mercredi 13 février 2019

Bernard Lavilliers - O Gringo (1980)



Bernard Lavilliers est plusieurs fois mon préféré. Tout d'abord, c'est mon Stéphanois préféré (croyez moi, il m'en coûte), ensuite avec Robert Wyatt et Alain Krivine c'est mon gauchiste préféré, je dois aussi dire que c'est mon bodybuildeur préféré et qu'il n'est pas loin d'être mon mythomane préféré. Bref, contre toute attente j'aime assez ce gars-là. Tenez, même si ses nombreux efforts discographiques me passent au dessus de la tête avec la régularité d'un train de luxe entrant en gare de Vladivostok, il m'est tout de même arrivé de presque beaucoup écouter cet O gringo à la belle pochette rigolarde signée Jean Baptiste Mondino. Je me souviens l'avoir acheté au Prisunic de Vénissy le centre commercial des trop fameuses Minguettes à Vénissieux dans le Rhône. À cette époque j'étais un jeune des quartiers populaires (cisgenre et non racisé) un peu « branché » et ce disque pour le moins tropical me changeait des brumes de Sheffield ou de Manchester. Il faut dire qu'avec ses pointures Reggae et Salsa (ni plus ni moins que Ray Barretto!), ses frangines portoricaines et ses bandidos sortis d'un pensum désertique de Glauber Rocha il y avait de quoi être saisi par l’exotisme. Comme l'ami Bernard n'a jamais été étanche à l'esprit du temps, il y avait aussi un titre quasi punk ( le très meatloafien Traffic) et comme c'est, et ce sera toujours un type fidèle il y avait une reprise un peu saumâtre de l'anarchiste monégasque Léo Ferré… Vous allez dire que je me gausse, que mon ton un peu badin me trahit un peu, vous aurez peut être un peu raison, sachez tout de même que grâce à ce disque j'ai découvert Blaise Cendrars et quoiqu'on en dise le globalement chaloupé la ganja les maracas et la prose du Transsibérien ne sont pas rien.


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vendredi 1 février 2019

The Doors - Strange Days (1967)



Selon les dires du rédacteur du Guide du disque Akai 1984, la formule utilisée sur ce second album des Doors (en français Les Portes) serait la même que sur le premier album du groupe (sorti la même année en 1967). La musique serait tout à tour lascive et puissante et le chanteur, un certain Jim Morrison (†) serait quant à lui doté d'une voix si sensuelle et chargée d'émotion que ses mots sembleraient comme constamment jetés en défi au visage de l' auditeur, et ce, particulièrement dans la longue pièce qui clôture l'album (When the music 's over). En tant que musicassettophile plus ou moins averti, je ne suis pas tout à fait d’accord avec le rédacteur du Guide Akai du disque 1984 puisque pour ma part je trouve cette longue pièce mixant blues drogué et poésie adolescente assez assommante. Non ce qu'il faut peut-être préférer dans Strange Days (et peut être chez les Doors) ce sont les chansons courtes, ces vignettes frôlant la variété où Morrison croone tel un Sinatra amoindri et où la science du claviériste Ray Manzarek (†) se montre indéniablement à son meilleur. Il suffit d'écouter ces petits berlingots que sont You're Lost Little Girl , Unhappy Girl ou People are Strange pour s'en convaincre aisément.

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jeudi 24 janvier 2019

Psychogeographie indoor (88)



« Raté. Pour rater sa vie, il faut avoir souhaité une réussite. Qu'est-ce à dire ? Le raté est celui qui a renoncé à l’énergie de sa décision. Qui fait passer par les autres, par leur verdict, leur amour et leur haine, bref leur témoignage, ce qu'il eût dû garder secret. De la grande majorité des hommes nous ne disons pas qu'ils sont ratés. Mais de certains êtres qui donnent à leur situation anecdotique un je-ne-sais-quoi de regrettable. Il y a très peu de vrais ratés. De ratés réussis.» (Georges Perros, N.R.F. nº134, 1er février 1964)


1.

6 octobre 2018.- Journée ensoleillée (25°C). Malade depuis trois jours je n'y suis pas vraiment. Tout de même entamé Impression d'un passant à Lausanne de l'ami Cingria. Au bout de trois-quatre pages, comme rien n'est jamais vraiment simple avec le plus italo-levantin des Helvètes, je suis déjà bien loin de Lausanne, dans les pas de Jean Daniel Abrahm Dovel, un vaudois mystique luttant contre la tutelle bernoise qui sera décapité en 1723.

7 octobre 2018.- Averses, chute des températures (14°C). Encore malade. Fini mon petit Cingria, toujours très bien, éparpillé entre le haut moyen âge, la géographie digressive et la métaphysique pure et simple. Un délice de lecteur averti.

8 octobre 2018.- Temps bien morne et automnal (15°C) Still a little sick. I drink an Indian tea while watching the ceiling. Today I will not have read anything. Nouvelles acquisitions : Sandor Marai - Mémoires de Hongrie, James Ellroy - Reporter criminel, Pierre Guyotat - Idiotie, Michael Imperioli - Wild side.

9 octobre 2018.- Du soleil, mais partiellement (18°C). Encore un peu malade. Lu trois poèmes de l'ami Pirotte. D'une humeur étonnamment velléitaire, j'ai ensuite levé mon séant et me suis dirigé à pas feutrés vers ma bibliothèque. Là, tête de guingois et muscles relâchés, j'ai arpenté mes planches à livre d'un regard semi-attentif et suis tombé sur Big Sur un volume du fameux beatnik réactionnaire Jack Kerouac. Ce n'est pas son livre le plus réputé, mais il est tout de même très bien. L'ami Ti Jean est déjà assez étiolé, mais il est surtout très enquiquiné par tout ce qu'il avait inventé à l'insu de son plein gré : les beatniks, les hippies, la contre-culture ce genre de trucs et machins dépeignés qui le fatiguent bien plus qu'autre chose. Le voilà donc réfugié loin du brouhaha beat à Big Sur sur les bords du Pacifique. Plus panthéiste, bouddhiste et vieux catholique en loucedé qu'autre chose il se noie dans la nature, habite dans une cahute qui ressemble à une grotte augiérasienne, parle aux étoiles et bois un plus que de raison… Évidemment, tout cela ne dure pas, l'ennui, le mal-être, la solitude lui pèsent sur les omoplates avec une lourdeur raisonnablement ontologique. Même la nature semble lui en vouloir et le voilà bientôt de retour dans la ville brumeuse si mal célébrée par Scott McKenzie et Maxime Le Forestier. En somme, la boucle est bouclée, et la boucle est pour le moins méphistophélique.
Puisque j'ai encore la langue un peu levée, je profite de mon bref passage en ces lieux fangeux pour vous signaler que l'ami Kerouac, et notamment l'ami Kerouac terminal, était un type très bien. Un type libre de se tuer dans l’alcool, libre de se gâcher et de ne rien donner à ce consortium problématique que forme la société. Libre de ne pas être concerné par un monde offrant toute une gamme de pesanteurs mordorées. Libre de ne pas être politique au sens merdeux. Nouveau Redneck, il se réfugie dans les jupes de sa génitrice entre deux delirium tremens … On le trouve puant de conformisme, alors que lui n’est que désolation, entre son frère mort, ses problèmes d’identités mal assumés, une vraie féerie morose. Tout ça finira mal dans un genre de glauque divertimento franco-canadien au milieu des reptiles et de la fièvre. Ensuite, le silence, la mort… Les écrits restent.

11 octobre 2018.- Beau temps persistant plus que de raison (26°C). Ne m'en voulez pas trop, je suis las sans être vraiment là. Lu deux poèmes ombreux de l'ami Pirotte et puis ces deux lignes déplantées chez Cioran : « Tous ces critiques littéraires, dramatiques, etc. Passer sa vie à juger les productions des autres, faire fonction de dieu, mais d'un dieu stérile, incapable d'un sursaut de vie. » Pas mieux.

