dimanche 5 décembre 2021

Psychogeographie indoor (112)

 












« Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je peux imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. » (Stendhal, De l’Amour, I, p. 57)


1.


8 juin 2021.- Temps vaguement orageux (26°C). Je n'ai pas vu venir le printemps et voilà déjà l'été. La sève ne dort plus, une sorte de gaîté luit sur les feuilles des arbres, mais il fait déjà presque trop chaud et j'envisage dès à présent de confuses soifs, une horrible sécheresse. En attendant que les futurs tiédeurs confirment mes intuitions météorologiques, j'ouvre pour la première fois les Agendas de Jean Follain. À défaut d'entamer une lecture qui durera plus de huit cents pages, je hume le papier, c'est déjà ça.

9 juin 2021.- On annonçait de la pluie, elle n'est pas tombée (26°C). Entamé les Agendas de Follain. Le ton est un peu télégraphiste. Je n'ai rien contre.

10 juin 2021.- Premières tiédeurs (28°C). Le 10 mars 1930, Follain passe une soirée avec Michel Simon, qui ne lui montre pas son fameux album photo, mais avec qui il mange une soupe à l'oignon au clair de lune. Le 4 juin de la même année dîner chez André Salmon. Une omelette au menu et Jean Paulhan parmi les convives. Pour résumer : grandes personnalités, plats simples.

11 juin 2021.- Vague tiédeur (30°C). 1931, encore Follain. Le 23 février il fait les magasins : douceur des vendeuses, charme et yeux absents... le 22 mars 1931, il croise Max Jacob et Charles Albert Cingria. Le plus suisse des deux lui paie un verre avec l'argent de l’autre. Cingria feint des politesses, ses habits sont déchirés, mais il est diablement sympathique. Le 30 avril il voit pour la première fois Jules Romain le 30 octobre il boit un Cherry chez Valery Larbaud...

12 juin 2021.- Chaleur trop humide pour être honnête (30°C). En dehors de quelques pages de Follain, qui connaît du monde, journée bien inutile.

13 juin 2021.- Beau temps (29°C). Un peu des Agendas de l'ami Follain suivi par un long barbecue dominical. Côte de bœuf, Mercurey premier cru. Rien à redire. Sieste ensuite.

14 juin 2021.- Quelque chose de saharien, mais sans les dunes, sans les oasis (31°). Lever 4h, labeur, sieste, sport télévisé, arrosé mes fleurs, rien lu, je baisse.

15 juin 2021.- Beau temps chaud (30°C). Dans ses Cahiers l’ami Cioran trouve chez Valéry (Paul) un fétichisme de l'intelligence, de SON intelligence, proprement exaspérant : « Le brillant ne vaut rien et surtout ne supplie pas l’émotion ». Dans les Analecta du même Valéry (Paul) on peut lire ceci : « Toute émotion tend à voiler le mécanisme toujours niais et naïf de sa genèse et de son développement. Mais plus l’esprit est complexe, moins il accepte que son homme soit ému ; il en résulte des luttes intestines intéressantes ». Par ailleurs entamé Les bêtes de Federigo Tozzi, chez Corti.

16 juin 2021.- Amorce caniculaire (35°C). Labeur, sieste, arrosage. Rien d'autre... Ah si ! j'ai ressorti mon pantacourt... et mes espadrilles.

17 juin 2021.- Chaleur sérieuse, tendance orageuse (35°C). Le 28 avril 1966, j’ai dix-huit jours, rue Médicis Emil Cioran regarde passer Jean Paul Sartre tenu par le bras d’une jeune fille blonde à la très grosse tête. Sartre a l’air guindé, il est habillé et chaussé à l’italienne, avec des souliers pointus et de hauts talons. À le voir ainsi, tiré à quatre épingles, pimpant et guilleret, Cioran ressent un vif malaise. À cause de la laideur de Sartre ? Pas précisément, car, de toute évidence, il (Sartre) a beaucoup de charme. : «Je ne puis m’expliquer à vrai dire ce malaise, mais je me figure qu’il ressemble à celui que devaient ressentir devant Voltaire ses contemporains quelque peu éblouis et certainement excédés par la monstrueuse notoriété du bonhomme ».

19 juin 2021.- Ciel jaunâtre, chaleur inconvenante (33°C). Agendas. L’occupation de Follain passe comme une lettre à la poste. Il rencontre un peu tout le monde, les collaborateurs et ceux qui ne le sont pas. Drieu, Guillevic, Paulhan, Audiberti, Valéry, Henri Thomas. Visite un Fargue déjà malade, étendu en pyjama bleu dans un lit aux draps couleur rose tendre. Il y a les petits soldats de plombs de la garde péruvienne collectionnés par Valery Larbaud, les dîners chez Mollard avec Raoul Dujardin, les soirées aux Folies-Belleville avec son illusionniste levantin et sa jeune Antillaise aux belles cuisses. Pour un peu on en oublierai presque l’Allemand.

20 juin 2021.- Orages (27°C). Exécution un peu terrible de Pierre Laval, Malaparte habillé de gris, cheveux noirs et gominés, Jouhandeau portant tricot et pantalon sombre, onanisme véridique de Raymond Guérin, imbuvable Picasso, poèmes d'Armen Lubin, 14 juillet avec Marcel Béalu, visite à André Gide. J'avance tranquillement dans la petite affaire de Follain.

21 juin 2021.- Orages (25°C). Personne ne s’est déplacé pour les élections… Bien plus grave la grêle tombe sur mes géraniums. Je suis toujours avec le matois Follain, mais à l’alternat j’ai aussi entamé La Frontière, troisième et dernier volume de la saga narco-mexicaine de Don Winslow. Si Follain est le parfait télégraphiste de la vie littéraire parisienne du demi-siècle dernier Winslow se voudrait l’ Hérodote de la « guerre contre la drogue », des cartels et du mauvais goût généralisé chez les narcos trafiquants mexicains. Il y a un peu de ça.

22 juin 2021.- Le nuageux domine (25°C). Seconde injection, me voilà vraiment vacciné. En parlant d’injection, Winslow, La Frontière. Équation un peu simple : une réalité = des personnages. Crise des opiacés = personnages, cartels mexicains = personnages, DEA = personnages, militants associatifs = personnages, toxicomanes = personnages, journalistes = personnages, ad lib. Résultat : dans le magnum opus winslowien il n’y a pas loin de huit cents personnages, c’est beaucoup on se croirait chez Tolstoï en pire. Sachant que ces personnages sont la base d’une foultitude de micros romans qui se recoupent quand ils ne s’enchevêtrent pas, cela fait aussi beaucoup de fiction à ingurgiter (en fait une replète boule narrative bourrative). Follain, Agendas, beaucoup de monde aussi, l’index est carabiné et long comme mon tibia gauche, mais beaucoup moins de roman-roman. En 1953, Follain visite l’Espagne et le Portugal. À Lisbonne il ne croise aucun Pessoa, mais à une devanture il voit la photographie d’un toréador mort. Tout cela n’est à priori pas follement passionnant. Pourtant, ça l’est.

P.-S Les lignes qui précède sont indubitablement faiblardes et embrouillées. Pardonnez-moi.

23 juin 2021.- Temps lourd et orageux (26°C). Winslow : empilement de cadavres. Follain : empilement de dîners en ville. Ayant quelques jours de congé devant moi, je fais mes valises pour une direction tout à fait champêtre.

1er juillet 2021.- Ciel nuageux avec de courtes éclaircies (25°C). Retour de Saône-et-Loire, Sud-Bourgogne, l’une des contrées de mon enfance que je n’avais pas arpentée depuis plus de trente-cinq ans. Certaines choses y sont immuables, d’autres moins. Les vaches charolaises, les vignes et vieilles pierres sont toujours là, mais le décor à un peu changé. Ronds-points, lotissements, supermarchés, centres-villes désertés et camions pullulants sur les routes départementales. Voilà bien la fameuse « France périphérique » dont on nous rebat les oreilles (Plus dans les plaines de la Bresse Louhanaise que dans les collines du Haut-Mâconnais qui me semble assez préservé) . À Cuisery, village du livre, plus de boucheries, mais pas moins de dix bouquinistes. Acquis quatre nouveaux volumes (Baudrillard, Bachelard, Valéry, O. V. de L. Milosz). Sinon, et pour le reste, toujours plongé dans la Frontière de Winslow. Sort terrifiant des migrants. Pages pour ainsi dire haletantes.

2 juillet 2021.- Quasi beau temps, mais le ciel se couvre (26°C). Léthargique et sans envie. Cent pages de Winslow, dix pages de Follain.

4 juillet 2021.- De la pluie, une éclaircie (24°C). Je suis venu à bout des trois mille pages de la saga narcomexicaine de Don Winslow. Lire autant de lignes, de mots est presque un tour de force. Dans le dernier tome (la Frontière) qui est moins bon que le premier (La Griffe du Chien), mais meilleur que le deuxième (Cartel) il y a des pages qui ne sont pas loin de ce que pourrait être du John Grisham en mieux. C'est certainement un compliment. Je n'ai rien à dire de plus, je suis fatigué.


2.


5 juillet 2021.- Légers passages nuageux n’altérant pas le beau temps (28°C). Mon auguste personne et ses deux oreilles ayant subi une interminable conversation téléphonique provenant d’un voisinage situé à moins d’un mètre cinquante, cet après-midi les conditions lectorales furent diablement altérées. C’est bien dommage, ma chaise de lecture, bien à l’ombre, n’attendait plus que mon séant. En conséquence ai-je dû me replier vers mon petit intérieur, qui n’est certes pas si insonorisé que ça, mais où les voix impudentes se font tout de même plus lointaines. Poursuivi la lecture des Agendas de Follain. Le 24 juillet 1958, il est à Capri où il déjeune d’un homard, à la plage abrupte, Chez Luigi. Sur le livre d’or de l’établissement, Churchill a écrit ceci : « La servante merveilleuse dans son déhanchement » . En dehors de Follain, et à l’alternat, je badine dans les Cahiers de Cioran. Observation : les Cahiers de Cioran sont un peu l’inverse des Agendas de Follain. L’un s’épanche, l’autre jamais. Ah oui aussi ! Lu une lettre de Larbaud à G.Jean-Aubry. Larbaud doit veiller sa mère malade. On ne veille jamais assez trop nos vieilles mères malades.

6 juillet 2021.- Orages (23°C). Labeur, épuisé, cogito en berne, rien lu.

7 juillet.- Temps plutôt nuageux (25°C). Lever 5H00, labeur, sieste, Tour de France, deux fois le Ventoux, fais mon lit et la vaisselle, regardé le plafond, lu trois poèmes d'Henri Thomas.

8 juillet 2021.- Temps nuageux (21°C). Le labeur derrière moi je taille géraniums et rosiers puis j’ouvre les Variétés de Valéry (Paul) et tombe sur ces deux lignes : « Certains n’ont pas de médium. Ils n’ont que le grave ou l’aigu. Ce ne sont jamais des gens simples ».

9 juillet 2021.- Vagues éclaircies (26°C). Bref retour dans le Journal Inutile de Paul Morand. Toujours déplaisante cette somme diaristique acrimonieuse ne se laisse pas lire sans quelques envies de gifles.

11 juillet 2021.- Temps plutôt ensoleillé (27°C). Hier soir vie sociale, un peu bu, croisé un chat borgne. En parlant de chat dans ses agendas Follain nous apprend que le vieux Léautaud aurait étranglé deux de ses chats et même sa guenon. Voilà une nouvelle un peu triste.

12 juillet 2021.- Orages (23°C). Joë Bousquet, Traduit du silence, début parfait : « Après un certain nombre d’années j’ai fini par comprendre que la nature des choses me faisait une loi d’aspirer à la mort. Et non pas parce que je suis moi, mais parce que je suis un homme. Chacune de mes sensations, maintenant, est pleine d’un mécontentement qui va se précisant et que je vais m’efforcer de définir dans les pages qui vont suivre : cette gorgée d’horreur que je respire à chaque instant finit par donner à tous les actes de ma vie un arrière-goût que je me sens un peu plus qu’autrefois apte à caractériser. À travers la perception d’un objet, quel qu’il soit, je sens comme une espèce de préjudice causé à ma pensée. Le monde où je vis est accablé par le poids de la lumière, de cette lumière dans laquelle je ne peux pas pénétrer sans que toutes les pensées qui sont en moi deviennent transparentes et se fassent inexistantes comme des spectres. Ce monde est grotesque, et il faut bien qu’il porte son absurdité sur la face puisque, sans en connaître d’autres, je peux le juger imparfait ».

13 juillet 2021.- Orages, ce soir les pétards auront un goût de mouillé (21°C). Une chronique de Bernard Frank. Quelques conseils de jardinage, il ne faut pas oublier de tailler les forsythias en mai, être patient avec les plantes vivaces qui ne fleurissent qu'à l'âge de trois ans et surtout il faut se méfiez des terribles saints de glace !

