai hésité entre deux ouvrages : Anéantir le « nouveau » Houellebecq ou Esquisses Havanaises de Jean-Louis Vaudoyer (membre éminent du Club des longues moustaches). Par commodité et certainement par goût du non-effort, j’ai choisi Vaudoyer. Son petit livre de voyage ne « fait » que soixante-quinze pages, soit dix fois moins que le pavé du père Michel, et je l’imagine sans peine raisonnablement confortable. Au bout de vingt-cinq pages, je ne crois pas m’être trompé. Après une traversée assez tranquille, une escale à La Corogne, une autre aux Açores, l’herbeuse mer des Sargasses derrière lui Vaudoyer débarque à La Havane. L’air des Antilles en plein d’arômes organiques. De jeunes « nègres » minces et vifs, vêtus de complets bleus et de de gants à crispin, fument de replets cigares tandis que les daiquiris sont au frais. Pour tout vous dire une certaine délicatesse thirties flotte un peu partout. Allez trouver tout cela chez Houellebecq !

9 janvier 2022.- Ciel gris pendaison, courtes averses (6°C). La Havane de Vaudoyer est loin d’être prérévolutionnaire. C’est La Havane qui s’américanise en surface, mais qui n’oublie pas ce qu’elle est vraiment. On y récite du Victor Hugo dans les fabriques de cigares (cette coutume tant vantée n’est donc pas castriste). Un Cubain à demi français, un certain M. Carpentier (oui c’est bien lui !) nous explique les origines des courtes mélopées que l’on peut entendre au coin des rues. Les Cubaines sont toutes jolies, pleines d’une ravissante souplesse de corps et d’un charme de fleur, de fruit ou de « petite bête » (j’entends d’ici-bas sonner quelques sirènes revendicatives, qu’elles se taisent !). Le Malecón est déjà là et l’on s’y promène dans la douceur des soirs… Quant à Vaudoyer, il est bien calme, toujours délicieux et élégant. Jugez par vous même : « Entre les dansóns et les tangos, les femmes retournaient aux fauteuils à bascules. Ainsi le Repos lui-même refusait-il d’être l’Immobilité », ou encore : « Promenons-nous – Voici les petits trottoirs, chiches et périlleux, dont aux îles comme en Europe, la prudente voirie, dans toute ville ancienne, agrémente de vieilles rues qui, jadis, s’en passaient bien. Il ne s’agit pas de flâner, de stationner… »

10 janvier 2022.- Ciel dégagé (4°C). Grosse fatigue. Le virus et son nouveau variant, le déjà fameux Omicron ? Rien lu.



3.


11 janvier 2022.- Nuages et froideur (4°C). Lever, petit déjeuner, labeur, déjeuner, labeur, sieste, dîner, coucher. Ce rythme métronomique et immuable me donne des airs d’homme-machine neurasthénique. Comme tout est dans tout j’apprends (par ses Cahiers) que le 2 septembre 1966 Emil Cioran reprend ses promenades de nuit autour du Luxembourg. Le voilà redevenu automate. Est-il neurasthénique ?

12 janvier 2022.- Les frimas sont là (-1°C). Ayant travaillé une grande partie de la journée par une température quasi polaire, je suis encore un peu congelé. Seules mes oreilles sont toutes chaudes et j'ai tout de l'esquimau morose. Pas lu grand-chose. Comme mon cogito était aussi congelé que le reste, je me suis contenté de picorer dans le Tractatus logico-philosophicus de l'ami Wittgenstein (je ne réexpliquerai pas pourquoi Wittgenstein s'accorde parfaitement à mes états d’hébétude profonde). Le sujet qui n'appartient pas au monde, mais qui est une frontière du monde. Le monde de l'homme heureux qui est un autre monde que celui de l'homme malheureux. Le vrai et la tautologie. Je n'ai rien compris, mais j'ai tout compris.

13 janvier 2022.- Froideur, les bonnets refleurissent (0°C). J’ai froid aux pieds et je m’ennuie solidement. Voilà un curieux accord qui me donne un petit air de supériorité sur le vulgum pecus. Premièrement parce que le vulgum pecus met des chaussettes lorsqu’il a froid aux pieds tout en s’ennuyant solidement. Secondement parce que le vulgum pecus ignore tout de Remy de Gourmont pour qui il y aura toujours quelque chose de supérieur dans l’être qui sait s’ennuyer. S’agissant de l’ennui Valéry (Paul) est moins toisant, il constate « simplement » le non-être : « L’ennui est le sentiment que l’on a d’être soi-même une habitude, et de vivre… une non-existence sensible, comme si l’on eût la propriété de percevoir que l’on n’est pas. Percevoir que l’on n’existe pas ! L’ennui est finalement la réponse du même au même. ». Reste à savoir ce que Valéry (Paul) pense du froid aux pieds.

14 janvier 2022. Beau temps glacial (-1°C). Pour Hippocrate, un vieux médecin grec qui connaissait plein de choses, le froid est l’ ennemi des os, des dents, des parties nerveuses, de l’encéphale et de la moelle épinière. Le chaud est par contre l'ami de tout ça . Permettez-moi d'avoir quelques doutes. J'ai plutôt l'impression que le froid conserve tandis que le chaud conduit à une bien inévitable putréfaction. Bon je raisonne ainsi parce que mon encéphale est indéniablement congelé, ce qui nous avance bien. Finalement la solution dans toutes ces histoires de température c'est le tempéré. Sur l'île de Madère, les autochtones ont l'air intelligent et doux.

Pour le reste et s'agissant de mes aventures lectorales, vais-je entamer le nouveau Houellebecq ? J’hésite, je suis dubitatif.

15 janvier 2022.- Beau temps de type sibérien altéré (0°C). Pour des raisons que je n’étalerai pas ici, not in the mood. Péniblement fini l’Imitateur de Bernhard. Mal écrites, plus assurément mal traduites, ces courtes histoires saumâtres ne m’auront arraché que de rares et pâles demi-sourires. Plus sautillant, Li-Yi-Chan, inventeur des tsa-ts'ouan (listes répertoires), inspirateur de Sei Shonago, chez qui l’on peut pêcher cette merveille : « Choses agaçantes. Un vent favorable avec une voile déchirée. »

16 janvier 2022.- Brouillard dense, froideur pérenne (-3°C). Un jour de 1947, nous sommes à Paris. L’aube commence à blanchir l'horizon. Charles-Albert-Cingria chemine frileusement et de manière un peu somnambulique dans la rue Neuve-du-Mollard quand un quidam conjectural s'approche pour le saluer. Et Cingria de lui répondre d'une voix péremptoire et astucieusement contrefaite pour l’occasion : « J’ai horreur qu’on me dérange à mon heure mystique ». Pour lui être reconnu est un désastre, il se réjouit que personne ne fasse la moindre intention à lui. Cela lui donne une assez étrange réputation dans son quartier, mais que vous voulez vous ! Il est ainsi et ne peut s’empêcher d’être autrement : « je suis timide,et, au renfort de ceci, je désire impérieusement que l’on me foute la paix, surtout le matin ». Avant tout ça, ses promenades matinales en catimini, il faut pour le plus levantin des Suisses romands se lever. C’est toute une histoire : « C'est exquis un réveil et surtout de ne pas se lever parce qu'on a toujours froid, c'est-à-dire chaud dans une menace de froid si on exécute une révolution de se lever, laquelle a tout à gagner - en effet, rien ne vous y oblige - à rester à l'état de résolution. Donc on ne se lève pas. Plutôt on compte, on s'accorde des délais. On compte jusqu'à cent, très lentement, bien entendu, et puis, quand on est arrivé à cent, on s'arrête simplement de compter, mais on ne se lève pas davantage.» Ces quelques lignes un brin valétudinaires pour vous dire que je suis de retour dans les Étapes de Cingria. Il y a de pires étapes, il y a de pires retours.

17 janvier 2022.- Nuages (3°C). Le labeur derrière moi je fais un petit tour dans le Monde comme volonté et comme représentation de l’ami Schopenhauer. Voilà une somme replète où les idées fusent. Tenez par exemple parmi ces idées celle-ci : pour Schopenhauer « la musique pourrait (en quelque sorte) subsister sans que l’univers existât ». Drôle d’idée, qui semble de prime abord plus poétique que philosophique. Idée qui semble potentiellement absurde, mais qui bien évidemment ne l’est pas. Pour Schopenhauer l’univers non existant où la musique existe n’est pas une abstraction parnassienne c’est « simplement » un ailleurs indépendant du (monde) phénoménal, un ailleurs faisant fi de l’interaction du cogito, mais qui fait directement avec la volonté : « La musique, en effet, est une objectivé, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l’est le monde, que le sont les Idées elles-mêmes dont le phénomène multiple constitue le monde des objets individuels. Elle n’est donc pas, comme les autres arts, une reproduction des Idées, mais une reproduction de la volonté au même titre que les Idées elles-mêmes. C’est pourquoi l’influence de la musique est plus puissante et plus pénétrante que celle des autres arts : ceux-ci n’expriment que l’ombre, tandis qu’elle parle de l’être ».

18 janvier 2022.- Ciel froid et verrouillé (0°C). « J’attends en m’abîmant que mon ennui s'élève…»

20 janvier 2022.- Ciel globalement hivernal (4°C). Pour Michel Houellebecq il ne faut pas avoir peur du bonheur, car il n’existe pas. Franz Kafka pense lui qu’il existe une possibilité de bonheur, et même de bonheur « absolu ». Il suffit de croire à quelque chose d’indestructible en soi et de ne pas chercher à l’atteindre. Chez Lao Tseu le bonheur naît du malheur, chez Nietzsche c’est le son d’une cornemuse, chez Jules Renard « le bonheur c’est de le rechercher ». Tchekhov est triste d’être heureux. À son habitude, Mallarmé fait semblant de tout compliquer. Pour lui le bonheur est une léthargie céleste qui constitue tout à la fois un modèle et un obstacle : il voudrait pouvoir oublier son âme dans l’insensibilité de l’azur et des pierres. Quant à moi, ça va à peu près, je sifflote en repeignant le plafond.

21 janvier 2022.- Ciel dégagé, vent glacial (2°C). Je suis très peu velléitaire et j’ai un sens du gâchis assez prononcé. C’est pourquoi je préfère ne rien faire. Oh pas par manque de courage ou peur de réussir, non simplement parce que le fait d’exister est déjà amplement suffisant. Je ne serais donc jamais ambitieux, fier de mes réalisations ou indigné par quoi que ce soit. Le temps passe, je le regarde passer, je passe avec lui. Certains pourront trouver cela un peu triste. Triste, vraiment ?