12 octobre 2018.- Grande douceur, ciel se couvrant petit à petit, l’automne, enfin ? (25°C). Malgré ses arpents parfois bien fatigants, j'ai aujourd'hui entamé une petite chose de James Ellroy. Il s'agit d'un recueil de deux nouvelles non fictioneuses parues dans le magazine Vanity Fair et publié par chez nous sous le titre de Reporter criminel (Rivages). Rien de vraiment glamour au menu, deux donzelles sauvagement assaisonnées dans un pied-à-terre new-yorkais, l’assassinat pour le moins hasardeux de l’impeccable Sal Mineo dans un cul de sac de West Hollywood… Deux affaires hypra tangibles et loin de la fiction. Après avoir lu trente pages de la première histoire, je suis assez émétisé et guère sautillant.Il faut dire que rien ne nous est vraiment épargné, l'épeurant Ellroy écrit sa petite affaire avec l'appétence d'un autopsieur en chef. Il y même des photographies qui « enjolivent » le texte. On peut y voir des couteaux cassés et de saumâtres taches de sang. Disons qu'à défaut d'être du Capote en mieux, c'est du Capote en pire, c'est déjà ça.

13 octobre 2018.- Le soleil est bien là, mais il est trop bas pour être honnête (26°C).Ellroy écrit comme un croque mort précis et factuel, ou pourrait s'en réjouir, je ne sais pas s'il le faut… En attendant dans la seconde partie de son bouquin (Reporter criminel), il assassine un peu Sal Mineo une seconde fois (visiblement les acteurs trucidés, ou pas, ne lui inspirent pas un très grand respect). Pour le reste, je suis sans trop d'envie et assez morose.

14 octobre 2018.- Ciel changeant (23°C). Grand retour du voisinage. Cris et vociférations festives, mais que font ces gens ? Rouvert le gros volume Quarto de l'ami Perros. Aux environs de la page six cent nous voilà en 1964, Perros vient de faire paraître ses impeccables Poèmes Bleus, il travaille de moins en moins pour le TNP (Georges Wilson vient de remplacer Jean Vilar), correspond avec Jean Paulhan et Michel Butor et écrit toujours de courtes petites choses dépareillées pour la NRF. Ces petites choses dépareillées qui ne sont pas le pire chez lui.

15 octobre 2018.- Nuages, nuages ! (19°C). Inondations dans le Sud de la France. Le sol n’absorbant plus rien, des gens se noient. Il faut dire qu'il n'y a plus vraiment de terre, que l'agriculture est trop intensive, les haies absentes et les routes, ronds-points et parkings trop présents. L'eau ne sait plus où donner de la vague. Otherwise still with Perros (qui parle de Sartre).

16 octobre 2018.- Soleil et douceur (24°C). Chez Perros : « L'ennui, c'est qu'on ne peut être valablement, fortement communiste, que tout seul. » Rien d'autre.

18 octobre 2018.- Pas la moindre goutte de pluie, cet automne printanier dure plus que de raison (23°C). Picoré chez Pirotte, Perros et Thomas. Entamé une petite chose anti libérale de Jean Claude Michéa (Le loup dans la bergerie).

19 octobre 2018.- Ciel partiellement ensoleillé (19°C). Perros dézingue Sollers, pour lui c'est un petit maître es syntaxe qui noie ses mots dans des blancs raisonnables. Huguenin est encore pire, son Journal est une jungle de microbes. Quant à Edern-Hallier, qui le visite pourtant de temps à autre, il ne lui fait ressentir qu'un agacement vaguement résigné. Bref, Perros n'est pas très Tel Quel : « Passe à travers tous ces individus très doués, mais n'allez par leur dire, ça fait vieux jeu, passe un courant d'air de désastreux infantilisme qui les rend d'une susceptibilité dont un romantique de l'an trente aurait lui-même eu honte. »

20 octobre 2018 .- 16h30 ciel bleu jaune, ou jaune bleu, je ne sais pas vraiment qui du bleu ou du jaune domine. En tous les cas rien de vraiment réjouissant même si la douceur est encore un peu là (18°C). Pas plus d'entrain que d'inspiration, je fluctue confusément entre ennui ontologique et vague courroux devant le ressac du quotidien. Cela ne m’empêche pas d'être encore avec Perros, qui est parfois bien chagrin lui aussi. En 1966 il est renvoyé du cours d'art dramatique qu'il donnait dans un lycée douarneniste. Les raisons de ce renvoi sont obscures, mais Perros ne semble pas si affecté que cela. Juste après son éviction il répondra aux questions de Bernard Séverac un militant communiste qui se trouvait être éducateur dans le même lycée. Il y sera question de la Bretagne de Sète et de Paul Valéry, du Théâtre et de la poésie en règle générale. Quand Bernard Séverac lui demandera si le poète écrit pour être lu ou pour lui même, Perros lui répondra avec un poil d'esprit qu’ « un poème est fait pour être lu, comme une femme pour être caressée. Un poème vieux garçon, ça n'existe pas… »
Par ailleurs, quelques pages et quelques mois plus tard ces mots sur Jean Paulhan me semblent très bien : « Rien de plus facile que la lecture de Jean Pauhlan. On se laisse aller, puis tout à coup on se demande ce qu'il se passe. On a fini, mais a-t-on seulement commencé ? Alors on refait la lecture à l'envers. Et on s’aperçoit, en fait que le mystère, c'est l'autre, en l’occurrence soi-même, face à un bloc irréductible. »
19h36 la nuit vient de tomber. Je rouvre le lourd volume qui rassemble les Essais de Philippe Muray. Il tournicote autour de Céline et de ses temps pamphlétaires qui sont tout autant ses temps hygiéniste qu’ antisémites. Disons que de 1936 à 1941, de Mort à crédit à Guignol’s Band c'est le médecin (positiviste?) qui domine.

21 octobre 2018.- Glissement progressif vers l'automne (15°C). Muray, Freud, Camille Flammarion, Auguste Comte, Céline… L'antisémitisme hygiéniste de Céline, un antisémitisme de médecin fou… Les « poèmes positivistes » d’Auguste Comte, cet ordre et ce progrès qui finiront sur le drapeau d'une république du sous-continent américain (en l’occurrence le Brésil de Benjamin Constant Botelho de Magalhães). Les écrits bien étranges de Camille Flammarion, cet astronome défroqué qui finira un brin occulte. Céline et Freud qui auraient pu se frôler pendant l'hiver 1932-1933. Mort à crédit, Guignol’s Band, Le pont de Londres, le génie de Céline qui est, quoiqu'on en dise, aussi niché dans ses abominables pamphlets. Disons que l'on ne s’ennuie pas avec Muray.

23 octobre 2018.- Brouillard matinal, beau temps frais par la suite (15°C). M'étant coupé le bout de l'index droit au labeur j'approuve beaucoup de mal à écrire ces lignes qui seront donc courtes (cela m’arrange bien puisqu'en dehors d'être droitier j'étais sans la moindre inspiration).
D'Eric Neuhoff je ne connaissais que la cravate tricotée, quelques bons mots distillés dans le Masque et la Plume (que j’écoute de plus en plus rarement) et une réputation de néo hussard qui commence à dater. Ce matin j'ai ouvert pour la première fois l'un de ses livres. Il s'agit de son Dictionnaire chic de littérature étrangère. Pour tout dire, ce volume qui est parvenu jusqu'à moi par un hasard tout à fait casuel n'est pas vraiment un dictionnaire, mais plutôt un recueil d’articles, il n'y est pas vraiment question non plus de « littérature étrangère », mais plutôt de littérature anglo-saxonne. Disons que l'on est un peu trompé par la marchandise, mais que la marchandise reste chic. Bons mots, bon goût, désinvolture bien repassée, sans voltiger à des altitudes stratosphériques Neuhoff ne déçois pas vraiment. Par ailleurs ce matin également entamé Amère Patrie de W. G. Sebald. Littérature autrichienne, recherche du village initiale, Heimat et paradis perdu… L'altitude est certes bien haute, mais on s'ennuie un peu.


2.

24 octobre 2018.- Beau temps de demi-saison (16°C). Toujours le doigt coupé, je scribouille donc péniblement. Labeur irraisonnablement tardif jusqu’à 4h30. Me suis seulement endormi aux environs de 5h15 pour me réveiller à 7h00 (les poubelles!), j'ai ensuite fluctué dans une demi-somnolence jusqu'à 10h00. Après tout ça, vous comprendrez aisément que je ne sois pas vraiment en mesure de vous expliquer en détail ce qu'est la Heimat. Je dirai seulement, et un peu simplement, que pour Sebald, et Kafka, la Heimat est le « bon lieu », ce berceau que tout émigré voit miroiter tel un Shangri-La liminaire, mais que le « bon lieu » est aussi le cimetière des juifs, le seul arpent de terre baigné de fraîche verdure et de senteurs printanières pour les habitants du ghetto : « il ne vient jamais à l'idée pour un juif de l'Est de planter un arbre ou de semer une fleur, c'est seulement entre les pierres tombales que germe une herbe verte, seulement sur la tête des morts que flotte le parfum des fleurs ».

