lundi 8 août 2016

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samedi 16 juillet 2016

Psychogeographie indoor (69)


« Des zigzags sont évidemment chose importante pour se délasser. Jean-Louis Barrault m'a raconté qu'ayant travaillé toute une journée à Brangues avec Claudel, le poète avait soudain demandé : “qu'on fasse venir la voiture automobile et qu'on me fasse faire des zigzags. ” »


1.

29 mars 2016.- Temps maussade (16 °C) hier « vie sociale », trop de vin, les quelques lignes qui suivent seront donc encore nimbées de volutes alcoolisées, cela expliquera certainement leur faiblesse (voilà une bonne excuse).
(Les années anglaises, Canetti) Les chutes et autres fonds de tiroirs consacrés aux années anglaises d'Elias Canetti me semblent avoir été rassemblées à la diable, sans vrai sens éditorial et avec la sourde volonté de gaver le lecteur avec de l'inédit. Il y a bien deux trois éclairs, une page sur Dylan Thomas, une autre sur le balayeur du coin de la rue, quatre sur Bertand Russell, mais pour l’essentiel on s'ennuie beaucoup dans cette galerie de portrait qui ne nous apprend rien et manque du plus élémentaire croquignolet (pas d'analyse en profondeur, pas d’anecdotes croustillantes, non rien que du constat dans un genre assez : « Tenez, j'ai croisé X, figurez vous que c'est un grand philosophe! », ou encore : « Tenez, j'ai croisé Y, figurez vous qu’il ne vaut pas tripette ! »). Bref le moins musical hall des frères Canetti, mérite mieux.

30 mars 2016.- Ciel bleu et douceur puis, insidieusement, un vent de plus en plus conséquent et une armée de nuages noirâtres sur l'horizon. J'en suis là (21°C). Les conditions climatiques étant assez favorables j'ai poursuivi la lecture de mon Canetti en extérieur. Eh bien figurez-vous qu'en extérieur je suis mieux entré dedans ! Oh c’est toujours ce machin remémorant échafaudé de guingois avec des fragments plus ou moins solides, mais j'y ai trouvé plus à picorer que je ne le pensais de prime abord (en extérieur il me prend des airs de poule pensante inspirée). Certes Canetti ne semble connaître l’Angleterre que superficiellement, mais il connaît par contre assez bien Hampstead cette entité bucolique du Grand Londres peuplée d’intellectuels de tous poils où il aura passé l’essentiel de ses années anglaises. Plus que toute autre chose il fait donc le portrait de ses voisins : Fred Uhlman, Henry Moore, Franz Steiner ou Oskar Kokoschka … Rien de puissamment littéraire, encore moins de philosophique, nous sommes un peu au raz de l’anecdote, mais du factuel et parfois de belles vacheries (Sur T.S.Eliot ou Iris Murdoch, cette ex-compagne dont il dresse un portrait quand même un peu désamouré). On dehors d'Hampstead  et du voisinage on n'apprend pas grand-chose sur la vie du Canetti « anglais » (il y paraît il pourtant matière à…). Les avions de la Luftwaffe passent dans un ciel un peu embrasé et Margaret Thatcher s’invente des guerres exotiques pour mieux se faire oublier, rien de plus ou presque : « Lorsque je le revis au début de la guerre – deux ou trois ans après notre première, rencontre à Prague -, nous étions pas ensemble depuis plus d'une demi-heure qu'il me confessa une faute véritablement monstrueuse commise par lui. Il estimait que la guerre avait eu lieu par sa faute, et cela tenait à ce que Hitler, qui voulait initialement devenir peintre, avait dû se lancer dans la politique. Car tous deux, Kokoschka et Hitler avaient concouru pour la même bourse offerte par l'Académie de Vienne. Kokoschka avait été admis, Hitler recalé. Si Hitler avait été admis à la place de Kokoschka, il ne serait pas entré en politique, il n'y aurait pas eu de parti national-socialiste et la guerre n'aurait pas eu lieu. Et c'était donc la faute de Kokoschka si l’on était en guerre… »
Les Années anglaises de Canetti aussitôt finies et refermées, entamé un recueil de W.G.Sebald dans la foulée (La description du malheur – À propos de la littérature autrichienne). Je l'envisage très bien, en tous les cas les cinquante premières pages m'ont déjà plus apporté que les deux cent cinquante du Canetti anglais. Il faut dire que le menu est alléchant : Grillparzer, Stifter, Schnitzler, Hofmannsthal, Roth, Bernhard… Des enterrés vivant, des dépressifs, des dépersonnalisés, des suicidés. Bref des habitués du malheur, mais des habitués du malheur qui font quelque chose de leur habitude, le malheur est parfois un drôle de ciment : « Il n'est aujourd’hui plus possible de balayer d'un revers de main la constatation de Kafka écrivant que toutes nos inventions ont été faites une fois la chute déclenchée. Le dépérissement d'une nature qui continue de nous maintenir en vie en est le corollaire chaque jour plus évident. Mais la mélancolie, autrement dit la réflexion que l’on porte sur le malheur qui s'accomplit, n'a rien de commun avec l'aspiration à la mort. Elle est une forme de résistance. Et au niveau de l'art, éminemment, sa fonction n'a rien d'une simple réaction épidermique, ni rien de réactionnaire… »

1er avril 2016.- Averses, chute des températures, le printemps n'est déjà plus là (8°C). (Sebald, le malheur, l’Autriche) Pour Sebald les « grands Viennois » sont tous plus ou moins saisis par de lourds problèmes de sexualité (tout du moins leurs personnages). Stifter est fasciné par de bien trop jeunes filles au cœur blême (aujourd’hui on le regarderait vraiment de travers), Schnitzler valse entre syphilis et nécrophilie tandis qu'Hofmannsthal éprouve un peu de mal à vouloir regarder la sexualité de ses personnages en face. Bisexualité refoulée, fétichisme (ah les pieds!) et pornographie latente. Nous voilà en pleine féerie turpide et Sebald, bien aidé par le père Freud, tire de belles et sourdes conclusions (La symbolique de la mort est le signe d'une pratique de l'amour comprise entre légalité et illégitimité. L'amour est un « désir de voir » archaïque et frémissant d'horreur qui peut s'exercer sur un « objet mort »)…
…(plus tard) Canetti et la puissance (et donc la violence), Bernhard, faux réactionnaire et vrai satiriste (dans les pas de Swift). Ces mots de Bernhard : « … c'est une erreur de croire que les gens mettent des enfants au monde. C'est trop facile. C'est des adultes qu'ils ont, pas des enfants. Ils engendrent un cafetier ou un monstrueux tueur en série, qui sue, qui est abominable et qui a un gros ventre, c'est ça qu'ils engendrent, et non des enfants. Ils parlent de chérubin, mais en réalité ils se retrouvent avec un octogénaire qui fuit de partout, qui pue et qui est aveugle, qui boite et qui ne peut plus se remuer à cause de la goutte, c'est ça qu'ils mettent au monde. Mais celui-là, ils ne le voient pas, pour que la nature continue de s'imposer et que toute cette merde puisse continuer. Mais je m'en fous. Ma position ne peut être que celle d'un grotesque… je ne dirais même pas perroquet, ce serait déjà bien trop grandiose, d'un grotesque petit oiseau qui piaffe et récrimine. Çà piaille quelque chose et ça disparaît et puis c'est plus là. La forêt est grande, l'obscurité aussi. Parfois on y trouve un drôle d'oiseau du genre chat-huant qui ne vous laisse pas de répit. Je ne suis rien de plus. Et je ne demande rien de plus non plus. »

2 avril 2016.- Temps maussade, trois timides micros éclaircies (12°C). (Sebald, le malheur, l'Autriche) Les pages consacrées à Peter Handke me sont tombées des mains (Handke ne m'a jamais vraiment intéressé). Celles consacrées à Ernst Herbeck , pas du tout. Il faut dire que s'agissant de ce poète-brut je ne savais pas grand-chose. Sa jeunesse morne et aphasique, son bec de lièvre que l'on tente d'opérer, sa schizophrénie, sont internement en hôpital psychiatrique jusqu'à sa mort. Voilà un type incapable de communiquer avec autrui qui lorsqu’on lui prête une feuille et un crayon se transforme en dynamiteur de syntaxe, les des plus singuliers (des plus grands?) poètes en langue allemande du 20e siècle.

Le rêve est un papier
le rêve est à la nuit
alors vint le portier
qui ouvre les huis.

le rêve est claire lumière
la mort est la femme
et Le jour est le rêve
et l’arbre est le rêve.

3 avril 2016.- Trop de nuages !(15°C). Retour dans le Journal de Maurice Garçon c'est toujours cet extraordinaire document sur le temps de l'occupation. Garçon à beau être un grand bourgeois hautain, on sent qu'il est du côté du majoritaire, de cette France silencieuse qui ne collabore pas avec l'ennemi, n'aime pas le régime de Vichy mais qui s'offusque lorsque quelques actes de résistances viennent à survenir. Pour un attentat, un assassinat, les Allemands raflent cinquante personnes, les passent par les armes (Guy Moquet sera du nombre), la majorité silencieuse tremble puis devient paranoïaque, elle a bien raison de le devenir.
Par ailleurs toujours le petit monde littéraire et ses petites compromissions avec l'occupant. Les voyages plus ou moins forcés que feront de nombreux artistes français en Allemagne. Une visite à Georges Mandel détenu dans la forteresse du Portalet : « Comme j’avais quitté le fort et passé le petit pont jeté sur le torrent, j’ai entendu un appel. Au-dessus de moi, à mi-flanc du rocher, s’élevait le fort. À une fenêtre, Mandel me hélait pour me saluer de la main. Le bruit a dû attirer l’attention des autres. Plusieurs fenêtres s’ouvrirent et j’aperçus, se tenant aux grilles et me faisant des signes, outre Mandel, Daladier, Blum et Paul Reynaud. Quatre présidents du Conseil comme des singes au zoo ! »

5 avril 2016.- It is still raining, another day without sun, where’s the sun ? (16°C) Back to work. Too tired to hope to turn any page. Then write one !

