mardi 4 août 2026

Psychogeographie indoor (159)

 


« Car il y avait autour de Combray deux “côtés” pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. » — Marcel Proust, Du côté de chez Swann

30 juin 2025. Chaleur assez notable (39°C). Retour du Vercors, où je n’ai pas résisté à grand-chose tout en effectuant quelques randonnées d’intensité modérée entre Villard-de-Lans, Corrençon, Lans-en-Vercors, Autrans et Méaudre. (Pont-en-Royans ne vaut pas vraiment le coup : c’est une sorte de banlieue chaude de Romans.) Fait deux ou trois razzias dans les boîtes à livres du secteur. Pêché quelques volumes à l’intérêt oscillant : L’Histoire de la musique de l’affreux Rebatet, le Sido de Madame Colette, Les Chocolats de l’Entracte de François Chalais, Les Quartiers d’hiver de Jean-Noël Pancrazi (le Modiano pied-noir), Les Étoiles du Sud de Julien Green, et un polar glacé d’Arnaldur Indriðason dont j’ai oublié le titre. En parlant de glacé, ou tout du moins de fraîcheur, mes valises posées, entamé La Salle de bains de Jean-Philippe Toussaint. C’est son premier roman publié, et ce pourrait être aussi l’acte de naissance du « nouveau nouveau roman ». Ce que j’en ai lu est, pour l’instant, assez à mon goût : ça cabote en petite eau fraîche entre la barque Beckett et la barque Keaton. On a lu pire et plus calorifique.

1er juillet 2025. Chaleur tenace, on pourrait presque la saisir avec les mains (36°C). Fait réparer ma roue de vélo crevée. Coût modeste, 19 €, cependant je constate que, sur lesdits 19 €, j’ai payé 3,17 € de taxe sur la valeur ajoutée. L’État ne jetterait-il pas clous et punaises sur les chemins vicinaux afin de racketter par la bande les vélocipédistes bucoliques ? En parlant d’État, les conseils que ce dernier distille face à la montée des chaleurs — en gros : boire de l’eau et se mettre à l’ombre — me semblent assez bien réfléchis. Que serions-nous sans l’État ?

En dehors de tout ça, consacré ma journée à une exploration méthodique de mon canapé. Passé à l’alternance de son accoudoir gauche à son accoudoir droit, ce qui, il faut bien le dire, relève d’une sorte d’exploit par ces temps-ci. C’est d’ailleurs ici, sur mon canapé, que j’ai faiblement poursuivi, à toute outrance, assommé par l’implacable malignité des tiédeurs, la lecture de La Salle de bains du très malin Toussaint. Petite chose rafraîchissante, c’est un compliment, pleine d’humour en sous-main. On peut y lire des choses comme celles-ci : « Vous n’avez pas de disques de Frank Zappa ? me demanda Pierre-Étienne avec une supériorité amusée. — Non, aucun, dis-je », ou encore : « S’exprimant en termes choisis, l’homme déployait une grande érudition, ne manquait pas de cynisme. Elle, elle se cantonnait à Kant, se beurrait une tartine. La question du sublime, me semblait-il, ne les divisait qu’en apparence. »

Plus tard, la chaleur ne baissant pas, lu une lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan datant du 24 juin 1676 : « … nous avons eu des chaleurs excessives… »

2 juillet 2025. La chaleur tient, ne décroche pas, prend des raideurs de pendu (37°C). Accablé par les températures, je vis comme en prison dans mon petit intérieur, duquel je ne sors plus que pour me fournir en victuailles (il faut bien manger et les magasins sont climatisés).

(Lectures.) Toussaint et sa Salle de bains. Cette histoire de fléchette plantée dans le front, cause de rupture amoureuse, ces parties de tennis qui ne semblent jamais débuter malgré les tenues ad hoc, ces siestes dont on ne se lève pas tout de suite. Cette impulsion qui vient plus tard que tôt et qui permet de se mouvoir dans l’ignorance des corps. Tout cela n’est pas mal pour un début, on rigole un peu sous cape. Moins drôle : Emmanuel Darley et Un gâchis (bouquin récupéré dans une boîte à livres). Moins drôle parce que l’auteur est mort trop jeune, moins drôle aussi parce que ce qu’il raconte n’est pas vraiment du domaine du sautillant. En gros, il s’agit du récit de l’errance d’un tueur d’enfant, vu de l’intérieur. Ce que j’en ai lu m’a semblé assez beau et sans vraies lourdeurs. Ah oui, aussi, et pour revenir à ce qui pince, le volume est dédicacé par Darley lui-même. Il s’adresse à une certaine Sylvie, explique, de façon peut-être un peu immodeste, que son livre est « poétique et violent ». Comment a-t-il pu finir dans une boîte à livres reste un mystère.

Hier, mort de Florence Delay. Beau visage chez Robert Bresson, belle voix chez Chris Marker. Me suis souvenu du début de Sans Soleil, film merveilleux, début merveilleux : « La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images – mais ça n’avait jamais marché. Il m’écrivait : “... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.” »

Joie des rez-de-jardin. Minuit, le voisin du troisième, celui qui joue du pipeau, jette des seaux d’eau par la fenêtre. Nous voilà bien.

3 juillet 2025.– Les orages derrière nous, la température baisse un peu (28°C). L’air redevenu respirable, hasardé mon museau dans les extérieurs. Expérience malheureusement peu concluante. Beaucoup de circulation automobile, beaucoup de travaux et beaucoup de mouflets et mouflettes piaillant dans les parcs publics. Pour tout vous dire, tel le bulot tragique, je suis bien vite retourné dans mon petit intérieur. Hélas, là aussi, la tranquillité n’était pas de mise. Encore des travaux de gentrification dans ma rue, encore du bruit. Parfois, on aimerait vivre sur Neptune (ce qui, d’après les connaisseurs de ladite planète, n’est guère possible).

Cependant, un peu lu… Emmanuel Darley et Jean-Bertrand Pontalis.

Un idiot du village enlève une gamine, chemine quelque temps avec elle, puis il l’étrangle et l’enterre dans un sous-bois. Dit comme ça, Le Gâchis de Darley pourrait ressembler à une sorte de M le Maudit champêtre qui se résumerait à sa propre transgression. C’est un peu le cas, mais c’est aussi un peu autre chose. Disons alors que ce récit, raconté avec les yeux du criminel, est essentiellement sauvé par son taux de candeur (je parle de la candeur que l’on peut retrouver chez Robert Walser). Sinon, Pontalis. Autre affaire. Bien entamé son Dormeur éveillé. Livre des entre-deux, de la mélancolie transformée en « musée imaginaire », fragments tournant autour de la mémoire, de l’art et de la psychanalyse. On flâne entre les rives et c’est assez beau.

4 juillet 2025.– Baisse progressive de la température extérieure (29°C). Aujourd’hui, lors de ma randonnée quotidienne, croisé un lapin, un lièvre, un hamster, un bouc et une chèvre. Lu Chemoule, un chat français de Nathalie Quintane. Petit livre, moins de cent trente pages, et demi-réussite. Quintane voudrait raconter la vie de son petit félin domestique, écrire en chat plus qu’en français, éviter l’anthropomorphisme. Elle n’y parvient pas totalement, elle aurait dû confier sa plume à son chat (cela dit, je suis injuste, son livre est inventif et un peu marrant, c’est toujours ça). En parlant de chat, disparition de la chatte Poppy que je n’ai pas revue depuis mon retour du Vercors. Selon sa vraie maîtresse, elle se serait trouvé une nouvelle maison de substitution, chez une certaine Huguette. Cette dernière écrira-t-elle un livre sur elle ? D’autre part, un peu à l’écart des bestioles, fini Le Dormeur éveillé de Pontalis. C’est bien le joli bibelot que j’avais cru déceler hier. Je recommande cette lecture. Pour finir dans l’humain trop humain, court retour dans le Journal de Green. Un voyage à Hammamet, la chasse aux petits garçons, de la fatigue, un peu de dégoût.

5 juillet 2025.– Soleil et tiédeur (31°C). Le voisin du troisième joue de la trompette, du violon et du pipeau, va-t-il se mettre à l’hélicon ? En attendant, je constate que mon immeuble attire les musiciens. Au premier étage, il y a quelques années, il y avait ce guitariste électrique qui s'escrimait sur Money for Nothing et Sweet Jane avec une dextérité un peu aléatoire. Avant lui, au troisième étage, je me souviens d'une sorte de Castafiore tragique qui vocalisait à qui mieux mieux. Elle était vraiment chanteuse à l'opéra de Lyon. Je crois également me souvenir d'un joueur de ukulélé et d'une flûtiste passagère. Quant à Régis, le voisin fou du dernier, comment oublier ses récitals nocturnes sur un piano désaccordé ? Il nous a quittés physiquement il y a quelques années. Dans le cimetière, sa tombe est située à moins de trois mètres de celle de mon frère. Ce n'est qu'un tas de terre avec une croix en bois de guingois. Voilà, on en chialerait…

Picoré dans la correspondance Larbaud/Fargue. Les deux se tutoient assez vite, passent d’une distance un peu confraternelle à une franche camaraderie, se donnent des petits noms ; les « Grossbibisch » et les « Cher Léon » fleurissent, et on a le sentiment d’être en bonne compagnie. Lu Le Pain de ménage, comédie en un acte de Jules Renard. Lors d'un séjour de vacances, un bourgeois et une bourgeoise se tournent autour pendant que leur épouse et époux respectifs se sont absentés après le dîner. Rien ne se passera entre les deux, mais ce rien est délicieux : « Oh ! flirter, ce mot-là m’énerve. Flirt ! flirt ! C’est crispant comme une automobile sous pression. Laissez donc aux Anglais leurs petits bouts de mots. Qu’ils aient au moins ça en Angleterre. »

6 juillet 2025.– Il pleut, la température baisse ; ce qui était considéré comme du « mauvais temps » il y a trois semaines est devenu du « beau temps » (24°C). Picoré à nouveau dans la correspondance Larbaud/Fargue. Par capillarité, je picore aussi dans le Larbaud de Bernard Delvaille (collection Poètes d’aujourd’hui). Beaucoup de points communs entre Larbaud et Delvaille. L’ouvrage à tendance biographique du second résonne donc un peu autobiographiquement en creux. Tout étant dans tout, Delvaille parle de l’influence de Levet, évidemment sur Larbaud, mais aussi chez quelques surréalistes. Chez Philippe Soupault, par exemple. De ce dernier, lu Westwego, un long poème aisément trouvable en version dématérialisée. Soupault est l’un des surréalistes les plus présentables ; enfin, disons qu’il passe assez bien la rampe du temps. Dans Westwego, on peut lire des choses comme celle-ci :

je voulais aller à New York ou à Buenos Ayres
connaître la neige de Moscou
partir un soir à bord d'un paquebot
pour Madagascar ou Shanghaï
remonter le Mississippi
je suis allé à Barbizon
j'ai relu les voyages du capitaine Cook
je me suis couché sur la mousse élastique
j'ai écrit des poèmes près d'une anémone sylvie
en cueillant les mots qui pendaient aux branches
le petit chemin de fer me faisait penser au transcanadien
et ce soir je souris parce que je suis ici.

