dimanche 28 juin 2026

Psychogeographie indoor (158)

 




I'm a cork on the ocean
Floating over the raging sea
How deep is the ocean?
How deep is the ocean?
I lost my way, hey, hey, hey



12 mai 2025.– Alternance de courts orages et de belles éclaircies (20°C). Voyage en Provence. Le 7 mai, visité Vaison-la-Romaine : son site antique, son pont romain – sans crue homicide –, et sa cité médiévale. Dans la seule boîte à livres repérable, récupéré Les Histoires pragoises de Rilke et L’Adoration de Jacques Borel (intrigant Goncourt 1965). Le 8 mai, Bédoin puis Malaucène. Aucune envie de monter au sommet du Ventoux : devenu une sorte d’autoroute pour vélo. À Bédoin, récupéré Une femme de la nobélisée Ernaux. Le 9, Nyons et quelques villages des Baronnies, architecture un peu différente. Un orage. Récupéré Un gâchis d’Emmanuel Darley (parti trop tôt). Le 10, Séguret et Gigondas, qui valent le détour. Rien à récupérer : plus de vignes que de boîtes à livres.

Retour aujourd'hui. Malade. 38,5°C. Rhinite ? COVID ? Malgré tout, picoré dans le Journal de Léautaud – où Valéry est comme une statue – et dans Critique et création de Jacques Rivière (gros pavé dans la collection Bouquins). Une conférence sur Proust au moment même de l’action : Un amour de Swann vient de paraître. Belles intuitions de Rivière, qui perçoit la complexité syntaxique du style proustien non comme un artifice, mais comme une lucidité extrême, presque maladive (d’ailleurs Proust est malade). Il trouve aussi que Proust est trop sur le scalpel de ses émotions, alors que, concernant les sentiments – et notamment l’amour –, il est prodigieux.

13 mai 2025.– Ciel globalement dégagé, douceur (21°C). Encore un peu fiévreux et vaguement malade. Toujours dans le Journal de Léautaud : les débuts de la drôle de guerre, Marie Dormoy et le petit théâtre de la vie littéraire. Quelques conseils aussi : « la langue française écrite exactement, la simplicité, le naturel dans le style, même au risque de l’absence de tout art, plus je vais plus j’aime cela avec passion… » À l’alternat, également picoré dans les écrits critiques de Jacques Rivière. L’entêtement de Proust, son art de demander et d’obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort pour « convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ». Vous avouerez que c’est bien vu. Autrement, entamé Une figure de style, biographie du drolatique Pierre Bénichou, par un certain Benjamin Puech. C’est pour l’instant, pas trop mal, on apprend certaines choses, notamment sur les relations entre Camus et la famille Bénichou.

16 mai 2025.– Soleil et vent (21°C). Labeur, sieste, jardinage. Aucune entorse du cogito.

17 mai 2025.– Beau temps, jamais vraiment dérangé par de rares et hauts cumulus (21°C). Après une semaine de rhinite patibulaire, la forme revient. Reprise progressive de mes petites activités modestement sportives. Quinze kilomètres sur deux roues, cinq grâce à mes deux jambes et mes deux pieds (je ne marche pas sur les mains). Sur mon chemin – aléatoire, zigzaguant –, croisé de multiples joggeurs et joggeuses – c'est à croire que cette catégorie se reproduit plus vite que le reste de la population –, deux poussettes et trois petits chiens. Au passage, récupéré Truismes de Marie Darrieussecq dans une boîte à livres (curieusement, je n'ai jamais lu ce parangon POL-là). Rien déposé en échange (je suis assez malhonnête et ne me sépare pas de mes nombreux volumes aussi facilement que ça). Rentré à bon port, suis retourné dans la biographie de Pierre Bénichou. Personnage certes intéressant, mais ce genre d'ouvrage me semble être à la littérature ce que la coloscopie est aux examens médicaux. C'est-à-dire que l'on ne sent rien, si ce n'est une vague satisfaction au réveil. Les conditions lectorales étant pour l'essentiel déplorables – ma voisine de gauche, rentrée d'une longue villégiature, tient à le faire savoir, longuement et téléphoniquement –, pris les contre-mesures nécessaires en écoutant le seul album du duo électro-pop français Paradis. La rencontre incongrue de François Valéry et d'Underground Resistance. C'est assez formidable, parfaitement alangui.

18 mai 2025.– Belle journée ensoleillée et printanière (21°C). Vélo, dix kilomètres. Emprunté cette route, ou plutôt ce chemin en corniche, qui surplombe la Saône. N'ai pas poursuivi ma dérive sportive par une randonnée pédestre. Me suis seulement contenté de huit cents mètres qui m'ont emmené vers une esplanade surplombant elle aussi la Saône. Fini la biographie de Pierre Bénichou. Impression de perdre mon temps avec ce type de chose écrite, factuelle certes, mais pas assez creusée, et surtout sans aucune vraie incarnation du sujet évoqué. Le meilleur, et de très loin, les nombreuses citations rapportées en fin de volume. En parlant de Saône et tout étant dans tout, après le déjeuner et la sieste, enchaîné mes pérégrinations lectorales avec Les Cambrioleurs de Fabio Viscogliosi. Lu cinquante pages que j’ai aimées. L’affaire sonne comme du Modiano plus drolatique et sans brume, et la ville et l’époque évoquées – Lyon au début des années 80 – ne pouvait qu'entraîner un certain intérêt chez moi (j'ai le potentiel pour être l'un des héros de ce roman. Le suis-je ? Allez savoir.) 

Sinon, comme tous les 18 mai, j’ai voulu écrire un petit bidule en hommage à Ian Curtis, mort pendu ce jour-là. Je ne suis pas parvenu à mes fins. Ah si, tout de même : faisant un tour par Google Maps, je suis tombé sur la maison de Ian Curtis (la maison tragique). Elle est située à Macclesfield, dans la banlieue de Manchester. Sa façade est un poil austère, avec des briques qu’on croirait importées de Łódź. Sa porte aux vitraux chenus est assez étrange. Quant à la figurine de chaton (ou de petit hibou ?) et à la tasse qui paradent devant les stores baissés, on se demande si tout cela ne serait pas le signe d’un fantôme érémitique.

19 mai 2025.– L’orage nous tourne autour (25°C). Après un cambriolage improvisé au débotté, quatre pieds nickelés se retrouvent en possession d’une œuvre d’art qu’ils pensent inestimable. S’ensuivent moult aventures en partie helvétiques que je ne raconterai pas, d’une part parce que je suis très peu inspiré, d’autre part parce que j’ai beaucoup de flemme en moi (ma flemme, c’est presque un petit animal domestique). Voilà donc le joli petit livre du Lyonnais Fabio Viscogliosi. Un certain humour, une certaine tendresse et un plaisir personnel pas forcément partageable, puisque, comme je l’annonçais hier, je connais assez bien les lieux et l’époque de l’action (Lyon et le début des années 80).

Du côté de la partie plus sportive de ma vague existence : ce matin, trois kilomètres à pied qui n’auront pas usé mes souliers, mais qui auront usé ma patience, puisque, dans le parc qui était le but de ma courte dérive, je suis tombé sur une sorte de monôme rassemblant pas moins de deux cents mouflets et mouflettes. Certainement une « sortie scolaire », comme on dit. Imaginez l’horreur !

Cet après-midi, taille de mes haies avec un nouvel appareil électrique. Bien pratique, mais fort dangereux. Imaginez : en l’utilisant, on risque de perdre mains, bras et pieds, et pourquoi pas la tête (alouette).

J’en suis là, et il faut que je vous laisse : il pleut sur ma copie.

20 mai 2025.– Pluie (18°C). Le bouquin de Viscogliosi tourne en queue de poisson. On sent qu'il aurait pu s’étendre allègrement sur cent pages de plus, tout comme il aurait pu s'achever cinquante pages avant son terme. Néanmoins, il y a beaucoup de charme dans ses aventures, où une sorte de burlesque doux est à l’œuvre.

Rien à voir, ou presque, lu quelques pages du Journal de Léautaud. Le début de la Seconde Guerre mondiale, les premières restrictions, les interrogations de Léautaud qui ne sait pas sur quel pied danser.

Fini la relecture du troisième tome de mes Psychogéographies Indoor. Je me demande si cela mérite vraiment d’être publié.

Demain, labeur. Aucune envie de m’y rendre (on se rend à son travail comme on se rend à un ennemi, ou à la police. Généralement sans entrain).

24 mai 2025.– Soleil assez quantifiable (20°C). Posologie matinale : 40 minutes de vélo, 30 minutes de lecture, 50 minutes de dérive pédestre, 30 minutes de lecture encore, 25 minutes de ménage approfondi et attentionné…

Entamé L’Accident de Jean-Paul Kauffmann. Un fait divers – la mort de dix-huit footballeurs bretons dans un carambolage tragique en 1949 – et les résonances qu’il a laissées dans la mémoire de l’auteur, originaire du même village que les victimes. Ce souvenir longtemps enfoui qui revient après son enlèvement au Liban en 1985. Le livre mêle enquête, autobiographie et réflexion sur la mémoire. Ce que j’en ai lu montre surtout une façon simple et discrète d’aller chercher ses racines : son enfance, sa famille.

Sinon, après quinze jours de convalescence – elle s’était fait mordre par un gros matou du secteur –, la chatte Poppy est réapparue, toute fraîche et pimpante. J’ai aussi bu un café avec la voisine de droite.

25 mai 2025.– Le ciel se couvre, la température monte (24°C). But de ma journée : varier les plaisirs. Croiser les boucles pédestres et les boucles cyclistes, me poser sur un banc jusqu’à présent négligé parce que trop à l’ombre, poursuivre une lecture avec un regard frais. Mettre un peu d’incertitude dans tout ça.

