dimanche 24 juin 2018

David Crosby - If I Could Only Remember My Name (1971)



En 1971 David Crosby n'est pas encore ce sympathique vieux morse à la moustache saupoudrée de cocaïne que vous connaissez tous. Il est un peu largué, assez paranoïaque et même presque amnésique puisqu'il ne se souvient plus de son propre nom, ce qui est tout de même assez fort de peyotl, il faut bien l'avouer. Bref, c'est un type un peu encombré qui enregistre le disque dont je suis censé parler, un type qui passe des drogues un brin récréatives aux drogues indifféremment addictives, un type qui voit ses vagues convictions communautaristes verser dans le pathétique, un type qui semble mâchouiller toutes les fleurs fanées des sixties et qui forcement sombre dans une gueule de bois carabinée. N’empêche, malgré tout cela et peut-être grâce à tout cela cet If I Could Only Remember My Name est très bon, voire plus. Il faut dire que les musiciens qui accompagnent l'ami Crosby ne sont pas les derniers des godelureaux venus (jugez par vous même : Neil Young, Joni Mitchell, Graham Nash, Jerry Garcia, Jorma Kaukonen) et que l'essentiel des compositions baigne dans une ambiance qui si elle est assurément californienne ne se gène pas pour être également inquiétante quand elle n'est pas rêveuse. On passe de l'épopée western ( Cowboy Movie), au romantisme aérodynamique (Traction in The Rain et son admirable Autoharpe bachelardienne), des crescendos de voix « à la CSNY » (Music is love, What are their Names) au tout simplement cosmique forcement cosmique (Laughing et son extraordinaire solo de Pedal Steel fomenté par le très barbu Jerry Garcia). Comme j'ai beaucoup de choses à faire et comme j’imagine que vous aussi, je conclurais très vite en disant qu'il est difficile de trouver quelques faiblesses dans tout ça.


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dimanche 17 juin 2018

David Bowie - Heroes (1977)



En 1981 j'ai traversé deux fois la Manche. Une fois pour me rendre en Angleterre du Havre à Portsmouth et une autre fois pour revenir d’Angleterre de Portsmouth au Havre. Ma première traversée se déroula sans anicroche, la mer était d'huile et je me souviens avoir écouté tout au long de mon tranquille périple un spicilège assez exhaustif des Kinks sur un antédiluvien magnétophone Philips (vous savez celui qui était pourvu d'une touche Rewind-Fast Forward foutrement sybarite). Ma seconde traversée fut bien plus périlleuse la mer était très agitée et la plupart des voyageurs incommodés par des creux indubitablement lunaparkesques. Ainsi, on voyait de grandes rangées, d'hommes et de femmes et même d'enfants, se vomir sur les pieds avec des airs bien gris ce qui il faut l'avouer est un spectacle guère ragoutant.
Quant à moi j'étais tout juste dérangé et presque assez amusé par la situation proposée jusqu'au moment où prenant l'air sur le pont j’eus l'infortune de croiser un jeune sujet britannique blanc comme un cachet d'aspirine égaré dans une conférence de Maurice Blanchot. Ce foutriquet d'aspect chétif était à une dizaine de mètres de moi lorsqu’il se mit à vomir un long et généreux jet jaunâtre qui, je vous le donne en mille, finit sa course sur ma joue droite fraîche, rose et encore imberbe. J'avais mal estimé la force du vent et mon inexpérience me coûta beaucoup en terme d'amour propre. Assez courroucé par la situation, après avoir vilipendé le jeune émétique insulaire et nettoyé ma joue qui ne demandait rien à personne, je retournai dans les tréfonds du navire où sur un fauteuil sentant la fesse ramollie j'écoutai en boucle Heroes une musicassette pleine de berlinades synthétiques que j'avais dérobée trois jours plus tôt dans une échoppe de Carnaby Street.


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mardi 12 juin 2018

Syd Barrett - The Madcap Laughs/Barrett (1974)



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Le jeune Barrett était un peu ailleurs, il vivait dans un monde peuplé de gnomes, de démons et de bicyclettes roulant toutes seules dans un décor truffé de couleurs mélangées. Pour compliquer un peu plus les choses, le jeune Barrett qui avait les cheveux bien longs portait un gilet afghan et se maquillait les yeux avec du khôl, une sorte de poudre minérale d'origine arabe qui lui donnait une allure très belle, mais un peu maléfique. À l'âge de vingt ans, et après avoir écouté une quantité non négligeable de chanteurs noirs plaintifs, il monta avec quelques camarades pour le moins instruits un orchestre de pop-music où quand il ne chantonnait pas de courtes comptines enfantines il jouait à la guitare, et parfois d'une seule main, de longues litanies abracadabrantesques. Après un 45 tours rappelant le souvenir d'un travesti chapardant quelques menus effets féminins sur une corde à linge et un album plein de trucs astronomiques et lucifériens ses camarades de jeu commencèrent à le regarder de travers tout en se poussant mutuellement du coude. Visiblement le jeune Barrett posait plus d'un problème et son éviction fut donc décidée au débotté entre deux earl grey tout juste attiédis. Plus confus et désorienté que courroucé notre jeune ami retourna vivre chez sa mère quant à ses ex-camarades de jeu ils commencèrent une fructueuse seconde carrière qui fit leur bonheur financier tout comme celui d'une pétulante cohorte de vendeurs de chaînes haute fidélité.

**
Paru en 1974 ce recueil à quatre faces rassemble les deux albums « composés » par le jeune Barrett après son inopportune xénélasie. Sur le recto de la pochette, il y a une orange, un grain de raisin, une boite d'allumettes et notre héros est assis en tailleur avec l'air un peu absent. À l'intérieur de la pochette on peut le voir tout nu et accompagné par une jouvencelle un peu maigrelette et aussi nue que lui, le parquet semble bien ciré. Au recto de la pochette, il est encore plus dépeigné que d'habitude et semble presque chagrin. Sur la première face du premier disque, les musiciens d'une clique molle recrutée dans la ville de Cambridge accompagnent le jeune Barrett, il y a une chanson admirable qui s'appelle Terrapin. Sur la seconde face, ses ex-camarades de jeu jouent aux infirmiers. L'ambiance est un peu lugubre, mais très belle, l'auditeur est ravi. L'autre disque est moins sombre, on rigole avec un éléphant effervescent, on boit de la limonade pour bébé. Il y a une romance consacrée au rat, cette bestiole très intelligente que l'on regarde bien à tort de biais et une belle chanson qui pleure sur les Dominos... On ne cessera jamais de réécouter tout ça.

