mardi 6 août 2019

Psychogeographie indoor (92)


« D’une façon générale, bien que je me croie intelligent, j’ai peu de goût pour le savoir. Pour la raison, je pense, que je suis tout le contraire d’un curieux. Je laisse arriver beaucoup de choses qui me concernent, sans me préoccuper de la façon dont elles arrivent. C’est certainement un tort et ça ne m’aidera guère à faire carrière dans la vie. C’est possible. Je n’ai pas peur de la mort, donc de la vie non plus. » (Robert Walser, Microgrammes)


1.

30 mars 209.- Météo splendide, pas le moindre nuage, température idéale (21°C). À l'inverse d'hier aujourd’hui mes tentatives lectorales n'auront pas vraiment été étouffées dans l’œuf par le brouhaha environnant. J'ai simplement dû subir une conversation téléphonique qui m'a appris que l'une de mes voisines envisagerait une petite intervention chirurgicale théoriquement esthétique, J'ai cru distinguer qu'il était question d'une « culotte de cheval », quelque chose dans ce goût-là. Pour le reste, j'ai lu dans l'après-midi le second tome du Manifeste Incertain de l'ami Pajak. Que dis-je ! Je ne l'ai pas lu, je l'ai dévoré ! C'est un livre épatant, formidable, émouvant, tout ce que vous voulez ! On retrouve la belle « touche » de Pajak, cette façon un brin charbonneuse de mélanger autofiction, grandes et petites histoires littéraires, dérive topographique réflexions à demi philosophiques et dessins à l'encre de chine plus souvent tourneboulant qu'autre chose. Outre Pajak et Walter Benjamin (les deux olibrius principaux du projet), on croise Ludwig Hohl et Léon Paul Fargue, Breton et Nadja (Breton en prend un peu pour son grade, c'est bien mérité), Jean Follain, Élie Faure, Kafka, d'autres, un peu… Autant de piétons parisiens, de types qui savaient se perdre, dans les rues et dans le vin, des psychogéographes avant l'heure légale. Bref, le bouquin de Pajak est formidable, vivement le Tome III !

31 mars 2019.- Soleil et douceur (20°C). Largement entamé En attendant le jour de Michael Connelly. Premier opus d'une nouvelle série où ce bon vieux Harry Bosch est remplacé par une certaine Renée Ballard femme inspectrice de son état. On sent qu'en effectuant cette surprenante permutation Connelly fait un peu avec l'air du temps, qu'il veut dénoncer certaines « choses » (son héroïne harcelée sexuellement se retrouve reléguée par punition dans une vague brigade de nuit qui n'a jamais le temps de boucler une « affaire »). Cependant pour l'instant (au mitan de ma lecture) son personnage reste assez indistinct et ressemble davantage à un Bosch hypocalorique qu'à une fliquette en furie. Pour le reste et en dehors de son personnage principal qui prendra certainement un peu plus d'épaisseur au fil des pages c'est un roman policier (pour ne pas dire polar) qui se laisse parfaitement lire. Il faut dire que la réjouissante exactitude topographique, la grande minutie procédurale et le savoir-faire « popote » de Connelly sont toujours là…

1 avril 2019.- Ciel se couvrant au fil de la journée et n’inspirant guère à l'optimisme météorologique (20°C). Bonnes conditions lectorales en dehors de deux trois conversations téléphoniques un brin parasites (apparemment l'un de mes voisins doit 2000 euros au fisc). Fini En attendant le jour qui s'est révélé mieux que je ne le pensais de prime abord. Ballard le nouveau personnage imaginé par Connelly prend une réelle épaisseur au fil des pages et même si l'intrigue est un peu filandreuse elle tient son lecteur en haleine. Chose intéressante, il y a des « ponts » entre Bosch et Ballard et l'on se plaît à imaginer une rencontre entre les deux, dans un futur roman et dans une « optique balzacienne ».

2 avril 2019.- Nuages (18°C). Gaston Criel était un drôle de zèbre qui avant de devenir plus ou moins écrivain fut tour à tour, locataire de Sartre (contre un paquet de Gauloises mensuel), secrétaire de Gide (que Paulhan lui présenta), combattant de la drôle de guerre, prisonnier au Stalag, assistant de Cocteau sur le tournage de La Belle et la Bête, zazou dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, vaguement ami de Tzara, Isou ou Picabia, vraiment ami de Jean-Paul Clébert et François Augérias (deux autres drôles de zèbres)… Plus tard après quelques poèmes et un premier roman salué par Henry Miller, il s’exilera pendant trois ans aux États-Unis puis en Tunisie… Toutes ces aventures un peu derrière lui, il se mariera et deviendra vendeur de caravanes, représentant en lingerie, portier de boite de nuit, barman… Il fera un retour à la littérature en 1975, publiant une trilogie romanesque osée qui ne fit la une de rien du tout (Sexaga, Phantasma, Circus). Ce matin j'ai commencé la lecture de L'os quotidien son dernier roman paru en 1987, trois ans avant sa mort. Il y raconte ses années 1939-1950, sa mobilisation dans une armée pour le moins bancale, la drôle de guerre, la débâcle, sa captivité au Stalag. Le récit, très peu romancé, avance à toute vitesse, on ne s'appesantit sur rien… Criel est un Hyvernaud, un Guérin, plus véloce moins toujours dans l'humain, le terriblement humain.

3 avril 2019.- Phénoménale chute de la température extérieure, revoilà l’hiver, ou presque (4°C). Fini le Criel qui dans sa partie terminale parle grossesse et accouchement. Le ton est un peu sinistre et pas vraiment sponsorisé par le « planning familial ». C'est bien simple pour un peu on se croirait chez l'ami Cioran, voire pire chez l’abominable Albert Caraco : « SON père ! Je ne suis pas plus maître de mes mictions que de mes spermatozoïdes. MON enfant ! C’est UN enfant. Un nom ! On impose un nom, une famille que nous n’avons pas choisie, qui ne nous a pas choisi… Beaux assassins, fils de pasteurs ! Enfant par accident, parents par mégarde ».
Je fais mes valises, demain départ pour le Portugal et l’Algarve où j'espère trouver un peu de douceur lusitanienne. Malheureusement, un œil discret jeté sur les prévisions météorologiques m'apprend qu'il y pleuvra pire que chez Noé.

12 avril 2019.- Beau temps frais (14°C)

I. Retour de l’Algarve. Les mois d'avril sont peut-être les mois idéaux pour visiter cette contrée-là. La météo y est éminemment supportable, pas vraiment encore torride et le flux touristique reste raisonnable. Le Vinho Verde aidant pratiqué plus de 150kms d'heureuse psychogéographie, en taxi, en bus, par le train, surtout à pied. Visité Portimao (camp de base), Alvor, Lagos, Silves… Longues plages assommées par de bien belles falaises, grands rochers égarés au milieu des marées, chalutiers fureteurs, châteaux Maures égarés en pleine campagne (À Silves, petite citée pleine de charme), vieilles villes plus ou moins épargnées par le fameux tremblement de terre de 1755 (Lagos), stations balnéaires quasiment vides en dehors de quelques Britanniques rouge écrevisse (Praia de mar, beau décor vide)… surtout tranquillité, grande tranquillité lusitanienne un peu partout !

II. Longtemps j'ai fait mine d'être allergique à Roland Topor, à son rire tonitruant et à son esthétique. Je le trouvais disgracieux, bien lourd et pour tout dire Kafka au petit pied. Évidemment l'âge aidant j'éprouve peu de peine à constater que je me fourvoyais dans l'erreur. J'ai même mangé mon chapeau melon (avec un doigt de Porto) et je trouve Topor vraiment très bien. Pour preuve ce matin j'ai dévoré son Portrait en pied de Suzanne, une longue nouvelle écrite en 1978 et rééditée cette année par les épatantes éditions Wombat. L'histoire est assez croquignolette : un obèse égaré dans une ville étrangère tombe amoureux de son pied gauche. En gros le Jérôme de Jean-Pierre Martinet baguenaude dans l'Épépé de Ferenc Karinthy tout en prenant littéralement son pied. C'est assez organique, un peu perturbant, souvent très drôle et finalement tragique. Bref, c'est toporissime.

III. Cet après-midi poursuivi la lecture de la correspondance de Tchekhov en extérieur. Pu de bruits parasites, soleil printanier, petit vent frais, température idéale. La première de la Mouette fait un four retentissant, un escroc sillonne le Midi russe sous le nom de Tchekhov et emprunte de l'argent où il peut : « avoir des sosies – n'est-ce pas la gloire? », la chienne Quinine met bas et produit un curieux mélange de chien de ferme et de crocodile, dans la nuit du 22 au 23 mars 1897 le vrai Tchekhov commence à cracher du sang. Début avril on lui diagnostique une tuberculose pulmonaire… Le début de sa fin, il est tout juste inquiet.