To be continued



jeudi 26 mai 2022

Chambre verte - Cathal Coughlan

 

 "Say goodbye to sadness, now each heartbeat matters, say goodbye to beauty, ruin, rainbows, springtime, death..."

vendredi 15 avril 2022

Psychogeographie indoor (115)

 


 














La lecture est une activité néfaste et stérilisante. Il vaut mieux pour le progrès, pour l’entretien de l’esprit, gribouiller et divaguer, avancer des insanités de son propre cru, que de vivre en parasite sur la pensée d’autrui. Et c’est bien ce que dit, sur un plan plus général, la Bhagavad-Gitâ, lorsqu’elle soutient qu’il vaut mieux périr dans sa propre voie (ou loi ?) que de se sauver par celle d’un autre. » (Emil Cioran - Cahiers)


1.

14 novembre 2021.- Brume et grésille (8°C). Manifeste Incertain (tome IV). Après les inattaquables Walter Benjamin et Cesare Pavese, Frédéric Pajak se penche sur le cas du très attaqué Gobineau. Ce qui l’intéresse ce n’est pas le théoricien assommé par les préjugés d’un autre temps, l’auteur du trop fameux Essai sur l'inégalité des races humaines, ce type qui sera mal lu par Wagner puis mal interprété par une sinistre cohorte de païens à flambeaux teutoniques. Non ce qui intéresse Pajak c’est le pessimisme ontologique de Gobineau, sa vision crépusculaire et désespérée de l’Histoire le fait que pour ce dernier tout ce soit joué depuis des siècles, que la mort totale et définitive de toute humanité soit si proche qu’elle en est presque palpable. Et si son « biologisme inégalitaire », sous-tend sa pensée d’une façon totalement biaisée, il est bien loin d’une quelconque politique raciale, ne prônant aucune discrimination, aucune exclusion puisque pour lui la société, l’Homme n’existent déjà presque plus (c’est ce que ses thuriféraires ne comprendront pas ne voyant que le biologique et jamais le pessimisme). Évidemment, tout cela est assez inflammable. Comment tourner autour de Gobineau sans tomber dans l’embarras ? Pajak y parvient très bien, n’occultant rien des âneries dix neuvièmistes, mais voyant très bien les hauteurs de styles d’un grand désespéré qui a cessé de lutter.

(autrement, as usual with Pajak, les dessins sont très bien et la partie autobiographique ne gâche rien).

15 novembre 2021.- Ciel gris suicide, pluie faible (9°C). Manifeste Incertain (tome IV). Dans la seconde partie, Pajak oublie Gobineau et son pessimisme cendreux pour mieux se retrouver avec lui-même, avec son passé et dans des arpents autobiographiques qui pourraient bien être cendreux eux aussi. Il se souvient de ses jeunes années de cancre qui l'auront vu ballotté d’un collège l’autre pour mieux finir dans une école (à Dieulefit dans la Drôme) où la liberté est au cœur du dispositif éducatif. Évidemment, rien n’est simple, tout cela est un peu tragique, car dans cet établissement diablement dépeigné la liberté est obligatoire, elle est presque imposée par des professeurs qui abandonnent vite leurs élèves et les laissent livrés à eux-mêmes (un jour le jeune Pajak boit vingt-cinq pastis cul sec, c‘est beaucoup). Nous voilà loin de ce que préconise Nietzsche quand il question d’éducation c’est à dire un retour aux règles, à la soumission, au quasi-dressage seuls moyens pour l’homme de pouvoir « rester fidèle aux instincts contemplatifs de son enfance et atteindre par là à un calme, à une unité, à une cohérence et à une harmonie dont celui qu’attire la lutte pour la vie ne peut même pas avoir une idée ». Forcément la vérité est entre les deux, entre le laisser-aller forcé et les coups de règles positifs du père Nietzsche. Pour Pajak elle est dans Bakounine « la liberté d’autrui augmente la mienne à l’infini », mais cette liberté ne doit pas être dictée, tout est compliqué.

Les dernières pages, retour à Dieulefit sur les lieux du « crime », sont magnifiques et empreintes d'une belle lumière panthéiste. Les cancres font parfois de bons écrivains.

16 novembre 2021.- On se cogne dans le gris (9°C). Ce matin dans ma boite aux lettres deux nouveaux volumes. Les Hortenses de Felisberto Hernandez et Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau de Linda Lê. Le premier est un recueil de nouvelles, le second une compilation d'articles consacrés à quelques outsiders largement tamponnés ici-bas (Walser, Rodanski, Wilcock, Perros...). Le titre est volé chez Baudelaire (c'est la dernière ligne d'une bien belle merveille dédiée à Maxime Du Camp).

17 novembre 2021.- Crachin douteux (7°C). Lever 5h00. Labeur. Sieste. Nothing else.

18 novembre 2021.- Vagues éclaircies (10°C). Rivages du quotidien. Le remplaçant de mon voisin guitariste est propriétaire d'une perceuse et d'une chaîne haute fidélité et il tient à le faire savoir. Grâce à Linda Lê, je découvre un peu mieux Saul Leiter (modeste génie de la photographie en couleur) et Juan Rodolfo Wilcock (prince de l'humour noir italo-argentin). Sinon j'ai mal au pied droit (on me parle de Névrome de Morton, maladie courante chez les femmes portant des talons aiguilles, je suis dubitatif).

19 novembre 2021.- Nuages nuages (7°C). Lever 4h30. Labeur. Sieste. Linda Lê (trois pages consacrées à Felisberto Hernández). 

20 novembre 2021.- Météo sinistre (9°C). L’hiver approche, mes géraniums périclitent. 

Robert Walser, Louis-René des Forêts, Georges Perros, Tomaso Landolfi, Osamu Dazai, Stanislas Rodenski, Sandor Marai, Louis Calaferte… Le menu est appétissant, mais Linda Lê est trop sage. On s’ennuie un peu en la lisant. On a envie de lui dire, « lâche-toi , fait comme ceux dont tu parles » (les citations sont très bien, c’est ce qu’il y a de mieux).

21 novembre 2021.- Une certaine froideur s’installe (5°C). Le livre de Linda Lê s’achève sur cette belle citation de l'impeccable Armand Robin : « La Parole niée qui seule peut affleurer,/ La Parole qui seule sait parler,/ La Parole condamnée qui seule peut sauver, / La Parole née qui seul sait affleurer, / la Parole qui ne peut jouer aucun rôle ». (Critiquer c’est parfois, souvent, choisir). 

Court retour dans le Dictionnaire de Charles Dantzig. Toujours aussi pédant, plein de jugements à l'emporte-pièce (« Sebald est mollement sinistre », ben voyons !) et d’une immodestie qui crève le plafond. On a continuellement envie de gifler l’auteur des lignes que l’on est en train de lire. Cependant, il y a quelque chose, un goût, presque un style. Moins affecté, plus mordant sur l’os entamé L’Imitateur du très mal pensant Bernhard. Ces très courtes nouvelles un peu méchantes et supposées drolatiques ne font pas plus d’une page. On pense aux Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, il y a de ça.

2.


23 novembre 2021.- Couverture nuageuse saumâtre (7°C). Une enclume sur les épaules je ne sautille plus (vous devez le ressentir en lisant ce pénible diary). D’autre part et pour rester dans le non sautillant j’ai la désagréable impression que le remplaçant de mon voisin guitariste se révélera très vite être une sorte de danseur de claquettes, un mélange hybride, pour ne pas dire une coalescence, entre Fred Astaire et Jean-Pierre Cassel. Me voilà bien ! Du côté des mots et autres lexies, lu une lettre d’Antonin Artaud à Henri Thomas où le supposé plus toqué des deux rappel ses 50 comas, les multiples tentatives d’assassinats dont il aurait été victime tout en n’oubliant pas cette fameuse canne héritée d’un certain Jésus Christ (un prêtre juif pédéraste) : « Henri Thomas, je ne suis jamais passé à côté de moi-même, je suis là, rien ne me manque, mais pour atteindre la chose grave que je veux dire, pour empêcher cette chute de plan comme de la scène d’un obstiné théâtre qui s’écroule spontanément, il me faut une clef, non anglaise, mais par moments dans l’histoire devenue anglaise, et dont cette tentative d’assassinat sur le Washington a été le symbole, je crois, et cela veut dire de la force, toute la force qu’on m’a enlevée par camisoles, coups de pied dans les testicules, coup de couteau dans le dos et comas électromagnétiques. ».

Dernière chose pour aujourd’hui. Il me semble que L’Imitateur de Bernhard est assez mal traduit. Le style est volontairement neutre, mais à ce point ?

26 novembre 2021.- Pluie glacée (3°C). Estourbi par le labeur, je ne suis plus rien, ou presque.

27 novembre 2021.- Quasi frimas (5°C). Ce matin je me suis levé avec un entrain modéré pour toutes choses. Un tel entrain modéré, que même mes velléités de lecture semblaient m’avoir quitté. Ainsi ai-je tenté de saisir plusieurs volumes sans qu’aucun de me sorte de mon manque d’envie généralisé, de cette morosité qui m’engonce tout en m’appuyant sur les épaules pour mieux m’enfoncer dans le vide opaque d’une vie qui ne semble plus tenir que par les vagues obligations d’un corps et de sa physiologie. J’ai entamé l’Origine de Bernhard, qui m’est tombée des yeux, je suis retourné dans l’Imitateur du même Bernhard sans un meilleur résultat. Concédant que ledit Bernhard ne ferait rien pour m’aider j’ai décidé de m’orienter vers du plus aisé, vers du moins ronchon et du moins Autrichien, et j’ai ouvert Le Brasier de l’Ange de James Lee Burke. Rien à y faire au bout de trois pages, je regardais le plafond. Presque résigné, j’envisageais donc une journée sans lecture, chose qui il faut bien le dire confine au barbare. Cependant, comme il y a toujours de l’espoir en toute situation, j’ai fait une dernière tentative en entamant le Fenua de Patrick Deville. Ce vrai faux roman de voyage bien dans le style de l’auteur me faisait de l’œil depuis la dernière rentrée littéraire, allait-il me sortir de ma gangue de léthargie et sauver ma journée ? Eh bien oui en partie. Oui parce qu’il est rempli de couleurs saturées, de bleus prononcés et d’histoires plus polynésiennes que mon genou gauche. En partie seulement, parce que ce que raconte Deville me semble trop éclaté et madréporique.

28 novembre 2021.- Du vent, quelques flocons (3°C). Le temps est bien morne, la nuit est déjà presque là,. Heureusement, il y a un peu de lumière dans le livre de Deville. De la lumière et une salade polynésienne. Une salade polynésienne avec de drôles ingrédients. Stevenson, Melville, Loti, Segalen, Bougainville, Gauguin… Surtout Gauguin, un type qui s’y connaissait en lumière, en couleurs éclatantes et en déréliction face aux normes plantées devant lui. Bon je mange mon chapeau (de paille), le livre de Deville, ce Fenua, est très bien, pas si éclaté que ça, plutôt plein de boucles et de lacis qui se rejoignent, de pics et de crêtes qui forment un horizon et plus que tout il est rempli de lumière et donc de vitamines D. Il faut savoir prendre les vitamines D dans les livres quand elles ne sont pas derrière nos fenêtres.