Je fais mes valises. Demain, départ pour le Beaujolais.

13 juillet 2025.– Chaleur (33°C). Retour du Beaujolais, contrée proche mais cependant exotique. Quelques randonnées m’auront mené vers des landes et crêtes surplombant les vignes et les vallées, à des altitudes qui, si elles n’ont rien d’alpestre, étaient tout de même plus proches des 800 mètres que d’un quelconque plat pays qui ne saurait être le mien. Charme du mont Brouilly, qui est plus bas, 450 mètres, charme et danger des petites routes où l’on se perd pour mieux se retrouver. À Quincié, vu la tombe de Bernard Pivot, sautillé dans moult villages en pierre dorée et tournicoté autour d’un beau prieuré abandonné par ses chanoinesses. Beaujeu, la capitale de la région, toute encastrée en fond de vallée, ne valait pas vraiment le détour en dehors d’une belle maison à colombages et d’une grosse église romane (de surcroît, elle semble frappée par toutes les tares de la France périphérique). Pour ce qui est de ma propre physiologie, bien mangé, bien bu, mais raisonnablement. Pour ce qui est du domaine lectoral, poursuivi le Larbaud de Delvaille entre deux verres de Brouilly. Beau livre de descendant transi d’admiration.

14 juillet 2025.– Averses tardives (29°C). Fatigue, céphalées, les pétards sont mouillés. Mort de Thierry Ardisson. Les années 80 disparaissent à petit feu, et nous aussi avec un petit peu. Fini le Larbaud de Delvaille. La longue aphasie de Larbaud, une certaine tristesse, là encore.

19 juillet 2025.– Orages, baisse des températures extérieures (24°C). Pas vraiment en forme. Guère de volonté face à l’adversité, du monde, de mon propre corps. Même mon petit tour de vélo quotidien ne m’aura pas permis de retrouver ne serait-ce qu’un soupçon d’élan. Non, je suis figé. Au niveau lectoral, les choses sont peut-être un peu plus positives. Cédé à la tentation du nature writing américain en débutant la lecture de Winter de Rick Bass. J’avais déjà repéré ledit Bass dans le formidable Maquis de Philippe Garnier, mais jusqu’à présent rien lu de lui. Winter raconte son installation dans un coin reculé du Montana en plein hiver. C’est, pour l’instant, assez réussi. Les frimas sont, par exemple, presque palpables, il y a des cerfs laineux, des hommes à la barbe qui pousse vite tandis que de gigantesques lièvres blancs et dodus agissent comme des félins étranges et hybrides en se cachant dans l’obscurité des bois. Tout cela pourrait sembler un poil sybarite, c’est un peu le cas, mais, en attendant, ce que j’ai pu lire de ce livre m’a sorti un tantinet de ma gangue de lassitude. C’est déjà ça.

20 juillet 2025.– Temps orageux (29°C). Les jours s'accumulent et on se demande bien pourquoi. Peut-être faudrait-il se fixer des objectifs, des programmes à accomplir ? Dans Winter, Rick Bass le fait, il organise ses journées et le voilà qui tape à la machine, qui coupe du bois, le fend, l'empile (empiler des choses est une chose importante philosophiquement). Voilà des raisons d'exister. Autrement, chez Bass, il y a aussi des grizzlys, des tétras, des orignaux, des cerfs à queue noire, des wapitis, des porc-épics, des canards, des pumas, des lynx, des loups gris, des pékans et des gloutons. Les bestioles éprouvent-elles le besoin de se trouver des raisons de vivre ?

22 juillet 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses (25°C). Lecture en extérieur, au milieu d'un semblant de bois. Winter. Rick Bass coupe du bois, se dissocie de la société humaine, l'hiver approche.

26 juillet 2025.– Tendance nuageuse (26°C). Je fais mon lit, je fais la vaisselle, je fais le ménage. Je fais beaucoup de choses, mais je ne vis pas vraiment.

Toujours dans le Winter de Rick Bass. Beau livre plein de ferveur hivernale. Il s’y passe des choses, entre frimas et bestioles. La nature plus que les hommes, c’est peut-être ce qui nous donne des raisons de vivre.

En parlant de bestioles : depuis deux semaines, aucune trace de la chatte Poppy…

Minuit. Pascal, Pensées : « Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour empêcher de le voir. »

27 juillet 2025.– La tendance nuageuse se précise (25°C). Vélo ce matin. Nouveaux chemins, nouveau circuit, nouvelles perspectives ?

Chez Rick Bass, tout est dangereux, même la coupe du bois. Il suffit de taper sur une souche trop verte pour que votre masse vous rebondisse en pleine figure. Le risque est alors grand de perdre quelques dents (ou la vie, si la masse rebondit contre votre front). Quant à l’hiver, ce n’est pas mieux : il vous apprend à guider votre propre fatigue, à vous étendre de tout votre long au coin du feu, à « sombrer dans une espèce d’inconscience tranquille et chaude ». Bref, il vous apprend à oublier le monde et ses thuriféraires (ce qui pourrait être dangereux pour certains). En définitive, beau livre, qui pourrait laisser l’impression d’avoir été écrit par un arrière-petit-fils de John Muir.

Fin du Tour de France cycliste. Le vainqueur verse dans le spleenétique. Il a gagné trop facilement, s’est ennuyé…

28 juillet 2025.– Nuages, quasi-frimas (20°C). Quatre kilomètres de marche matinale malgré une cervicalgie tenace. Fait quelques courses au supermarché. Note salée, plus de 150 €, il faut bien se nourrir.

Pas le courage d’entamer un nouveau volume. Me suis contenté de quelques graines dans les Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria. Toujours une source de courts délices. Charles-Albert arpente les rues de Fribourg. Tout y a des airs français — bourguignons plus que fédéraux. Tout y est reposant aussi. Et puis, le peuple est « sain, frais, vivant, logique, intelligent, poli », il participe au ravissement d’assister ou de participer au déambulatoire dans les rues.

29 juillet 2025.– Ciel changeant, fond de l’air un peu frais (22°C). Cinq kilomètres dans les extérieurs, une visite médicale patibulaire. Sur mon chemin, rien à pêcher dans les boîtes à livres. Lectures fragmentées. Un peu chez Cingria, qui voit Léon-Paul Fargue assis sur un banc, pas endormi contrairement à sa légende, plutôt « vif comme ne l’a jamais été une truite des plus exquises cascades ». Tout étant dans tout, aussi dans la correspondance Fargue/Larbaud. Les deux plus beaux hémiplégiques de la littérature française. Étaient-ils atteints du même côté, se complétaient-ils ? (Bon, Larbaud était aussi aphasique, rien de plus triste que ses dernières années, enfermé dans son corps.)

Écouté Le Masque et la Plume. L’un des intervenants parle de « sororité » avec des trémolos dans la voix. Cette propension à s'approprier les mots et le langage de l'époque ne manquera jamais de me surprendre. Je ne suis pas le seul ; l'ami Montaigne pensait déjà cela : « Je vous conseille la modération, l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et l’étrangeté. »

30 juillet 2025.– Adynamie prononcée.

2 août 2025.– Nuages, nuages (23°C). Malgré mon petit tour de vélo, je n’y suis pas vraiment. Il faut dire que je traverse une phase de neurasthénie légère, qu’août est déjà là et qu’août, c’est déjà un peu le début de la fin. De surcroît, je ne suis pas très inspiré, rien ne tombe de moi, et encore moins des mots. Cependant, histoire d’exorciser tout ça, je lis toujours, tant bien que mal et à mon rythme. Tenez, aujourd’hui, j’ai ouvert pour la première fois le septième volume du Manifeste incertain de l’impeccable Frédéric Pajak. Cette nouvelle pierre apportée à son grand édifice est cette fois-ci principalement consacrée aux figures de Marina Tsvetaïeva et d’Emily Dickinson, deux poètes « femelles » comme on en rencontre peu dans l’histoire de la littérature. Je connaissais assez bien la seconde, cette sorte de sœur secrète vivant recluse dans un autre siècle que le mien (j’ai mes « sororités » à moi), moins la première, dont je ne connais que les empêchements par les affres du soviétisme primaire, mais pas grand-chose d’autre. J’imagine que Pajak saura allumer la mèche de mon intérêt. Ce que j’ai lu du livre ce matin m’a déjà rempli d’une belle satisfaction. Les dessins sont toujours aussi beaux et la mélancolie qui irradie de tout ça aura certainement la capacité de me sortir de ma déprime passagère. Constat, effet Max Brod ? Sans sa sœur refusant de brûler, comme elle le lui demandait, ses mille huit cents poèmes après sa mort, il ne resterait plus aucune trace de l’œuvre d’Emily Dickinson. Y a-t-il des amis, des sœurs qui auraient respecté les consignes ? Y a-t-il des Kafka et des Emily Dickinson qui ne se seront jamais révélés au monde ? Certainement…

3 août 2025.– Quelques cumulus de beau temps (24°C). Vélo : plus de vingt-cinq kilomètres, beaucoup de dénivelé positif, bouclé ma boucle avec un contentement penaud.