7 avril 2016.- Quelques belles éclaircies (16°C). Longue sieste réparatrice face au soleil. À mon réveil rouvert les Greguerias de l'ami Ramón Gómez de la Serna. Elles sont toujours pleines de choses mignonnes et obsolètes, celle-ci par exemple : « La personne en visite qui vous demande un verre d'eau est un conférencier frustré » , ou encore cette autre : « Les paquebots on la cheminé penchée comme s'il portaient le haut-de-forme de façon canaille ».
Dernières acquisitions : Morceaux de prose (Walser), Être sans destin et L'ultime auberge (Kertesz), Le dehors et le dedans (Bouvier), Le fichier parisien (Montherlant).

8 avril 2016.- Météo maussade voire plus (12°C). Sans envie et très las de moi-même je ne suis plus vraiment à ma psychogégraphie indoor et ce n'est pas ces quelques mots pêchés chez le très peu sautillant Étienne Pivert de Senancour qui feront quelque chose pour m'extirper d'une morosité que j'espère passagère : « Très inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse l'heure suivante, le jour suivant, l'année suivante. Il nous faut à la fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre… »


2.


9 avril 2016.- De belles éclaircies jouant avec quelques gros cumulus accrochés. Un fond de l'air encore un peu trop frais, mais quelque chose de tout de même printanier malgré tout (14°C). Gérard Bauër était le petit fils naturel d'Alexandre Dumas. Sous le masque un tantinet proustien de Guermantes, il écrivit pendant plus de trente ans une somme appréciable de billets pour le Figaro où il se faisait le chroniqueur des spectacles légers du monde. Le volume que j'entame aujourd’hui rassemble ses chroniques données entre 1954 et 1964 et je dois dire qu'elles ont tout pour réjouir le lecteur. Style net et chantourné, légèreté de touche et une bien belle façon d'oublier les vastes problèmes du Monde. On passe de la Riviera au Maréchal Lyautey, d'André Billy à Gina Lollobrigida, on se souvient de choses et d'autres, le délice n'est pas loin.

10 avril 2016.- Météo parfaite, douceur et ciel dégagé sur lequel on pouvait voir se dessiner la trace de quelques avions lointains. Voilà donc le printemps et sa cohorte de félicités… ou presque (20°C). Profitant du beau temps j'ai poursuivi la lecture des Chroniques de Gérard Bauër en outdoor, face au soleil et avec pour compagnons deux trois oiseaux pour ainsi dire gazouillants. Pour faire court, je dirai que les Chroniques de Bauër sont délicieuses et gazouillantes elles aussi. Il faut dire qu'elles parlent d'un Monde qui n'existe plus vraiment : ces années cinquante qui se souvenaient encore de ce qui les avaient précédées et où la « société de consommation » commençait tout juste à déployer ses grosses pattes assommantes. Ainsi s'il y a déjà quelques réfrigérateurs, téléviseurs et autres microsillons exposés derrière les vitrines des magasins, les vendeurs portent encore de bien belles blouses et n'emploient pas encore la saumâtre novlangue des temps qui nous préoccupent. La douceur flotte, on s'embrasse sur les bancs publics et Gérard Bauër évoque avec légèreté tout ce qui lui passe à portée de main (Mozart et Bruno Walter, César Ritz et les petites tables, Bernard Buffet et Fantin Latour, Henri Heine et la fille du bourreau de Dusserdolf, Bade et le bonheur de vivre…)

11 avril 2016.- Ciel partiellement ensoleillé, du vent. (20°C) Walser short stories. Travaillé ma psychogéographie, regardé par la fenêtre, rien trouvé

12 avril 2016.- Journée globalement ensoleillée (21°C). Cioran, Cahiers. Je surligne tellement de passages que mon volume sera bientôt plus surligné qu'autre chose. J'ignore si c'est un bon signe ou pas, en tous les cas c'est un constat : «  Dés que je me suis mis à réfléchir, j'ai pris le ton du désabusement et ne l'ai plus quitté depuis. »
Encore quelques textes courts d'un Robert Walser toujours lumineux, entre lui et Cioran voilà un grand écart et un drôle d'écho «  Le ciel est au-dessus de moi. Tant que je vivrai, je ne perdrai pas l’habitude d’élever mon regard vers lui. J’ai les pieds sur la terre : elle est mon point d’appui. Les heures plaisantent avec moi, et moi avec elles. Je ne saurais imaginer plus précieux commerce. Le jour et la nuit sont toute ma société. Je suis à tu et à toi avec le soir et le matin. Et là-dessus, avec ses amitiés, vous salue ».

14 avril 2016.- Beau temps (20°C). Trois chroniques de Gérard Bauër . Dans l'une d'elles, il évoque le « prince du vice » Jean Lorrain. Ses bagues trop lourdes, ses poses décadentes et ses vers parfumés à l' éther. Bauër pense que Lorrain est un type qui aura mis son talent dans sa vie beaucoup plus que dans son œuvre. En somme un Gide raté, un Gide qui aurait oublié d'enlever la cape ridicule qu'il portait dans ses jeunes années, un Gide qui ne se serait pas repris… Je suis presque du même avis que l'ami Bauër, mais je n'oublie pas que Monsieur de Phocas était tout de même un roman assez merveilleux (dans le croquignolet).
Puisque tout est dans tout et pour rester un peu décadent, Robert de Montesquiou me semble être le prototype du genre « ma vie c'est mon œuvre », voilà un garçon qui rangeait ses cravates et chaussettes dans une vitrine, comme dans une bibliothèque, et je ne vous parle pas du reste.

15 avril 2016.- Humidité, restes orageux (20°C). Ce petit exercice diariste à certainement tout pour ennuyer, mais je le poursuis tout de même cahin-caha parce qu'il le faut, parce que la force de l'habitude malgré ses arpents sclérosants est pour ainsi dire une nécessité vitale.
Aujourd'hui une chronique de Bauër deux textes de Walser, quelques broutilles par d'autres et ailleurs…

16 avril 2016.- On annonçait une journée soumise aux orages pourtant les éclaircies furent plus souvent au rendez-vous que les paquets de nuages. La météorologie sait parfois se tromper en bien, nous n'allons pas nous en plaindre (22 °C). C'est entouré de belles senteurs printanières que j'ai donc poursuivi la lecture des chroniques de Gérard Bauër. Même une si une belle légèreté est bien présente on sent bien que le propos n'est finalement pas si léger que ça. Il y a de la nostalgie, un voile de tristesse, des choses qui pincent. Bauër retrouve en « plaques bleues » au dessus des rues les noms de ceux qui furent ses amis et qui auront eu la malencontreuse idée de partir avant lui (Giraudoux, Valery, Fargue…) Les voilà inscrits sur le plan de Paris, dans la mémoire des chauffeurs, sur l'enveloppe des commerçants et sur les « faire-part et billets tendres ». Dans une chronique émouvante, forcément émouvante, il salue la mémoire de Valery Larbaud qui vient de disparaître après être resté enfermé pendant près de quinze ans dans un silence où ne pénétrait plus que le souvenir : « Il y avait en lui une droiture spirituelle, une volonté d'être ce qu'il était sans fléchir : le représentant d'une civilisation à laquelle il ne survivrait pas. Il n'était pas fait pour un monde en guerre, ni pour les fanatismes, ni aucune des vulgarités dont on a terni ce qu'il avait aimé. Ce qu'il nous en laisse est précieux : des fruits d'une haute saveur, des leçons d'amour vraiment tendres. Larbaud n'est plus, ni ce qui l'inspira. Mais il vit encore, et ce qu'il a préféré de la vie nous le recevons de son talent qui gardera un parfum de paradis perdu ». Plus joyeuses et sautillantes ces quelques considérations sur Stendhal :  « Mais il est un autre plaisir de lire, qui n'est plus une méditation statique, mais au contraire une évasion, et nous rend au mouvement de la vie. Stendhal est de ces endiablés. Je sais bien que, sans lui, il est des voyages que je n'aurais pas accomplis ni de joies que je n'aurais pas éprouvées de la même façon. L'heure est-elle maussade ou assombrie par les violences de notre temps j'ouvre Stendhal son journal, ses lettres, à n'importe quelle page, et me voici dans un autre monde, ce monde d'élans de cœur, de fantaisie, d’anecdotes surprises, d'ambitions rêvées, qui nous font, dans l’instant, échapper aux servitudes de l’heure.
Il est peu d'écrivains qu'on reconnaisse aussi disponibles devant chacune de ses journées, aussi prêt à en apprécier les découvertes, aussi charmés en dépit de toute solitude ou de tout échec, d'avoir un nouveau jour à vivre. C'est une disponibilité de célibataire; mais n'est-ce pas là précisément, la sorte d 'écrivains qui s'est acquis le plus de fidélités, le plus d'amitiés posthumes : Casanova (bien que trop bas dans ses fins) Stendhal, Mérimée, Flaubert, Maupassant, Huysmans, Marcel Proust auxquels on peut joindre Balzac, si longtemps célibataire, et Montaigne qui sut maintenir prudemment son épouse à l'écart de sa “librairie” et donner à l'amitié des gages éminents? Les femmes apprécient moins Stendhal, que les hommes. Cela se comprend fort bien, quoiqu'il les ait beaucoup aimées. Car il est un complice pour les hommes qui le lisent, un camarade entraînant et qu'on ne saurait trahir. “Ils ont leurs tapis volants ”, dit Lia la femme jalouse, en parlant des maris dans Sodome et Gomorrhe. Stendhal est l'un de ces tapis volants… Il vous emporte ailleurs dès qu'on le lui demande! »

17 avril 2016.- Orages (15°C). Toujours dans les Chroniques de Gérard Bauër. Il parle littérature, cinéma, théâtre, peinture, croise une multitude d'artistes (la liste est trop longue), papillonne tel un mémorialiste léger et profond. Bref voilà un bon livre.

