dimanche 16 août 2020

Psychogeographie indoor (101)


« Les joies deviennent souvent, comme les autres choses précieuses, des poisons mécaniques, qui ne brillent que dans l’éloignement, mais qui nous coupent et nous déchirent dès qu’on les touche ou qu’on les avale. » Jean-Paul (Richter) 

1. 

5 avril 2020.- Temps splendide, pour ainsi dire estival (21°C). De 1964 et jusqu'à sa mort en 1996, Joseph Mitchell continuera de se rendre tous les jours dans son bureau du New Yorker, où en dehors de minuscules et vagues tentatives autobiographiques, il n'écrira plus la moindre ligne. Avant cette défection prolongée, ce drôle de zébu aura peu ou prou inventé le journalisme moderne, la non-fiction narrative avant l'heure légale, et ce, au détour d'une kyrielle de chroniques et de portraits ayant tout de l’œuvre littéraire en marche. Voilà donc un autre Bartleby, une victime de la page blanche, un leucosélophobe de plus. Ce matin j'ai entamé Le fond du port un choix d'articles parus dans le New Yorker entre 1944 et 1959. C'est assez épatant, on y barbote dans un New York très maritime, d’ Ellis Island à Coney Island, de Roosevelt Island à Brighton Beach entre restaurants de fruits de mer, huîtres et autres coquillages envenimés par la pollution, rats descendants de navires marchands un poil borgnes. L’ensemble est obsolète en bien, plein d'empathie et de pâte humaine, assez instructif et visiblement bien traduit. Je ne suis pas déçu.

6 avril 2020.- Météo parfaite (23°C). Figurez-vous que pincé par un doux soleil et dorloté par un vent léger je me suis endormi sur ma chaise de lecture ! Sieste superbe, loin des virus et autres pandémies. À mon presque réveil le livre de Joseph Mitchell que j'étais censé lire était peinardement posé sur mes genoux, alors bon j'ai poursuivi mon petit bonhomme de chemin lectoral… Oh non sans quelques heureuses poses de narcolepsie, mais tout de même avec un minimum de concentration. Détail un peu drôle, mais assez macabre reprenant ma lecture je me suis assez vite retrouvé dans un chalutier ayant ramené des morceaux de crâne humain dans ses filets, les marins du bord s'amusant à ouvrir et à refermer une mâchoire dans laquelle il ne restait plus que neuf dents, dont une en or. Le reste du livre est moins tragiquement croquignolet, on peut presque parfois s'y ennuyer, les bancs de poissons new-yorkais ont leurs limites, mais ce n'est pas tellement grave tant l’immense humanité de Mitchell emporte tout, même le chaland.

7 avril 2020.- Appétence estivale (23°C). Mal de gorge, le virus ? Lu Vraquier courte chose du discret Gilles Ortlieb. Le vraquier est un navire transportant floppé de marchandises et autres fariboles mais en vrac…Le livre d'Ortlieb est comme ça lui aussi : en vrac, mélangeant carnet, notes de voyage, journal intime, fragments éparts… On sautille d'une flaque d'eau perdue dans un village de la Courlande lettone, puis on se retrouve en Lorraine, au Luxembourg, à Paris, puis dans des « zones périphériques » concédant à la litanie ordinaire das Carrefour, Leclerc, Kiabi, Décathlon, Halle aux chaussures, Speedy, Kiloutou. Tout cela n'est pas dépourvu d'une certaine poésie : « Le mouvement naturel, antalgique, analgésique – et donc anesthésiant, à la longue – consistant le plus souvent, on le sait, à se fondre dans le récipient des circonstances, à s'accrocher à ses bords et à se caler dans le fond, à la façon des poulpes dans une amphore cassée – sans trop s'interroger sur la nature même du récipient, et envisageant encore moins de s'en extraire. A-t-on jamais vu un contenu s'insurger contre son contenant ? »

8 avril 2020.- Temps toujours estival (23°C). Le soleil donne, fermant les yeux je m'imagine en bord de Mer méditerranée, témoin de la vengeance des dieux sous un ciel azur et devant un léger ressac. Ouvrant les yeux je me retrouve face à un mur. Drôle de songe. Par ailleurs, je lis Prends garde au toréador de Robert Crais, c'est certainement un polar de série, mais il est raisonnablement bien troussé et puis ont peut y lire des choses assez réjouissantes comme celle-ci : « Le visage de Lou Poitras ressemble à une poêle à frire et il y a le dos aussi large qu'une limousine », ou encore : « il est difficile de ressembler à Charles Bronson quand on n'a pas de menton ». À l'alternat, je lis De l'influence des intellectuels sur les talons aiguilles de Roland Jaccard. C'est un recueil de chroniques écrites pour le magazine en ligne Causeur et ce n'est pas vraiment bon. Jaccard vieilli mal, il vire au renfrogné, au Muray aux petits pieds et parle très mal de ce et ceux qu'il n'aime pas. Disons que c'est un bon passeur et un piètre polémiste.

9 avril 2020.- Ciel bleu, trois nuages (23°C). Fini le roman policier de Robert Crais entamé hier, très grand-guignolesque, mais souvent amusant. Otherwise still with Jaccard, pas vraiment convainquant.

10 avril 2020.- Tendance balnéaire, mais sans mer (25°C). Un an de plus. Rien à dire sur cette période de confinement généralisé, vraiment rien. Fini le Jaccard, pas très bon. Enchaîné avec Dans la brume électrique de James Lee Burke. C'est la sixième enquête de David Robicheaux, héros bourru, mais toujours agréable. Retrouvé les qualités de Burke, qui décrit très bien le nature, la faune, la flore, le bayou… ses défauts aussi, une certaine emphase, des intrigues parfois filandreuses.

11 avril 2020.- Quasi tiédeur (26°C). La brume électrique de Burke distille un solide ennui. De surcroît, il me semble avoir déjà lu ce livre (quand ? Je ne sais plus). Par ailleurs, le voisinage est de plus en plus présent. Espérons que le confinement généralisé s’achèvera bientôt nous pourrons alors nous confiner, tout seul, tranquillement.

12 avril 2020.- Soleil voilé (20°C). Impression tenace : je vis dans un camping municipal, merci le virus ! Poursuivi la lecture du Burke que j'ai étonnement plus apprécié aujourd’hui qu'hier. Ma sensibilité était certainement mieux réglée et plus apte à renifler les odeurs de moscatel, de couennes rissolées, de bière pression et de whisky frelaté, de jus de chique et de pieds de porc marinés, tout comme elle était peu être plus apte à percevoir les qualités d'une intrigue de prime abord pas forcement foudroyante. Allez savoir ? Pour faire bonne mesure petit tour dans les Cahiers de Cioran, un type sympathique : « Ma mission est de me rebeller contre l'homme. Je ne lâcherai pas de sitôt ».

13 avril 2020.- Couverture nuageuse assez mince, mais tout de même suffisamment épaisse pour contrarier un soleil qui s'annonçait prometteur (20°C). Galey, Journal. Vous allez me trouver bien prude, mais savoir que le jeune Yves Navarre se serait assis comme sur un pal sur le membre généreux du dégouttant Jouhandeau ne m'intéresse pas vraiment. Par contre, Galey est tout à moi lorsqu'il parle des marches et démarches des vieux Morand, Monfreid ou Aragon. La marche de Morand est élastique, étrange comme celle d'un personnage de bande dessinée, celle de Monfreid est chaloupée quant à Aragon il chemine courbé au pas de chasseur « comme un indien sur le sentier de la guerre ».
Feuilleté Nager vers la Norvège de Jérôme Leroy, poèmes en vers libres par le plus balnéaire de nos communistes. C'est léger assez élégant, pour tout dire pas mal.

14 avril 2020.- Ciel dégagé, du vent (17°C). Reprise du labeur, toujours petit soldat du néo-libéralisme alors qu'en ces temps de crise sanitaire il faudrait que je le sois du communisme et de rien d'autre. Trois poèmes de Jerome Leroy,  pas mauvais et un peu communistes (tendance Vailland) eux-aussi. Je vous laisse la casserole dans laquelle je laisse cuire 400 grammes d'un Riz plus basmati  que chinois, viens de déborder.

15 avril 2020.- Météo splendide (24°C).Lever 5H00. Labeur. Sieste. Trois poèmes de Leroy. Re-sieste. Une bière IPA. Deux poèmes de Leroy. Une autre bière IPA. Re-re-sieste. Arrosé mes plantes. Dans le même temps que tout cela, mes cheveux persistent à vouloir pousser inconsidérément, la tentation du catogan est grande.

Tiens hier après-midi je rentrais pédestrement du labeur - je fais partie de cette frange très peu éduquée de la population qui contribue aux « besoins essentiels » de la Nation - lorsque j’ai eu la malencontreuse idée de croiser une espèce de type qui faisait reluire une vague automobile avec la peau d'un pauvre chamois mort. Certainement irrité par mon auguste personne qu'il voyait se diriger dans sa direction le type émit un long soupir digne d'une cocotte minute en fin de vie tout en chuintant à l'alternat un : « putain c'est pas possible y peux pas passer ailleurs ce con ! Bordel on peut pas être tranquille ! ». Sachant que nous étions séparés par au moins cinq mètres de distance, que je portais un masque, mais pas lui, j'ai trouvé cela assez fort de virus. Le type était visiblement plus vieux indubitablement plus petit et certainement moins costaud que moi alors je me suis permis de l’apostropher avec une grosse voix mêlant demi-ironie et fausse fermeté et je lui ai affirmé ceci : « Oh vous savez monsieur je ne peux guère survoler votre entité corporelle à des altitudes stratosphériques, je n'ai pas d'ailes à ma disposition, je ne suis pas un oiseau et il me faut bien passer quelque part !». Je dois dire qu'après avoir entendu ma fine stance, le type est resté bouche bée et peau de chamois en berne. J'ai ensuite poursuivi mon chemin tout en sifflotant sournoisement dans mon masque.