***
Après avoir enregistré ces deux disques, le jeune Barrett ne fit plus grand-chose. Il s’enferma dans une cave où, un jour, il tenta de passer la tête à travers le plafond. Les saisons, les années passèrent et bientôt il n'y eut plus de gnomes, de démons et de bicyclettes… Le caillot d'un soupir, la transe électrique d'un soupir... plus de jeune Barrett, plus rien...


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jeudi 7 juin 2018

The Rolling Stones - Sticky Fingers (1971)



1.

C'est le premier album des Rolling Stones paru sur leur propre label. La pochette est réalisée par Andy Warhol un escroc américain d'origine slovaco-ruthène assez fameux au début de la fin du 20e siècle. Brian Jones, ce Playmobil noyé à l'insu de son plein gré, n'est plus là depuis deux ans et nous ne perdons rien au change puisque son remplaçant le dénommé Mick Taylor et presque plus talentueux et en tous les cas moins « compliqué ».

2.

Quelques esprits retors pourront dire qu'avec ce disque la clique satano-brittanique commence à capitaliser sur ses arpents mauvais garçons, qu'elle se contente de faire guincher son côté drogué, ambigu et maléfique et que bon voilà quoi hein ! Sachez que tout cela n'est que roupie d'étourneau, ce disque est formidable, un point c'est tout !

3.

Brown Sugar qui ouvre le toutim est un titre presque capricant où il question d’esclavage de sexe interracial et de virginité perdue, le riff de guitare est assez fameux. Le reste de l'album est moins sautillant, plus délabré et plein de sous-entendus sombres. La moitié des chansons parle plus ou moins explicitement de l'usage de drogues. Dans Sister Morphine un type agonisant sur son lit d’hôpital réclame une dernière dose de morphine (les paroles sont à moitié écrites par Marianne Faithfull, une héroïnomane notoire et la guitare slide est tenue par Ry Cooder, un cocaïnomane cool). Wild Horses est une fausse vraie balade country où le lippu futur jogger Mick Jagger poétise autour d'une overdose aux barbituriques, c'est une chanson sublime forcement sublime qui, selon certains de mes informateurs aurait été vraiment écrite par Gram Parsons (un cow-boy cosmique qui finira tout bleu dans un motel miteux). Dead Flowers est une autre chanson country où l'on peut entendre de mesurables échos de Merle Haggard ou Buck Owens, mais en vachement plus toxicomane. Can not You Hear Me Knocking est une formidable usine à riff qui vire au jazz puis au rock quasi sudiste sans crier gare, il y a un beau solo de Mick Taylor. Moonlight Mile qui est le résultat retravaillé d'une jam session entre Mick Jagger et Mick Taylor est une conclusion parfaite.

4.

Je ne voudrais pas ouvrir un débat inutile mais il me semble qu'entre 1969 et 1972, les Rolling Stones étaient indubitablement les meilleurs.


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samedi 2 juin 2018

The Monochrome Set ‎– Eligible Bachelors (1982)




1.

Après avoir manigancé deux trois choses raides avec Adam Ant, Ganesh Seshadri (un vrai prince hindou), Thomas W.B. Hardy et Andy Warren montèrent le Monochrome Set, un machin plus douteux que mon omoplate gauche où les trois loustics jouaient une espèce de post-punk anguleux avec guitare surf, crooning bancal et paroles nonsensiques à prédominance cochonne. Ganesh Seshadri qui était très malin se fit appeler BID, c’était quand même plus commode et le groupe devint assez vite l’objet d’un petit culte auprès d’une courte troupe de génuflecteurs assidus.

Pour le reste, en tant que génuflecteur assidu, je dirai que pour moi BID et son Monochrome Set étaient tout à fait charmants, ils vous donnaient l’impression de vouloir jouer avec la queue des tigres tout en buvant des quantités raisonnables de boissons importées. On les imaginait sans peine pratiquer le golf indoor dans les couloirs d’un hôtel fané tout en faisant des clins d'oeil ancillaires. L’un de mes informateurs m’a même affirmé les avoir vus jouer une interminable partie de cricket les pieds dans la boue. Il faut bien dire que tout cela tenait du charme anglais, creamy English charm… si vous voyez ce que je veux dire dans le sens de Ray Davies...

2.

Saki laisse imaginer de longs après-midi paresseux, des thés bus dans des porcelaines les plus fines possible, des sandwiches au concombre, de l’humidité insulaire et de la cruauté comme s’il en pleuvait... Chez lui il n’y a que les enfants et les bêtes pour être vraiment innocents. Les « autres », cette haute société édouardienne qu'il griffe en sautillant n’est qu’un aréopage de duchesses trop précieuses, de tantes acariâtres, de femmes légères et d’hommes si ternes qu’ils pourraient virer au beige clair sans crier gare. Il y a bien quelques dandies, mais ils sont plus cyniques et détachés que vraiment compatissants. Bref, voilà un monde de coupables indifférents où règne une antipathie non ostentatoire, toujours légère et sans semelles de plomb.

3.

« … un gentleman, un vrai, c’est bien près d’être, voyez-vous, le type le plus sympathique qu’ait encore produit l’évolution du pitoyable groupe de mammifères qui fait en ce moment quelque bruit sur la terre. Dans l’effroyable méchanceté de l’espèce, les Anglais établissent une oasis de courtoisie et d’indifférence. Les hommes se détestent ; les Anglais s’ignorent. Je les aime beaucoup. » (André Maurois, Les silences du Colonel Bramble)


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mercredi 30 mai 2018

New Order ‎– Blue Monday (1983)



a/

Paru en mars 1983 chez Factory Records sous le nºde catalogue FAC 73 ce maxi 45 tours est le plus vendu de l'histoire de la musique populaire. La pochette crée par le « graphic designer » Peter Saville, est pourvue de trois trous (un gros en plein milieu et deux plus petits). Ces trous ne sont pas là par hasard puisque la pochette représente une disquette 5 pouces 1/4, un vieux support numérique que les godelureaux de la génération Z ne connaissent certainement pas, mais qui était pourvu de trois trous. Il est communément admis de dire de cette pochette qu'elle est « géniale » quant à ce qu'elle cache dans son fourreau, c'est-à-dire une galette de polymère chloré et tout du moins sa face A et la chanson Blue Monday, il y a peu de peine à constater que le « séminal » n'est pas loin de brandiller.

b/

Blue Monday est donc une « chanson séminale », un mètre étalon dans lequel des cargaisons entières de bidouilleurs, souvent drogués et même parfois noirs, viendront puiser leur inspiration. C'est une « chanson séminale », mais c'est aussi une désarmante chanson pleine de mélancolie avec une merveilleuse ligne de basse éclopée trouvée par hasard ( ne pas oublier de saluer l'accidentel, les maladresses de Gillian Gilbert et ses joues roses).

c/

Chose plus ou moins importante, en 1983 Blue Monday fut la seule chose capable de me faire danser un twist incertain. C'était au Whisky à gogo de Juan Les Pins, je n'ai pas dansé depuis.