19 avril 2016.- Beau temps (18°C). Je me suis encore endormi sur le Journal de Charles Du Bos. Il faut dire que cette somme diaristique me donne toujours l'impression de mâchonner une sorte de valériane littéraire. Me voilà donc encore somnolent devant des pages qui devraient pourtant tout avoir pour me laisser éveillé. Du Bos fait parti de la grande génération critique de l’entre-deux-guerres, il a connu beaucoup de gens et pas des moindres, mais rien n'y fait sont style amidonné me tombe des yeux, son gidisme proéminent m'assomme avec une régularité quasi helvétique. Aujourd’hui il comparait les mœurs un brin dissolues de Wilde et Gide, le côté non revendicatif de l'un, le côté finalement revendicatif de l'autre. Toutes ces histoires de geôles humides et de papillons me sont tombées des yeux, puis c'est ma tête qui est tombée sur l'une de mes épaules qui ne lui demandait rien, heureusement le soleil était en face de moi et j'ai pu somnoler dans une douce quiétude.
En complément : une chronique de Gérard Bauër, un magicien et un lapin, de l'obsolète qui aura eu le mérite de me réveiller un peu.

21 avril 2016.- L'humidité rôde (21°C) (Jaccottet chroniques). Benjamin Constant est un fantôme vivant qui voit sa vie s'enfuir comme de l'eau. Pour la retenir, il choisit d'écrire un journal, ce sera son barrage « en parlant de lui même, des événements de sa vie, en les écrivant et en s'écrivant, il leur donne une sorte de consistance et à lui-même une espèce de continuité… »
Constant laisse donc pendre sa vie, il en livre les dehors à qui veut bien s'en emparer, mais en faisant cela il s'enlève du temps et des forces et son intérieur reste comme entouré par une sorte de froide barrière invisible. Voilà donc un homme qui en se livrant aux autres, en laissant dépasser de petits bouts de lui-même se retrouve avec l'air penaud d'un fantôme gelé par sa propre solitude : « … il retrouve son gel intérieur, ou bien il se lance dans la politique pour oublier ce qui est inoubliable : qu'un homme comme lui n'est qu'un fantôme. Mais ce fantôme nous est cher et respectable, parce qu'il ne s'est pas tu ».

23 avril 2016.- Pluie et grande fraîcheur. Ce printemps n'aura-t-il donc duré que trois jours ? (10°C). Au début des années soixante Gérard Bauër est déjà un vieux monsieur civilisé qui voit un monde tout autant civilisé que lui disparaître à petit feu. Ses chroniques sont donc toujours un peu saisies par une belle nostalgie. Oh rassurez vous rien d'ombreux chez lui, sa nostalgie est plus souvent pétillante que plombée par l'amertume. Ainsi si Johnny Hallyday est ce jeune milliardaire qui met le bruit à un tarif impressionnant (il nous casse les oreilles pendant que son public casse des chaises) l'amateur de musique peut toujours écouter Massenet ou voir Karajan diriger un symphonie par-ci, par-là. On dit adieu à l'Orient express, mais il y a toujours un train pour vous mener en plein cœur de Venise. La société moderne a beau être un peu horrible, la vie ne l'est pas encore, il y a toujours du bonheur dans l'air (rappelons que nous sommes en 1962, le constat ne serait certainement plus le même aujourd’hui). « Qu'on ne m'accuse pas de tourner le dos à mon époque – car je crois la regarder de face – en vantant cet avantage du passé, à savoir que les distances, si elles impliquaient un effort et du temps pour les parcourir, du moins, parfois vous sauvegardaient. Aujourd’hui, les distances ne vous protègent plus des mauvaises nouvelles, ni de leurs conséquences. En bref, pour me résumer, j'écrirai que le monde n'a plus d'abris. »


3.


24 avril 2016.- Averses et quasi-froideur, nous voilà bien (10°C). Je profite d'une rare éclaircie pour écrire ces lignes face à un soleil tout autant fugace que tardif. Fini le volume de chroniques de Gérard Bauër qui était délicieux de bout en bout. Il faudrait que je me procure ses autres chroniques éditées par les bons soins de la maison Gallimard dans la collection blanche (deux volumes 1934-1953 et 1965-1967). En chinant bien cela devrait être de l’ordre du possible. Pour mes lectures suivantes, je n'ai que l'embarras du choix et plus d'hésitation que de certitudes. Je pense que je vais opter pour le Fichier parisien de Montherlant , c'est encore un volume de la blanche chez Gallimard et je ne serais pas dépaysé par le logo Nrf.

25 avril 2016.- Replets cumulus noirâtres. Fraîcheur hors de saison (12°C). J'ai toujours beaucoup de peine à vouloir ranger dans ma bibliothèque un livre que j'ai aimé et avec qui j'aurai vécu quelques jours d'heureuse coalescence. Voilà comme une petite mort et des quasi-obsèques corrélatives où quoiqu’on en dise l’émotion est bien présente. Faisant fi de mon chagrin il me faut trouver une place pour le nouvel occupant de mon cimetière à planches ouvertes (il ne serait être question d’incinération, cette pratique hindoue). Une fois cette place trouvée le deuil peut seulement commencer. Je regarde pendant deux trois jours mon livre comme égaré au milieu d'une foule d’autres livres un peu trépassés. Il y a de la nostalgie, elle se fane comme se fanent les fleurs.
Aujourd'hui j'ai rangé les Chroniques de Gérard Bauër dans mon armoire à livres. Je leur ai trouvé une place entre Valery Larbaud et Robert Walser*, le petit pincement au cœur était là…
Otherwise, back in Stendhal diary.
*(rien de commun entre ces trois là, si ce n'est la couverture beige de chez Gallimard)

26 avril 2016.- Toujours ce printemps automnal aussi sympathique qu'une cris d'urticaire (10°C). Le Journal de Stendhal ne se lasse pas d'être glutineux dans le coquin, pour preuve ces quelques lignes écrites le 18 août 1811 : «  J'ai trouvé dans mes courses (Au Raincy), the little π. Je lui ai parlé par désœuvrement. Elle manque de tétons et d'esprit, two great wants ! Par désœuvrement aussi j'ai hasardé quelques libertés, il n'y a pas de résistance. De manière que, hier, ne sachant que faire, je suis monté en cabriolet et ai paru à Villemomble. Il y avait grand monde ; j'ai passé sur la terrasse, la petite m'y a suivi, je lui ai pris le bras et un peu la taille, ensuite, dans le salon, les genoux et la cuisse. Ses yeux m'en ont remercié par l'air de l'amour, à cela près c'est l'innocence même. Mais je reconnus sur la terrasse une grande vérité. La nouveauté est une grande source de plaisir, il faut s'y livrer. J'étais sûr de coucher le soir avec la jolie Ang[éline] auprès de laquelle je ne b[ande] qu'avec effort et ne d[écharge] qu'en songeant à une autre femme. π , au contraire, inférieure de toutes manières, me mettait dans un état superbe. »
Nothing else…

28 avril 2016.- Quelques velléités de beau temps gâchées par une armée de cumulus patibulaires. Ce printemps est décidément bien loin à venir. (15°C). Stendhal toujours coquin et anglomane entame un long périple en Italie. Nous sommes en 1811, ce long périple sera crucial, est-il utile de le préciser ? (diary).

29 avril 2016.- Ciel Klein/Matisse. Un peu de tiédeur suspendue nous y voilà enfin, ou presque (3 °C-> 20 °C). Still in Stendhal diary. Une comète, des diligences et des compagnons de voyage pas toujours reluisants, l'Italie est encore loin. On notera les nombreux, dessins, croquis et autres crobards qui agrémentent le texte de l'ami Beyle de façon tout à fait charmante.
« Dijon est, suivant [moi et] une plate expression, une grande villasse. Position plate, pas de rivière, un ruisseau nommé Douche… »

30 avril 2016.- Averses et grande fraîcheur. La journée d'hier n'était elle donc qu'un leurre ? (10°C). En 1910 les États Unis sont en crise et la viande vient à manquer. Devant ce constat un brin perturbant, comment vivre sans un bon steak ? Une petite troupe d'hommes trouve une solution et un drôle de plan tout à la fois : il suffit d'importer des hippopotames, de les faire paître dans les bayous de la Louisiane et de convaincre les Américains de les manger. Rien de bien compliqué en somme ! C'est cette histoire qui est racontée dans l’Hippo d'Amérique un long reportage — et un petit bouquin — que j'ai lu dans la journée (l’auteur un certain Jon Mooallem est journaliste pour le New York Times). Rien de puissamment littéraire, mais quelque chose de formidable qui flotte partout. Il faut dire qu'il y a de la matière, l'hippopotame est épatant, l'histoire racontée est passionnante et ses protagonistes encore plus. C'est ainsi que j'ai découvert l'existence de Fritz Duquesne (Aventurier Boers, chasseur de fauves, espion qui travaillera pour l'Allemand par haine de l'Anglais, plus encore…) et Frederick Russell Burnham (Roi des éclaireurs, héros des guerres indiennes source d'inspiration du scoutisme, plus encore…)



To be continued


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jeudi 7 juillet 2016

No comments - N°124





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samedi 4 juin 2016

Art Pepper – So in love (1980)



L'été est presque déjà là, une belle tiédeur rôde, deux trois oiseaux gazouillent modérément, on entend au loin quelques vagues échos de piscines tout juste remplies d'une eau encore fraîche, des éclaboussures amorties par la distance, un courte appétence balnéaire. C'est sous un ciel à demi voilé que j'écoute ce disque tardif d'Art Pepper, l'un de ses derniers avant son trop précoce trépas. Des merveilles où l'on sent passer la vie cabossée du bonhomme, une grande tranquillité aussi, la tranquillité de celui qui sait. Personnel impeccable, George Cables au piano, Charlie Haden à la contrebasse, Billy Higgins aux drums. Menu alléchant Monk, Cole Porter, Mingus, Hoagy Carmichael et deux titres originaux de Pepper pour mieux planter le clou (le sublime, forcement sublime Diane).