16 avril 2020.- Soleil se voilant (23°C). Des coups de marteau frénétiques, deux scènes de ménage, une à droite une à gauche, voilà les effets du confinement prolongé. Drôle de train-train. Lu deux poèmes de Leroy, l'un vraiment très bien (Perdu pour perdu) … Pour rester dans la poésie, tout en évitant le poétique, picoré dans le Á quoi tu penses d'Henri Thomas. Rien à redire, c'est magnifique, même si parfois un peu sinistre.
Dans mes jeunes années, mes divers professeurs me reprochaient un gros manque d’application, un côté brouillon et une écriture pleine de relâchement. Se faisant il ne se rendaient pas compte que mes échecs étaient surtout et avant tout les leurs. Évidemment, ces types et typesses n’avaient tout simplement pas su m’apprendre à tenir mon stylo dans le bon sens.

17 avril 2020.- Les nuages s'agrègent, le ciel se couvre, une pluie tiède n'est pas loin (25°C). Mort du chanteur Christophe. Naïf, sincère toujours en bord de cliché sans jamais tomber dedans. Je l'aimais beaucoup.


2. 

18 avril 2020.- Ciel changeant (23°C). Lu Peleliu de Jean Rolin. Déception, rien d’emballant, je ne suis pas entré dedans et je me demande même si Rolin est entré dans ce qu'il écrivait. Le texte d'une longueur assez modeste est consacré à l'île de Peleliu et à la grande chiffonnade nippo-américaine qui s'y est déroulée en 1944. Rolin badine au milieu des traces et autres ruines, tire un peu à la ligne, flemmardise beaucoup, disons que l'on frôle le reportage allongé et que c'est un petit livre de transition (alimentaire), qui en dehors de deux paragraphes drolatiques et d'un amour non feint pour les jeunes canidés ne laisse rien derrière lui. (Conditions lectorales déplorables. Grand retour de mon voisin guitariste qui en plus de grattouiller chante à présent). 

19 avril 2020.- Il pleut (16°C). Je lis les Lettres de château de Michel Déon. Ces exercices d'admirations tournicotant autour de Larbaud, Conrad, Manet, Poussin ou Braque sont très bien, obsolètes en bien et toujours élégants. Vu J'accuse. Ce n'est pas un film sur l'affaire Dreyfus c'est un film sur la claustrophobie charbonneuse et l'agoraphobie patente, claustrophobie charbonneuse dans de longs couloirs un brin poussiéreux-kafkaïens, dans les bureaux des ministères, dans les cellules de l'île du Diable ou de la Santé, agoraphobie patente dans la cour d'honneur de l'École militaire, dans les salles des conseils de guerre. Restent deux trois échappées en plein air, bucoliques et colorées comme du Renoir père. Rien à dire sur le fond, tout est dit par la forme (Dujardin impeccable). 

20 avril 2020.- Ciel maussade (20°C). Godard est sur Instagram. L'art de faire durer un Havane, un petit gilet vert, des fulgurances, de l'émotion surtout. 

21 avril 2020.- Chape nuageuse grisâtre, rien de joyeux (19°C). Tendant un modeste pourboire dans la direction de Mamadou, livreur Uber Eats souriant et diablement efficace, je me souviens de ces quelques lignes de l'ami Ramuz : « Il ne suffit pas de donner ce qu’on a ; il faut encore donner ce qu’on est. Plus exactement, on ne donne vraiment que ce qu’on est ; on ne donne rien tant qu’on ne se donne pas soi-même. On ne donne vraiment quelque chose en donnant de l’argent que quand on le donne par amour. L’argent, c’est ce qu’on a ; l’amour, c’est ce qu’on est. La société tout entière est basée sur le système des échanges et croit volontiers qu’elle serait parfaite le jour où elle réussirait à assurer leur parfaite équité ; elle oublie que le cœur n’est sensible qu’au don. Dès qu’on met un peu de soi dans son travail, c’est un don de soi qu’on fait, et que l’argent à lui seul ne paie pas. Penser, par exemple, à la fameuse "question des pourboires". C’est de l’argent encore sans doute, mais avec quelque chose autour. » Ce sera tout pour aujourd'hui. 

22 avril 2020.- Soleil (24°C). Lu À quoi tu penses, une mince plaquette du toujours impeccable Thomas (Henri). Ce n'est pas foncièrement primesautier, mais souvent beau voyez-vous : « Ici les morts et les vivants/Sont presque sur le même plan/Les morts sont à l’abri du vent/ Qui courbe vers eux les vivants. (Le cimetière de l’île). ». Dans l'élan je picore dans les Remarques de Ramuz. Que de merveilles ! Ramuz, Cingia, Walser… Décidément vive la Suisse ! 

23 avril 2020.- Ciel très changeant, les averses nous tournent autour, mais elles ne viennent pas (23°C). N'ayant pas eu le moindre contact physique depuis bientôt deux mois je ne crains pas d'affirmer que le fait d'être touché, ne serait-ce qu'un petit peu, est une nécessité impérieuse pour l'homme.
Voilà j'en suis là.

25 avril 2020.- Orages (23°C). Les temps de confinements avancent cahin-caha, je suis plein de maussaderie, c'est ainsi. Remarques de Ramuz, souvent magnifique, parfois génial : « Il y a trois degrés de solitude. Il y a d’abord la solitude de fait, tout occasionnelle et momentanée ; et elle ne compte pas, à vrai dire, bien qu’elle soit déjà insupportable à beaucoup d’hommes. Les hasards d’un voyage vous ont fait échouer dans une ville où vous ne connaissez personne, par exemple, mais le même voyage vous en arrachera demain. C’est la solitude du premier degré, dont la cause est extérieure. Celle du second degré a déjà plus d’importance, parce que sa cause est en nous. C’est celle où met le caractère, celle à laquelle certains d’entre les hommes se trouvent peu à peu réduits par les réactions mêmes de leur sensibilité : ainsi beaucoup de misanthropes, de faux bourrus et de gens dits sauvages, parce qu’ils ont l’air de fuir la compagnie de leur prochain, mais cette compagnie en même temps leur fait besoin : c’est-à-dire qu’ils ont été vers leurs semblables et que l’accueil qu’ils en ont reçu les a blessés. La solitude est pour eux un refuge et un refuge obligatoire. Pourtant cette solitude-là ne compte pas vraiment encore, n’étant pas sans remède. Elle n’est que sociale et n’empêche pas toute relation avec les êtres et les choses ; non seulement elle ne supprime pas les amitiés, mais le plus souvent elle les renforce et les multiplie ; elle ne supprime pas l’amour qu’elle contribue au contraire à faire briller avec plus d’éclat quand il se déclare. La vraie solitude, et c’est son troisième degré, est la solitude métaphysique. Elle est, à le bien prendre, la seule solitude véritable. ». Acquis les deux volumes du Journal Inutile de Morand. Picoré dedans, comme je m'y attendais c'est très acrimonieux. Fini les Lettres de Château de Déon, pas mal.

26 avril 2020.- Plus de nuages que de soleil, mais du soleil tout de même (19°C). Spleenétique et légumineux, rien pour moi. Chez Galey le très élégant Philippe Jullian se pend avec sa cravate au crochet d'une porte. À cinquante-sept ans, il se trouvait trop vieux. Hormis cela c'est le train-train. Francis Perrin est le Paganini du cafouillage – pour ma part je pense que c'était plutôt Pierre Repp -, Jouhandeau quasi nonagénaire et quasi aveugle reçoit encore de jeunes gandins, à l'Opéra Aragon s’endort sur l'épaule de Renaud Camus… 

27 avril 2020.- Temps maussade (19°C). Feuilleté quelques pages du Journal inutile du vieux Morand, c'est un peu nauséeux, sinistre, mais toujours télégraphiste.

28 avril.- Orages (16°C). Premier ministre à l’Assemblée, déprime, rien lu.

29 avril 2020.- Ciel fluant (18°C). Homophobie, misogynie, racisme, antisémitisme, le Journal Inutile du vieux Morand fait tout pour ne pas être au goût des jours qui nous occupent. Otherwise, lu quatre poèmes de l'ami Pirotte et trois autres poèmes d'Archibald Olson Barnabooth, par capillarité relu les Cartes Postales d'Henry J.-M. Levey, elles sont toujours sublimes.

30 avril 2020.- Averses, une éclaircie (18°C). Mort de Chardonne, gymnopédies de l'animal Jouhandeau Le Journal de Morand offre un drôle de contre champ à celui de Galey. Ailleurs chez Larbaud, Orient-Express, douceur de vivre, Barnabooth.


3. 

1er mai 2020.- Petit crachin (14°C). Mes cheveux poussent, la haie dans mon jardin enfle, il n'y aura pas eu de muguet pour ce 1er mai. Assez émoustillé par la dernière livraison du Masque et la Plume j'ai eu la curieuse envie de consommer ce long week-end de confinement en lisant un lourd pavé de l' « entité écrivante » Grisham John. Ne connaissant que de très loin ce mastodonte du page-turner j'ai décidé de l'entamer par son ouvrage le plus célèbre : La Firme. Bon ce n'est pas vraiment mauvais, les pages se tournent effectivement très vite, j'en ai déjà lu cent quatre-vingts, mais malgré le côté distrayant je pense que je préfère Charles-Albert Cingria. 