2.

13 avril 2019.- Beau temps frais avec, cependant, quelque chose d'hivernal dans le fond (12°C). Ce matin lu Musiques de Fribourg de Cingria, trente pages de digressions merveilleuses autour de Fribourg, cette ville à étages pourvue d'un funiculaire capable des plus belles ascensions, des plus belles dégringolades, aussi. Le tout est agrémenté d'épatantes illustration et se lit avec délice, un délice d'initié. Puisque je suis dans le délicieux cet après-midi poursuivi mes pérégrinations lectorales en plongeant mes deux yeux dans la correspondance de l'admirable Tchekhov. Malade, poitrinaire, il réfugie corps et âme à Biarritz, lézarde au soleil, mange et bois beaucoup, ne s'en fait, pour tout dire, pas trop. L'automne, l'humidité et les vents de l'atlantique là il prend ses poumons à son cou et d'une station climatique l'autre se retrouve à Nice dans une pension russe qui ressemble à un décor de théâtre . Le temps est splendide, dans les jardins et squares municipaux, on repique les fleurs, les pâquerettes sont grandioses : « Il fait un temps paradisiaque. Très chaud, calme, délicieux. Les concours de musique ont commencé. Des orchestres défilent dans les rues. Il y a du bruit, des danses, des rires. Je contemple tout cela en me faisant la réflexion que j'ai été bien bête de ne pas faire plus tôt de longs séjours à l'étranger. Maintenant, je crois que, si je vis, je ne passerai plus d'hivers à Moscou, même pour un empire. Sitôt octobre arrivé, adieu la Russie ! Ici, la nature ne me touche pas, elle m'est étrangère, mais j'aime passionnément la chaleur, j'aime la culture… Or, ici, la moindre petite vitrine, le moindre panier d'osier sue la culture ; le moindre chien transpire la civilisation. »

14 avril 2019.- Beau temps presque froid (9°C). Je suis assis sur ma chaise de jardin face à un soleil raisonnable. Le fond de l'air est un peu frais, mais un début de contentement commence à me remonter le long de l'épigastre. Il faut dire que je suis toujours plongé dans la correspondance de l’impeccable Tchekhov, il vient de quitter Nice et après un court passage par Moscou le voilà à Yalta dans des latitudes plus sudistes. Ses poumons le font toujours souffrir, son père vient de mourir, mais le ton de ses lettres n'est jamais plaintif, il est attentif aux « autres », drôle parfois et surtout il est exempt de la moindre trace de mesquinerie. Comme le disait Simon Leys : « l'homme semble avoir correspondu à la qualité de l'artiste ». Plein d'une belle et non relative félicité je tourne une nouvelle page quand soudain, et à son habitude, l'un de mes indéfinis voisins entame une énième conversation téléphonique follement impudique. Cette fois-ci il est question de la maladie vénérienne contractée pas sa fille : « Tu comprends, forcement à 17 ans ce sont des choses qui arrivent »… le charme de ma lecture s'en trouvant un tantinet rompu je rentre derechef dans mon petit intérieur où je concocte un expresso allongé d'une larme de grappa bien à même de faire passer le tout. J'ai bien fait de regagner mes pénates, car la première goutte de café à peine entrée dans mon auguste bouche voila que par l'une de mes fenêtres encore entrouvertes j'entends une autre conversation téléphonique se mêler à la précédente. Ce nouveau téléphoneur semble quant à lui parler d'une soirée alcoolisée, de vomi et d'un retour à 4 heures du matin, quelque chose dans ce goût-là. Comme je veux toujours « profiter » du beau temps, même un peu frais, je ressors dans les extérieurs avec deux boules Quies enfournées dans chacune de mes oreilles, il faut savoir s'adapter à tous les types de situations. Je rouvre mon volume de Tchekhov en maudissant les inventeurs de la téléphonie mobile, mais en félicitant les établissements Quies – voilà.

18 avril 2019.- Soleil voilé (23°C). Godard répond aux questions des Inrock(uptibles). Guère de fulgurances, pour tout dire on se barbe un peu comme on se barberai en écoutant un barbon barbant vantant les mérites de sa petite entreprise notionnelle. Cela dit le bonhomme restera ad vitam aeternam notre escroc préféré.

Notre Dame brûle, Légion d'honneur pour Michel Houellebecq, l'époque est décidément bien sybarite.

19 avril 2019 Temps estival, ou presque (23°C). Le soleil chauffe raisonnablement et je suis toujours plongé das la correspondance de mon ami Tchekhov. Il est lui aussi assez chauffé par un soleil simili estival, à Yalta, dans ce Midi russe auquel ne manque que la culture et quelques grammes de finesse (en somme Yalta et la Crimée, tout du moins la Crimée de bord de Mer Noire sont pour Tchekhov une Côte d'Azur de substitution). Otherwise entamé Mani du toujours épatant Patrick Leigh Fermor. Le menu est très appétissant, pérégrinations pédestres en Grèce sudiste, rochers escarpés et population en couleur. Fermor ne m'a jamais déçu, j'imagine qu'il ne me décevra pas cette fois-ci non plus.


3.

20 avril 2019.- Soleil se voilant progressivement, méfiance (23°C). Ce midi bu un peu trop de vin de Viognier ce qui de facto m'aura entraîné dans une une douce sieste reconstructive. Je me suis réveillé sur ma chaise de jardin, le soleil était chaud et les oiseaux gazouillaient tout autour de moi. Aucun bruit parasite, pour tout dire pas la moindre trace d'une quelconque présence humaine. Le voisinage semblait s'être téléporté vers quelques villégiatures, loin de moi, de mon enveloppe corporelle et de mes insistants désirs de tranquillité. Le Mani de Fermor subrepticement posé sur me cuisses allongées, je l'ai saisi à pleines mains et j'ai poursuivi la lecture que j'avais entamée hier en observant quelques menues poses de mignonne léthargie post éthylique. Comme prévu c'est un livre formidable, on y apprend une foultitude de choses, sur le Magne (le Mani en grec), cette mince bande de terre follement accidentée située à l’extrême sud de la Grèce continentale, sur son histoire, sur ses vins, sa nourriture, ses us et coutumes et ses hommes de prime abord un peu inquiétant qui se révèlent en définitive follement humains et donc globalement sympathiques. Voilà j'en suis là.

21 avril 2019.- Temps nuageux et doux (21°C). Cet après-midi fait un petit tour en ville. Je n'en avais fait aucun depuis environ six mois et je dois avouer qu'il y a certains changements. De démesurés graffitis à la gloire des gilets jaunes bavent un peu partout et un nombre assez faramineux de trottinettes électriques envahit à peu près tout. On peut en voire d’innombrables oubliées sur les trottoirs avec des airs de jouets cassés, et celles qui circulent, très nombreuses elles aussi, semblent montées et pilotées par des types et typesses très modernes, mais quand même un peu Huns sur les bords (rencardé par un passant j’apprends qu'il s'agit là de « free flotting », une nouvelle pratique alliant « mobilité douce » et dématérialisation monétaire ). Tout cela ne m’inspirant qu'une confiance assez relative, j'ai bien vite évité cette nouvelle horde à roulettes et tout en slalomant je me suis dirigé vers les quais et chez les bouquinistes. Je n'y ai fait aucune découverte foudroyante, mais j'ai tout de même acquis Constance de Lawrence Durell, c'est le troisième volume du Quintette d'Avignon et il va falloir que je me débrouille pour trouver les quatre volumes restants…
Ce matin j'étais toujours en Grèce du sud avec Patrick Leigh Fermor, un type qui sait rester presque drôle en toutes occasions :« La mort est ici une réalité physique inévitable et brutale. On est loin des cercueils hermétiquement clos d'Europe occidentale, des morts embaumés et fardés d'Amérique du Nord. Chaque enfant grec a entendu à de nombreuses reprises, le râle angoissant du mourant et a vu les joues ratatinées, la mâchoire tombante et les paupières closes de ses aînés. On laisse le cercueil ouvert jusqu'au dernier moment et on ne le descend dans la fosse qu'après que chacun a embrassé le mort sur les joues, en signe d'adieu. L'odeur des morts, la sensation que l'on éprouve en les touchant sont connues de tous. Et nul n'ignore les effets de la décomposition puisque, trois années après l'enterrement, on déterre cérémonieusement les ossements pour les mêler à ceux de la famille. Par deux fois, en Crète et en Argolide, j'ai moi-même vu le crâne nu de deux vieux amis. »

22 avril 2019.- Soleil voilée, vague tiédeur (24°C. Mille ans de Vendetta, de mythes et de superstitions des tours plus nombreuses que celles de San Gimignano, des montagnes qui plongent dans des eaux émeraudes, quelque chose de ravagnard un peu partout, Patrick Leigh Fermor nous (me) donne très envie de faire un petit tour dans le Magne. Par ailleurs il nous (me) parle des Maniotes exilés en Corse et je dois dire que je ne vois plus l'impeccable Cargese de la même façon.