Chez Kauffmann, grande force des réminiscences, grande force de l’accidentel aussi. Les odeurs de l’enfance, la croûte du pain, le camion fou trucideur de l’équipe de football du village de Corps-Nuds, une Jaguar renversée au milieu du carrefour, l’enlèvement purement fortuit au Liban, les geôliers frustes du Hezbollah. Tout cela tient-il de la remontée soudaine des souvenirs bloqués, du hasard ou d’une quelconque organisation dont on ignorerait l’origine ? (conditions lectorales altérées par la voisine de droite, celle du café d’hier, qui aura fait la bamboche à deux de ses amies plus sexagénaires que moins une, une grande partie de l’après-midi).

26 mai 2025.– Ciel partagé entre nuages et soleil dans une sorte d’équanimité possiblement démocratique (23°C). L'Accident de Kauffmann n’est pas nostalgique, nous sommes plutôt dans le domaine du nevermore, dans ce qui ne reviendra jamais, dans ce qui est laissé derrière nous, dans cet irréversible du temps qui s’échappe comme le sable pourrait s’échapper entre nos doigts. C’est aussi un texte qui explore la mémoire et l’impossibilité de la reconstituer pleinement tout en laissant une grande place aux sens et tout particulièrement aux odeurs. Voilà des traces qui soulèvent les souvenirs, les geôles libanaises ne sont qu’un pointillé douloureux, le camion fou qui emporte avec lui toute l’équipe de football du village de Corps-Nuds un marqueur tragique de l’enfance. Tout cela reflue et s’échappe et l’on n’y peut rien. En définitive, assez beau livre.

Aujourd’hui, aucune activité sportive, pas plus sexuelle que pédestre ou cycliste. Quant aux conditions lectorales, n’en parlons pas, elles furent déplorables puisqu’aux conversations téléphoniques de la voisine de droite se seront ajoutées les paroles un peu fortes et fleuries, portées par l’accent de Sidi Bel Abbès, de la voisine de gauche qui semble avoir fait de bonnes affaires dans le textile.

27 mai 2025.– Nuages tièdes troués par quelques belles éclaircies (23°C). But de ma randonnée matinale : les ruines d’aqueducs pour ainsi dire gallo-romains, situées à moins de cinq kilomètres de mon petit intérieur. Malgré deux millénaires empilés, ils se tenaient là devant moi qui ne durerai certainement pas autant (l’homme est une chose très éphémère). Retour difficile, beaucoup de dénivelé, une grande partie dans les bois.

Mon modeste bercail atteint – rien d’une villa gallo-romaine –, rouvert la correspondance entre Morand et Chardonne. Les deux vieux grigous s’en donnent à cœur joie. Rien de sympathique chez eux, mais qu’ils écrivent bien ! (Évocation de l’accident de Sagan. Bernard Frank en sort presque indemne – un petit bras cassé – par miracle, il n’était pas attaché.)

Multiples visites de la chatte Poppy, qui, après sa convalescence, reprend petit à petit la mesure de son territoire. Ledit territoire comprenant visiblement mes genoux et mes épaules.

29 mai 2025.– Soleil tout juste dérangé par deux ou trois cumulus de beau temps (25°C). Grande paresse intellectuelle. J’aimerais « produire » sans efforts, mais j’ai beau me laisser caresser par le vent, rien ne tombe, pas même un mot, alors une phrase, vous pensez bien ! Du mal à entrer dans De si beaux garçons, roman déjà un peu ancien du nobélisé balbutiant Modiano. Je perçois ce qui est certainement très bien – l’habituel échafaudage mémoriel brumeux de Modiano – pourtant l’intrigue, ce qui fait fiction, reste quelque part coincée entre deux cumulus très hauts au-dessus de ma tête de brute lymphatique. Ma fatigue intellectuelle doit certainement fonctionner en « émission » tout comme elle doit fonctionner en « réception » : c’est une éventualité fort tangible. Par contre, pour ce qui est de mon physique, de ce qui ne coule pas directement de mon cogito, cela va un peu mieux, ma paresse est moins prononcée. D’ailleurs, à ce titre, ce matin, j’ai effectué une courte randonnée au milieu des villas néo-bourgeoises de mon environnement immédiat. J’ai même vu quatre vaches qui n’avaient pas l’air de s’en faire. L’homme devrait être parfois plus vache, au sens propre. C’est là encore une hypothèse.

31 mai 2025.– Premières chaleurs (31°C). Ce journal n’est parfois qu’une sorte de sinécure, il m’ennuie plus que tout et je peine à le remplir, à le remplir avec quoi que ce soit de vaguement intéressant. C’est pourquoi aujourd’hui je n’évoquerai rien de mes molles pérégrinations lectorales et sportives. Nothing else.

Rien (ou presque) : Refuser de meubler, c’est parfois encore écrire.

1er juin 2025.– Orages (31°C). La France gagne sa deuxième finale de Coupe d’Europe de balle au pied en 70 ans. Bilan des célébrations : 2 morts, 550 arrestations, des pillages… Que Dieu nous préserve des victoires ! Humeur un poil neurasthénique.

Fini De si beaux garçons sans être parvenu à trouver un point d’intérêt avec ce texte qui me semble être l’un des moins bons de Modiano (ou alors est-ce mon intérêt lectoral qui s’affaisse avant de s’écrouler ?). Retrouvé quelques tons pimpants en faisant mon tour de vélo quotidien. Emprunté de nouveaux chemins qui m’ont porté au cœur de paysages indubitablement champêtres. Croisé quelques vaches, des moutons… Pourquoi n’ai-je l’impression de vraiment vivre qu’au milieu des champs ?

2 juin 2025.– Temps orageux, géraniums en danger (22°C). Examen médical saumâtre. On me demande si je ne suis pas enceinte. Précisons que je suis un homme, barbu, un peu chauve et pesant plus de 100 kg.

Aucune activité sportive aujourd’hui. Picoré dans les Papiers collés de Perros. Toujours admirable. Voilà un type qui trimballait son corps toute la journée ; il n’est pas le seul.

Génie de la critique.

« Je ne vois pas bien où est sa souffrance » (l'une des nombreuses participantes du Masque et la Plume à propos de Liberati Simon).

3 juin 2025.– Journée relativement agréable, on annonçait des orages qui ne sont pas venus (25°C). Aucune activité sportive, pas plus cycliste que pédestre ou sexuelle. Nouvelle lecture, Espagnes de Louis Émié. Écrivain par vocation, journaliste par nécessité, Émié fait partie de la caste des Bordelais oubliés (Forton, Luccin, Lafon, Guérin…). Espagnes – au pluriel comme le Venises de Morand – est son grand bouquin, une affaire sur laquelle il n’aura jamais cessé de revenir, la nourrissant tout au long de son existence. Dans la très belle présentation, Bernard Delvaille compare Émié et Larbaud, trouvant une même sensibilité, une même finesse de ton chez les deux hommes. Pour l’instant – je n’ai lu que quatre-vingt-dix pages –, c’est un peu vrai, mais Émié me semble un peu moins pétillant et plus doloriste que l’héritier des sources Saint-Yorre (il faut dire que l’Espagne est assez doloriste). Le flamenco et les jets d’eau font vibrer la nuit, le catholicisme est austère et fanatique, extérieur et encombré, plein de chair et de sang. Unamuno, Gómez de la Serna et Cervantes sautillent tandis que Grenade, Tolède et Burgos sont bien jolies. Disons qu’il y a pire.

5 juin 2025.– Rien.

7 juin 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses, averses faibles (22°C). Nouvelles pantoufles, nouvelles perspectives. En dehors du ménage, aucune activité physique. Poursuivi Espagnes de Émié entre deux coups de plumeau. Douleurs du christianisme, le ciel de Tolède, un ciel de nacre azurée, un ciel sans poids, ivre de transparence, le plus beau ciel du monde.

8 juin 2025.– Ciel se dévoilant et révélant de belles teintes estivales (23°C). Testé la lecture en marchant. Résultat peu concluant : c’est dangereux et on ne voit pas le paysage. Quant à la lecture au guidon d’un vélo, je ne l’ai pas essayée, elle me semble guère envisageable. (Vous noterez que, pervers comme je suis, j’écris ces mots en marchant, ce qui est tout autant dangereux.)

Sinon, hier soir : « vie sociale ». Bu un peu dans une sorte de dancing rempli de gens plus jeunes que moi. Constat : faire la fête aujourd’hui est apparemment synonyme de faire la gueule.

Plus tard… Ce journal, apparaissant comme une possibilité d’être offerte au Dasein, il est aussi là pour me permettre de me poser quelques questions essentielles. Celle-ci, par exemple : espadrilles, oui ou non ?

Encore plus tard…

Je connaîtrais des îles aux rivages dormants,
L’odeur des vahinés aux souffles nonchalants,
Des ciels toujours changeants, des humeurs pacifiques,
Le frisson des récifs et des courbes volcaniques,
Le danger suspendu des grands poissons sans nom,
Le sable chaud collant aux chevilles en plomb,
Et des soleils couchés pour d’éternelles siestes,
Là-bas, très loin d’ici, loin des gestes et des gestes.