2 mai 2020.- Fortes averses (16°C). La Firme : efficacité retorse de John Grisham, du bon boulot. Du côté du voisinage grand retour de mon voisin guitariste qui s'est échiné tout l'après-midi sur l’Heroin de l'ami Lou Reed (version Rock 'n' Roll Animal), le confinement semble lui peser, mes oreilles vont saigner. 

3 mai 2020.- Weather mostly cloudy (19°C). Fini la Firme que j'ai boulottée en moins de deux jours. Grisham est parfaitement maître de sa petite affaire. Belle précision, grande connaissance des arcanes financiers, judiciaires et mafieux, intrigue huilée jusqu'au plus petit rouage, rien ne grince. Le tout est parfaitement distrayant, reste à savoir si c'est vraiment de la littérature (la littérature grince). En parlant de choses qui grincent, j'ai aussi lu La Paix des Jardins de Vialatte. Un fond de tiroir, des poèmes de jeunesse qui n'étaient pas destinés à la publication. C'est charmant, on y sent l'influence de Carco, Levet, Toulet ou Larbaud et toutes les « thématiques » vialatiennes sont déjà là : 

Lamourette s’est pendu dans un tilleul touffu.
Les abeilles y vinrent et trouvèrent son corps
Roidi et mort entre les fleurs de miel.
Ses yeux ouverts miroitaient sous le soleil
Comme deux morceaux de verre cassé.
Et les abeilles, épouvantées, s’enfuirent dans l’arbre prochain,
Maison odorante, où dansait le vent des montagnes.

Une seule abeille, la plus jeune, restait,
Et, s’asseyant sur les lèvres du mort,
Elle suçait le miel de mille baisers
Qu’il n’avait jamais eus pour les vivants

(Intermède)

5 mai 2020.- Un peu de soleil, des nuages, du vent, de l'ennui aussi (25°C). Je travaille, je mange, je dors. Rien d'autre.

6 mai 2020.- Ciel changeant (21°C). Lever 5H00. Labeur. Sieste. Rien lu. Le confinement c'est pour les autres. Après Dave Greenfield hier, Florian Schneider est mort aujourd'hui. Tristesse.

7 mai 2020.- Soleil voilé (23°C). Nerveux, en voulant à la terre entière, qui le mérite. Chez Cioran ces lignes que je tamponne sans l'ombre d'un doute : « Depuis l’âge de dix-sept ans, je suis affecté d’un mal secret, indécelable, mais qui a ruiné mes pensées et mes illusions : un fourmillement dans les nerfs, nuit et jour, et qui ne m’a permis, hormis les heures de sommeil, aucun moment d’oubli. Sentiment de subir un éternel traitement ou une éternelle torture ».

8 mai 2020.- Temps lourd et humide, pré orageux pour tout dire (26°C). Les divers bruits produits par mes voisins faussement « confinés » étant insupportable mes velléités de lecture en extérieur auront été tuées dans l’œuf. Je me suis donc remplié dans mon petit intérieur où j'ai lu une bonne moitié du Masque de Dimitrios d'Eric Ambler. Nombre des mes connaissances m'auront vantés les grands mérites de ce roman policier datant des années trente du siècle dernier, y voyant beaucoup de choses en avance sur leur temps, du proto en veux-tu, en voilà. Pour l'instant je suis à demi déçu, c'est tout de même assez désuet mais pas qu’en bien. Bon l’entame est tout de même épatante : « Un Français nommé Chamfort, qui aurait dû être mieux inspiré, a dit que le hasard était un surnom de la providence. C’est là un de ces aphorismes confortables, fabriqués pour nier la vérité déplaisante que le hasard joue un rôle important, sinon prédominant, dans les affaires humaines. Il n’est pourtant pas sans excuse. Le hasard agit parfois avec une sorte de cohérence inepte qu’il est facile d’interpréter comme l’œuvre d’une providence consciente. »
Par ailleurs, et à l'alternat, je suis toujours plus ou moins immergé dans le Journal de Mathieu Galey. Aujourd'hui, en fait le 24 décembre 1978, il rend visite à l’impeccable Jean Rhys, l’art du portrait, toujours : « … une sorte de star momifiée qui m'accueille, toute cassée dans une somptueuse robe de chambre vermillon, les yeux faits, la mise en plis impeccable, les ongles pointus et polis. Fragile et adorable, comme un très ancien oiseau des îles, en cage dans ce petit cottage propret ».

9 mai 2020.- Vague chaleur, ciel voilé qui ne « craque » pas, l'orage attendra (27°C). Les conditions lectorales toujours défavorables j'ai tout de même pris la décision de lire en extérieur. Pour ce faire, et éviter le terrible brouhaha des confinés environnants, j'ai enfourné un écouteur dans chacune de mes oreilles et j'ai envoyé les contre-mesures qui ont pris la forme de London Calling, un album qui ne fait pas son âge. Je l'ai écouté deux fois en finissant le Masque de Dimtrios et nonobstant deux trois minutes de déconcentration passagère ma lecture aura été attentive et pas vraiment empêchée. Pour en revenir vraiment à Ambler et son Masque je dois dire que la seconde partie est mieux que la première, on pourrait presque croire qu'elle est pleine d'élans cinématographiques, mais c'est un paravent, en fait tout est plus littéraire qu'il n'y paraît et c'est la parole et donc les mots qui sont le « véhicule » de la fiction. Je ne raconterai pas la fin, mais il y a du sang et la morale est sauve. Insatiable j'ai poursuivi mon petit chemin lectoral avec L'égoïste est celui qui ne pense pas à moi d'Henri de Régnier (moustachu conséquent s'il en est). C'est un mince ouvrage rassemblant aphorismes, historiettes, anecdotes, considérations sur les hommes, les femmes, l'amitié, l'amour et le temps. La préface de Bernard Quiriny est formidable (il faudrait que je lise son Monsieur Spleen) et j'ai déjà stabiloté la moitié de ce que j'ai lu : « J'aime la tristesse et je hais l'ennui. La tristesse, c'est l'être qui se replie à l'intérieur et constate son malheur ou son infériorité. L'ennui, c'est l'être qui voltige à l'extérieur, comme chassé de sa conscience, et souffre des choses plus que de lui-même. »


To be continued.

mardi 23 juin 2020

Psychogeographie indoor (100)



« Plus loin que la route, c’est les arbres… Plus loin encore, c’est les pays inconnus… Et puis rien du tout. » (L-F C)

1.

5 mars 2020.- Pluie légère, mais sinistre (11°C). Le virus prolifère au rythme des néo-morales, je suis ému par Artaud dans les mémoires de Nadeau, mon thé refroidit.

6 mars 2020.- Ciel monochrome, gris souris, gris suicide (11°C). Le 27 mai 1918 vers sept heures du soir devant Vailly-sur-Aisne, une balle entre par l'épaule droite du lieutenant Joë Bousquet, lui troue quatre fois les poumons puis la colonne vertébrale. On entend deux cris, l'un un peu sourd, celui du blessé, l’autre atroce : « Quel malheur ! le lieutenant est tué ! » Pourtant, le lieutenant n'est pas tué, c'est son corps qui est tué ! Voilà une paraplégie, une immobilité qui deviendra légendaire ! Bousquet raconte tout cela – bien mieux que moi – dans une lettre adressée à Maurice Nadeau le 13 juillet 1945. Dans cette même lettre, il évoque également ses relations avec le gratin surréaliste : Eluard, Breton, Tanguy, Max Ernst… Ce même Max Ernst qui, drôle d'ironie, était lui aussi sur le champ de bataille de Vailly-sur-Aisne, de l'autre côté, du côté allemand : « Mes soldats ont voulu me sauver. J’ai inutilement exigé qu’ils me laissent sur place, qu’ils me laissent à ma commençante agonie. Ils m’ont arraché malgré moi au champ de bataille… Eh bien, Nadeau, écoutez-moi avec attention. Mes soldats m’ont emporté au milieu des coups de feu. Max Ernst allait passer. Max passait. Max Ernst, lieutenant d’artillerie dans l’armée allemande, mais accompagnant un bataillon d’assaut, sortait de Vailly, que j’avais reçu l’ordre de reprendre, avec les vagues victorieuses… »
Voilà pour Bousquet… et Nadeau. Sinon demain je pense croquer dans le Dictionnaire de Littérature à l'usage des snobs de Fabrice Gaignault. C'est certainement un peu « grande presse », Gaignault n'est pas « rédacteur en chef Culture » chez Marie Claire pour rien, je ne vais peut-être pas apprendre grand-chose, mais le menu est tout de même assez appétissant. D'ailleurs à ce titre, je vous laisse, l'abbé Mugnier vient de me faire un clin d’œil.

7 mars 2020.- Temps globalement nuageux (9°C. Le Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs de Fabrice Gaignault n'est pas si mal écrit que ça et contrairement à ce que j'ai pu affirmer hier j'y ai découvert un peu plus deux trois spécimens dont je n’ignorais pas vraiment les noms, mais qui étaient tout de même un peu flous à mes yeux (Harold Acton, Max Aub, Alain Bonnand, Bernard Delvaille…) Dans les mémoires de Nadeau émouvant portrait de Jean Reverzy. Lyonnais, résistant, « médecin des pauvres », écrivain conséquent très éloigné du marigot germanopratin. Sa mort soudaine, brutale, trop précoce à l’âge de 45 ans sera un déchirement pour Nadeau. Il descendra entre Saône et Rhône et verra le corps de Reverzy reposé sur un lit, habillé du complet qu'il portait pour recevoir le Prix Renaudot. Il le trouvera « un peu plus pâle qu’ à l'ordinaire sous ses cheveux noirs ». Plus tard il prononcera quelques mots émus au bord de sa tombe. Tout cela est bien triste et fort peu parisien. (Nadeau trouvant dans le recueil de nouvelles Le Regard quelque chose des allégories kafkaïennes. Reverzy lui rétorquera que non pas vraiment, que tout cela est sa condition, son exacte condition, qu'il ne s'est livré à aucune « débauche d’imagination ».)