26 octobre 2018.- Quasi froideur ! Nous serons donc passés d'un interminable été indien à un hiver qui s'annonce d'ores et déjà assez boréal. Il n'y a décidément plus de saisons (11°C). Trois pages de Sebald (sur l'impeccable Altenberg). Nothing else.

27 octobre 2018.- Pluie et froideur (6°C). « À côté de moi est posé le chapeau de feutre gris que je préfère, le petit chapeau impérial de chasseur de chamois. Il me rappelle tout ce que j’ai perdu, TOUT ! Je l’ai acheté à Mürzzuschlag, après avoir longtemps cherché. C’est mon chapeau idéal. Maintenant je le regarde, avec une profonde tendresse, comme s’il détenait encore dans les fibres de son feutre l’atmosphère et les senteurs claires et vivifiantes du paradis du Semmering. »
Pour Sebald Altenberg est un autre Baudelaire, un flâneur qui ne sentant nulle part chez lui déménage une multitude de fois (Baudelaire aura eu quatorze adresses différentes entre 1842 et 1858), un dandy noctambule à la vie vouée à une belle ruine certaine, un merveilleux poète, mais aussi, selon Schnitzler, un Schubiak, une vermine… Tout cela est certainement vrai et le rapprochement de Sebald pas vraiment idiot (si je peux me permettre). Quelques pages plus loin me voilà devant un grand château avec K, un arpenteur pour le moins messianique dont je me demande s'il est en définitive vraiment du côté du bien.

28 octobre 2018.- Ciel gris suicide (9°C) Heure d'hiver, la nuit tombe à 17h00, merci bien ! Dans Amère patrie Sebald nous rappel que les états de transes narratives de l'ami Roth étaient certainement atteints grâce à son penchant très prononcé pour les boissons fortement alcoolisées et à son aversion spectaculaire pour les aliments solides (selon quelques-uns de mes informateurs les plus diligents le Roth terminal n'aurait pas pris le moindre repas pendant plus de trois ans) . Sebald nous rappelle aussi, ce que nous savions déjà, que tous les personnages de Roth sont d'une manière ou d'une autre, nostalgique de leur village initial, leur Heimat. Il constate que le Roth approchant de la (sa) mort et le plus proche de la (sa) vérité. Suivent quelques belles pages consacrées à Jean Améry, demi-juif autrichien, émigré, résistant, déporté, rescapé et grand témoin qui finira suicidé dans un Hôtel de Salzbourg en 1978. Trajectoire tragique, trajectoire curieuse, de l'amour de l'Autriche, à sa détestation, une détestation proche de celle de Thomas Bernhard, mais en mieux.

29 octobre 2018.- Pluie légère, mais continuelle, froideur (5°C). Il est 17h28, la nuit est déjà noire, si noire qu'elle pourrait être novalisienne. De son côté Éole, qui n'est pas le dernier à faire le mariole, fait des siennes, on annonce des rafales à plus de 160 km/h sur la Corse, à Venise la place Saint-Marc est déjà sous les eaux. Bref, nous voilà bien. Pour le reste, rien lu, il fait bien trop sombre.

30 octobre 2018.- Trois flocons matinaux, un coup de vent, une belle éclaircie (10°C). Cioran, ses Cahiers, l'amitié : « Ce qu’on demande à un ami, c’est de mentir, c’est de ne pas nous dire la vérité. C’est pour cela que l’amitié est une chose si éprouvante, et si impure. Le souci permanent de délicatesse qu’elle suppose est antinaturel. On se sent à l’aise avec tout le monde, sauf avec les amis. »

1er novembre 2018.- Pluie et brume, nuit précoce, Toussaint morne plaine (9°C). Ces trois lignes du primesautier Novalis qui me semble en parfaite coalescence avec la journée censée nous occuper : « Si notre vie corporelle se consume, il se peut que notre vie spirituelle soit une combustion (mais n’est-ce pas justement l’inverse ?) La mort, donc, serait une modification de la capacité. » (Péché tout cela dans l'Amère patrie de Sebald, ouvrage que j'ai mollement terminé ce matin, ce n'est pas son meilleur). Autrement le dictionnaire chic de Neuhoff est un peu charmant, mais pas très bon. Par ailleurs, dans Le Loup dans la bergerie Michéa, un type portant bonnet, toupille assez rationnellement autour du libéralisme et de ses insidieux suintements vers la gauche morale, il est aussi un peu question des rézosocios, assez judicieusement me semble-t-il : « la différence entre un ami réel et un « ami Facebook » permet de mesurer à quel point le développement du monde ambigu des « réseaux sociaux » et de la connexion généralisée est directement proportionnel au déclin des relations sociales en face à-face) ». Ce sera tout pour cette journée qui fut bien morose.


3.

2 novembre 2018.- Brumes matinales, journée globalement ensoleillée par la suite (11°C). Mon travail de Romain faiblement rémunéré m'ayant contraint à soulever une quantité déraisonnable de lourds produits manufacturés aujourd'hui je fus, une fois rentré chez moi, dans l'incapacité la plus totale d'ouvrir le moindre ouvrage. Que voulez-vous mes épaules, mes bras, mes mains, mes doigts ne fonctionnaient presque plus et étaient en tous les cas bien incapables de fournir l'effort minimum nécessaire à un simple « tournage » de page. C'est bien dommage, car, par goût et par nature, je préfère nettement la lecture volontaire à l'haltérophilie forcée.

3 novembre 2018.- Nuages (9°C). Poursuivi la lecture du Loup dans la bergerie de Jean Claude Michéa. Je partage l'essentiel de ses vues sur les méfaits du post libéralisme avancé (que ce soit dans les domaines culturels, sociétaux ou économiques) mais n'étant pas vraiment marxo-debordien je ne m'en offusque pas plus que ça. C'est un peu le défaut de Michéa, il s'attaque à une idéologie indubitablement totalitaire, soyons clairs Jeff Bezos et Mark Zuckerberg sont effrayants, mais il le fait en pêchant un peu trop systématiquement chez Marx (qui a pour lui le fait de n’être vraiment pas de gauche) et Debord (qui s'il avait eu le moindre pouvoir politique serait devenu une sorte de khmer éthylique).
À l'alternat entamé Eux, et nous de Dominique Meens. C'est le troisième volume de son Ornithologie du promeneur et le premier qui tombe entre mes pattes. Disons que cet objet littéraire rempli de volatiles est pour l'instant bien intrigant. On y passe précieusement de la buse à l'ortolan tout en se demandant sur quelle patte sautiller. Celle d'une heureuse chrestomathie découpée pour l'heureux petit nombre ou celle de l'ennui, pur, simple et massif ?

4 novembre 2008.- Brume, soleil, nuit précoce (9°C). Fini mon Michéa follement anti libéral (un peu fatigant et un peu trop Alain Soral du riche à la longue). Toujours avec Dominique Meens et ses volatiles. Son livre est un objet littéraire déconcertant (un OLD) qui ne se gène pas pour passer des alexandrins à l'histoire naturelle quand ce n'est pas de la poésie lactescente à une sorte de science-fiction assez tarabiscotée et pour le moins toquée. La prose est toute bizarre, tout de guingois. Rien de plus normal, c'est un oiseau qui tient la plume.

8 novembre 2018.- Ciel globalement nuageux (11°C). Victime de quelques menus tracas et autres vicissitudes je n'y suis pas vraiment. Veuillez donc me considérer comme en stand-by.

9 novembre 2018.- Ciel changeant, relative douceur (16°C). D'une humeur peu badine, j'ai refait un petit détour par L'Oberman de Senancour. Je n'aurai pas du, me voilà encore plus morose, spleenétique pour tout dire.

10 novembre 2018,- Pluie et vent, douceur (16°C), Fini le court opuscule de Dominique Meens, Bien difficile à lire, rien de plus normal c'est écrit en oiseau par un oiseau, J’enchaîne avec Dernier jour à Budapest, un objet littéraire plus simple d’accès (c'est traduit du hongrois) où Sándor Márai entre en coalescence avec Gyula Krúdy (l'un de ses maîtres anciens), Flânerie entre Buda et Pest, balade en calèche, bains turcs et nostalgie de la nostalgie, pour l'instant je ne suis pas vraiment déçu.