9 juin 2025.– Ciel voilé, vent léger (22°C). Vingt kilomètres de vélo qui m'auront mené jusqu'aux lisières du bâti néolibéral, de ses ronds-points et de sa bitumisation forcenée. Là, dans une sorte de frontière indicible entre ce que l’homme peut faire de pire et ce qui reste de la nature, trouvé des confettis de champs, des animaux même, et quelque chose de la persistance héroïque du bucolique. Après une courte pause, enchaîné par cinq kilomètres à pied. Trouvé un parc, et encore quelques bouts de nature préservés du pire. Au niveau lectoral, poursuivi Espagnes d’Émié. L’Espagne, c’est un peu sa nature : il est à demi espagnol par sa mère et ne semble jamais mieux respirer que là-bas, dans cette fausse presqu’île qui est une île. Il y retrouve son air natal et cette raison d’être qu’il cherche sans jamais vraiment l’atteindre. Alors le voilà à Tolède, le cœur battant, traversant Cordoue ou le pont de Ronda avec la ferveur d’un quasi-autochtone. À Séville, on le retrouve dans un cabaret gitan où une femme nue sous son châle chante des mélopées doloristes. Des filles de quinze ans boivent dans les verres de tout le monde et s’assoient sur les genoux de tout le monde. Une gitane jaune et sèche assure qu’elles sont vierges. L’Espagne est un drôle de pays. « Je n’aime point ce qui m’est imposé par une réalité que je souhaite différente. Il me faut un accord, une entente préexistante entre ce qui effleure mon regard et les choses qui le frappent. Orgueil ? Non. Dans cette identification presque charnelle avec ce que je vois, il entre plus d’humilité qu’on ne l’imagine. J’avance beaucoup plus vers ce que j’aime que ce que j’aime n’avance vers moi. Mais comment m’y reconnaître encore, lorsque je ne puis m’attacher qu’à ce qui me résiste et qu’une conquête trop aisée me dégrise d’une ivresse éprouvée avant même de la subir ? »

9 juin 2025.– Étrange halo blanchâtre, en cause les fumées de vastes incendies de forêt dans le lointain Canada. Décidément tout flotte et se lie, et même la météo (29°C). Les lieux les plus propices à la lecture dans mon environnement immédiat ? Le cimetière et la Pagode. Je les ai visités ce matin et j’y ai poursuivi Espagnes d’Émié. Semaine sainte et larmes de cristal. Andalousie et orangers en fleurs, iris et giroflées, roses et jets d’eau, l’Alhambra n’est pas loin. L’Alhambra est un autre Shangri-La.

11 juin 2025.– Brian Wilson est mort. On écoute Surf’s Up et on pleure.

12 juin 2025.– Tiédeur assez prononcée (34°C). Labeur et fatigue corrélative.

C’est seulement l’insondable inertie, la pesanteur de la raison, qui s’oppose à la création d’un monde en dehors des corps – et Brian Wilson voulait être en dehors de son corps. Cela fut certainement l'un de ses problèmes : comment s’extraire de cette enveloppe de chair, et comment tenter de flotter au-dessus ? Comment tenter de conserver un minimum de distance face à son propre corps, avec cette somme de désirs dedans, cette somme de candeur, aussi ? Expérience périlleuse, expérience qui ne laisse rien de sauf en dessous de soi.

14 juin 2025.– Triste constat, la météorologie devient comme l’époque : sans nuances. Ainsi, en moins d’une semaine, sommes-nous passés d’une queue de printemps fraîche et pluvieuse à un été qu’on concède plus au plomb brûlant, au vent saharien, qu’à tout autre chose. Rien de réjouissant dans cet oubli des douceurs (35°C). Hier soir, vie sociale. Me suis retrouvé enfermé dans une sorte de dancing surchauffé où se produisait un orchestre que l’on dira rock. Expérience un peu traumatisante. Au milieu des moiteurs, bu un peu, mais pas trop.

Ce matin, coiffeur – enfin, plutôt coiffeuse – et discussions sur la météorologie (on en revient toujours à la météorologie), puis trois ou quatre kilomètres de dérive pédestre entre les boîtes à livres du secteur. Rien à pêcher.

Du côté lectoral, la fin d’Espagnes d’Émié me tombe sur les pieds. Il faut dire qu’ils sont grands, et il faut aussi dire qu’il est assez largement question de la Semaine sainte et des processions en Andalousie. Or, si je suis assez féru de douceurs andalouses, je ne suis pas vraiment processionnaire dans l’âme. Dommage pour Émié, la première partie de son livre était excellente.

D’autre part, reçu l’impression du troisième épisode de mes pérégrinations diaristiques. Le volume est assez bien fini, et le travail d’impression me semble correct. Reste à savoir si l’intérieur vaut quelque chose. J’ai des doutes.

15 juin 2025.– Orages (25°C). Sport modéré : quinze kilomètres de vélo, un peu de ménage (fait les vitres), aucune activité sexuelle notable.

Sous les eaux d’Avalon, nouvelle lecture, nouveau Connelly et nouveau héros. On oublie ce bon vieux Hieronymus « Harry » Bosch sur le continent et on s’attache à un certain Stilwell, flic détaché sur l’île un peu touristique de Santa Catalina, au large de L.A. Lu cinquante pages qui m’ont semblé un peu inquiétantes quant à la qualité de renouvellement de Connelly. L’intrigue est assez apathique, les personnages plus désincarnés qu’autre chose. Reste la précision vétilleuse, des détails topographiques et un savoir-faire popote qui pourrait emporter le chaland sur la longueur.

La publication de mes pérégrinations psychogéographiques ne semble pas intéresser grand monde. Faut-il que je m’en étonne ?

Du côté du monde, amorce de guerre israélo-iranienne, nous voilà encore bien.

16 juin 2025.– Ciel se découvrant au fil de la journée. Vent du Nord apportant une climatisation toute naturelle (24°C). Dix kilomètres de dérive pédestre dans les bois et les balmes de l’ouest lyonnais (dans la langue locale, les balmes sont des coteaux en pente, des buttes ou des talus escarpés). Soixante pages du nouveau Connelly. Le pantouflard est indubitablement de mise ; nous sommes loin du Poète ou même d’Echo Park, cependant reste une qualité de fabrication indéniable. Surtout chez Connelly, comme chez presque tous les grands auteurs de polar américains, l’intrigue est toujours échafaudée sur un territoire. Ici, l’île touristique de Santa Catalina.

Récupéré La Salle de bains de Toussaint dans une boîte à livres. Je ne crois pas l’avoir lu.

17 juin 2025.– Beau temps chaud (28°C). Être touriste chez soi est toujours un plaisir d’esthète. Ainsi, ce matin, après cinq ou six kilomètres de modeste randonnée piétonnière, je me suis retrouvé planté devant la grosse basilique de la ville de Lyon, au milieu des grappes d’Espagnols et autres Chinois de tous poils. Feignant de découvrir ce qui s’offrait à mon regard, faisant mine de ne pas connaître mon chemin, posant même quelques questions retorses en anglais global à ceux que j’ai cru comprendre être des autochtones. Tout cela est diablement amusant, il faut bien le dire. Sur le chemin du retour, passant par les ruines du théâtre gallo-romain, ressenti un certain pincement. C’est là qu’il y a quelques années, j’avais vu se produire un Brian Wilson pas au mieux de sa forme. Décidément, tout est dans tout, et même l’émotion.

Retourné dans mon petit intérieur, me suis endormi sur le Connelly, sautant même par mégarde une centaine de pages, ce qui m’a donné l’impression de lire un méta-polar à la mode des Éditions de Minuit. Voilà, j’en suis là.

19 juin 2025.– Et voilà le caniculaire ! (35°C). Labeur, grosse fatigue, trois pages des Cahiers d’un Cioran sautillant dans le morose. Pour l’instant, les ventes de mon nouveau pavé m’ont rapporté 4 €. Que vais-je faire de ce pécule ? Le transformer en cryptomonnaie ? Me payer une call-girl russophone ? Acheter quatre pots de Flamby vanille caramel ?

21 juin 2025.– Chaleur patibulaire* (36°C). Journée désolante. Lors de ma sortie vélocipédique, crevé de la roue avant. Rentré en poussant ma monture sur plus de quatre kilomètres dans une chaleur qui, si elle était en amorce, était tout de même un peu là. Rentré dans mon petit intérieur, coincé la porte de l’un de mes placards. Me suis aussi cogné le gros orteil gauche à un pied de lit. Pour le reste : retour des dorsalgies, et si mes voisins les plus proches ne semblaient pas vraiment là, j’ai entendu assez nettement les plus lointains, que j’ai devinés assez adeptes des musiques dites urbaines. Quant à la chose lectorale, au Connelly entamé il y a quelques jours, je n’arrive décidément pas à entrer dedans.

Lat. patibulum, sorte de gibet auquel on attachait les esclaves pour les battre de verges, de patere, être ouvert, étendu.

22 juin 2025.– Intenable touffeur (36°C). Choses encore désolantes : la vieille chouette qui feuillette méthodiquement tous les bouquins d’une boîte à livres pendant pas loin de dix minutes. (Cependant, et preuve que les choses sont finalement assez bien faites : ce matin, la vieille chouette me précédant est repartie avec un volume de Geneviève Brisac, tout en laissant derrière elle les mémoires de Jacques Sternberg (Profession : mortel), les écrits sur l’art romantique de Baudelaire (dans la collection Garnier-Flammarion), et Le Jardin des roses et des fruits de Saadi (chef-d’œuvre de la littérature soufie).) Enfin entré dans le Connelly, qui me semble finalement apporter toutes les satisfactions espérées. Bombardements américains sur l’Iran. Nous y voilà.

23 juin 2025.– Passages nuageux, chaleur tenace (33°C). Fini Sous les eaux d’Avalon. En définitive, assez manqué ; difficile de s'intéresser à ce nouveau personnage qui se déplace dans une voiturette de golf et dans un territoire – l'île de Santa Catalina – dont Connelly semble avoir très vite fait le tour. J'imagine que c'est une sorte d'introduction et que ledit personnage – cet inspecteur Stilwell – s'intégrera par la suite dans l'univers de Connelly, qu'il rencontrera Bosch, Ballard ou Mickey Haller. Pour l'instant, c'est une pièce rapportée balzacienne qui attend son heure.

Nouvelles acquisitions : le Journal de Samuel Pepys et la correspondance Larbaud/Fargue.

Note à moi-même : lire Yves Navarre.