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mercredi 1 juin 2016

Psychogeographie indoor (68)



« Nous ne parlons aucune langue, / nous ne sommes d’aucun pays, / notre terre c’est ce qui tangue / notre havre c’est le roulis. » (Benjamin Fondane, Le mal des fantômes)

1.


21 février 2016.- Soleil, curieuse douceur (17°C) Le temps étant au beau fixe j'ai hasardé mon museau dans les extérieurs. Bien m'en a pris puisqu'en dehors d'une belle douceur l'air était chargé de senteurs pour ainsi dire printanières. Après une courte promenade d'obédience walserienne j'ai arrosé les quelques unes de mes fleurs qui auront survécu à un hiver finalement peu rigoureux puis j'ai rouvert le journal de Maurice Garçon. L'hiver était soudain là et même en été. Il faut dire qu'en juin 1941 l'Allemagne envahit un peu la Russie et brise le sinistre pacte que vous connaissez tous. On connaît la suite, elle n'a rien de tropical. Fini l’après-midi avec Sebald et Grünewald, compagnie un peu crispée, mais bonne compagnie tout de même.

Le 18 mai, jour où la nouvelle
lui parvint, Grünewald
ne sortit plus de chez lui.
Mais il entendit le bruit des yeux
qu’encore longtemps on continua de crever
entre le lac de Constance
et la forêt de Thuringe.
Des semaines durant, en ces temps-là,
il porta un bandeau noir
sur le visage.


22 février 2016.- Averses (12°C). Le labeur me laissant très peu de temps de cerveau disponible aujourd'hui je me suis contenté de quelques fragments picorés ici ou là. Une chronique du freluquet Philippe Sollers, une autre de Bernard Frank, un texte de Philippe Jaccottet, un « poème élémentaire » de Sebald. En somme que du disparate oscillant du dispensable au conséquent. Je vous laisse deviner qui auront été les dispensables et les conséquents.

25 février 2016.- Nuages gris acier. La température baisse, les quelques velléités printanières d'il y a quelques jours auront donc été trompeuses (5°C). La désoccupation étant l'une de mes non-activités favorites, il est bien possible que je n'aie vraiment rien pour moi et encore moins pour vous . Nonobstant, lu quelques pensées de Joseph Joubert (il a beaucoup pour lui). Ce mot tout simple et définitif sur la critique : « Que de gens en littérature, ont l'oreille juste, et chantent faux ! ». Cet autre mot : «  le bon jugement en littérature est une faculté très lente, et qui n'atteint que fort tard le dernier point de son accroissement ».
Voilà, ce sera tout pour aujourd'hui.

26 février 2016.- Beau temps frais (6°C). J'entame les Scènes de la vie future de Georges Duhamel. Le volume que j'avais acquis il y a quelques mois chez un bouquiniste inconscient pour la modique somme de 5 € est agrémenté de magnifiques bois originaux de Guy Dollian. L'achevé d'imprimer date de juillet 1935 (sur les presses de Louis Bellenand et Fils à Fontenay-Aux-Roses) et j’imagine cette lecture d'ores et déjà très bien. Duhamel malgré d'indéniables arpents désuets est souvent très bien. Dans scènes de la vie future il parle de l'Amérique du Nord avec les mots de son époque, ceux d'un homme un peu effrayé par le modernisme, le délire hygiéniste, d'un « Nouveau Monde » qui semble ne pas lui vouloir que du bien.

27 février 2016.- Grisaille marmoréenne (8°C). On comprend aisément pourquoi Hergé et Louis Ferdinand Céline auront puisé dans les Scènes de la vie future, s'agissant du « Nouveau monde » c'est une mine à pages ouvertes et les deux loustics n'avaient qu'a ouvrir un peu les yeux pour récolter du croquignolet voire du conséquent, ils ne s'en sont pas privés et il suffit de relire un peu Tintin en Amérique ou le Voyage pour s'en rendre compte sans trop d'effort. Pour le reste, Duhamel parle du cinéma comme s'il parlait d'une rainette gluante qui veut se faire plus grosse qu'elle n'est (ce qui a tout pour me réjouir). Il croise quelques Américaines toutes en jambes, des jambes tellement galbées qu'elles semblent avoir été faites en série. Pendant ce temps-là, un nègre crache sur une pomme puis il l’astique avec un linge de laine. La visite des abattoirs de Chicago qui vient ensuite est un peu plus tragique. Pour tout dire, elle vous donne des frissons dans le dos tout en vous piquant le creux de l’épigastre. Les bêtes sont assassinées méthodiquement, on les accroche à une chaîne, elles pendent tête-bêche et hurlent en chœur, voilà le tueur : « C'est un nègre athlétique. Il porte une salopette gluante de sang jusqu'aux aisselles. Il tient, dans sa main droite, un solide coutelas. Il est seul sur une estrade, comme un acteur. La chaîne passe devant lui et présente à bonne hauteur les cochons que leur poids rend presque inertes. Alors, d'un geste calme et sûr, le nègre leur enfonce le coutelas dans la gorge. Aucune hésitation, aucune violence. Le fer s'enfonce, sans hâte. Un ruisseau de sang jaillit qui s'unit à d'autres ruisseaux, coule dans les caniveaux du sol et tombe aux étages inférieurs où l'on en fait je ne sais quoi : des aliments, des drogues, des bijoux, des explosifs… » Ces scènes terrifiantes rendraient végétarien l'amateur de viande qui ne demandait rien si ce n'est de déguster un bon steak en paix. Presque cent ans plus tard voilà un vrai tour de force. Les « sanglants abattoirs de Chicago » derrière lui Duhamel descend jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Là il constate la « séparation des races », elle ne le gêne pas plus que ça, mais il reste un humaniste qui se pose des questions. Évidemment cet humaniste thirties qui se pose des questions ne passe plus la rampe aujourd'hui. Il faut dire que son ton paternaliste et ses interrogations sur les anthropoïdes tout en nuque et en mandibules, ne font rien pour lui…

P.-S. Duhamel visite le Tuskegee Institute, cette université réservée aux noirs n'a pas beaucoup bougé depuis que Jules Huret l'avait visitée en 1904. Il me semble avoir déjà parlé ici de Jules Huret et ses voyages en Amérique, disons que c'est un proto Duhamel en puissance…

28 février 2016.- Des nuages, plus de lumière, un faux soleil (10°C). Journée molle, pleine de lymphatisme triomphant, avec pour seul témoin mon canapé, mon plus fidèle compagnon. Toujours dans le Journal de Maurice Garçon. On fusille quelques communistes au débotté, la guillotine fonctionne très bien et Garçon est courroucé par une justice qui n'est plus que l'ectoplasme de ce qu'elle fut.

29 février 2016.- Froideur (4°C). Marcel Schwob n'était pas le dernier des godelureaux venus. Dès l’adolescence il pratique le sanskrit, l’argot du moyen âge et un petit troupeau de langues mortes ou vivantes. Cela ne l’empêche pas de rater un tantinet ses études. Il capote le concours d'entrée à l'École normale supérieure, manque l’agrégation. Le voilà échoué sur les récifs du journalisme et de la critique littéraire avec tout ce qu’il sait le bougre, c’est bien vain ! Avec sa tête blême et presque bizarre, il fait le zig dans les journaux (il défend Stevenson et découvre Jarry), trainouille dans le monde littéraire ; on le voit chez les Goncourts, Gide lui tourne autour (et lui volera beaucoup), il fait la nouba avec Jean Lorrain et un Anglais bizarre nommé Oscar Wilde. Tout cela, la critique littéraire, la nouba, ne l’empêche pas de poursuivre en parallèle un chemin plus adhérent avec lui-même. Il publie un premier recueil  Spicilège où il parle de François Villon, de la coquille et en règle générale des criminels blafards. La discrète machine littéraire est en route… Suivront deux trois choses avant les Vies Imaginaires qui devraient m’occuper (je m’égare c’est une manie) notamment un voyage dans les mers du Sud dans les traces de Stevenson et un mariage avec l’actrice Marguerite Moreno de chez Guitry vous voyez  Le Roman d’un Tricheur  la comtesse évaporée c’est elle.
Bon voila pour le factuel, recadrons les débats ! Les vies imaginaires, l'érudition de Schwob, le style de Schwob, les obsessions de Schwob ? S'agissant de l'érudition il est évident qu'elle n'est qu'un socle déclenchant où il puise pour mieux composer sa petite musique chimérique. Voilà donc qu’à partir d'immenses savoirs acquis (chez les grecs, Defoe et de sombres Anglo-saxons…) il monte une sauce où l’imaginaire se révèle être l’ingrédient cardinal lui permettant de contourner le vrai pour trouver la vérité de ses sujets. (Empédocle, Pocahontas, Paolo Uccello et une cohorte d’imaginés merveilleux autant d'écumeurs de routes, de bandits et d’ assassins, de jeunes filles enlaidies et de gentilshommes de fortune.) S'agissant du style on pourrait dire qu'il est clinique et au cordeau avec un petit côté scalpel ontologique. Rien de naturaliste cependant et presque rien des feux follets symbolistes de l’époque. Disons que la phrase de Schwob distille un charme tout autant obscur que sec qui n'est pas sans rapport avec la fascination tous azimuts que ce dernier éprouve pour les corps divers et variés. Et nous voilà donc du côté des obsessions…. Obsessions pour les corps vivants, encore plus pour les corps mutilés ou morts, pendus et noirs au bout d’une corde, se liquéfiant presque déjà dans un début de putréfaction… En dehors de ces réjouissances un brin mortifères on notera la prédilection bienveillante que Schwob éprouve pour les exclus et les errants, pour cette sourde famille en dehors de toute organisation sociale et de toute préoccupation matérielle. Il finira mort assez jeune en « aventurier passif » et sa descendance littéraire ne finira plus d’enfler de Borges à Pierre Michon en passant par l’azimuté Artaud et son Uccello à lui.