Lecture : Pajak oublie assez vite Emily Dickinson, traverse l'Atlantique, visite la Russie poutinienne, constate sa « déglingue » post-soviétique, mais constate aussi la politesse, la solidarité non dupe de ses habitants. (Face aux embargos et à la bonne conscience des nations occidentales, tout est forcément compliqué.) Voilà déjà Marina Tsvetaïeva, un autre astre.

S'agissant d’astre et, pour en revenir à Emily Dickinson, ce quatrain :

I pay — in Satin Cash —
You did not state — your price —
A Petal, for a Paragraph
Is near as I can guess —

4 août 2025.– Beau temps chaud (29°C). Joie du médical. Ce matin, ayant quelques saumâtres analyses à effectuer, j’ai choisi de chausser mes sneakers pour me diriger pédestrement vers le laboratoire le plus proche de mon faible logis. Pas plus de deux kilomètres et le tour devait être joué. Sauf que, pour des causes que j’imagine tout à fait aoûtiennes, ledit laboratoire s’est trouvé fermé du sol au plafond. Il m’a donc fallu poursuivre ma randonnée jusqu’à un établissement similaire situé quatre kilomètres plus loin. En comptant l’aller et le retour, j’aurais donc fait plus de huit kilomètres pour accomplir ma petite affaire médicale. Cependant, rien n’est jamais totalement perdu, et surtout le temps, qui, s’il fuit, peut aussi combler inopinément nos attentes avec une sorte de satisfaction imposée par le casuel. Figurez-vous que, chemin faisant, j’ai récupéré Le Dali m’a dit de Louis Pauwels dans une boîte à livres. Et me voilà donc tel une néo-Cléo perdue de 8 à 16, attendant mes résultats d’analyses, tout en me disant qu’une certaine joie peut être apportée par tout, et même les boîtes à livres.

Sinon, par ailleurs et toujours dans les livres, chez Pajak, lourdeur de la Révolution russe, lourdeur des révolutions en règle générale, légèreté de l’intimité face au monde : une définition de la poésie ? En tous les cas, je tamponne aisément ces mots de Marina Tsvetaïeva, vrai sujet de l’opus pajakien : « Mes vers sont mon journal intime, ma poésie est la poésie des noms propres… Il n’y a rien d’insignifiant ! Parlez de votre chambre, si elle est haute ou basse, combien il y a de fenêtres, quels sont les rideaux, s’il y a un tapis, quel est son motif, car tout cela sera le corps de votre pauvre âme laissée dans un immense monde. »

5 août 2025.– Amorce caniculaire (32°C). Fini le Pajak. L’exil, la pauvreté en France entre Russes blancs et partisans eurasiens, le retour d’exil, le NKVD, les caves de Béria, la déportation de son mari, de sa sœur, cette fin sordide, la fin de Marina Tsvetaïeva pendue à un crochet, parce que vivre face au monde en marche est parfois trop dur… Tout cela est poignant. Encore plus poignant, pour tout dire, on a le cœur serré devant les pages consacrées à Murr, le fils de Tsvetaïeva. Gamin élevé en France, qui, téléporté en URSS à la veille de la Seconde Guerre mondiale, se heurte au paupérisme, à la grande sinistrose soviétique. Il note tout ce qui lui arrive, ses rapports compliqués avec sa mère, son goût pour la littérature, ses soucis d’adolescent tenaillé par les envies sexuelles dans un large journal intime. Il ne survivra pas longtemps, sera tué sur le front en 1944 à l’âge de vingt ans : « Son corps n’a pas de tombe : seul son nom figure sur un monument aux morts… » Restent des traces, ce journal publié en 2014 aux éditions des Syrtes.

Tout cela est donc poignant, disais-je, et le livre de Pajak parfaitement réussi (même si la partie consacrée à Emily Dickinson est trop courte).

8 août 2025.– Tiédeur nuageuse (30°C). Rien d’autre que le labeur. Ah si, pêché ça chez le vieux Montaigne : « On demandait à un philosophe, qu’on surprit à même ce qu’il faisait. Il répondit froidement : “Je plante un homme.” » (Le philosophe en question doit être Diogène.)

9 août 2025.– La chaleur monte (36°C). Août est là, on s’ennuie solidement.

Pauwels, Dali m’a dit. Drôle d’affaire. Ça commence en préambule par des phrases musquées, baroques, où Pauwels envoie des flèches biographiques enflammées pour mieux éclairer son lecteur. Puis il se fait porte-voix d’un Dali ventriloquant ses jeunes années, rappelant son indéniable côté croquignolet : ses multiples masturbations au clair de lune, Gaudí et la Sagrada Família lançant très haut dans le ciel des pales de pierre, tout en n’oubliant surtout pas Gala, l’électrique, son grain de beauté derrière l’oreille droite et la cour que Dali lui fit à base de colle de poisson et d’excréments de chèvre. Gala la généreuse, la « croquemitaine de ses délires », « l’amante ermite » de ses forces vitales qui était aussi au menu du Pajak lu la semaine dernière, décidément, tout est dans tout.

10 août 2025.– Temps caniculaire, nous y sommes (37°C). Le livre de Pauwels est joyeusement scatologique. Dali n’y fait que tenter de retenir ce qui est censé s’échapper de lui. Ainsi, il garde ses crottes pour lui – il éprouve même un plaisir suraigu à les retenir – serre les fesses, danse d’un pied sur l’autre dans une sorte de gigue inquiétante. Il y a donc les crottes retenues plus que de raison, mais il y a aussi tout cet or – la merde, c’est forcément de l’or que l’on doit garder pour soi – ; mais il y a aussi la pisse, les pissotières en or imaginées par le cerveau syphilitique de Lénine. Le fait que le Paris des années 20 (du siècle dernier) était certes la capitale des révolutionnaires exilés, mais aussi celle des « soupeurs », ces amateurs de pain trempé, socialement révoltés, pour qui le quignon pipi était une sorte d’hostie. Évidemment, on peut trouver tout cela fort peu ragoûtant. N’empêche, les matières les plus viles ne sont-elles pas souvent la signature d’un trésor ? (Pensé à Artaud, à la correspondance de Casanova.)

Loin de Dali et Pauwels, je fais mes valises. Demain, départ vers le Jura, le Bugey et le Plateau d’Hauteville. La température s’y annonce plus supportable et l’air aisément plus respirable.

17 août 2025.– Chaleur (32°C). Retour du Plateau d’Hauteville. Déjà nostalgique, en manque de vert, de tranquillité surtout… Là-bas, tout était plus simple, moins saisi par les pesanteurs du citadin. Je pouvais gambader à ma guise dans les prairies, dans les sous-bois et sur les crêtes, ne croisant que de bien rares autochtones. Il faut dire qu’entre 800 et 1 200 mètres d’altitude, on ne risque pas d’être dérangé par autre chose que des bestioles : vaches, chèvres, renards inquiets et truites en vadrouille.

Malgré tout, et s’agissant de l’humain, un peu plus bas en altitude, visité Cerdon, Jujurieux, Ambronay, Tenay – autant de bourgades situées sur les lèvres du plateau et assez assommées par les symptômes de la France périphérique. Commerces en jachère, bougres désœuvrés, tout y était, et avec ça un peu de tristesse.

Pour le reste, en dehors de quelques razzias dans les boîtes à livres du secteur, mon séjour n’aura pas été marqué par la chose lectorale (j’avais autre chose à faire : bien manger et bien boire, par exemple). Ma valise rangée sous mon lit, je n’ai donc fini Le Dali m’a dit de Pauwels qu’aujourd’hui. C’est bien l’objet littéraire non identifié, totalement foutraque, que l’on imagine. Figurez-vous que l’on peut y lire des phrases comme celles-ci, ce n’est pas rien : « Le sperme possède des vertus angéliques parce qu’il est le réservoir des êtres non conçus. Ce qui n’est pas humain, mais pourrait potentiellement le devenir, s’amasse dans le domaine angélique. L’Ange est le non-manifesté par essence et le manifesté en puissance. »


To be continued.


dimanche 28 juin 2026

Psychogeographie indoor (158)

 




I'm a cork on the ocean
Floating over the raging sea
How deep is the ocean?
How deep is the ocean?
I lost my way, hey, hey, hey



12 mai 2025.– Alternance de courts orages et de belles éclaircies (20°C). Voyage en Provence. Le 7 mai, visité Vaison-la-Romaine : son site antique, son pont romain – sans crue homicide –, et sa cité médiévale. Dans la seule boîte à livres repérable, récupéré Les Histoires pragoises de Rilke et L’Adoration de Jacques Borel (intrigant Goncourt 1965). Le 8 mai, Bédoin puis Malaucène. Aucune envie de monter au sommet du Ventoux : devenu une sorte d’autoroute pour vélo. À Bédoin, récupéré Une femme de la nobélisée Ernaux. Le 9, Nyons et quelques villages des Baronnies, architecture un peu différente. Un orage. Récupéré Un gâchis d’Emmanuel Darley (parti trop tôt). Le 10, Séguret et Gigondas, qui valent le détour. Rien à récupérer : plus de vignes que de boîtes à livres.

Retour aujourd'hui. Malade. 38,5°C. Rhinite ? COVID ? Malgré tout, picoré dans le Journal de Léautaud – où Valéry est comme une statue – et dans Critique et création de Jacques Rivière (gros pavé dans la collection Bouquins). Une conférence sur Proust au moment même de l’action : Un amour de Swann vient de paraître. Belles intuitions de Rivière, qui perçoit la complexité syntaxique du style proustien non comme un artifice, mais comme une lucidité extrême, presque maladive (d’ailleurs Proust est malade). Il trouve aussi que Proust est trop sur le scalpel de ses émotions, alors que, concernant les sentiments – et notamment l’amour –, il est prodigieux.