23 avril 2019.- Rien.

26 avril 2019.- Restes tempétueux (14°C). Trop de labeur, rien lu depuis trois jours, la barbarie me guette.

27 avril 2019.- Ciel maussade (14°C). Dans Mani Fermor se félicite que dans le Magne aucun poste de TSF ne vienne polluer le paysage sonore. Tout est d'une tranquillité de pierre et seul un délicieux gramophone à pavillon chantonne dans le village Yéroliména : « Ailleurs en Grèce, le plus reculé des villages d'Arcadie ou d’Épire résonne, du lever du soleil à minuit, de musique swing, de sermons en anglais, de causerie sur l'apiculture en serbo-croate, de musique symphonique diffusée depuis Hambourg, de bulletins météorologiques en français, de résultats de tournoi d'échecs à Leningrad ou de signaux en morse émis par les navires sur le Dogger Bank. Comme l'appareil est presque systématiquement défectueux, tous ces sons, diffusés à plein volume, se transforment en un cri strident de chauve-souris qui perce les tympans. Personne n'écoute, mais jamais on n'éteint le poste. Les villes sont de véritables pandémoniums. » Pour le reste entre Gorgones et centaures, le bouquin de Fermor est épatant.

28 avril 2019.- Météo sinistre, automnale pour tout dire (8°C). Chez Fermor la Gorgone est un « monstre qui ressemble à une prostituée avec un beau corps blanc, des boucles rousses… et un regard de serpent ». Elle est polyglotte, parle le langage des bestioles et éprouve des désirs coupables pour ces dernières. Cependant, les bestioles (en langage savant : la faune) la dédaignent alors la Gorgone, par défaut, courtise le genre humain. Ensorcelé par son chant quelques hommes concèdent à faire la chose avec elle. Certains, les plus malins, connaissant les effets de son terrible regard lui proposent de creuser un trou pour qu'elle y enfouisse son « fatal visage ». Elle laisse alors son corps et uniquement son corps offert aux souffrances de la lubricité. Évidemment, la Gorgone est un peu stupide, au lieu de se glisser près d'elle d'un pas amoureux, généralement le bien aimé bondit et lui tranche la tête d'un coup d'épée sec et sournois puis il l' enfouit dans un pot en détournant les yeux afin de s'en servir pour tuer les dragons, les lions ou les léopards. Décidément, la Grèce est parfois un drôle de pays.

29 avril 2019- Temps plutôt nuageux, toutefois quelques belles soleillées auront un peu extrait la journée de sa gangue de morosité (14°C).

I. Dans Connaissance de l'Est Paul Claudel, oui Paul Claudel l’ambassadeur sybarite, constate que les rues des villes chinoises sont faites pour un peuple habitué à marcher en file indienne (ce qui ne manque pas de sel pour des Chinois). Ainsi, chaque quidam prend place dans un rang qui ne semble jamais vraiment commencer et ne jamais vraiment finir, mais qui forme un tout parfaitement aligné. Les maisons qui bordent les multitudes de rangs ressemblent à des caisses défoncées, mais bien rangées, dans lesquels un esprit futé a aménagé des interstices où les habitants dorment pêle-mêle au milieu de marchandises diverses et variées : « N'y aurait-il pas des points spéciaux à étudier ? la géométrie des rues ? la mesure des angles, le calcul des carrefours ? la disposition des axes ? tout ce qui est mouvement ne leur est-il pas parallèle ? Tout ce qui est repos ou plaisir, perpendiculaire ? »

II. Visitant la cathédrale de Chartres Paul Valery, oui Paul Valery le docte sétois, reste en admiration devant quelques beaux vitraux. Il est ravi par leur aspect granulé, des « grains de merveilleuses pierreries, des grenades de paradis » par leur combinaison de bleus et de rouges… Il est ravi par tout cela et il pense, allez savoir pourquoi, au très lactescent Mallarmé : « Certaines phrases du Mallarmé en prose sont vitraux. Les sujets importent le moins du monde – sont pris et noyés dans le mystère, la vivacité, la profondeur, le rire et la rêverie de chaque fragment – chacun sensible, chantant… »

30 avril 2019.- Ciel changeant (18°C). D'un côté ni plus ni moins qu'une bétonnière, de l'autre une multitude de conversations téléphoniques. Dans de telles conditions, rien lu.

1er mai 2019.- Beau temps printanier (19°C). Profitant des conditions météorologiques assez favorables j'ai taillé mes haies puis j'ai rempoté deux trois choses d'origine végétale. Mes petites affaires faites je suis ensuite retourné dans le Mani de Fermor qui m'attendait avec des airs languissants sur ma chaise de jardin. Pour tout vous dire j'avance chichement dans ma lecture et je dois vous avouer qu'un long chapitre consacré aux icônes m'ayant un peu endormi j'ai seulement été réveillé par une assemblée de vieillards qui, à l'ombre de beaux feuillages, chantaient comme des cigales. Quelques pages plus loin, ma vague narcolepsie n'était déjà plus qu'un lointain souvenir, il faut dire que Fermor y évoquait les petits déjeuners de la Grèce la plus enfouie. Une minuscule tasse de café turc, une grosse tranche de pain noir, une poignée d'olives, un gros morceau de fromage de chèvre fortement odorant et un verre d'eau-de-vie brûlante, de quoi réveiller un mort : « En Épire, en Thessalie du Nord et en Macédoine, on entame souvent la journée par quelques gouttes toniques de tsipouro. En Crête, où cette pratique est fréquente, tout le monde avale d'un coup crânement, plusieurs verres de tsikoudia, le raki crétois distillé après le soulage du raisin à partir des râpes, de la peau et des pépins et parfois délicieusement parfumé avec des mures écrasées. Chaque gorgée à la douceur d'une balle traçante. L'organisme somnolent est frappé d'un choc semblable à celui que doit ressentir l’huître arrosé d'un filet de citron. Le novice est saisi d'un hoquet de frayeur et ses yeux lui sortent des orbites. L'hôte vous tend sa flasque et dit : “ Un autre ! Juste pour tuer les microbes !" »

2 mai 2019.- Trop de nuages (14°C). Bonne interview de BEE dans les Inrock(uptibles), qui vont mieux.

3 mai 2019.- Temps maussade (14°C). Lever 4h00, labeur, sieste, un petit tour dans une polyclinique pour un examen tout à fait médical. Rien de réjouissant en somme.

4 mai 2019.- Bruine, vent aigrelet et éclaircies parcimonieuses, rien pour vraiment plaire (14°C). Fini le Mani de Fermor. Même s'il a quelques moments languissants, mais la Grèce est languissante, c'est une lecture que je recommande chaudement.  Fermor est voyageur, mais pas que. Il est aussi géographe, historien et une foule de d'autres choses que je vous laisse découvrir (17h54).
Il y a trente ans je préférais les Nuls aux Inconnus. Évidemment, le jeune gandin que je me trouvais être ballottait une fois de plus dans l'erreur. Les Nuls n'étaient que dans la transgression tandis que les Inconnus étaient dans l'étude de caractères. Or chacun sait, ou tout du moins chacun devrait savoir que la transgression ne volète que le temps d'atteindre de nouvelles normes à bousculer. L'étude de caractère c'est bien autre chose, la réalité humaine dure, le fond de l'homme en définitive varie très peu et l'intemporalité de ne peut que tourner autour de ces choses là. Les Nuls sont vite devenus une nouvelle norme que d'autres, moins rigolos, ont renversée. Les Inconnus, et le génial Didier Bourdon, sont restés immuables, comme Molière (18h10).

5 mai 2019.- Temps à peu près hivernal, bourrasques et froideur (9°C). Je profite d'une courte éclaircie pour écrire ces quelques lignes faiblardes. Ce matin j'ai bien tenté de lire un court texte de Cingria (Vair et foudres), mais je ne suis pas parvenu à mes fins. Concentration impossible à trouver or Cingria nécessite un minimum, voire parfois un maximum, de concentration. C'est dommage j'ai du passer à côté de belles choses. Ah si , tout de même, je n'ai pas raté la dernière phrase : « Venez demain, n'est-ce pas ? Vous me montrerez cette mythologie. Ensuite on tirera à coup de carabine sur les poires au fond du jardin. Il faut bien se distraire !… »

6 mai 2019.- Beau temps frais (14°C)

Une chronique de Vialatte,
deux lettres de Tchekhov,
c'est peu,
mais souventefois,
la qualité prime sur la quantité.