8 mars 2020.- Solides éclaircies (14°C). Un peu trop bu ce midi, conséquence : une longue sieste réparatrice effectuée en extérieur face à un soleil de bon aloi. Je dois dire qu'au moment où j'écris ces lignes mon corps en encore assez flottant et mon esprit pas vraiment totalement réveillé. Mes épanchements syntaxiques seront donc apathiques quand ils ne seront pas décousus.
Les écrivains finissent souvent mal. Ainsi Pierre Herbart, ce « dandy magnifique » finira dans la fosse commune de Grasse. C'est ce que rappelle Nadeau dans ses mémoires. Beau portrait encore. La jeunesse d’ Herbart, son amitié avec Cocteau, Malraux, Camus, Gide surtout. Quelques bons romans, la résistance sous le nom de Le Vigan (ce qui ne s'invente pas), quelques panouilles, un vague oubli et puis cette retraite sous le soleil où il vivra dans des conditions de plus en plus précaires avant de mourir dans une indifférence glacée. Comme tout est dans tout, Herbart est aussi dans le dico snob de Gaignault qui lui nous explique que pour celui qui avait tout de même libéré la ville de Rennes « la résistance était le seul endroit où l'on pouvait se procurer de la cocaïne gratuitement ». Évidemment, cette boutade est certes drôle, mais elle résume Herbart à son laconisme et nous fait un peu oublier que c'était un vrai type courageux. En dehors de cette réserve, le bouquin de Gaignault est très agréable à lire, il aime vraiment ceux dont il parle et c'est parfois suffisant pour faire un bon livre.

9 mars 2020.- Weather mostly cloudy (11°C). Dans son dictionnaire Gaignault tourne aimablement autour de la duchesse de Devonshire, cette « copine » de Patrick Leigh Fermor et du prince Charles, certes un peu toquée, mais qui fut aussi un monument d'humour anglais, une P. G. Wodehouse en jupons as du jardinage et maîtresse dans l'art de descendre des Gin Fizz tout en se déhanchant lascivement sur le dernier tube d'Elvis. Ah oui ! en dehors de tout ça La duchesse de Devonshire était aussi la plus jeune des sœurs Mitford, un sacré aréopage de croquigolettes en goguette. Jugez par vous-même : Nancy, parangon upper class et grande romancière snob à l'humour mordant. Unity aime intime d'Adolf Hitler qui rendra Eva Braun folle de jalousie. Diana jolie fasciste mariée à Oswald Mosley, le Furher anglais. Jessica, communiste qui après avoir fait la nouba avec les républicains espagnols, deviendra citoyenne américaine, syndicaliste et journaliste d'investigation. Pamela, grande défenderesse de la cause animale qui mariée six fois et divorcée six fois finira par vivre en couple avec son écuyère. Il y a un frère, Thomas mort en Birmanie à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

10 mars 2020.- Humidité prégnante et très peu relative (9°C). La pandémie progresse, je toussote tout en lisant ces vers de Maurice Rollinat (grand toqué devant l'éternel) :

Pour jardins, je voudrais deux ou trois cimetières
Où je pourrais tout seul rôder des nuits entières ;
Je m’y promènerais lugubre et triomphant,

Escorté de lézards gros comme ceux du Tigre.
— Oh ! fumer l’opium dans un crâne d’enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !

Rien d'autre.

12 mars 2020.- Nuages et virus (17°C). « L’épidémie est unanimisante. C’est ce qui en fait la sœur jumelle de la fête. » (Philippe Muray)

13 mars 2020.- Soleil bien inutile (14°C). En ce vendredi 13 de pandémie, je constate que les files d'attente de l'Euromillion ne respectent pas du tout les « espacements de courtoisie » imposés par l'État macroniste. Rien d'autre.

14 mars 2020.- Belles soleillées (17°C). Virus, écoles fermées, inquiétude latente, déprime… Retour dans le Journal de Mathieu Galey. Visite de Washington et de ses monuments en saindoux, la Maison Blanche le palais d'un petit roi balkanique de l'entre-deux-guerres, une capitale de province élue par hasard. Rentré à Paris plusieurs visites aux veilles branches Aragon et Green et puis le souvenir du Larbaud hémiplégique celui qui ne pouvait plus dire qu'une phrase : « Bonsoir les choses d'ici-bas ».

15 mars 2020.- Les temps sont lourds, mais le soleil donne (18°C). Conditions lectorales parfaites, soleil printanier, vent léger et, surtout, un silence de monastère cistercien (certainement les sourds effets de la pandémie en marche). Toujours dans les souvenirs de Maurice Nadeau qui sont vraiment très bien. Tout d'abord parce qu'il sont écrits dans un style fort simple où ne perce jamais le moindre ricanement, ensuite parce que ce qui y est raconté est toujours passionnant. La jeunesse de Nadeau, son communisme qui vire au trotskisme lorsqu'il ouvre un peu les yeux. Sa fréquentation des surréalistes...Tout cela nous donne une suite de portraits immanquablement épatants, quand ils ne sont pas émouvants… Nadeau croise Pierre Naville, Trotski (le Vieux), Benjamin Péret, Aragon, Éluard ( qui en prend pour son grade, c’est mérité), Breton (Nadeau réhabilite son œuvre poétique, on n'y voyant la légèreté qu'il n’y'a plus chez le théoricien), d'autres… j'en oublie.
Mort de Genesis P-Orridge, terroriste sonore capable des pires douceurs, qu'il, ou elle, repose en guerre.

16 mars 2020.- Vague soleil (16°C). Étant d'un naturel un tantinet asocial les confinements divers et variés ne m'effrayent pas plus qu'une chiquenaude sur le lobe de l'oreille gauche. Cependant comme les choses s'avèrent parfois mal faites, je suis aussi très hypocondriaque. En ces temps de claustration et de pandémie la peur que je n’éprouve pas d'un côté et donc contrebalancée par la peur que j'éprouve de l'autre côté. En somme, l'opération est nulle.
Nouvelles acquisitions : Monotobio - Chevillard, Remarques – Ramuz.

17 mars 2020.- Beau temps gâché (19°C). Confinement jour 1. Lever 2H45. 3h30 3 kilomètres à pied. 4h00 labeur (désigné par mes pairs, je nourris la France). 11h30 3 kilomètres à pied (dans l'autre sens). 12H00, repas frugal. 12H30 sieste patibulaire à défaut d'être crapuleuse. 14H00 profitant des conditions climatiques assez favorables je sors un pied timide dans mon semblant de jardin en espérant lire quelques pages de l’impeccable Maurice Nadeau. 14H02 mes voisins n'ont visiblement pas compris le sens du mot « confinement » et pratiquent un genre de « barbecue alternatif », à 10 et en chantant. 14h03 je me fais une raison et retourne dans mon petit intérieur. 14h04 mon Nadeau ne me dit plus grand-chose, je fais la vaisselle puis je m'affale sur mon canapé tel un bulot désabusé. 15h30 après quelques longues minutes d'intense non-réflexion, j'allume mon poste de télévision sur lequel, à la demande, je regarde un épisode de la série Bones (S8E17). Voilà j'en suis là, ou presque.

18 mars 2020.- La température est agréable, mais le fond de l'air est lourd (20°C). Je n'ai jamais vu autant de joggers passer devant mes fenêtres. Quant aux trottinettes, n'en parlons pas. Certainement les effets du confinement imposé par les autorités.

19 mars 2020.- Météo splendide, pour rien (22°C). La pollution atmosphérique descend, le silence monte, les joggers passent.
Deux trois broutilles un peu confinées de l'ambassadeur Claudel, nothing else.

20 mars 2020.- Ciel dégagé, vague tiédeur (22°C). Les temps de pandémie et de claustration imposée que nous traversons semblent laisser fleurir une foule de journaux intimes dans le Landerneau littéraire parisien. Tout cela est presque drôle et frôle pour ainsi dire le pelucheux. Quant à moi qui suis un éternel cloîtré volontaire, je n'en pense pas moins, et je me gausse.
Chez Nadeau bisbille avec Paulhan, mais dans le respect mutuel.


2.

21 mars 2020.- Temps printanier belle douceur, cependant voilà quelques nuages en amorce (20°C). En ce cinquième jour de confinement, les cohortes de joggers auront été remplacées par une myriade de camionnettes livrant une multitude de denrées alimentaires. C’est ce que nous connaissions jadis dans nos campagnes les plus reculées, la modernité n'invente jamais rien.
Pour le reste, je suis morose, comme tout le monde. Lu Les Merveilleux Nuages de l'entité à frange Sagan. C'est un genre de court soap-opéra où des bourgeois un peu imbibés se débattent moelleusement dans de vagues incertitudes sentimentales. Pas mal d'ennui, mais cependant un petit charme, le petit charme des années cinquante finissantes, le petit charme de la politesse et d'un certain savoir-vivre. Ah oui aussi le style de Sagan, pas compliqué, épuré.
Plus tard un tour dans le Journal de Galey. Le vieux Jouhandeau, Louis Guilloux, un peu miteux, mais délicieux, Julien Green, très sage, trop sage ? Encore, et toujours, la longue litanie des partenaires sexuels de Galey. Pour tout dire, on s'en fiche.