13 mai 2025.– Ciel globalement dégagé, douceur (21°C). Encore un peu fiévreux et vaguement malade. Toujours dans le Journal de Léautaud : les débuts de la drôle de guerre, Marie Dormoy et le petit théâtre de la vie littéraire. Quelques conseils aussi : « la langue française écrite exactement, la simplicité, le naturel dans le style, même au risque de l’absence de tout art, plus je vais plus j’aime cela avec passion… » À l’alternat, également picoré dans les écrits critiques de Jacques Rivière. L’entêtement de Proust, son art de demander et d’obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort pour « convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ». Vous avouerez que c’est bien vu. Autrement, entamé Une figure de style, biographie du drolatique Pierre Bénichou, par un certain Benjamin Puech. C’est pour l’instant, pas trop mal, on apprend certaines choses, notamment sur les relations entre Albert Camus et la famille Bénichou.

16 mai 2025.– Soleil et vent (21°C). Labeur, sieste, jardinage. Aucune entorse du cogito.

17 mai 2025.– Beau temps, jamais vraiment dérangé par de rares et hauts cumulus (21°C). Après une semaine de rhinite patibulaire, la forme revient. Reprise progressive de mes petites activités modestement sportives. Quinze kilomètres sur deux roues, cinq grâce à mes deux jambes et mes deux pieds (je ne marche pas sur les mains). Sur mon chemin – aléatoire, zigzaguant –, croisé de multiples joggeurs et joggeuses – c'est à croire que cette catégorie se reproduit plus vite que le reste de la population –, deux poussettes et trois petits chiens. Au passage, récupéré Truismes de Marie Darrieussecq dans une boîte à livres (curieusement, je n'ai jamais lu ce parangon POL-là). Rien déposé en échange (je suis assez malhonnête et ne me sépare pas de mes nombreux volumes aussi facilement que ça). Rentré à bon port, suis retourné dans la biographie de Pierre Bénichou. Personnage certes intéressant, mais ce genre d'ouvrage me semble être à la littérature ce que la coloscopie est aux examens médicaux. C'est-à-dire que l'on ne sent rien, si ce n'est une vague satisfaction au réveil. Les conditions lectorales étant pour l'essentiel déplorables – ma voisine de gauche, rentrée d'une longue villégiature, tient à le faire savoir, longuement et téléphoniquement –, pris les contre-mesures nécessaires en écoutant le seul album du duo électro-pop français Paradis. La rencontre incongrue de François Valéry et d'Underground Resistance. C'est assez formidable, parfaitement alangui.

18 mai 2025.– Belle journée ensoleillée et printanière (21°C). Vélo, dix kilomètres. Emprunté cette route, ou plutôt ce chemin en corniche, qui surplombe la Saône. N'ai pas poursuivi ma dérive sportive par une randonnée pédestre. Me suis seulement contenté de huit cents mètres qui m'ont emmené vers une esplanade surplombant elle aussi la Saône. Fini la biographie de Pierre Bénichou. Impression de perdre mon temps avec ce type de chose, factuelle certes, mais pas assez creusée, et surtout sans aucune vraie incarnation du sujet évoqué. Le meilleur, et de très loin, les nombreuses citations rapportées en fin de volume. En parlant de Saône et tout étant dans tout, après le déjeuner et la sieste, enchaîné mes pérégrinations lectorales avec Les Cambrioleurs de Fabio Viscogliosi. Lu cinquante pages que j’ai aimées. L’affaire sonne comme du Modiano plus drolatique et sans brume, et la ville et l’époque évoquées – Lyon au début des années 80 – ne pouvait qu'entraîner un certain intérêt chez moi (j'ai le potentiel pour être l'un des héros de ce roman. Le suis-je ? Allez savoir.) 

Sinon, comme tous les 18 mai, j’ai voulu écrire un petit bidule en hommage à Ian Curtis, mort pendu ce jour-là. Je ne suis pas parvenu à mes fins. Ah si, tout de même : faisant un tour par Google Maps, je suis tombé sur la maison de Ian Curtis (la maison tragique). Elle est située à Macclesfield, dans la banlieue de Manchester. Sa façade est un poil austère, avec des briques qu’on croirait importées de Łódź. Sa porte aux vitraux chenus est assez étrange. Quant à la figurine de chaton (ou de petit hibou ?) et à la tasse qui paradent devant les stores baissés, on se demande si tout cela ne serait pas le signe d’un fantôme érémitique.

19 mai 2025.– L’orage nous tourne autour (25°C). Après un cambriolage improvisé au débotté, quatre pieds nickelés se retrouvent en possession d’une œuvre d’art qu’ils pensent inestimable. S’ensuivent moult aventures en partie helvétiques que je ne raconterai pas, d’une part parce que je suis très peu inspiré, d’autre part parce que j’ai beaucoup de flemme en moi (ma flemme, c’est presque un petit animal domestique). Voilà donc le joli petit livre du Lyonnais Fabio Viscogliosi. Un certain humour, une certaine tendresse et un plaisir personnel pas forcément partageable, puisque, comme je l’annonçais hier, je connais assez bien les lieux et l’époque de l’action (Lyon et le début des années 80).

Du côté de la partie plus sportive de ma vague existence : ce matin, trois kilomètres à pied qui n’auront pas usé mes souliers, mais qui auront usé ma patience, puisque, dans le parc qui était le but de ma courte dérive, je suis tombé sur une sorte de monôme rassemblant pas moins de deux cents mouflets et mouflettes. Certainement une « sortie scolaire », comme on dit. Imaginez l’horreur !

Cet après-midi, taille de mes haies avec un nouvel appareil électrique. Bien pratique, mais fort dangereux. Imaginez : en l’utilisant, on risque de perdre mains, bras et pieds, et pourquoi pas la tête (alouette).

J’en suis là, et il faut que je vous laisse : il pleut sur ma copie.

20 mai 2025.– Pluie (18°C). Le bouquin de Viscogliosi tourne en queue de poisson. On sent qu'il aurait pu s’étendre allègrement sur cent pages de plus, tout comme il aurait pu s'achever cinquante pages avant son terme. Néanmoins, il y a beaucoup de charme dans ses aventures, où une sorte de burlesque doux est à l’œuvre.

Rien à voir, ou presque, lu quelques pages du Journal de Léautaud. Le début de la Seconde Guerre mondiale, les premières restrictions, les interrogations de Léautaud qui ne sait pas sur quel pied danser.

Fini la relecture du troisième tome de mes Psychogéographies Indoor. Je me demande si cela mérite vraiment d’être publié.

Demain, labeur. Aucune envie de m’y rendre (on se rend à son travail comme on se rend à un ennemi, ou à la police. Généralement sans entrain).

24 mai 2025.– Soleil assez quantifiable (20°C). Posologie matinale : 40 minutes de vélo, 30 minutes de lecture, 50 minutes de dérive pédestre, 30 minutes de lecture encore, 25 minutes de ménage approfondi et attentionné…

Entamé L’Accident de Jean-Paul Kauffmann. Un fait divers – la mort de dix-huit footballeurs bretons dans un carambolage tragique en 1949 – et les résonances qu’il a laissées dans la mémoire de l’auteur, originaire du même village que les victimes. Ce souvenir longtemps enfoui qui revient après son enlèvement au Liban en 1985. Le livre mêle enquête, autobiographie et réflexion sur la mémoire. Ce que j’en ai lu montre surtout une façon simple et discrète d’aller chercher ses racines : son enfance, sa famille.

Sinon, après quinze jours de convalescence – elle s’était fait mordre par un gros matou du secteur –, la chatte Poppy est réapparue, toute fraîche et pimpante. J’ai aussi bu un café avec la voisine de droite.

25 mai 2025.– Le ciel se couvre, la température monte (24°C). But de ma journée : varier les plaisirs. Croiser les boucles pédestres et les boucles cyclistes, me poser sur un banc jusqu’à présent négligé parce que trop à l’ombre, poursuivre une lecture avec un regard frais. Mettre un peu d’incertitude dans tout ça.

Chez Kauffmann, grande force des réminiscences, grande force de l’accidentel aussi. Les odeurs de l’enfance, la croûte du pain, le camion fou trucideur de l’équipe de football du village de Corps-Nuds, une Jaguar renversée au milieu du carrefour, l’enlèvement purement fortuit au Liban, les geôliers frustes du Hezbollah. Tout cela tient-il de la remontée soudaine des souvenirs bloqués, du hasard ou d’une quelconque organisation dont on ignorerait l’origine ? (conditions lectorales altérées par la voisine de droite, celle du café d’hier, qui aura fait la bamboche à deux de ses amies plus sexagénaires que moins, une grande partie de l’après-midi).

26 mai 2025.– Ciel partagé entre nuages et soleil dans une sorte d’équanimité possiblement démocratique (23°C). L'Accident de Kauffmann n’est pas nostalgique, nous sommes plutôt dans le domaine du nevermore, dans ce qui ne reviendra jamais, dans ce qui est laissé derrière nous, dans cet irréversible du temps qui s’échappe comme le sable pourrait s’échapper entre nos doigts. C’est aussi un texte qui explore la mémoire et l’impossibilité de la reconstituer pleinement tout en laissant une grande place aux sens et tout particulièrement aux odeurs. Voilà des traces qui soulèvent les souvenirs, les geôles libanaises ne sont qu’un pointillé douloureux, le camion fou qui emporte avec lui toute l’équipe de football du village de Corps-Nuds un marqueur tragique de l’enfance. Tout cela reflue et s’échappe et l’on n’y peut rien. En définitive, assez beau livre.

Aujourd’hui, aucune activité sportive, pas plus sexuelle que pédestre ou cycliste. Quant aux conditions lectorales, n’en parlons pas, elles furent déplorables puisqu’aux conversations téléphoniques de la voisine de droite se seront ajoutées les paroles un peu fortes et fleuries, portées par l’accent de Sidi Bel Abbès, de la voisine de gauche qui semble avoir fait de bonnes affaires dans le textile.

27 mai 2025.– Nuages tièdes troués par quelques belles éclaircies (23°C). But de ma randonnée matinale : les ruines d’aqueducs pour ainsi dire gallo-romains, situées à moins de cinq kilomètres de mon petit intérieur. Malgré deux millénaires empilés, ils se tenaient là devant moi qui ne durerai certainement pas autant (l’homme est une chose très éphémère). Retour difficile, beaucoup de dénivelé, une grande partie dans les bois.