29 novembre 2021.- Vent glacial (3°C). Chez Deville pas de roman-roman, pas de vrai récit de voyage non plus. Plutôt un patchwork cousu à partir de bribes pêchées chez les autres (le livre fourmille de citations bienvenues), de souvenirs personnels et de voyages bien réels (mais rien de bourru). Le projet, ce patchwork, me semble assez réussi. Il y a des passages épatants. La rencontre entre Murnau et Matisse sur fond de palétuviers, la figure boucanée d’ Alain Gerbault (ce grand naïf maréchaliste par erreur), Gauguin et les vahinés, London et son Snark. Il y a la mort de Segalen. Loin des lumières polynésiennes, on le retrouve assis sur un lit de feuilles et de mousse au beau milieu de la forêt d’Huelgoat. Son manteau est roulé sous sa tête comme un oreiller, il tient dans la main un volume de Shakespeare et ses yeux sont encore ouverts. De l’une de ses chevilles, une entaille origine d’une large mare de sang qui entoure son corps sans vie. Accident ? Suicide mis en scène ? Il n’y aura pas d’autopsie.

30 novembre 2021.- Froideur (2°C). L'Imitateur de Bernhard, lugubre et drôle. Un journaliste vaguement barrésien se présente aux Élections présidentielles sur fond de Beethoven (L’allegretto de la Septième) et dans un montage audiovisuel quasi debordien. Inutile d'ajouter que tout cela est aussi lugubre et drôle : « L’allegretto de la Septième symphonie requiert l’interprétation la plus minutieuse. On a souvent dit qu’il possédait lui aussi un caractère de danse. Mais l’idée de ce mouvement va bien au-delà. Elle consiste bien plutôt dans la dialectique entre rigidité objective et dynamique subjective. Le thème est d’abord rigide, soutenu à la façon d’une passacaille, tout en étant en lui-même extrêmement subjectif, au sens où il y a en lui du mystère (N.B. la catégorie médiatrice entre sujet et objet, dans le thème même, est celle du destin. Le mystère subjectif est la fatalité objective). Il compte parmi les caractères romantiques présents chez Beethoven et évoque Schubert, en particulier dans le contrepoint (cf. le mouvement lent de l’opus 59 no 3 et celui du quatuor en fa mineur [op. 95], qui rappelle aussi l’allegretto dans son rapport entre lyrisme morne et polyphonie). La rigidité, l’objectivité ne viennent pas du thème lui-même, mais des variations invariantes. Puis l’entrée du trio, le son humain, le dégel, répète ontogénétiquement, pourrait-on dire, ce qu’il advint de toute la musique avec Haydn et Mozart. Après quoi le fugato, en tant que reprise de l’intention objective (?), conduit au triomphe négatif du caractère objectif. Reste à la fin la subjectivité de ce dernier, mais entièrement brisée. Tout cela encore très obscur. » (Theodor W.Adorno - Beethoven, une philosophie de la musique).

2 décembre 2021.- Averses glacées (6°C). Drei Seiten aus dem schrecklichen Bernhard. Nouvelle acquisition : Journal d'un intellectuel en chômage, Denis de Rougemont.

3 décembre 2021.- Nuages et soleil (4°C). Les mornes sollicitations du labeur derrière moi je retrouve Bernhard et Cioran deux notoires agités du bocal . L'imitateur du premier est drôle comme une extraction dentaire (on rigole sous cape), quant aux Cahiers du second, il n'y a rien de mieux. Tenez le 24 juillet 1966 (J'ai 4 mois) : «  Qui êtes-vous ? Je suis l’homme que tout dérange. Je veux qu’on me laisse tranquille, qu’on ne s’occupe pas de moi, qu’on ne s’intéresse pas à moi. Je m’emploie à susciter à mon égard une incuriosité totale. Et cependant… »

4 décembre 2021.- Pluie fine (8°C). Voilà donc mon voisin guitariste vraiment parti et son remplaçant, le danseur de claquettes, bien installé. D'ailleurs, il ne se contente pas de danser avec ses claquettes. Il tape, il perce, il scie et il clou dans une sorte de symphonie tambourinante qui n’a rien pour réjouir le mélomane qui sommeil en moi (tout du moins le mélomane non-adepte des musiques « concrètes »). C’est dans ces conditions sonores là, quasi palpables et bien concrètes elles aussi (le concret c’est quand nos voisins bricoleurs nous cognent les oreilles) que j’ai tenté de commencer la lecture du Journal d'un intellectuel en chômage de Denis de Rougemont. Pour faire autant de bruit et donner ainsi dans la bricole, mon nouveau voisin doit être lui aussi un peu en chômage, enfin je l’imagine comme ça. Exercice t-il une profession intellectuelle lorsqu’il ne tapote pas sur des clous ? Quant à Rougemont, grosse affaire, Suisse très conséquent ! Enfin, c’est ce que laisse deviner le peu de ce que j’ai lu de son journal de chômage qui me semble vraiment très bien. Voilà un intellectuel sans emploi, lâché par la disparition de l’éditeur qui l’employait (les éditions « Je sers », ça ne s’invente pas) qui décide de quitter Paris pour tenter une expérience originale, celle de « l’ intellectuel en chômage » . On le retrouve posé sur une île (elle n’est jamais nommée, mais c’est L’île de Ré) vivant dans une grande précarité financière, mais vivant paradoxalement très bien et presque heureusement. Le livre est un Journal expurgé de l’intime où Rougemont raconte ses nouvelles conditions matérielles tout en émettant quelques belles considérations sur la nature de l »intellectuel en jachère. Pour lui cet intellectuel, désargenté en sans-emploi, se différencie des autres chômeurs par le fait que dans le domaine des activités de l’esprit il ne peut exister de réel chômage. L’esprit est toujours en éveil et la privation de travail n’est qu’un leurre. D'ailleurs, l’esprit peut même être attisé par cette situation et c’est même une liberté pour lui. C’est tout l’intérêt de ne rien posséder pour mieux se posséder.

5 décembre 2021.- Pluie froide (5°C). Dans la seconde partie de son Journal Rougemont quitte son île et trouve refuge dans un village du Gard. Là il réfléchi longuement sur l’anti intellectualisme, il tournicote autour du peuple, des ouvriers, des paysans ou des commerçants comme pourrait le faire une sorte de primo Henri Calet saisi par la métaphysique. Les gens sur lesquels il écrit ne le liront certainement jamais, mais pour lui la vocation d’un intellectuel est de communiquer dans une langue compréhensible par le plus grand nombre. Il pense pouvoir éduquer le lecteur en lui assenant les vérités d’une pensée droite. Finalement, tout cela pourrait paraître un peu volontariste et même un peu vain s’il n’y avait cette façon d’être toujours à « hauteur d’homme » (de surcroît, Rougemont n’est jamais saisi par le pire, il dénonce les systèmes totalitaires, le conformisme bourgeois et l’oppression capitaliste). L’essentiel est de ne jamais rabaisser l’humain, voilà un programme un peu simple, mais les grandes idées ne sont elles pas souvent toutes simples ?

« Je note, à l'usage d'un futur historien des mœurs, que la presse "de droite" reflète assez exactement la mentalité et les conversations de la bourgeoisie conservatrice, alors que la presse de gauche ne reflète nullement la mentalité ni les conversations populaires. C'est que les journaux socialistes et communistes sont dirigés par des bourgeois, ou par des candidats à la bourgeoisie, en tout cas par des gens qui recherchent la "considération" du peuple. D'où le ton haineux, typiquement petit-bourgeois, de certaines de ces feuilles. Je n'ai jamais retrouvé ce ton dans le peuple. »


3.


6 décembre 2021.- La pluie arrive (4°C). J'ai bien conscience d'être un peu pénible avec mes histoires de voisins bruyants. Tenez je vais encore vous ennuyer avec mon nouveau voisin, celui du dessus, le déjà trop fameux danseur de claquettes. Eh bien, figurez-vous que le bougre n'a pas encore fini d'emménager ! Aujourd'hui j'ai donc eu droit à moult voitures et camionnettes, moult meubles tirés et trainés dans un fracas d'enfer (comment faire entrer toutes ces choses dans si peu de mètres carrés reste un mystère). Autant vous dire que lire avec une telle musique dans les oreilles relève de l'impossibilité presque totale. Bon j'ai tout même ouvert les Variétés de Valéry (Paul) et comme tout est dans tout (et surtout comme tout est chez Valéry (Paul)) je suis tombé sur ceci : « Je me borne à remarquer que le contraste entre le bruit et le son est celui du pur et de l’impur, de l’ordre et du désordre ; que ce discernement entre des sensations pures et les autres a permis la constitution de la musique ; que cette constitution a pu être contrôlée, unifiée, codifiée grâce à l’intervention de la science physique, qui a su adapter la mesure à la sensation et obtenir le résultat capital de nous apprendre à produire cette sensation sonore de manière constante et identique au moyen d’instruments qui sont, en réalité, des instruments de mesure ».

8 décembre 2021.- Cold rain (6°C). (Rien) ou presque : Dans la Chine de l'avant communisme la magistrature était parfois replie d'élans raffinés. Ainsi les juges ordonnaient-ils de faire rouer et flageller leurs accusés jusqu'à ce qu'ils deviennent une sorte d' immense plaie sanguinolente. Cette plaie qui avait tout du globale était ensuite soignée par une habile petite armée d'apothicaires très maitres de moult remèdes savamment revigorants. En dehors de quelques faibles natures, il y en a toujours, la torture pouvait alors recommencer sans réel danger homicide. Ces remèdes étaient d'une merveilleuse efficacité, les plaies cicatrisaient si promptement que les supplices pouvaient durer des jours, des semaines, des mois. Un vrai délice et une idée des dix-huit enfers bouddhiques.

9 décembre 2021.- Quelques éclaircies (6°C). Back from the bouquinistes, acquis deux nouveaux venus qui vont agrandir ma pile de livres à lire. Pour rester harmonieux et dans la même couleur, je les ai choisis chez le même éditeur Quai Voltaire. Il s'agit de Mon Siècle de Bernard Frank et de La Havane de Jean Louis Vaudoyer. Le premier est un spicilège de chroniques parues entre 1952 et 1960. Inutile de vous présenter Bernard Frank, il n'est plus à présenter. Le second est un court livre de voyage que j'imagine plein d'élégance thirties. Vaudoyer était membre du Club des longues moustaches, c'est une bonne indication lorsqu'il question d'élégance.