22 mars 2020.- Le soleil se voile, la température baisse (13°C). Le confinement sans les voisins : le paradis. Le confinement avec les voisins : une idée de l'enfer. Malgré le brouhaha environnant, je picore dans les souvenirs de Maurice Nadeau. Superbe éloge de Pascal Pia, résistant, esprit libre, grand costaud qui verra son corps se résumer. Un modèle en tout et surtout en fidélité : « Quand Malraux meurt, on ne voit pas Pia se joindre au chœur des lamentations officielles. Quand le bruit en est retombé, il se rend, seul, sur la tombe du compagnon de jeunesse, pour y déposer des fleurs. Pascal meurt à son tour. Suzanne me demande d’inventorier ce qu’il a laissé. Je trouve vides tiroirs, rayons et placards de toute correspondance ou notes intimes. Seul un petit billet arraché à une page de carnet a échappé à la destruction. C’est une confirmation de rendez-vous, fort ancienne, dans un café. Elle est signée “André "». Dans le Journal de Galey on « baise » toujours beaucoup. Un auto-stoppeur, un canadien, un barman, un allemand père de famille, un homme-enfant, un Martiniquais de passage « aux fesses comme des mappemondes ». Bref, ça n'arrête pas.

23 mars 2020.- Plaisantes éclaircies (14°C). Lever précoce. Transport en commun. Labeur. Transport en commun. Un barrage sur la route. Sieste. Confinement. Sombre litanie.

24 mars 2020.- Soleil glaçée (11°C). La pandémie progresse, les nouvelles anxiogènes aussi. Morts du jour : Gabi Delgado, Manu Dibango, Albert Uderzo, Michel Hidalgo.

25 mars 2020.- Rares nuages, plus de fraîcheur (11°C). Feuilleté le Dictionnaire Amoureux de l'Italie de Dominique Fernandez. Très juste, sur Pasolini tout du moins me semble-t-il. Otherwise : l'évitant social est en passe de devenir le super-héros des temps pandémiques que nous traversons, reste à lui trouver un costume saillant.

26 mars 2020.- Le soleil brille, mais le fond de l'air est frais (10°C). Dans ses mémoires littéraires – que je n'ai toujours pas fini, je chemine chichement –, Nadeau raconte sa découverte de Varlam Chalamov, la publication des Récits de la Kolyma dans les Lettres Nouvelles, l'incessante lutte qu'il fallut mener contre les nervis de la pensée stalinienne. Tout cela et puis l'émotion, les mémoires de Nadeau sont très émouvantes, pour preuve la fin de Chalamov : «(Il) a passé les limites de l’humain. Il ne reviendra plus en arrière. Il se réfugie peu à peu dans le mutisme, rompt avec les uns et les autres, ferme sa porte même à ses amis. Pour seul compagnon il n’a plus qu’un chat. Un voisin tue ce chat d’un coup de fusil, il en conserve le cadavre dans un sac de plastique qu’il place dans un réfrigérateur. Dans un état de délabrement extrême, il meurt enfin… »

28 mars 2020.- Beau temps, frais puis doux (18°C). Un silence monacal, seul le diable doit savoir où ont bien pu passer mes voisins. Assis sur ma fidèle chaise de jardin face à un soleil raisonnable je viens de finir la lecture de Grâce leur soient rendues les mémoires de Maurice Nadeau. C'est un livre dans lequel j'aurais picoré par petites becquetées gourmandes, mais dans un désordre choisi, m'attachant tout d'abord à ce et ceux qui m’intéressait vraiment, par goût, par capillarité : Joë Bousquet, Pascal Pia, Armand Robin, Raymond Guérin, Pierre Herbart, Verlam Chalamov…, délaissant un peu les autres, par a priori, par paresse : Sartre, Mauriac, Paulhan, le Nouveau Roman, Breton, Gide… Finalement, j'ai tout lu, tout becqueté et je peux vous certifier sans trembler que ce tout est très bon, le style est fort simple, ce qui est raconté est plus passionnant qu'à son tour et surtout, je le répète, c'est très émouvant.
Demain je compte enchaîner avec le Campo Santo de W. G. Sebald, c'est un fond de tiroir, mais un fond de tiroir de Sebald ne saurait décevoir.

29 mars 2020.- Météo sinistre, chape grisâtre vent mauvais et retour de froideur (5°C). La pandémie progresse, le nombre de victimes aussi. Sebald, Campo Santo, la mort : « …dans les conurbations de la fin du XXe siècle, où chacun est remplaçable dans l'instant, et en fait superflu dès sa naissance, il importe de jeter sans cesse du lest par-dessus bord, d'oublier sans réserve tout ce dont on pourrait se souvenir, la jeunesse, l'enfance, l'origine, les aïeux et les ancêtres. Pendant un certain temps il y aura encore ce “Memorial Grove” qui vient d'être instauré récemment sur Internet, où l'on pourra ensevelir et visiter électroniquement ceux qui vous étaient particulièrement proches. Mais ensuite ce virtual cemetery lui aussi se dissoudra dans l'éther, et tout le passé se diluera en une masse informe, non identifiable et muette. Et issus d'un présent sans mémoire, confrontés à un présent que la raison d'un seul individu ne peut plus saisir, nous finirons par quitter nous-mêmes la vie sans éprouver le besoin de rester encore ne serait-ce qu'un instant, ou de revenir à l'occasion »

30 mars 2020.- Heure d'été, goût hivernal (8°C). Le Campo Santo de Sebald est loin d'être joyeux, il est même ton sur ton avec les temps sinistres que nous traversons. Il y a bien un peu de lumière dans les cinq courts textes consacrés à la Corse (qui donnent leur titre à l’ensemble et sont les magnifiques prémices d'une œuvre qui ne verra jamais le jour), mais le reste est bien sombre, très sombre. Il n'y est question que de la disparition de la canopée, de destruction, de mort et de construction du deuil. Günther Grass, Peter Handke, Peter Weiss sont convoqués, c'est parfois très beau, mais c'est toujours un peu sinistre, plombé-plombant, guère réjouissant pour tout dire. Au moment où l'épidémie que vous n’ ignorez pas laisse tomber les morts comme des dominos, j'ai, nous n'avons, certainement pas besoin de ça.

31 mars 2020.- Beau temps frais (10°C). Hier j'ai certainement été trop injuste avec Sebald, ce n'est pas son Campo Santo qui est sinistre, c'est moi. Pour tout vous dire, c'est même un livre magnifique et surtout lorsque l'autobiographique et l'intime rejoignent la grande Histoire et se mêlent à elle. C'est la spécialité de Sebald que cette coalescence là. L'émotion monte au détour d'un paragraphe sur Kafka, sur Ernst Herbeck, sur Jean Amery, il suffit qu'une simple phrase affiche de courtes concordances avec l'alta voce de celui qui l'a écrite pour qu'un tremblement une infime fibrillation commence à poindre chez le lecteur. Mélangeons donc l’intime, le vécu, avec la grande Histoire, les petites histoires. Quitter les rivages du romanesque me semble aujourd'hui le seul biais possible pour la littérature (où tout a été dit, été fait). Mon Sebald fini et posé, je n'ai pas perdu de temps pour entreprendre la lecture d'un nouvel ouvrage. Il s'agit d'une petite chose d'Alain Gerber, Frankie Le Sultan des Pâmoisons. On aura compris qu'il est ici question de Frank Sinatra. C'est une biographie romancée, une suite de monologues intérieurs où un Gerber un poil schizophrène entre tout à tour dans la tête de Dolly, la mère de Sinatra, d'Ava Gardner, de Sinatra lui-même. Bon le résultat est assez artificiel, concédant au romanesque, mais en apprend deux trois chose sur l'entité chantante d'Hoboken. Il faut dire que, as usual, Gerber connaît et maîtrise parfaitement son sujet.

1er avril 2020.- Ciel limpide, douceur printanière (18°C). Aujourd'hui mes velléités de lecture en extérieur auront été tuées dans l’œuf par un voisinage, qui confiné par la pandémie, n'a pas su faire autre chose que d’ hasarder son museau dehors tout en pérorant à l'unisson. Grâce à un adroit subterfuge, en fait de la musique entre les oreilles couvrant les discutions diverses et avariés, je suis parvenu à lire une cinquantaine de pages du Sinatra/Gerber entamé hier. Malheureusement, je ne suis pas allez plus loin que ça. Chacun sait que lire en musique pose d'inextricables problèmes, au bout d'un moment la concentration s'échappe, les phrases se dissipent, les mots se dérobent aux yeux du lecteur qui se retrouve le nez en l'air, tandis que ses pieds tapent la mesure. C'est une expérience que ne saurait durer bien longtemps, la musique gagne toujours sur le livre que l'on est censé lire. C'est ce qui m'est arrivé cet après-midi. Bon j'ai tout de même pu constater que malgré son parti pris romanesque le livre de Gerber n'était pas si mal que ça. Rien ne nous est caché, les relations de Sinatra avec la mafia, ses scènes de ménage homériques avec Ava Gardner, ses faux suicides au petit matin, les journalistes tabassés, les musiciens méprisés, les costumes bien repassés et un soutien indéfectible au Parti Démocrate. Bizarrement, rien sur ses voisins.