11 novembre 2018,- Ciel gris jaune, vent moyen et molle douceur (18°C), Humeur aliphatique, conditions lectorales déplorables…du bruit… du bruit… encore du bruit ! A Paris grande parade militaire, on célèbre le centenaire de la « der des ders » Les pompes sont grandes, très grandes. Posé au milieu de la tribune le président américain semble s'ennuyer solidement, il regarde le ciel avec un air de benêt autistique, le président russe s’ennuie aussi, mais d'une façon plus raide, plus martiale, moins fleur au fusil, moins poétique pour tout dire.
Pour le reste, en dehors du commémoratif béat, je suis toujours planté à Budapest avec Sándor Márai et Gyula Krúdy. Voilà d'incontestables Hongrois. Le hongrois est (était) généralement un type robuste, mais assez nostalgique. Il faut dire que pour la robustesse il a (avait) de qui et de quoi tenir. Que voulez-vous il découle d'une peuplade qui des steppes d'Asie Centrale à l'Oural, de bords de la Mer Noire à la Pannonie ne cessa de gigoter pour mieux se fixer dans une plaine européenne, ou presque . Quant à la nostalgie, n'en parlons pas. Le hongrois primitif ayant eu bien du mal à tenir en place son descendant inconsciemment ou pas sera toujours nostalgique des territoires, qui l’on fait, mais qu'il n'a pas occupé ou traversé ( disons que le hongrois est nostalgique de sa steppe initiale). Dans le livre de Márai, qui est tout de même très hongrois, tout ne peut donc être que nostalgique et un poil robuste. On se trempe dans les bains turcs tout un faisant un bel éloge des bedaines proéminentes et de leurs plis secrets, on s’enivre dans les Cafés littéraires tout en se souvenant d'un temps qui ne valsait pas encore avec les normes hygiénistes. Márai décrit merveilleusement les bords du Danube. Sa prose enfle au fil des pages, se phrases se rallongent, ses mots prennent des teintes quasi orientales… Bref, tout cela est décidément très hongrois : « … le rôle de l’écrivain n’est pas de prêter attention à ses poumons et à son cœur, non, le rôle de l’écrivain est de prêter attention à son âme et à son esprit et, d’accord, le café n’est pas du tout bon pour la santé, au sens médical du terme ou du point de vue sportif, mais au sens littéraire, le café est le seul milieu sain où les écrivains sont quelque peu protégés des tentations du monde, des tracasseries administratives et de la brutalité de l’argent ; certes, la nicotine et la caféine useront leurs poumons et leur cœur, mais leur esprit s’épanouira, ce qui est le plus important. Votre Grandeur sait, et moi aussi, ce que tous les anciens écrivains savaient : il n’y a pas de littérature sans les cafés. Monsieur Petőfi n’allait pas faire du ski mais il allait au Pilvax, monsieur Vörösmarty ne fréquentait pas la plage, mais le Taureau d’or. Oui, la différence est énorme. Pourquoi irais-je lire les vers d’un poète dont je saurais pertinemment que, tous les matins, il obéit aux instructions du Mein System et pratique ses mouvements de gymnastique et que, à l’aube, obéissant cette fois à la radio, il s’allonge sur le parquet pour jeter ses jambes en l’air, à l’instar des courtisanes qui assurent leur subsistance en gardant leur ligne ?… Moi, je n’accorde aucun crédit à une telle littérature, monsieur. Que la littérature reste fidèle à elle-même, à ses règles, à son atmosphère, ses plats, ses boissons, son mode de vie et à tout ce qu’il faut à un homme pour que, parfois, lui vienne à l’esprit ce qui n’est encore jamais venu à l’esprit d’un autre et qu’il l’exprime ensuite également sous la forme d’une œuvre d’art. Il se peut que les écrivains qui ne jouent pas au billard, les écrivains qui vivent de façon hygiénique, les écrivains dont l’ambition est de devenir de bons coureurs de fond ou des nageurs de brasse, soient des gens sains mais, dans leur âme, ils sont infidèles envers la littérature, laquelle n’est jamais vraiment une forme de santé, mais quelque chose de différent, quelque chose de dangereux et d’antinaturel. »

13 novembre 2018.- Temps nuageux et assez doux pour la saison (16°C). Étant pour le moins saisi par moult tracas liés « aux petits aléas du quotidien » je n'y suis pas vraiment. Cependant, j'ai tout de même achevé la lecture du Dernier jour à Budapest de l'ami Márai. Soupe et pot au feu, bière et tokay, hôtel miteux et petits suicides au débotté. Voilà une Budapest qui ne manque pas de sel. La mienne en manquait un peu. J'ai visité cette ville en vitesse il y a déjà huit ans et je me souviens tout juste d'un gros pudding en bord de Danube (le parlement), de deux trois splendeurs décaties posées sur une colline, du Marché des Pécheurs, des traces de balles sur les façades, de quelques cuisses graciles aux alentours de la gare Centrale. Bref, rien de vraiment austro-hongrois.



To be continued.



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samedi 12 janvier 2019

Miles Davis -Tutu (1986)


Figurez-vous que très tôt ce matin je suis tombé sur Jean Hervé,vous savez le « responsable » du rayon jazz-rock de la Fédération Nationale d'Achat des Cadres de Montbrison. Catogan au vent il attendait l'autobus sous les flocons de neige. De bien gros écouteurs étaient étrangement posés sur ses oreilles expertes et il secouait sa belle tête de mélomane madréporique avec des airs éminemment groovesques. Le bougre ne m'a pas reconnu tout de suite, il faut dire que je portais mon bonnet brodé représentant une scène de chasse en Bavière, mais au bout d'une quinzaine de secondes, je ne les ai pas comptées, mais cela devait être de cet ordre là, son regard s’est tout de même éclairé :

- Ah salut Raoul avec ton bonnet je ne t'avais pas reconnu !
- Ah! Salut Jean Hervé, c'est mon bonnet « jour de neige », il est un peu voyant, mais bien pratique. What's up ?
- Ben on fait aller, tu penses que ça va tenir ?
- Tenir quoi ?
- Ben la neige. !
- Oh ! je ne crois pas, ce ne sont que trois flocons, tu sais
- On est en «alerte orange », je me méfie quand même un peu.
- Oh les alertes hein ! Sinon tu écoutes quoi là ?
- Tutu de Miles Davis.
- Sérieusement Tutu, ce n'est pas un peu moyen moyen ?
- Oh non c'est un opus controversé, mais il est tout de même excellent. On lui reproche son côté aseptisé, mais au final je ne trouve très bien. Le fameux titre éponyme que tout le monde connaît est par exemple extraordinaire.
- Ah bon éponyme, vraiment ?
- Oui le titre qui donne son titre à l'album quoi !
- Ta phrase est bizarre, mais tu dois avoir raison.
- Un peu que j'ai raison ! Sinon Raoul sais-tu que sur cet album Marcus Miller tâte de pratiquement tous les instruments ?
- Je ne savais pas. Jaco Pastorius n'était pas disponible ?
- Oh tu sais en 1986 Jaco était presque SDF et quasiment mort. Il y a bien un peu Michal Urbaniak au violon et George Duke aux claviers, mais le reste c'est du Marcus Miller pur slap.
- Rassure-moi c'est tout de même Miles qui souffle dans la trompette ?
- Toi tu n'es jamais le dernier pour la gaudriole ! Ben oui c'est lui !
- C'est sur cet album que l'on peut entendre sa reprise de Time after time ?
- Je constate que tu es un sacré béotien !. Non c'est sur son album précédent You're Under Arrest, Miles pose avec une mitraillette en plastique sur la pochette et ça reste un très bon album de fusion commerciale.
- Ah bon la fusion commerciale ça existe donc ?
- Ça peut…

C'est à ce moment précis de notre conversation que je dois avouer être entré dans une sorte de torpeur hypnotique. Les mots de Jean Hervé, son accent forézien, ne me parvenaient plus que par bribes télégraphiques… fretless bass…Jannick Top…Mahavishnu Orchestra… Chick Corea… Puis insidieusement, mes paupières de plus en plus lourdes, je crois être tombé dans un profond sommeil. Me réveillant assis sur l'une des saumâtres banquettes du valétudinaire autobus qui m’emmène jusqu'au labeur tous les matins que Dieu fait je ne vis aucun Jean Hervé à l'horizon. Pour tout vous dire, je me demande s'il existe vraiment.