10 décembre 2021.- Giboulées neigeuses (4°C). Je lis l'Imitateur de Bernhard sans réel entrain. C'est un peu drôle, mais c'est surtout lourd et mastoc. Assez germanique, en somme.

11 décembre 2021.- Nuages épars, ciel bleu pâle (6°C). Retour dans les Mutins de Panurge de Philippe Muray. Ventres à louer, mères porteuses, ovules, fivetes, paillettes et éprouvettes. Que peut faire le roman avec tout ça ? La réponse est assez simple : « des ripostes à multiples entrées », car le roman c’est la rumination colorée de points d’interrogation et là en l’occurrence, dans toutes ces histoires de génétique et de perte du père, des points interrogations, il y en a beaucoup… Autre question… Que peut faire la poésie avec la peinture ? Rien, les deux domaines sont trop proches. Le roman, lui, par contre peut fait beaucoup de choses, car loin du « poétique » il peut aborder spécifiquement ce qui est de l’ordre de l’individuel et du sexuel. Ainsi Muray pense que Rubens ne peint pas des formes, mais du désir… Chez Rubens c’est le désir qui est réel… Et comment crée ce réel ? Et bien, il suffit de maîtriser subtilement la surenchère : « Vous savez ce qu’on dit en général : qu’il peignait des femmes qui correspondaient à l’esthétique de son temps, mais qui ne correspondent plus au nôtre. Ma conviction est qu’en créant ses prototypes de géantes, il n’a pas plus cherché à répondre à la sensibilité de son époque qu’à la nôtre, mais qu’il a tenté de trouver un certain point de démesure, ou encore d’utiliser une méthode de transposition picturale lui permettant le franchissement d’une limite au-delà de laquelle les instruments de mesure habituels, y compris les instruments moraux, perdaient leur sens. Ce qui fait qu’elles ne sont ni "vraies" ni "fausses", bien évidemment, les femmes qu’il peint, ni monstrueuses ni phénoménales. Elles ne sont tout simplement pas représentatives de femmes réelles, parce qu’elles prennent la forme que le désir déformant de Rubens leur donne. Et c’est ce désir qui est le réel ».

Pour finir cette définition du beau par Charles Baudelaire : « C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, laissant carrière à la conjecture ».

12 décembre 2021.- Beau temps froid (3°C). Ce matin Muray et la peinture. Les rouges de Delacroix, les croupes de Gericault. Cet après-midi sport télévisé. Époustouflant final du championnat du monde de Formule 1. Les sports polluants sont parfois intéressants.

13 décembre 2021.- Brume tenace (4°C). Pourquoi y a-t-il les autres ? Pour Cioran, les autres ce sont ceux dont il ne s’accommodera jamais. Il veut être seul et n’y arrive pas. Il est continuellement « agressé » par des gens avec qui il n’a rien en commun : « Je n’ai besoin de personne et je vois tout le monde ». Pour Levinas, les autres en tant qu’autres, ne sont pas seulement des alter ego, ils sont ce qu’il n’est pas. Les voir n’est pas un problème, c'est même presque une solution. Pour un Valéry (Paul) un peu fleur bleue, nous ne pouvons donner au cœur des autres que ce qui se dessine dans le nôtre. Pour George Bernard Shaw, il ne faut pas faire aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous fassent, car il est bien possible que leurs goûts ne soient pas les mêmes que les nôtres. Quant à moi, je suis rempli d'autres. 


To be continued.



vendredi 4 mars 2022

Psychogeographie indoor (114).

 












« Les livres ont les mêmes ennemis que l’homme : le feu, l’humide, les bêtes, le temps ; et leur propre contenu. » (Paul Valéry)


1.


2 octobre 2021.- Du vent (22°C). Fini l’Alphabet Triestin de Samuel Brussell. Constat, un pied dans le monde slave, un pied dans la Rome antique, un pied dans l’Empire austro-hongrois, à Trieste il y a beaucoup de pieds, mais on ne sait pas où sautiller, c’est une ville déracinée, comme suspendue dans les airs et c’est aussi ce qui fait son charme (et le charme du petit livre de Brussell). Pour rester à Trieste j’enchaîne sans attendre et dans l’élan avec le Stade de Wimbledon de Danièle Del Giudice. Fausse enquête autour de Roberto Balzen (cet écrivain qui n’écrivait pas de livres), réflexion sur la littérature, brume et vent catabatique, on s’ennuie un peu, mais il y a des moments : « Une fois, j’ai lu qu’ "écrire ne l’intéressait pas", une autre, qu’il était "au-delà du livre". Je pense à tout l’espace qu’il y a entre ces deux choses, à toute cette peine que l’on prend chaque fois pour tout déplacer en deçà ou au-delà. Au milieu, il pourrait y avoir un écrivain sans livres. Il n’est pas le seul, il y a des tas d’écrivains sans livres, qui sait combien il y en a, même maintenant, en cet instant. Mais lui, il a écrit, d’une manière souterraine, parallèle, juste ce qu’il fallait pour faire comprendre qu’il n’écrirait pas. C’est pourquoi il est là, au centre. J’ai lu également que ce centre n’existe pas, que c’est le vide. Parfois, il me semble qu’il n’y a rien de plus fort que le vide, ou que le néant : cela coupe court à toute question, cela la rend parfaite, motivée. Comme image pour les sentiments, le vide est remarquable, autant que le plein, un coucher de soleil ou un fleuve… »

Lire Bartleby et compagnie d'Enrique Vila-Matas.

3 octobre 2021.- Déluge (19°C). Toujours dans le Stade de Wimbledon de Del Giudice. Assez brumeux, très désincarné certainement trop théorique et cérébral. Mort de Bernard Tapie et avec lui mort d'une certaine idée du mauvais goût année 80. Paris-Roubaix dantesque victoire de l'italien Sonny Colbrelli.

4 octobre 2021.- Le déluge persiste (13°C). L’Azur permanent rendait fou Cioran. Il avait un besoin physique de nuages. Il s’accordait automatiquement avec eux : ils étaient lui . Quant à moi je vois avancer l’automne et les humidités avec un peu d’inquiétude.

Dans son Dictionnaire égoïste machin chose, page 519, Charles Dantzig affirme sans frémir que dans l’Homme sans Qualités « Musil écrit comme Klimt peint ». Je ne sais pas si cette analogie est si bien vue que ça. Pour tout vous dire, j’ai des doutes, j’ai même l’impression que Musil est bien plus météorologue que peintre. Enfin, c’était pour dire.

6 octobre 2021.- Vague crachin (15°C). Fatigue, le crayon glisse, l'esprit s'endort, un monde nouveau apparaît, un monde nouveau où tout file d'un bloc.

7 octobre 2021.- Ciel dégagé, fraîcheur installée (16°C). Une chronique de Bernard Frank (mort à table comme au champ d’honneur). Un dîner et la célébration de trois vins : champagne Lanson dans l’une de ses plus nobles cuvées, Château Le Thil Comte Clary, excellent pessac-léognan, Clos des Jacobins, saint-émilion qu’il est inutile de présenter. Loin des estaminets parisiens baguenaudé dans la Société industrielle et son avenir de Theodore Kaczynski (oui Unabomber, le terroriste). Très halluciné, assez amusant. Petit goût Debord dans une version anarcho-écologiste et néo-luddite. Sinon, je saute du coq sur l’âne, les élections présidentielles qui s'annoncent sont déjà bien fatigantes.

8 octobre 2021.- Nuages (16°C). Reprenant la lecture du Stade de Wimbledon entamé la semaine dernière, je me retrouve dans un état quasi catatonique. Les phrases se dérobant à mon entendement, pire les phrases se dérobant à mon regard, c'est-à-dire que même avant l’intervention d’un quelconque cogito, la lassitude est là, plantée telle une grande chose molle et apragmatique. Danièle Del Giuce n’est pas en cause, je suis simplement trop fatigué pour espérer lire la moindre ligne (alors, en écrire cinq !).

9 octobre 2021.- Temps gris stupide (14°C). Impossibilité de commencer à écrire, crise du renoncement, silence intentionnel, culte de la disparition. Danièle Del Giuce utilise cette fausse matière un peu bancale comme escabeau pour mieux retrouver les hauteurs supposées de la narration. Il n’y parvient que partiellement, inventant une sorte de roman nouveau qui n’est pas le « nouveau roman », mais plutôt un mat théorique sur lequel des possibilités de personnages, des amorces de fictions viennent s’accrocher comme autant de petits drapeaux déceptifs. Il y a certes quelques courts charmes à tout cela, mais on s’ennuie tout de même assez. Pour rester ennuyer il y aussi le Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale de Charles Dantzig. À la page 526, il est question d’humour et de drôlerie. Rassurez- vous rien de drôle, pas de quoi se taper les cuisses avec des airs de musaraignes sous gaz hilarant, Dantzig est drôle comme un croque-mort en goguette. Tenez par exemple il trouve que des auteurs de « droite aigre » ont passé leur temps à dire que Kafka était un auteur comique pour mieux enlever le côté revendicatif de son œuvre (Vialatte serait-il un auteur de droite aigre?). Quant à PG Wodehouse c’était un auteur de « romans comiques stupides » (Ben, voyons !).

10 octobre 2021.- Beau temps un peu frais (14°C). Nabokov est un rustaud qui gâche ce qui aurait pu fournir de bonnes images littéraires en cédant à la passion puérile de contredire le bourgeois. Nabokov est DONC un type d’un mauvais goût quasiment mesurable. C’est ce que pense Charles Dantzig. Forcement Dantzig, lui, est plus distingué et il est certain qu’il ne s’abaissera jamais à écrire une merveille comme Machenka. Il préfère lancer de petites flèches venimeuses contre des colosses. À chacun ses occupations.

12 octobre 2021.- Temps nuageux (15°C). Grosse fatigue, douleurs diverses et variées, je laisse parler Valéry (Paul) : « Sur une heure de temps d’horloge, peut-être pourrait-on défalquer cinquante minutes pendant lesquelles nous n’existons pas (à peu près comme le volume occupé par un kilogramme du métal le plus dense se réduirait à moins d’un dix millième de millimètre cube si l’on supprimait les vides intermoléculaires). La vie serait intolérable sans doute si cette interruption d’existence c’est-à-dire de notre sensibilité totale –comparable à celle du courant alternatif – ne se produisait pas. Et il se peut que la douleur soit l’effet d’une ininterruption d’existence. »

14 octobre 2021.- Beau temps frais (15°). Picoré dans les Cahiers de l'animal Cioran tout en regardant de biais Chevreuse le nouveau roman de Patrick Modiano. C'est une lecture que j'envisage pour la fin de semaine qui vient. Je suis un peu septique, nous verrons bien.