Je fais mes valises. Demain, départ pour le Vercors où je compte bien ne pas résister à grand-chose.



To be continued.



vendredi 15 mai 2026

Psychogeographie indoor (157)

 


« Un écrivain n’a, bien sûr, absolument aucune place dans la société – sinon que tout le monde, à un moment ou à un autre, voudrait en être un : ça ferait bien. »   Frédéric Berthet

13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler en avait largement sous la main.

14 avril 2025.– Douceur nuageuse, quelques rares et belles éclaircies (18°C). Retrouvé ma chaise de lecture. Curieusement, aucun chat à l'horizon. Mes petits félins domestiques m'auront sans doute oublié pendant ma brève villégiature sudiste. C'est fort probable (Léautaud, tout du moins le Léautaud terminal, ne bougeait plus, il était comme vissé sur sa chaise et ses petites bestioles ne le quittaient pas). En parlant de choses brèves, fini L'Impassible de Berthet. Toutes les lignes, et même les plus insignifiantes, laissent deviner l'écrivain. Le meilleur de ce très court spicilège ? Un texte donné au Figaroscope. L'intimité affleure, c'est très bon : « Puisque les différents moments du temps, de la journée, les saisons sont autant de territoires. De sorte que, s’il est déjà monstrueux de contraindre les gens à vivre dans les mêmes endroits, il est inouï de les forcer aux mêmes horaires, et fantaisiste qu’un gouvernement puisse réglementer par décret une heure légale, d’été ou d’hiver, ainsi que la vitesse sur les routes, l’âge des mineures ou les quotas laitiers, sans compter qu’entre les êtres existent, à l’état naturel et surprenant, d’étranges fuseaux horaires qui entraînent des fatigues aussi grandes qu’inutiles. Mais l’inutilité restant peut-être une forme de grandeur, je savais que moi, ce qu’il me restait à faire, c’était tenir ce genre de raisonnement, dont la logique échapperait à certains, mais se tiendrait quand même, comme tout seul – dans la phrase. » Dans l'élan – un élan de juste mesure, il ne s’agirait pas de brusquer le chaland – entamé Stanislas, la nouvelle affaire autobiographique de Simon Liberati. Lu cinquante pages sans réel effort, les ai assez aimées. Liberati se souvient de celui qu’il fut à l’âge de cinq ans, de sa famille pour le moins croquignolette et de son embastillement au collège Stanislas. Pour l’instant ça ne ricane pas, on pourrait presque déceler une forme d’innocence, une certaine candeur. Ce sont d’assez bons signes pour la suite.

15 avril 2025.– Pluie fine, flaques minimes, maussades et marmiteuses (18°C). Le livre de Liberati trahit parfaitement son titre : c’est bien plus un récit sur son enfance que sur la sorte de colonie pénitentiaire catholicisante que certains croient voir dans le collège Stanislas. Aucune « dénonciation », donc, mais plutôt un texte doux sur une innocence qui se heurte au rêche, au frissonnement désagréable des années qui viennent et s’accumulent. En parlant de rêche et de douceur, les parents de Liberati sont rêches en apparence et vraiment doux. Mai 68 passe tranquillement et l’on croise deux ou trois figures littéraires : Mandiargues et sa petite voix de nez, Guillevic et ses mains baladeuses, la blondeur d’Édith Boissonas… Il y a de belles pages sur les vacances de la famille Liberati passées dans un cabanon de Saint-Tropez, sur la découverte de la littérature, sur les mots et leur étymologie… Le collège Stanislas n’est qu’un filigrane, un prétexte déclencheur. Le livre prend des teintes proustiennes. C’est, pour l’instant, le meilleur de son auteur.

Pour en revenir à Léautaud, tout du moins au Léautaud tardif, ce qui importe, c’est le vissé : l’attachement aux petits félins, aux rites minuscules, à la continuité intérieure que seule la répétition permet.

Rien (ou presque) : Je ne me feins pas, je donne simplement une forme à mon moi.

16 avril 2025.– Pluie diluvienne (10°C). Labeur, léthargie sur canapé, rien d'autre.

17 avril 2025.– Pluie et quasi-froideur (8°C). J'entasse les jours, je forme des amas, qui sont ma vie, qui passe.

18 avril 2025.– Soubresaut printanier (18°C). Labeur et léthargie. Trois pages du Journal de Léautaud. Le Fléau rôde.

Rien (ou presque) : Je porte mon caractère dans mes mains que j’ai dans les poches.

19 avril 2025.– Alternance de nuages et de coins de ciel bleu. Ainsi, tout change et redevient ce qu’il fut (20°C). Dix kilomètres à vélo, cinq à pied, une heure de lecture sur un banc public bien orienté, deux heures de lecture sur ma chaise de jardin agrémentées par quelques phases d’heureuse narcolepsie chloroformique et une courte bataille entre un gros chat roux et une abeille ; voilà pour la partie la plus sportive et la moins velléitaire de ma journée. Pour la partie dite intellectuelle, celle qui fait semblant de se distinguer des choses du corps, fini le Stanislas de Liberati. Les choses du corps y étaient pourtant bien présentes : les premiers plaisirs solitaires, les premières approches amoureuses, l’irruption du punk, l’abus de Valstar verte comme une noyade volontaire, Patrick Bruel en GO homicide. Liberati raconte tout cela en n’oubliant pas son entité corporelle (on y revient), celle d’un grand chiot maladroit et lymphatique (ce qui me fait un point commun avec lui, je suis moi aussi un assez grand, chiot maladroit lymphatique). On a le droit de croire qu’on tient ici son meilleur livre.

Liberati, derrière moi, beaucoup picoré : dans le Journal de Léautaud, dans la correspondance Morand-Chardonne, dans les Cahiers de l’ami Cioran. Léautaud parle de sa vigueur sexuelle qu’il aura parfaitement soutenue jusqu’à l’aube de ses soixante-dix ans alors que, jusqu’à quarante ans, c’était pour lui en quelque sorte un calme très plat de ce côté-là. Chardonne et Morand sont toujours joliment détestables. Chardonne pense que l’on vit très bien sans amour : « Je crois que je n’ai rien aimé (la faim, c’est une maladie) sauf les toutes jeunes filles quand elles étaient simples, jadis, le château Yquem et faire du commerce. C’est pourquoi vous m’étonnez tant. » Quant à Cioran, la victoire, quoi qu’elle puisse être, n’est pas de son territoire : « Tout triomphe a quelque chose de profondément abject, si l’on en juge d’après la gueule du triomphateur. Malheureusement, le vaincu, s’il avait gagné, aurait pris la même expression que son rival plus chanceux. Rien à faire : dans tout succès il y a un élément de dégradation. Je compte bien que je n’aurai jamais l’occasion de crier victoire. Un dieu veille sur moi. »

Rien (ou presque) : Comme un poisson mort au fil d'une eau calme, je voyage lentement.

20 avril 2025.– Beau temps puis du vent, beaucoup de vent, et un ciel à demi nuageux (19°C). Fluctuant comme le temps, sans vraie inspiration, il y a des jours où nous ne parvenons pas à fixer notre humeur. Un peu de vélo, un peu de marche à pied, plus sûrement une certaine non-activité. Néanmoins, fait un tour au cimetière sur un banc duquel j’ai commencé Le Chien blanc de Romain Gary. White Dog de Fuller, Chien blanc de Gary… Vu le film il y a des lustres, jamais lu le livre dont il fut tiré car j’ai toujours eu la crainte de devoir me coltiner du démonstratif et de l’allégorique à gros sabots… Ces craintes étaient certainement une forme d’a priori pas trop senti car au bout de quatre-vingt pages je ne trouve pas grand-chose à redire. Le tonneau est le même que celui du film : sec et sans illusions. Gary n’est certainement pas un grand styliste, mais c’est un homme bien planté qui ne se laisse jamais emporter par ses convictions (faut-il préférer le styliste Morand, ou l’homme bien planté Gary ?)

21 avril 2025.– Ciel très nuageux avec de courtes éclaircies (16°C).

Notes un peu faiblardes du jour :

Le pape est mort, un lundi de Pâques, comme si c'était possible !

Acquis quelques plantes et fleurs que je rempoterai demain.

Gary ne fait pas dans la dentelle, mais sa profonde répulsion face au racisme innocent, imbécile ou sinistre de nombreux Blancs, tout comme sa dénonciation des militants noirs extrémistes qui vire au racisme à l'envers, emporte tout.

Après avoir écouté Le Masque et la Plume d'hier soir, je ne ferai qu'un constat : la littérature, c'est donc ça, un vague truc destiné aux institutrices dépressives ?

24 avril 2025.– Nuages, le printemps ne se fixe pas (15°C). Labeur. Rien lu depuis deux jours. Mort de David Thomas, tristesse.

Life stinks
I’m seeing pink
I can’t wink
I can’t blink
I like the Kinks
I need a drink
I can’t think
I like the Kinks
Life stinks

25 avril 2025.– Beau temps avec quelques nuages élevés (17°C). Labeur puis sieste. Grande paresse intellectuelle. Court détour par le Journal du père Léautaud, qui tourne autour de Mallarmé et des mains énormes de Rimbaud.

26 avril 2025.– Entre nuages et éclaircies (16°C). (Matin.) Pas de vélo mais quatre kilomètres à pied. Tour par les boîtes à livres où j'ai échangé un guide du Monténégro contre L’Inquiétude d’être au monde, une mince plaquette de Camille de Toledo que j'ai lue un peu plus loin à l'écart comme un chat pourrait bouloter un lézard ou un petit oiseau. Ce court texte que son auteur entend comme une sorte de chant offre une sombre litanie sur le devenir de l'Europe à l'aube du XXIᵉ siècle. Sebald, Jean Améry et quelques décolonialistes (Glissant, Césaire et cie) sont convoqués, on se demande bien pourquoi. Anders Breivik et la tuerie d’Utoya forment une sorte de mantra catastrophiste. C'est assez beau, mais disons-le globalement, une visite chez le dentiste est plus marrante.