14 juillet 2021.- Morne crachin automnal (16°C). Dans ses Agendas Follain rencontre Patrick Reumaux qui lui parle d’André Dhôtel, son professeur. C’est toute une histoire. Dhôtel arrivait toujours vingt minutes en retard, puis il prenait beaucoup de temps pour enlever son pardessus et farfouiller dans sa serviette. Le cours venait juste de commencer et la cloche sonnait déjà. Il disait aux élèves : « Interrogez-moi », mais ne répondait jamais aux questions qu’on lui posait. Parfois, il convoquait un petit de sixième pour faire quelques expériences de psychologie avec lui. Il lui demandait ce qu’il pensait et généralement le gosse ne savait pas quoi répondre. « Un jour, une fille avait posé une cocotte en papier, il lui dit : "J’en voudrais une plus grande." Elle s’exécute. Il lui demande à chaque fois une plus grande et elle dut arriver à en faire une gigantesque. Il ne suivait guère le programme... » Quelques Maximes et Pensées de Milosz (chez André Silvaire). Cette merveille : « Lorsque j’étais enfant, je tuais par amour les faibles fleurs des champs aux couleurs suppliantes, je rabattais leurs pétales comme on ferme les yeux des petites filles mortes, et je pleurais de joie et de deuil, et j’avais doucement mal à l’âme ».

15 juillet 2021.- Bruine immonde (18°C). Trop de labeur, je n'y suis pas. Lire Mon cousin Stendhal. Notice sur la vie et les ouvrages de Henri Beyle de Romain Colomb (repéré chez Bernard Frank).

17 juillet 2021.- Humidité torve, nous voilà flaques (21°C). Agendas again. Follain déjeune et dîne avec un peu tout le monde, André Dhôtel, Marcel Arland, Henry de Montherlant, Claude Mauriac, Catherine Paysan, Marcel Jouhandeau, Armen Lubin André Breton, André Pieyre de Mandiargues, Marcel Aymé, Jean Noubli… Cette litanie de noms et de bonnes tables pourrait paraître de prime abord lassante, m'as-tu-vu, showoff, know-it-all, presque parfois un poil germanopratine et étonnement ce n’est pas vraiment le cas. Follain ne fait monter en neige personne, pas plus lui que ses convives. Il y a même des dîners avec des curés lettrés, des déjeuners tout seul (le 23 juillet 1963, il déjeune d’un œuf à la coque) et puis il y a parfois des choses très drôles dans ces rencontres plus ou moins littéraires autour de la boustifaille, celle-ci par exemple : « Dîner chez Papille : Paulhan, les Thomas, Léon Philips, M.Roger Horwitz (l'Américain qui fut serveur chez Papille). Le Lionnais raconte le fait qu'aux fêtes de Venise au XVI° siècle, pour éviter au peuple et aux seigneurs d'être incommodés par les moustiques, des paysans aux fenêtres des palais montraient - moyennant bonne rétribution - leurs culs fournis, les offrant à la morsure des moustiques qui, attirés par ces croupes exposées, délaissaient volontiers les beaux messieurs-dames de la fête. ». Par ailleurs, je suis toujours dans les Maximes et Pensée de Milosz qui sautillent certes beaucoup moins dans le croquignolet, mais il y a des moments : « Passé l’âge de trente ans, la plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait ; nous nous vengeons aussi du bien que nous faisons ; et voilà pourquoi notre vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosé de sang. »

18 juillet 2021.- Du vent et voilà le beau temps ! (28°C). Les vagues échos d’une conversation téléphonique limitrophe m’apprennent que l’une de mes voisines ne sait plus ce qu’elle a fait hier soir et que ce matin elle a beaucoup vomi. Voilà des informations passionnantes et j’imagine qu’elles vous intéresseront autant qu’elles ont pu m’intéresser. Sinon ce mot de Barrès dans les Agendas de Follain : « Un conteur arabe dans la loge de la concierge » . Il est question de Proust.


3.


19 juillet 2021.- Temps plutôt ensoleillé, vague tiédeur (30°C). Acquis quatre volumes à fort potentiel sautillant, deux de James Thurber (La vie secrète de Walter Mitty, Ma vie de chien), deux de Robert Benchley (L'économie pour quoi faire ? Les enfants pour quoi faire ?). Quant au reste, la vie, je périclite.

20 juillet 2021.- Temps estival (30°C). Brouhaha du voisinage qui ne peut s’empêcher de bricoler. Faudrait-il interdire le bricolage, tout du moins ses variantes bruyantes ? C’est une éventualité fort tangible... Par ailleurs, s’agissant des mouflettes et mouflets je ne confierais pas mes arrières petits neveux au sémillant Robert Benchley, lisez ces lignes, du W. C. Fields en pire : « Comment doit-on tenir un enfant pendant qu’on l’habille ou qu’on le déshabille ? N’importe quel charpentier sera disposé à vous vendre un étau que vous pourrez fixer au bord de la table. Placez l’enfant dans l’étau et tournez la vis jusqu’à ce que la pression fasse apparaître une légère rougeur. Prenez garde à ne pas trop la serrer, sinon l’enfant risque de ne pas apprécier ; mais, d’un autre côté, il faut bien s’assurer de ne pas lui laisser trop de jeu, sinon l’enfant tombera sans cesse par terre, et dans ces conditions vous n’arriverez jamais à l'habiller »

22 juillet 2021.- Soleil (30°C). Lever (5h00) Petit-déjeuner, labeur, déjeuner, sieste, vaisselle, dîner, coucher (21h30). En somme, voilà une journée passionnante.

23 Juillet.- Vague tiédeur (33°C). Trois pages de ce bon bon vieux Benchley. Mort forcement injuste de Jean-Yves Lafesse, roi du canular téléphonique loufoque et non ricanant (il faut toujours être du côté du non ricanement).

24 juillet 2021.- Orages (24°C). Maussade et léthargique. L'une de ces journées où le morne agrégat du quotidien pèse de tout son poids. Cependant, quelques pages de Robert Benchley m'auront apporté quelques courts hoquets capricants. Je ne sais si cela est suffisant, je suis même convaincu que non.

26 juillet 2021.- Ciel bleu blanc (28°C). Assommé par le labeur. Incapable de lire la moindre ligne. Milosz me tombe des mains. Follain me tombe des mains. Même Benchley me tombe des mains.

27 juillet 2021.- Le temps est nuageux, l’humeur aussi (28°C). Chez Milosz la théologie est un peu tordue. La lumière incorporelle se transmute en lumière physique qui se transmute en sang. Quant au trop fameux Adam, il représente l’être qui est sa propre loi transmuée en amour par la séparation du positif et du négatif, par le dédoublement de l’homme primitif en un époux qui trouvera une épouse (certainement la fameuse Eve). Voilà une opération qui est la correspondance de la « transmutation initiale d’une prééminence de l’intérieur en une prééminence de l’extérieur », et c’est surtout ce qui a permis à Adam de sortir de son moi encombrant. Avouons que l’on se perd un petit peu dans tout ça. La lecture du quotidien l’Équipe est plus simple.

28 juillet 2021.- La pluie arrive (27°C). These few lines in old Morand's useless diary : « Le langage des grammairiens, même dans mon enfance, m'a toujours paru incompréhensible. Que dire de leur jargon actuel ! Il faudrait que je me décide à les entendre, à apprendre enfin la grammaire. J'hésite, certain de me réveiller ne sachant plus écrire. Je sens le français, je ne le sais pas. » Nothing else. Mort de Jean-François Stévenin, zinzin, pas vraiment « professionnel de la profession », de quoi vraiment l’aimer.

29 juillet 2021.- Vague beau temps (28°C). Je travail et je dors, un plant de tomates vie plus de choses.

31 juillet 2021.- Nuages (24°C). Hier soir vie sociale, bu un peu trop de champagne. Toujours vaporeux ce matin. Vu les judokas Français battre les Japonais sur leurs terres. Quasiment rien lu, quatre pages de Follain, guère plus.

1er août 2021.- Ciel gris, vent léger (23°C). Le lundi 10 mai 1965, Jean Follain dîne au restaurant du Sénat d'un ris de veau immonde et de quenelles qui semblent de pure farine. Le 2 juillet il est à Bled en Solvénie où il assiste au Congrès international du Pen Club. On discute de la « langue parlée » chez Céline, on cite Robbe-Grillet. Le 13 juillet ce sont les obsèques d'Audiberti à Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le 31 décembre il achète deux mille-feuilles à un franc quarante chez Ladurée, rue Royale. La pâte de ces mille feuilles est excellente, mais la crème n'est pas assez répartie entre les feuilles « au plus trois, ce qui est loin de mille ».

2 août 2021.- Vague soleil (25°C). Une chronique de Bernard Frank qui conseille l'échalote plutôt que l'ail. Et sur le gâteau au chocolat ? Un bon maury. À condition de le boire jeune, sur le fruit. Voilà un vin qui dans sa jeunesse, est noir, bleuté, très sombre. Frank en rêve avant de s'endormir.

3 août 2021.- Temps automnal (19°C). Labeur hyper matinal, sieste prolongée, JO télévisé, petit tour chez Valéry (Paul). Nothing else : « Quand nous faisons une belle chose, ou que nous jugeons telle, ce n’est pas nous, qui, sous cette apparence de la faire, la faisons, – puisqu’elle nous étonne. Et il faudrait en bonne justice refuser ce que l’on trouve d’excellent, comme on refuse les lapsus, les accidents honteux, les sottises.»

5 août 2021.- Nuages (25°C). Basket JO, France - Slovénie, retour de la main de Dieu. Sinon pour le reste le virus est toujours là.

6 août 2021.- Quelques éclaircies (26°C). Le 14 mai 1966 Emil Cioran est d’une « nervosité d’Apocalypse ». Il déplace sa table de travail quatre fois dans l’espoir de trouver l’endroit propice pour « œuvrer ». Il sait bien que le vice est en lui, et non dans la table, mais cela n’empêche pas la comédie de durer toute la matinée : « Il est dommage que je ne croie pas à la psychanalyse, car j’aurais grand besoin qu’on débrouillât d’une façon quelconque mon cas. Du reste je relève beaucoup plus du confessionnal que de cette technique suspecte. » Le lendemain dimanche à la campagne dans la forêt de Compiègne où tout lui semble irréel : « y suis-je vraiment allé ? Le monde n’existe que pour celui qui dort ; pour celui qui veille et doit affronter le jour, tout tourne au rêve ».

8 août 2021.- Ciel changeant (25°C). Hier long repas familial ; je récupère. Ce matin, entre deux compétitions olympiques télévisées, Follain et ses Agendas. Remarque. Follain ne parle quasiment jamais de lui-même. Ce n’est peut-être pas plus mal, car lorsqu’il laisse effleurer ne serait-ce qu’un petit peu son intimité nous sommes assez gênés. Pour tout dire, on le préfère amusé devant les barbus en sandalettes de Greenwich Village (compte rendu d’un voyage aux États-Unis en 1966). Cet après-midi entamé Ébène, le volume qui rassemble les aventures africaines de Ryszard Kapuściński. Ghana libéré tiédeurs, couleurs et senteurs c’est déjà très bien… Enfin comme toujours avec l’ami Kapuściński.


To be continued




mardi 19 octobre 2021

Psychogeographie indoor (111)











 « C'est désespérant : tout lire, et ne rien retenir ! Car on ne retient rien. On a beau faire effort : tout échappe. Çà et là, quelques lambeaux demeurent, encore fragiles, comme ces flocons de fumée indiquant qu'un train a passé. » (Jules Renard)


1.


25 avril 2021.- Soleil se couvrant, température agréable (23°C). Un peu de vie sociale malgré le confinement. D’un autre côté, un autre côté moins alcoolisé, entamé Tout se paye de George Pelecanos. C’est le second épisode de la série Derek Strange et Terry Quinn. Ce n'est pas si mal, toujours un peu sociétal, mais jamais vraiment accablé. Les playlists soul seventies et Rap sont vraiment très bien.

26 avril 2021.- Averses (18°C). Lever 5h00, labeur, sieste, rien d'autre.

27 avril 2021.- Nuages tardifs (22°C). Dans la Washington de Pelecanos on peut entrecroiser des enfants rendus en esclavage au milieu de quartiers cauchemardesques où les armes et drogues pullulent avec un ordinaire plus que malfaisant. Un peu plus loin les banlieusards de gauche arborent des autocollants en faveur du Tibet libre sur les pare-chocs de leurs voitures. Chacun semble vivre dans son coin, il n’y a pas la trace d’une quelconque coalescence entre les diverses entités sociales et quand un gosse noir est tué lors d’un règlement de comptes, on en parle un peu, mais pas plus que ça. Le constat date de 2002 et rien ne semble s’être amélioré depuis.

28 avril 2021.- Couverture nuageuse patibulaire (21°C). Je ne sais pas qui du labeur ou de l'actualité est le plus fatiguant. En attendant réécouté une formidable émission tout à fait radiophonique dans laquelle l'épatant Philippe Bordas vibrionnait joliment autour de son non moins formidable Forcenés (France Culture, Alain Veinstein, 2008). Du même Bordas récemment acquis Cavalier Noir, son dernier ouvrage en date, je le lirai certainement un jour.