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samedi 26 mai 2018

Richard Thompson - Mirror Blue (1994)



Mirror Blue est le septième album solo de notre soufi préféré (je ne compte pas ses cinq albums « conjugaux »), son quatrième produit par Mitchell Froom et son troisième paru chez Capitol Records. Pour tout dire, il n'a pas très bonne presse, les gens qui savent lui préfèrent son précédent Rumor and Sigh un quasi-succès commercial. Mirror Blue serait trop produit, les chansons seraient un peu uniformes on y sautillerait pas assez sur le dos de Margaret Thatcher… Quant à moi je dois dire que je me fiche un peu de tout ça, que je le trouve très bien et pour l'essentiel foutrement à mon goût. Pete Thomas l' ex-Squeeze et tambourineur en chef chez Elvis Costello s'occupe du rythme, le fidèle Danny Thompson trifougne sa contrebasse comme aux plus beaux temps de Pentangle, il y a des titres un peu jazz-folk (rien d’inquiétant rassurez vous), quelques élans country, des choses un brin romanichels d'autres tout à fait folkloriques. Il y a surtout le jeu de guitare de Thompson qui ne manque pas d'être sensationnel plus qu'à son tour. Pour s'en convaincre il suffit d'écouter l'extraordinaire quatrième titre The Way That It Shows, avec son solo qui monte dans les limbes c'est certainement l'un des plus beaux pics de l'ami Thompson.


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vendredi 18 mai 2018

Chambre verte - Ian Curtis



Dans les mémoires de Peter Hook Ian Curtis est presque un type normal, un lad du nord capable d'enquiquiner son entourage avec les pires blagues potaches. Il jette des asticots et des souris en l'air bois plus ou moins quelques pintes de pisse et fait manger un sandwich rempli de merde à l'un des roadies de Joy Division. Comme tout bon rocker bas de plafond, il casse un peu ce qui traîne autour de lui tout en rigolant comme un dératé. Pendant les sessions d’enregistrement d'Unknown Pleasures saisie par l'humidité ambiante il s’assoit sur un radiateur et attrape des hémorroïdes grosses comme des poings de crémière, tout le monde trouve cela très drôle… Bref, c'est un type souvent assez loin du christ post-punk que l'on est censé « célébrer » tous les 18 mai que Dieu fait. Peut être qu'après tout sans son épilepsie (son haut mal), les intermittences d'un cœur pour qui l'amour était beaucoup plus que l'amour et un goût un peu saumâtre pour les films de Werner Herzog il serait devenu un anglais rougeaud et bedonnant à l'instar de ses anciens camarades de jeu. J'ai quelques doutes, mais c'est une piste à creuser.


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jeudi 17 mai 2018

Talking Heads - 77 (1977)



Je suis né en 1966 et si mes calculs ne me trompent pas je devais donc avoir 11 ans en 1977. C'était une année heureuse et non ostentatoire, en Juillet Bernard Thévenet gagnait son second Tour de France (le très élégant Dietrich Thurau finissait meilleur jeune). Quant à moi je n'avais gagné aucun Tour, mais le 15 août j'avais roulé ma première « pelle » pas loin de La Baule, à Pornichet (je me souviens parfaitement de cette date, car Elvis Presley est mort le lendemain). En dehors des techniques labiales j'étais encore un agneau qui avait beaucoup à apprendre et notamment tout des choses musicales et particulièrement des Talking Heads, j'écoutais plutôt Rockcollection de Laurent Voulzy et Ma Baker de Boney M. J'avais bien du entendre Psycho Killer passer dans une quelconque radio, mais sans m'en inquiéter plus que ça. En somme, j'étais un enfant… J'ai acheté ce disque compact à la couverture très rouge bien plus tard, ce devait être en 1990, dans ces eaux là. Les disques compacts venaient d’apparaître. Ils offraient une technologie toute nouvelle et forcement formidable, un support fait pour durer des millénaires, on allait entendre ce que l'on allait entendre !
Voulant le réécouter pas plus tard qu'il y a quelques jours, je n'ai pourtant pas pu, figurez vous qu' il sautait tel un vieux cabri fatigué, 30 années lui avait fait la peau. Cette technologie numérique là ne vaut décidément pas bézef !. C'est fort dommage, car dans mes souvenirs 77 était un très bon disque (l'année est bien, aussi). Il commençait par une drôle de chanson vaguement caraïbéenne qui virait au blême, le deuxième titre était plus intriguant, c'était une sorte de gigue capricante qui changeait de tempo plus d'une fois. Les autres titres étaient tous plus ou moins sortis de ce moule là. David Byrne chantait avec un drôle de falsetto étranglé des paroles qui semblaient provenir d'un patient étendu sur le divan d'un psychiatre attentif. Même vingt ans plus tard tout cela sonnait diablement raide et moderne, mais raide et moderne en bien si vous voyez ce que je veux dire. Avec son refrain en français lacanien et sa ligne de basse imparable Psycho Killer était le formidable tube que tout un chacun connaît comme sa poche de Chino percée, No Compassion l'une des quatre cinq plus belles chansons des Talking Heads. Peut-être ?


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dimanche 13 mai 2018

Tim Hardin - Bird on a Wire (1971)



Sur le recto de ce Digipack Tim Hardin porte un chapeau, la moitié de son visage est dans l'ombre, le reste est en pleine lumière. Sa barbe est mal entretenue, il semble torse nu et un peu préoccupé, tout cela ne présage rien de vraiment sautillant. Au verso de ce Digipack Tim Hardin a perdu son chapeau il est imberbe, mais sa tignasse est dangereusement revêche. Son regard fixe l'appareil photographique jusqu'au fond de l'obturateur et nous donne l'impression que le combat a déjà eu lieu, que l’effroi est derrière lui et qu'il a laissé place à une lassitude un brin désespérée. À l'intérieur de ce Digipack il y a encore une photographie, elle est a été prise par Tim Hardin lui-même, le garçonnet qui tient deux marguerites, l'une cachant l'un de ses yeux, est Damion, son fils. Le père et le fils se ressemblent beaucoup, la photographie est magnifique (Damion est au recto d'un autre album Suite for Susan Moore and Damion, un bel oratorio familial).
Bird on a Wire n'est pas le meilleur disque de Tim Hardin, on préférera les deux premiers, le troisième (live avec une extraordinaire version de Lenny's Tune), son dernier : le bouleversant The Homecoming Concert enregistré pour une émission de télévision et qui sortira un an après sa mort en 1981. Non Bird on a Wire n'est pas son meilleur disque, mais il est tout de même souvent vraiment pas mal. C'est autant un disque d’interprète que d'écrivain de chanson puisque l'on peut entendre Tim reprendre Hoagy Carmichael, Leonard Cohen ou John Lee Hooker. C'est aussi son disque le plus « jazzy retro satanas », Joe Zawinul taquine l'ivoire et l'ébène tandis que le reste des musiciens maîtrise la pulsation binaire tout en laissant la première croche durer plus longtemps que la deuxième croche. Je ne voudrais pas vous embêter plus que ça, mais sachez qu'en somme, ça swingue plus qu'à son tour.