15 octobre 2021.- Ciel dégagé (18°C). Granules brumeuses, images brandillant sur l’oubli, le nouveau Modiano commence mollement dans un doux confort Dunlopillo. Je ne sais pas s’il faut vraiment s’en inquiéter. Sinon et par ailleurs chez le très pieux Milosz dans « l’arrêt merveilleux » et dans la « sainte descente » on regarde l’homme entre les deux sourcils.

16 octobre 2021.- Soleil bas (15°C) . Quelques notes sur Chevreuse de Patrick Modiano.

A / « Oui je crois que notre vie passée est là, conservée dans ses moindres détails, et que nous n’oublions rien, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience, persiste indéfiniment . » (Henri Bergson).

B/ Souvenirs repeints, exercice de l’oubli, synapses et réseaux, marée du passé affleurant à la surface de la conscience, il y a là tout un art et Chevreuse n’est que ça : un beau roman fait avec de la mémoire et des oublis qui ne parle que de mémoire et d‘oublis.

C / Comme tous les vieux artistes Modiano ne sort plus de son territoire. Il l’arpente de fond en comble, le repeint dans des teintes indécelables, y sculpte d'imperceptibles nouvelles brumes... Il n’y a plus que le travail sur le motif qui vaille. Ce motif qui est aussi un territoire c’est la mémoire.

D/ Évidemment tout cela peut engendrer quelques épisodiques assoupissements chez le lecteur. Qu’il soit « rassuré » dans son demi-sommeil il trouvera une parfaite coalescence avec le texte.

E/ Un certain trouble de la mémoire fait venir un mot qui n’est pas le bon, mais qui devient le meilleur sans désemparer. Ce mot fait école, ce trouble devient système, superstition, etc.

F/ « Un jour, je me suis défini la mémoire de la manière suivante : A est un souvenir si à partir de l’impulsion ou excitation E, A se produit au bout d’un temps T. Ce temps spécifique définit la mémoire. Définition arbitraire, difficile à justifier. – Mais si l’on accorde que tout souvenir a une cause – une excitation-cause, et que nulle excitation ne peut ni agir instantanément, ni se conserver indéfiniment, on voit que cette définition est digne de considération. Elle se réduit, au fond, à accentuer le caractère réflexe du souvenir. Il s’agirait d’avoir une autre condition pour recouper celle-ci, pour séparer le souvenir des autres réflexes. Ou bien établir que précisément le temps qu’exige un souvenir est caractéristique, (lui et ses multiples), de la mémoire, et la sépare nettement d’autres réactions. Mais ce serait un cercle, puisque cette démonstration impliquerait la définition cherchée. Dire : toute réponse qui se dessine aux temps T, 2 T… après l’excitation, est un phénomène applicable au passé, semblable (géom.) à un phénomène passé, explicable par une opération impliquant autre chose que ce qui est et qui met en série ce qui est après ce qui fut ». (Paul Valéry).

Ad lib

17 octobre 2021.- Brumes matinales (15°C). Bu un Viognier un peu trop chargé en alcool, 14°5 c'est beaucoup. Après une sieste consécutive, pratiqué une dernière séance de jardinage avant les futurs frimas. Effectué quelques tailles, les feuilles ne sont pas encore tombées, mais le mordoré est déjà presque là. Du côté des livres, fini le Chevreuse de Modiano, entamé dans l'élan L'innocence et la loi de Connelly (qui écrit beaucoup). Ce dernier est un roman de la série Mickey Haller. La veine est procédurale et judiciaire et c'est écrit à la première personne.


2.


19 octobre 2021.- Beau temps frôlant l'indian summer (20°C). Épuisé par le labeur. État quasi végétatif. Lu deux chapitres de Connelly. Toujours les mêmes qualités, cette grande précision. Ici le système judiciaire qui est disséqué comme une grenouille qui ne demandait rien à personne.

21 octobre 2021.- Du vent (18°C). Lever 5h00. Labeur (soulevé environ une tonne de marchandise manufacturée en Chine, 40 palettes). Sieste. Vaisselle. Un chapitre de Connelly, trois pages de Milosz (entre les deux, un gouffre, un monde, pire un univers). Rien d'autre.

22 octobre 2021.- Du soleil, encore (18°C). Quelques vagues échos du vaste monde. Éric Zemmour ressemble à un petit bonhomme sorti d’une caricature de Bruno Schulz. La reine d’Angleterre n’est pas au mieux. Le fameux virus n’est presque plus là, mais nous portons toujours ce masque qui dissimule la variation de nos plissures d'humeur. Loin du vaste monde dans les Moralités légendaires de l’animal Laforgue on meurt sans s’en apercevoir, comme chaque soir on entre en sommeil. On passe de la pensée lucide, au sommeil, à la syncope, à la mort : « ne plus être, ne plus y être, ne plus en être ! ».

23 octobre 2021.- Le soleil est toujours là, mais le mordoré nous guette (14°C). Mon voisin guitariste déménage et je suis déjà presque un peu nostalgique de ses crincrins furibards. Sera-t-il remplacé par un joueur de djembé ?

Dans le Connelly il y a bien un voyage à Las Vegas, mais l'essentiel de l'intrigue se passe dans deux lieux pas forcement si sautillant que ça. On passe de la prison au tribunal et du tribunal à la prison, et, disons le tout net, le goût est assez kammerspiel. Brève déception Harry Bosch est un personnage secondaire un peu fantomal, le reste précis et bien ficelé est globalement satisfaisant.

24 octobre 2021.- Beau temps frais (14)C). Le Covid fait une courte intrusion dans le polar de Connelly. On parle de la ville de Wuhan, des vols transcontinentaux, il y a des morts suspectes, les masques chirurgicaux apparaissent, le réel cogne la fiction.

25 octobre 2021.- Premiers frimas matinaux (2°C -> 18°C). Assommé par le labeur. N'ayant rien à dire, je ne dirai rien. Ce faisant en disant que je n'ai rien à dire, je dirai tout de même que je n'ai rien à dire. Tout est décidément compliqué. Pour simplifier les choses, je ne devrais plus rien dire tout en ne disant pas que je ne dis rien. En somme, il faudrait que je vous mente par omission.

26 octobre 2021.- Larges passages nuageux (17°C). Not in the mood. Heureusement (?), il y a Cioran et ses Cahiers : « Mes défauts sont assurément grands ; mais enfin ce ne sont que ceux d’un indolent, ceux des autres, des actifs, des ambitieux entreprenants, m’apparaissent mille fois pires, car ils troublent et incommodent mon indolence même, ils empiètent sur ce que j’ai de plus sacré. (Peut-on parler d’indolence à propos de quelqu’un qui ne cesse de se tourmenter, qui est donc actif à sa manière ? Je suis un paresseux sui generis, un agité sur place, dévoré par une fureur sans rendement). »

27 octobre 2021.- Passages nuageux (14°C). Ce matin l'Amour était dans ma boîte aux lettres. Oh pas l'amour, le rose le frétillant, celui avec un petit a qui bat la chamade, mais plutôt l'Amour la nouvelle revue dirigée par l'impeccable Frédéric Pajak. Pour 15 euros ou 15 francs suisses cent cinquante pages de textes et dessins fomentés par un aréopage globalement appétissant (Chaval, Sempé, Paul Nizon, Frédéric Schiffter, Delfeil de Ton, Fernando Arrabal, Stéphane Trapier...). C'est solidement fabriqué dans une qualité tout à fait helvétique, l'encre et le papier sentent très bon et je crois qu'il n'y a rien d'inquiétant dans tout ça.

Par ailleurs chez Connelly plaisir du procédural, ivresse des articles de loi, joie des détails.

28 octobre 2021.- Vague soleil qui ne durera pas. On annonce de fortes intempéries pour les jours qui viennent (16°C). En juin 1913 le jeune Paul Morand achète un veston tweed-lilas à Londres, au 35 Dover street, chez Pope & Bradley. Curieux choix de couleur, totalement inconciliable avec le pantalon noir à rayures d’un jeune attaché d’ambassade. Ces choses essentielles sont rappelées dans le Journal inutile du vieux Morand (qui ne se gausse donc pas que des invertis, pais qui parle aussi habits).

29 octobre 2021.- Contrairement à ce que j’annonçais hier, le beau temps persiste (19°C). L'école des Buttes-Chaumont, la Société Française de Production, les techniciens affiliés à la Confédération Générale du Travail, le communisme, la grande machinerie des décors en carton-pâte, Vidocq, le théâââtrrrrre et la culture pour tous. En somme, les « charmes » de toute une époque... Marcel Bluwal est mort, merci pour tout ça.

On the books side. Always immersed in Connelly's efficiency.

30 octobre 2021.- Tempête (17°C). Fini le Connelly qui tourne un peu à vide. Réécouté quelques merveilles de Guy Clark, grand « écrivain de chanson » capable de faire tenir plus d’un roman en moins et trois ou quatre minutes (les extraordinaires, Desperados Waiting for a Train, The Last Gunfighter Ballad ou The Randall Knife). Comme tout s’enchaîne par capillarité fait un tour dans le sixième album de Townes Van Zandt (The Late Great Townes Van Zandt) où j’ai redécouvert Silver Ships of Andilar, merveille de haute mer aux images dignes d’Herman Melville. « The clime from mild to bitter ran/The wind from fair to fierce did blow/Oath and prayer did turn to thoughts/Of homes left far behind/Longed every man for some glimpse of land/And the host that did await us there/But each new day brought only a sea/And sky of ice and gray »

31 octobre 2021.- Vent, douceur et nuages (21°C). Heure d’hiver. La nuit tombe à 17h30. Encore un fois : Merci Giscard !. Entamé l’Amour (la revue). Un article de Michel Thévoz sur l’inutilité des chefs d’orchestre, un autre de Philippe Garnier (l’autre Philippe Garnier, il y en a deux) sur le rire qui peut se révéler problématique (les rires nazis l’étaient, Hitler fis quelques blagues grasses après l’invasion de la Tchécoslovaquie), et surtout une merveille de Pajak sur les « gilets jaunes ». Certainement ce que l’on a écrit de plus juste sur ce mouvement (L’eau qui dort).

Parallèlement, entamé Bartleby et compagnie d'Enrique Vila-Matas (j’entame beaucoup). Faux roman, notes de bas de pages de quelques textes invisibles et non inexistants pour autant. Éloge de l’élan négatif, du gâchis. Éloge de Rimbaud, de Robert Walser, de Valery Larbaud et de Fernando Pessoa. Amour du bartelbysme sous toutes ses formes. La petite entreprise de Vila-Matas aura toute ma sympathie (même si elle trahit un peu son propos, le livre est écrit).