2 avril 2020.- Soleil vaguement printanier (16°C). Ce matin j'ai mis mon masque et enfilé mes gants et suis parti à l'aventure, direction la supérette. Là dans une ambiance tendue et suspicieuse j'ai fait l'acquisition de quelques victuailles puis je suis rentré chez moi cahin-caha où j'ai fini la lecture du Frankie de Gerber. Quelques simples constats : le Sinatra fréquentant la mafia n'était pas très sympathique, Sam Giancana était un horrible olibrius, les frères Kennedy n'étaient pas loin d'êtres horribles eux aussi quant à la fin de Marilyn Monroe, si elle s'est bien déroulée comme Gerber le raconte, disons qu'elle fut abominable voire plus.

3 avril 2020.- Douceur relative, ciel dégagé (12°C). Conditions lectorales altérées, voisinage bruyant (contres mesures Radio Birdman/Dream Syndicate). Je lis Nuit sombre et sacré nouvel opus polareux où l'entité écrivante Connelly tente de rassembler deux de ses héros récurrents, ce bon vieux Harry Bosch et la plus récente et fraîche Renée Ballard. Le résultat est presque réussi, l'intrigue concède peut-être un peu trop à l'air du temps, à #MeToo et à ce genre de choses, mais elle reste raisonnablement captivante et on retrouve l'essentiel des qualités de Connelly. Que demander de plus ?

4 avril 2020.- Beau temps doux (19°C). Dix-septième jour de confinement, rien à en tirer, l'inspiration est en berne. Du côté des choses écrites, j'ai tout de même boulotté en moins de deux jours, les quatre cents pages du dernier Connelly (c'est une forme d'exploit, ma vitesse de lecture en généralement plus lente). Le livre part un peu dans tous les sens, il y a un surplus de micros intrigues qui finissent par s’enchevêtrer un peu artificiellement, mais c'est tout de même très distrayant (le mot est lâché ). Le couple formé par Ballard et Bosch fonctionne bien et offre une genre d'anabiose et en tous les cas un peu de genus femininum (tendance #MeToo) dans l'univers de Connelly (Conditions lectorales moyennes. Contres mesures : Blue Öyster Cult, Sebadoh).


To be continued.

lundi 18 mai 2020

Chambre verte - (Ian Curtis)




Le 18 mai 1980 - il y 14610 jours, 2088 semaines, 480 mois, 40 ans, 4 décades - Ian Curtis a pris la drôle d’idée de se pendre au plafond de sa cuisine à l’aide d’une corde à linge qui ne demandait rien à personne. C’était au petit matin, la météo n’était pas si désagréable que ça pour Manchester et le nord-ouest de l’Angleterre, une alternance de soleil et de nuages, 9°C à 6 heures, pas de vent, une humidité de 71% qui descendra à 49 % sur le coup de midi lorsque Deborah, la femme de Ian, découvrira le corps de son mari suspendu. On imagine que cette découverte fut un poil tragique... Le temps avance bien vite, il n’a jamais avancé aussi vite. 40 ans plus tard que reste-t-il de Ian Curtis ? Un petit sac d’os oublié au fond d’un cercueil enterré dans le modeste cimetière de Macclesfield, une trentaine de chansons à la poésie adolescente un peu pesante, le souvenir d’un type ordinaire dépassé par les événements : un mariage trop précoce, une maîtresse inaccessible et frôlant le pellucide, les intermittences du cœur, la maladie, l’épilepsie, ce « mal noir »... Que reste-t-il de Joy Division ? Une curieuse coalescence, la rencontre fortuite autour d’une table de mixage de quatre punks mal dégrossis et d'un toqué de studio (l’entité fulminante Martin Hannett), le flair de deux entrepreneurs post-situs (Tony Wilson et Alan Erasmus), le savoir-faire et le goût d’un graphiste hors normes (Peter Saville). En somme loin d'un quelconque culte idiot, il reste de l’alchimie.




lundi 11 mai 2020

Psychogeographie indoor (99)



« La citation est, en somme, un mauvais moyen littéraire. C'est ne montrer, au lieu de sa propre face, qu'un masque qui la représente à peu près » (Henri de Régnier, Le bonheur des autres ne suffit pas)


1.

1er février 2020.- Belles éclaircies, douceur (14°C). Le short de Samuel Beckett certes, mais quid du slip de bain de Raymond Guérin ? Dans le premier numéro de la revue Capharnaüm, que je me suis procuré contre un modeste pécule, c'est Guérin lui-même qui évoque ce très léger bout de tissu : «… j'arrive à me vêtir de plus en plus simplement. J'ai renoncé tout à tour aux accessoires et aux parures encombrantes. Et même sur la plage, je ne porte plus que d'étroits slips de coton, que je noue sur la hanche gauche. J'en ai des jaunes, des noirs, des violets, des rouges, des bleus, des verts. Quand je les enlève il ne reste plus sur mon corps qu'un triangle plus clair. Et encore la fente du tissu, sur la hanche gauche est elle aussi dorée. » Pour le reste, le menu du premier numéro de cette revue éditée depuis déjà dix ans par les éditions Finitude est impeccable : deux souvenirs d'Eugène Dabit, quatre chroniques envacancées de Marc Bernard, une lettre de Jean Pierre Martinet à Michel Ohl, un texte inédit de Stevenson consacré au charme des lieux sans charme, une nouvelle fort drôle de Georges Arnaud.
Ailleurs. Comme tout est dans tout et en tous les cas tout est presque un peu dans le Journal de Galey, il n'y est pas question du short de Beckett, mais de son pot de chambre. On rigole : « À Parmain, pendant la guerre, Nathalie Sarraute partageait une maison avec Beckett. Celui-ci répugnait à utiliser les lieux d'aisances situés au fond du jardin. Mais chaque jour, à midi et demi, il descendait y vider son pot de chambre, en le portant sur la tête comme une précieuse amphore ».

2 février 2020.- Temps nuageux (10°C). Ce matin je n'ai pas mis plus de quarante minutes pour lire La Chute de la Maison Edax, un modeste fourbi dépelotonné par l'impeccable Cyril Connolly qui démontre que la Bibliophilie peut parfois virer au tragi-comique… Vols, mensonges, fausses déclarations d'amour tout est bon pour parvenir à acquérir un incunable de plus. C'est très drôle, très mal pensant, très anglais et je dois dire que Connolly a le potentiel pour ne jamais décevoir son lecteur.

3 février 2020.- Douceur indécente (19°C). Sciatique, cervicalgie, loin du mieux.

4 février 2020.- Vent violent, ciel ultra changeant et chute considérable des températures. Aujourd’hui les dieux les dieux météorologiques valsaient dans l' acrimonieux (7°C). Lever 3H30, labeur, sieste, un épisode d'Ally McBeal (génie de David E. Kelley). Entamé Vie de Gérard Fulmard nouvelle spécialité fromagère un brin lactescente du faux Savoyard Echenoz (il est né à Orange). On n'en dit pas que du bien dans le Landerneau.  Lu un chapitre que j'ai un peu aimé (il m'a arraché un demi-sourire). Nouvelles acquisitions (main chaude, bonne pioche) : Frankie le sultan des pâmoisons une bricole d'Alain Gerber consacrée à Sinatra, les Merveilleux nuages de Sagan, les Croquis de Voyage de Joseph Roth, la Correspondance Valery Larbaud/G.Jean-Aubry, le Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs de Fabrice Gaignault et pour finir un bel album qui gigogne autour du père Vialatte (dans la collection Dossier H, les Cahiers de l'Herne suisses)… Moins de trente euros pour le tout… des heures, que dis-je, des jours lecture !
Autrement  Médiapart s'attaque à la cravate tricotée d'Éric Neuhoff. Drôle de « geste » dadaïste.

6 février 2020.- Beau temps frais, dans le genre à quoi bon (7°C). Un strip de l'ami Schulz : un beagle mélancolique une comète et un drap sur le museau pour s'en protéger, un chapitre d'Echenoz : un détective manchetto-lactescent des débris astronautiques écrasés sur un hypermarché… Snoopy et Gérard Fulmard ont donc un point commun : L'aérien qui choit. Célébrons la fossette de Kirk Douglas (qui est mort), écoutons Yusef Lateef rejouer le thème de Spartacus, souvenons-nous de Strangers When We Meet, de la lascivité lasse de Kim Novak et de l'élégance de Richard Quine… Rien (ou presque) : Ne pas confondre Jean Pierre George et Jean Pierre Georges, l'un debordien défroqué marié avec une strip-teaseuse, l’autre Cioran soulevé par l'hélium.


7 février 2020.- Les froideurs matinales passées, une belle journée douce et ensoleillée (13°C). Il y a des jours où morphèmes, lexèmes et lexies ne nous inspirent pas plus que ça Tenez par exemple aujourd'hui je n'ai pas pu lire plus de trois lignes du nouveau roman de Jean Echenoz sans plonger dans une tiède mare d'ennui. Je ne sais pas qui d'Echenoz ou de moi est le plus coupable dans cette affaire, mais c'est ainsi.

8 février 2020.- Temps trop beau pour être honnête (14°C). J'ai aimé Jean Echenoz lorsqu'il trottinait dans la foulée d'Emil Zátopek, lorsqu'il regardait les derniers moments de Maurice Ravel ou lorsqu'il savait faire avec Nikola Tesla et l'électricité, mais là je dois bien dire que son « charme » n'agit plus. Sa Vie de Gérard Fulmard se laisse lire, il y a Mike Brandt et Issei Sagawa, des patronymes inventifs et même des moments franchement poilants – je me suis tenu les côtes deux fois –, mais globalement c'est l'ennui qui prime. Les faux polars loufoques, les vies imaginées, certes, mais peut-être faudrait-il qu'Echenoz sorte un jour de son confort en s'attaquant à autre chose. Tenez lui-même par exemple.