(Après-midi.) Tentative de lecture sur ma chaise de jardin, j'écris tentative car l'un de mes nouveaux voisins doit certainement être une sorte de prof de musique exotique. Le son des bouzoukis, flûtes et autres tubas qui s'échappaient de ses fenêtres aura sérieusement altéré mes conditions lectorales mais je suis tout de même parvenu à lire ces lignes croquignolettes dans le journal de Julien Green : « Desbordes qui est allé voir Robert hier matin lui a raconté que Gide, à Marseille, avait mené au cinéma deux jeunes garçons (dix ou douze ans) qu’il avait pelotés pendant qu’on donnait le film. Malheureusement pour lui, la lumière s’est faite au moment où il plongeait les doigts dans la braguette de l’un d’eux. Il y a eu alors un terrible remue-ménage, Gide se sauvant de son mieux au travers d’une foule irritée, courant à son hôtel sous les huées pour être mis à la porte un peu plus tard par le gérant dudit hôtel à qui l’on avait raconté l’histoire du cinéma. Ce qui me paraît scandaleux dans cette aventure, c’est que Gide se soit laissé surprendre ; c’est très mal joué pour un vieil immoraliste. »

27 avril 2025.– Nuages troués par quelques heureuses soleillées (19°C). Hier soir, vie sociale. De l'alcool, but not too much. Résultat : ce matin, pas la moindre activité à visée censément sportive, mais un lymphatisme d'alambic au repos totalement assumé. Malgré tout, et sans effort superfétatoire, largement entamé Le Département de l'Hérault, une affaire où l'abominable Renaud Camus s'oublie politique pour mieux être guide de voyage, guide de tout ce que vous voulez. Le châtelain que l'on sait parle très bien de Montpellier, du Peyrou et de son château d'eau, de Larbaud, des jeunes filles et des allées du Jardin des plantes, mais il parle surtout de l'Hérault inutile, de celui qui ressemble plus à la Lozère qu'à la Côte d'Azur, de celui qui importe peu car il importe beaucoup, de celui qui ne sert à rien mais sert au rien, au vide « à l'espace perdu et donc sauvé ». Il y a des pages magnifiques dans tout ça, et l'on se dit que Camus devrait décidément s'oublier politique pour mieux se consacrer à ses Shangri-Las : « Découvrir Pégairolles et la vallée de la Buèges en un unique regard, par un beau crépuscule de n’importe quelle saison, quand on descend vers eux du plateau, ou bien quand on se retourne sur eux après les avoir quittés, en route vers le col, c’est s’offrir la contemplation d’un Shangri-La d’Europe, marqué par notre histoire et par notre imagerie intime, avec ses châteaux forts et ses clochers, ses fermes coutumières (encore que few and far between), sa végétation familière – mais tout cela fondu dans une immensité intemporelle, et qui n’est plus d’aucun pays, elle, tant les plans successifs, pour bien marqués qu’ils soient, comme jadis au théâtre, s’élargissent en même temps qu’ils se creusent, à l’infini. »

28 avril 2025.– Belle journée parfaitement printanière (23°C). La pagode, qui est un peu loin – vingt minutes de marche –, est certainement l'endroit le plus calme de mes environs facilement atteignable. Les bonzes, fort discrets, offrent des conditions lectorales généralement extrêmement favorables. C’est ici que ce matin j’ai poursuivi la lecture du Département de l'Hérault de l’oiseau Camus. Pour rester ton sur ton, il évoquait, joliment, la place du Peyrou, ce lieu abandonné par l'Ancien Régime, qui n'est pas un lieu de rencontres — ou alors des rencontres tardives, en catimini, la nuit tombée —, planté dans un grand calme, à l'orée de la ville de Montpellier, toute proche, à moins de trente mètres : on pourrait la caresser d'un souffle. Ayant visité lesdits lieux il y a une paire d'années, je confirme les dires de Camus. Cette place est très calme, très belle, très vouée à son inutilité ; on en redemanderait.

Au bout d’une heure de lecture au grand calme, rangé mon livre dans ma poche arrière droite et quitté ma pagode, fait un petit tour par les boîtes à livres (rien à pêcher). Cinq ou six kilomètres de vague randonnée dans des sous-bois que l'on dira périurbains m’auront ramené dans mon petit intérieur tel un bigorneau farceur.

Après un déjeuner léger – salade, tomates farcies, jus de pomme –, large sieste sur ma chaise de jardin. Les chats du voisinage ne sont plus là depuis trois ou quatre jours – sont-ils partis en de lointaines villégiatures ? – je n'ai pas été réveillé par leurs ronronnements, mais par la fiente parfaitement dorée d'un oiseau, qui est tombée sur mon épaule gauche par un hasard tout à fait casuel (ou alors, tout cela est-il organisé ?). À demi réveillé, encore somnambulique, j'ai derechef fait la vaisselle.

J'en suis là et je compte bien retrouver Camus sur ma chaise de jardin, tout en espérant qu'aucun son de tuba ou de bouzouki ne s'échappera des fenêtres de mon voisin musicien. Je veux bien servir de réceptacle au trop-plein des oiseaux en détresse, mais la musique exotique, non merci. Il y a des limites qu’il faut savoir se donner.

29 avril 2025.– Météorologie frôlant quelque chose de l’estival, premières tiédeurs (25°C). Matinée consacrée à l’acquisition d’un taille-haie électrique. Enfer ou paradis des magasins de bricolage ? La vérité doit être située entre les deux, dans une sorte de purgatoire qui ne dit pas son non. À midi, restaurant en terrasse, puis après une sieste de qualité raisonnable, retour dans le guide héraultais du sieur Camus (en position semi-allongée sur ma chaise de jardin que j’ai mise pour la première fois de l’année à l’ombre). Encore quelques beaux paragraphes sur le jardin des plantes de Montpellier. Voilà un haut lieu littéraire jadis loué par Louÿs, Larbaud, Gide, qui y causait lentement tout en mâchant des pétales de roses, et bien évidemment Valéry (Paul). S’agissant de ce dernier, Camus n’oublie pas de sautiller autour du fameux cimetière marin de Cette devenue Sète, puis il constate que c’est une ville qui ne fait rien pour elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne se cosmétise pas, mais qu’il y règne un charme rude et tout à fait particulier (je confirme).

1er mai 2025.– Beau temps parfaitement estival (27°C). Quelques âmes chagrinées s’offusquent que certaines boulangeries aient le toupet de fermer leurs portes le 1er mai. On a envie de leur rétorquer que lesdites officines étant ouvertes les 364 autres jours de l’année – hors années bissextiles –, ils n’ont qu’à se fourrer virtuellement une baguette ou une viennoiserie dans le fondement afin de rassasier leurs appétits boulangers. C’est décidément ce monde où l’on ne vit plus mais où l’on consomme ad nauseam qui nous tuera à petit feu plus que tout autre chose. Bon, pour le reste, ce matin, fait un petit tour de vélo, pas plus de dix kilomètres, suivi d’une courte randonnée pédestre, pas plus de cinq kilomètres. Puis, après le déjeuner et une sieste corrélative, poursuivi la lecture du guide héraultais de Renaud Camus à l’ombre et dans des conditions lectorales un peu altérées par les grincements d’un ukulélé assez peu adroitement trituré (j’ai localisé la source de ce désagrément au niveau d’une fenêtre du second étage, certainement la professeure de musique exotique déjà évoquée ici). Pour en revenir vraiment à ce qui devrait nous occuper, c’est-à-dire l’entité réactionnaire Camus, il est à noter que son livre est presque exempt de la moindre scorie politisante. Ce que j’ai lu, notamment un long portrait du sculpteur Paul Dardé – qui finira dans la misère –, laisse cependant danser en filigrane un certain sentiment de perte, d’un temps, d’un monde, qui me semble assez caractéristique de l’auteur.

3 mai 2025.– Matinée chargée en vapeurs vésiculaires, laissant place à un beau temps rabattu par les vents. Des orages sont à prévoir, on les annonce violents (25°C). Après une semaine d’escapade inquiétante, la chatte Poppy est réapparue, tout juste un peu chiffonnée et avec quelques menus miaulements d’essence pagnolesque au fond de sa petite gueule de fugitive. Je dois dire que cette bestiole est bien amusante. Voilà pour la partie « relation sociale » de ma journée. Quant à la partie sportive, je me suis contenté de dix kilomètres de dérive vélocipédique (Cingria était plus généreux pour ses sorties à vélo). Quant à la partie supposée intellectuelle, j’ai fini Le Département de l'Hérault du châtelain Camus. En définitive, c’est un assez beau livre exempt de vraies lourdeurs politiques, sociétales ou sexuelles… Camus devrait savoir se contenter d’écrire ce genre de chose ; ce serait mieux pour lui-même et pour tout le monde (enfin, surtout pour ses lecteurs). Achevé mon après-midi – le tonnerre roulait au loin et la chatte Poppy faisait la sieste dans un pot de fleurs – en retournant dans La chose écrite de Dutourd, livre abandonné en route, allez savoir pourquoi, il y a pas loin de six mois. Mon abandon était certainement un tort, cette affaire littéraire est toujours assez merveilleuse. Le pensionnaire de l’Académie française et des Grosses Têtes parle par exemple admirablement du grand écrivain que fut Napoléon. Voilà un type qui saisissait les choses par images contrastées et significatives, et qui les exprimait toujours dans un « mouvement respectueux du raccourci moral ». N’est-ce pas la définition d’un écrivain ? Quelques pages plus loin, Dutourd parle du style empire et de Stendhal, de l’influence du Code civil et donc de l’influence de Napoléon. Tout cela est assez épatant : « …supprimer le “style”, parce que le style oblige à s'arrêter, à peser, à calculer ; en revanche, donner la primauté à la pensée, exprimée le plus sèchement et le plus vite possible, car la pensée est une action, et l'action ne souffre pas de retard. De là, chez Stendhal, un style où la pensée n'est habillée de rien, et court infailliblement à l'essentiel. »