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jeudi 10 mai 2018

Psychogeographie indoor (82)
















« L’art consiste à faire éprouver aux autres ce que nous éprouvons, à les libérer d’eux-mêmes, en leur proposant notre personnalité comme libération particulière. L'impression que j'éprouve, dans sa substance véritable qui me fait l'éprouver, est absolument incommunicable : et plus je l'éprouve profondément, plus elle est incommunicable. Pour que je puisse par conséquent, transmettre ce que je ressens à quelqu'un d'autre, il me faut traduire mes sentiments dans son langage à lui, autrement dit exprimer exprimer les choses que je ressens de telle façon qu'en les lisant, il éprouve exactement ce que j'ai éprouvé » (Fernando Pessoa, Le Livre de l'Intranquillité)


1.


2 janvier 2018.- Nuages (9°C). Lombalgie carabinée et ulcère escagassant, l‘année commence très bien. Les festivités plus ou moins obligatoires endurées depuis deux semaines étant entrées en hibernation jusqu'à l'année prochaine je ressaute dans les livres avec la grâce d'un plongeur Acapulquénien. Nouvelles acquisitions : Musique infidèle et encre sympathique - Elvis Costello, Unknown pleasures - Peter Hook, Manifeste incertain (Tome 1) - Frédéric Pajak, Journal - Matthieu Galey, L'âme insurgée - Armel Guerne, Charles dégoûté des beefsteaks - Pierre Girard, Œuvres complètes - Georges Perros.

4 janvier 2018.- Douceur fourbe, humidité très peu relative (15°C). Mort de Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur conséquent, mort d’Aharon Appelfeld écrivain tout autant conséquent. De ce dernier lire Le temps des prodiges : du brumeux du fantomatique, l’antisémitisme vu comme une maladie insidieuse, grand livre parfois presque digne de Kafka.

5 janvier 2018.- Nuages et grande douceur, toujours (15°C). Grosse fatigue, manque d'envie, j'ai bien failli laisser choir ce redondant journal au milieu du gué. J'y retourne sans grandes certitudes par doses homéopathiques.
Relu le magnifique entretien entre Philip Roth et Aharon Appelfeld qui était au cœur de Parlons travail (2004). Bel exemple de cooptation littéraire. Intuition brumeuse : Appelfeld n'était pas un « écrivain de la Shoah » c'était un Kafka sans tuberculose qui aurait vécu après avoir coudoyé la barbarie, ce n'est pas rien : « Aujourd’hui encore, on s’accorde à prendre les Juifs pour des créatures habiles, retorses et pleines de finesse, qui auraient engrangé toute la sagesse du monde. Vous ne trouvez pas fascinant de voir comme il a été facile de les berner ? Il a suffi de subterfuges simplets, pour ne pas dire enfantins, pour les parquer dans des ghettos, les affamer des mois durant, les leurrer de faux espoirs, et finir par les faire monter dans les trains de la mort. C’est cette ingénuité qui s’imposait à moi lorsque j’écrivais Badenheim. J’y trouvais la quintessence de l’humanité. Leur aveuglement, leur surdité, leur nombrilisme faisaient partie de cette ingénuité. Les assassins, eux, étaient pragmatiques et ils savaient ce qu’ils voulaient. L’ingénu est toujours un shlemazl, un lourdaud victime du malheur, qui n’arrive jamais à entendre à temps les signaux de danger, qui s’embrouille, se prend les pieds, et finit par tomber dans le piège. Ces faiblesses m’ont enchanté, je m’en suis épris. Le mythe qui veut faire des Juifs des manipulateurs tirant les ficelles du monde s’est révélé quelque peu surfait. »
Demain je compte entamer le Manifeste incertain de Frédéric Pajak. Le premier volume libère de beaux effluves d'encre, il y a beaucoup de dessins, je l'imagine par avance très bien.

6 janvier 2018.- Belle matinée, nuages de plus en plus nombreux par la suite (14°C). Je ne connaissais Frédéric Pajak que de nom, vaguement, et de loin. En tous les cas, je n'avais jamais rien lu, ou vu, de lui. Ce matin j'ai entamé le premier tome de son Manifeste incertain et je dois dire que je ne suis pas prêt de le lâcher (et que je suis même capable de le rouvrir plus d'une fois avec mes grandes pattes gourmandes). Pour tout dire, c'est une entreprise épatante, tellement épatante qu'elle pourrait bien être en fait magnifique ! Ce mélange de mots, d’intime et d'extime, d’autobiographique et de biographique (Walter Benjamin, surtout), ces dessins à l'encre de Chine toujours admirables, parfois saisissants ont tout pour faire frémir lecteur, le regardeur… Comme Beckett, qu'il cite, Pajak n'est pas un intellectuel, ses textes et dessins son toujours porté par la sensation, c'est un passeur frémissant. Tout cela est essentiel puis qu'évidemment tout ce qui compte vraiment en littérature, et ailleurs, c'est surtout et avant tout la sensation, la touche plus que l'analyse, l’inspiré, l’irraisonné, l'ingénu contre les idées ? Peut-être… 

« C'est le propre des timides que de rire ou de sourire niaisement au mauvais moment, et de ravaler leur salive pour tout à coup laisser échapper un flot de formulations hasardeuses qui passent pour de l'injure, du mépris, de l'arrogance. La parole nous devrait être interdite, à nous les timides ; elle devrait s'étrangler en nous. Nos vies et la vie des autres en seraient adoucies. »

7 décembre 2017.- Grisaille dominicale (9°C) France Gall faisait partie du vert paradis de mes amours enfantines. Aujourd’hui elle a rejoint la vaste communauté des trépassés, c'est dire si la perte est grande.
Bref retour dans les petits papiers de Jean Paulhan (Traité sur des figures ou la rhétorique décryptée). Me suis un peu perdu entre périphrases, antiphrases, allégories, proboles, métaphores, hypallages, métonymies, pléonasmes, hyperboles, syllepses, ellipses, syncopes, redoublements, paragoges, apocopes, contrepèteries et autres tropes divers et variés.