9 février 2020.- Le vent se lève, on annonce une tempête (13°C). Fini la bricole d'Echenoz. Comme pointé hier, il y a de rares moments, mais que l’exercice est vain dans son ensemble. Dans les Dossiers H consacrés à Alexandre Vialatte bonne contribution de Charles Dantzig. Vialatte n'est pas un humoriste, il va plus loin, c'est un phénoménologue qui oublie d'être huissier, qui décrit et ne passe pas, un poète qui se devine une famille par « proximité du pli de l'esprit ». Bref Vialatte ce n'est pas de la roupie de sansonnet.

10 février 2020.- Du vent (16°C). 18h01, le vent souffle, je m'ennuie solidement. 18H13, je lis une chronique de Bernard Frank je m'ennuie un peu moins et pour tout vous dire je sautille même un peu. 18H16 je lis une chronique d'Alexandre Vialatte tout en étant pris d'un court élan capricant. 18H20, je bois un rooibos « zoulou digest » acquis dans une Biocoop équitable. 18H22, je me demande si nommer un rooibos « zoulou digest » ne serait pas un poil stigmatisant. 18H24, mon rooibos refroidissant je me chuchote à moi-même que l'équité n'est pas tout et que le zoulou mérite un profond respect. 18h25, je me souviens de Johnny Clegg, je suis un peu triste. 18h29, j’écris ces lignes valétudinaires que d'aucuns liront en se grattant la tête. 18h32, Les Walkyries du vent beuglent toujours par les fentes de ma porte, la nuit vient de tomber tel un lourd rideau de théâtre noirâtre.

13 février 2020.- Temps nuageux (10°C). Lombalgie, sciatique, problèmes divers et variés, mon corps me lâche à petit feu. Qu'il s'en aille, je ne le regretterai pas ! Pendant ce temps-là Claudel toujours : « Et je marche, je marche, je marche ! Chacun renferme en soi le principe autonome de son déplacement par quoi l’homme se rend vers sa nourriture et son travail. Pour moi, le mouvement égal de mes jambes me sert à mesurer la force de plus subtils appels. L’attrait de toutes choses, je le ressens dans le silence de mon âme.
Je comprends l’harmonie du monde ; quand en surprendrai-je la mélodie ? »

14 février 2020.- Ciel changeant, un peu,mais pas trop (10°C). Toujours dans une forme paralympique. Picoré au grès du hasard. Une lettre de Bruno Schulz à Witold Gombrowicz où il est un poil question de la sexualité cette chose qui appartient à une étape de l'évolution parallèle à notre intellect : « … j'ai conscience d'avoir pénétré dans ce que tu considères comme ton fief. Je connais ta susceptibilité particulière sur ce point, ton angoisse pathologique (et donc créatrice). C'est la zone névralgique où ta sensibilité atteint son paroxysme, c'est une espèce de talon d'Achille qui te démange et t'agace ; comme si de ce talon voulait surgir un nouvel organe, une main supplémentaire plus préhensile que les autres... ». Plus tard une chronique très polie de Vialatte, la politesse chez Vialatte c'est quelque chose !


2.

15 février 2020.- Ciel bleu, goût printanier (16°C). Il faisait beau alors j'ai risqué mes pénates dans mon petit extérieur. Ma chaise de jardin m'y attendait depuis belle lurette, toujours là fidèle et penaude, tout juste un peu sale et dédorée par les rigueurs hivernales. Après l'avoir un peu essuyée je me suis assis dessus, j'ai étendu les jambes que j'ai fort longues et me suis laissé embarquer par une légère somnolence face à un soleil qui m'a assez vite et délicieusement piqué le front. Un peu réveillé par cette tiédeur bienvenue j'ai ensuite entrepris la lecture d'une  agréable petite plaquette littéraire du très curieux Patrick Mauriès (Sur les papillonneries humaines, la chose courte et agréable dont il devrait être ici vraiment question). Mauriès a pris la bonne habitude de ne pas décevoir son lecteur et je dois dire que là encore il ne déçoit pas. Il nous laisse rencontrer un certain Charles-Germain de Saint-Aubin, aquafortiste, dessinateur du roi en broderies et dentelles, peintre de fêtes, de porcelaines et d’éventails. Un artiste maître de l’ apparemment inutile, capable de consacrer toute son énergie à l’élaboration d'un luxe ruineux, ce superflu qui défini l'existence comme dépense. Charles-Germain de Saint-Aubin gravera, parmi tant d'autres choses, une série de papillonneries humaines qui annonce le surréalisme, mais un surréalisme badin, léger, aérien, un surréalisme poids plume. Le bouquin de Mauriès est un peu comme ça lui aussi : léger, poids plume… Échafaudé avec un goût certain à partir de morceaux chapardés chez les frères Goncourt ou dans les rares écrits de Saint-Aubin lui-même. J'ai lu et regardé tout ça - les papillonneries sont reproduites en appendice - très vite, en moins d'une heure, juste le temps pour qu'un soleil de février descende un peu trop bas et cesse de me chauffer les arpions. Rentré dans mes intérieurs je suis retourné chez Vialatte, ce demi-aveugle porté par toutes les sensations pour qui l'Auvergne était une autre Allemagne, mais c'est une autre histoire.

16 février 2020.- Petite tempête ne payant pas de mine (14°C). Le choucas d'Europe centrale est un drôle d'oiseau, un oiseau presque impossible. On lui a rogné les ailes alors pour lui il n'y pas de hauteurs, pas de lointains. Il se contente d'aller en sautillant parmi les hommes. C'est un peu triste, mais c'est ainsi. Tout ça pour vous dire aussi que kavka signifie choucas en tchèque et que le magasin d'Hermann Kafka à Prague avait un choucas, cette sorte de corbeau peu volubile, pour enseigne. Franz le fils d'Hermann, qui finira écrivain, parlait de lui même comme d'un « choucas, un kavka désemparé » . Bref pour un peu on pourrait dire qu'à Prague tout tourne autour du choucas, qui lui ne tourne autour de rien. Ah oui en dehors de ces vagues considérations sur les volatiles mitteleuropéens je tiens à vous signaler que ce matin j'ai commencé la lecture de Kafka ou l'innocence diabolique, un court spicilège où l'ami Vialatte déploie quelques beaux élans syntaxiques au sujet de qui vous savez. Il y a bien des choucas, mais en définitive pas tant que ça, il y aussi des facteurs allemands égarés dans la neige, des arpenteurs qui frappent aux portes d'un grande bâtisse un peu inquiétante et puis il y a aussi de belles considérations que je vous laisse apprécier : « Les songes des grands écrivains, des grands artistes, ne viennent pas. Ils pré-existent. C’est la réalité qui vient d’eux. » ou encore : « Qui se fût jamais avisé, avant les songes de Kafka, que la vie ressemblât à un roman de Kafka ? D’autant plus que c’est faux. Mais c’est la vie qui a tort, depuis qu’il a fait son portrait. Kafka a gagné son pari : incapable de s’adapter, il a désadapté la vie. Il lui a fait croire qu’elle lui ressemblait. »

17 février 2020.- Pluie légère (8°C).Réhabiliter le Robbe-Grillet cinéaste, ce mâle hyper voyeur et méga masturbatoire, me semble une priorité absolue qui échappe à beaucoup. Pour le reste en dehors d'une chronique filmique de l'ami Vialatte, oui Vialatte a aussi écrit sur le cinéma, ma journée aura été marquée par le labeur et rien d'autre ou si peu.

20 février 2020.- Beau temps suspect, trop doux (15°C). Ne supportant pas un hiver pourtant fort peu rigoureux l'une de mes plantes d'intérieur est morte. En dehors de cette triste nouvelle et pour ce qui est de mes lectures, ces temps-ci j'oscille tel un coucou tragique entre Cioran et Vialatte. Cioran qui éprouve le malheur d'être un impulsif doublé d'un apathique. Vialatte pour qui Kafka aura été tué encore trois fois après sa mort « officielle » en 1924 : tué comme juif, tué comme tchèque, tué comme écrivain, un quadruple cadavre. Voilà pour aujourd'hui.

21 février 2020.- Soleil (11°C). Je suis un mollusque, mon canapé est mon rocher. Affalé tel un bulot circonspect sur ce mol agrégat de mousse et tissu je regarde fixement un plafond pour ainsi dire lactescent tout en me disant qu'il n'y a rien de mieux qu'une non-activité large, goulue, pleine et entière. Ce faisant, je ne suis pas très fidèle à moi-même puisqu'un peu plus tôt et déjà affalé sur le même canapé, j'ai pris le temps de lire quelques pages d'Alex Vialatte consacrées au choucas tchèque Kafka. Drôle de choucas hybride Kafka, choucas et bulot tout à la fois il voulait être écrivain depuis sa plus grise enfance. Écrivain et en aucun cas « homme de lettres ». D'ailleurs, il n'écrira jamais pour l'argent, se contentera de quelques travaux bureaucratiques pour mieux être « le greffier fidèle et sobre, le secrétaire de son âme et de son intelligence ».

22 février 2020.- Soleil douceur madérienne (15°C). Température idéale, parfaite inclinaison de ma chaise de jardin, cependant conditions lectorales sévèrement altérées par un voisinage ultra bruyant, c'est ainsi et c'est fort dommage.
Pour le reste sans Max Brod et son empressement à ne pas respecter les dernières volontés de Kafka, en gros « mets tout au feu ! », il n'y aurait pas eu de Procès, de Château, d'Amérique ! En somme, il n'y aurait eu que l' œuvre un peu maigrelette d'un vague employé de bureau féru d'histoires farfelues grises et un peu fantastiques (la Métamorphose, tout de même), un petit épiphénomène littéraire tout juste intrigant. On n'est jamais aussi bien trahie que par ses amis, c'est ce que rappelle Vialatte dans son Kafka ou L'innocence diabolique et il fait bien de le rappeler. Autrement et toujours chez Vialatte Kafka est un type empêtré de complexe et tout boiteux sur la terre des hommes, mais si on le regarde en plein vol c'est un albatros qui aura inventé un malaise, un genre, un style, de nouveaux frissons… surtout : « il s'est montré grand par l'envergure de son souci ».