Mon modeste bercail atteint – rien d’une villa gallo-romaine –, rouvert la correspondance entre Morand et Chardonne. Les deux vieux grigous s’en donnent à cœur joie. Rien de sympathique chez eux, mais qu’ils écrivent bien ! (Évocation de l’accident de Sagan. Bernard Frank en sort presque indemne – un petit bras cassé – par miracle, il n’était pas attaché.)

Multiples visites de la chatte Poppy, qui, après sa convalescence, reprend petit à petit la mesure de son territoire. Ledit territoire comprenant visiblement mes genoux et mes épaules.

29 mai 2025.– Soleil tout juste dérangé par deux ou trois cumulus de beau temps (25°C). Grande paresse intellectuelle. J’aimerais « produire » sans efforts, mais j’ai beau me laisser caresser par le vent, rien ne tombe, pas même un mot, alors une phrase, vous pensez bien ! Du mal à entrer dans De si beaux garçons, roman déjà un peu ancien du nobélisé balbutiant Modiano. Je perçois ce qui est certainement très bien – l’habituel échafaudage mémoriel brumeux de Modiano – pourtant l’intrigue, ce qui fait fiction, reste quelque part coincée entre deux cumulus très hauts au-dessus de ma tête de brute lymphatique. Ma fatigue intellectuelle doit certainement fonctionner en « émission » tout comme elle doit fonctionner en « réception » : c’est une éventualité fort tangible. Par contre, pour ce qui est de mon physique, de ce qui ne coule pas directement de mon cogito, cela va un peu mieux, ma paresse est moins prononcée. D’ailleurs, à ce titre, ce matin, j’ai effectué une courte randonnée au milieu des villas néo-bourgeoises de mon environnement immédiat. J’ai même vu quatre vaches qui n’avaient pas l’air de s’en faire. L’homme devrait être parfois plus vache, au sens propre. C’est là encore une hypothèse.

31 mai 2025.– Premières chaleurs (31°C). Ce journal n’est parfois qu’une sorte de sinécure, il m’ennuie plus que tout et je peine à le remplir avec quoi que ce soit de vaguement intéressant. C’est pourquoi aujourd’hui je n’évoquerai rien de mes molles pérégrinations lectorales et sportives. Nothing else.

Rien (ou presque) : Refuser de meubler, c’est parfois encore écrire.

1er juin 2025.– Orages (31°C). La France gagne sa deuxième finale de Coupe d’Europe de balle au pied en 70 ans. Bilan des célébrations : 2 morts, 550 arrestations, des pillages… Que Dieu nous préserve des victoires ! Humeur un poil neurasthénique.

Fini De si beaux garçons sans être parvenu à trouver un point d’intérêt avec ce texte qui me semble être l’un des moins bons de Modiano (ou alors est-ce mon intérêt lectoral qui s’affaisse avant de s’écrouler ?). Retrouvé quelques tons pimpants en faisant mon tour de vélo quotidien. Emprunté de nouveaux chemins qui m’ont porté au cœur de paysages indubitablement champêtres. Croisé quelques vaches, des moutons… Pourquoi n’ai-je l’impression de vraiment vivre qu’au milieu des champs ?

2 juin 2025.– Temps orageux, géraniums en danger (22°C). Examen médical saumâtre. On me demande si je ne suis pas enceinte. Précisons que je suis un homme, barbu, un peu chauve et pesant plus de 100 kg.

Aucune activité sportive aujourd’hui. Picoré dans les Papiers collés de Perros. Toujours admirable. Voilà un type qui trimballait son corps toute la journée ; il n’est pas le seul.

Génie de la critique.

« Je ne vois pas bien où est sa souffrance » (l'une des nombreuses participantes du Masque et la Plume à propos de Liberati Simon).

3 juin 2025.– Journée relativement agréable, on annonçait des orages qui ne sont pas venus (25°C). Aucune activité sportive, pas plus cycliste que pédestre ou sexuelle. Nouvelle lecture, Espagnes de Louis Émié. Écrivain par vocation, journaliste par nécessité, Émié fait partie de la caste des Bordelais oubliés (Forton, Luccin, Lafon, Guérin…). Espagnes – au pluriel comme le Venises de Morand – est son grand bouquin, une affaire sur laquelle il n’aura jamais cessé de revenir, la nourrissant tout au long de son existence. Dans la très belle présentation, Bernard Delvaille compare Émié et Larbaud, trouvant une même sensibilité, une même finesse de ton chez les deux hommes. Pour l’instant – je n’ai lu que quatre-vingt-dix pages –, c’est un peu vrai, mais Émié me semble un peu moins pétillant et plus doloriste que l’héritier des sources Saint-Yorre (il faut dire que l’Espagne est assez doloriste). Le flamenco et les jets d’eau font vibrer la nuit, le catholicisme est austère et fanatique, extérieur et encombré, plein de chair et de sang. Unamuno, Gómez de la Serna et Cervantes sautillent tandis que Grenade, Tolède et Burgos sont bien jolies. Disons qu’il y a pire.

5 juin 2025.– Rien.

7 juin 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses, averses faibles (22°C). Nouvelles pantoufles, nouvelles perspectives. En dehors du ménage, aucune activité physique. Poursuivi Espagnes de Émié entre deux coups de plumeau. Douleurs du christianisme, le ciel de Tolède, un ciel de nacre azurée, un ciel sans poids, ivre de transparence, le plus beau ciel du monde.

8 juin 2025.– Ciel se dévoilant et révélant de belles teintes estivales (23°C). Testé la lecture en marchant. Résultat peu concluant : c’est dangereux et on ne voit pas le paysage. Quant à la lecture au guidon d’un vélo, je ne l’ai pas essayée, elle me semble guère envisageable. (Vous noterez que, pervers comme je suis, j’écris ces mots en marchant, ce qui est tout autant dangereux.)

Sinon, hier soir : « vie sociale ». Bu un peu dans une sorte de dancing rempli de gens plus jeunes que moi. Constat : faire la fête aujourd’hui est apparemment synonyme de faire la gueule.

Plus tard… Ce journal, apparaissant comme une possibilité d’être offerte au Dasein, il est aussi là pour me permettre de me poser quelques questions essentielles. Celle-ci, par exemple : espadrilles, oui ou non ?

Encore plus tard…

Je connaîtrais des îles aux rivages dormants,
L’odeur des vahinés aux souffles nonchalants,
Des ciels toujours changeants, des humeurs pacifiques,
Le frisson des récifs et des courbes volcaniques,
Le danger suspendu des grands poissons sans nom,
Le sable chaud collant aux chevilles en plomb,
Et des soleils couchés pour d’éternelles siestes,
Là-bas, très loin d’ici, loin des gestes et des gestes.

9 juin 2025.– Ciel voilé, vent léger (22°C). Vingt kilomètres de vélo qui m'auront mené jusqu'aux lisières du bâti néolibéral, de ses ronds-points et de sa bitumisation forcenée. Là, dans une sorte de frontière indicible entre ce que l’homme peut faire de pire et ce qui reste de la nature, trouvé des confettis de champs, des animaux même, et quelque chose de la persistance héroïque du bucolique. Après une courte pause, enchaîné par cinq kilomètres à pied. Trouvé un parc, et encore quelques bouts de nature préservés du pire. Au niveau lectoral, poursuivi Espagnes d’Émié. L’Espagne, c’est un peu sa nature : il est à demi espagnol par sa mère et ne semble jamais mieux respirer que là-bas, dans cette fausse presqu’île qui est une île. Il y retrouve son air natal et cette raison d’être qu’il cherche sans jamais vraiment l’atteindre. Alors le voilà à Tolède, le cœur battant, traversant Cordoue ou le pont de Ronda avec la ferveur d’un quasi-autochtone. À Séville, on le retrouve dans un cabaret gitan où une femme nue sous son châle chante des mélopées doloristes. Des filles de quinze ans boivent dans les verres de tout le monde et s’assoient sur les genoux de tout le monde. Une gitane jaune et sèche assure qu’elles sont vierges. L’Espagne est un drôle de pays. « Je n’aime point ce qui m’est imposé par une réalité que je souhaite différente. Il me faut un accord, une entente préexistante entre ce qui effleure mon regard et les choses qui le frappent. Orgueil ? Non. Dans cette identification presque charnelle avec ce que je vois, il entre plus d’humilité qu’on ne l’imagine. J’avance beaucoup plus vers ce que j’aime que ce que j’aime n’avance vers moi. Mais comment m’y reconnaître encore, lorsque je ne puis m’attacher qu’à ce qui me résiste et qu’une conquête trop aisée me dégrise d’une ivresse éprouvée avant même de la subir ? »

10 juin 2025.– Étrange halo blanchâtre, en cause les fumées de vastes incendies de forêt dans le lointain Canada. Décidément tout flotte et se lie, et même la météo (29°C). Les lieux les plus propices à la lecture dans mon environnement immédiat ? Le cimetière et la Pagode. Je les ai visités ce matin et j’y ai poursuivi Espagnes d’Émié. Semaine sainte et larmes de cristal. Andalousie et orangers en fleurs, iris et giroflées, roses et jets d’eau, l’Alhambra n’est pas loin. L’Alhambra est un autre Shangri-La.

11 juin 2025.– Brian Wilson est mort. On écoute Surf’s Up et on pleure.

12 juin 2025.– Tiédeur assez prononcée (34°C). Labeur et fatigue corrélative.

C’est seulement l’insondable inertie, la pesanteur de la raison, qui s’oppose à la création d’un monde en dehors des corps – et Brian Wilson voulait être en dehors de son corps. Cela fut certainement l'un de ses problèmes : comment s’extraire de cette enveloppe de chair, et comment tenter de flotter au-dessus ? Comment tenter de conserver un minimum de distance face à son propre corps, avec cette somme de désirs dedans, cette somme de candeur, aussi ? Expérience périlleuse, expérience qui ne laisse rien de sauf en dessous de soi.