8 mai 2019.- Pluie diluvienne et vent mauvais, un temps de Toussaint pour le 8 mai, décidément météorologiquement parlant rien ne nous sera épargné (12°C). Ce matin Novalaise, vingt pages où Charles Albert Cingria baguenaude dans l'avant-pays savoyard en compagnie des frères Klossowski. L'entame est formidable : « J'ai toujours trouvé l'Ain un département sublime. À cause d'une solitude rocheuse et herbeuse et d'arbustes en multitude fière et de beaucoup d'eau ; et à cause aussi de l'administration qui est petitement localisée et fanatique… ». Cet après-midi retour chez l'acrimonieux Philippe Muray. Sur Céline, les trottinettes pas encore électriques ou le « camp du bien » ses diverses intuitions passent encore allègrement la rampe. Plus je serai même tenté de dire que Muray avait trop tout compris avant l’heure légale.

9 mai 2019.- Averses, trois éclaircies, rien de sautillant (17°C). Dans le Figaro littéraire, Bret Easton Ellis répond aux questions d'Éric Neuhoff (l'homme à la cravate tricotée). Trump, Houellebecq, milléniums et réseaux sociaux, être ou ne pas être une mauviette… On s'amuse un peu, voire franchement : « Amour de Haneke est ce qu'aurait pu être La maison du lac s'il avait été dirigé par Hitler ».


To be continued.



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vendredi 12 juillet 2019

The Velvet Underground - White Light/White Heat (1968)



En 1987 J'ai acheté cette musicassette au foyer du soldat du 74e régiment d'artillerie de Belfort. Cela devait être en été, en août peut-être, et en tous les cas entre deux grandes manœuvres où moi et mes acolytes de rang avions faussement combattus d’hypothétiques ennemis rouges, forcement rouges (l’adjudant Mercier faisait moins dans la litote, il parlait quant à lui de « putains de cocos » , il faut dire que le « fameux » mur de Berlin n'était pas encore tombé). Tout cela reste certes un peu flou et assez estompé par les strates d'années empilées, mais je me souviens tout de même assez bien que ma première écoute de ladite musicassette sur le modique magnétophone de ma chambrée avait laissé plus d'un de mes camarades de nuitées perplexes. Le canonnier Mollen, un brave et solide breton qui donnait l’impression d'être le résultat d'un croisement improbable entre un dolmen coriace et un bovidé pas trop futé, me regardait avec des airs homicides, le canonnier Vallet, un type à moitié manchot et pourvu d'un seul testicule - il avait réussi le tour de force de ne pas se faire réformer -, tremblait comme une feuille de rhododendron et menaça même de partir en sanglots au moment où montaient les premières notes de The Lady Godiva's Operation. Quant au Brigadier Astic, un BAC+2 égaré au milieu des barbares, je pense qu'il préférait Styx ou Whitesnake à tout ça.
Pour le reste, et pour en revenir au sujet censé nous occuper, vous n'avez pas besoin de moi pour savoir que White Light/ White Heat n'est pas la meilleure chose à être sortie de l'avant bras plissé des fameux drogués New-yorkais. Les férus d'expérimentations diverses et variées et autres zélateurs de crincrins en tout genre on beau l'adorer c'est surtout une collection de chansons corrodées et de « bœufs », certes parfois épatants, mais tout de même un peu pâteux. À mon humble avis et à celui plus intuitivement pertinent des canonniers Mollen et Vallet le meilleur du Velvet est ailleurs.


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mardi 18 juin 2019

Iggy Pop - Lust For Life (1977)



 Dans Lust for Life, publié moins d’un an après The Idiot, Iggy a visiblement décidé qu’il était temps de se bouger le popotin et d'échanger l’introspection un peu midtempo de son premier album contre quelque chose de plus vibrionnant Musicalement, Lust for Life est donc beaucoup plus batailleur que ne l'était The Idiot. En grande partie grâce à une section rythmique du tonnerre tenu par les deux frères Sales (Hunt aux fûts et Tony aux quatre cordes non jacopastoriusiennes). Difficile de résister à leur groove barloquant (Tonight) ou à leur sens de l'abordage sec sur l'os (Neighborhood Threat). Comme Ricky Gardiner et le très fameux Carlos Alomar les deux guitaristes qui les accompagnent ne sont pas en reste nous avons donc affaire à un orchestre de rock & roll gaillard et cogneur, certes encore un peu loin des éjaculats primitifs proposés par les Stooges initiaux, mais capable de remettre définitivement Iggy dans le game. (David Bowie produit et joue du piano, assis et debout, à l'alternat entre deux lignes de coke). Pour le reste, rien de vraiment nouveau à l'ouest de Ann Arbor, il est question de drogue (Tonight, Lust for Life), de décadence (ce Passenger qui ne tombera pas par hasard dans l’oreille avisée de Cookie Dingler), de haine de soi-même (Some Weird Sin). Le ton est souvent arrogant, parfois blasé, toujours drôle et il n'y a pas vraiment lieu de s'en plaindre.


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lundi 17 juin 2019

Psychogeographie indoor (91)



« J’ai des moments où je désespérerais de contenir l’inquiétude qui m’agite. Tout m’entraîne alors et m’enlève avec une force immodérée : de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l’abîme qu’elle a creusé. Si j’étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables ; mais j’écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j’éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. À qui m’ouvrirais-je ainsi ? Quel autre supporterait le fatigant bavardage d’une manie sombre, d’une sensibilité si vaine ? » (Senancour, Oberman)


1.

15 févier 2019.- Grande douceur, curieuse appétence printanière, je me méfie (16°C). L’observateur neutre et attentif constatera avec moi que le mouvement dit des « gilets jaunes » est devenu un tantinet problématique lorsqu'il a pris la drôle d'idée de vouloir quitter le circulaire des ronds-points pour se complaire dans la fausse fluidité des monômes supposément rectilignes. En somme, voilà encore des types, et des typesses, qui avançaient mieux lorsqu’ils, et elles, tournaient en rond.
Loin de ces vagues considérations sur l'air du temps demain je compte entamer Seeland, un mince opuscule de l'ami Walser que je lorgne sans vraie concupiscence depuis déjà quelques semaines. En attendant de sautiller avec Walser (c'est un très grand sautillant), je suis dans les chroniques plus ou moins culinaires du lourd/léger Jim Harrison, pas de la très haute littérature, mais je m'en fiche bien.

16 février 2019.- Soleil et douceur (18°C). Il faisait beau alors j'ai pris la ferme et tenace décision de m'aventurer dans les extérieurs. Là assis sur ma fidèle chaise de jardin face à un précoce, mais bien réel soleil j'ai chichement entrepris la lecture de Seeland, une mince  chose de Robert Walser. Comme à son habitude Walser n'afflige jamais vraiment son lecteur et j'ai bien vite été saisi par une chaude et douce quiétude assez en accord avec les conditions météorologiques. Mon petit livre parlait d'un peintre un poil solaire, une gentillesse sautillante rutilait un peu partout, mais rassurez-vous sans mièvrerie. Bref, j'étais prêt pour le nirvana : « Si tant est que la mélancolie soit l’éclat qui nimbe tout ce qui est beau, elle doit nous réjouir, mais rares sont ceux qui ont le courage de cette joie grave, qui n’a bien sûr presque rien de commun avec les bastringues. »