vendredi 4 janvier 2019

Steely Dan - Aja (1977)



Comme aujourd'hui je suis un peu sans mes mots je laisserai parler Jean Hervé. Ce grand « passeur » jazz-rock salarié par la Fédération Nationale d'Achat des Cadres de Montbrison est un type qui s'y connaît :

« Aja n'a peut être pas pour lui le cynisme ni la musique délibérément stimulante qui distinguait les précédents opus de Steely Dan mais c'est tout de même un album mesuré et texturé, rempli de mélodies ingénieuses et de solos accomplis qui fondent adroitement sur des plans instrumentaux luxuriants. L'obsession de Walter Becker et Donald Fagen pour les détails sonores n'a peut-être jamais été aussi grande et la production impeccable laisse glisser d'une manière fluide et séduisante une belle collection de titres qui fusionnent jazz cool, blues et pop. Les harmonies vocales ne sont pas en reste et offrent, mine de rien, une complexité que l'on ne rencontre guère chez le vulgum pecus du rock ordinaire. Ne maîtrisant pas parfaitement la langue de William Shakespeare et Jaco Pastorius je n'évoquerai pas vraiment les paroles, mais selon l'un de mes amis parfaitement bilingue elles seraient très branchées sur les sourdes réalités du monde avec pour point d'orgue le titre Josie qui exprimerait parfaitement la violence d'un teenager moyen. Pour conclure, je dirai qu'Aja restera comme un brillant exemple de jazz-rock à son meilleur et l'un des seuls disques de l’année 1977 à pouvoir regarder l'horrible invasion punk rock dans les yeux ».


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vendredi 28 décembre 2018

Dr. Feelgood ‎– As It Happens (1979)



J'ai découvert Dr.Feelgood grâce à ce disque que mon frère aîné avait acheté à la FNAC de Lyon Bellecour en 1979. C'est un vrai live enregistré pour la face A au Dacorum Pavilion d'Hemel Hempstead (Hertfordshire ) et pour la face B au Croc's Glamour Club de Rayleigh (Essex). Le psychotique en chef Wilko Johnson ayant quitté le groupe deux ans plus tôt il faut faire avec son remplaçant Gypie Mayo qui est certainement moins incandescent, mais qui n'est tout de même pas le dernier des crapoussins à six cordes. Lee Brillaux est toujours vivant avec sa belle voix trempée dans le mauvais tabac et les diverses boissons fermentées. Le batteur tape avec la finesse d'un bûcheron stakhanoviste tandis que le bassiste est discret comme un poteau télégraphique (sur quelques vidéos qui traînent sur YouTube on peut admirer sa magnifique moustache et ses belles santiags). Pour tout vous dire, il est bien possible que même 40 ans plus tard cet As It Happens soit un bon disque qui en remontrerait à beaucoup. Je crois me souvenir qu'il y des reprises toutes raides des Strangeloves, d'Eddie Floyd et de Wilson Pickett (tout cela est de très bon gout, croyez-moi), une composition de Mickey Jupp (le très adipeux Down At the Doctors), des titres tendus comme des barils de Guinness prêts à exploser (Take a trip). La pochette est tellement moche qu'elle en frôle le sublime. Que demander de plus ?


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jeudi 20 décembre 2018

Tim Buckley ‎– Best Of Tim Buckley (1983)



En 1986, encore jeune et vibrionnant, j'ai découvert le formidable Tim Buckley grâce au spicilège que vous pouvez admirer au beau milieu de cette photographie (à gauche c’est ma main gauche, à droite c'est un Matisse). Voilà un disque qui dégotté au débotté chez le diffuseur de produits culturels du coin aura mine de rien et quoique je puisse en dire ouvert mes oreilles de l'époque (qui étaient assez bouchées, il faut bien le dire). La texture de la pochette était toute bizarre, le carton plus dur que d'ordinaire, et le disque de vinyle était enveloppé dans une sorte de fourreau en celluloïd qui laissait s'échapper une électricité pour le moins statique. Tout cela était bien intrigant, la musique enregistrée sur le disque l'était tout autant. Des plaintes folk rock flottantes et énigmatiques, des trucs quasis élisabéthains et des machins pleins de vibraphones et frôlant le jazz compliqué. Bref écoutant tout ce toutim j'étais penaud, ravi par ma découverte et bien loin de Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle et Bananarama (…)

Tiens pendant que je suis encore un peu là permettez moi de me souvenir du dernier disque de Tim Buckley : Look At The fool, De la variété morne loin des expériences et du caractère flottant de ses deux premières manières. Un drôle de gâchis, une inspiration rabougrie dans une mauvaise soul blanchie par trop de lavages successifs. Chose presque bouleversante, dans ce disque-là l'ami Buckley ne peut même plus se raccrocher à sa voix qui semble céder petit à petit et se résumer à la portion congrue, comme si le filtre sur lequel tout était basé n’agissait plus… triste fin.(...)

Ah oui ne m'en veuillez pas, mais je me souviens aussi du Tim Buckley, moins éthéré, moins aérien, plus dans la boue du charnel… du Tim Buckley découvrant qu’il a un corps et donc peut-être un sexe, c’est dans l’album de 1972 Greetings From LA. Dedans il faut surtout écouter un titre : Nighthawkin, une colline de stupre inspirée.


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lundi 17 décembre 2018

Psychogeographie indoor (87)



« Il se passe quelque chose de prodigieux, d’étourdissant, dont la poésie et l’inattendu rachètent tous les désagréments de la vie à la campagne. Chaque jour apporte une nouvelle surprise plus étonnante que les autres. Les étourneaux sont arrivés ; l’eau murmure de partout ; la neige fond et l’herbe pousse. Le jour s’allonge, à croire qu’il ne finira jamais… Au printemps, je voudrais qu’il y ait un Paradis dans l’autre monde. » (Lettre de Tchekhov à Souvorine)


1.

8 août 2018.- Chaleur insoutenable (37°C). Il fait certes trop chaud pour travailler, lire, réfléchir ou s'occuper des tâches ménagères, mais ne fait-il pas trop chaud pour ne rien faire non plus ? En attendant d'hypothétiques réponses, je regarde une mouche tourner autour de mon canapé. Elle à pour elle la célérité d'un Messerschmitt BF 109 et j'imagine que je vais devoir passer un peu de temps en sa compagnie.

9 août 2018.- Violents orages, vertigineuse chute de la température extérieure (21°C).

L'ondée passée,
les fenêtres ouvertes à la fraîche,
et aussitôt s'élève au loin,
le tohu-bohu autotuné des enceintes nomades,
que l'on aura connectées,
au débotté.

10 août 2018.- Rares nuages, température idéale (25°C). L'air étant saisi par des douceurs pour ainsi dire madériennes, cet après-midi j'ai enfin pu m'aventurer dans les extérieurs sans risquer de fondre sous un soleil un peu trop gaillard. Je suis même parvenu à lire un court texte de Cingria sans transpirer plus que ça, voilà une forme d'exploit ! Dans son texte Cingria évoquait ses pérégrinations algériennes et son amour recuit, si ce n'est sa haine, pour Cendrars : « un porc pestilentiel, un obtus pédéraste ! » Ben voyons !
Rien (ou presque) : J'ai longtemps eu la certitude que le monde s'ouvrait à moi, que je pouvais en disposer à ma guise, comme d'un « domaine ouvert ». Pourtant, l'âge aidant, je constate que c'est lui qui dicte sa loi et son bon vouloir. Une courte lutte s'est instaurée, n'en sortant pas vainqueur, il ne faut pas lutter avec le monde, j'ai décidé de lui laisser tenir la bride et mes aspirations se sont aussitôt déplacées ailleurs, plus haut, dans les limbes.

11 août 2018.- Beau temps (25°C). Dans Petit labyrinthe harmonique Cingria est un drôle de cycliste. Il se perd dans d’exquis chemins bitumés et nous nous perdons dans sa prose, souvent exquise elle aussi. Saute mouton et digressions, trébuchements et évanouissements, on oublie une ligne et nous voilà déjà ailleurs, dans un colimaçon baroque, des teintes déjà un peu orientales, Raguse c'est déjà un peu l'orient.