2.


1 mars 2016.- Vague soleil avec pas grand-chose pour lui (8°C) Grand retour du monde. J'ai beau être désengagé des obligations politiques comme on pouvait être désengagé des obligations militaires ce gouvernement qui n'a de socialiste que le nom commence sérieusement à me courir sur le haricot. C'est bien simple depuis Guy Mollet je n'avais pas éprouvé cette rage qu'éprouve le cocufié devant le réel qui le cogne avec de petits coups pervers. Par ailleurs retour dans les Cahiers de Cioran, les pensées de Joubert, le Journal de Garçon. Nothin else.

3 mars 2016.- Fourbes giboulées neigeuses (1°C->6°C). Journée maussade et semblable à un attentat mal réussi, jusqu'à ce que j'ouvre les Petits textes poétiques de Robert Walser qui sont toujours pleins d’allégresse et de mots voltigeant dans la lumière. Walser est un très bon anxiolytique « Le ciel est au-dessus de moi. Tant que je vivrai, je ne perdrai pas l'habitude d'élever mon regard ver lui. J'ai les pieds sur la terre : elle est mon point d'appui. Les heures plaisantent avec moi, et moi avec elles, je ne saurais imaginer plus précieux commerce… »

4 mars 2016.- Bourrasques et averses (9°C) Humeur à l'image de la météo : fluctuante. Assez bon feuilleton de Chevillard dans le Monde des Livres. Il parle de Jean Zéboulon, zig dont j'ignorais tout, avec des mots que je pourrais tamponner si j'avais encore de force dans les bras : « le mot n'a pas seulement une fonction pratique évidente, il est aussi un hommage et un soin, un baptême, la marque de l'attention particulière que l'homme porte à chaque phénomène de ce monde, grâce à quoi un ordre se fait jour et même une harmonie parfois dans le chaos de l’indétermination. Il est donc périlleux, voire criminel, d'user de mots avec négligence. Qui maltraite la langue se livre à un saccage, un carnage, à bien d'autres ravages… » ou encore : « … on commence par supprimer les accents circonflexes, on nous demandera bientôt de nous raser les sourcils, bien inutiles eux aussi et qui complexifient sans raison la candide figure humaine, cette bonne bouille de crétin inexpressif… ».
À l'alternat, je chemine dans les Petits textes poétiques de Robert Walser, l'enchantement est là. Walser est certainement le seul écrivain dont je peux dire que j'aime toutes les idées, toutes les phrases, tous les mots, tous les points, toutes les virgules et tirets. C'est un frère.

5 mars 2016.- Ciel de mars, ciel changeant (10°C) Avant le gel, Wallander épisode 10. L'entame est molle et presque ennuyeuse. On sent que Mankell est un peu saisi par la tentation du roman-roman, qu'il oublie ses histoires criminelles boréales et s’imagine plus conséquent qu'il ne se trouve être. Après moult considérations à demi voilées sur l'âge, le temps qui passe et la filiation, le livre démarre vraiment aux alentours de la page 100. On brûle vives des bestioles qui ne demandaient rien à personne, une jeune fille disparaît. Linda Wallander mène l’enquête en sourdine, elle prend le relais d'un père qui grossissant en devient invisible.
Par ailleurs, je bois un délicieux thé indien tout en poursuivant les petits textes de l'ami Walser. Le labeur est bien loin…

6 mars 2016.- Une éclaircie miraculeuse au milieu d'une patibulaire troupe de nuages gris tragiques. En somme, rien de bien réjouissant (6°C). Dans Avant le gel Mankell semble vouloir liquider Kurt Wallander. Il n'est plus qu'une sorte de vieux morse fatigué que l'on voit passer dans le fond d'une intrigue un peu poussive. Pour tout dire, on s'ennuie.

8 mars 2016.- Flocons épars (-2/4°C). Still in Robert Walser stories. Enchantment, bouncy sentences, what more ? Per il resto dell'inverno inizia quando sarebbe finita.

11 mars 2016.- Quelques promesses de printemps montent dans l'air, nous y voilà presque (12°C) Un chapitre d'Henning Mankell , deux histoires de Robert Walser. Chèvre et choux, carpe et lapin. Entre les deux, rien de commun. Quelques flocons de neige peut-être, parfois ?

12 mars 2016.- Ciel gris-jaune, rien pour lui (11°C). Jim Jones, massacre de Guyana, roman familial Scanie et bestioles sacrifiées. Avant le gel est un « page turner » un peu mollasson dans lequel on chemine cahin-caha, sans vrai déplaisir, mais sans grand enthousiasme non plus. Pour tout dire, il donne l'impression d'avoir été écrit par un Mankell qui se piquerait de « vraie » littérature et qui oublierait ses anciennes petites histoires criminelles. Évidemment, l'erreur est fatale.
Par ailleurs toujours dans les petits textes d'un Robert Walser, toujours sautillant et ne se reniant jamais.

13 mars 2016.- Trois éclaircies, un petit vent aigrelet, rien de vraiment réjouissant (10°C). Toujours embourbé dans Avant le gel. L’intrigue avance à petits coups de suspens infinitésimaux, les fins de chapitres sont suspendues comme autant de cliffhangers mollassons. On sent que le cuistot s'ennuie un peu en cuisine.

14 mars 2016.- Beau temps (13°C). Le soleil est une étoile qui tombe de l'azur et s’arrête aux bords de mon petit intérieur pour mieux briller dans mes rideaux . À tout bien réfléchir, cela n'est pas rien et pourrait presque expliquer ma présence en ce bas monde. Le printemps bientôt là je vais donc rester frémissant tout en espérant constater la présence d'un nouveau soleil tous les jours.

15 mars 2016.- Journée pleine d’appétence printanière. Cela ne va pas durer puisque je vois d'ores et déjà quelques lourds nuages se lever sur l'horizon (13°C). Pour Cioran être objectif n'était pas être impartial, c'était traiter l'autre en objet , il en était incapable. Voilà peut-être pourquoi il n'écrivait presque jamais sur quelqu'un d'autre que lui-même : « Je traite l'autre comme si cet autre était moi-même. Dès lors, pourquoi écrire une étude ou une préface ? Pourquoi mentir ? »

17 mars 2016.- Journée ensoleillée (14°C). Lever 6H00. Soulevé soixante téléviseurs, quatre cinq lave-linges à la bonne franquette, deux trois réfrigérateurs au débotté. Voilà un labeur passionnant qui n'a rien d'extraordinaire pour le souleveur de choses manufacturées, c'est son petit train-train quotidien. Back home, sieste puis quelques Pensées de Joubert, un chapitre de Mankell (deux églises brûlées et un cadavre au cou tordu).


3.


18 mars 2016.- Soleil (16°C). Fait mes vitres. Arrosé plantes et fleurs. Je me prépare à l’arrivée du printemps avec tout le professionnalisme requis. Encore chez Mankell, deux chapitres où Kurt Wallender réapparaît un petit peu, ce n'est pas plus mal. Toujours dans les Cahiers de Cioran : « Ma passion du raccourci m'empêche d'écrire, puisqu’écrire, c'est développer ». Je ne développerai pas.

19 mars 2016.- Ciel quasi douceur (17°C). Tel l'ours sortant d'une longue sieste hivernale, j'ai hasardé mon museau dans les extérieurs. Bien m'en a pris, l'air était doux, les oiseaux gazouillaient et j'ai pu finir la lecture d’Avant le gel (de Mankell) face au soleil. La dernière partie est mieux que les premières, plus polareuse avec davantage de suspens et moins de tentation littéraire dans le sens de la blancheur. Demain on annonce une météo moins favorable, mais j'entamerai tout de même Il est avantageux d'avoir où aller, un recueil des meilleurs articles d'Emmanuel Carrère, certains de mes informateurs m'en disent le plus grand bien.

20 mars 2016.- Brouillard et frimas, après les belles promesses d’hier cette première journée du printemps n'aura vraiment rien eu pour elle (7°C) Emmanuel Carrère n'a plus écrit de fiction depuis La classe de neige en 1995 . Je ne pense pas que cela soit un problème, qu'il soit devenu moins écrivain en abandonnant ainsi le roman-roman et ses succédanés. Dans Il est avantageux d'avoir où aller, ce recueil que j'ai entamé pas plus tard qu'aujourd’hui, il m'a tout l'air d'être encore tout à fait écrivain. Il s'agit pourtant de « reportages », de choses journalistiques, mais la patte est là. Trois faits divers terribles surplombés par un regard chrétien. Les Carpates, la maison du peuple du petit père Ceausescu, la révolution roumaine et ses suites déglinguées… Pour l'instant, que du bon.

21 mars 2016.- Soleil voilé, bise et fraîcheur (12°C) Irrésistible retour de ma voisine bricoleuse. Malgré le chambard et la symphonie concomitante engendrée par une troupe de scies et marteaux j'ai tout de même poursuivi la lecture du recueil d’Emmanuel Carrère. C'est un bon livre qui pourrait ressembler à un condensé de ce qu'il y de mieux chez lui  (le terrifiant Jean Claude Romand, la campagne russe, Alan Turing et Philip K Dick, deux trois belles considérations sur Balzac et Daniel Defoe…) . Un condensé à partir de matrices, en somme… Je n'en dirais pas plus, le bruit du voisinage étant ce qu'il se trouve être, je ne peux pas me concentrer plus que ça.