8 janvier 2018.- Ciel gris pendaison (9°C). Rien (ou presque) L'époque étant assommée par toutes les formes de morales il n'est guère étonnant qu'il ne s'y passe rien de bien éclairant.
Quand il n'y a plus de transgression, c'est la perversité qui croît

10 janvier 2018.- Weather still cloudy (10°C). Lever 5H00, labeur (je suis un bon petit soldat du post libéralisme avancé), sieste (prolongée), lecture (trois poèmes d'Henri Thomas, la préface du pavé Perros chez Quarto-Gallimard). Nothing else

11 janvier 2018.- Nuages, encore, toujours (10°C). Perros Oeuvres Quarto-Gallimard. Dans un court préambule explicatif l'éditeur nous avertit : « Georges Perros écrivait sur des carnets, des cahiers, de simples bouts de papier – tout ce qui se trouvait à porter de main… ». Tiens, si je ne me trompe pas voilà un point commun avec Robert Walser.
La lumière, et l'inspiration, venant à manquer cela sera tout pour aujourd'hui.

12 janvier 2018.- Nuages, nuages, nuages… Et si le soleil ne revenait pas ? (5°C). Quelques mots sur Louis Hémon :
Louis Hémon est insaisissable. Quelques manuscrits, c’est tout ce qu’il laisse. Pas un ami, pas une lettre aucune confidence, rien du coté des anecdotes, une suite de disparitions. Néanmoins deux faits saillants : il est né en 1880, mort en 1913…
Son œuvre sera entièrement posthume, déterrée, exhumée. Maria Chapedlaine est son livre le plus connu, écrit au Canada où il s’était fait bûcheron entre deux emplois de bureaux. Rédigé pendant ses heures de loisir, c’est un récit sans action sur la vie dure et nue de personnages très frustes qui se débattent au cœur d’un interminable hiver. Rien de bien sautillant tout du terriblement terrien jusqu'à l’apparition de l’amour qui transperce l’héroïne, apportant au livre un intérêt jusqu’alors insoupçonné. Pour tout dire, Maria Chapedlaine est un roman globalement plombé-plombant où le gris et le tristounet ne prennent jamais les couleurs et la saine méchanceté du « vrai » Louis Hémon écrivain. Celui qui baguenaudait dans les rues de Londres entre 1903 et 1911. Voilà c'est dit, de Louis Hémon il faut surtout préférer les romans londoniens, Battling Malone pugiliste et Monsieur Ripois et la Mémésis.

Battling Malone raconte l’ascension d’un jeune plébéien qui initié au « noble art » par la grâce de quelques gentlemen philanthropes, se fait une place dans la société, rencontre l’amour et tutti quanti… Bien évidemment, tout cela n’est qu’illusion. Les barrières sociales ne sont pas si faciles à franchir. La femme élégante qui tombe amoureuse de lui n’est séduite que par sa force animale et la chute ne peut être que terrible. Tout dans ce roman est admirablement précis et plein d’une saine vélocité, l'humour en sous-main est presque gelé, et les mots frappent comme autant de coups assénés par un boxeur vif. Le chef-d’œuvre de Hémon son livre le mieux écrit, celui où il se déploie le mieux est certainement Monsieur Ripois et la Mémésis (que l'on publiera seulement en 1951). M Ripois est un français médiocre qui vivote à Londres et qui par nécessité séduit, puis abandonne, des Londoniennes de tous milieux. C’est un personnage assez détestable : sec, cynique, parfois féroce, toujours lâche. Sa futilité et son insanité ne peuvent l’emmener que vers une catastrophe annoncée, balisée par tout le récit. Quand il s’affronte à la pureté, quand sa conscience s’éveille enfin, il est trop tard et la fin du livre, pleine de sentiment, ne peut être que bouleversante.

Hémon se réfugie à Londres en 1903, que fuit-il ? Sa famille bourgeoise et compassée, peut-être ? Comment subsiste-t-il ? Dans de médiocres emplois de bureau. Il se serait marié, une épouse hypothétique serait morte en 1911, on n’en sait pas plus. Sa biographie manquante se niche dans ses romans, et la force de ses derniers comme toujours tient de la lente transformation de l’intime vers l’expression pleine et entière ; vers l’œuvre en somme

En 1911 donc il se réfugie au Canada, se fait bûcheron, écrit Maria Chapdelaine. Attiré par l’ouest il prend la route à pied, longeant une voie ferrée, le 8 juillet 1913 il est tué net par le Transcanadien, voilà.



2.


13 janvier 2018.- Pas de nuages, belle journée hivernale, enfin (6°C). Il y a quelques jours je pense avoir été injuste avec la quasi intégrale Perros (manque la correspondance, replète). Le volume sent bon et le travail d'édition n'est pas loin d'être considérable. La préface est très bien et la partie Vie et Oeuvre rudement informée. On y apprend une foultitude de choses un peu ignorées : une collision motocycliste avec une vache (bras cassé), un court passage en prison après avoir défendu deux marins-pêcheurs face à la maréchaussée (me suis souvenu de Jacques Rozier et Marcel Petitgas), les débuts lettristes de l'ami Poulot que j'avais pour ainsi dire oublié… La Table des matières est un peu touffue (il est difficile de s'y retrouver, d'où mon court courroux), l'iconographie est bien choisie et assez présente En fin de volume il y a un bel index des personnages cités (chaque nom est équipé d'une notice biographique assez conséquente). Bref, c'est du solide et du beau boulot. Après les diverses préfaces et préambules, j'ai commencé l’ascension de cette montagne éditoriale par le début (qui n'est peut-être pas la base). Quelques poèmes, trop classiques écrits entre 1940 et 1945, Perros était apprenti comédien et peut-être plus avec les mots des autres qu'avec les siens. Ses textes lettristes qui viennent sont déjà plus sérieux, même si l on sent qu'ils sont une sorte d'impasse de laquelle Poulot (et pas encore Perros) sortira bien vite.