17 février 2019.- Ciel céruléen température madérienne, faut-il s'en inquiéter ? (18°C). Le soleil est bien là, mais il est encore trop bas sous les frondaisons. Déception ma chaise de jardin se retrouve trop vite à l'ombre. Nonobstant tout cela belle promenade avec l'ami Walser qui ne me décevra décidément jamais : « Les yeux qui pleurent ne sont-ils pas plus beaux que les yeux secs et sans larmes ? La joie où transparaît encore le reflet d’une douleur éprouvée, n’est-elle pas plus joyeuse que toute autre joie ? Le bonheur encore pénétré du malheur passé n’est-il pas plus pur et plus beau, plus riche et plus sublime que celui qui n’a jamais été harcelé et mis à l’épreuve par l’adversité ? La colère qui verse des larmes n’est-elle pas plus belle, en vérité, que l’indifférence glaciale et mesurée ? Un orage n’est-il pas bien plus beau que la froide réflexion mûrement calculée ? La défaite n’est-elle pas préférable au sourire exsangue du triomphe ? Le trouble n’est-il pas plus bénéfique que le sang-froid et l’impassibilité ? Un échec dont je soupire ne vaut-il pas mieux qu’une victoire, dont je tire une jubilation grossière et laide ? La lueur qui rehausse un objet n’est-elle pas mille fois plus belle que cet objet lui-même ? Et à tout bien prendre, le ciel furieux, radieux, fulminant, n’est-il pas infiniment plus beau que la terre, cette impertinente qui, sans le ciel qui veut bien la soutenir dans les airs, se ratatinerait jusqu’à l’insignifiance, s’enfoncerait dans le néant et s’abîmerait dans une chimérique épouvante ? L’âme qui fait du corps un corps, n’est-elle pas plus belle que ce dernier ? Le principe spirituel qui te met joyeusement en branle, n’est-il pas plus beau que toi-même ? Les quelques bonnes intentions qui m’animent et m’inspirent ne sont-elles pas beaucoup plus belles que moi ? Et n’est-ce pas Dieu qui est toujours et partout le plus haut et le plus beau ? »

19 février 2019.- Beau temps un peu doux (15°C). Le mouvement dit des « gilets jaunes » vire à la maladie antisémite et ozeurslesplusombresdenotrehistoire. On scribouille des graffitis à goût Nuremberg 36, on s'attaque à des symboles inattaquables, on moleste de vieux académiciens tremblotants au coin de la rue, on profane un cimetière à la bonne franquette néo socialiste nationale qui s'ignore, tout cela est plus que pathétique, tout cela vire à l'inquiétant.
Mort de Karl Lagerfeld, dernier dandy sur le secteur.

21 février 2019.- Faux printemps, vraie douceur (17°C). Grosse fatigue, plus valétudinaire que velléitaire, malgré tout lu trois papiers collés du père Poulot, deux poèmes un peu olé olé du pourtant très sérieux Thomas (Henri). Pour le reste les temps étant un soupçon pogromesques je me contenterai de citer impeccable Edmond Jabès : « Le racisme le bouleversait. Sans doute parce qu’il en avait, lui-même, été l’une des victimes. Il disait que le racisme était la victoire des rats, la fin de l’homme. Il en donnait, cependant, une explication toute personnelle. Il disait que les racistes étaient ceux qui refusaient leurs différences, mais qui n’appliquaient cette théorie que dans leur relation à autrui ; ceux qu’un même passé, une même religion, une identique idée d’eux-mêmes, de leur pays et du monde mobilisaient dans leur égarement, comme si – insistait-il – l’âme ne vibrait qu’à un seul son et que l’esprit ne s’enfiévrait qu’une fois ; car le premier raciste est celui qui se refuse tel qu’il est. Être soi, c’est être seul. S’habituer à cette solitude. Croître, œuvrer au sein de ses naturelles contradictions. « Je » n’est pas l’autre. Il est « Je ». Creuser ce « Je », telle est la tâche qui nous incombe. L’antisémite n’a jamais pardonné au juif d’avoir été capable de se réaliser contre lui et d’apostropher l’univers, avec l’autorité de ceux qu’une inébranlable conviction, issue de leur résistance à toute clôture imposée, anime et exalte… »

23 février 2019.- Quelques beaux cirrus, température plus fraîche (12°C). La promenade de l'ami Walser est tendre et lente, rien d'une randonnée ou d'un quelconque voyage, pas de marche forcée et de galopade échevelée, non rien de plus qu’un élégant petit tour. On lit ce texte admirable avec une sorte de contentement penaud qui ne nous lâche jamais. Des « semelles de vent », un panthéisme quasi extrême oriental qui sautille un peu partout, une extase folâtre et soudain l'émotion, la vraie. Ce petit bonhomme qui finira couché sur la neige est un grand fournisseur d'émotions : « Désirant m’allonger quelque part et découvrant par hasard, tout près de là, un petit coin discret sur la grève, je me couchai dans l’état d’épuisement qui était le mien directement sur le sol meuble, sous les branches loyales d’un arbre propice, aussi commodément que je pus. Pendant que je contemplais la terre, l’air et le ciel, une idée me saisit, affligeante, irréfutable, qui me poussa à me dire que j’étais un pauvre reclus prisonnier entre ciel et terre et que tous, nous étions misérablement enfermés ainsi, que pour aucun d’entre nous, nulle part, il n’y avait de sortie vers un autre monde, sinon celle qui mène dans le trou de ténèbres, dans la terre, dans la tombe. “ Ainsi, la vie dans sa profusion, toutes les belles couleurs lumineuses, la joie de vivre et tout le prestige humain, l’amitié, la famille et l’amante, l’air si tendre, plein de pensées joyeuses et délicieuses, les maisons paternelles et maternelles et les douces routes bien-aimées, la lune et le soleil, et les yeux et le cœur des hommes, tous, un jour, devront disparaître et mourir." »

24 février 2019.- Ciel changeant, douceur (15°C). Walser, Perros, Thomas. Le plus suisse alémanique des trois n'étant pas le moins joyeux.

25 février 2019.- Météorologie extravagamment vernale (17°C) Fluctuant entre Perros et Cioran je les ai trouvés subito presto très sinistres. Aujourd'hui il faisait beau et il me fallait du ton sur ton, je me suis donc rabattu sur quelques strips de Charles Monroe Schulz.

26 février 2019.- Belle douceur (15°C). Cioran, Cahiers : « Le laconisme peut être signe de rigueur aussi bien que de paresse ». Pas mieux.



2.


28 février 2019.- Douceur indécente (18°C.) Rien, vétille, broutille, bagatelle, que somme-nous face au macrocosme ? En attendant une réponse que j'imagine aisément un brin conjecturale, je vais faire une très longue sieste réparatrice.

1er mars 2019.- Vent aigrelet, température plus conforme avec la saison censée nous occuper (11°C). Morose et sans envie je fête la Journée Mondiale du compliment avec l'ami Cioran : « Comment réagir devant le flatteur désintéressé, qui vous complimente parce qu’il est dans sa nature de le faire ? Lui dire de cesser, c’est l’insulter : autant lui dire de cesser d’être ce qu’il est. Le mieux est de subir son encens. Lui sera content de lui-même, et vous par lassitude, l’imiterez. Évidemment, il ne s’agit pas du fourbe, du calculateur ni même du flatteur par pitié, par générosité, qui veut vous rendre heureux parce qu’il vous trouve trop lamentable – non il s’agit seulement du flatteur-né, du flatteur par tempérament, – d’un malade en somme. Le plus pénible est lorsqu’il vous encense devant témoins – qui croient que vous marchez, que vous exultez. Le mieux, dans ce cas, est de considérer la flatterie comme une épreuve et de la supporter avec résignation, comme on supporte un tas d’autres inconvénients plus ou moins quotidiens. »
Nouvelle acquisition : À l'épreuve de la faim , Frederick Exley.

2 mars 2019.- Averses (12°C). Je poursuis la rédaction de cette penaude somme diaristique par habitude et sans réel entrain, comme je suis très paresseux cinq minutes quotidiennes me suffisent, voilà c'était pour dire. Ce matin lu trois courts textes de Charles Albert Cingria (Recensement, Géographie Vraie et Pérégrinations Vitriaque). Coq à l'âne et digressions, je me laisse gripper par le ton buissonnier, certains paragraphes me clouant de contentement : « Comment est-ce qu'un sanglier peut se faire écraser par un train ? Le fait est assez rare, mais n'est pas surprenant outre mesure. Plus souvent qu'on ne croit, des chats se font écraser par le train, des lièvres se font écraser par le train, et, sous les tropiques, des lions et des tigres se font écraser par le train. Ils sont couchés sur la voie, ils ne savent pas ce qui arrive, ils ne comprennent pas, et, quand c'est sur eux, il est déjà trop tard. C'est comme nous qui pouvons être anéantis à l'instant même. Non seulement mourir – individuellement mourir –, mais que toute la terre soit abolie… »
Déjeuné, salade de lentilles, poulet rôti et purée, un Saint Marcellin pour dessert, le tout arrosé d'une Chimay Blanche (il faudrait écrire une thèse sur les Chimay de toutes couleurs, je n'en ai pas le courage)… Sieste… plus tard retour sur les rives boueuses du Léman, avec Cingria.

3 mars 2019.- Temps nuageux et doux, deux averses (16°C) Always with Charles Albert Cingria. We must not fear invisibility and loneliness, disappearance. We must rise to difficult points. Scrut life with more height and wait out of the world.