29 avril 2021.- Temps vaguement pluvieux (15°C). N’étant pas plus inspiré qu’une endive pas encore braisée je laisserais parler les Cahiers de Cioran qui se débrouilleront très bien pour moi : « J’ai toujours voulu être seul, sinon unique, mais jamais être à la tête des autres, de personne. Commander, exercer une autorité même spirituelle, me répugne absolument. Je voudrais être tout sauf un dieu. Toute forme de consécration, la suprême tout particulièrement, me met rien qu’à l’idée hors de moi. Je n’aime que l’effacement, avec l’orgueil que cela implique. Être quelqu’un à l’insu du monde, c’est ce à quoi j’aspire par nature, plus encore que par calcul ou "idéal". » Nothing else.

30 avril 2021.- Pluie métronomique, fraîcheur marmoréenne (9°C). Un chapitre de Georges Pelecanos. Descriptions sexuelles un peu vulgaires, un peu ridicules aussi… Constat, le « polar américain » est souvent comme ça : un peu vulgaire et ridicule avec les « choses sexuelles ». Par ailleurs, loin de toute lubricité forcée, il pleut et je m’ennuie. Comme je préfère m’ennuyer en bonne compagnie je retourne chez Valéry (Paul), et comme tout est décidément dans tout, comme tout se corrèle et fricote, au bout de quatre pages je tombe sur ces lignes : « L’ennui est le sentiment que l’on a d’être soi-même une habitude, et de vivre… une non-existence sensible, comme si l’on eut la propriété de percevoir que l’on n’est pas. Percevoir que l’on n’existe pas ! L’ennui est finalement la réponse du même au même. »

1er mai 2021.- Pluie guère syndicale (10°C). Dans Tout se paye il y a des personnages et des histoires, ou tout du moins des amorces de personnages et des bouts d'histoires, que l'on verra se développer dans la série The Wire. Ainsi, on pourrait presque dire que pour Pelecanos, ce roman, et les romans de la série Quinn et Strange sont une sorte de terreau. C'est une métaphore aisément potagère, mais elle me semble juste. En dehors de tout ça, c'est assez bien, raisonnablement haletant et toujours empreint d'une hauteur sociale qui ne sacrifie jamais rien à la bonne conscience.

2 mai 2021.- Averses et éclaircies, multiples variations d’un ciel hésitant entre le flandrien et le méditerranéen, en somme un temps de mars (14°C). Fin du Pelecanos inopportunément pelucheuse, c’est toujours dommage de voir les bons sentiments débouler ainsi à brûle-pourpoint. Court détour dans les Étapes de Cingria qui trouve qu’il n’y a rien de plus agréable qu’une petite villégiature à Pont-d'Ain (ayant récemment traversé cette localité, j’ai des doutes). Cinq pages plus loin il est à Rubelles à quarante-trois kilomètres de Paris au cœur d’une douce et ombreuse Brie Française qui ne demande qu’à être réveillée : « Pendant la guerre les Allemands avaient niché sur les arbres de rustiques mais fructueux postes d’observation. Nous avons insisté pur qu’on ne les démolisse pas. C’est si agréable d’aller prendre l’air en devisant. Et c’est de là que partirent nos plus fameux pétards. Car il faut dire que nous avons fait venir de Paris une malle et demie de feux d’artifice et que notre intention est cette fois-ci d’étonner la contrée, véritablement trop endormie. Des habitants, il y en a, mais l’on n’en voit aucun pendant le jour. Où sont-ils ? Nulle part. Il s’enferment. Ils sont trop parfaits pour se soumettre à l’air, trop riches aussi peut-être avec leurs cerisiers qui narguent les nôtres et leurs rues où ne déambule qu’un chat ». Sinon, dans sa Liberté de blâmer Matignon aime beaucoup Pascal Quignard et Raymond Radiguet, moins Yann Queffélec. Il constate aussi que les Journaux de Queneau, ce désespéré éberlué, sont très intéressants. Tiens, il faudrait que je les lise.

3 mai 2021.- Matinée bien fraîche, après-midi plus conforme avec la saison censée nous occuper (-1°C/17°C). Conversations téléphoniques impudiques, portes claquées, perceuses, marteaux, veaux, vaches, cochons… Dans ces conditions lectorales là, un minimum de concentration est difficile à trouver. Il faut donc savoir oublier Wittgenstein et se contenter de choses plus simples, des textes courts où l’intervention du cogito n’est pas trop demandée. En l’occurrence une chronique de Bernard Frank et une lettre de Valery Larbaud à G. Jean-Aubry (le 22 mars 1930, Larbaud est à Montpellier, il y mène une vie calme, qui jointe à la bonté de l’air environnant lui fait le plus grand bien).


2.


5 mai 2021.- Quelques beaux cumulus (15°C). En 1909 Jean Giraudoux rencontre Jules Renard qui quelques mois plus tard à seulement quarante-six ans rejoindra « la vaste communauté des trépassés ». Au jeune universitaire tout juste échappé de Normal Supérieur venu lui rendre hommage, le conséquent aîné, fatigué, vieux avant l’heure légale, n’aura qu’un message à délivrer : il est malheureux. Cette rencontre est rapportée dans Souvenirs de deux existences, une courte somme mémorielle posthume où Giraudoux semble chuchoter depuis sa propre tombe. Disons-le, la tristesse est parfois belle et le malheur aussi : « Jules Renard m'a fait dire qu'il serait content de me voir chez lui, rue du Rocher. C'est dimanche, il fait très beau. Le bonheur de l'hiver éclate même sur la gare Saint-Lazare. Mais je suis mal tombé dans ma visite. Jules Renard a quelque contrariété ; il me parle distraitement. Je m'excuse, je dis que je reviendrai un autre jour. - Quel jour ? - Un jour où vous saurez moins occupé. - Je ne suis pas occupé, me dit-il. Je suis malheureux. Non, tout le monde va bien chez moi. Ma femme m'aime, mes enfants sont charmants. Mes amis sont dévoués. Ma pièce a du succès. Mes livres se vendent. Le chien de la concierge aussi m'adore. La famille, l'amitié, le travail, tout me réussit. Mais je suis malheureux. Non. Je vais bien. Je vous remercie. J'aime déjeuner, dîner, souper. Le printemps ma plaît, et l'automne, et l'hiver. Aucun agrément du monde ne me reste caché. Dans les musées, je goûte les chefs-d’œuvre au centuple. Mais je suis malheureux. J'ai tout ce qu'il faut pour parer au malheur, on m'a doué d'ironie, de méchanceté, de style. Et je pare chaque attaque particulière merveilleusement, j'ai paré la solitude avec une femme, un fils et une fille, l'incompréhension avec Mirbeau, Tristan Bernard et Suzanne Desprès. Mais je suis malheureux. Il n'y a pas de remède. Pour que j'en arrive à vous dire à brûle-pourpoint combien je le suis, à vous que je ne connaissais pas voilà dix minutes, c'est qu'il n'y a pas de remède. En tout cas, cela me soulage de n'avoir pas à jouer l'homme comblé et satisfait avec vous. Une minute où je ne suis pas souriant, reconnaissant et amical, où je suis déchargé de tous ces fardeaux de l'homme heureux que je porte à tort, je ne l'ai pas si souvent. Je vous remercie donc d'être inconnu et comme vous ne reviendrez jamais me voir, je ne suis pas fâché que quelqu'un considère qu'en me voyant il a vu le malheur même. »

6 mai 2021.- Un temps de chien (15°C). L’un des mes satanés voisins ayant accompli le tour de force de poncer et marteler tout à la fois pendant neuf heures consécutives, je me félicite qu’il ne soit pas doté de plus de deux mains, mais je me désole qu’il ne soit pas manchot. Cerise sur les décibels, mon autre voisin maléfique, le trop fameux guitariste électrique que vous commencer à connaître très bien, ayant pris l’idée de brancher son instrument sur les coups de 15H30, j’écris donc ces lignes au milieu d’un vacarme innommable où je ne m’entends même plus penser. Malgré tout cela je persévère dans mes volontés lectorales et j’entame L’autofictif prend un coach, de l’entité écrivante Chevillard. C’est le second volume rassemblant les entrées de son bleugh diaristique (2010-2011) et c’est parfaitement édité par l’Arbre Vengeur.

7 mai 2021.- Variations raisonnables (16°C). Chevillard souvent drôle, mais parfois à côté de la plaque. Not a big deal. Encore peu avec un Valéry (Paul), capable de dire des choses pénétrantes sur à peu près tout : la naïveté, la bêtise, la honte, le fait de rougir : « Au lieu de rougir, on pourrait pâlir, ou suer, ou avoir envie d’uriner… ou même… mourir, l’arrêt du cœur est une réponse comme les autres. Si je rougis d’avoir peur, j’ai peur de rougir ».

8 mai 2021.- Nuages se formant, ciel magnifique, considérable hausse des températures (26°C). Le 8 mai est devenu un jour comme les autres, on défile certainement quelque part, mais où ? J’avance peinardement dans l’Autofictif de Chevillard. Réjouissant règlement de compte avec Frédéric Beigbeider, quelques rares moments pelucheux (les enfants) étouffés par une méchanceté toujours cordiale. Pour preuve : « Bien rare sont les prêtres gérontophiles, ce qui peut-être explique le petit air pincé que l’on voit si souvent aux bigotes », ou encore : « Tombant nez à nez avec le mannequin de Claude François dans un musée de cire, je ne fis ni une ni deux, ou plutôt si, je lui arrachais les couilles et me les enfonçait dans les oreilles », et pour finir : « Marc Levy sera oublié depuis longtemps que je serai encore fort peu lu ».

9 mai 2021.- Vent mauvais (24°C). Ma bibliothèque bondée comme un après-midi de couvre-feu ensoleillé, il va certainement falloir que je trouve une cave, un grenier, que sais-je un container, pour caser le volume de Chevillard que je viens d'achever. Tout cela est problématique, je suis si peu velléitaire, l'initiative n'est pas dans mes habitudes, avoir des interactions sociales engendrées pas ce type de démarches encore moins. Je pense que pour simplifier les choses je vais ranger ce volume sous mon canapé, il y sera très bien, dormant entre deux moutons de poussière et une araignée neurasthénique.

10 mai 2021.- Pluies diluviennes (13°C). L’humidité est si prégnante que me voilà quasi flaque. Ah oui ! pendant que je vous tiens par le parapluie en parlant d'humidité, d'aquosité, et de mouillure déraisonnable, il faut que vous sachiez qu’au mois de janvier 1910, la Seine connut une crue si extravagante qu’elle entraîna la plus grande inondation de Paris depuis 1658. Les eaux débordent des quais, on aborde les Hôtels particuliers du Champ-de-Mars en barque, Venise n’est pas loin, la grande noyade non plus. Le 31 janvier on pêche des carpes grosses comme des lapins Place du Châtelet, mais un peu plus au Nord au Théâtre de la porte Saint-Martin c’est tout de même soir de gala. Voilà la répétition de Chantecler, la nouvelle pièce du sémillant Edmond Rostand. Sacha Guitry est venu applaudir son père Lucien. Dans la foule on reconnaît Octave Mirbeau, Jules Renard, Tristan Bernard et Alfred Capus. Y a-t-il des poissons rouges dans leurs bottes en caoutchouc ?

P.-S. Les premiers essais de bottes imperméabilisées datent de 1748 et sont l'œuvre du Français François Fresneau. En 1853 l’Américain Hiram Hutchinson achète les brevets de Charles Goodyear et adapte le caoutchouc aux bottes. C'est une avancée décisive.

11 mai 2021.- Pluies persistantes, les batraciens et gastéropodes sautillent comme des Rajasthanais (15°C). Lever 5H00. Labeur. Sieste. Cahiers Cioran, trois pages.

Nouvelle acquisition : Roger Francillon - Histoire de la littérature en Suisse romande.

12 mai 2021.- Timides éclaircies (18°C). Vélocipédie heureuse, génie de Charles-Albert Cingria : « Le jour s'affaisse. De suaves petites étoiles commencent à naître. Le sol est invitant, fardé, aimable, élastique, lunaire. Ou bien c'est moi, et alors je suis dans des dispositions extraordinaires, ou bien c'est ce grand frémissement subit d'en haut des peupliers qui n'est pas des oiseaux mais le vent que je ne sens pas parce que je vais avec, qui me pousse et fait que je vais si vite. Aucune fatigue. Cela pourrait être éternel. Je suis un cristal qui ne respire pas : qui existe – c'est l'intention – le reste qui était fendu pour récupérer, obligeant à un rythme d'esclave, est aboli. Par le bas, je reste animal, mais je suis une boule. J'ai frais aux chevilles. Je n'ai plus besoin de voir. C'est adorable. J'ai aussi un peu peur. C'est adorable. Je vais excessivement vite. Un bruit, le seul, à part ce torrent momentané des feuilles sur quoi éclate la lune, est ce grincement mutuel – sexuel – de deux bois profondément encaustiqués, l'un, ocre, de vieux miel de frelons, l'autre grenat comme le porphyre de certaines gaules des saules, et c'est mes jantes. Je suis heureux de ce siècle, heureux de ce sable, heureux de ma selle Brooks aux exquis craquements ». Rien d'autre.