23 février 2020.- Beau temps quasi indécent (21°C). Profitant des conditions apportées par un indéniable réchauffement climatique aujourd'hui je me suis transporté corps et âme vers les « extérieurs ». Une longue promenade le long d'un presque fleuve (la Saône), un match de rugby au milieu de vingt mille autres quidams, certains très vibrionnant, quelques boissons fermentées bues au débotté. Toutes ces choses faites je suis rentré dans mes modestes appartements et j'ai fini le Vialatte/Kafka qui pour tout vous dire est très bien : « Le style c’est l’homme, et chez Kafka ce n’est pas autre chose. Il n’a pas écrit pour le public, il n’a écrit que pour se faire le greffier, le comptable tatillon d’une âme scrupuleuse, le secrétaire de sa lucidité, le sismographe d’une sensibilité fiévreuse, et son style transparent, serré comme le diamant, est tout baigné des reflets de cette aube dont nous parlions. Écrire, pour lui, c’était prier, dit-il, une opération qui engage l’âme, l’esprit et le cœur, une chose religieuse (imagine-t-on pareille foi, depuis Flaubert !). Aussi arrive-t-il parfois qu’en le lisant on songe à du plain-chant, à on ne sait quel texte sacré traduit d’une langue inconnue. Car, sans y changer quoi que ce soit, il a fait de l’allemand une langue nouvelle. »

24 février 2020.- Inquiétante douceur (20°C). Grosse fatigue, incapable de faire trois pas alors tourner quatre pages, écrire deux lignes  !


3.

25 février 2020.- Plus de fraîcheur (10°C). Lever 4H00, labeur, sieste… Dans Libé(ration) bon papier de Lançon (sur Roberto Bolaño). 
Rien d'autre (ou presque) : Éthéromane féru d'alkyles je flotte à des hauteurs que ne connaîtront jamais les pauvres amateurs d'alcaloïdes divers et variés.

26 février 2020.- Ressac hivernal, trois flocons (5°C). Guère d'entrain, je n'y suis pas vraiment, je fluctue dans un vide quai palpable. Néanmoins petit tour chez le jeune Claudel certes un peu chinois mais pour qui rien c'est parfois tout : « La méthode est que le Sage, ayant fait évanouir successivement de son esprit l’idée de la forme, et de l’espace pur, et l’idée même de l’idée, arrive enfin au Néant, et, ensuite, entre dans le Nirvana. Et les gens se sont étonnés de ce mot. Pour moi j’y trouve à l’idée de Néant ajoutée celle de jouissance. Et c’est là le mystère dernier et Satanique, le silence de la créature retranchée dans son refus intégral, la quiétude incestueuse de l’âme assise sur sa différence essentielle. » Voilà pour Claudel… Pour rester dans le vide, l'absent, le non-existant, le zéro pour tout dire le Monsieur Teste de Valéry n'est pas le dernier des croquignolets : « Il s’agit de passer de zéro à zéro. — Et c’est la vie. — De l’inconscient et insensible à l’inconscient et insensible.
Le passage impossible à voir, puisqu’il passe du voir au non voir après être passé du non voir au voir. », quant à son Faust n'en parlons pas ! :
La panique devant zéro… Le rien fait peur… Ho… Ho… Et il en est qui s’émerveillent, Qui s’éblouissent de milliards en chiffres sur papier.»

27 février 2020.- Giboulées vaguement neigeuses (6°C). Mon désir de paresse se heurte sans cesse aux mornes obligations du labeur. Soit l'extase de la vie contre l'horreur de la vie, le paradoxe baudelairien d'un « paresseux nerveux ». Pour rester paresseux avec l'ami Charles, ces lignes : « Je plongeai ma tête amoureuse d’ivresse Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ; Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, ô féconde paresse » Ne m'en demandez pas plus pour aujourd'hui.

28 février 2020.- Nuages (13°C). Nous sommes passés des affaires Matzneff et Polanski à un virus qui prolifère. Tout cela un peu spectaculaire. Rien lu.

29 février 2020.- Du vent (8°C). Très oublié aujourd'hui Louis Roubaud fut pourtant l'un des plus grands journaliste du premier demi-siècle dernier, l'égal de Joseph Kessel ou d'Albert Londres. Ses écrits et reportages sur l’Indochine, les maisons de correction, les bas-fonds de Paris ou la montée du nazisme seront célébrés par Mac Orlan et Aragon et laisserons comme un goût de « narrative non-fiction » avant l'heure légale. Démons et Déments que j'ai entamé ce matin, entre deux bourrasques d'un vent finalement mauvais, rassemble une somme de reportages consacrés aux hôpitaux psychiatriques de la région parisienne (l’ensemble à tout d'abord été écrit pour Détective l'hebdomadaire des faits divers puis compilé en volume par Gallimard et finalement réédité aujourd'hui chez l’Éveilleur, parfait petit éditeur). je ne vais pas laisser aller ma brouette par quatre chemins, c'est tout bonnement épatant ! Assez Albert Londres chez les cinoques (on sent l'influence du grand naufragé adenais), mais plein de pâte humaine, d'empathie, de respect, de tout ce que vous voulez. Les fous sont plus improbables les uns que les autres, mais même s'ils ont de quoi nous laisser sourire Roubaud ne les trahit jamais. On rencontre Plantier un pauvre bougre torturé par des ventriloques moqueurs, par des voix borborymiques qui lui montent des entrailles, un autre type M.Jean vide de la moindre pensée ne ressent que des impressions absolues, le bonheur ou le malheur, mais le bonheur ou le malheur absolu, le reste du temps il n'a plus rien même pas un destin « son âme n'est qu'une bulle irisée, soufflée par un enfant dans un rayon de lumière, ou crevée du bout des doigts ». Quant à « Maître Globe », c'est un homme de cinquante ans, solide, musclé, qui pourrait paraître tout à fait normal, mais qui se prend pour l'univers tout entier (c'est un problème). Sa jambe gauche est l’Égypte, son mollet droit l'Asie Mineure, son nez l’Himalaya.

Hier soir les Césars n'ont pas célébré la mémoire de Jean Claude Brisseau. Oubli volontaire, sombre dégueulasserie.

1er mars 2020.- Ciel tempétueux (11°C). Dans le Démons et Déments de Roubaud on soigne les hystériques avec de la cocaïne, du champagne et du cannabis. Ce détonant cocktail pris les voila presque saines d'esprit et d'une lucidité qui ne dure malheureusement pas. Comme nous ne sommes jamais à l’abri du moindre paradoxe, et du côté des hommes, on soigne les syphilitiques au cerveau atteint par le tréponème pâle en leur inoculant, ni plus ni moins, que la malaria. L'effet est magique le parasite tue la bactérie et après un court traitement à la quinine le patient est soudainement guéri et retrouve toutes ses facultés intellectuelles. Sinon le bouquin de Roubaud - qui est formidable, je le répète – est plein d’indéniables cas pathologiques, de jeunes femmes assommées par l'amour, de pères de famille exhibitionnistes, de doux schizos qui tueront tout de même, d'innocents internés pour rien… Il y a aussi des hauts murs, des camisoles et des gamelles de soupe qui traînent dans la fange, Sainte-Anne ou l’infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police de Paris n'étaient pas des lieux si géniaux que ça au mitan des années 30.


2 mars 2020.- Temps tristement de saison (8°C). Picoré dans les Mémoires littéraires de Maurice Nadeau, qui sont très bien. Picoré dans le Dictionnaire amoureux de l'Italie de Dominique Fernandez, qui est très bien lui aussi. Raymond Guérin et le magma inhumain chez l'un, Italo Svevo représentant de commerce en vernis sous-marins chez l'autre. Voilà pour aujourd'hui.

3 mars 2020.- Weather mostly cloudy (10°C). Toujours un peu dans les Mémoires littéraires de Maurice Nadeau. Beau portrait d'Armand Robin cet anarchiste absolu que vous devriez connaître. Son intransigeance, son anticapitalisme, sa haine du bourgeois (qu'il soit de droite ou communiste. Aragon le dénoncera au Comité national des écrivains), ses arpents azimutés, ses antennes captant toutes les ondes du Monde, sa poésie pour tout dire et puis sa mort, sordide, dans un commissariat parisien… immense gâchis : « Est-ce dans ce commissariat, ou à l’infirmerie spéciale du Dépôt où on dit l’avoir transféré, que Robin meurt ? On n’en sait rien et jusqu’à ce jour le mystère reste entier. Toujours est-il que la nouvelle de sa disparition n’est connue qu’une huitaine de jours plus tard. Des scellés ont été posés sur la porte de son appartement. Quand ils sont levés, quatre mois plus tard, "j’y suis allé avec Georges Lambrichs, déclare Claude Roland-Manuel. Il y avait une montagne de papiers qui semblait monter jusqu’au ciel. Nous avons eu dix malheureuses minutes pour essayer de sauver quelques manuscrits. Les déménageurs piétinaient tout. Nous sommes repartis avec trois valises. Le reste des inédits de Robin est allé à la décharge publique" ».


To be continued.