5 mars 2019.- Belles soleillées (17°C). Picoré tous azimuts, chez Stendhal, chez Valéry, chez Henri Thomas… Trois constats… 1) Stendhal était un si grand sensible qu'il lui poussait au débotté des pensées ayant tout du charmant, mais aussi beaucoup de la promptitude éphémère. Ses élans tonitruaient comme des éclairs et il lui fallait donc les consigner très rapidement, en somme retranscrire en plein vol ce qui lui passait par l'émotion. On concédera aisément que l’exercice soit périlleux. Allez saisir des éclairs ! Allez les réécrire sur le papier ! 2) Le rêve chez Valéry, une drôle d'histoire : « Le suicide est comparable au geste désespéré du rêveur pour rompre son cauchemar. Celui qui par effort se tire d'un mauvais sommeil, tue ; tue son rêve, se tue rêveur ». 3) Henri Thomas, ce grand poète à col roulé, n'est pas à coup certain sautillant, pour tout dire le morose et l'embrumé s'accordent parfaitement à son teint blafard, cependant on l'aime toujours beaucoup : « Aux vitres monte le soir, / Monte la nuit, monte TOUT ,/ Le ciel n'est pas un trou noir,/ Le volcan d'étoiles bout. »

7 mars 2019.- Cloudy sky (14°C). My shell of weariness is my new house. Nothing else

8 mars 2019.-Nuages(13°C) Spleenétique et dépité je chemine petitement dans Le gardeur de troupeaux de Pessoa (ou d’Alberto Caeiro). Il y est question du vent, de tristesse apaisée…

Sou guardador de rebanhos
O rebanho é os meus pensamentos
E os meus pensamentos são todos sensações.
Penso com os olhos e com os ouvidos
E com as mãos e os pés
E com o nariz e a boca.

9 mars 2019.- Temps pluvieux (13°C). Entamé Sinatra a un rhume de Gay Talese. C'est du « nouveau journalisme avant l'heure légale », de la « non-fiction narrative » qui ne connaît pas encore son nom. Sinatra n'est pas trop à son avantage, un simple rhume, tout part de guingois et son monde s'écroule un peu. « Sinatra enrhumé, c'est Picasso sans peinture ou Ferrari sans carburant », ses moumoutes ressortent, trente transportée dans une petite valise, son côté louche, Padrone un brin mafieux aussi. Sa cour lui tourne toujours autour, mais il est bien maussade.

10 mars 2019.- Temps doux et pluvieux (16°C). Le Sinatra enrhumé du très bon petit livre de Gay Talese n'est pas très sympathique, il n'aime pas les hippies, regarde ses contemporains d'un peu haut et veut surtout tout contrôler autour de lui… Bref, c'est une sorte de mâle alpha à la voix d'or, on en a connu d'autres et surtout des pires.

11 mars 2019.- Du vent ! (8°C). Égaré au fin fond d'un abyssal gouffre spleenétique, je ne m'étendrais pas plus que ça. D'une part parce que mes bras et jambes sont trop longs et longues, d'autre part parce que je ne voudrais pas vous ennuyer plus ça avec mes turpitudes intimes. (Rock bottom comme disait l'autre…)
Tout de même lu trois pages de Valery (Paul) et deux poèmes de Thomas (Henri et pas Dylan). Rien pour me faire sortir de mon puits sans fond.

12 mars 2019.- Changing sky (15°C). Grosse fatigue, comme tout est toujours dans tout : « La fatigue (par exemple) s'accompagne d'une diminution de sensibilité à l'égard de la chose qui fut d'abord un délice ou un désir : il faut changer d'objet. »
Nothing else.

14 mars 2019.- Météo de saison, ciel changeant et giboulées (8°C). Sullen and without envy I collapse in waters at least brackish. Luckily Cioran, who was a lot worse than me, still shoots me a few half-smiles : « Il m'aura fallu toute une vie pour m’habituer à l'idée d'être roumain ».
Otherwise, two pages of Stendhal (rosy and quivering), a poem by Henri Thomas (blemish and sinister). The rain was hitting my tiles, the cars were rolling in the puddles of water, Spring is not here yet.

15 mars 2019.- Pluie frugale et leste, appétence frisquette (9°C) Short return in Perros’s little papers : « Moins je mens, plus je rougis ».
I leave the French language without displeasure. Tomorrow I plan to write a few words in Swahili.

16 mars 2019.- Journée ensoleillée (19°C). La météo étant au « beau fixe » j'ai gaillardement risqué mes pénates dans les extérieures où assis sur mon inestimable chaise de jardin face à un soleil diablement douillet j'ai poursuivi la lecture de Sinatra a un rhume, la petite chose non fictioneuse de Gay Talese que j’avais entamée le Week-end dernier. Après le guère rigolard, Sinatra Talese dresse le portrait de Floyd Patterson, champion du monde poids lourd déchu qui se cache derrière une barbe et une moustache postiches, pilote ses propres aéroplanes et reste perpétuellement élégant malgré quelques déboires passagers… Une poignée de pages plus loin nous voilà en compagnie d'un grand type aux cheveux blancs qui fume cigarette sur cigarette. Ce type c'est Joe Di Maggio une «icône américaine » comme on en rencontre plus guère. Le portrait de Talese est formidable, tout est dit en moins de trente pages. Les origines de Di MAggio, sa famille de pêcheurs siciliens échoués à quarante kilomètres du Golden Gate, ses débuts dans le base-ball, cette extraordinaire série de « coups sûrs » qui le transformera en Star ultime, sa rencontre avec une autre Star ultime, Marilyn Monroe, leur mariage, leur divorce… les petites mains peloteuses de Robert Kennedy, l'âge qui avance, les coups sûrs qui se transforment en fausses balles…

17 mars 2019.- Baisse sensible de la température extérieure (10°C). Saint Patrick, comme tout est dans tout, ces mots de Peter O'Toole pêchés chez Gay Talese : « C'est en Irlande que l'on voit les plus beaux culs du monde. Les Irlandaises portent encore des seaux d'eau sur la tête et leur mari sur le dos depuis le pub. Ce genre d'exercice vous forge le meilleur maintien du monde ».
N’étant pas plus inspiré que ça je n'en dirai pas plus.

18 mars 2019.- Nuages (9°C) Vaguement malade. Je picore dans le Connaissance de l'Est de l'ambassadeur Claudel, c'est toujours une source de ravissements extrêmes orientaux et à tout bien réfléchir du Ponge en mieux  : « L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, avec l’homme. Mais un homme se tient debout dans son propre équilibre, et les deux bras qui pendent, dociles, au long de son corps, sont extérieurs à son unité. L’arbre s’exhausse par un effort, et cependant qu’il s’attache à la terre par la prise collective de ses racines, les membres multiples et divergents, atténués jusqu’au tissu fragile et sensible des feuilles, par où il va chercher dans l’air même et la lumière son point d’appui, constituent non seulement son geste, mais son acte essentiel et la condition de sa stature… » (Merveilleux typifique, avouons-le !).

19 mars 2019.- Ciel changeant, tellement changeant qu'il aurait pu être flandrien ; un ciel de peintre, en somme (12°C). Pagodes, Claudel… Sur le chemin, un lépreux qui porte la tête de sa mère sous ses vêtements, deux vieilles ficelées dans un paquet de loques, un hospice pour animaux, des cercueils et des tumulus fleuris, un puits rempli de cadavres de petites filles : « On l'a bouché, une fois comble ; il en faudra creuser un autre. »

21 mars 2019.- Beau temps dans le genre à quoi bon (14°C) Sombre et affamé je tangue vers la dissolution avec une petite crispation ironique au fond du gosier.
Sur mon vague chemin je tombe sur l'urbanisme « chinois » de l'ami Claudel, un urbanisme qui coolie de source : « Si l’on cherche l’explication, la raison qui si complètement distingue de tous souvenirs la ville où nous cheminons, on est bientôt frappé de ce fait : il n’y a pas de chevaux dans les rues. La cité est purement humaine. Les Chinois observent ceci d’analogue à un principe de ne pas employer un auxiliaire animal et mécanique à la tâche qui peut faire vivre un homme. Cela explique l’étroitesse des rues, les escaliers, les ponts courbes, les maisons sans murs, les cheminements sinueux des venelles et des couloirs. La ville forme un tout cohérent, un gâteau industrieux communiquant avec lui-même dans toutes ses parties, foré comme une fourmilière. Quand la nuit vient, chacun se barricade. Le jour, il n’y a pas de portes, je veux dire pas de portes qu’on ferme. La porte n’a point ici de fonction officielle : ce n’est qu’une ouverture façonnée ; pas de mur qui, par quelque fissure, ne puisse livrer passage à un être leste et mince. Les larges rues nécessaires aux mouvements généraux et sommaires d’une vie simplifiée et automatique ne sauraient se retrouver ici. Ce ne sont que des couloirs collecteurs, des passages ménagés ».