13 mai 2021.- Quelques passages pluvieux (17°C). Ce matin lu une bonne moitié de l'Inconnu de la poste de Florence Aubenas. Comme tout le monde, je trouve cette non-fiction narrative épatante. Pour l'instant je n'en dirai pas grand-chose de plus que ça. Cet après-midi jardinage entre les gouttes de pluie. Taille de mes modestes haies, rempotage de deux trois choses qui ne m'ont même pas demandé mon avis.

14 mai 2021.- Ciel se découvrant avec une frivolité non ostentatoire (18°C). Sur le site YouTube on peut voir le casting de Gerald Thomassin pour le Petit Criminel (ce film de Jacques Doillon qui vaut surtout pour ses acteurs et quelques coins de ciel bleu). Il a seize ans, en paraît douze, sa timidité est moins gouailleuse que pouvait l’être celle de Jean-Pierre Léaud pour les essais des Quatre Cents Coups, mais la séquence est néanmoins magnifique. On remerciera donc Florence Aubenas de nous avoir permis de la voir (on la remerciera aussi pour son bouquin, qui est vraiment très bien)

P.-S. Les solos de mon voisin guitariste sont de plus en plus lents et comme engourdis par un vague élan apathique. J’imagine que le bougre traverse une phase de dépression active qu’il tente d’endiguer avec quelques petites doses de Lexomil prise au débotté. Comme je suis bon prince, et bon voisin, comme je compatis à sa dérive spleenétique plus bruyante que sourde ce soir j’irai le voir avec quelques cadeaux : trois comprimés de rohypnol dans la main gauche, un chiffon imbibé de chloroforme dans la main droite. Je ne prendrai pas mon marteau.

15 mai 2021.- Pluie continuelle, un temps de Toussaint pour l'Ascension (17°C). Tout était très bien dans l'Inconnu de la poste jusqu'à cette fin qui vient trop vite et déçoit. Comme si la réalité du reportage allongé ne suffisait plus pour emporter le chaland. On est à peu près satisfait, mais on se dit que la littérature c'est peut-être autre chose.

16 mai 2021.- Du soleil, du vent, de la pluie, un orage, n’importe quoi (18°C). Deux semaines sans labeur devant moi. Je compte les utiliser pour faire un tour dans le Sud dans quelques jours. En attendant, ce matin entamé Cartel de Winslow, plus de sept cents pages, la suite de la Griffe du Chien (pour l’instant rien à en dire). Cet après-midi acquis deux trois plantes et un hôtel pour insectes. J’allais « installer » tout ça lorsque j’ai appris la mort de Raphael Sorin. Tristesse, c’était un grand éditeur et surtout un grand contrebandier, un « passeur » comme on n’en fait plus.

17 mai 2021.- Un temps de chien (16°C). Dans Cartel Don Winslow procède par petits paragraphes rapides, l’intrigue avance vite. N'empêche, on s’ennuie assez, les personnages déjà rencontrés dans la Griffe du Chien deviennent encore plus caricaturaux et il y a des maladresses de style, voire de goût, un peu gênantes : « La solitude est une douleur sourde, comme une vieille blessure qui se rappelle à votre bon souvenir, une cicatrice que vous ne remarquez plus, car elle fait partie de vous désormais. ». Encore une fois le meilleur dans cette saga, le factuel, l’informé, le quasi journalistique et certainement pas le romanesque qui semble forcé, poussé…

18 mai 2021.- Il pleut, encore (16°C). Chez Winslow quelques nouveaux personnages émergent. Un sadique americano-méxicain, un gamin tueur effrayant, deux señoritas affriolantes. Les cent cinquante premières pages passées, tout devient plus intéressant. Le côté bien informé est toujours là, mais la pâte romanesque est mieux triturée, l'histoire se lève.

19 mai 2021.- De nombreux nuages, mais aussi quelques belles éclaircies (15°C). Ce matin de déconfinement à huit heures en terrasse quelques joyeuses trognes "tournaient" déjà au petit blanc et au Picon bière. L'orage est venu un peu plus tard, moins vite qu'un virus chinois, mais tout de même un peu trop vite. La déception flottait dans l'air. Poursuivi la lecture du Cartel de Winslow cahin-caha, fait mes valises, demain départ vers des terres plus australes.

27 mai 2021.- Beau temps dans un genre continental altéré (22°C). Retour du midi avec la peau brûlée et des odeurs de pinèdes plein le nez. C’est une torture, il y en a de pires. Rouvert le Cartel de Winslow qui est très bien tout en étant terrifiant. Très bien parce que les éléments romanesques semblent finalement s’assembler avec une précision helvétique. Terrifiant parce qu’il n’y a pas grand-chose de plus terrifiant que cette « guerre de la drogue » mexicaine et ses milliers de morts.

28 mai 2021.- Temps estival (25°C). Excepté les deux trois va-et-vient inopportuns d’un voisinage se croyant fantomal à tort aujourd’hui les conditions lectorales frôlèrent l’optimale. Les oiseaux gazouillaient sans trop s’en faire et ma chaise de jardin judicieusement posée à l’ombre était diablement confortable. J'ai poursuivi la lecture de Cartel où l’empilement de cadavres s’est avéré très grand. Après une courte recherche sur Internet, j’ai constaté que cet empilement ne tenait pas temps que ça à la fiction, mais plutôt à une réalité tragique que Don Winslow s’est permis de tordre légèrement pour qu’elle rentre dans son affaire romanesque. En somme, tout frôle le vrai et Cartel est donc un roman presque authentiquement terrifiant. Rien (ou presque) : Je suis né un jour de printemps et depuis les courtes catastrophes n’ont cessé de croître autour de moi. Mon enfance fut heureuse bien que parfois un peu effarouchée. Ma jeunesse fut idiote comme toutes les jeunesses. J’endosse ma vie d’homme avec une certaine confusion, parvenant à l’âge mûr sans la moindre appétence pour un monde qui semble s’écrouler de toute sa masse. Je serais sénile de par moi-même, le résultat lacuneux d‘une somme d’échecs plus ou moins tangibles. Quoi que je fasse de plus, il faudra que je meure ensuite.

29 mai 2021.- Quasi tiédeur (25°C). Je finissais tranquillement la lecture du Cartel de Winslow en extérieur lorsque des odeurs de sardines grillées sont venues me titiller le nez avec une persistance toute lusitanienne. N’ayant aucun portugais dans mon environnement immédiat tout cela m’a laissé bien songeur. Les barbecues sans Argentins ni Texans avaient déjà quelque chose du complot olfactif, mais là je dois dire que c’est le pompon. Décidément, que ce soit par le bruit ou l’odeur ma quiétude lectorale est visée. (Je sais, j’abuse de clichés, mais que voulez-vous cela m’amuse). Bon, pour ce qui est de la fin de Cartel, il n’y a pas de quoi sautiller. Winslow sort les muscles et oublie ce qui fait l’intérêt de sa petite entreprise. Le rapport au réel, les faits palpables, l’histoire, le journalistique mêlé à l’imaginaire. Il ne reste qu’une intrigue boursouflée qui se noie dans les flaques de testostérone.


3.


31 mai 2021.- Touffeur pour ainsi dire palpable (28°C). Figurez-vous que dans toute l’œuvre de Paul Valéry il n'est jamais question du géranium ! Il ne l’évoque même pas dans son fameux « Cimetière Marin » où il y a beaucoup de lumière, des vers de terre, des insectes et des racines, du bleu, des flèches ailées, des filles chatouillées qui poussent des cris aigus, mais jamais au grand jamais l'ombre portée d'un géranium ! Voilà pourtant une plante de cimetière idéale, elle demande certes un arrosage semi-soutenu — qui n'a pas vu une veuve tristounette porter deux arrosoirs à bout de bras ne connaît pas vraiment les cimetières —, mais guère plus que ça. Comme tout fricote dans une coalescence soutenue, comme tout se confirme et s’accorde toujours, la tombe de Paul Valéry est à l’image de son œuvre : dépourvu du moindre géranium. On peut la voir froide et impassible, accrochée sur l’une des pentes du Cimetière Saint-Charles de Sète ( le vrai nom du fameux Cimetière Marin). Quelques arpents plus loin sur la tombe de Jean Vilar un petite armée de pots de fleurs bondés de joyeuseté colorée nous ferait presque oublier la rude phénoménalité du marmoréen. Parmi ces pots, deux pots de géraniums. Décidément, le « théâtre populaire » cède au pélargoniumisme !

1er juin 2021.- Soleil et vent (26°C). Lever 4h30. Labeur. Sieste. Stendhal, deux pages, Mémoires d'un touriste (L'ami Beyle visite Lyon qu'il aborde en longeant la Saône, par l'Île Barbe). Rien (ou presque) : Finalement, je n'obéis qu'à lui, je bois des coupes de soleil, et il est là, mon maître, l'univers.

2 juin 2021.- Il pleut (22°C). L'un de mes amis virtuels m'apprend le passage sur terre de Federigo Tozzi un écrivain siennois qui serait plus conséquent que moins (1920†). Après quelques rapides approfondissements, il me semble d'ores et déjà avoir quelque chose de la caste des écrivains désarmants. Jugez cette merveille sur pièce : « Un soir d’été, je m’assis au pied d’un talus et commençai à fumer cigarette sur cigarette. Il faisait très sombre, les étoiles paraissaient si fines qu’à coup sûr elles perceraient. J’aurais voulu avoir un ami à mes côtés pour parler de quelque chose, ou, mieux, pour l’écouter. Quand j’aime un ami, je préfère fumer en silence. Presque ennuyé et chagriné de rester là ; avec mes mains, je pris appui sur l’herbe et essayai de me relever. Un grillon, si proche que je ne parvenais à savoir où, commença alors à chanter. Était-il entre mes genoux, peut-être Était-il derrière moi ? Pas même. Avait-il sauté sur moi ? Je me secouai des pieds à la tête : non pas. Je dus m’en aller, et je fondis en larmes ». Rien d'autre.

3 juin 2021.- Ressac estival (28°C). Retour dans la Liberté de Blâmer de l’ami Matignon (que je vais bien devoir finir). Par ailleurs, je compte entamer les Agendas de Follain incessamment sous peu. Voilà un volume qui fait de l’œil depuis bientôt un an. Il doit être l’heure. (J’écris ces lignes, bien faiblardes, sur une nouvelle table de jardin. Ma mine slalomant adroitement entre fourmis et coccinelles).

4 juin 2021.- Orages en amorce (26°C). Mes ascensions, mes vertiges et mes chutes. Tout cela me semble bien lointain. Cette profondeur qui est en haut, le ciel, je l'oublierai presque. Non, je suis précipité vers le terrien, mes ailes ne battent plus.

5 juin 2021.- Quelques averses (22°C). Matignon, exécution de Sollers, on sent encore les odeurs de poudre d’un vieux règlement de compte. Curieux éloge de la primo Nathalie Sarraute (rassurez-vous, Matignon dézingue la Sarraute tardive), doutes autour de Michel Tournier et Maurice Sachs, amour de Tchekhov de Valéry de Toulet… Un entretien et quelques lignes consacrées à Dominique de Roux, de l’amitié peut-être ? : « Dominique de Roux est ainsi un homme insaisissable et fiévreux, qui cherche, tâtonne, est ici et ailleurs, et qui précis et maladroit, dès que vous le cherchez n’habite plus jamais à la maladresse indiquée ».

6 juin 2021.- Tardives éclaircies (21°C). Maussade, comme le temps. Retour chez l’ami Perros, bien maussade lui aussi. Voilà un compagnon qui lorsque vous êtes au bord du trou, vous tape sur l’épaule et se jette dedans avec vous. Bon ce n’est pas qu’un camarade de bouderie. Dans ses Papiers Collés il parle très bien de Valéry (Paul), du drame de sa poésie qui contre toute attente manque d’obscurité. On la lit mal, on ne la comprend pas, on parle d’hermétisme. Alors que non, il n’y a pas une once d’hermétisme dans ces mots là. Non, le Valéry poète est plus un dompteur déçu qu’un chantre des obscurités. Ses tigres sont des moutons déguisés en tigres, rien d’énigmatique, presque une certaine lumière : « Rien n'est plus douloureux, ne doit l'être, que de ne pouvoir dresser, terme cher à Valéry, qui se dresse très bien tout seul. Alors ses tigres, de dangereux, deviennent tout simplement beaux, comme si on on ne leur donnait à manger que des bijoux en guise de viande. Ou de fameux morceaux de langue française.On peut les regarder, les caresser, jouer avec. Ils sont de cet ordre gracieux. Intelligibles – intelligents. Ils vivent et respirent à la surface du corps poétique ». Quant à Mallarmé, il n’est pas si hermétique que ça lui non plus, comme tout poète, il est plutôt intraduisible, ce qui est autre chose : « Poète est un homme qui nous donne envie d’aller vivre chez lui, mais chez lui n’est nulle part ». Par ailleurs, fini La Liberté de Blâmer de Matignon. Je recommande cette lecture.


To be continued.


samedi 4 septembre 2021

Psychogeographie indoor (110)

 












« Tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage. Ne me montre jamais de bijoux, je ramperais et me tordrais sur le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. Jamais je ne travaillerai... »  (AR, Une saison en enfer)


1.