14 juin 2025.– Triste constat, la météorologie devient comme l’époque : sans nuances. Ainsi, en moins d’une semaine, sommes-nous passés d’une queue de printemps fraîche et pluvieuse à un été qu’on concède plus au plomb brûlant, au vent saharien, qu’à tout autre chose. Rien de réjouissant dans cet oubli des douceurs (35°C). Hier soir, vie sociale. Me suis retrouvé enfermé dans une sorte de dancing surchauffé où se produisait un orchestre que l’on dira rock. Expérience un peu traumatisante. Au milieu des moiteurs, bu un peu, mais pas trop.

Ce matin, coiffeur – enfin, plutôt coiffeuse – et discussions sur la météorologie (on en revient toujours à la météorologie), puis trois ou quatre kilomètres de dérive pédestre entre les boîtes à livres du secteur. Rien à pêcher.

Du côté lectoral, la fin d’Espagnes d’Émié me tombe sur les pieds. Il faut dire qu’ils sont grands, et il faut aussi dire qu’il est assez largement question de la Semaine sainte et des processions en Andalousie. Or, si je suis assez féru de douceurs andalouses, je ne suis pas vraiment processionnaire dans l’âme. Dommage pour Émié, la première partie de son livre était excellente.

D’autre part, reçu l’impression du troisième épisode de mes pérégrinations diaristiques. Le volume est assez bien fini, et le travail me semble correct. Reste à savoir si l’intérieur vaut quelque chose. J’ai des doutes.

15 juin 2025.– Orages (25°C). Sport modéré : quinze kilomètres de vélo, un peu de ménage (fait les vitres), aucune activité sexuelle notable.

Sous les eaux d’Avalon, nouvelle lecture, nouveau Connelly et nouveau héros. On oublie ce bon vieux Hieronymus « Harry » Bosch sur le continent et on s’attache à un certain Stilwell, flic détaché sur l’île un peu touristique de Santa Catalina, au large de L.A. Lu cinquante pages qui m’ont semblé un peu inquiétantes quant à la qualité de renouvellement de Connelly. L’intrigue est assez apathique, les personnages plus désincarnés qu’autre chose. Reste la précision vétilleuse, des détails topographiques et un savoir-faire popote qui pourrait emporter le chaland sur la longueur.

La publication de mes pérégrinations psychogéographiques ne semble pas intéresser grand monde. Faut-il que je m’en étonne ?

Du côté du monde, amorce de guerre israélo-iranienne, nous voilà encore bien.

16 juin 2025.– Ciel se découvrant au fil de la journée. Vent du Nord apportant une climatisation toute naturelle (24°C). Dix kilomètres de dérive pédestre dans les bois et les balmes de l’ouest lyonnais (dans la langue locale, les balmes sont des coteaux en pente, des buttes ou des talus escarpés). Soixante pages du nouveau Connelly. Le pantouflard est indubitablement de mise ; nous sommes loin du Poète ou même d’Echo Park, cependant reste une qualité de fabrication indéniable. Surtout chez Connelly, comme chez presque tous les grands auteurs de polar américains, l’intrigue est toujours échafaudée sur un territoire. Ici, l’île touristique de Santa Catalina.

Récupéré La Salle de bains de Toussaint dans une boîte à livres. Je ne crois pas l’avoir lu.

17 juin 2025.– Beau temps chaud (28°C). Être touriste chez soi est toujours un plaisir d’esthète. Ainsi, ce matin, après cinq ou six kilomètres de modeste randonnée piétonnière, je me suis retrouvé planté devant la grosse basilique de la ville de Lyon, au milieu des grappes d’Espagnols et autres Chinois de tous poils. Feignant de découvrir ce qui s’offrait à mon regard, faisant mine de ne pas connaître mon chemin, posant même quelques questions retorses en anglais global à ceux que j’ai cru comprendre être des autochtones. Tout cela est diablement amusant, il faut bien le dire. Sur le chemin du retour, passant par les ruines du théâtre gallo-romain, ressenti un certain pincement. C’est là qu’il y a quelques années, j’avais vu se produire un Brian Wilson pas au mieux de sa forme. Décidément, tout est dans tout, et même l’émotion.

Retourné dans mon petit intérieur, me suis endormi sur le Connelly, sautant même par mégarde une centaine de pages, ce qui m’a donné l’impression de lire un méta-polar à la mode des Éditions de Minuit. Voilà, j’en suis là.

19 juin 2025.– Et voilà le caniculaire ! (35°C). Labeur, grosse fatigue, trois pages des Cahiers d’un Cioran sautillant dans le morose. Pour l’instant, les ventes de mon nouveau pavé m’ont rapporté 4 €. Que vais-je faire de ce pécule ? Le transformer en cryptomonnaie ? Me payer une call-girl russophone ? Acheter quatre pots de Flamby vanille caramel ?

21 juin 2025.– Chaleur patibulaire* (36°C). Journée désolante. Lors de ma sortie vélocipédique, crevé de la roue avant. Rentré en poussant ma monture sur plus de quatre kilomètres dans une chaleur qui, si elle était en amorce, était tout de même un peu là. Rentré dans mon petit intérieur, coincé la porte de l’un de mes placards. Me suis aussi cogné le gros orteil gauche à un pied de lit. Pour le reste : retour des dorsalgies, et si mes voisins les plus proches ne semblaient pas vraiment là, j’ai entendu assez nettement les plus lointains, que j’ai devinés assez adeptes des musiques dites urbaines. Quant à la chose lectorale, au Connelly entamé il y a quelques jours, je n’arrive décidément pas à entrer dedans.

Lat. patibulum, sorte de gibet auquel on attachait les esclaves pour les battre de verges, de patere, être ouvert, étendu.

22 juin 2025.– Intenable touffeur (36°C). Choses encore désolantes : la vieille chouette qui feuillette méthodiquement tous les bouquins d’une boîte à livres pendant pas loin de dix minutes. (Cependant, et preuve que les choses sont finalement assez bien faites : ce matin, la vieille chouette me précédant est repartie avec un volume de Geneviève Brisac, tout en laissant derrière elle les mémoires de Jacques Sternberg (Profession : mortel), les écrits sur l’art romantique de Baudelaire (dans la collection Garnier-Flammarion), et Le Jardin des roses et des fruits de Saadi (chef-d’œuvre de la littérature soufie).) Enfin entré dans le Connelly, qui me semble finalement apporter toutes les satisfactions espérées. Bombardements américains sur l’Iran. Nous y voilà.

23 juin 2025.– Passages nuageux, chaleur tenace (33°C). Fini Sous les eaux d’Avalon. En définitive, assez manqué ; difficile de s'intéresser à ce nouveau personnage qui se déplace dans une voiturette de golf et dans un territoire – l'île de Santa Catalina – dont Connelly semble avoir très vite fait le tour. J'imagine que c'est une sorte d'introduction et que ledit personnage – cet inspecteur Stilwell – s'intégrera par la suite dans l'univers de Connelly, qu'il rencontrera Bosch, Ballard ou Mickey Haller. Pour l'instant, c'est une pièce rapportée balzacienne qui attend son heure.

Nouvelles acquisitions : le Journal de Samuel Pepys et la correspondance Larbaud/Fargue.

Note à moi-même : lire Yves Navarre.

Je fais mes valises. Demain, départ pour le Vercors où je compte bien ne pas résister à grand-chose.



To be continued.



vendredi 15 mai 2026

Psychogeographie indoor (157)

 


« Un écrivain n’a, bien sûr, absolument aucune place dans la société – sinon que tout le monde, à un moment ou à un autre, voudrait en être un : ça ferait bien. »   Frédéric Berthet

13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler en avait largement sous la main.

14 avril 2025.– Douceur nuageuse, quelques rares et belles éclaircies (18°C). Retrouvé ma chaise de lecture. Curieusement, aucun chat à l'horizon. Mes petits félins domestiques m'auront sans doute oublié pendant ma brève villégiature sudiste. C'est fort probable (Léautaud, tout du moins le Léautaud terminal, ne bougeait plus, il était comme vissé sur sa chaise et ses petites bestioles ne le quittaient pas). En parlant de choses brèves, fini L'Impassible de Berthet. Toutes les lignes, et même les plus insignifiantes, laissent deviner l'écrivain. Le meilleur de ce très court spicilège ? Un texte donné au Figaroscope. L'intimité affleure, c'est très bon : « Puisque les différents moments du temps, de la journée, les saisons sont autant de territoires. De sorte que, s’il est déjà monstrueux de contraindre les gens à vivre dans les mêmes endroits, il est inouï de les forcer aux mêmes horaires, et fantaisiste qu’un gouvernement puisse réglementer par décret une heure légale, d’été ou d’hiver, ainsi que la vitesse sur les routes, l’âge des mineures ou les quotas laitiers, sans compter qu’entre les êtres existent, à l’état naturel et surprenant, d’étranges fuseaux horaires qui entraînent des fatigues aussi grandes qu’inutiles. Mais l’inutilité restant peut-être une forme de grandeur, je savais que moi, ce qu’il me restait à faire, c’était tenir ce genre de raisonnement, dont la logique échapperait à certains, mais se tiendrait quand même, comme tout seul – dans la phrase. » Dans l'élan – un élan de juste mesure, il ne s’agirait pas de brusquer le chaland – entamé Stanislas, la nouvelle affaire autobiographique de Simon Liberati. Lu cinquante pages sans réel effort, les ai assez aimées. Liberati se souvient de celui qu’il fut à l’âge de cinq ans, de sa famille pour le moins croquignolette et de son embastillement au collège Stanislas. Pour l’instant ça ne ricane pas, on pourrait presque déceler une forme d’innocence, une certaine candeur. Ce sont d’assez bons signes pour la suite.

15 avril 2025.– Pluie fine, flaques minimes, maussades et marmiteuses (18°C). Le livre de Liberati trahit parfaitement son titre : c’est bien plus un récit sur son enfance que sur la sorte de colonie pénitentiaire catholicisante que certains croient voir dans le collège Stanislas. Aucune « dénonciation », donc, mais plutôt un texte doux sur une innocence qui se heurte au rêche, au frissonnement désagréable des années qui viennent et s’accumulent. En parlant de rêche et de douceur, les parents de Liberati sont rêches en apparence et vraiment doux. Mai 68 passe tranquillement et l’on croise deux ou trois figures littéraires : Mandiargues et sa petite voix de nez, Guillevic et ses mains baladeuses, la blondeur d’Édith Boissonas… Il y a de belles pages sur les vacances de la famille Liberati passées dans un cabanon de Saint-Tropez, sur la découverte de la littérature, sur les mots et leur étymologie… Le collège Stanislas n’est qu’un filigrane, un prétexte déclencheur. Le livre prend des teintes proustiennes. C’est, pour l’instant, le meilleur de son auteur.