23 mars 2019.- Temps splendide (21°C). Le beau temps là j'ai rejoint prestement les extérieurs où juché sur ma fidèle chaise jardin j'ai poursuivi le Sinatra à un rhume de Gay Talese. Ma lecture n'aura pas été dérangée par grand-chose si ce n'est la présence d'un type posé sur le toit d'un immeuble environnant. Le type était très agile il a démonté ce qui m'a semblé être une antenne parabolique puis la laissé glisser au bout de son fil tel un gros poisson mort. Au loin un chien aboyait, quant à moi à ce moment précis j'attaquais le milieu de la page 178, un paragraphe dans lequel Talese évoque drôlement les rédacteurs de la Paris Rewiew et leur « quartier général » une péniche amarrée au bord de la Seine, une péniche sans eau courante où le matin tout le monde se rase gratuit au Perrier. Sinon et pour le reste outre la Paris Review et sa cohorte de créateurs un poil sybarites (Harold L. Humes, Peter Matthiessen, Georges Plimpton), Talese dresse le joli portrait d'un Joe Louie sorti des Rings et presque en fin de route puis il croise le responsable de la « morgue » du Times, Alden Whitman un écrivain que tout le monde ignore, un nécrologue en chef tapi dans l'ombre.


3.


24 mars 2019.- Gout printanier (20°C).

Le refleurissement pointe le bout de son nez,
la tiédeur enfle chichement,
les oiseaux gazouillent piane-piane,
tout semble bercé par une tendre anabiose vernale
et voilà que soudain…
par la fenêtre entrebâillée de l'un de mes voisins,
horreur et damnation
monte et redescend le son d'un djembé frappé,
consciencieusement

Maudit printemps !

26 mars 2019.- Ciel très dégagé, bourrasques tempétueuses (12°C). Hier mort de Scott Walker, l'un des derniers barytons conséquents sur le marché. Ce matin réveil à 2h00, labeur jusqu'à dix heures (sans vouloir giléjauniser plus que ça je ne remercie pas le post libéralisme avancé et ses multiples zélateurs). Fausse sieste de 10h30 à 12h00. Déjeuner frôlant le brunch forcé. Resieste jusqu'à 15h30 puis retour dans la correspondance de Tchekhov. Il semble vivre dans des temps moins barbares que les nôtres, on lui enlève un gros bouquet d'hémorroïdes, l'un de ses bassets (Bromure ou Quinine?) donne naissance à une autre bestiole courte sur patte et bien rigolote (une seule dans la portée?), le printemps est encore loin, nous sommes le deux novembre, mais quelque chose de vernal semble pointer le bout de son nez.

28 mars 2019.- Ciel bleu pâle (14°C). Après une semaine de « grève des éboueurs », la rue où je vis chichement - pour ne pas dire maladroitement – commence à prendre des teintes convenablement moyenâgeuses. En rentrant de l'école, les enfants du voisinage - ces modiques teignes pleines de vivacité - étripent les sacs de poubelles en leur donnant de petits coups de pieds secs et sournois. La nuit tombée, de gros rats patibulaires cabriolent autour des éventrements en émettant de courts couinements satisfaits. J’imagine sans peine que bientôt un néo Hamelin vaguement hipster pointera le bout de sa flûte et qu'il emmènera Rattus norvegicus et mouflets se noyer dans le premier fleuve venu… Disons le tout net, cela ne sera pas plus mal . Otherwise short return in Stendhal diary. Le 18 février 1813 il lit l'éloge de Molière par Chamfort au cabinet littéraire de la rue de Grammont, le 25 février il se trouve sans passion et s'ennuie donc terriblement (sans passion Stendhal est une sorte de palmier sans soleil), le 12 mars il constate être dans un état de froideur extrême et ennuyeuse depuis plus de quarante jours. Bref, l'ami Beyle n'est pas au mieux, il n'est pas le seul.

29 mars 2019.- Beau temps (19°C). Tenté de lire quelques lettres de Tchekhov en extérieur. L'exercice s'est révélé quasi impossible, allez lire entre les remugles d'ordures ménagères à gauche (cf hier) et la balododifusion d'un rap mononeuronal à droite ! Confus et désorienté j'ai regagné mon petit intérieur, mais le cœur et mes envies de Tchekhov n'y étaient plus.

(Cet après-midi je faisais un petit roupillon ataraxique bien mérité face à un soleil fichûment supportable quand subito presto une vaporeuse mélopée autotunée s'est permis de titiller mes augustes oreilles avec toute la grâce malingre de l'otite ichoreuse. Figurez vous que l'un de mes indéfinis voisins avait pris l'idée d'écouter la dernière production du trop fameux duo PNL, en baladodiffusion, en boucle et toutes fenêtres ouvertes ! Je n'en dirai pas plus, mais sachez simplement que cette chose vue et écoutée 27 millions de fois sur le site YouTube en moins de 7 jours ressemble à une aubade gitane de Manitas de Platas que l'on aurait secouée dans un flacon d'éther périmé. Les lyrics où il est question de se « battre les couilles d'i'Himlaya » (?) et d «'enculer sur le continent d'Hadès » (?) ne sont pas en reste et exhalent une poésie mâle et flasque que les types en trottinette électrique ne prendront certainement pas au premier degré. Comme je suis d'assez mauvaise humeur ces temps-ci, et comme je veux prouver que moi aussi j'existe, j'ai vite envoyé les contres mesures qui ont pris la forme de l'album Metal Machine Music, ce magnum opus ultra strident jadis démoulé pas l'épatant drogué new-yorkais Lou Reed. Je l'ai écouté toutes fenêtres ouvertes en émettant de grands cris psychotiques accompagnateurs, mais avec de fort judicieuses boules Quies adroitement enfournées dans les oreilles).


To be continued.


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dimanche 2 juin 2019

Roxy Music - Roxy Music (1972)



Formé autour de Bryan Ferry, un dandy britannique à la mèche sybarite qui avait parfois le tort de remonter ses manches de chemises jusqu'aux coudes, et Brian Eno un keyboardiste à moitié chauve, mais plein de fanfreluches, Roxy Music fut l'un des groupes anglais les plus fameux de la première moitié des années soixante-dix. Sur cette musicassette à la couverture étonnement glamour on peut entendre les deux zigotos triturer des machins et des trucs avec l'aide de trois, quatre autres comparses plus ou moins suspects, un guitariste à moitié colombien, un saxophoniste proto adepte de la coupe de cheveux dite « nuque longue », un batteur qui finira dans un orchestre skinhead, un bassiste kleenex… L'amateur averti remarquera que ce curieux aréopage sonne très anacréontique et super arty. La guitare du demi-Colombien est vive et lapidaire quand elle n'est pas imprévisible, le saxophoniste à nuque longue frôle l'atonalité, les « traitements synthétisés » de Brian Eno sont pleins de textures dérangeantes, Bryan Ferry croone ou vitupère à l'alternat tel un vampire très bien habillé, pour tout dire on se fiche un peu du bassiste. Bref, tout cela est très bien.