15 mars 2021.- Temps à demi venteux (8°C). Après deux mois de convalescence retour vers les mornes vicissitudes du labeur. Résultat : je suis épuisé, la maladie est mieux. Malgré tout ça, lu une page joliment emberlificotée de l’animal Laforgue.

17 mars 2021.- Fraîcheur patibulaire, mornes giboulées (7°C). Cervicalgie, dorsalgie, lombalgie, gonalgie, je ne suis plus qu’une somme de douleurs. Merci le labeur et vive le trepalium. Nonobstant petit tour chez Valéry (Paul), moins fatigué, lui : « il y a une douleur seconde que cause la douleur et qui est celle de l’inutilité de cette dissipation. »

18 mars 2021.- Ciel changeant (7°C). Rouvert le Journal Inutile du vieux Morand. Trois pages vitrioliques auront suffi pour m’épuiser. Je n’ai pas de vrais embarras avec les sales types, surtout lorsqu’ils écrivent, mais bon là hein quoi !

19 mars 20210.- Du bleu, mais bon (7°C). Le ciel est dégagé, je suis nuageux, presque épuisé, sans envie et sans le moindre élan.

Dans l’une de ses chroniques Bernard Frank rappelle que Jean Cocteau n’aura finalement pas joué judicieusement de son entregent pour sauver Max Jacob de la déportation. Une lettre frileuse envoyée à l'ambassade d'Allemagne alors qu’un simple coup de fil à son copain Otto Abtez aurait été bien plus efficace, c’était bien mal joué.
Entamé une chose de John Grisham, Les Oubliés. Aucune entorse du cogito en perspective.

20 mars 2021.- Vent glacial (7°C). Le roman de Grisham, est bien foutu et ne concède qu’à l’efficacité, c’est déjà ça. Léger retour dans les chroniques d’un Renaud Matignon, qui me donnerait presque l’envie de lire Françoise Mallet-Joris, c’est dire s’il a du talent (et moi des a priori). Sinon, pour le reste, le mood est fluctuant et j’ai froid aux pieds.

21 mars 2021.- Still wind, still freshness (8°C). Gloomy times, gloomy mood. Always immersed in Grisham efficiency. Time passes, life too.

22 mars 2021.- Toujours ce vent froid, c’est dommage le ciel est bleu (9°C). L’homme et l’œuvre. Exemple, typique, symptomatique, Morand. On ne peut pas vraiment aimer l’homme, l’œuvre est souvent merveilleuse. Quand les deux se rejoignent, quand l’œuvre rejoint l’homme, dans sa correspondance dans son Journal Inutile, il n’y a rien d’autre à dire que les deux sont puants. Il n’est même pas question du coup de klaxon renoirien, le trop fameux « chacun à ses raisons » non le Morand intime n’est pas sauvable. Entonnement on peut par contre très bien aimer Céline malgré ses arpents dégueulasses. Dégueulasses, mais jamais veules. C’est toute la différence entre Morand et Céline, Céline n’est jamais veule.

23 mars 2021.- Quasi beau temps (14°C). Après la mort de Valery Larbaud on a retrouvé dans ses petits papiers les traces d’une correspondance pléthorique avec moult écrivains français et étrangers (Gide, Paulhan, Jacques Rivière, Marcel Ray…) Parmi ces échanges épistoliers, l’un des plus révélateurs est peut-être celui que Larbaud aura eu avec G. Jean-Aubry, l’un de ses meilleurs amis et son futur biographe. Deux hommes aux goûts littéraires très proches et ayant eu la particularité de traduire et de révéler au public français une jolie palanquée d’écrivains plus extra-hexagonaux les uns que les autres : Joyce et Samuel Butler pour Larbaud, Conrad et Beckford pour G. Jean-Aubry. Leur correspondance a été réunie en volume par les bons soins des établissements Gallimard en 1971 et comme tout est le pour mieux en ce bas monde j’ai acquis ce volume chez un bouquiniste circonspect pas plus tard qu’hier. Les lettres s’échelonnement de 1920 à 1935 (date où Larbaud tombera dans la sévère aphasie que l’on sait), elles toupillent aimablement autour de choses que l’on pourrait juger obsolètes, mais qui ont tout pour ravir le larbarldien qui sommeille en nous : l’amour des voyages et des principautés, la solitude vagabonde, la bibliophilie et la linguistique amateur… Bref, que du sautillant, du mordoré.

25 mars 2021.- Beau temps (18°C). Première sieste face au soleil, le printemps est presque là. Dans l’élan et sans quitter ma chaise jardin, qui est aussi une chaise de sieste et de lecture, enchaîné avec La Liberté de blâmer de Matignon que j’avais laissée en stand bye à la page 350. Sept pages plus loin, à la page 357, donc, un bourdon me tournait autour de la tête au moment même où Matignon tournait autour du fameux dépeigné cocaïnomane André Malraux. J’aime le critique d’art, son côté margoulin et fumiste, le romancier m’emmerde assez (des conceptualisations et des archétypes certes, mais de la chair romanesque, non). Matignon, lui, aime le romancier, il lui trouve quelque chose de brumeux et d’âcre, de sec aussi. J’ai des doutes : comment être sec et brumeux à la fois ? Il aime sont style télégraphiste qui timbre avec la poésie saccadée d’une dépêche d’agence : « C’est tout le contraire de ce que l’on a tant répété : ce qui sauve [Malraux] , ce ne sont pas que les idées, ce ne sont pas les abstractions, c’est le romanesque ». Là encore, j’ai des doutes.

Hier vu une courte vidéo où Romain Gary faisait un bel éloge de la faiblesse. Je ne sais pas si j’aime vraiment le romancier, mais j’aime vraiment l’homme.

27 mars 2021.- Ciel tout juste dérangé par quelques rares passages nuageux (14°C). Fini les Oubliés de Grisham. Pas si mauvais que ça. Les vieux progressistes américains croient toujours en la justice de leur pays, c’est émouvant (quant aux jeunes progressistes, aux justice warriors, n’en parlons pas, nous risquons de choquer).

Pour la suite de mes aventures lectorales j’hésite entre plusieurs choses : un volume autofictif et compilatoire de l’ami Chevillard, le nouveau roman du très déplaisant Marien Devalfard, les Agendas de Follain ? Je ne sais pas, j’hésite encore.


2.


28 mars 2021.- Goût printanier assez prononcé (18°C). Heure d’été, soleil plus haut, tout allait pour le mieux jusqu’à ce que la jeunesse circonvoisine se mette à vociférer moult grossièretés arrosées de mélopées autotunées. Je sais que le confinement pèse, mais ce n’est pas une raison, il me faut un minimum de calme pour lire et là ce minimum était loin d’être atteint. J’ai donc usé d’un subterfuge et me suis mis dans les oreilles deux boules antibruit fournies par les établissements Quies. Ces deux boules n’apportent certes pas une sensation vraiment agréable, mais elles permettent un peu d’étanchéité sonore à qui veut bien lire dans un semblant de quiétude. Ainsi harnaché je suis retourné dans les chroniques de Matignon. Éloge de Thierry Maulnier, Matignon est vraiment de droite, bel éreintement du saumâtre Matzneff, oserai-je ajouter que c’est bien mérité ? « M. Matzneff qui manie les sujets graves sans négliger les bagatelles occupe une place à part dans cette littérature de la confession. Au lieu de partir de soi pour y trouver matière à réflexion sur le monde, il traque dans l’univers ce qui rend hommage à M. Matzneff. Navigue-t-il dans le sublime ? Il y retrouve son portrait. Se laisse-t-il aller à quelque faiblesse ? En se rapprochant de notre petitesse, il perçoit encore en lui la noblesse déchue qui ennoblit ses vilaines actions ».

30 mars 2021.- Quasi chaleur (24°C). L’épuisement physique ne serait rien s’il n’entraînait pas avec lui un épuisement mental souvent concomitant (pour ne pas dire synchronique). Pour tout vous dire, j’en suis là. Je n’avance plus au propre comme au figuré. Je ne suis plus qu’une somme de douleurs avec le cogito en berne. Je ne sautille plus. Tout cela est un peu problématique.

Cependant, bien malgré tout, je suis toujours dans la correspondance Larbaud/Aubry, deux esprits pas épuisés - pour Larbaud l’aphasie viendra plus tard – qui échangent leurs avis sur Conrad, Joyce ou Mallarmé.

31 mars 2021.- Temps étonnement estival, cependant on annonce des chutes de neige pour la semaine prochaine (25°C). Je m’applique à n’être qu’un homme voué à l’inutile or chacun sait qu’en tout chose inutile, il faut être divin. Voilà encore un problème, décidément rien ne me sera jamais épargné ! Moi qui ne vise pourtant que le rien avec une discrétion qui pourrait confiner à la disparition ! Eh bien ! voilà, vlan encore une tuile ! Il est donc possible que je ne sois pas un homme, mais plutôt un Dieu ! Oh pas un grand, un tonitruant, mais plutôt un petit, ou une petite, oui une déesse... Tenez Leto, déesse de la modestie féminine est très bien. Je suis donc une modeste déesse grecque qui consacre son existence à l’inutile. Tout cela est assez sautillant, vous pouvez me regarder de travers, mais ne me touchez pas les seins, merci.

1er avril 2021.- Appétence estivale (25°C). Les traditions se perdent, aucun poisson collé dans le dos.

Correspondance Larbaud-Aubry : comment s’atteler aux traductions diverses et variées ? Vaste problème, pour moi, toute traduction est presque impossible, il faut savoir se contenter d’un « moindre pire » qui au mieux ne sera jamais qu’une trahison complice. Larbaud et Aubry ne pensent pas la même chose que moi, pour Larbaud les traducteurs ne sont pas des « traites complices » mais des « peseurs de mots », dans Sous l’invocation de Saint Jérôme, Larbaud écrit ceci « Dans l’un des plateaux nous déposons l’un après l’autre les mots de l’Auteur, et dans l’autre nous essayons tour à tour un nombre indéterminé de mots appartenant à la langue dans laquelle nous traduisons cet Auteur, et nous attendons l’instant où les deux plateaux seront en équilibre ». Ce ne sont pas les mots du Dictionnaire, mais ceux d’un Auteur, « imprégnés et chargés de son esprit, presque imperceptiblement mais très profondément modifiés, quant à leur signification brute, par ses intentions et les démarches de sa pensée ». Ce mot est « vivant, des frémissements, des irisations le parcourent [...] ces signes de vie vont jusqu’à modifier rythmiquement son poids. Il nous faut donc saisir ce rythme afin que son contrepoids soit animé d’un rythme vital équivalent. Nous pesons jusqu’aux virgules... Notre métier de Traducteurs est un commerce intime et constant avec la Vie ».
Rien (ou presque) : Les appareils génitaux sont bizarres et compliqués, pourtant l’amour, enfin l’amour physique, est bien simple.

2 avril 2021.- Soleil voilé (24°C). Assis sur ma chaise de lecture je regarde en face de moi, juste un peu en hauteur sur le toit d’une petite maison il y a des tuiles. Comme tout frétille et s'accorde en ce bas monde, je reprends ma lecture – il s’agit du Tome 3 des Œuvres de Paul Valéry dans la collection Pochothèque – et je tombe, c’est le mot, sur les lignes qui suivent : « Plus l’homme est intelligent, plus les choses et les événements lui sont bêtes. La tuile qui tue une brute est moins brute que la tuile qui tombe sur un rare passant. Elle est plus dans l’ordre, plus harmonieuse et en quelque manière, moins accidentelle que l’autre. L’homme intelligent, en vertu de son type, perçoit toujours le mal qui survient, en tant que bêtise. »

3 avril 2021.- Vent violent (14°C). Tiens encore un Connelly. Après le pourtant récent Incendie Nocturne qui mettait en scène Harry Bosch et Renée Ballard voilà déjà Séances Mortelles où l’on retrouve Jack McEvoy le journaliste déjà croisé dans Le Poète et L’Épouvantail. La veine McEvoy est un plus sombre que la veine Bosch, mais on retrouve l’amour des détails, la précision scientifique, l’attention aux choses procédurales et le souci du géographique toutes ces choses qui apportent beaucoup du plaisir qu’il y a à lire Connelly. Dans Séquences Mortelles (le titre est très mauvais), dont j’ai pu lire un bon tiers dans la matinée, il est question d’un serial-killer bidouillant dans l’ADN, de cyberharcèlement et de dislocation atlanto-occipitale. Tout cela est loin d’être charmant, mais assez distrayant.

4 avril 2021.- Ciel dégagé (15°C). Conditions lectorales parfaites, pas de bruit, peu de vent, température idéale. J’avance très vite dans mon Connelly. Jack McEvoy est est plus désincarné et moins sentimental qu’Harry Bosch, mais il a quand même quelques qualités. C’est une lecture agréable.