14 janvier 2018.- Moins de nuages, quelques trouées lumineuses (8°C). Lu Gardavu. Dans ce court récit, l'ami Poulot raconte comment après avoir traité de « brute » un policier qui houspillait deux marins pêcheurs douarnenistes (mais avinées) il se retrouva en garde à vue vingt-quatre heures. Voilà un petit texte plein de fausse candeur, très moqueur et pour tout dire assez drôle. On navigue dans des eaux un peu kafkaïennes, mais avec plus de grain que de brume, tout en se demandant pourquoi Paulhan refusa ce texte qui fut publié cinq ans après la mort de Perros : « Ne parlons pas de  Gardavu. On ne devrait jamais écrire quand on est contrarié, mais c'est généralement le moment qu'on choisit pour se raccrocher à l'écriture, qui se venge. »

16 janvier 2018.- Averses (11°C). Trois poèmes d'Henri Thomas. Sonst nichts.
Rien (ou presque) : L'activiste n'est qu'un badaud du surmoi.

18 janvier 2018.- Ciel plombé-plombant (10°C). Perros lecteur chez Jean Vilar. Tout flotte, je vous laisse.

19 janvier 2018.- Weather still cloudy. No words for me.

20 janvier 2018.- Pluie glacée, nous frôlons la neige (4°C). Dans Libé(ration) beau papier de Philippe Garnier (sur Earl Thompson, mais le sujet importe peu). On a toujours l’impression que Garnier met ses informations, ses idées, ses mots dans un grand shaker qu'il secoue nonchalamment avant de le vider comme ça vient sur le papier. Voilà tout le charme, bancal un peu mariachi, du bonhomme (l'un des derniers « passeurs » existant sur le marché). Pour le reste, les notes de lectures que Perros adressait à Jean Vilar sont très drôles, très bien. Pour un peu on se croirait chez Félix Fénéon (pas un mince compliment) : « C’est du Mirbeau, 3 octaves au-dessous. ». Les notes écrites pour la NRF - et donc acceptées par Paulhan - sont elles aussi très bien, moins concises, moins fénéonesques quoique cet avis définitif sur l’Histoire de la littérature française de Kléber Haedens ne manque pas de sel… et de concision : « Plaisant au passé. Médiocre au présent. Sans avenir ». Perros se trompe, mais je suis ravi.
Rien (ou presque) : J'ai guéri un peu de ma timidité en laissant affleurer ma bêtise. C'est un bon remède.

21 janvier 2018.- Ciel désespérément gris. Nostalgie de la méditerranée, des îles… Donnez-nous du bleu, un peu de tiédeur, même un soupçon que diable ! (7°C). Toujours dans les notes de Georges Perros. Sages et éclairantes lorsqu'il s'agit de son petit panthéon personnel (qui n'est jamais décousu), Joubert, Léautaud, Renard, Valery… plus drôles et capricantes lorsqu'il lui faut faire avec des théâtreux second lot, voire avec des écrivains assez chanci sur les bords (Paul Guth, Elsa Triolet, ce genre-là). Au milieu de tout ça, un court lexique, sorte d'esquisse des futurs Papiers collés. On se régale : « COMÉDIEN : Le mauvais comédien indispose. Le bon comédien tranquillise. Le grand inquiète. »

23 janvier 2018.- Quelques belles éclaircies, vague douceur (12°C). Malade. Ulcère, œsophagite, lombalgie, tiercé gagnant.
À l'alternat entre le Journal de Maurice Garçon (que je tente de finir) et les Œuvres (quasi complètes) de Georges Perros. Pas plus résistant que collaborateur Garçon est le parfait témoin de son temps, et comme ce temps-là est horrible il ne peut être qu'horrifié. Les Anglais bombardent un peu trop, les miliciens ne sont pas en reste et fusillent à bout touchant, quant à la police (la police française) elle est un malléable auxiliaire parfaitement adapté aux rafles saumâtres. Pendant ce temps-là un médecin un peu diabolique, le bientôt fameux Dr Petiot, trucide à qui mieux mieux.
Gollo, le chien de Perros meurt, deux pages très émouvantes (enfin, pour qui aime les bêtes) : « Peut-on parler d'un chien ? Aime-t-on un chien ? Et le monde peut-il deviner quelle place tient un chien dans la vie d'un solitaire de mon espèce ? Le 1er mai, je l'ai vu partir flairant, cherchant on ne sait jamais trop quoi, me jetant un œil travers. Monsieur partait en vadrouille, comme chaque jour. Depuis plus de nouvelles, j'ai parcouru des bois entiers, sifflant, criant, appelant. Aujourd'hui, je rentre dans un café de la route des gardes, où je demande si par hasard on n'aurait pas entendu parler d'un chien, qui sait, écrasé. On me répond que oui. À cent mètres de là, le dimanche et qu'il a été emmené à Boulogne, à la société protectrice des animaux. J'y cours. Je décris mon petit fou. Nul doute. C'est lui. Et il est mort deux jours après l'écrasement. Voilà. Rien à dire. Mais les larmes montent, mais c'est terrible. Cessons d'écrire. »

24 janvier 2018.- Du vent, ciel dégagé, température très douce. On sent que cela ne va pas durer (14°C). Maurice Garçon est pour le moins désappointé. Réfugié depuis un court mois dans ses « terres provinciales », il ne vit pas la libération de Paris, mais seulement celle de Poitiers (c'est déjà ça). Poitiers sera libérée par une courte troupe d’admirables partisans bientôt rejointe par quelques soldats de la troisième heure. La foule bien vite passée de l'indifférence polie à la haine solide participera avec tout son savoir-faire. On fusillera beaucoup, on tondra beaucoup et pas toujours à bon escient. Garçon sera un peu affligé par tout ça, il faut bien le dire.
De son côté, Perros écrit toujours quelques notes de lectures pour Jean Vilar. Il donne deux trois articles à la NRF. Ses Papiers collés seront bientôt là.

25 janvier 2018.- Vent mauvais, bourrasque escagassantes (12°C). Still a little sick. Évidemment aujourd'hui les vues et idées de Maurice Garçon ne passent plus très bien la rampe. Dans son journal Il écrit avec les mots de son temps et les mots de son temps sont sans filtre. Ainsi le voilà pris de stupeur lorsqu'il aperçoit les premiers soldats américains. Imaginez que ce sont des nègres ! Des nègres « pas  purs », sans lèvres proéminentes, ni cheveux frisés. Des nègres mâtinés de blanc « assez fins, assez beaux, un peu gorille toutefois ». Ils portent un casque rond, posé un peu de travers sur la tête, un casque qui à l'occasion sert de pot de chambre ou « de cuvette pour se laver ou de petit banc pour s’asseoir ».
A Paris on juge et fusille Brasillach (qui l'a tout de même un peu mérité).