22 mars 2016.- Beau temps un peu frais (13 °C) Labeur nocturne. Longue sieste réparatrice face au soleil. Dans mon presque sommeil ce sentiment toujours prégnant d'être l'un des éléments de l'univers, un élément obsolescent, mais un élément tout de même. Petit nirvana panthéiste. Malheureusement à mon réveil, plus d'univers, un Monde bien triste à la place (massacres à Bruxelles, encore trente morts, on se demande bien pourquoi?) Malgré tout il faut toujours faire aller et j'ai fait aller en retournant chez Emmanuel Carrère. En dehors de deux trois scories, une chose glutineuse sur les « femmes fontaines », son livre est formidable et quoiqu'on en dise souvent émouvant. Je pense à ce papier, aux ravages du Tsunami, aux rivages du Skri Lanka, à cette petite fille morte que l'on va incinérer, à la dignité de ses parents, à la dignité de Carrère. Autant de dignités qui pourraient faire monter quelques discrètes larmes au lecteur, ce n'est pas rien.

25 mars 2016.- Ciel changeant (13°C). Mort de Johan Cruyff, héros d'enfance et premier footballeur moderne (le seul?). Tristesse.
Ce journal de lecture étant un échec je pense écrire un Journal de non lecture que je commencerai en évoquant l'être et le néant de qui vous savez.
Sempre in piccoli testi poetici di Robert Walser. Splendida leggerezza

26 mars 2016.- Soleil et douceur, journée printanière (19°C). En dehors de leur inventeur Bernard Frank qui se trouve être l'un de mes bienheureux amis, je me suis longtemps méfié des « hussards ». À tort ou à raison, je ne sais pas. En tous les cas, je dois dire que les romans de Blondin ne m’ont jamais réussi (j'aime un peu ses chroniques sportives) que Nimier ne m'a jamais enthousiasmé (je lui ai toujours trouvé un côté amidonné caché sous la désinvolture) et qu'en dehors de quelques chroniques (et de Caroline) je n'ai presque rien lu de Jacques Laurent. Reste Michel Déon que j'ai toujours regardé de loin, et non de haut, le pensant plutôt réservé aux lecteurs du Figaro Magazine qu'à moi-même. C'était certainement une erreur, Déon est peut-être le hussard avec lequel j'ai potentiellement le plus de points d'accroches possible (hédonisme, désinvolture non amidonnée, amour des îles…). C'est ce que m'a confirmé Emmanuel Carrère, qui dans Il est avantageux d'avoir où aller fait un bel éloge de Déon, racontant son « amour fluctuant », mais toujours présent, pour un écrivain qui l'accompagne depuis bientôt quarante ans. Comme il m'arrive d'être prompt sur mes envies de lecture, j'ai d'ores et déjà fait l'acquisition de deux Déon ( Les poneys sauvages et Je vous écris d'Italie), j'espère ne pas être déçu.
Par ailleurs, et en dehors de Déon et des hussards, dans ses chroniques Carrère se balade encore beaucoup en Russie (celle des longues jeunes filles blondes et des oligarques post-soviétiques), il raconte le Forum de Davos (Christophe de Margerie passe dans le fond), envoie une lettre d'amoureux déçu à Renaud Camus, interview très mal Catherine Deneuve… Il y « La vie de Julie » un long article consacré au travail de la photographe Darcy Padilla (une « artiste » qui n'oublie pas son modèle). Dignité, sobriété, empathie… Beau papier qui se fiche de savoir s'il est de la littérature ou pas. L'émotion est là, elle ne redescend pas si facilement que ça.
P.-S. S'agissant des hussards j'ai peut être oublié le parfois excellent Kléber Haedens qui est limitrophe et afférant, j'ai aussi oublié le Pluche de Dutourd, c'est un tord…

27 mars 2016.- Pluie et fraîcheur , quelques belles éclaircies en fin d'après-midi (12°C) L'Homme-dé de Luke Rhinehart est dans ma pile de livres à lire depuis bientôt deux ans. Deux ans c'est beaucoup, je me méfie toujours des « lires cultes » et celui-ci en est indubitablement un. Peut-être que Carrère aura eu raison de ma méfiance. Dans son spicilège que j'ai fini cet après-midi, il fait un bel éloge de l'Homme-dé. Il rencontre même son auteur, le palpable George Cockcroft, l'inventeur du cultissime Luke Rhinehart, un bon gars pas plus compliqué que ça. L'article est très bien, de la critique littéraire en immersion, comme si c'était possible.
Pour rester dans la non-fiction, j'entame Les Années anglaises de Canetti, un fond de tiroir qui me semble d'ores et déjà épatant.

To be continued


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mardi 31 mai 2016

The Beach Boys - Holland (1973)



Une pluie tiède, faussement tropicale, tombe sur mes géraniums. J'écoute l'album que les Beach boys avaient enregistré dans les brumes bataves. Il s'appelle fort judicieusement Holland et il n'est pas vraiment bon. Deux nouveaux musiciens sud-africains accompagnent la clique Wilson (Ricky Fataar aux drums et Blondie Chaplin à la guitare). Il y a de la nostalgie un peu morne dans l'air, la Californie est trop loin et seuls deux titres émergent un tantinet : Sail on sailor, chanson composée par Jack Rieley un américain exilé aux Pays Bas, et California Saga certainement la meilleure contribution d'Al Jardine au toutim Beach Boys…


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mercredi 18 mai 2016

Chambre verte - Ian Curtis



18 mai. Échoué au Monténégro sur les lèvres des Bouches de Kotor, c'est donc ici qu'il me faut « célébrer » le trente-sixième anniversaire du bien inopportun trépas de Ian Curtis. Je le fais par habitude et sans grand entrain, mais je le fais tout de même, il faut savoir rester fidèle.

« Et les Bouches de Cattaro, où l’on n’en finit plus
De suivre toujours la mer au milieu des montagnes
Crénelées d’inaccessibles citadelles vénitiennes.
O Cattaro, petite boîte, petite forteresse qu’on donnerait
Pour les étrennes à un enfant (il n’y manque pas même
Le poste des soldats verdâtres à la porte) ;
Petite boîte de construction, mais toute pleine
D’une odeur de rose venue on ne sait d’où »

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mardi 10 mai 2016

No comments - N°123






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samedi 7 mai 2016

The Go-Betweens - 78 'til 79 the Lost Album (1999)



Hum ! L’album perdu des Go-Betweens ? Pas vraiment puisqu'il est composé des premiers simples du groupe et de quelques fluettes démos enregistrées en vitesse sur un 4 pistes plus sobre qu'un chameau ascétique. Même si le son est globalement rachitique (avec de gros pains dans la compression et un souffle permanent certifié no dolby ) l’ensemble reste tout de même diablement aguichant. On y retrouve ce côté trottinant maraudé au Velvet, cette basse tourbillonnant autour des riffs assenés par une guitare raide comme on aime, cette manière même pas nostalgique de regarder les sixties au fond des yeux (« People Say » et son farfisa piqué chez ? Mark et ses mystérieux) et le goût de Forster et McLennan pour les histoires nonchalantes, le romantisme aigre-doux et la littérature de haut-vol (Hemingway, Brecht, Joyce, du Dylan austral).



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mercredi 20 avril 2016

Psychogeographie indoor (67)


« Rêver à la suisse : ne penser à rien »

1.

12 janvier 2016.- Ciel globalement nuageux (3°C-> 10°C). Tenté de lire quelques lignes de Joseph Joubert, not in the mood, le labeur me dessèche l'envie, l’inspiration et presque bien plus encore.

14 janvier 2016.- Quelques flocons matinaux (0°C->4°C). Joubert et l'éloquence ; il est nécessaire de ne dire que ce que l'on pense mais à demi « vaguement depuis peu ; à l'instant même. La chaleur des pensées vient de la nouveauté… » Cioran, sa trop fameuse haine de l'humanité qui l’empêche de raisonner «  c'est de l'exaspération ininterrompue… », il ne peut plus supporter la proximité de l'homme. Chez Fargue tout est plus triste et joli, les maisons ont mis leur tablier gris, la rue est maussade comme une porteuse de pain congédiée, les choses paraissent heureuses et malades… Joubert, Cioran, Fargue… alliage hétéroclite, néanmoins c'était là mes lectures du jour…

15 janvier 2016.- Giboulées neigeuses (0°C-> 3°C). Humeur fluctuante oscillant du radieux au morose dans la même journée, la bipolarité me guette certainement. Lu une grande partie du Monde des Livres. Menu presque alléchant (Orwell, Echenoz, Pirotte…), mais tambouille finalement un peu terne. Seul Chevillard dans son feuilleton embarquait quelques couleurs avec lui. C'est l'un de problèmes des temps qui nous occupent : les « passeurs » y sont beiges et guère emballants… Acquis les Carnets de Joubert (j’imagine qu'ils valent bien ses emballantes pensées),

16 janvier 2016.- Nuit neigeuse, journée moins aventureuse, de gros nuages noirâtres sur un ciel bleu pâle (1°C). Grande fatigue, incapable de faire le moindre mouvement. Dans ces conditions même la lecture pose problème. Impossible d’apprécier les chroniques de Flann O'Brien à leur juste hauteur.

18 janvier 2016.- Chute de neige (0°C). Still a little sick. Slight return in Maurice Garçon diary . Occupation, antisémitisme et veulerie… Un terrible portrait de Coco Chanel en vieille coquette défraîchie. Le train-train de la collaboration…
Ma pile de livres à lire monte de jour en jour (Jacques Réda, Henry James, Carlo M Cippola, Jean Rhys…)

19 janvier 2016.- Redoux (6°C). Picoré tous azimuts. Dix pages du Journal de Maurice Garçon (collaboration et dénationalisation des juifs de France : drôle d'écho), un papier de Philippe Sollers (Sur Mauriac devancier aquitain), une chronique de Bernard Frank (Sur Chloé Delaume, « petite jeune » qui grimpe), quelques Pensées de Joubert (le comique et le tragique), un poème de Léon Paul Fargue. Fini la journée dans les Cahiers d'un Cioran toujours « heureusement » chafouin : « Première condition d'une société parfaite : pouvoir tuer ceux qu’on déteste. »
Par ailleurs, Michel Tournier est mort, les jours s’allongent, tout est appelé à recommencer.