1er novembre 2021.- Brume et crachin, le temps s’accorde enfin avec la saison censée nous occuper (11°C).

1) Évidemment ce qui est intéressant dans le livre de Vila-Matas ce ne sont pas les amorces de récits, les bougeons « fictionnant » (une rencontre ratée avec Salinger), non ce qui est intéressant c’est le côté passeur, le côté donneur d’envie. L’envie de découvrir ceux que l’on ne connaissait que de façon lointaine. L’envie de découvrir ceux que l’on ne connaissait pas du tout. L’envie de découvrir Felisberto Hernández, écrivain et en même temps pianiste de salons élégants et de casinos sordides. L’envie de découvrir les très curieux Carlos Díaz Dufoo, Miguel Torga ou Pepin Bello… L’envie, l’envie, l’envie…

2) Dans le livre de Vila-Matas, bien au-delà du roman, il y a deux-trois « rappels historiques » qui pourraient pincer. Tenez il y a le rappel du suicide raté de Chamfort (un bartleby qui s’ignorait vraiment). Il se tire un coup de pistolet qui lui brise le nez et lui crève un œil. Toujours en vie, il saisi un couteau, s’égorge et se poignarde et après s’être tailladé mollets et poignets et s’effondre ensuite dans sa propre mare de sang. Voilà qui est charmant.

3 novembre 2021.- Il pleut ( 11°C). Phase de dépression active. Nothing else.

5 novembre 2021.- Le froid tend à poindre (7°C). Ayant passé quelques jours dans une profonde et large déprime je réémerge petit à petit grâce à Sylvie Vartan cet antidote bulgare au très roumain Cioran. Jugez sur pièce : « Déprime t'as plus la prime/Je te renvoie dans ton abîme/Tu n'as plus de quoi faire de la frime/J'ai le moral et les idées clean. ». Quant au reste, lu un chapitre de Vila-Matas… Pas mal.


3.


7 novembre 2021.- Fraîcheur (9°C). Hier soir vie sociale. Bu quelques boissons fermentées en quantité semi-raisonnable. Je suis donc encore un peu flottant au moment où j’écris les lignes faiblardes que vous lisez à présent.

Entamé Au printemps des Monstres de Philippe Jaenada. Ce gros pavé de 800 pages qui a failli recevoir le Prix Goncourt (c’est déjà un best-seller) raconte l’un des faits divers les plus sordides des mid early sixties (en français 1964). L’enlèvement puis le meurtre de Luc Taron, un mouflet qui ne demandait rien à personne. Au bout d’une centaine de pages (le livre est replet, mais il semble se laisser lire assez vite), je ne suis pas encore vraiment déçu retrouvant sans déplaisir la patte de l’animal Jaenada, ses parenthèses « vache qui rit », ses multiples digressions, son embonpoint et son savoir-faire bien informé. Rien à redire le territoire est connu et confortable (peut-être trop confortable ?)

8 novembre 2021.- Chape nuageuse présente, mais raisonnable (11°C). Étant d’une humeur assez peu velléitaire je n’aurai pas grande chose à dire de bien pénétrant sur Le Printemps des monstres. C’est un livre pourtant passionnant où Jaenada tel un ours égaré dans le magasin du crime à peu de peine à ne pas endormir son lecteur, mais que voulez-vous je ne suis pas très inspiré ces temps-ci. Bon je dois quand même dire que la matière triturée par les grosses pattes de Jaenada me semble simplement captivante. Ces années 60, le meurtre du petit Luc Taron et surtout Lucien Léger ce quidam insaisissable, fragile, ordurier, ricanant et crachant sur un monde qui n’a pas voulu de lui, ce vengeant de ce monde dans une folle dérive mythomaniaque. Voilà un personnage. Jeanada ne passe pas à côté.

9 novembre 2021.- Nuages et froideur (7°C). Raconter l’Affaire Léger, cette sombre histoire pleine de lourdeur ontologique, tout en sautillant c’est le petit tour de force que Jaenada parvient à réaliser. Disons qu’il jubile, qu’il prend un plaisir gamin à faire ce qu’il fait. Contagieux le plaisir est partagé. Le lecteur ne lâche pas un livre qui le remplit d’un contentement penaud (penaud et peut-être un peu malsain, comment se réjouir devant un tel sujet ?).

Autre chose, dans sa jubilation et tout à sa petite affaire Jaenada semble revenir sans cesse sur des détails moult fois rabâchés. On pourrait lui reprocher. Ce serait un tort, car la vérité de son livre, de son gros pavé et de l’affaire Léger, est certainement nichée dans l’un de ces détails ( et l’auteur de citer Tchekhov : « Si, au premier acte, un fusil est accroché au mur du salon qui sert de décor, il faut qu’un coup de feu soit tiré avant la fin la pièce ».)

10 novembre 2021.- Il fait frisquet, la pluie est froide, un temps de saison (6°C). Lucien Léger accusé, jugé, emprisonné, libéré puis bientôt enterré le « roman » de Jaenada pourrait s’achever page 300. Mais non tout semble recommencer et virevolter ailleurs. Et si Lucien Léger, cet étrangleur méphistophélique, était innocent ? Certains faisceaux d’indices pourraient le laisser penser. L’enquête bifurque donc vers d’autres chemins, vers du compliqué, du scabreux, de l’interlope. On se croirait décidément dans du Modiano en pire (d'ailleurs, Albert Modiano le père de Patrick apparaît en filigrane, c’est presque un suspect potentiel).

11 novembre 2021.- Brume (8°C). Aux alentours de la page 400, tout semble se gâter dans le pavé de Jeanada. On pourrait presque lui reprocher de sacrifier aux sirènes du pelucheux, de céder à l’air du temps on ne voyant plus que des mâles salauds de droite et quasi « fachos » un peu partout. (Comme s’il suffisait d’être un homme et un salaud de droite pour être coupable de quelque chose). Pourtant, mangeons notre chapeau et remballons nos reproches dans notre poche assez vite, car ce qui semblait être une impasse paresseusement idéologique n’est qu’un long chemin ouvert à tous les vents de l’Histoire. Oui il y a bien des salauds de droite dans toute cette affaire et des beaux ! La découverte du passé vaguement nazi de l’un des protagonistes (je ne dirai pas lequel) offre d’ailleurs l’un des plus beaux moments du livre. Ce passé Jeanada le découvre par hasard en farfouillant sur le site Gallica où il découvre de vieux écrits pour le moins compromettant. Jeanada jubile presque en découvrant tout ça, on jubile presque en le lisant. Quant au meurtrier (aux vrais meurtriers), nous commençons à nous faire une petite idée.

13 novembre 2021.- La brume se lève enfin, cinq minutes plus tard la nuit tombe (9°C). Fini Au printemps des monstres (en moins d’une semaine, c’est une forme d’exploit). Finalement Jaenada aura écrit quatre romans en un. Un premier roman tourbillonnant autour du cadavre du petit Luc Taron, un deuxième roman flirtant avec l’autofiction (c’est le roman entre parenthèses, celui de l’humour et des « problèmes de santé »), un troisième roman découvrant et dénonçant les inquiétantes dérives d’un conglomérat de barbouzards modianesques et un quatrième roman qui pourrait être une sorte d’autel des morts élevé en la mémoire de Solange Léger. Ce dernier roman -cette « chambre verte » ouverte à tous les vents d’une biographie secouée - est certainement le plus émouvant… (Quant au livre en lui-même, je dois être le seul à le trouver trop court tant il ouvre une multitude d’ hypothèses pas totalement explorées).

Le pavé de Jaenada tout juste posé, retour dans L’Amour (la revue de Frédérik Pajak). Beau papier de Jean-Noël Orengo consacré à John Brown primo antiesclavagiste loin des « bourgeois éveillés ». Dans l’élan, pour rester avec Pajak entamé le quatrième volume de son Manifeste Incertain. Cela me semble toujours aussi bien.


To be continued.

samedi 22 janvier 2022

Psychogeographie indoor (113)

 














« Assis sur les bancs verts, les jambes croisées, ils savourent leur cigare, et s'engourdissent dans le silence épais de la pleine campagne. » (Valery Larbaud - Enfantines)


1.


9 août 2021.- Soleil voilé (25°C). Je suis toujours plongé dans l'Ébène de Kapuściński qui est plein de prépondérance du clan sur toute autre organisation, de culte des ancêtres, de communauté contre individualisme, de tribu contre nation, de chaleur ahurissante, de lions, de léopards, d’éléphants, de cobras, de lac Victoria, de pistes latéritiques, de paludisme, de tuberculose, d’esclavagisme et de libération, de coups d’État et de fusils, de machettes et de bâtons, de casquettes d’adjudants…. Par ailleurs, et toujours dans la petite affaire de Kapuściński, sur le port de Dar es-Salaam, un yacht blanc se balance au creux des vagues. Il appartient au jeune sultan du Zanzibar Seyyid Jamshid bin Abdulla bin Khalifa bin Harub bin Thwain bin Said qui a fui l’île, abandonnant son Palais, son trésor et sa Rolls Royce rouge. Pour un peu on se croirait dans une Carte Postale de J.M Levet.

10 août 2021.- Vague tiédeur (30°C). Still with Kapuściński. En Afrique dans les régions où le christianisme et l’islam ne sont pas encore très bien implantés la richesse des prénoms est infinie « Ils (les africains) donnent à leurs enfants des noms comme "Matin agile"(si l’enfant est né à l’aube) ou "Ombre d'acacia" (s’il est né sous un acacia). » C’est là que s’applique la poésie des adultes. Moins poétique, quoique, les cataclysmes politiques, coups d’État, putschs et révolutions appartiennent à l’univers de la nature. On les appréhende comme s’il s’agissait d’une rafale ou d’une tempête, avec fatalisme, et même parfois, avec une belle résignation. Pour le reste en dehors de la poésie et de la résignation le livre de Kapuściński est vraiment épatant. On y tintinnabule autour d’une belle somme d’aventures vécues (ou pas ?), on frôle la mort plus d’une fois, on croise Amin Dada en Ubu tragique, on passe d’un coup d’État au Nigéria à quelques embardées périlleuses sur les hauts plateaux Éthiopiens. Kapuściński explique les causes du génocide rwandais. On a envie de dire que tout cela est passionnant.