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jeudi 23 mai 2019

New Order ‎– Ceremony (1981)



Je retrousse mon jean à hauteur de chevilles, laissant sournoisement apparaître une paire de chaussettes noires prolongées par d’assez peu reluisantes Doc Martens en peau retournée marron. Je porte cette petite veste cintrée bleue électrique avec des épaulettes qui laissent croire que je pratique la profession peu usitée de groom saturé post atomique dans un hôtel désaturé. Rue de la République non loin de la FNAC j’achète un paquet de Pall-Mall sans filtre. Le paquet souple et très rouge tranche superbement en dépassant nonchalamment de la poche de ma veste tellement bleue IKB. Sur cette veste facilement colorée, j’ai accroché un badge verdâtre de New Order reprenant les couleurs, la typographie de Ceremony le premier EP à s’être échappé de chez Factory Records après la mort de Ian Curtis. Plus loin, rue Mercière, au milieu des affiches lacérées, je croise G. Nous discutons un moment avec les filles de petite vertu du coin. G fume des Camel, les filles rigolent… Un peu plus tard devant la vitrine de S.. (Le nom m’échappe) au moment même où nous regardons avec convoitise un tee-shirt des Stranglers, un skinhead vient nous chercher des noises. Le pauvre garçon, une boule de haine bondissante, nous traite de pédales, de bougnoules en vestes bleues, de mods ! J’essaye de dulcifier le dialogue, mais peu finement G crache à la gueule du tondu qui bientôt sort un pistolet à eau plein d’un liquide incertain. Un peu inquiets rapport à la nature de ce liquide ( en fait de l’urine !) nous détalons derechef le débile à nos basques. Après une course peu commune qui nous voit traverser à toute berzingue la place des Terreaux, nous semons le monospore raz du tif dès les premières pentes de la Croix Rousse atteintes (il faut bien dire que le pistolero tondu est généralement peu sportif en plus de nazillon.) Pour nous remettre de nos émotions, nous achetons une commune Jeanlain chez le premier arabe du coin et redescendons vers les quais de Saône en devisant doctement sur les mérites comparés d’Echo and the Bunnymen et de Killing Joke. Plus tard le Pont Bonaparte traversé, G roule un petit joint dans une pissotière voisine de la cathédrale St Jean, petit joint que nous allons gaillardement mégoter sur le quai devant le palais de justice. Après avoir balancé deux trois cailloux sur les péniches qui passent, nous remontons dans la circulation... vers le monde... de ventrus nuages sombres trouent le bleu pâle, l’orage guette. À présent je porte des pantalons souples et marron, je me chausse de fonctionnelles baskets avec des rayures orange, sans chaussettes. Je ne fume plus rien depuis longtemps. La rue Mercière n’est plus qu’une accumulation de « bouchons » vulgaires et faussement locaux. Il n’y a plus de prostituées elles se sont déplacées plus loin derrière la patinoire, elles ne parlent plus la langue du pays, ce qui ne favorise pas les discussions. La place des Terreaux à été relookée par Jean Nouvel, il n’y a plus de pissotière et le parvis de la cathédrale Saint-Jean est envahi par une triste cohorte de « Punks à chiens ». Sur le quai devant l’ancien palais de justice il y a maintenant un parking. On a jugé Klaus Barbie, mais il y a toujours des skinheads. G la dernière fois que je l’ai vu, était quasi chauve et père de trois enfants. L’orage journalier s’annonce.


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mardi 21 mai 2019

Young Marble Giants - Live at the Western Front (1980)




01. N.I.T.A.
02. Eating Noddemix
03. Choci Loni
04. Radio Silents
05. Music For Evenings
06. Colossal Youth
07. Salad Days
08. Ode to Booker T
09. Searching For Mister Right
10. Credit in the Straight World
11. Brand New Life
12. Wurlitzer Jukebox
13. Include Me Out
14. Final Day
15. Cakewalking

Live at the Western Front, November 6, 1980

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samedi 18 mai 2019

Chambre verte - Ian Curtis



« Love’s fire heats water, water cools not love. »

Une première version de Love Will Tear Us Apart avait été enregistrée le 8 janvier 1980 aux Pennine Sound Studios d'Oldham (il y 14375 jours) mais c'est celle enregistrée début mars 1980 aux Strawberry Studios de Stockport qui fera date et finira par sortir le 20 juin 1980 (il y a 14211 jours). Ian Curtis s'était pendu le 18 mai 1980, 33 jours plus tôt, au petit matin, au petit gris et c'est cette vraie chanson, cette réponse torturée au Love Will Keep Us Together de Captain & Tennille qui restera le seul tube de Joy Division valable sur le marché. Comme aujourd’hui, 14244 jours après la fameuse suspension tragique de qui vous savez je suis un peu sans mes mots je n'en dirai pas plus. Je laisserai plutôt parler une Marguerite (pas Marguerite D, mais l'autre) à ma place. Rien de post-punk, il n'est pas question de rupture amoureuse, la chambre remplace la cuisine, la lame remplace la corde à linge, mais le ton est là : « Ainsi respire un coureur épuisé qui atteint au but. La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmuait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Un instant qui lui sembla éternel, un globe écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit. »

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mercredi 15 mai 2019

Donald Fagen - The Nightfly (1982)



Jean Hervé poussa finalement le compact disque dans le compartiment puis son regard glissa du blanc des rideaux vers la cime des arbres. La musique là, sans ostentation, il pénétra bientôt dans le domaine du peaufiné. Cette quiétude indifférente, cette dextérité qui glisse sans anicroche et avec précision l'attachant à son écoute, il se retrouva comme lié avec au fond de la gorge une saveur de salive propre … C’est ainsi que bien attaché il parvint assez vite à trouver quelque chose de commun avec lui-même et qu’il osa finalement avouer son goût prononcé pour l'artisanat musical millimétré. Pour vous, et pour vous seulement, voilà un court extrait de son carnet d’audionaute de fond, Jean Hervé est parfois de bon conseil :

« Dans The Nightfly Donald Fagen prend les habits d'un animateur de radio ultra cool et se souvient avec nostalgie de la césure fifties/sixties, de la vie américaine sous Kennedy, et de son adolescence passée dans ces temps insouciants là. Les chansons offrent, des tranches de vie provenant directement des american suburbs, on y parle de conquête spatiale (l'impeccable IGY) de guerre froide et d'espoir néo-démocrate, de Tuesday Weld et de Dave Brubeck (le fantastique New Frontier ). La production de Gary Katz est pleine d'élans cinématographiques, avec de belles touches luxuriantes quand elles ne sont pas chatoyantes. La musique en elle-même reste dans les teintes pop-jazz fluides trouvées dans les derniers opus de Steely Dan et comme Fagen est accompagné par un sacré aréopage de musiciens en goguette (Jeff Porcaro, Michael et Randy Brecker, Rick Derringer.) Il n'y a pas vraiment lieu de bouder son plaisir. (9.78/10)»


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mardi 7 mai 2019

The Durutti Column - The Return of the Durutti Column (1980)



Assez fan de Joy Division et de Factory Records, je me souviens avoir acheté ce disque avec l’appétence d'un petit soldat post-punk et en tous les cas sans vraiment me méfier. Avec sa pochette à la texture granuleuse1 qui rappelait celle d' Unknown Pleasures, un nom pareil et sur ce label-là cela devait forcement être du post-punk raide et de bon aloi. Évidemment, je me fourvoyais dans l'erreur, j'avais choisi ce disque par réflexe envers mes goûts un peu au « doigt mouillé » et sans même le regarder. En le regardant vraiment ou tout du moins en regardant sa pochette de plus près j'aurais constaté qu'au-delà du granuleux un esprit dégourdi (en l’occurrence le très arty Peter Saville) y avait reproduit trois petites aquarelles complètement impressionnistes de l'ami Raoul Dufy. Rien de vraiment joy disionesque en somme 2. La musique gravée sur la galette de celluloïd était comme ça elle aussi : complètement impressionniste. Pas grand chose de raide, des instrumentaux plutôt rêveurs et occasionnellement désolés soulevés par les arpèges en spirale d' une guitare pas vraiment sommaire et assez bien jouée. Parfois une boite à rythmes ou des percussions un peu barloncantes dans le fond et le tour était joué. La production de Martin Hannett (le fou furieux toxicomane responsable du son de Joy Division) donnait à l’ensemble un éclat juste et mystérieux et pour tout dire, même si je m'étais trompé sur la marchandise, cette marchandise eut tout pour me ravir. Pour preuve quelques semaines après l'avoir acheté, ce disque ne quittait plus ma platine. Comme rien ne va jamais sans rien et que tout va surtout par capillarité, je sus assez vite qui était Raoul Dufy (un peintre qui n'en se faisait pas trop) et Buenaventura Durruti (avec deux R et un T). Par contre, j'ignorais encore tout de Viny Reilly, le « responsable » de ce discret chambard. Personne ne parlait de lui et surtout pas Best et Rock & Folk. C'est à la faveur d'un entrefilet paru dans le NME que j'appris deux trois choses sur le bonhomme. A priori, c'était un grand type légumineux et vaguement autiste, un rescapé punk ami du « fraîchement » pendu Ian Curtis et un guitariste très conséquent. Une sorte de Bert Jansch after-punk, ou quelque chose d'approchant. Je ne savais pas qui pouvait bien être ce foutu Bert Jansch mais ma petite lumière était tout de même un peu éclairée et je pouvais écouter The Return of Durutti Column tout en me disant que mon doigt mouillé et mes œillères ne m'avaient finalement pas si trompé que ça. Un disque pouvait donc oublier un peu la raideur être assez impressionniste et finalement de bon aloi

1 La « vraie » pochette originale composée de papier de verre endommageait le disque et fut un gouffre financier pour le label Factory.
2 Les experts me crieront que la seconde face de Closer est globalement impressionniste et ils auront raison de crier.


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