Pour en revenir à Léautaud, tout du moins au Léautaud tardif, ce qui importe, c’est le vissé : l’attachement aux petits félins, aux rites minuscules, à la continuité intérieure que seule la répétition permet.

Rien (ou presque) : Je ne me feins pas, je donne simplement une forme à mon moi.

16 avril 2025.– Pluie diluvienne (10°C). Labeur, léthargie sur canapé, rien d'autre.

17 avril 2025.– Pluie et quasi-froideur (8°C). J'entasse les jours, je forme des amas, qui sont ma vie, qui passe.

18 avril 2025.– Soubresaut printanier (18°C). Labeur et léthargie. Trois pages du Journal de Léautaud. Le Fléau rôde.

Rien (ou presque) : Je porte mon caractère dans mes mains que j’ai dans les poches.

19 avril 2025.– Alternance de nuages et de coins de ciel bleu. Ainsi, tout change et redevient ce qu’il fut (20°C). Dix kilomètres à vélo, cinq à pied, une heure de lecture sur un banc public bien orienté, deux heures de lecture sur ma chaise de jardin agrémentées par quelques phases d’heureuse narcolepsie chloroformique et une courte bataille entre un gros chat roux et une abeille ; voilà pour la partie la plus sportive et la moins velléitaire de ma journée. Pour la partie dite intellectuelle, celle qui fait semblant de se distinguer des choses du corps, fini le Stanislas de Liberati. Les choses du corps y étaient pourtant bien présentes : les premiers plaisirs solitaires, les premières approches amoureuses, l’irruption du punk, l’abus de Valstar verte comme une noyade volontaire, Patrick Bruel en GO homicide. Liberati raconte tout cela en n’oubliant pas son entité corporelle (on y revient), celle d’un grand chiot maladroit et lymphatique (ce qui me fait un point commun avec lui, je suis moi aussi un assez grand, chiot maladroit lymphatique). On a le droit de croire qu’on tient ici son meilleur livre.

Liberati, derrière moi, beaucoup picoré : dans le Journal de Léautaud, dans la correspondance Morand-Chardonne, dans les Cahiers de l’ami Cioran. Léautaud parle de sa vigueur sexuelle qu’il aura parfaitement soutenue jusqu’à l’aube de ses soixante-dix ans alors que, jusqu’à quarante ans, c’était pour lui en quelque sorte un calme très plat de ce côté-là. Chardonne et Morand sont toujours joliment détestables. Chardonne pense que l’on vit très bien sans amour : « Je crois que je n’ai rien aimé (la faim, c’est une maladie) sauf les toutes jeunes filles quand elles étaient simples, jadis, le château Yquem et faire du commerce. C’est pourquoi vous m’étonnez tant. » Quant à Cioran, la victoire, quoi qu’elle puisse être, n’est pas de son territoire : « Tout triomphe a quelque chose de profondément abject, si l’on en juge d’après la gueule du triomphateur. Malheureusement, le vaincu, s’il avait gagné, aurait pris la même expression que son rival plus chanceux. Rien à faire : dans tout succès il y a un élément de dégradation. Je compte bien que je n’aurai jamais l’occasion de crier victoire. Un dieu veille sur moi. »

Rien (ou presque) : Comme un poisson mort au fil d'une eau calme, je voyage lentement.

20 avril 2025.– Beau temps puis du vent, beaucoup de vent, et un ciel à demi nuageux (19°C). Fluctuant comme le temps, sans vraie inspiration, il y a des jours où nous ne parvenons pas à fixer notre humeur. Un peu de vélo, un peu de marche à pied, plus sûrement une certaine non-activité. Néanmoins, fait un tour au cimetière sur un banc duquel j’ai commencé Le Chien blanc de Romain Gary. White Dog de Fuller, Chien blanc de Gary… Vu le film il y a des lustres, jamais lu le livre dont il fut tiré car j’ai toujours eu la crainte de devoir me coltiner du démonstratif et de l’allégorique à gros sabots… Ces craintes étaient certainement une forme d’a priori pas trop senti car au bout de quatre-vingt pages je ne trouve pas grand-chose à redire. Le tonneau est le même que celui du film : sec et sans illusions. Gary n’est certainement pas un grand styliste, mais c’est un homme bien planté qui ne se laisse jamais emporter par ses convictions (faut-il préférer le styliste Morand, ou l’homme bien planté Gary ?)

21 avril 2025.– Ciel très nuageux avec de courtes éclaircies (16°C).

Notes un peu faiblardes du jour :

Le pape est mort, un lundi de Pâques, comme si c'était possible !

Acquis quelques plantes et fleurs que je rempoterai demain.

Gary ne fait pas dans la dentelle, mais sa profonde répulsion face au racisme innocent, imbécile ou sinistre de nombreux Blancs, tout comme sa dénonciation des militants noirs extrémistes qui vire au racisme à l'envers, emporte tout.

Après avoir écouté Le Masque et la Plume d'hier soir, je ne ferai qu'un constat : la littérature, c'est donc ça, un vague truc destiné aux institutrices dépressives ?

24 avril 2025.– Nuages, le printemps ne se fixe pas (15°C). Labeur. Rien lu depuis deux jours. Mort de David Thomas, tristesse.

Life stinks
I’m seeing pink
I can’t wink
I can’t blink
I like the Kinks
I need a drink
I can’t think
I like the Kinks
Life stinks

25 avril 2025.– Beau temps avec quelques nuages élevés (17°C). Labeur puis sieste. Grande paresse intellectuelle. Court détour par le Journal du père Léautaud, qui tourne autour de Mallarmé et des mains énormes de Rimbaud.

26 avril 2025.– Entre nuages et éclaircies (16°C). (Matin.) Pas de vélo mais quatre kilomètres à pied. Tour par les boîtes à livres où j'ai échangé un guide du Monténégro contre L’Inquiétude d’être au monde, une mince plaquette de Camille de Toledo que j'ai lue un peu plus loin à l'écart comme un chat pourrait bouloter un lézard ou un petit oiseau. Ce court texte que son auteur entend comme une sorte de chant offre une sombre litanie sur le devenir de l'Europe à l'aube du XXIᵉ siècle. Sebald, Jean Améry et quelques décolonialistes (Glissant, Césaire et cie) sont convoqués, on se demande bien pourquoi. Anders Breivik et la tuerie d’Utoya forment une sorte de mantra catastrophiste. C'est assez beau, mais disons-le globalement, une visite chez le dentiste est plus marrante.

(Après-midi.) Tentative de lecture sur ma chaise de jardin, j'écris tentative car l'un de mes nouveaux voisins doit certainement être une sorte de prof de musique exotique. Le son des bouzoukis, flûtes et autres tubas qui s'échappaient de ses fenêtres aura sérieusement altéré mes conditions lectorales mais je suis tout de même parvenu à lire ces lignes croquignolettes dans le journal de Julien Green : « Desbordes qui est allé voir Robert hier matin lui a raconté que Gide, à Marseille, avait mené au cinéma deux jeunes garçons (dix ou douze ans) qu’il avait pelotés pendant qu’on donnait le film. Malheureusement pour lui, la lumière s’est faite au moment où il plongeait les doigts dans la braguette de l’un d’eux. Il y a eu alors un terrible remue-ménage, Gide se sauvant de son mieux au travers d’une foule irritée, courant à son hôtel sous les huées pour être mis à la porte un peu plus tard par le gérant dudit hôtel à qui l’on avait raconté l’histoire du cinéma. Ce qui me paraît scandaleux dans cette aventure, c’est que Gide se soit laissé surprendre ; c’est très mal joué pour un vieil immoraliste. »

27 avril 2025.– Nuages troués par quelques heureuses soleillées (19°C). Hier soir, vie sociale. De l'alcool, but not too much. Résultat : ce matin, pas la moindre activité à visée censément sportive, mais un lymphatisme d'alambic au repos totalement assumé. Malgré tout, et sans effort superfétatoire, largement entamé Le Département de l'Hérault, une affaire où l'abominable Renaud Camus s'oublie politique pour mieux être guide de voyage, guide de tout ce que vous voulez. Le châtelain que l'on sait parle très bien de Montpellier, du Peyrou et de son château d'eau, de Larbaud, des jeunes filles et des allées du Jardin des plantes, mais il parle surtout de l'Hérault inutile, de celui qui ressemble plus à la Lozère qu'à la Côte d'Azur, de celui qui importe peu car il importe beaucoup, de celui qui ne sert à rien mais sert au rien, au vide « à l'espace perdu et donc sauvé ». Il y a des pages magnifiques dans tout ça, et l'on se dit que Camus devrait décidément s'oublier politique pour mieux se consacrer à ses Shangri-Las : « Découvrir Pégairolles et la vallée de la Buèges en un unique regard, par un beau crépuscule de n’importe quelle saison, quand on descend vers eux du plateau, ou bien quand on se retourne sur eux après les avoir quittés, en route vers le col, c’est s’offrir la contemplation d’un Shangri-La d’Europe, marqué par notre histoire et par notre imagerie intime, avec ses châteaux forts et ses clochers, ses fermes coutumières (encore que few and far between), sa végétation familière – mais tout cela fondu dans une immensité intemporelle, et qui n’est plus d’aucun pays, elle, tant les plans successifs, pour bien marqués qu’ils soient, comme jadis au théâtre, s’élargissent en même temps qu’ils se creusent, à l’infini. »

28 avril 2025.– Belle journée parfaitement printanière (23°C). La pagode, qui est un peu loin – vingt minutes de marche –, est certainement l'endroit le plus calme de mes environs facilement atteignable. Les bonzes, fort discrets, offrent des conditions lectorales généralement extrêmement favorables. C’est ici que ce matin j’ai poursuivi la lecture du Département de l'Hérault de l’oiseau Camus. Pour rester ton sur ton, il évoquait, joliment, la place du Peyrou, ce lieu abandonné par l'Ancien Régime, qui n'est pas un lieu de rencontres — ou alors des rencontres tardives, en catimini, la nuit tombée —, planté dans un grand calme, à l'orée de la ville de Montpellier, toute proche, à moins de trente mètres : on pourrait la caresser d'un souffle. Ayant visité lesdits lieux il y a une paire d'années, je confirme les dires de Camus. Cette place est très calme, très belle, très vouée à son inutilité ; on en redemanderait.