11 août 2021.- La chaleur enfle (31°C). Pour Kapuściński l’un des principaux problèmes de l’Afrique se niche dans le fait que les intellectuels africains vivent en dehors du continent – aux États Unis, à Londres, Paris ou Rome… Sur place, en Afrique, il ne reste plus que deux classes. À la base : les masses paysannes obscures abruties, sucées jusqu’au sang, au sommet : la bureaucratie corrompue et la soldatesque arrogante (le lumpen militariat). Cette simple dichotomie où la réflexion n’est jamais présente entraîne un résultat terrifiant. Guerres et famines se succèdent et on se demande comment l’Afrique peut vivre sans ses intellectuels. La thèse de Kapuściński tient relativement bien. Cependant, je ne l’embrasserais pas totalement en constatant que les rares intellectuels ayant choisi de ne pas quitter le continent auront tout de même assez largement contribué au marasme. Les théoriciens du génocide rwandais étaient des intellectuels. Les « révolutions » soudanaises et éthiopiennes et leurs milliers de morts eurent aussi leurs intellectuels. On ne se méfie jamais assez des intellectuels.

Loin de tout ça, je fais mes valises. Demain départ pour Évian-les-Bains.

19 août 2021.- Ciel à moitié nuageux (24°C). Retour d’Évian base arrière idéale pour quelques randonnées raisonnablement montagneuses. Le Lac est toujours là et le paysage est tout juste gâté par l’emprise immobilière. Bu au robinet des Sources Cachat, pris cinq fois le funiculaire. À Thonon du belvédère, juste en face, vu la petite ville suisse de Rolle d’où s’échappaient les minces volutes d’un cigare. Certainement celui de Jean-Luc Godard. Par ailleurs du côté des livres je suis toujours plongé dans l’Ébène de l’ami K. Grand livre parfois terrifiant. Qu’y a-t-il de plus terrifiant que ses esclaves afro-américains affranchis qui au Libéria créeront un nouvel état où ils s’empresseront de mettre en esclavage les descendants de leurs ancêtres communs ? (Oui ma phrase est bancale et presque comique).

20 août 2021.- Soleil (27°C). Je rouvre la correspondance Valery Larbaud/G. Jean-Aubry. Larbaud est malade, il perd sa mère, fume du tabac de Virginie, a un gros faible pour le Chester et continue sa collection de soldats de plomb… G. Jean-Aubry virevolte de Suisse en France, de France en Angleterre. À Londres il constate que les autobus prennent des allures d’autocars et que l’aimable lenteur de toutes choses tend vers la « précipitation yankee » , un déplorable précipité. Comme tout est dans tout Larbaud écrit quelques mots sur la lenteur dans la revue Grand’Route. Une revue qui n’aura que cinq numéros et qui en dehors d’André Suarès et de Larbaud exclura de sa liste de collaborateurs possibles tous les gens âgés de plus de trente ans.

21 août 2021.- Vague tiédeur (32°C). Conditions lectorales frôlant l’improbable. Dans la rue une bétonnière furibarde posée à deux mètres de mes fenêtres, dans mon semblant de jardin les mornes conversations téléphoniques du voisinage, une scène de ménage et quelques autotuneries de mauvais aloi. Malgré tout ça - un tout ça qui a de quoi laisser n’importe quel arpenteur de lignes circonspect - poursuivi et un peu avancé dans la correspondance Larbaud/Jean-Aubry. Deux types civilisés qui ne devaient pas trop aimer le « bruit ». Larbaud rencontre l’étonnant Pierre Girard (qu’il faut lire, je le répète), Adrienne Monnier oublie de lui verser les droits de sa traduction d’Ulysse (une bien fameuse traduction), il remodèle entièrement sa bibliothèque de Valois, un sacré chantier. Quant à Jean-Aubry, il traduit Conrad, publie une multitude d’articles (il faudrait que quelqu’un les retrouve), reconstitue la bibliographie de Larbaud tout en étant orgueilleux en toute humilité de sa perte de cheveux et de sa calvitie plus que naissante. Il y a les voyages en Italie, en Suisse ou au Liechtenstein. Il y a aussi Musum ce chien indolent, le chien de Larbaud, que Jean-Aubry n’oublie pas de saluer dans chacune de ses lettres : « serrez la patita au Musum, cela va sans dire ».

22 août 2021.- Ciel couvert (26°C). Phil Everly est mort en 2014. Dans le drôle de couple incestueux formé par les deux frères c’était le plus jeune, le plus blond, certainement le plus féminin et le moins apte aux frasques diverses et variées. Phil laissait les solos, la mauvaise humeur et les amphétamines à Don son aîné, le baryton, le petit dur de la fratrie. Comme rien n'est vraiment jamais simple, comme tout tangue inévitablement vers le tragique Don est mort hier, c'est encore une bien triste nouvelle. En « hommage » histoire de ne pas oublier Phil et Don j'ai réécouté Songs Our Daddy Taught Us, le second album des frangins cristallins. La guitare de Don, une contrebasse, un formidable spicilège de standards country and western et puis cette symbiose extraordinaire entre ces deux voix d’enfant de cœur seulement séparées par un quart de ton. Des voix qui montent qui s’entremêlent pour ne devenir plus qu’une. Presque un miracle à écouter seul à l'abri de la pluie, mais avec une petite larme au coin de l'œil.

Je refais mes valises. Demain départ pour Nice.

28 août 2021. Soleil, vent frais (22°C). Me voilà rentré et les valises défaites. À Nice visité le Musée Chagall. L’expérience s’est révélée un peu pénible. Les tableaux exposés sont extraordinaires, mais ils sont moins nombreux que les vigiles censés les surveiller. Ces derniers vous suivent avec des airs suspicieux dignes de l’admiration pénitentiaire. Plus charmant fait un petit tour par le Musée des arts naïfs, l’accueil y est très sympathique et plein de volubilité méridionale. Rien de vraiment climatérique, un tableau du Douanier Rousseau, une « porte » de Chaissac, quelques courtes merveilles d’Europe centrale, des couleurs, une simplicité qui serre le cœur. Otherwise, fini la correspondance Larbaud- G. Jean-Aubry. L’épatant Pierre Girard est encore évoqué dans quelques lettres. Jean-Aubry traduit, participe à une multitude de conférences et autres symposiums. Larbaud continue sa collection de Soldats de Plomb, effectue de nombreuses villégiatures thérapeutiques en bord de Léman. En juillet 1935 il visite l’Albanie… C’est au retour de ce voyage qu’il sera victime d’une première attaque. Son état empire. Une aphasie partielle se déclare en novembre ; après une légère amélioration, au début de 1936, il perd l’usage de la parole et de son bras droit. Jusqu’à sa mort le 2 février 1957, il ne pourra plus écrire et ne prononcera plus que cette phrase devenue fameuse : « Bonsoir les choses d'ici-bas ».


2.


29 août 2021.- Le soleil est trop bas pour être honnête, l’été s’achève. Je retourne dans les Agendas de Follain. Beaucoup de messes, beaucoup d’enterrements (celui de Marcel Aymé), des dîners en ville. En filigrane mai 68 sonne comme une petite musique dépeignée.

Demain labeur. Après trois semaines de congés, l’entrain est modéré.

31 août 2021.- Temps plutôt nuageux (23°C). Vidé par le labeur, je résonne comme une casserole. Lilliputien retour dans les Cahiers de Cioran, très concordants avec l'humeur du jour : « Se démettre, "présenter sa démission", abandonner, capituler, prendre congé et surtout congédier, être congédié,… etc., etc… je trouve un plaisir presque sain à toutes les nuances de l’échec. »

1er septembre 2021.- Ciel bleu pâle, beau temps. (23°C). September, October, November, December… Un soleil bas et tardif diffuse ses faibles rayons sur mon auguste physionomie. Plus haut, un peu vertes, les feuilles encore attachées aux branches des arbres me regardent avec un air las et cauteleux. Une semaine, deux semaines, trois semaines… Bientôt elles me tomberont dessus.

Par ailleurs, hormis une chronique de Bernard Frank consacré au fameux cuisinier Vatel (figurez-vous que le bougre s’est suicidé un jour où il n’avait pas prévu de rab au menu), rien lu.

2 septembre 2021.- Les nuages sont là (27°C). Plus qu'une quelconque « rudesse des temps » c'est plutôt l'ennui qui domine. Sur ces bonnes paroles je vais passer l'aspirateur.

3 septembre 2021.- Larges passages nuageux (23°C). Beaucoup trop de labeur, grande fatigue. Résultat : je suis plus aboulique que velléitaire, Nouvelles acquisitions : Pierre Pachet - Le premier venu, Thomas Clerc - Cave, Patrick Deville - Fenua, Philippe Jaenada - Au printemps des monstres, Roger Grenier - Regardez la neige qui tombe.

4 septembre 2021.- Beau temps, dans le genre été tardif (27°C). Entamé Regardez la neige qui tombe de Roger Grenier. C’est une dérive entichée autour de l’ami Tchekhov. De courts chapitres, beaucoup de citations, du biographique non ostentatoire. C’est, pour l’instant, très bien : « Le docteur Tchekhov, du temps qu'il faisait des autopsies, "même en été", a noté dans ses Carnets "Les morts ne connaissent pas la honte, mais ils puent horriblement."Il a retenu aussi cette image insolite qui pourrait figurer comme une allégorie de la vanité humaine : "En déshabillant le cadavre, on a oublié les gants : c'est un cadavre ganté." »

5 septembre 2021.- Tiédeur tardive (31°C). Jardinage, taille des haies qui montaient décidément trop haut. Largement avancé dans le Grenier/Tchekhov, bon livre qui sait frémir : « À la dernière fenêtre du premier étage de la gare est assise une demoiselle (ou une dame, comment savoir) avec un corsage blanc, languissante et belle. Je la regarde, elle me regarde... Je mets mon pince-nez, elle met le sien... Oh ! merveilleuse apparition ! J'ai attrapé une inflammation du cœur et j'ai passé mon chemin. »

6 septembre 2021.- Tiédeur (31°C). Grenier/Tchekhov. L'écrivain doit être un reporter (celui qui rapporte), il doit noter, ne rien cacher des laideurs de l'existence... Il doit aussi être sec et froid. Cependant, cette sécheresse et cette froideur ne sont pas seulement le résultat d'une esthétique, ce sont surtout les fruits de la nécessité, de l'obligation de livrer de nouvelles histoires à date fixe et même si Tchekhov érige sa froideur stylistique en théorie littéraire c'est surtout la contrainte et le besoin d'argent qui forment finalement son esthétique. (Pour résumer de la sécheresse et de la froideur au service de thèmes et sujets frétillant souvent dans l'émouvant).

Michel Poiccard est vraiment mort. Il y a de quoi être triste.

7 septembre 2021.- Beau temps, on s'en fiche (30°C). À creuser : sécheresse de Tchekhov, style télégraphiste de Stendhal, scatologie de Mozart.