22 janvier 2016.- Quelques éclaircies (8°C). Le Monde des livres, chroniques guère enthousiasmantes de Chevillard et Michon (l'un sur Sylvie Germain, l'autre sur Stevenson). Bon papier d'un Bertrand Leclair parti à la rencontre de Bruno Bayon, cet homme en morceaux sibyllin qui fit les plus sombres beaux jours de feu Libération. Pour le reste, je suis bien éteint, il me faudrait un nouvel élan bien à même de me faire décoller ne serait ce qu'un petit peu. Unfortunately je suis sans force, mon nouvel envol attendra.

Plus tard ouvert L'Effraie et autres poesies de Philippe Jacottet (Suisse conséquent) :

La nuit est une grande cité endormie
où le vent souffle… Il est venu de loin jusqu'à
l'asile de ce lit. C'est la minuit de juin.
Tu dors, on m'a mené sur ces bords infinis,
le vent secoue le noisetier. Vient cet appel
une lueur fuyant à travers bois, ou bien
les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers.
(Cet appel dans la nuit d'été, combien de choses
j'en pourrais dire, et de tes yeux…) Mais ce n'est que
l'oiseau nommé l'effraie, qui nous appelle au fond
de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur
est celle de la pourriture au petit jour,
déjà sous notre peau si chaude perce l'os,
tandis que sombrent les étoiles au coin des rues.

23 janvier 2016.- Beau temps frais (9°C). On ravale l'une des façades de l'immeuble jouxtant mon modeste logis. Furibonds coups de marteaux, avalanche de gravats, poussière saumâtre et éclats de voix lusitano-polonais (l'Europe du bâtiment se trouve être ce qu'elle est), les conditions lectorales n'étaient donc pas optimales aujourd’hui. Taking my courage in both hands j'ai tout de même poursuivi le Best of Myles de Flann O'Brien. Flann se révèle être un drôle de type qui raconte de drôles de choses. Il y a par exemple cette histoire où il noie puis dilue son propriétaire dans un bain d'acide pour mieux le boire en une gorgée, d'autres histoires plus croquignolettes les unes que les autres, des coqs à l’âne cocasses, un entrain un peu sautillant, mais aussi parfois un peu d'ennui, il faut bien l'avouer.
Acquis Connaissez mieux le cœur des femmes roman tout à fait suisse de Pierre Girard que j'envisage déjà très bon (on me dit beaucoup de bien de Pierre Girard).

24 janvier 2016.- Du soleil (9°C). Fini le Best of Myles de Flann O'Brien. Retour dans le Journal de Maurice Garçon, toujours passionnant. L’occupation et la collaboration observées de l’intérieur, la désinvolture de Sacha Guitry, les ricanements de Léautaud, les embrouilles pétainistes, la brutalité faussement policée de l'occupant…
En complément (et en parallèle) je devrais relire le bon livre que Pascal Ory avait consacré aux collaborateurs.

25 janvier 2016.- Beau temps basculant du frigorifique au douceâtre (0°C-> 14°C). Fatigue et apathie, guère d'envie. Rien lu.

28 janvier 2016.- Quasi beau temps, douceur (15°C). Toujours cette façade que l'on ravale au coin de ma rue, beaucoup de bruit corrélatif, des vibrations et une concentration difficile à trouver lorsqu'un livre s'offre à moi. En conséquence lectures fragmentées, le début de Pour Guy Debord court tombeau par une Cecile Guilbert debordienne en diable, quelques poèmes de Philippe Jaccottet : la Sicile, des oiseaux, un suisse décidément conséquent.

29 janvier 2016.- Rares et beaux nuages (11°C). Cécile Guilbert et Debord. Pièges du langage, langue de bois, registre moral et correction politique. L'époque cède déjà au pire (nous sommes en 1995). Il faut réagir : « La vérité est devenue mensonge, comme la politique est devenue économique, le travail emploi, l'art culture, la parole commentaire, la personne personnalité. Demain la guerre… »
Le tombeau de Cécile Guilbert à beau dater un peu (ces quelques pages un peu obsolètes sur l’informatique et la littérature) il est toujours d'actualité.

2.


30 janvier 2016.- Vent léger, ciel maussade (10°C). Je lis Envoyée spéciale le nouvel opus de Jean Echenoz. C'est un faux roman d'espionnage très ligne clair et assez à la mode de chez ce qu'est devenu Minuit. Echenoz porte une attention drolatique aux objets et à la topographie (Paris et la Creuse), il tourne ironiquement autour des êtres (qui portent tous de bien amusants patronymes), sa musique lactescente est bien en place, tout est presque pour le mieux. Vous me direz qu'il n'y a rien de vraiment conséquent dans tout cela, que les grandes pattes de l'ontologique ne saisissement jamais des pages comme suspendues dans un petit halo postmoderne, vous aurez raison. Cependant, Echenoz s'en fiche un peu, sa petite entreprise ne vise pas si haut. On sourit parfois, on s'ennuie un peu, le récit avance, le temps passe.

31 janvier 2016.- Averses (12°C). Dimanche aboulique. Envoyée Spéciale : assez distrayant, souvent amusant nonobstant l’exercice est plus vain que profitable. Echenoz renoue avec sa première manière, perd en émotion, se délite un peu dans l'ironie et le clin d’œil, nous voila bien.

1 février 2016.- Douceur hors de saison (15°C). Laissé choir l’Envoyée Spéciale d'Echenoz, je le finirai dans quelques jours, décanté il sera peut-être plus à mon goût. En attendant, poursuivi la lecture du court Debord de Cécile Guilbert. Un peu d'emphase, un peu trop ton sur ton, mais il y a des moments, des évidences, que je tamponne tout à fait : « Constater me semble parfois plus prudent qu'avoir des idées. ». Fini le spicilège Jacottet entamé il y a quelques jours (L'Effraie et autres poésies), parfois magnifique, toujours raide. Dernières acquisitions : Connaissance de l'Est (Claudel), Plonger (Chambaz), Voyage en France (Henry James), D'après nature (Sebald), La Prisonnière des Sargasses (Jean Rhys).

2 février 2016.- Nuages (14°C). Mon humeur est comme l'époque : sinistre. En dehors de quelques « taisables » peccadilles, rien lu.

4 février 2016.- Nuages, nuages (7°C) Intrigué par un début d'incertitude envers moi-même j'ai relu quelques-unes de mes mes anciennes notes diaristiques. Elles n'étaient certes pas foudroyantes, mais elles avaient pour elles le léger charme souffreteux d'une « petite musique » anémiée. Aujourd’hui plus rien de tout cela, je suis factuel et sec comme une trique, je ne pense pour ainsi dire plus et je ne peux que constater l’impasse d'une petite entreprise que je continue par habitude ( encore combien de temps ?). Évidemment après un tel constat l'entrain n'est pas vraiment de mise, mais j'ai tout de même ouvert un nouveau volume. Il s'agit des écrits critiques de Philippe Jaccottet que j'ai acquis un peu par la bande et dans des conditions de semi-légalité flibustière ( Écrits pour papier journal – Chroniques). On y retrouve un Jaccottet encore vert qui écrit plus ou moins alimentairement pour quelques gazettes Suisses et Françaises. Le menu est appétissant (Faulkner, Büchner, Powys, Rilke, Dhôtel, Butor, le nouveau roman…) et je l'ai entamé par le milieu, une belle notule consacrée à Charles Albert Cingria avec quelques admirables extraits de ce dernier : « Cette secousse – car ce n'est qu'une secousse ou, si vous le voulez, un coup de poing ou de nageoire sur le tambour de l'âme – il est inutile d'en décrire les effets si on ne les éprouve pas. On ne fait alors que de rire, et l'heure, je le répète, n'est pas du tout à cela, ni à rien qui soit du temps ou de l’élégance perdus sur le papier, ni à des caniches, ni à des dames, ni à du thé, ni à des verbiages et des radotages de hauts politiciens. Les temps n'appartiennent plus qu'à ceux qui se passent en silence des cartouches dans leurs poches, cherchant à droite et à gauche un masque ferme et ne le trouvant pas ; pensant alors à plus tard, à bientôt… mais il vaut mieux n'en pas parler. Elles étaient bien belles, à vrai dire, ces montagnes où s'appesantissait le train presque sur l'eau, entrant et sortant presque tout le temps des tunnels, ce jour où je fis tant de réflexions sur l'homme…»

5 février 2016.- Giboulés (10°C). Journal pygmée des Vies minuscules (Pierre Michon). Je l'admets sans clignoter, j’ai longtemps été perplexe voire confusément ennuyé par ces Vies Minuscules, touché parfois quand presque comme par hasard je trouvais la véritable mesure de ma lecture, mais souvent décroché par la cadence de toutes ces phrases un peu cotonneuses, par cette prose semi-précieuse, cette ponctuation en trou noir paraissant absorber les lexies , le signifiant,et davantage encore la matière des mots. Une littérature plus que lactescente : caillée… avec déjà un petit peu de jaune, une saveur aigre dans les narines, ce coté paysan, mornes pleines de Saône-et-Loire (c’est pour moi), splendeurs cachées de la Creuse, toutes ces histoires de familles, ces petites vies, bref au mitan du centre de ma modeste lecture j’étais dubitatif sur le Michon.
Force est de constater que je me trompais, que mon problème face au Michon c’était plus que lui, moi, mon inaptitude crasse à trouver un vrai rythme de lecture, mon manque d’implication et de concentration pour vraiment pénétrer ces fameuses phrases en trou noir, leur densité adamantine, ma bêtise, oui ma bêtise, il faut bien l’admettre.
Reprenons…
La masse, la charge électrique et le moment cinétique. Si la phrase de Pierre Michon est un trou noir, c’est peut-être parce qu’elle accapare les mots (la masse des mots), leur charge électrique, et que plus qu’une mise en abyme ou une représentation courbée des mots sur eux même c’est un agrégat de lumière noire qui là - bien qu’invisible - apparaît. Le Michon plus qu’une langue alors forme un lieu mélancolique, au bord de l’ergosphere dans cette région où rien ne peut rester stationnaire, où tout est emporté, doucement, secrètement.
Pour mieux comprendre comment le Michon fonctionne (Le Michon comment ça marche ! ) , il faut remonter à la source, pourquoi cette langue excessive, ce lieu triste sombre et abattu aux lisières de l’ergosphére, phénomène inobservable ?
« Le miracle c'était simplement, à près de quarante ans, de pouvoir danser, enfin, sur mes deuils. C'était que mon désastre intime se résolve en prouesse, mon incapacité en compétence, ma mélancolie en exultation, bref toute chose en son contraire. Mais tout cela obtenu et prouvé, cette compétence, cette exultation, qu'en faire? C'est là le deuxième écueil, l'écueil de l'écrivain qui écrit. Le miracle initial, on est bien tenté de le transformer en métier »