4 mai 2025.– Ciel suspendu entre deux calamités (19°C). Pour Shakespeare, plus exactement pour Macbeth, « tout ciel est agréable où notre âme est paisible ». Quand je vois les résultats de l'orage de grêle d’hier soir – dégâts des eaux, salle de bains inondée, géraniums décapités et lavande en goguette –, j’ai envie de crier qu’un ciel turpide n’est jamais vraiment agréable, même lorsque notre âme est paisible. Ce matin, après quelques coups de serpillière, tenté d’oublier mes turpitudes domestiques en visitant la foire aux livres à moins de deux kilomètres de mon petit intérieur amoché. Beaucoup trop de monde, principalement des couples de petits vieux (ou alors était-ce des pigeons ?), néanmoins déniché sept volumes pour moins de sept € (Modiano, Pontalis, Malraux, Déon, Steiner, Bégaudeau, Manset). Cet après-midi, avant le retour des orages, retrouvé le bougon Dutourd. De nouvelles circonvolutions autour du style empire et quelques belles intuitions sur Proust : « Les grands artistes ont obligatoirement cette vision outrée du monde, grâce à quoi il leur apparaît comme un gigantesque tableau clair-obscur dont n’émerge que ce qui est digne d’être vu. De là, souvent, l’aspect irréel, plus grand que nature, de leur œuvre, qui n’est qu’une illusion du lecteur ou du spectateur, car c’est l’artiste, avec son regard déformé, qui voit juste. »

5 mai 2025.– Reflux automnal, quasi froideur (11°C). François Bégaudeau fait incontestablement partie de la caste des petits malins. Qu’est-ce qu’un petit malin ? Un type rusé et dégourdi, qui sait se débrouiller avec les choses et les autres en cachant ses divers manques sous un substrat d’intelligence sur lequel fleurit une sorte d’esbroufe un peu ricanante. Le petit malin est aussi, et surtout, un type qui a toujours raison et qui, malgré tout, pense faire croire qu’il a bon cœur. Ayant lu son Amour ce matin, je crois avoir su déceler un précis de petite malignité condensé en moins de quatre-vingt-dix pages. Bégaudeau monte une sorte de court dispositif entomologiste où, tel un néo-Buffon, il décrit sans affect apparent la vie d’un couple de la classe moyenne française sur plus de cinquante ans. Tout est froid, factuel, avec une volonté de réalisme documentaire qui vise à la déshumanisation, faisant des personnages des sortes de figures vides d’émotion, n’existant que par leurs actes. Cette approche est, pour Bégaudeau – et du moins le pense-t-il –, une façon de montrer plus que de raconter « l’amour tel qu’il est vécu par la plupart des gens », de décrire aussi la sociologie du Français moyen tout en utilisant son propre langage. Évidemment, en tournant autour des réalités sociales tout en niant la complexité des individus qu’il observe. En réduisant la classe moyenne à une somme de comportements, Bégaudeau confirme les clichés qu’il pourrait sembler vouloir « déconstruire ». Son manque d’empathie, qu’il croit faire passer pour de l’empathie sèche (vous voyez, cette fin est tout de même très belle), n’est, sous les oripeaux de la subjectivité bourdieusienne, que du ricanement déguisé sur le dos de ses sujets. Bon, comme je le disais plus haut, Bégaudeau est décidément un petit malin.

Je fais mes valises, demain départ pour Vaison-la-Romaine où la météo s’annonce fluctuante.



To be continued.

samedi 11 avril 2026

Psychogeographie indoor (156)

 



« Le temps est beau, la campagne est verte, le soleil est chaud. J'ai une chaise longue épatante. »

Raoul Dufy (1907).


3 mars 2025.– Ciel dégagé de tout nuage et plein de promesses printanières (3°C→15°C). Cervicalgie et lombalgie tenaces. Remède : cinq ou six kilomètres à pied. Haltes dans les parcs publics de mon environnement le plus immédiat, halte au cimetière et dans le parc de l’hôpital gériatrique limitrophe, où j’ai bien failli être kidnappé par un nervi en blouse blanche m'ayant certainement confondu avec l’un de ses pensionnaires égaré du cervelet. Lors desdites haltes, retourné dans le Journal non expurgé du libidineux en chef Julien Green. Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier du Reich. À Paris, le même jour, il fait très doux, Green suit dans une pissotière un jeune soldat au visage « agréable quoique irrégulier ». Ce dernier lui montre un « énorme sexe chaud et gonflé » que le futur académicien français manie certes avec plaisir, mais dont il ne fait pas grand-chose, car il ne le tente finalement pas vraiment. Les deux hommes se quittent donc sans avoir rien fait, ou presque. (Pensé à un saucisson chaud).

4 mars 2025.– Ciel dégagé, douceur, météo miraculeuse (16°C). (Matin.) Trouvé un nouveau banc de lecture à l'écart du brouhaha. Exposition parfaite avec quelques beaux vieux bâtiments autour, une petite chapelle, un reste de couvent. Impression d'être à Rome… Calme tout juste dérangé par trois joggers, une petite vieille tenant un corgi à bout de laisse, et une troupe légère de séminaristes qui, si j'ai bien compris, venaient pour certains du Togo. Poursuivi la lecture du Journal de Green en me disant que cette version non expurgée gagne certainement en enculades, mais perd beaucoup en culpabilité chrétienne rentrée, ce qui, il faut bien le dire, faisait beaucoup pour le charme de la version originelle. Trop dire, c'est toujours dire, mais mal. (Après-midi.) Sept ou huit kilomètres à pied. Passé devant un hôpital dans la cour duquel on avait sorti les patients pour les faire dorer face au soleil. (Beaucoup de petits vieux qui m'ont semblé ravis.) Sur mon chemin, récupéré deux livres dans les boîtes du secteur : Chien blanc de Romain Gary et Musique pour caméléons de Truman Capote. Déjà lu ces deux livres. Le Gary, il y a des siècles, et le Capote en version dématérialisée.

7 mars 2023.– Appétence printanière (18°C). Labeur. Ces lignes de Robert Walser, pour qui la politesse était une chose importante : « Sans doute : s’il n’y avait que deux ou trois cents personnes vivant dispersées sur la terre, la politesse serait superflue. Mais nous vivons si étroitement les uns à côté des autres, pour ne pas dire les uns sur les autres, que nous ne tiendrions pas même un jour sans les formes de la prévenance et de la gentillesse. Comme sont amusantes les règles auxquelles on doit, si l’on veut être un homme parmi les hommes, se soumettre ! Pas une seule prescription qui n’ait son charme. Au royaume de la politesse, c’est un picotement perpétuel à travers tout un réseau de fines artères, de routes, de défilés et de tournants. On y côtoie aussi des abîmes effrayants, plus effrayants que ceux de la haute montagne. Comme il est facile d’y tomber pour ceux qui sont maladroits ou trop raides ; et, d’un autre côté, comme on circule à l’aise sur ces chemins étroits lorsqu’on fait bien attention. Disons-le : il s’agit vraiment d’ouvrir les yeux, les oreilles et tous ses sens, sinon on est sûr de tomber. Je ressens la politesse comme une chose presque alléchante. Il m’arrive souvent de remonter et descendre la rue dans l’unique but de rencontrer une personne que mes parents connaissent, afin de pouvoir la saluer. Ai-je une façon gracieuse d’ôter mon chapeau ? À vrai dire, je n’en sais rien. Il suffit que j’éprouve du plaisir à saluer tout simplement. »

Pour le reste, guerre mondiale, ou presque.


8 mars 2025.– Du soleil puis ce qu’il faut définir comme des nuages (18°C). Fini Vingt ans avant de Bernard Frank. Ce recueil de chroniques que j’ai picoré lentement avec toute l’appétence d’un pigeon indécent m’a semblé comestible en tous points. Y a-t-il aujourd'hui des olibrius capables de prendre le relais de Frank ? Le genre de papiers sentis, matois et finalement plus affables que mon omoplate gauche qu'il était capable de sortir de sa manche gourmande tout en ronronnant, sont-ils encore possibles ? Autant de questions qui n’entraînent que de bien douteuses réponses. Il me semble que le type de caractère qui pouvait fluer en dehors de l’enveloppe corporelle de Frank ne court plus trop les rédactions. Il reste bien quelques rares passeurs, Lançon chez Libération, par exemple, mais c’est autre chose et le Landerneau des chroniqueurs s’est considérablement vidé… (Pour enfoncer le clou, il est possible que tout cela n’intéresse plus grand monde).

Sur les bons conseils de Frank, lire Par cœur de François Michel et La Légende de Victor Hugo de Paul Lafargue.


9 mars 2025.– Temps nuageux et doux (19°C). Malgré le manque de soleil, lu en extérieur sur ma chaise de jardin. Conditions somme toute agréables, pas la moindre trace du voisinage qui a dû se téléporter dans de lointaines villégiatures. Pas le moindre petit félidé non plus – ils m’ont presque manqué – mais de nombreux volatiles. Des abeilles butinant les rares fleurs déjà écloses en ce début de mois de mars, des oiseaux invisibles, chantant sur divers tons confiant à quelque chose d’un peu oriental. La migration doit déjà être en route.