5 avril 2021.- Soleil se voilant (16°C). Marteaux ponceuses et perceuses, voisin guitariste déchaîné s’escrimant sur moult claptoneries, autotuneries épigastriques, marmaille en furie, conversations téléphoniques impudiques aujourd’hui les nuisances sonores étaient telles que j’ai bien vite été contraint d’envoyer les contre-mesures qui ont pris la forme de Tyranny and Mutation deuxième album du collectif vaguement sataniste Blue Öyster Cult. Grâce à cet adroit subterfuge j’ai pu poursuivre mes lectures, en tapant du pied et en ignorant royalement le courroux de mes divers tourmenteurs sonores qui se voyaient tourmentés à leur tour, c’était bien fait, c’était eux qui avaient commencé les premiers. Pour tout dire, Renaud Matignon s’accorde très bien avec Blue Öyster Cult. Seul petit hic, aux alentours de la page quatre cent dix de sa Liberté de blâmer, Then Came The Last Days Of May l’hymne des bikers crowleyiens s’élevait dans les airs, il constate que Godard n’a décidément rien compris au Mépris de Moravia. Or voilà presque une erreur, Godard n’a jamais cherché à comprendre Moravia, pour lui le Mépris n’était qu’un roman de gare et il s’en fichait comme de sa première machine à écrire volée. Le bougre était à Capri pour bien autre chose. Il était à Capri pour filmer la vengeance des Dieux. Alors Moravia, hein !.

Ce matin entendu Édouard Louis sur France-Culture. Il se félicitait que son père et son frère vivent à présent une « vie très dure » et que lui « petit pédé » (je le cite) et sa mère, victime du patriarcat, soient aujourd’hui presque follement libres. En somme une oppression ayant remplacé une oppression, tout est le mieux dans le meilleur des mondes.

8 avril 2021.- Grand yo-yo météorologique, ce matin la froideur était quasi sibérienne et digne de Oïmiakon village réputé le plus froid du Monde, cet après-midi, face à un chaud soleil, Marrakech et ses sortilèges n’étaient pas loin (-6/20°C). (Lu) Trois chroniques assez marrantes de Patrick Besson, parangon « grande presse » qui a ses moments. Plus proche de « l’heureux petit nombre », une lettre de Larbaud à G.Jean Aubry. Larbaud se décrit comme un « gros oiseau triste et sans voix sur une branche dénudée, et noire de brume ». Il y a de ça.

9 avril 2021.- Du vent (15°C). Mausade mood, read nothing, I'm going downhill.


3.


10 avril 2021.- Intenables bourrasques (18°C). Un an de plus, je ne compte plus. Entamé la Nouvelle histoire de l’ultra gauche de Christophe Bourseiller. C’est passionnant, plein d’érudition, pour tout dire c’est ardemment bien informé. Entre spartakistes, Conseillistes, KAPD, AAUD, KPD, BIC, CPH, RSV, KAUD, MBKZS, on se perd un peu, mais ce n’est pas si important, c’est même presque un peu comique. (Constat : au-delà des acronymes croquignolets, toutes ces officines promptes à propager le gauchisme, cette « maladie infantile du bolchevisme », n’étaient pas si promptes que ça à vouloir lutter contre le fascisme naissant. L’ennemi était ailleurs, l’ennemi c’était le capitalisme).

11 avril 2021.- Temps maussade et vaguement pluvieux (16°C). Étonnant, dans le livre de Bourseiller entre révolte de Kronstadt conseils ouvriers et Socialisme et Barbarie, il n’est jamais question de cours de récréation dégenrées, de trottinettes électriques et d’intersectionnalité. Par ailleurs, et pour rester dans l’élan féministe actuel, un élan de 25e heure, célébrons Fanny Kaplan, qui tentera de tuer le camarade Lénine de trois coups de Browning bien placés, et qui finira tabassée à mort par la Tchéka.

12 avril 2021.- Changing sky, freshness (11°C). Gloomy, tired, can't read anything.

13 avril 2021.- Grande amplitude thermique entre matin et après-midi (0°C/18°C). Trois chapitres ultras de Bourseiller, Debord pointe déjà son nez de théoricien aviné. Une chronique assez coupante où Bernard Frank compare les mérites des lames Gillette et Wilkinson (sa préférence va à la lame Gillette G3, quant à moi : je suis barbu), plus tard, sur ma chaise de jardin, face au soleil, Valéry (Paul), le vide, le plein, toute une histoire : « Je mets là ce livre ; je regarde mes objets familiers, je me caresse le menton ; je feuillette ce cahier. – Et tout ceci se passe sans empêchements, comme librement, – comme si c’étaient des événements séparés, indépendants, séparés par du vide, et comme sans action les uns sur les autres. Et le livre qui repose là, et la main qui est ici, n’ont pas de liaisons entre eux ; ni le bouton de la porte qui brille – avec les autres choses. – Mais je puis tout à coup voir tout autrement – et vouloir voir que tout ceci se tient comme les engrenages d’un mécanisme, les compartiments d’un parquet – et que chaque modification est rigoureusement une substitution – comme dans un liquide où une molécule ne se déplace qu’une autre ne la remplace. – Rien n’est plus gratuit. Rien n’est plus isolé. Les objets ne sont indépendants qu’en apparence. Leurs distances, leurs non-contacts sont apparences. Et ma sensation de liberté… »

14 avril 2021.- Le soleil est là, mais le fond de l’air est frais (12°C). J’ai toujours pensé que seule ma propre idiotie était capable de caboter vers les rivages du bonheur. Je ne suis pas le seul, tenez, prenez Cioran : « Un esprit malade, rongé d’obsessions, ne peut se sauver que par la suppression temporaire de la réflexion, par une cure d’idiotie. ».

15 avril 2021.- Ciel changeant, vent glacial (11°C). Morose et sans envie. Ma principale occupation ? Couché sur mon canapé, je regarde un plafond, blanc, très blanc. Les couleurs, les joies de l'activité, ce sera pour plus tard. Tristesse : mort de Vassili Golovanov, russe voyageur auteur de l'épatant Éloge des voyages insensés.

16 avril 2021.- Temps nuageux et frais (10°C). Bourseiller : Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, Debord membre de Socialisme ou Barbarie pendant un an (1960), groupuscules et sous-division de groupuscules qui se subdivisent, au-delà de l'Histoire et des histoires, de l'engagement, tout cela est presque drôle. Autrement, Bernard Noël est mort, lire le Château de Cène c'était faire avec la transgression, une autre époque.

Nouvelles acquisitions : Bruno Bayon - Le lycéen, Philippe Sollers - Agent Secret, Pierre Bergougioux - Carnet de Notes 2016/2020.
Rien (ou presque) : Avoir confiance en l'intelligence des autres est une forme de bêtise.

17 avril 2021.- Soleil dominant, mais toujours ce vent glacé, un vent hors de saison (11°C). Je ne sais plus écrire, les mots ne me viennent plus, et ne parlons pas des idées ! Au mieux j’ânonne un vague brouet télégraphiste, bref je n’y suis pas. Cependant, j’ai lu dans la journée l’Agent Secret de Philippe Sollers. L’objet est compact et rempli de photographies de phrases et lexies, d'un ressac intime, qui m’ont un peu sorti de ma gangue de léthargie. C’est peut-être le livre le plus immédiatement émouvant de Sollers, un autoportrait où une assez notable sincérité semble étouffer les habituelles côtés escrocs et margoulins du bonhomme. Ici c’est l’amour des êtres, des lieux, des livres qui domine (je sais c’est un peu bête). L’amour de Sollers pour « ses » femmes, sa mère, Dominique Rolin, Julia Kristeva, pour son fils David « l’expérience de la paternité a été pour moi capitale, la naissance de cet enfant a été un bonheur incroyable. J’ai senti pour la première fois que j’étais mort, ce qui m’a beaucoup soulagé », l’amitié de Sollers pour Ponge, Barthes ou Bataille, l’amour de Sollers pour Baudelaire, Rimbaud ou Homère, l’amour de Sollers pour le Bordelais pour Venise… Il y a certes ces compromissions qu’il aura eues et qu’il ne se reproche même pas d’avoir eues, de rares pages un peu inutiles sur l’air du temps, mais c’est certainement l’un des meilleurs livres de Phillipe Sollers assurément le meilleur livre de Philippe Joyaux, un livre que l’on peut lire comme un testament du temps enchanté : « On m'avait dit qu'à l'âge de sept ans on atteignait l'âge de raison. Alors j’ai attendu avec impatience le fait d’avoir sept ans, pour savoir ce qui allait se passer. Ce jour-là, il neigeait, j’ai posé ma montre et j’ai attendu ce qui allait m’arriver comme raison. J’ai attendu, attendu, rien. Attendu encore, rien. Tout était pareil. J’étais sidéré. Et soudain, illumination. J’ai compris que ce que j’attendais était déjà là, que le nouveau n’était pas différent de ce qui était là d’habitude, c'est-à-dire l’illumination de la raison en tant que « nouvelle raison », ce qui échappait à tout le monde et surtout aux adultes que je trouvais limités ».

19 avril 2021.- Temps plutôt ensoleillé (16°C). Toujours plongé dans la somme historico-gauchiste de l’ami Bourseiller. Description assez détaillée des fameux « évènements » ayant eu lieux en mai 1968, importance souterraine des situationnistes, importances plus saillantes des « enragés ». Quelques pavés, quelques exclusions, plus tard, rencontre Debord/Lebovici, création des éditions Champ Libre, on voit passer en arrière-plan quelques discrètes figures plus ou moins historiques, Gérard Guégan ou Raphaël Sorin, par exemple… Le reste est très bien informé et souvent presque amusant : les acronymes patibulaires, les sous-groupes de sous-groupes, les scissions et exclusions, la haine du léninisme, une haine peut-être plus prononcée que la haine du capitalisme ou du fascisme. Incertain, douteux, flottant dans les embruns d’un alcoolisme lourd, Debord : Pape en sous-main, Breton amoindri, on oubliera le théoricien, on célébrera le moraliste. En somme, on l’oubliera d’ultra gauche, on le constatera réactionnaire.

20 avril 2021.- Beau temps (18°C). Un an plus tard le fameux virus est encore là, les morts s’empilent, les terrasses sont toujours fermées, pas de quoi vraiment sautiller. Chez Bourseiller, assassinat de Gérard Lebovici, mort de Debord. De ce dernier cette citation glanée au débotté : « Quand être “absolument moderne” est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste. »

21 avril 2021.-Tout est gris (14°C). Hier après-midi je me suis fait vacciner en sifflotant. Résultat, aujourd'hui je capte parfaitement le réseau 5G, mais je suis malade comme un Labrador. Décidément, tout est vraiment compliqué. Dans ces conditions, rien lu.

23 avril 2021.- Temps printanier (21°C). Grande lassitude, rien pour moi. Quelques pages de Valéry (Paul), l’œil et l'esprit toujours clairs : « Le nouveau est un de ces poisons excitants qui finissent par être plus nécessaires que toute nourriture ; dont il faut, une fois qu’ils sont maîtres de nous, toujours augmenter la dose et la rendre mortelle à peine de mort. Il est étrange de s’attacher ainsi à la partie périssable des choses, qui est exactement leur qualité d’être neuves. Vous ne savez donc pas qu’il faut donner aux idées les plus nouvelles je ne sais quel air d’être nobles, non hâtées, mais mûries ; non insolites, mais existantes depuis des siècles ; et non faites et trouvées de ce matin, mais seulement oubliées et retrouvées. Le goût exclusif de la nouveauté marque une dégénérescence de l’esprit critique, car rien n’est plus facile que de juger de la nouveauté d’un ouvrage. Les œuvres classiques sont peut-être celles qui peuvent se refroidir sans périr, sans se décomposer ; et la volonté de conservation, cachée dans l’idée de perfection et de forme achevée, serait intéressante à découvrir, à déceler dans les principes, les règles, les lois ou canons des arts dans les époques dites classiques. »

24 avril 2021.- Temps frôlant l’estival, comme si c’était possible ! (24°C). Un bourdon un peu trop sonore et joyaux, mais des conditions lectorales globalement agréables. Moins agréable la fin de l’histoire ultra gauchiste de Bourseiller. Le négationnisme, cette maladie gérontophile de l’ultra gauche. Faurisson et la Vielle Taupe (qui finalement portera bien son nom), les Zadistes, black-blocs et tutti quanti… les « gauches communistes » qui virent au problématique, même pas au rouge-brun, non pire les « gauches communistes » qui virent à la bonne conscience et qui deviennent aussi assommantes que le boring léninisme, c’est vous dire. Cela dit assez bon bouquin, sur les faits et bien documenté, jamais théorique et embarrassé d’idéologie, pas trop littéraire non plus, mais le propos n’est pas là. Sinon retour dans les papiers de Matignon (mon Bourdon est toujours là), qui, chose curieuse, semble beaucoup aimer Jacques Prévert (le fameux « con » de Houellebecq) : « … poète quotidien et inattendu, comme une lueur narquoise à la sortie des bureaux ».


To be continued

dimanche 11 juillet 2021

Psychogeographie indoor (109)

 













« Raté. Pour rater sa vie, il faut avoir souhaité une réussite. Qu'est-ce à dire ? Le raté est celui qui a renoncé à l’énergie de sa décision. Qui fait passer par les autres, par leur verdict, leur amour et leur haine, bref leur témoignage, ce qu'il eût dû garder secret. De la grande majorité des hommes nous ne disons pas qu'ils sont ratés. Mais de certains êtres qui donnent à leur situation anecdotique un je-ne-sais-quoi de regrettable. Il y a très peu de vrais ratés. De ratés réussis.» (Georges Perros, N.R.F. n°134, 1er février 1964)


1.