6 février 2016.- Doucereuse tempête (15°C). Finalement l’Envoyée Spéciale d'Echenoz ressemble à un roman policier de Frédéric Dard qui aurait été javellisé par les Éditions de Minuit. Ouvrez un San Antonio du milieu des années soixante-dix (du siècle dernier), enlevez les personnages rabelaisiens, conservez les décors et l'intrigue, nous y sommes presque ! Je ne suis pas certain que cela soit un immense compliment (la machine lactescente d'Echenoz semble tourner à vide et vire au caillé). On sourit trois fois, on pouf deux fois mais l’ensemble reste assez ennuyeux. Certes les quelques précisions d'ordre « touristiques » de la partie coréenne ravivent un semblant d’intérêt, mais l'essentiel du mal est déjà fait, l’exercice est vain, terriblement vain ?
N.-B S'agissant de la Corée du Nord il y a un excellent petit livre de Jean-Luc Coatalem (Nouilles froides à Pyongyang) il y a aussi quelques belles pages de Claude Lanzmann (Dans le Lièvre de Patagonie).

7 février 2016.- Restes tempétueux, petite pluie glacée (4°C). Fini la « fantaisie policière » de Jean Echenoz. Rouvert et fini le Pour Debord de Cécile Guilbert qui pourrait bien être un beau tombeau en forme de panégyrique (ou l'inverse). L'impérieuse oisiveté de Debord, son dandysme, plus que sa haine de l'époque, son mépris et plus que son mépris sa hauteur de vue. En définitive, voila un assez bon livre et en tous les cas une belle armoire à citation : «  Le temps trompeur nous dissimule ses traces, mais il passe, rapide. Vous gardez peut-être encore le caractère gai de la jeunesse – Mais vos cheveux sont déjà tout blancs ; et à quoi bon vous plaindre ? »  Li Po

8 février 2016.- Nuages et vent aigrelet (10°C). Je suis plongé dans les écrits critiques de Philippe Jaccottet et je dois dire qu'ils sont d'une lecture tout à fait revigorante. Jaccottet dézingue un peu, il aime surtout. Beaux textes sur l'Art Brut et Gaston Chaissac (dont la fraîcheur et la rouerie ne sont pas feintes), su André Ady grand poète hongrois traduit par Armand Robin, sur Benjamin Constant, sur la mort de Paul Eluard… Au-delà de la justesse de vue, ce simple constat : il suffit pour le critique de bien choisir son sujet pour que l'essentiel soit presque fait.

11 février 2016.- Froideur et pluie ratée (6°C). Not in the mood. Some pages of Philippe Jaccottet. Nothing else.


3.


12 février 2016.- Petite pluie glacée, trois éclaircies (4°C). Pierre Girard est un romancier suisse oublié que l'on redécouvre grâce à la ténacité de quelques chuchoteurs insistants. Ce serait un maître de la chronique légère et un styliste pour ainsi dire magnifique, autant de compliments qui m’ont poussé à entreprendre la lecture de Connaissez mieux le cœur des femmes l'un de ses romans les plus trouvables. L’entame ne déçoit pas (même en bien). Il faut dire que le héros, un certain Paterne, à beaucoup pour se décevoir lui-même et tout pour réjouir le lecteur. Voilà un drôle de gandin qui vit chez sa tante et son oncle à l'âge fort avancé de trente-trois ans et demi, un type qui en dehors des séances de la Société d’Études bibliques ne sort jamais le soir, un type qui existe sur la pointe des pieds tout en espérant qu'une fille lui effleurera un jour la main. Avec un tel programme, on pourrait imaginer une petite comédie aigrelette, il n'en est rien, Girard reste toujours dans une douce ironie, il ne se moque jamais de ses personnages, il n'est pas là pour nous faire rire sous cape, c'est un gentil qui sait rester à l'écart du gentillet. Bref, voilà un début épatant, j’imagine que la suite le sera aussi : « Il rentra chez lui, triste à mourir. Rien n'arrivait. Rien n'arriverait jamais. Il sortit de son tiroir un cahier assez épais, relié en basane. C'était le journal de Paterne. Mais depuis huit ans qu'il l'avait acheté, il n'avait rien trouvé à y inscrire. Rien n'était arrivé à Paterne. Aucune Suédoise ne l'avait embrassé en pleurant, dans la rue, le soir, et le quittant, ne lui avait remis un objet doré. Paterne n'avait jamais vu d'accidents, d'incendies, de noyades. Il n'avait jamais été invité au banquet des sapeurs-pompiers, n'avait jamais eu l'occasion de menacer des Espagnols, d'injurier des Portugais… »

14 février 2016.- Ciel oscillant du plombé à l'ensoleillé avec un léger goût mars en février (10°C). Ces deux derniers jours, mon temps de lecture a largement été entaillé par quelques saumâtres obligations d'ordre « sociétales  et je sens comme un début de manque me crisper le creux de l'épigastre. J'ai tout de même trouvé quelques minutes de libre pour avancer un peu dans le Connaissez vous le cœur des femmes de Pierre Girard. C'est bien la courte « merveille » annoncée. Paterne, le héros, se libère du joug familial. Le voilà presque sautillant et dans la nature. Il boit des grogs, croise des jeunes filles plus ou moins affriolantes avec lesquelles il pourrait commencer quelques débuts d'aventures. Lorsque l'une de ses éventuelles conquêtes lui demande à quoi il peut bien penser en la regardant, il répond d'une voix lugubre : « À des timbres-poste ». Il n'est pas encore vraiment prêt pour l'amour , disons que le chemin est ombreux, mais que la lumière n'est jamais très loin :« Il y a chaque hiver, un matin doré, où l'air n'est qu'un cristal solide, dont les brisures, ça et là, sont toutes pailletées de soleil. On a changé, pendant la nuit, le ciel, ou bien c'est la terre, qui dans son voyage, est arrivée à un endroit de l’éther où il y a du bonheur. Heureux ceux qui, alors, ne peuvent parler qu'à des jeunes filles… »

15 février 2016.- Ciel gris suicide et bise aigrelette, nous voilà bien ! (6°C). Mes mornes activités professionnelles m'ayant laissé dans un état proche de la serpillière rincée, je n'ai rien lu aujourd’hui.  Allez lire lorsque la moindre phrase vous donne l'air hébété du premier non-lecteur qui passe ! Allez lire lorsque votre cogito ne cogite plus du tout ! Écrire est encore pire, les mots ne voltigent plus, ils tombent comme de lourdes pierres, ces quatre lignes en sont la preuve.

16 février 2016.- Ciel globalement nuageux (5°C). Je me suis cogné le tibia au labeur et me voilà avec une belle ecchymose hésitant entre le bleu Klein et le Lapis-lazuli. Tout cela frôle le féerique, on en conviendra. Toujours rien lu, ou presque, deux trois peccadilles, une notice, une recette de cuisine…

18 février 2016.- Lever 6h00. Labeur, sieste, dix pages de Philippe Jaccottet (Encore jeune et critique il évoque Le Préau de Georges Borgeaud, suisse comme lui), une chronique de Vialatte (mort de Jean Paulhan), un poème d'André Velter, une ligne de George Trakl : « Je suis à moitié né, je suis complètement mort »

19 février 2016.- Nuages et trouées bleues (6°C). Retour dans les Pensées de Joseph Joubert, définitives, toujours : « hélas ! Il faut, pour plaire aux peuples corrompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes, à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires, sont avides d’excès, dans leur implacable faim. C’est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l’espérance du calme, à tous les grands mouvements qu’apportent de longues et périlleuses navigations, ne goûtent plus le repos de la terre, et demandent sans cesse la mer et ses écueils, l’orage et ses horreurs».

20 février 2016.- Nuages, encore… (12°C). La fin de Connaissez mieux le cœur des femmes frôle le conséquent et le lourd-léger. Paterne marche sur un petit chemin sombre qu'il crée lui-même, puis il disparaît comme il était venu : discrètement. Voilà un livre que je n'oublierai pas (le nom de Pierre Girard est d'ores et déjà inscrit en lettres d'or dans mon petit calepin). Retour dans le Journal de Maurice Garçon. Toujours passionnant avec même à y regarder de près quelque chose de littéraire. Terrible portrait de Sacha Guitry « une bien triste putain » que Garçon défend tant bien que mal. Paul Léautaud n'est pas mieux il est simiesque et vit d’ailleurs avec une guenon. Le train-train de la collaboration est bien en place, on persécute les juifs d'une main tout en saluant le Marechal de l'autre. La France occupée est toujours un semblant de pays, les maisons de passe sont toujours là, le sexe y est froid et hygiénique, il faut bien faire passer l'époque.
Par ailleurs entamé D'après Nature, le premier ouvrage publié par Sebald. Trois poèmes en prose (sur Grünewald, Steller et Sebald lui-même). Destruction, violence, souffrance, thèmes hautement sebaldiens, mais pas encore de vraie maîtrise, elle viendra plus


To be continued



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