Au milieu de ce doux chambard, largement entamé Musique pour caméléons du freluquet Capote. C’est un mélange de choses et d’autres assez variées. Des nouvelles qui ne dépassent pas plus de trois pages, d’autres plus allongées – le fameux Cercueils sur mesure, déjà lu dans une autre édition –, des souvenirs dont le plus notable est celui qui reconstitue un dialogue entre l’auteur et Marilyn Monroe. Moment littéraire assez amusant où l’on apprend qu’Errol Flynn jouait du piano avec son appendice viril (pour rester plus franc du collier, dans le livre il est plutôt question d’une « bite »). Tout le long de son affaire, Capote fait preuve d’un grand savoir-faire, d’une maîtrise assez horlogère dans l’élaboration de ses histoires. C’est très bien, même si parfois, on sent poindre le petit malin derrière l’écrivain.

Sinon et pour le reste, entre les nazis libertariens, les pontes sino-russes et le libéralisme commissionnaire, nous sommes mal.

10 mars 2025.– Parmi les divers inconvénients de l'existence, il y a certes la cervicalgie, la lombalgie, les voisins bruyants et la guerre en Ukraine, mais il y a surtout ce nuage paresseux qui aura gâché ma matinée qui, sans lui, aurait été ensoleillée, radieuse et pleine de promesses printanières. Quant à l’après-midi, je n’en parlerai pas ou presque, il y eut même deux courtes averses et le sentiment que la météorologie nous reprenait ce qu’elle nous avait donné depuis trois jours, c’est-à-dire des promesses (15°C). Pour en revenir à mes lectures, il faut que vous sachiez que la troisième partie de Musique pour caméléons est assez inégale. Il s’agit de portraits et de conversations où Capote frôle le flacon du snobisme. Le meilleur texte, en dehors de la rencontre avec Marilyn Monroe évoquée hier, est peut-être celui qui raconte une visite à Bobby Beausoleil, l’elfe méphistophélique affilié à la Manson family. Capote semble très à l’aise devant ce drôle de beau gars-là, il admire ses tatouages et son torse nu, puis il renifle l’odeur des fleurs fanées des sixties, se souvient qu’il a croisé Sirhan Sirhan et Lee Harvey Oswald. On pense à Kenneth Anger, à l’indubitable perversion du Hollywood tardif. C’est un peu le monde de Capote.

Pour le reste, de nouveaux voisins débarqués en vélo « cargo », le pire est à craindre.

11 mars 2025.– Nuages s'agrégeant au fil de la journée, puis de la pluie (13°C). Lu cinquante pages de Trésor caché de Pascal Quignard. Très beau, parfaitement ouvragé et même émouvant (un chat meurt, on l'enterre). Reste à savoir si le tout ne sera pas trop quignardesque, avec un risque assez patent de voir un certain ennui monter face à une belle collection de phrases adamantines (c’est l’impression que m’a laissée tout ce que j’ai pu lire de Quignard). Du côté du monde, je constate que le nombre d’experts en géopolitique augmente de jour en jour. Quant à moi, je n’y connais rien.

15 mars 2025.– Météo épouvantable, pluie glacée, neige ratée, vent aigrelet (4°C). Petite forme, guère d’entrain. Toujours mollement plongé dans Le Trésor caché de Quignard. La baie de Naples, certes, l’amour des chats, certes, la qualité indéniable d’une prose et d'un style que l’on pourrait considérer comme une langue tout entière. Tout cela, mais pourquoi cette histoire languissante et ampoulée ? Pourquoi vouloir concéder au romanesque, alors que bon, quoi, hein ! Bref, on s’emmerde joliment.

16 mars 2025.– Une éclaircie (8°C). Quignard, très beau, sinistre (la mort rôde beaucoup) et toujours assez emmerdant. Rien lu d’autre, ce qui me rend morose en pire.

17 mars 2025.– Éclaircies parcimonieuses (10°C). Chasse au soleil, qui se fait rare. Profité de deux trois moments supposément riches en vitamines D pour finir le Quignard en extérieur. Tout ce qui relève de l’animal, du végétal est magnifique, tout ce qui relève de l’humain, du terriblement humain, est emmerdant comme un lundi sans soleil. Quignard aurait-il dû se contenter d’écrire une jolie petite chose sur les chats en vadrouille tout en oubliant les quinquagénaires dépressives ? Peut-être, certainement. En attendant, après un Michon à demi convaincant et ce Quignard un quart satisfaisant, j’éprouve un vif besoin de m’éloigner des plus grands écrivains français vivants. Pour ce faire, quelques bons samaritains me conseillent un livre : Maniac de Benjamin Labatut (qui, malgré son patronyme, n’est pas français). Je vais tenter le coup, l’exotisme sera peut-être au rendez-vous.

18 mars 2025.– Beau temps quasi printanier (18°C). Une visite médicale un peu saumâtre mais potentiellement rassurante, puis un tour en centre-ville où j'ai fait l'acquisition de deux trucs high-tech et du dernier volume d'Olivier Rolin, vous savez, le frère de l'autre. Rien lu.

20 mars 2025.– Nuages (16°C). Labeur et sieste. Rien d'autre.

23 mars 2025.– Matinée changeante et agréable, ciel se couvrant plus franchement par la suite (18°C). Dans la fratrie Rolin, je connais assez bien Jean et beaucoup moins Olivier, dont je n'avais jusqu’à présent lu qu’un modeste Port-Soudan il y a des lustres. Tout cela pour vous dire que j’ai boulotté son Vers les îles Éparses dans la matinée. J’ai accompli cet exploit assis sur l’un de mes bancs de lecture les mieux situés, le soleil réchauffant mon front de brute lymphatique de façon pour ainsi dire délicieuse. Les conditions lectorales ainsi quasi parfaites, mon jugement est certainement un poil biaisé, mais j’ai très apprécié ce petit livre de quatre-vingts pages, le trouvant même supérieur au Tous passaient sans effroi du cadet Jean, lu il y a quelques semaines. Cela à beau être encore une sorte de non-fiction narrative qui concède au reportage allongé, on sent que le fini est de meilleure qualité, que le livre est mieux incarné, mieux écrit et certainement mieux édité (cela n’enlève rien à l’admiration que je porte à Jean Rolin, qui ne rate environ que deux livres sur dix). Le récit, pour ce qu’il en est, offre un condensé de littérature voyageuse qui raconte un périple vers les îles Éparses à bord d’un navire de la Marine nationale. Récit de l’éloignement des terres et des îles lointaines, récit de l’éloignement des générations entre un Rolin quasi octogénaire et un équipage bien plus jeune que lui, récit de l’éloignement entre un ex-mao relâché et la discipline un poil jugulaire jugulaire d'un navire militaire, récit littéraire qui vous donne des envies de Giono, de Melville ou de Jean-Pierre Martin. Beau texte, informé et didactique sur les choses du bord, ironique et sans ricanement sur les équipages, imagé et évocateur en douceur, sans en faire trop, comme un beau poème de Louis Brauquier.

24 mars 2025.– Du soleil se voilant au fil de la journée (17°C).

(Matin.) Ayant vu et senti une centaine de joggers et joggeuses passer devant moi lors de ma lecture matinale dominicale en extérieur, je peux affirmer sans peine que ces gens-là se lavent abondamment avant de pratiquer leur petite activité sportive. En effet, j’ai pu constater que, malgré leurs divers halètements, aucun ni aucune d’entre eux ne sentait l’effort, la sueur ou quoi que ce soit de supposément désagréable. Au contraire, tous et toutes exhalaient des effluves de gel douche, voire de bain moussant, aux fragrances de vahinés délaissées.

Quant à moi, j’ai lu Feux d’Épaves, un spicilège de poèmes voyageurs de l'impeccable Louis Brauquier, sans vrai effort et avec tout le confort d’un banc public bien orienté. Tiens, chez Brauquier, il y avait aussi des senteurs, des effluves exotiques et presque des vahinés délaissées. Tout est décidément dans tout.

(Après-midi.) Un escadron de guêpes tourne autour de mon hôtel à insectes, la chatte Poppy tourne autour de l’escadron de guêpes et moi, je regarde tout ça en me disant que l’accidentel n’est pas loin. En parlant de tourner, je lis aussi quelques lignes de Cingria qui, lui, tourne autour du canton de Vaud et de ses faisans dorés : « Ensuite il y a eu ce spectacle : La volière dans le parc. Pendant une heure et plus, nous ne pûmes détacher nos yeux d'un faisan doré, d'un affolement endémique indescriptible – d'une stupidité à ce tarif-là toute aussi indescriptible – cependant d'une splendeur de parure et d'un assortiment de couleurs à perdre haleine. Ce n'étaient pas des couleurs éclatantes, c'étaient des couleurs tristes miraculeusement harmonisées, comme à vrai dire d'un vieux gâteau un soir de mélodie fine sur le luth en Perse. »

27 mars 2025.– Temps maussade et doux (18°C). Courte visite de la chatte Poppy. Toute chiffonnée et le poil bistre, j’imagine qu’elle a encore passé la nuit à se battre homériquement avec une petite armée de surmulots autour des poubelles du quartier. D’un autre côté, malgré des conditions lectorales très altérées – encore de nouveaux travaux de rénovation dans la rue – lu quatre-vingts pages d’Une vie à brûler de James Salter. Pour l’instant, cette recension autobiographique me semble pas mal, sans plus. Pas mal parce que Salter a certainement vécu beaucoup de choses, sans plus parce que ce qu’il écrit n’est jamais vraiment porté par des images littéraires, un style. Pour tout dire, on s’ennuie un peu. Jamais vraiment ennuyeux, le Journal de l’ami Léautaud dans lequel je suis aussi un peu retourné (pour rester léautaudien, Poppy gambadait sur mes genoux). Vacheries diverses et variées, circonvolutions autour de Marie Dormoy, c’est toujours follement amusant. Du côté du multimédia, beau passage de Jean-Louis Ezine chez Beigbeder. J’aime beaucoup ce type.