13 février 2021.- Cette nuit chute de neige, ce matin tout est blanc (-1°C). Je cède aux sirènes du page turner en lisant une chose de Don Winslow. Un peu pervers je n’ai pas entamé son supposé magnum opus, sa trilogie latino baguenaudant autour des narcoleptiques, mais plutôt un polar réputé plus ordinaire Missing : New York. C’est un livre moyennement haletant et assez efficace. Je tourne les pages rapidement, le contrat est rempli (le meilleur, une description assez détaillée des petites villes de l’État de New York).

15 février 2021 .- Beau temps frais (10°C) J’ai du lire Gatsby il y a une trentaine d’années - oui, je suis presque vieux à présent – et je le relis aujourd’hui dans une nouvelle traduction de Philippe Jaworski qui me semble honorable.

Tout est encore là : l’élégance, l’ironie et plus encore qu’un faux autoportrait palimpseste accompagné de la description d’un monde qui s’écroule (c’est certainement vrai, mais s’agissant de Fitzgerald ce sont des banalités), un art de l’ellipse qui tue les poncifs, les lourdeurs du roman-roman et des « grands sujets », un tact émouvant et quelque chose de toujours nouveau dans la construction (qui n’est pas de la modernité, mais bien mieux que ça. )
Autrement, fini la chose de Don Winslow entamée avant-hier. Contrat rempli, un peu poussif, rien d ‘extraordinaire. Une partie de l’intrigue se déroule dans les Hamptons cette excroissance huppée située à l’Est de l’Ile de Long Island. Dans Gatsby nous sommes sur la même île, plus à l’Ouest, un Ouest tout autant huppé.

16 février 2021.- Mince couverture nuageuse (10°C). Toujours convalescent, activité physique proche du néant, je me rabats sur les livres, les pages que je tourne m’offrent une mince gymnastique substitutive. Commencé un nouvel ouvrage d’obédience policière, Blanc comme neige de George Pelecanos, un auteur qui semble avoir une très grande réputation auprès des spécialistes du genre. De lui je n’avais lu qu’un livre jusqu’à présent Un nommé Peter Karras et il m’avait déçu (et même pas en bien). Celui-ci n’est pas loin d’être pareil… décevant, moyennement écrit (ou moyennement traduit), souvent courtaud et vulgaire et pour tout dire un peu lourd. Pelecanos connaît certainement parfaitement la ville de Washington, mais ce qu’il pose dans son décor n’est pas foncièrement original. Revendeurs de drogue sardoniques, loques toxicomaniaques, flics racistes et véreux, détectives privés à qui on ne la fait pas se débattent dans une intrigue prétexte qui n’est là que pour sous-tendre un genre d’exposé social sur la grande fracture raciale américaine.

Parallèlement, je relis les Moralités légendaires de l’animal symboliste Laforgue. Trois pages toutes les quatre heures. La posologie est bonne.
Gatsby encore, cette ligne de Bernard Frank : « Fitzgerald avait compris quelque chose de très calé et de très simple : que la vie, c'est-à-dire la fête, était aux mains des riches ».

17 février 2021.- Ciel céruléen, grande douceur (15°C). Les journées s’allongent, le soleil revient. Première lecture en extérieur, ma chaise de jardin est toujours là, fidèle. Effet des conditions lectorales ? Aujourd’hui j’ai trouvé le roman de Pelecanos bien meilleur qu’hier. La précision géographique, les courtes annotations culinaires, les détails divers et variés, sur l’habillement, sur les automobiles, les playlists de connaisseur soul sixties/seventies, tout cela est tout de même très bien. Quant à l’intrigue, on s’en fiche un peu, ce n’est qu’un véhicule qui avance cahin-caha pour mieux transporter tout le reste.

18 février 2021.- Du vent, trop de vent (14°C). Unfortunately, météorologie oblige lecture en extérieur impossible, ma chaise de jardin attendra. Unfortunately too, mon voisin guitariste a remis ça, il enchaîne les solos avec la régularité métronomique d’un coucou suisse saisi par les neurotoxiques. Unfortunately again, le nouveau volume de Gay Talese que j’ai entamé ce matin, Tout est affaire d’imagination (aux Éditions du Sous-sol), ne m’a pas permis de sautiller plus que ça. Les qualités de Talese sont là, sa simplicité de trait, son art du portrait, ce « regard caméra » qui fait la différence (nous ne sommes pas chez Tom Wolfe cet autre spécimen du nouveau journalisme à chapeau), pourtant on s’ennuie un peu. Il y a un long papier emmerdant sur le New York Times et ses rédacteurs en chef successifs, un texte tournant autour de Charles Manson et du Ranch Spahn, tout cela sent un peu le fond de tiroir poussiéreux, on en éternuerait presque.

Pour revenir à Fitzgerald. Gatsby est un roman de gare expurgé du superflu. Pour écrire un chef-d'œuvre, il faut enlever, la gomme est plus utile que le crayon.

19 février 2021.- Soleil voilé, vent modéré (15°C). Talese, révolution sexuelle et mafia, pas trop mal. Nothing else.

20 février 2021.- Du vent, ciel dégagé, douceur indécente (18°C). Ce matin je m’ennuyais un peu, alors j’ai ouvert l’application Google Maps et j’ai remonté le cours du Mississippi de son embouchure à sa source. À moi La Nouvelle-Orléans, Bâton Rouge et Memphis, Saint Louis, Davenport et Minneapolis... Le bayou, les grandes plaines et les forêts... Le voyage fut agréable, bien calé sur mon canapé je naviguais tel un Mark Twain d’opérette. Il en faut peu parfois pour ravir un homme. Sinon pour en revenir aux livres, le Tout est affaire d'imagination de Talese n’est pas loin d’être une escroquerie éditoriale, ce n’est même pas un « choix d’articles », c’est un « choix d’extraits d’articles ». En somme une succession d’échantillons. Si vous voulez commencer avec un spicilège de Talese choisissez plutôt Sinatra à un Rhume (chez le même éditeur, voir mes livraisons précédentes), les articles y sont proposés dans leur plus entière longueur et on n'a pas l'impression de payer la garde-robe et le jacuzzi de quiconque en les lisant. Vous pouvez aussi vous procurer les reportages allongés que sont La Femme du Voisin et Le Motel du Voyeur, deux parangons de non-fonction narrative, peut-être un peu bidonnés, mais on s’en fiche ils ont tout pour réjouir le lecteur.

Autrement je profite du temps offert par ma convalescence pour commencer un nouveau petit truc d’obédience policière. Il s’agit d’ Un Ange sans Pitié, c’est écrit par Robert Crais et c’est le second volume proposant les aventures du duo Pike et Cole. Pas de quoi se cogner la tête dans les nuages, mais il y a de l’humour, on se bidonne un peu.

21 février 2021.- Soleil et goût printanier (19°C). En dehors de deux trois pointes humoristiques, le polar de Robert Crais est un peu faiblard et tout juste distrayant. C'est dommage.

Chez Matignon beau panégyrique de Valery Larbaud. Matignon est parfois meilleur dans l'éloge que dans le dézinguage.

22 février 2021.- Vents sahariens, ciel jaune (18°C). En dehors de son premier album la carrière du chanteur Dominique A ne m‘intéresse pas plus qu’un symposium sur le macramé équitable. Il commet aussi des livres, sous son vrai nom non raccourci : Dominique Ané. et vous aurez aisément compris que l’éventualité de lire sa prose ne m’a jamais effleuré. Bon cependant rien n’est vraiment simple en ce bas monde et il se trouve que l’on m’a offert l’un de ses livres Regarder l’Océan. Je l’ai donc lu plus pour respecter le cadeau que l’on m’avait fait que par curiosité et en me disant que quatre-vingts pages en gros caractères avec de grands blancs non parcimonieux n’avaient rien de risqué pour qui veux tuer quarante-cinq minutes. Évidemment, c’est mieux que mes a priori ne le laissaient penser, Pierre Michon est cité en préambule, il y a une « petite musique », une légèreté de touche un peu mignonne, des souvenirs de jeunesse qui « remontent avec une pointe d’amertume ». Bref, c’est joli, certainement trop, mais bon il y a pire.

23 février 2021.- Météo splendide, ciel bleu, vent léger, condition lectorales optimales (20°C).

A / La transparence des Choses est l’un des romans tardifs que Nabokov aura écrits pour son propre plaisir dans un élan onaniste faisant à peu près fi de tout.. de la moindre vraisemblance... de la moindre intrigue... du lecteur, même ! Pourtant et malgré ce que je viens d’annoncer c’est un livre qui se laisse lire avec un amusement bonhomme. On se fiche de l’histoire comme de l’an 40, je crois qu’il est question d’un hôtel ou d’un chalet en Suisse, il y a des passages nympholeptes, des chausses-trappes, un humour toujours sous-tendu quelques heureuses finasseries lexicales et de nombreux coups de baguettes digressives. On a beau se sentir roulé dans la farine, il y a du plaisir à prendre dans tout ça (le plaisir est donc partagé).

B/ Christophe Bourseiller, oui celui qui aimait follement le sein gauche de Danielle Delorme, à écrit un petit livre de souvenirs qui tangue aimablement entre Jean Luc Godard et l’énigmatique Jean Parvulesco. Rien de conséquent, aucune pompe littéraire, une heure de lecture agréable sans vraies anicroches. Bourseiller se souvient du jeune Godard puis il mène une courte investigation sur Parvulesco, cet astre sybarite tournant autour de la nouvelle vague, il rappelle les liens entre les deux, le dandysme de l’un, le crypto-fascisme-gaulliste de l’autre . Le livre est un peu égotiste dans ses arpents autobiographiques, il y a du ressentiment, une légère rancœur, Bourseiller n’oublie pas que Godard l’aura « utilisé » enfant et oublié « adulte », il sait aussi très bien que l’on ne voit en lui que le « personnage », le gamin agaçant (chez Godard), le « jeune » lymphatique (chez d’Yves Robert). Finalement, tout cela est presque un peu triste.

24 février 2021.- Soleil voilé (20°C). Une visite à l'Élysée dans le Journal de Galey, Mitterrand et Alice Sapritch. Entamé La Griffe du Chien de Winslow.

25 février 2021.- Soleil et grande douceur (20°C). Mort de Philippe Jaccottet. On n'oubliera certainement pas le grand poète, mais il ne faudrait pas oublier le traducteur, le critique (C'était le dernier représentant de la NRF de l'après-guerre, celle du retour de Pauhlan et de Marcel Arland). Otherwise. Winslow efficace, trop efficace ?


2.

26 février 2021.- Ciel bleu se couvrant tardivement, les nuages sont là (18°C). La Griffe du chien qui est certainement aussi bien que ce qu’on en dit est aussi trop rempli, trop roman-roman avec trop de personnages, trop d’intrigues entremêlées, trop de tout, too much, en somme. Ce n’est pas que l’on s’y perde, rien n’est vraiment assommant non plus, mais il me semble difficile de conserver la concentration du lecteur avec autant de monde dans le shaker : les narcotrafiquants, la mafia, la CIA, la DEA, les contras, le Vatican, même ! Winslow vise trop haut et trop tout. On saute des pages, de plus en plus de pages, c’est dommage, on pourrait rater quelques passages formidables (par exemple la description d'un tremblement de terre, celui de Mexico en 1985).

27 février 2021.- Temps nuageux (10°C). Ce qu’il faudrait aimer dans la Griffe du chien, tout du moins ce que j’aime dans la Griffe du chien, ce n’est pas le trop-plein romanesque, ce serait plutôt l’attention aux détails, la façon de décrire les divers fonctionnements avec une précision frôlant le journalistique. En somme, un cartel comment ça marche ? Quelles sont les stratégies établies pour « passer » un maximum de produits illicites ? Comment utiliser des méthodes économiquement on ne peut plus libérales bien à même de rentabiliser tout ça, comment blanchir des montagnes de dollars, comment faire avec la concurrence, comment faire une fusion-acquisition avec quelques AK-47 ? Si Winslow explique parfaitement tous les mécanismes économiques, il rappelle aussi les enjeux politiques et historiques, l’implication des diverses officines américaines, la lutte entre les tenant de la théologie de la libération et l’opus dei. Ce qui forme vraiment roman c’est cet assemblage de précisions, cette rigueur sèche et au cordeau. On croit moins aux personnages, qui sont indéfinis, flous, sans vraie chaire et sans élan. Il faut dire que sonder l’âme humaine, faire avec l’humanité, l’universel en somme, demande beaucoup plus que de l’efficacité. Winslow n’est pas Dostoïevski.

Loin de toutes ces histoires de trafiquants mexicains, je suis à l’alternat dans les Instantanés de Roger Grenier. C’est un mince livre rassemblant portraits et souvenirs et il me semble qu’il y a plus de littérature dans un paragraphe de Grenier que dans cinquante pages de Winslow (il faudrait définir ce qu’est la littérature, je n’ai pas le temps). Joli menu, Bachelard, Caillois, Balthus… Surtout le beau portrait d’un Valery Larbaud trop gros, trop douillet, capricieux, mais copain avec l’hippopotame du Jardin zoologique de Lisbonne et amoureux plus de raison de la littérature, sa maîtresse : « L’essentiel de la biographie d’un écrivain consiste dans la liste des livres qu’il a lus »

28 février 2021.- S'il n'était tout juste un peu frais le temps serait splendide (13°C). Malgré les gratouillis frénétiques de mon voisin guitariste, qui est de retour, je poursuis la lecture de La Griffe du Chien, qui est bien long, mais tout de même pas mal.