26 janvier 2018.- J'ai vu passer plus de trente parapluies devant mes fenêtres. Aujourd'hui il devait pleuvoir (4°C). Fini le Journal de Maurice Garçon (on annonce un second tome 1945-1967 pour bientôt). Butiné dans les Papiers Collés de Perros (pour la troisième fois). Entamé le Club des célibataires anonymes de P.G Wodehouse (je pense que c'est une lecture qui me déridera un peu, je suis assez ridé ces temps-ci).



3.


27 janvier 2018.- Weather still grey (5°C). Célibataires anonymes est l'une des dernières petites choses écrites par P.G Wodehouse Il avait 90 ans et cela ne se sent pas trop. Rien de vraiment cacochyme. Que du désuet heureux. Un pur antidépresseur qui ferait passer les comédies avec téléphone blanc de Lubitsch pour de lourds pensums pangermaniques. Tout est frémissant, léger, drôle, parfaitement obsolète et pour tout dire d'un temps que l'on voudrait voir refleurir (vous pouvez me traiter de réactionnaire, allez-y !) : « Une larme coulait sur la joue de Sally, et voir pleurer une femme lui faisait toujours l’effet de porter un pull de laine pendant une vague de chaleur. »

29 janvier 2018.- Labeur. Nuages (8°C). Perros me déprime un peu trop. Je vais le laisser de côté un certain temps. Il me faut sautiller.

3 janvier 2018.- Ciel mitigé, quasi froideur (3°C). Lu le Traquet kurde de Jean Rolin. Le traquet Kurde – une petite bestiole qui ne pèse pas plus de 25 grammes – est un joli facteur déclenchant qui permet de voleter au-dessus d'une multitude de choses : de la vie de Richard Meinertzhagen un colonel ornithologue britannique dont j'ignorais à peu près tout, de son compatriote Kim Philby dont je n'ignorais aucunement la Soviétique trahison, des guerres passées et présentes dans les zones frontalières entre Irak, Syrie et Turquie, de bien d'autres trucs et machins plus ou moins volailleux. As usual with Rolin tout est formidablement bien renseigné (c'est le journaliste), topographié (c'est le géographe), désigné (c'est l'ornithologue amateur). Le long passage consacré à Richard Meinertzhagen est formidable. Il faut dire que ce type était diablement intrigant. Voilà un homme qui parcourait le monde en compagnie de sa petite cousine, collectionnait oiseaux et poux (en volant quelques-uns au British muséum), traquait en dilettante quelques agents bolcheviques… Bref, un roman à lui tout seul !

4 janvier 2018.- Froideur (1°C). Malin comme je suis j'ai il y a quelques années volé les chroniques de Bernard Frank disponibles sur le site du Nouvel Observateur (à l'époque par encore L'OBS). J'ai ensuite transformé tout ça en un replet spicilège numérique (pas de loin de huit cents pages) que je consulte de temps à autre et toujours avec un bonheur égal sur ma liseuse (je suis finalement assez high-tech). Aujourd’hui Frank tournicotait autour de Stendhal, Daphnée du Maurier et quelques bonnes tables… Chez Frank nous ne sommes jamais à l’abri d'une bonne table.
Par ailleurs, lu vingt pages des Papiers Collés de l'ami Poulot. Toujours très Joubert de Douarnenez.

5 février 2018.- It’s snowing, a little, not a lot, but enough (1°C). Read three pages of Bernard Frank. The snow behind my windows, I remembered these few lines of Robert Walser :
« Sur le chemin du retour, qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner de quelque part un air de mon pays. Mes pas étaient vifs malgré la profondeur de la neige dans laquelle je continuais à progresser avec ténacité. Chaque pas accompli fortifiait ma confiance ébranlée, ce dont je me réjouissais comme un petit enfant. Tout ce qui avait existé autrefois fleurissait et m’enveloppait gaiement d’une roseraie comme un parfum juvénile. Il me sembla presque que la terre entonnait un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps.
Dans l’obscurité, un grand personnage gris se dressa tout à coup devant moi sur le chemin. C’était un homme. Il me parut gigantesque. « Que fais-tu ici ? » lui demandai-je. « Je me tiens ici ! Cela te regarde ? » me répondit-il.
En le laissant là, lui que je ne connaissais pas et qui devait savoir ce qu’il avait à faire, je poursuivis mon chemin. Il me sembla parfois avoir des ailes, et pourtant j’avais bien assez de peine à avancer. Le courage et la confiance comblaient mon âme sur cette route difficile puisque je pouvais me dire que j’étais sur le bon chemin. J’étais confiant en l’avenir comme jamais, bien qu’en humiliante retraite. Je ne me sentais pourtant pas du tout vaincu, j’eus bien au contraire l’idée de me considérer comme un vainqueur, ce qui me fit rire. Je n’avais pas de pardessus. Je tenais la neige à elle seule déjà pour un manteau m’enveloppant d’une merveilleuse chaleur » (Retour dans la neige).
Enough for today…

6 février 2018.- Neige et pluie, petit couple humide (3°C) Chez Perros : « Saint-Exupéry était un homme très bien, je n'en doute pas. Quelques-unes de ses pages respirent profondément. Pourquoi les gens qui en font leur idole sonts-ils, la plupart du temps, des imbéciles ? »

9 février 2018.- Temps hivernal, mais sans plus (2°C). La semaine dernière j'ai bien cru faillir mourir. Thankfully je suis toujours là, frêle, morne et gère sautillant. Puisque je suis encore un peu vivant demain j'entamerai Charles dégoûté des beefsteaks, une petite chose de Pierre Girard que j'envisage très bien.

10 février 2018.- Grisaille hivernale (5°C). Voisins bruyants. Il y a des jours où l'on envierait presque la grande quiétude des sourds et malentendants.
Un gros lézard gobe une mouche, quelques écureuils font des cabrioles, un chien rentre chez lui, on ne sait comment, il semble avoir pris le train, et même, ensuite, le tram. Charles déprime, il ne mange plus ses beefsteaks, oublie son travail de banquier, s'écroule dans un dancing… Il se réveille entouré de femmes en blanc, on le pique un peu, il remâchonne ses beefsteaks, revient à la vie, tombe amoureux de sa nièce, cela ne se fait pas… Voilà la trame de Charles dégoûté des beefsteaks, courte merveille de Pierre Girard qui semble perpétuellement soulevée par l'hélium : « On croit les malades inertes, séparés du monde, insensibles. Au contraire, ils sont parcourus par ces lames de fond qui n'écument pas. À l’hôpital, tout ce qui tombe sous les sens est dégusté par les connaisseurs. Ce sont des égaux de Michel-Ange qui apprécient le clair-obscur. C'est l’œil de Léonard qui caresse le visage de l’infirmière, c'est le cœur de Rembrandt qui s'émeut quand les chirurgiens s'assemblent autour du lit. Tout est délicat, ailé, délicieusement vertigineux. Les sons qui viennent de la ville ont effleuré Mozart, les rumeurs qui montent de l'intérieur sont wagnériennes. Le patient, sur son matelas, est enfin un homme libre. Il est là, gisant, mais conscient d'être le lieu géométrique où toutes les forces de l'univers s'équilibrent et se neutralisent… »
En parcourant d'un œil distrait les pages littérature de Libé(ration) j’apprends que le chanteur Cali sort un premier roman de sa manche embrumée. Je suis un peu inquiet.