28 mars 2025.– Matinée parfaitement printanière laissant place à un après-midi parfaitement automnal. Ainsi, nous ne fûmes pas récompensés (17°C). J'aime beaucoup Philippe Garnier et il m'en coûte de constater sans trembler que sa traduction d’Une vie à brûler ne semble pas si efficiente que ça. Ayant lu cent soixante pages de cette affaire mémorielle, je les ai trouvées toutes peu ou prou aussi platounettes qu'un symposium consacré aux planches à repasser outre-quiévrain. Autre éventualité épargnant un peu Garnier, c'est la version originale qui était déjà morne et plate. C'est une éventualité fort tangible. Reste que l'on s'ennuie assez devant des souvenirs qui sont certes parfois un peu intéressants – West Point, les premiers vols de Salter comme pilote, sa découverte de la sexualité – mais qui ne sont jamais soulevés par un style, des images, de la littérature…

Rien (ou presque) : L’hygiène Obao des joggeurs matinaux semble trahir une certaine crainte de l’odeur corporelle brute, comme si l’effort devait rester aseptisé, présentable.

Le paon, obsédé par l’image qu'il projette, se condamne à un désir sans fin, ce qui le prive de tout véritable repos ou de compréhension profonde de lui-même. Bref, le paon est un con.

29 mars 2025.– Journée pluvieuse et patibulaire (10°C). Guère d'entrain, beaucoup de narcolepsie sur canapé. Poursuivi la lecture du livre de Salter, qui ne me convient toujours pas vraiment. Trouvé un vague intérêt dans la description des combats aériens (Salter fut pilote de chasse en Corée), mais pas grand-chose d'autre. Impression de lire un type plus à l'aise avec la mécanique et les machines qu'avec les hommes et leurs sentiments, leur biologie. Pour couronner le tout, aucun humour à l'horizon.

30 mars 2025.– Journée globalement printanière (16°C).

Spots de lecture du jour :

Banc 1 – Orientation idéale face au soleil, texture usée, mousseuse. Calme pour ainsi dire absolu, quartier de maisons bourgeoises à l'écart. Seuls « bruits » : le chant des oiseaux et les notes hésitantes d'un piano s'échappant d'une fenêtre.

Banc 2 – Orientation toujours idéale face au soleil, texture récente et un peu dure, dossier trop droit, quelques velléités de graffitis. Quartier de villas cossues, certaines d'aspect palladien avec piscines. Vue parfaitement dégagée sur les Alpes et les infrastructures industrielles suivant le confluent en contrebas. Nombreux joggers, un peu trop de circulation automobile et, pendant une dizaine de minutes, conditions lectorales très altérées par un jeune gandin écoutant moult mélopées autotunées sur son téléphone intelligent.

Banc 3 – Encore face au soleil, assise rigide, bois tanné, un peu de mousse. Quartier calme et résidentiel, villas hétéroclites entre manoirs et maisons d'ouvriers. Pas de joggers mais des couples de petits vieux se déplaçant lentement, quelques rares regards suspicieux, le bruit d'une tondeuse et la douceur montant, une certaine narcolepsie.

Chaise de jardin dans mon petit extérieur – Soleil passant de gauche à droite avec moi au milieu. Assise semi-étendue avec les pieds posés sur une autre chaise plus petite mais adroitement disposée. Quasi-absence du voisinage, pas de chats, trois guêpes, des oiseaux sifflotant et les aboiements d'un chien.

Lecture : Vraiment entré dans Une vie à brûler aux alentours de la page 180 (j'étais assis sur le banc 2). Salter quitte les récits d'aviation bourrue, les crashs en veux-tu en voilà, le relent d'échappement des réacteurs au petit matin, et fait un long et assez beau portrait d'Irwin Shaw. Suivent quelques pages consacrées à ses pérégrinations parisiennes. On croise Maurice Girodias, James Baldwin, William Styron, Romain Gary et Jean Seberg. Buñuel pose ses chaussures en crocodile devant sa porte d'hôtel. Même si Salter semble souvent absent, ce qu'il raconte n'est pas si mal que ça. Chapitre suivant : ses débuts comme scénariste et un portrait assez vachard de Robert Redford. J'en suis là, le soleil va bientôt passer sous les toits.

31 mars 2025.– Beau temps venteux (15°C). Aujourd'hui, le petit vieux du coin de la rue – celui qui passe ses journées assis sur un bord de fenêtre bien exposé – était en forme. Après m'avoir parlé de la fin du ramadan et du fait qu'il avait pu se gaver de pâtisseries pour fêter l'événement, il est parti dans un grand laïus sur le génie de Godard, la saloperie de Truffaut envers Autant-Lara et la trahison de ce « connard » de Marin Karmitz. Je pense qu'il doit être un poil cinéphile. Sinon, rien lu, consacré l'essentiel de ma journée au consumérisme effréné. Acheté une nouvelle bouilloire.

1er avril 2025.– Journée quasiment printanière (16°C). Lors de mes pérégrinations lectorales en extérieur, je croise souvent une femme qui, été comme hiver, arpente inlassablement les rues de mon quartier. Le regard fixé sur l'horizon, indifférente à toute présence humaine, elle marmonne généralement des choses incompréhensibles tout en effectuant ses randonnées bizarres. Ce matin, passant devant mon banc de lecture, elle semblait en voie de téléportation, presque déjà dans un autre monde, dans un univers parallèle. Me voit-elle ? Que pense-t-elle de moi ? Me prend-elle pour un autre toqué assis sur son banc, ou sommes-nous simplement deux comètes errantes, suivant des trajectoires proches mais dissemblables ?

Finalement, ce qu'il y a de mieux dans le bouquin de Salter, ce sont les potins : les jeunettes de 18 ans très appréciées par John Huston, les cheveux sales et l'odeur putride des vêtements de Charlotte Rampling, Helen Scott vêtue d'un négligé espérant séduire Truffaut qui s'enferme à clé dans la salle de bains de sa chambre d'hôtel, la paranoïa de Dennis Hopper, Jouhandeau et les bordels homosexuels, le destin tragique du couple Polanski, le destin non moins tragique de Jean-Pierre Rassam. Salter sort bien les poubelles. C'est certainement une qualité.

5 avril 2025.– Temps estival, comme si c’était possible ! (24°C). Ce matin, courte tragédie ! Voulant ouvrir la seule fenêtre qui « donne » sur mon semblant de jardin, la poignée de celle-ci s’est mise à faire de nombreux moulinets que ma main droite n’est pas parvenue à juguler. Pour tout vous dire, je ne suis pas parvenu à ouvrir ladite fenêtre et, par conséquent, je n’ai pas pu ouvrir non plus les volets qui protègent mon intimité de l’humanité (je ne parlerai pas de ma vie sexuelle). N’étant pas vraiment bricoleur au sens où on l’entend généralement – je bricole mais ailleurs – et me voyant contraint à faire appel dans un futur assez immédiat à l’un de ces artisans un peu escrocs mais formés à la tâche d’ouvrir fenêtres et volets récalcitrants, vous comprendrez aisément pourquoi ma journée commença dans un courroux pas coucou du tout. Étant plus malin que le commun des mortels, j’ai cependant bien vite trouvé un stratagème bien à même de m’éloigner des soucis domestiques. Bref, par vengeance envers le destin, j’ai regonflé les pneus de mon vélo et, pour la première fois depuis l’automne dernier, j’ai fait un petit tour. Chemin faisant, passant cyclopédiquement devant une boîte à livres, j’ai récupéré En France, un spicilège de choses journalistiques de Florence Aubenas (j’ai récupéré et rien déposé, c’était donc du vol). Après mon petit tour de vélo et quelques minutes de transition triathlétique dans mon petit appartement, je suis bien vite ressorti dans les extérieurs, mais cette fois-ci, pas sur des pneus bien gonflés mais sur mes sneakers qui m’ont pédestrement porté vers un banc de lecture assez bien situé au-dessus d’une grande métropole dirigée par l’écologie politique. C’est là que, dans une amorce de tiédeur, j’ai achevé la lecture de Une vie à brûler, la recension autobiographique de James Salter que j’avais entamée la semaine dernière. C’est un livre qui n’est pas vraiment mauvais, il y a deux ou trois belles choses, mais Dieu qu’il traîne en langueur (500 pages, tout de même). Pour cet après-midi, laissant les extérieurs où ils sont, noyés dans l’horizon, je me suis contenté de ma chaise de jardin où, tout en regardant mes volets fermés, j’ai picoré telle une poule étêtée dans les Essais de Philippe Muray qui disait beaucoup de mal de la télévision avec des arguments aujourd’hui bien démodés, puis dans le Journal de l’ami Renard qui, à l’instar du coucou suisse, oscille toujours entre le trivial et le génial. Ainsi : « Je t'aimerai le temps de voir dans ce grain de beauté une verrue. »

6 avril 2025.– Soleil et douceur, journée parfaitement printanière (21°C).

(Matin.) Dix kilomètres de vélo, cinq kilomètres à pied en faisant quelques pauses consacrées à la lecture du Journal de Renard où j'ai pu pêcher deux ou trois merveilles : « Il fait calme : mon paysage est au fond de la mer. »

(Après-midi.) La chatte Poppy est bien gentille, elle me regarde avec les yeux tous ronds après avoir boulotté trois lézards. Si j'étais de la taille d'un lézard, je pense qu'elle m'aurait boulotté moi aussi. Le chat Léo – un gros rouquin – est plus calme, il fait la sieste, couché sur le dos, les quatre pattes en direction du soleil, je pense qu'il m'imite. Ainsi, je me léautaudise.

Plus tard, je fais mes valises. Demain départ pour la Côte d'Azur où le temps ne s'annonce pas au beau fixe.

13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler s’en va en avait largement sous la main.



To be continued