Au bout d’une heure de lecture au grand calme, rangé mon livre dans ma poche arrière droite et quitté ma pagode, fait un petit tour par les boîtes à livres (rien à pêcher). Cinq ou six kilomètres de vague randonnée dans des sous-bois que l'on dira périurbains m’auront ramené dans mon petit intérieur tel un bigorneau farceur.

Après un déjeuner léger – salade, tomates farcies, jus de pomme –, large sieste sur ma chaise de jardin. Les chats du voisinage ne sont plus là depuis trois ou quatre jours – sont-ils partis en de lointaines villégiatures ? – je n'ai pas été réveillé par leurs ronronnements, mais par la fiente parfaitement dorée d'un oiseau, qui est tombée sur mon épaule gauche par un hasard tout à fait casuel (ou alors, tout cela est-il organisé ?). À demi réveillé, encore somnambulique, j'ai derechef fait la vaisselle.

J'en suis là et je compte bien retrouver Camus sur ma chaise de jardin, tout en espérant qu'aucun son de tuba ou de bouzouki ne s'échappera des fenêtres de mon voisin musicien. Je veux bien servir de réceptacle au trop-plein des oiseaux en détresse, mais la musique exotique, non merci. Il y a des limites qu’il faut savoir se donner.

29 avril 2025.– Météorologie frôlant quelque chose de l’estival, premières tiédeurs (25°C). Matinée consacrée à l’acquisition d’un taille-haie électrique. Enfer ou paradis des magasins de bricolage ? La vérité doit être située entre les deux, dans une sorte de purgatoire qui ne dit pas son non. À midi, restaurant en terrasse, puis après une sieste de qualité raisonnable, retour dans le guide héraultais du sieur Camus (en position semi-allongée sur ma chaise de jardin que j’ai mise pour la première fois de l’année à l’ombre). Encore quelques beaux paragraphes sur le jardin des plantes de Montpellier. Voilà un haut lieu littéraire jadis loué par Louÿs, Larbaud, Gide, qui y causait lentement tout en mâchant des pétales de roses, et bien évidemment Valéry (Paul). S’agissant de ce dernier, Camus n’oublie pas de sautiller autour du fameux cimetière marin de Cette devenue Sète, puis il constate que c’est une ville qui ne fait rien pour elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne se cosmétise pas, mais qu’il y règne un charme rude et tout à fait particulier (je confirme).

1er mai 2025.– Beau temps parfaitement estival (27°C). Quelques âmes chagrinées s’offusquent que certaines boulangeries aient le toupet de fermer leurs portes le 1er mai. On a envie de leur rétorquer que lesdites officines étant ouvertes les 364 autres jours de l’année – hors années bissextiles –, ils n’ont qu’à se fourrer virtuellement une baguette ou une viennoiserie dans le fondement afin de rassasier leurs appétits boulangers. C’est décidément ce monde où l’on ne vit plus mais où l’on consomme ad nauseam qui nous tuera à petit feu plus que tout autre chose. Bon, pour le reste, ce matin, fait un petit tour de vélo, pas plus de dix kilomètres, suivi d’une courte randonnée pédestre, pas plus de cinq kilomètres. Puis, après le déjeuner et une sieste corrélative, poursuivi la lecture du guide héraultais de Renaud Camus à l’ombre et dans des conditions lectorales un peu altérées par les grincements d’un ukulélé assez peu adroitement trituré (j’ai localisé la source de ce désagrément au niveau d’une fenêtre du second étage, certainement la professeure de musique exotique déjà évoquée ici). Pour en revenir vraiment à ce qui devrait nous occuper, c’est-à-dire l’entité réactionnaire Camus, il est à noter que son livre est presque exempt de la moindre scorie politisante. Ce que j’ai lu, notamment un long portrait du sculpteur Paul Dardé – qui finira dans la misère –, laisse cependant danser en filigrane un certain sentiment de perte, d’un temps, d’un monde, qui me semble assez caractéristique de l’auteur.

3 mai 2025.– Matinée chargée en vapeurs vésiculaires, laissant place à un beau temps rabattu par les vents. Des orages sont à prévoir, on les annonce violents (25°C). Après une semaine d’escapade inquiétante, la chatte Poppy est réapparue, tout juste un peu chiffonnée et avec quelques menus miaulements d’essence pagnolesque au fond de sa petite gueule de fugitive. Je dois dire que cette bestiole est bien amusante. Voilà pour la partie « relation sociale » de ma journée. Quant à la partie sportive, je me suis contenté de dix kilomètres de dérive vélocipédique (Cingria était plus généreux pour ses sorties à vélo). Quant à la partie supposée intellectuelle, j’ai fini Le Département de l'Hérault du châtelain Camus. En définitive, c’est un assez beau livre exempt de vraies lourdeurs politiques, sociétales ou sexuelles… Camus devrait savoir se contenter d’écrire ce genre de chose ; ce serait mieux pour lui-même et pour tout le monde (enfin, surtout pour ses lecteurs). Achevé mon après-midi – le tonnerre roulait au loin et la chatte Poppy faisait la sieste dans un pot de fleurs – en retournant dans La chose écrite de Dutourd, livre abandonné en route, allez savoir pourquoi, il y a pas loin de six mois. Mon abandon était certainement un tort, cette affaire littéraire est toujours assez merveilleuse. Le pensionnaire de l’Académie française et des Grosses Têtes parle par exemple admirablement du grand écrivain que fut Napoléon. Voilà un type qui saisissait les choses par images contrastées et significatives, et qui les exprimait toujours dans un « mouvement respectueux du raccourci moral ». N’est-ce pas la définition d’un écrivain ? Quelques pages plus loin, Dutourd parle du style empire et de Stendhal, de l’influence du Code civil et donc de l’influence de Napoléon. Tout cela est assez épatant : « …supprimer le “style”, parce que le style oblige à s'arrêter, à peser, à calculer ; en revanche, donner la primauté à la pensée, exprimée le plus sèchement et le plus vite possible, car la pensée est une action, et l'action ne souffre pas de retard. De là, chez Stendhal, un style où la pensée n'est habillée de rien, et court infailliblement à l'essentiel. »

4 mai 2025.– Ciel suspendu entre deux calamités (19°C). Pour Shakespeare, plus exactement pour Macbeth, « tout ciel est agréable où notre âme est paisible ». Quand je vois les résultats de l'orage de grêle d’hier soir – dégâts des eaux, salle de bains inondée, géraniums décapités et lavande en goguette –, j’ai envie de crier qu’un ciel turpide n’est jamais vraiment agréable, même lorsque notre âme est paisible. Ce matin, après quelques coups de serpillière, tenté d’oublier mes turpitudes domestiques en visitant la foire aux livres à moins de deux kilomètres de mon petit intérieur amoché. Beaucoup trop de monde, principalement des couples de petits vieux (ou alors était-ce des pigeons ?), néanmoins déniché sept volumes pour moins de sept € (Modiano, Pontalis, Malraux, Déon, Steiner, Bégaudeau, Manset). Cet après-midi, avant le retour des orages, retrouvé le bougon Dutourd. De nouvelles circonvolutions autour du style empire et quelques belles intuitions sur Proust : « Les grands artistes ont obligatoirement cette vision outrée du monde, grâce à quoi il leur apparaît comme un gigantesque tableau clair-obscur dont n’émerge que ce qui est digne d’être vu. De là, souvent, l’aspect irréel, plus grand que nature, de leur œuvre, qui n’est qu’une illusion du lecteur ou du spectateur, car c’est l’artiste, avec son regard déformé, qui voit juste. »

5 mai 2025.– Reflux automnal, quasi froideur (11°C). François Bégaudeau fait incontestablement partie de la caste des petits malins. Qu’est-ce qu’un petit malin ? Un type rusé et dégourdi, qui sait se débrouiller avec les choses et les autres en cachant ses divers manques sous un substrat d’intelligence sur lequel fleurit une sorte d’esbroufe un peu ricanante. Le petit malin est aussi, et surtout, un type qui a toujours raison et qui, malgré tout, pense faire croire qu’il a bon cœur. Ayant lu son Amour ce matin, je crois avoir su déceler un précis de petite malignité condensé en moins de quatre-vingt-dix pages. Bégaudeau monte une sorte de court dispositif entomologiste où, tel un néo-Buffon, il décrit sans affect apparent la vie d’un couple de la classe moyenne française sur plus de cinquante ans. Tout est froid, factuel, avec une volonté de réalisme documentaire qui vise à la déshumanisation, faisant des personnages des sortes de figures vides d’émotion, n’existant que par leurs actes. Cette approche est, pour Bégaudeau – et du moins le pense-t-il –, une façon de montrer plus que de raconter « l’amour tel qu’il est vécu par la plupart des gens », de décrire aussi la sociologie du Français moyen tout en utilisant son propre langage. Évidemment, en tournant autour des réalités sociales tout en niant la complexité des individus qu’il observe. En réduisant la classe moyenne à une somme de comportements, Bégaudeau confirme les clichés qu’il pourrait sembler vouloir « déconstruire ». Son manque d’empathie, qu’il croit faire passer pour de l’empathie sèche (vous voyez, cette fin est tout de même très belle), n’est, sous les oripeaux de la subjectivité bourdieusienne, que du ricanement déguisé sur le dos de ses sujets. Bon, comme je le disais plus haut, Bégaudeau est décidément un petit malin.

Je fais mes valises, demain départ pour Vaison-la-Romaine où la météo s’annonce fluctuante.



To be continued.