To be continued


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mercredi 9 mai 2018

Talking Heads - More Songs About Buildings and Food (1978)



J'ai toujours beaucoup aimé l'odeur des musicassettes. Que voulez-vous ce mélange de plastique, d'encre, d’oxyde de fer, de choses plus ou moins chimiques et cancérigènes a toujours tout eu pour réjouir mon odorat en quête d’effluves divers et variés. Je ne voudrais pas jouer aux Marcel Proust d’opérettes tout en trempant sans inadvertance ma musicassette dans mon troisième Earl Grey du jour, mais figurez vous que je me souviens avoir acheté cette version embobinée de More Songs About Buildings and Food au Foyer du 74e Régiment d'Artillerie de Belfort. C'était en 1987, j'effectuai mon service militaire dans cette sautillante contrée circonscrite dans une morne trouée entre les Vosges et le Jura. La trouée était assurément morne, mais la musicassette était vraiment bien. La reniflant aujourd’hui d'une narine distraite et un peu hasardeuse je dois avouer ne pas avoir été déçu, les senteurs d'encre se sont un peu évaporées, mais le reste est toujours là, tenace, prégnant et indompté… Vous allez me dire que je noie mon sujet comme un chinois madré pourrait noyer une carpe innocente, que je ne vous parle pas de ce qui est enregistré sur cette fameuse musicassette pleine d'exhalaisons synthétiques. Vous aurez raison, ce n'est pas grave vous savez déjà tout : le magnifique travail du déplumé en chef Eno, la parfaite brasure conjugale de l’ensemble rythmique, la voix et les mots de l'expert-comptable schizophrène Byrne, la charpente étonnamment brinquebalante des chansons, les rythmes saccadés… Vous savez tout ça, d'ailleurs, on ne vous la fait pas, vous êtes déjà en train d'écouter The Good Thing cette chinoiserie imparable, une merveille.


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dimanche 6 mai 2018

Milton Nascimento - Courage (1968)

C'est le premier disque de Milton Nascimento destiné au marché nord-américain. Il a été enregistré aux studios Van Gelder (encore eux) dans le New Jersey sous la patte experte de Creed Taylor (encore lui). Les orchestrations sont peaufinées par Eumir Deodato et les sidemans qui s'agitent en sous-main ne sont pas les derniers portes-flingues venus (Herbie Hancock, Airto Moreira et Hubert Laws). Cordes coruscantes, cuivres brasillants, orgue agnostique, c'est un disque qui pourrait de prime abord paraître un peu trop luxuriant, ce n'est pas un problème, car l'essentiel n'est pas là... L'essentiel c'est la voix de Nascimento, une voix extraordinaire dans tous les sens du terme, une sorte de plainte frôlant le surhumain, une voix blanche où l’absence de vibrato caractéristique de la Bossa Nova s’allie paradoxalement à un lyrisme débordant. Bref, une voix comme on en rencontre peu (et même dans les saumâtres télés crochets des temps qui nous occupent).


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mercredi 2 mai 2018

Neu! (1972)



En 1971 le guitariste Michael Rother et le batteur Klaus Dinger quittent Kraftwerk et créent leur propre entité brinquebalante qu'ils nomment Neu ! (Nouveau ! en langue germanique). Comme ces deux loustics ne sont pas les derniers des foutriquets venus Neu ! sera l'un des plus beaux fleurons du Krautrock naissant (choucroute rock in französisch). Leur premier album paru l'année suivante en 1972 est un parangon du genre. On peut y entendre une guitare bizarrement placée qui semble se répéter sans cesse (Gilles Deleuze, qui s'y connaît en toutes choses, me faisait remarquer pas plus tard qu'hier que cette guitare se répète certes, mais qu'elle est aussi pleine d'infimes différences), la basse n'est pas en reste et bisse plus qu'à tour, la batterie se contente d'une métronomie quasi helvétique et l’ensemble donne à l'auditeur une impression de flottement hypnotique, d'heureuse monotonie, ce flottement hypnotique et cette heureuse monotonie que l'on peu rencontrer en roulant le coude au vent sur les autobahnen de Rhénanie-Palatinat ou de Poméranie-Occidentale. S'agissant de Neu ! quelques esprits éclairés parleront de son «motorik», de musique faite pour les « croisières automobiles ». Tout cela est assez bien vu, il faut bien l'avouer. D'une nature pour le moins fainéante je n'en dirai pas plus, je laisserai simplement les béotiens écouter et découvrir Hallogallo l'un des plus fameux titres de ce premier opus, quant aux autres ils savent déjà.



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vendredi 27 avril 2018

Antonio Carlos Jobim – Stone Flower (1970)



Ce disque a été enregistré en juin 1970 aux studios Van Gelder (New Jersey) sous la tutelle de Creed Taylor. Les arrangements et la « direction musicale » sont d'Eumir Deodato. Ron Carter tient la basse. João Palma est au tambour principal tandis qu'Airto Moreira et Everaldo Ferreira s'occupent des percussions auxiliaires. Il y a quelques solos de trombone exécutés par Urbie Green, des solos de violon de saxophone alto et de flûte traversière par Harry Lookofsky, Joe Farrell et Hubert Laws… Antonio Carlos Jobim chante et joue de la guitare acoustique et du piano électrique (c'est beaucoup pour un seul homme). En dehors du factuel disons le tout net c'est un disque sublime du sol au plafond. Expertise technique et lyrisme chromatique, rythmes capricants, piano glissant et cordes vaporeuses. L'ami Jobim chante avec une belle voix enfumée de fantôme échoué sur la plage et l’atmosphère est nostalgique, sensuelle et pour ainsi dire anacréontique. Écoutez Amparo cette merveille qu'aurait pu écrire Claude Debussy s'il avait eu la drôle d'idée de s'égarer sous les tropiques… Que demander de plus ?


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