13 août 2018.- Grande moiteur (27°C). Je récupère petit à petit d'un long et gargantuesque barbecue dominical. Par ailleurs ce mot de Kierkegaard chez l'ami Cioran (dans ses Cahiers) : « Je me suis lancé dans la vie avec une voie d’eau dans la cale dès le début. », croquignolet, n'est-ce pas ? Remarquez que les débuts de Rousseau étaient presque pires en mieux : « je naquis infirme et malade. Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. »

14 août 2018.- Ciel changeant, vague tiédeur (27°C). Attentat avorté à Londres, un viaduc s'écroule sur Gênes, grosse fatigue.

15 août 2018.- Journée indubitablement estivale, mais toujours un peu trop excessivement chaude (29°C). Lord Byron était un drôle de zébu romantique, outre ses petits poèmes, ses engagements pour les luddites ou les carbonari, sa pratique assidue de la natation dans les canaux de Venise cigare dans le coin du bec et cette fièvre des marais qui le fera trépasser de façon incongrue alors qu'il était là pour bouter l'Ottoman hors de Grèce, il y a ses amours et notamment cet amour assez scandaleux pour sa demi-sœur l'honorable Augusta Leigh. Comme rien n'est jamais simple au royaume du compliqué cet amour donnera un fruit pour le moins incestueux, cette Medora Leigh qui est le sujet du Tombeau de Medora, petite chose écrite par Frédéric-Jacques Temple que j'ai lue ce matin. Sans voler à des altitudes stratosphériques voilà un bon livre, neutre et biographique, très informé et plein de tribulations qui nous font passer d'Angleterre en Bretagne puis du sud de la France à Saint-Germain en Laye pour mieux finir dans un village perdu de l’Aveyron. Medora Leigh, qui se fait appeler Mme Aubin, s'efforce de faire valoir aux yeux du monde sa véritable ascendance paternelle, en apprend une foultitude de choses, son histoire est bien triste, que demander de plus ?

17 août 2018.- Ciel couvert, queue d'orage (25°C). Cioran, Cahiers, trois pages top acrimonieuses.

Rien (ou presque) :

J'aime les oiseaux, leurs petites danses de dinosaures évolués, leur enthousiasme tourbillonnant. Tout cela me réjouit plus que toute autre chose au monde.

*

Mais, trois coups d'aile, mes oiseaux se sont envolés. Me voilà seul et dubitatif. J'aimerai les suivre et voler moi aussi, faire vibrer mes ailes et connaître des trajectoires rectilignes à l'orée des nuages. Tout cela m'est impossible, je ne suis pas des volatiles.

18 août 2018.- Journée platement estivale (29°C). Tué par une bien mauvaise tuberculose à moins de 45 ans Tchekhov aura tout de même eu le temps d'écrire quelques milliers de lettres, bafouilles et autres missives. Sa correspondance est monumentale, en version original elle occupe douze volumes à elle toute seule. Chez nous, il y a ce choix de lettres paru chez Bouquins sous le titre de Vivre de mes rêves. Tout de même plus de mille pages, ce n'est pas rien non plus. J'ai entamé ce replet volume pas plus tard que ce matin. Faisant fi des préfaces et autres avertissements je me suis plongé directement dans les lexies de Tchekhov. Nous sommes le 7 décembre 1876 à Tangarog sur les bords de la mer d'Azov. Anton Pavlovitch écrit quelques mots à l'un de ses très aimables cousins. C'est léger, drôle et, me semble-t-il très bien traduit. Pas de quoi se plaindre. Otherwise toujours chez le très sybarite Cingria. Lu La fourmi rouge, texte court sur patte qui ferait passer le « Nouveau Roman » tout entier pour un bidule obsolète et pas trop moderne-moderne : « Comprend-on quelle est ma tactique ? Je dois croire cela d'une foi qui est de la même nature que l’existence. L'existence ne nécessite, de la part de celui-là même qui existe, aucun effort. Simplement, il existe. Ainsi, je dois croire. Autrement, si je ne crois pas, si j'usurpe un mode de réalité qui n'est pas ce qui, tant que je crois, existe, le contraire existera alors et fondra sur moi. Il n'y a pas de telles forces, une foi à opposer au néant : il y a une foi bonne qui dresse en existence toutes les possibilités heureuses et une foi mauvaise qui donne vie à tous les monstres. J'ai compris ça et je dois m'y tenir. Ce n'est peut-être qu'une expérience : mais voyons, allons toujours. Le pire danger, évidemment, c'est de penser. Je ne dois pas penser, ne rien penser. Je ne dois surtout jamais me retourner. Quand j'aurai franchi une certaine distance, on verra bien si cette expérience a réussi. »

19 août 2018.- Ciel bleu, chaleur soutenable, petit vent (30°C). Il faisait beau, j'ai fait un tour de Vaporetto sur la Saône. Beaucoup de touristes italiens. Triste pour eux, Venise est bien loin (et Gênes encore si proche). Matin, trois-quatre lettres d'un Tchekhov débonnaire et humain, terriblement humain. S'agissant de Tchekhov et de l'humanité, certains le voient comme une sorte d’antonyme célinien. Un écrivain « médecin des pauvres » qui ne sera jamais vociférant ou acrimonieux envers l'humain. Évidemment, ce constat est tellement simple qu'il doit être beaucoup plus compliqué et moins pelucheux qu'il n'y paraît de prime abord.

21 août 2018.- Chaleur (30°C). Assomé par le labeur. Rien ne bouge, tout semble figé dans une immobilité de pierre, je m'ennuie solidement. Nothing else.

23 août 2018.- Tendance pluvieuse (32°C). Labeur, un orage, trois pages de Tchekhov, rien d'autre.

24 août 2018.- Baisse sensible de la température extérieure (24°C). Le travail est un piège sournois duquel quiconque ne saurait ressortir indemne. Au risque de répéter une évidence forcement et intensément palpable : NE TRAVAILLEZ JAMAIS !
Une lettre de Tchekhov assez acrimonieuse et au style un peu grossier. Il est question de s'injecter dans le cul des doses de frousse, de faire dans son froc corps et âme ! Ben, voyons !


2.

25 août 2018.- Nuages et grande fraîcheur (19°C). Matinée consacrée à quelques menues tâches ménagères et à la lecture de Ce pays qui est une vallée, une circonvolution lexicale de Charles-Albert Cingria où l'on peut lire les mots qui suivent (qui ne sont pas rien) : « … si ce n'est pas l'acte qui fait que le réel est l'existant agi, tandis que l’irréel est l'existant non agi et que tout se ramène, dès lors, non tellement au fait d'exister puisque, à même titre, l'hypothétique et le non-hypothétique existent, qu’au fait d'agir (croire ou ne pas croire), faculté insondablement merveilleuse déjà dans l'embryon (embryon ou vestige), puisqu'elle nous offre ce spectacle, par exemple, dont nous ne nous étonnons pas assez, de notre petit doigt qui bouge alors qu'il serait beaucoup plus naturel (beaucoup plus conforme au naturel néant, antérieur à toute existence) que non seulement il ne bougeât pas, mais qu'il n'eût pas de forme sensible. »
Cet après-midi tenté de lire quelques lettres de Tchekhov en extérieur. Il faisait presque froid et j'ai bien vite regagné mon intérieur où j'ai acrobatiquement plongé sur mon canapé volume en main. Dans l'une de ses lettres Tchekhov, explique qu'il écrit machinalement, presque inconsciemment sans se préoccuper le moins du monde ni du lecteur, ni de lui-même. J'écris, tout du moins je scribouille, ce « journal de lecture », de la même façon et je dois dire que ne le relisant pas je n’éprouve jamais le désagrément d'être déçu… Je vous plains.

26 août 2018.- Beau temps, température idéale (23°C). La saison redevient douce et vivable, il n'y a pas lieu de s'en plaindre. En juillet 1888 Tchekhov n'a pas lieu de se plaindre de grand-chose lui non plus. Il passe son été en Crimée à Féodossia une localité un poil portuaire située sur la mince bande de terre séparant Mer d'Azov et Mer Noire. Il se lève à 11 heures et se couche à 3 heures du matin. Mange toute la journée, bois, parle, parle sans fin « je me suis transformé en machine à bavarder » dit-il. Il mène une vie de nantie, remplie comme une coupe à raz bord. Chartreuses, cruches de vin aux fruits, feux d'artifice, baignade, joyeux soupers, romances… Les journées sont courtes et passent à toute allure, il faudra pourtant bientôt repartir (ce que Tchekhov fera ne passant par l'Abkhazie, l’Ukraine et la ville de Soumy…)

27 août 2018.- Soleil (29°C). Morne et sans envie. Rien lu.