1er mars 2021.- Belle appétence printanière (17°C). Nouveau mois, je suis toujours convalescent, le temps n’est pas long, je le consacre à lecture, c’est une occupation satisfaisante (la pratique du jokari est pire par exemple). Mon canapé bien que modeste et d’origine scandinave est tout à fait confortable, les pages que je tourne m’offrent une mince gymnastique substitutive (j’ai tout de même pris quatre kilos). En dehors de l’incessant va et viens de mes voisins de gauche, qui doivent tenir un laboratoire clandestin de méthédrine, les conditions lectorales sont presque bonnes. Je quitte même parfois mon canapé pour l’extérieur, il y a du soleil, ma chaise de jardin est confortable.

Dans les souvenirs de Roger Grenier Louis Guilloux est un vieux monsieur qui vit aux crochets du plus grand éditeur français. Il occupe une chambre de bonne chez Gaston Gallimard dans l’hôtel particulier de la rue de l’Université, sa « chambre de bon », où il effectue de larges siestes réparatrices. Gaston lui demande bien de se mettre au travail, de trouver une activité un peu rémunératrice, mais ce n’est pas à 70 ans passés qu’il va s’y mettre. Il a bien autre chose à faire, écrire ses mémoires par exemple. Ce portrait est très amusant, très attentionné, plein d’amitié. Le reste du livre, est à l’identique plein d’amitié, sans aucune acrimonie, sans aucun ricanement et sans la moindre trace d’une quelconque méchanceté. Il y a de superbes pages consacrées à JB Pontalis, son voisin de bureau de la maison Gallimard et puis il y a le chien de Grenier, cet Ulysse, qui se laisse câliner par un peu tout le monde, René Char, Yourcenar, Kundera, Dominique Aury, Romain Gary, Claude Chabrol, Claude Roy (qui pourtant préfère les chats), Dominique Rolin… Il a dû en entendre des choses, ce chien ! Dans une antinomie parfaite avec le livre de Grenier je suis retourné dans le Journal de Galey. C’est toujours sec, cruel, méchant pas compatissant pour un sou. Il faut sauter les pages consacrées aux coucheries, les potins et ragots sont mieux, Mitterrand et Jack Lang en prennent pour leurs grades, c’est assez amusant. Seule vraie émotion Galey perd sa grand-mère, elle venait d’avoir cent ans. Galey est très bien avec la vieillesse. Il ne la connaîtra jamais.

2 mars 2021.- La météorologie nationale annonçait du bon temps, malheureusement : nuages (14°C). Nouveau bouquin, Braudel, l’Identité de la France, les Hommes et les choses, second volume, Tome II. Toujours passionnant, l’économie paysanne française vue dans une perspective a-chronologique. On est presque ravi d’apprendre que le maïs arrivé très tôt au Pays Basque ne s’est installé de façon durable qu’au XVIII siècle, en Aquitaine, et avant tout autour de Toulouse. L’introduction de la patate est encore plus longue et amusante. Son histoire européenne mériterait des centaines de pages. De ses débuts dans les jardins d’agrément, jusqu’à sa consommation forcenée elle aura passé bien des stades. Nourriture pour gueux et cochons, fausse farine incapable de laisser monter la moindre miche de pain. Heureusement, Parmentier était là. On ne remerciera jamais assez Parmentier d’avoir propulsé ce noble tubercule dans les azurs. Autre chose, et preuve que rien ne change jamais vraiment, Braudel rappelle que la France n’invente pas grand-chose et profite surtout de sa situation géographique. La culture du sarrasin vient de Hollande, celle du maïs d’Espagne, le mûrier est Italien quant aux prairies artificielles elles ont été inventées en Grande-Bretagne…

Loin de Braudel de Parmentier et des patates, Galey passe beaucoup de temps avec Alice Sapritch, qu’il trouve de plus en plus belle.

3 mars 2021.- Grisaille (13°C). Culture de la vigne et du blé, semaisons et jachères, pain blanc et pain noir, attroupements, jacqueries, révoltes, révolution. Braudel est plus souvent passionnant qu’enquiquinant. Constante : le Français. Le Français n’est jamais content, le Français est un veau qui vocifère. Si j’en crois l’actualité récente, ce n’est pas près de changer. Il doit y avoir quelque chose de génétique.

4 mars 2021.- Ciel se couvrant (16°C). Braudel décortique les circulations diverses. La circulation haute, la circulation basse, les artères et les veines, les vaisseaux capillaires, les voies romaines, les chemins vicinaux, les fleuves et rivières, l’apparition de chemin de fer. Il constate les progrès engendrés au fil des siècles par la modernisation des routes et des véhicules divers et variés… Il pressent aussi la disparition programmée du court, du local, du régional, du national et l’apparition du vaste monde : « Si l’ouverture des frontières s’accentue encore, de plus en plus je mangerai de la viande argentine, du mouton de Nouvelle-Zélande, des fruits d’Afrique, d’Amérique, d’Australie et les produits industriels viendront pour moi du monde entier… Une révolution silencieuse a bouleversé nos échanges... » Tout cela en 1986, pas mal.

5 mars 2021.- Vent et baisse des températures, le temps change, les giboulées ne sont pas loin (12°C). Les derniers chapitres de l’Identité de la France sont consacrés aux aspects économiques et je dois avouer avoir sauté une belle palanquée de pages. L’invention du capitalisme, ses avancés et ses reculs, l’histoire de la monnaie, métal et papier, Braudel n’est pas en cause, mais tout cela m’emmerde au plus haut point (oui l’économie m’emmerde). Cela dit la conclusion de ce qui devait être la première partie de l’Identité de la France (la mort empêchera Braudel d’écrire la seconde), est fort belle : « … cette histoire venue de loin et qui se propagera par des pentes déclives. Ne limite-t-elle pas (je ne dis pas supprime) à la fois la liberté et la responsabilité des hommes ? Car ils ne font guère l’histoire, c’est l’histoire, elle surtout, qui les fait et du coup les innocente. »

Loin des potins et ragots, des petits coups tirés au débotté, le Journal de Galey devient vraiment tragique le 29 février 1984. Ce jour-là, un 29 février qui ne s’invente pas, il s’apprend condamné à mort. On lui annonce la maladie incurable qui l’emportera moins de deux ans plus tard. Il accuse le coup, éprouve une sorte d’ivresse, devient au fil des pages d’une tristesse de plus en plus résignée, la méchanceté semble le quitter. Tout cela serre le cœur : « Passéiste toute ma vie, je le serai aussi dans ma mort. Au temps de l’acharnement thérapeutique et des médications triomphantes, j’ai réussi à me dénicher un mal inguérissable, pour lequel on ne connaît aucun remède. Il faudra que je me regarde passer sans rien faire, avec résignation, comme jadis. Je meurs au-dessous de nos moyens, à l’ancienne. Une chance, peut-être. »

6 mars 2021.- Éclaircies (11°C). Lu J’ai vu tant de soleil d'Emmanuel de Waresquiel. Petit texte tournicotant autour de l’ami Beyle un peu à la manière dont François Sureau tournicotait autour d’Apollinaire dans son récent Ma vie avec Apollinaire. Beaucoup de légèreté écrit comme un devoir de vacances, on n’apprend pas grand-chose, mais c’est le livre d’un amoureux de Stendhal et c’est amplement suffisant pour rendre le lecteur heureux.Otherwise, still in Galey diary.


3.

8 mars 2021.- Beau temps frais (10°C). Je poursuis mes petites affaires lectorales avec une autre petite chose sans risque de Don Winslow, Missing Germany second épisode mettant en scène le très dur à cuir Franck Decker. Pas grand-chose à en dire, c’est un polar classique un peu efficace qui trimballe avec lui tous les clichés inhérents au genre, mafieux Russes, amitié trahie, femme fatale. Le style est neutre, précis, scénaristique, on tourne les pages assez vite, on se demande même si elles ne tournent pas toutes seules (le meilleur, comme dans Missing New York, la description assez précise de quelques villes grandes, moyennes ou petites… Miami, Opa Locka, Jasper en Floride du Sud et du Nord, Munich, Hambourg, Lunebourg, Erfurt. Observation réelle ou grand pas en avant de la littérature Google Maps?).

9 mars 2021.- Ciel bleu, fraîcheur, j’ai froid aux pieds (10°C). Fini le Winslow. Contrat rempli, l’objet littéraire de consommation courante délivre toutes les satisfactions attendues. Enchaîné avec les Larmes d’Ulysse de Roger Grenier, un autre objet littéraire de consommation moins courante qui m’aura lui apporté un peu plus que quelques satisfactions. Il faut dire que comme Grenier j’aime beaucoup les chiens et que les voir ainsi folâtrer dans un court essai consacré à leur rapport avec les écrivains n’est pas sans me laisser piqué et un peu ému. Érudit, plein de malice, parfois un peu triste, Grenier se rappelle tous les chiens de son existence, il se souvient aussi du chien « générique » chez Flaubert, Baudelaire, Rousseau ou Voltaire, on croise André Masson, Romain Gary… c’est vraiment très bien, jamais bêtement anthropomorphiste, parfois poignant, pour preuve : « La maison d'après était celle de Romain Gary. Souvent, dès notre première sortie, à sept heures et demie du matin, nous le rencontrions traînant dans la rue, allant acheter les journaux, boire un café au tabac d'en face. Gary disait que la rue du Bac était sa patrie. Tant d'origines se mêlaient en lui : Tartare, Juif, Russe, Polonais, qu'il n'avait pas envie d'être citoyen du monde, ou européen ou même français. Il fallait qu'il appartienne à une toute petite province, même pas. Donc, la rue du Bac. « Viens ici, connard ! » disait-il à Ulysse qui avançait aussitôt en creusant le dos pour aller se frotter à lui.

Un jour de septembre 1980, nous avons rencontré Gary, presque devant son immeuble. Il a dit, comme d'habitude : – Viens ici, connard !
Nous nous sommes approchés. J'ai dit à Romain :
Je crois que c'est la dernière fois que tu vois Ulysse. Il est condamné.
Romain a eu un violent sanglot et est allé se cacher sous son porche.
Ulysse est mort le 23 septembre, et Gary le 2 décembre.
En un an, Jean Seberg, Gary et Ulysse avaient disparu, et la rue était vide. Pourquoi ne pas les associer tous les trois et le dire simplement, puisque nous nous aimions ? »

10 mars 2021.- Rares nuages (13°C). Encore quelques jours de convalescence avant la reprise du labeur. Pour tout vous dire je ne suis pas vraiment pressé de remettre mes faibles compétences au service du néo-libéralisme triomphant. En attendant je ne produis aucune valeur ajoutée, mais je lis, je lis, je lis, je lis…. Je lis Légende le nouveau faux roman d’un Philippe Sollers qui malgré l’âge est encore très en forme, très chenapan et toujours un peu margoulin. Son livre, cette mince plaquette heureusement flemmarde, est une drôle de mixture pleine d’air du temps, de MeToo, de woke, de GPA, de retour de la morale, pleine aussi de souvenirs personnels et d’anciens charmeurs de lexies qui n'auraient aujourd'hui plus passé aucune rampe. Mallarmé, Hugo, Baudelaire, Rimbaud, n’en jetez plus que des salauds! Et puis surtout c’est une mixture où Joyaux plus joyeux que jamais n’est nullement assommé par l’ augure d’une fin prochaine. C’est bien simple, se sachant venir, il sautille. Pour rester dans des eaux limitrophes, dans son Journal Galey prend la mesure de son futur cadavre.

12 mars 2021.- Ciel changeant (13°C). Galey va mourir, il relit son Journal, lui voit certaines faiblesses, se trouve méchant, crevard, odieux, cabotin. Il en vient même à penser que de ce Journal là il ne faudrait publier que la partie « lisible » de l'iceberg (Julien Green pensait la même chose de son propre journal). Le reste, le sexe, le travail, ce qui occupe l’essentiel de la vie, s’effacera de lui-même : « Des échafaudages utiles pour la bâtir (la vie), gênants pour la contempler. Des fondations nécessaires, mais enfouies, sans autre intérêt qu’archéologique ».

13 mars 2021.- Nuages (13°C). Lu le Bonheur des petits poissons de Simon Leys (le Bonheur des petits poissons, le Studio de l’inutilité, Leys n’a pas le génie des titres. C’est un recueil d’articles donnés au Magazine Littéraire, et, as usual, c’est très bien, très bon et la moindre sans trace de moraline et de pelucheux (les deux pires tares de notre époque). Leys vise bien plus haut que tout ça, il est là pour entériner ce bel axiome de Paul Valéry : « Toute personne est moindre que ce qu’elle a fait de plus beau ».

Fini le Journal de Galey, Conclusion parfaite « Dernière vision : il neige. Immaculée assomption. »


To be continued.