8 septembre 2021.- Ciel bleu pâle, soleil narquois (31°C). La scatologie chez Mozart ce n'est pas rien. Tenez par exemple il y a ce bout de lettre adressée à l'une de ses cousines. Drôle de musique. « Je vous souhaite maintenant une bonne nuit, pétez au lit que cela craque ; dormez bien, étirez le cul jusqu'à la bouche, je m'en vais au lit dormir un peu. Demain, nous parlerons plus raisonnablement, j'ai quantité de choses à vous dire, l'imaginer vous ne pouvez, mais demain bien l'entendrez. Portez-vous bien entre-temps, ah ! mon cul me brûle comme du feu ! Que signifie donc cela ? -- Peut-être une crotte veut-elle sortir ? -- Oui, oui, crotte, je te connais, je te vois, je te sens -- et -- qu'est-ce ? -- Est-ce possible ! -- Dieux ! -- Oreille, ne me trompes-tu pas ? -- Non, c'est bien ça -- quel son long, et triste ! » Rien d'autre.

9 septembre 2021.- Prépondérance nuageuse, rares averses (23°C). Pour Cioran un dîner avec plus de quatre convives était une épreuve. À la vérité, toute « société » le rendait cafardeux, voire furieux. Dans ses Cahiers on peut lire ceci : « J’accepterais d’aller dans le monde si les gifles y étaient permises ».

11 septembre 2021.- Ciel se dégageant (25°C). Il est là, il est de retour le voisin guitariste ! Cet après-midi il s’est pris pour une sorte de John Lee Hooker, mais en plus déchaîné. Quant à ma voisine de gauche, elle est aussi de retour, avec son trop fameux téléphone cellulaire. Ainsi ai-je pu appendre qu’elle avait changé deux fois de « tampon » dans la journée. Voilà une information capitale. Dans ces conditions beaucoup de mal à finir le Regardez la neige qui tombe de Roger Grenier. C’est pourtant un livre qui se révèle aisément lorsque « l’extérieur » ne vous happe pas avec ses grandes pattes saumâtres. Plus on lit Grenier parlant de Tchekhov, plus on aime les deux. Tchekhov qui s’estime comique alors qu’on le voit tragique (il certainement entre les deux, le fameux doux amer), Kafka qui l’aime lui aussi beaucoup, parfois follement… et puis cette fin : « Olga s'approche de Tchekhov mourant et veut poser un sac de glace pilée sur sa poitrine. Il la repousse en disant : "On ne met pas de glace sur un cœur vide" ».

12 septembre 2021.- Soleil (27°C). Back to Follain’s Agendas. Quelques anecdotes croquignolettes. Fargue pour qui Eluard n’était que du « sperme de cure-dent », voire de la « merde blanche ». Une réception chez le Dr Ferdière qui porte comme cravate une fleur de cuivre prise à un attache rideau. Un déjeuner avec Man Ray qui n’aime pas l’harmonie, mais le discordant, traite Léger de « fermier » et porte une chemise rayée pleine de couleurs violentes et comme cravate (encore une cravate!) un mince ruban gris bleu acheté au mètre. On enterre aussi Paulhan, des cravates, mais pas de cérémonie religieuse, « désolante impression de vide ».

14 septembre 2021.- Le vent se lève, les orages ne sont pas loin (25°C). Lever 5H00, labeur, sieste, vaisselle, rien lu.

15 septembre 2021.- Moiteur orénoquiène (25°C). Je les cherche, je ne les trouve pas, je suis sans mes mots.

16 septembre 2021.- Orages (23°C). Cioran dans ses Cahiers semble parfois céder à la facilité du bon mot. Quoique, en fait… non : «Je me cramponne au doute pour ne pas tomber dans le désespoir et au désespoir pour ne pas m’enfoncer dans le doute. ». Sinon dans ses Agendas Follain danse la « fricassée » au bal des Merveilleuses.

17 septembre 2021.- Du soleil (24°C). Trois lignes de Cioran, quatre de Follain, une chronique de Bernard Frank, deux articles de l'Équipe, un poème d'Yves Bonnefoy. Nothing else. Lire L'Autobiographie de mon père de Pierre Pachet.

19 septembre 2021.- Queue d’orage, humidité prégnante (19°C). Hier soir « vie sociale ». Un peu abusé de champagne et de Côte de Beaune. Cocktail improbable, je suis assommé… « Dîner Vieux-Papier », ce sont les derniers mots que l’on peut lire dans les Agendas de Jean Follain à la date du mardi 9 mars 1971. Mots tragiques, dîner tragique, car c’est en sortant du Vieux-Papier que le poète sera renversé et tué sur le coup par une voiture homicide au débouché du tunnel du Louvre. Quelques semaines plus tôt, le vendredi 5 février 1971, il notait ceci : « Le Théâtre de la cruauté d’Artaud : il s’agit d’une cruauté ontologique liée à la souffrance d’exister et à la misère du corps humain En lisant ceci, je pense au sentiment de détérioration qui accompagne la vieillesse, qui est affreux ». En résumé le tragique nous permet parfois d‘éviter l’affreux.


3.


20 septembre 2021.- Crachin automnal (15°C). Éditeur perspicace, passeur conséquent, accort zélateur de pessimistes grincheux, Roland Jaccard s'est tué deux jours avant de « fêter » son quatre-vingtième anniversaire. Voilà une forme d'élégance et une façon de perpétuer une tradition bien établie chez de nombreux helvétiques moroses (Giauque, Crisinel, Schlunegger, Roorda).

21 septembre 2021.- Une certaine fraîcheur s’installe (20°C). Le cadavre de Roland Jaccard n’est pas encore tout à fait froid et voilà déjà quelques bonnes âmes qui prennent la peine de sautiller dessus avec des airs satisfaits. Que voulez-vous, les égarements tardifs du bonhomme, son amitié avec Matzneff, ses penchants nympholèptes, tout cela mérite quelques bonnes anathèmes à la mode des temps qui nous occupent (temps que voulait certainement fuir Jaccard en se tuant lui-même). Comme rien ne va sans rien j’ouvre les Cahiers de Cioran et je tombe sur ces mots : « Toute présence me contrarie, me fait mal. Mon obsession du désert vient de tout mon être, de ma physiologie en particulier. J’aurais dû naître avant l’apparition des vivants ».

22 septembre 2021.- Beau temps (25°C). Feuilleté L’après littérature de l’Académicien Finkielkraut. Dérives post MeToo, rivages du politiquement correct, orwellisme rampant, je tamponne une grande partie des thèses étayées tout en me disant qu'elles tendent un peu à l'idée fixe, à la marotte. Au fond, à quoi bon vibrionner contre tout ça ?

24 septembre 2021.- Ciel dégagé (25°C). Ennui tenace, solide, quasi palpable. Comme tout est parfois simple, baguenaudant dans les écrits du vieux Valéry (Paul), je tombe sur ces deux trois lexies : « L'ennui est le sentiment que l’on a d’être soi-même une habitude, et de vivre… une non-existence sensible, comme si l’on eût la propriété de percevoir que l’on n’est pas. Percevoir que l’on n’existe pas ! L’ennui est finalement la réponse du même au même. »

25 septembre 2021.- Le vent se lève, le ciel se couvre (24°C). Finkielkraut est trop vitupérant, trop batailleur pas assez résigné, presque encore trop vivant... Car enfin, voyons, le vingtième siècle est derrière nous... et il le sera toujours.

26 septembre 2021.- Temps vaguement nuageux (23°C). Samuell Brussell est éditeur (Anatolia), il est aussi un peu écrivain. Aujourd’hui j'ai entamé l’un de ses livres, Alphabet triestin une courte petite chose qui tourne autour de Trieste, de ses librairies anciennes, de ses écrivains et de leurs textes perdus… C’est un peu fouillis et éclaté, tenant plus de la note diaristique ou du journal intime que de l’essai étayé, mais c’est tout de même assez joli. On croise Roberto Blazen cet écrivain sans œuvre qui ne publiera que des notes de bas de page (on le retrouve dans Le Stade de Wimbledon du fraîchement trépassé Daniele Del Giudice), Joyce, Svevo, Saba, Rilke… On se prélasse au Café San Marco… Bref, tout est presque pour le mieux.

Pour le reste bref retour dans le Dictionnaire de littérature mondiale de Dantzig, toujours agaçant. Rien (ou presque) : Ce qui fait le plaisir d’un journal, c’est l’accumulation.

27 septembre 2021.- Couverture nuageuse raisonnable, mais bien là (23°C). Hier Championnat du Monde de Cyclisme sur route. Magnifique victoire du pétulant Julian Alaphilippe. Ce matin dans l'Équipe beau papier enflammé d'Alexandre Roos qui perpétue la tradition des Pierre Chany, Antoine Blondin et autres Philippe Brunel : « Alors, voilà, il faut bien tenter de définir ce à quoi nous avons assisté dimanche, d'en déterminer la magnitude. L'an passé, nous avions écrit que le sacre d'Imola était la plus grande victoire du cyclisme français du XXIe siècle. Là, nous sommes tentés d'avancer que le triomphe de Louvain, ce doublé arc-en-ciel, est un des plus immenses exploits du sport français des vingt dernières années. Mais à vrai dire, c'est encore trop réducteur, tant la secousse n'est pas quantifiable, impalpable. Chacun l'aura ressentie à sa manière. Ce fut un tremblement de terre intime. Dimanche, nous avons touché au sublime. »

Nothing else.

28 septembre 2021.- Les nuages s'agrègent dans un bel élan bachelardien (20°C). Dans son Dictionnaire égoïste et mondial, Charles Dantzig recommande la lecture d'Histoire d'une ville de Mikhaïl Saltykov-Chtchédrine. Style rabelaisien et prescience des petites affaires bolcheviques, le menu est assez appétissant (Plus que Dantzig qui est toujours un peu fatiguant même s'il passe deux trois choses).

30 septembre 2021.- Ciel dégagé (18°C). Labeur saumâtre. Divers menus problèmes de santé. Je ne sautille pas. Picoré dans le Dictionnaire de Dantzig. Lu deux pensées de Milosz. Regardé trois peccadilles à la télévision (surtout pas un film). Scruté le plafond (de loin la chose la plus intéressante de cette journée) .

1er octobre 2021.- Grisaille (21°C). Dans le livre de Samuell Brussell, on apprend que la librairie d’Umberto Saba avait l’aspect d’une sacristie, d’une chapelle où l’on aurait presque pu venir prier. En somme un lieu de culte (comme toute librairie « authentique »). Une vitrine désordonnée, au sol et sur les étagères des livres en piles, une lumière pâle, des zones d’ombres et au milieu de tout ça, le poète, et accessoirement libraire, Saba. Les lieux étaient visités par Bruno Pincherle, un grand beyliste devant l’Éternel, par Giani Stuparitch, il y a quelque part un cliché photographique où on peut le voir papoter avec Saba, par Roberto Balzen (l’homme sans œuvre). Du beau linge.

Pour rester triestin, lire le Journal d’Anita Pittoni.

To be continued.