28 août 2018.- Soleil et chaleur, encore ? (31°C). Une chronique de l'ami Bernard Frank me rappelle que le sémillant philosophe national socialiste Martin Heidegger aurait « fait la chose » avec Hannah Arendt. Je dois avouer que j'avais oublié tout ça. D'autre part léger retour dans les pensées de Joseph Joubert. Ces lignes sur Voltaire, disons-le tout net l’apôtre de Ferney en prend pour son grade : « Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage. »

30 août 2018.- Nuages et fraicheur (20°C). Dans Libé(ration), bon papier de Philippe Garnier (As usual), le sujet important peu (une petite chose de l'acteur Michael Imperioli consacrée au primesautier Lou Reed).

31 août 2018.- Temps maussade (23°C). Incapable de lire plus de trois lignes, alors en écrire une !

1er septembre 2018.- Rares nuages, du vent (23°C). Septembre est là, bientôt l’automne… Le soleil trop bas j'ai passé l'essentiel de mon après-midi à le rechercher derrière la cime des arbres et les hauts murs mitoyens alors qu'il y a dix jours, par temps caniculaire, je le fuyais comme la peste bubonique. Disons que l'ironie est grande et que mes envies sont versatiles. En parlant d'ironie, la correspondance de Tchekhov n'en manque pas. Je viens de lire une trentaine de missives adressées à un peu tout le monde (frères et sœurs, famille, éditeurs, écrivains, médecins…) et je dois dire qu'elles m'ont ravi,par leur ironie donc, mais aussi par leur malice, leur persiflage aérien, cette façon de dire les choses, même les plus dures, avec un altruisme qui est toujours celui d'un complice sympathique. Dans l'une de ses lettres, il parle d'une virée nocturne en banlieue et d'une troupe de chanteuses tziganes : « elles chantent bien, ces diablesses. Leur chant a quelque chose d'une catastrophe ferroviaire, un train qui bascule dans le vide durant une forte tempête de neige : moult rafales, cris et chaos… » On sourit, voilà l'ironie.

2 septembre 2018.- Journée globalement ensoleillée (24°C). Le printemps 1889 que Tchekhov passe à Soumy en Ukraine, loin des frimas moscovites pourrait être presque parfait. Le temps est splendide, les arbres sont couverts de fleurs blanches et ressemblent à des « fiancées à la noce », les rossignols, hérons, coucous et autres bestioles à plume s'égosillent à qui mieux mieux. On se lève tard, de l'eau fraîche jusqu'aux genoux on pêche des écrevisses à la main, on boit un peu, ou s'oublie. Bref rien d’assommant… Pourtant, cela ne durera pas, l'été arrive, il ne pleut pas, la canicule est effroyable, Tchekhov est un peu courroucé. Le 17 juin Nikolaï, ce frère artiste soûlographe et poitrinaire qui l'accompagnait dans le midi, meurt. La tristesse est grande, mais la lumière toujours là : « Les funérailles ont été splendides. Selon la coutume méridionale, on l'a porté à bras dans l'église et de l'église au cimetière, sans croque-morts et sans sinistre corbillard, avec des oriflammes, le cercueil ouvert. Des jeunes filles portaient le couvercle, et nous, le cercueil. À l'église tandis que nous le portions, les cloches sonnaient. On l'a enterré dans le cimetière du village, très douillet et paisible, où en permanence chantent les oiseaux et flotte une odeur de chanvre d'eau »

3 septembre 2018.- Fausse tiédeur, dès l'ombre atteinte on sent déjà poindre l’automne, ses senteurs chancies, ses couleurs mordorées, son coté fin de partie et son appétence crasse pour les choses mornes et guère sautillantes. Bref, il n'y a rien à faire contre le cycle des saisons, si ce n'est d'attendre, alors attendons,.(24°C) Posologie du jour : deux lettres de Tchekhov, une chronique de Bernard Frank.

4 septembre 2018.- Beau temps dans le genre estival tardif (26°C). Le voisinage ayant regagné ses pénates après quelques semaines de lointaine villégiature cet après-midi les conditions lectorales auront frôlé le pire. Entre mélopées autotunées, conversations téléphoniques, cris et chuchotement, je suis tout de même parvenu à lire une chronique de Bernard Frank (il y était question des piles Wonder et des lames de rasoir Gilette). J'ai ensuite tenté de rouvrir mon volume des voyages de Goethe en Italie, mais les décibels montant très fort autour de moi je l'ai bien vite laissé choir au sol avec un grand bruit mat. J'espère simplement ne pas avoir écrasé une fourmi innocente au passage. Ce sera tout pour aujourd'hui.

7 septembre 2018.- Vague beau temps (24°C). Rien.

8 septembre 2018.- Soleil (24°C). En avril 1890 Tchekhov entame un long périple qui le verra traverser Russie et Sibérie jusqu'à l'île de Sakhaline. Il commence par quelques verstes de navigation sur la Volga, traverse Iaroslav et la trouve très sale – j'ai moi-même traversé cette ville et je n'y ai vu que de jeunes gueux ivres de vodka et de nombreuses hordes de chiens errants – puis c'est Kostroma qui est bien plus jolie (je confirme). Après la Volga voilà la Kama, un fleuve d'un ennui extrême qui traverse des villes grises où les habitants semblent employés à la fabrication des nuages, de l'ennui et des palissades mouillées. Tchekhov poursuit sa route en train puis dans une voiture qui ressemble plutôt à une carriole brinquebalante, il passe par Perm, Iekaterinbourg, Tomsk (qui ne vaut pas un liard), Irkoutsk (la meilleure), traverse le Lac Baikal, voilà enfin l'Asie, le fleuve Amour, la Chine d'un côté, la Russie de l'autre, des canards, des rochers, des falaises, des paysages qu'il ne sera pas près d'oublier : « J'ai vu, à dire vrai, tant de splendeurs et éprouvé tant de délices que mourir maintenant ne me fait pas peur. »

10 septembre 2018.-Été plus tardif qu'indien, chaleur torve, soleil bas (31°C) Une chronique de Bernard Frank. Nothing else.

11 septembre 2018.- Beau temps mais à quoi bon ? (32°C) Assommé par le labeur, aucune envie. Malgré cela bref retour dans les Cahiers de l'ami Cioran, rien à redire : « Délice de ne pas penser ! Et de savoir qu’on ne pense pas. Mais on dira : savoir qu’on ne pense pas, c’est encore penser. Oui, sans doute, mais la “pensée” s’arrête à cette constatation : elle ne va pas plus loin. Elle se fige dans la perception de sa propre absence, dans la volupté de sa suspension ».

13 septembre 2018.- Vague chaleur (31°C). Je suis assis sur ma chaise de jardin face à un soleil pour le moins déclinant. Le vent est léger, les oiseaux ne chantent pas, je me laisse aller à une douce narcolepsie. Que faire d'autre ? Ne rien faire, surtout ne rien faire.


3.

14 septembre 2018.- Temps plutôt nuageux (23°C). J'entame Sur un mauvais adieu nouveau roman de Michael Connelly et 22e épisode des enquêtes de ce bon vieux Harry Bosch. As usual grande précision topographique et beau portrait « en creux » de Los Angeles. L'intrigue est pour l'instant un peu somnolente – Bosch traque un violeur en série et recherche en même temps l'hypothétique héritier d'un magnat de l'armement – on ne s'ennuie pas vraiment, mais on espère que le rythme s’accéléra tout de même un peu.

16 septembre 2018.- Nuages (28°C). Dois je avouer mon désamour immodéré pour les étés finissants ? Le soleil est encore là jaune et bas derrière les nuages, les feuilles virent au mordoré dans une vague tiédeur, tout cela me laisse dubitatif. Par ailleurs, du côté des livres, Connelly à beau tirer un peu à la ligne tout en faisant un peu de remplissage avec deux intrigues distinctes et jamais vraiment concomitantes son dernier opus reste étonnamment distrayant. Vietnam War, violeur en série, héritier inconnu, précision procédurale et topographique, belle descente de l'interstate 5 jusqu'à San Diego. Que demander de plus ?

17 septembre 2018.- Été indien patibulaire (31°C). Deux chapitres du dernier Connelly, Court retour dans le Portraits Crachés de Claude Arnaud. La Rochefoucauld et Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz. De ce dernier ce portrait d'Anne d'Autriche qui ne manque pas de sel : « La Reine avait, plus que personne que j’aie jamais vue, de cette sorte d’esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. Elle avait plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manière que de fond, plus d’application à l’argent que de libéralité, plus de libéralité que d’intérêt, plus d’intérêt que de désintéressement, plus d’attachement que de passion, plus de dureté que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus d’intention de piété que de piété, plus d’opiniâtreté que de fermeté, et plus d’incapacité que de tout ce que j’ai dit ci-dessus. »

20 septembre 2018.- Canicule tardive (32°C). Il fait chaud. Je m'ennuie solidement.

20 septembre 2018.- Temps orageux (30°C). Trois chapitres du dernier Connelly qui tournicotent autour d'un violeur en série singulièrement pusillanime. Comme l’actualité est bien mal faite les chaînes d'informations en continu m’apprennent que la maréchaussée a interpellé un autre violeur en série certainement pusillanime lui aussi, mais surtout bien réel et assurément palpable. Chose cocasse ce violeur en série là porte le même nom et le même prénom que l'inventeur du fameux Gros Dégueulasse. Tout cela ne s’invente pas. Pour le reste, je suis bien morose voire plus.

23 septembre 2018.- Vague chaleur puis un ciel se couvrant petite à petit de nuages noirâtres, un vent tiède d’appétence saharienne, j’imagine que l'orage ne saurait tarder (32°C). Hier vie sociale, consacré plus de temps aux joies de la dérive éthylique qu'à la lecture. Aujourd'hui, malgré une tenace céphalée et un état pour le moins cotonneux, fini le Sur un dernier adieu de Michael Connelly, c'est très bien, frôlant parfois un peu le « polar au kilomètre », mais on s'en fiche un peu. Plus tard, retour dans la correspondance de Tchekhov. Sakhaline et ses joyeux camps de vacances derrière lui le voilà à Moscou, un début de tuberculose commence à le pincer. Chose rassurante un certain Robert Koch, médecin allemand, aurait découvert un début de traitement.

24 septembre 2018.- Baisse sensible de la température extérieure, quasis frimas (18°C). Sans envie, sur les lèvres de l'apathie, je ne suis pas au mieux. Cependant, lu trois pages de Cioran, qui ne m'ont pas rendu plus sautillant que ça.

27 septembre 2018.- Persistent indian summer (28°C). Le voisinage « profitant » des derniers beaux jours les conditions lectorales auront été assez moyennes aujourd'hui. Dans l'une de ses lettres Tchekhov, parle d'une mangouste bien rigolote qu'il avait ramenée de Ceylan. Cette mangouste, qui fait peur à ses deux teckels Brome et Quinine et qui tire la barbe de son père finira un peu penaude dans un zoo moscovite. C’est certainement l'un des « animaux écrivains » les plus singuliers que l'on pourra trouver sur le marché. Oh il y a bien ce homard que Gérard de Nerval promenait en laisse, mais nous sommes là dans des altitudes de croquignolerie animale quasi indépassable. Puisqu'il est question d'animaux et d'écrivains je me suis souvenu, allez savoir pourquoi, de quelques couples assez fameux : Maïakovski et son bulldog Boulka, Perec et et son chat Délo, Cocteau et son siamois Karoum, Céline et son gros matou Bébert, Céline et le perroquet Toto, Céline et la chienne Bessy, Houellebecq et Clément, Kurt Vonnegut et Pumpkin, Valery Larbaud et l'hippopotame du Jardin zoologique de Lisbonne. Ad lib.

28 septembre 2018.- Beau temps persistant plus que de raison (27°C). Picoré chez Cioran (Cahiers) et Chardonne (L'amour c'est beaucoup plus que l'amour), rien à redire sur le premier qui est des miens, le second est un peu antipathique, mais il écrit très bien : « Je n'ai jamais vu que des situations sans issue, des sacrifices inutiles et des gens pleins d'espoir. Sans doute, l’espérance a raison… L’espérance ! C'est incroyable depuis le temps qu'il y a des hommes. »

29 septembre 2018.- Le soleil est toujours là, mais la fraîcheur tombe. Nous y voilà ! (19°C). En avril 1891 Tchekhov entreprend un périple qui le voit traverser Pologne, Italie et France. Varsovie n'est qu'une étape sur le chemin de Venise, Florence, Naples et Paris qui l'enchanteront. À Venise il constate que les rues et ruelles sont remplacées par des canaux, les fiacres par des gondoles… L'architecture est admirable, le moindre recoin présente un intérêt historique ou artistique, quant aux églises, aux maisons d'artistes célèbres, elles contiennent des sculptures, des peintures qui dépassent tout ce dont il peut rêver. Tchekhov vogue en gondole à travers les rues, flâne sur la place Saint Marc qui est aussi propre et lisse qu’un parquet, tournicote autour du Palais des Doges avec la sensation d'être au milieu d'une partition enchantée : « Et le soir ! Mon Dieu, Seigneur ! C'est à mourir de stupéfaction. Tu es dans ta gondole… La chaleur, le silence, les étoiles… » Quelques jours plus tard, après avoir visité Rome et le Vatican, le voilà à Naples. Il loge dans un hôtel d’où il peut voir la mer, le Vésuve, Capri, Sorrente… le point de vue est « inouï ». Le panache de la toute nouvelle Galerie Umberto lui donne un court vertige consumériste, il visite Pompéi et comme avant lui Goethe et Stendhal il escalade le Vésuve. Une torture ! Cendres et montagnes de lave, l’ascension est longue, plus de 4 heures (ce n'est plus le cas aujourd'hui), arrivé au sommet, il est un peu effrayé, mais l'envie de sauter au cœur du cratère lui prend : « maintenant, l'enfer, j'y crois ».

30 septembre 2018.- Deux averses, fraîcheur (17°C). Malgré des élans de morosité quasi palpables (la météo?), je suis toujours plongé dans la correspondance de Tchekhov. En mars 1892 il achète un domaine : une grande maison, un jardin, une allée de tilleuls, des fruits, des framboises et de grands bois environnants. La maison est envahie par les punaises et les cafards, Tchekhov est plein de dettes, mais il semble heureux, n'est-ce pas le plus important ?

1er octobre 2018.- Temps automnal (16°C). Lever 4H30. Labeur, sieste, rien lu, ou presque. Charles Aznavour est mort, on célèbre le « dernier grand de la chanson française », je me souviens surtout de l'acteur, chez Chabrol, chez Truffaut, chez Franju… surtout chez Franju, je n'oublierais pas Heurtevent (qui «réussit sa mort », dixit Godard).

2 octobre 2018.- Grande humidité (16°C). Je périclite.

4 octobre 2018.- Du gris au bleu, du frais au tiède (19°C). Entamé un nouveau volume de l'ami Pirotte (Ajoie dans la collection Poésie de Monsieur Gallimard). Poésie qui fuit le poétique, mais qui aime les embruns, l'humidité, les ombres et l'obscurité, surtout l'obscurité.

danseuse noire ombre souple
ombre douce sous la lune
quand tu me quitteras j'irai
me pendre ou chercher fortune
dans le halo d'un réverbère.


To be continued.


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mardi 11 décembre 2018

Robert Wyatt – Old Rottenhat (1985)



L’inattaquable plongée mid-seventies Rock Bottom à beau être l'un des plus beaux albums d’anti-rock au monde, il y a dedans Nick Mason l'infirmier Pink Floyd et encore un peu quelque chose du Barnum dans les arrangements. Voilà peut-être pourquoi j'ai toujours trouvé presque plus à mon goût le Robert Wyatt mid-eighties celui du vieux chapeau pourri et des merveilles Cherry Red. Une voix, un orgue et rien de plus, ou presque. Robert le défenestré gazouille autour de quelques génocides divers et oubliés celui des Indiens d’Amérique, celui des Timorais orientaux, il est question de lutte des classes, de mass medium et de temps de cerveaux disponible. C'est un disque qui pourrait avoir été écrit par Noam Chomsky. Bienheureusement il est chanté par Robert Wyatt, ce formidable porte-parole du Parti communiste britannique. Là oui très haut dans les limbes, c'est lui.

(On me chuchote qu'un Wyatt fredonnant le bottin pourrait être tout autant politique puisque ce qui est surtout politique chez lui c'est sa voix et avant tout sa voix. Je ne sais pas ; peut-être, allez savoir ?)



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