« Je dois préciser que je n'oppose d'aucune façon l'émerveillement à la lucidité. En fait, je crois que j'ai passé presque tout mon temps à m'émerveiller. J'ai peu écrit là-dessus, voilà tout. » – Guy Debord, lettre à Annie Le Brun.
6 novembre 2025. – Temps indéfinissable (14°C). Labeur, toujours. « On exige que vous connaissiez ceux que les fatigues de l'âge et de leurs labeurs ont épuisés. » (Massillon)
(Constat du soir)
« Il est constant que nous ne saurions juger de la grandeur du mouvement d'un corps que par la longueur de l'espace que ce même corps a parcouru. » (Malebranche)
« Il y a donc deux éléments à distinguer dans le mouvement, l'espace parcouru et l'acte par lequel on le parcourt, les positions successives et la synthèse de ces positions. Le premier de ces éléments est une quantité homogène ; le second n'a de réalité que dans notre conscience ; c'est, comme on voudra, une qualité ou une intensité. Mais ici encore un phénomène d'endosmose se produit, un mélange entre la sensation purement intensive de mobilité et la représentation extensive d'espace parcouru. D'une part, en effet, nous attribuons au mouvement la divisibilité même de l'espace qu'il parcourt, oubliant qu'on peut bien diviser une chose, mais non pas un acte ; — et d'autre part nous nous habituons à projeter cet acte lui-même dans l'espace, à l'appliquer le long de la ligne que le mobile parcourt, à le solidifier, en un mot. » (Bergson)
Pour Malebranche, le mouvement, c'est l'espace ; pour Bergson, c'est le traverser. Bref, il ne faut pas prendre la trajectoire pour le mouvement, et la carte pour le territoire. Non, mais !
8 novembre 2025. – Belle matinée suivie par un après-midi qui, pour le peu que j’ai pu en saisir, fut plus nuageux. La nuit tombe si tôt ces temps-ci (15°C). Après trois jours de labeur, fatigants et patibulaires comme un pot de colle existentiel, reprise de mes petites activités pédestro-lectorales. Quatre kilomètres à foulée modérée. Trop de monde sur mon chemin, mais tout de même trouvé un banc joliment situé face au soleil où j’ai largement croqué dans le Hongroise d’Éric Holder. Rien de totalement décevant dans ce court roman qui se déploie comme un éventail et où la vie du vrai Éric Holder s’augmente de courts pans fictionnels. L’entame est délicate et oscille entre l’altruisme d’un nouveau Henri Calet et des teintes plus immédiatement tchekhoviennes. Bon, tout cela est très bien, mais il y a tout de même un soupçon d’ennui, un ennui poli, de qualité…
Plus tard, la nuit tombée : Rester en convalescence permanente de la vie active. Voilà un but à atteindre.
Rien (ou presque) : La vocation littéraire : avant tout le produit de l’exclusion et de la maladie. Il n’y a de bons écrivains que vaguement, un peu ou totalement malades.
9 novembre 2025. – Crachin dégueulasse, le cœur de l’automne est là, posé (12°C). Dans sa Littérature sans estomac, Pierre Jourde dézinguait Holder en ne voyant chez lui qu’un type abominablement confortable qui se contentait d’une imagerie de carte postale tout en se complaisant dans un semblant de fausse modestie, d’authenticité feinte qui ne sera jamais un « acte littéraire » travaillant le langage. Tout cela est certes un tout petit peu vrai, mais assurément gonflé par le ton pamphlétaire de Jourde (le pamphlétaire est souvent une grenouille). Dans Hongroise, on distingue bien ce qui achoppe, une tentation pour la « petite musique », mais il y a tout de même autre chose. Cet autre chose, c’est l’attention. L’attention n’est pas la bonté, encore moins la peau des sentiments épluchés qui virent au pelucheux, non, c’est comme chez Tchekhov une façon de voir le monde qui n’oublie pas ses lourdeurs mais qui sait pressentir, percevoir, retranscrire ce qui reste de potentiellement humain face à celles-ci. C’est, disons-le, une attitude et une morale face à l’existence, rien de plus, et il me semble que cela a un peu quelque chose à voir avec la littérature. Quant à savoir s’il s’agit d’un « acte » qui travaille les mots… Vaste programme.
« Nous savions qu'avait été évoquée, en conseil municipal, la question de l'achat d'une étoile et sa guirlande d'ampoules électriques. Marcel, qui est employé à la mairie, l'aurait tendue au-dessus de ces deux preuves de notre humanité : le container à verre, l'arrêt d'autocar. »
10 novembre 2025. – Éclaircies parcimonieuses (12°C). Un peu de fatigue que l’on dira existentielle. La saison avançant, mon territoire se réduit ; il se limitera bientôt à mon canapé.
(Matin) Fini le troisième volume des Cool Memories concocté par l’affreux Baudrillard. Quelques belles lourdeurs, notamment sur les affaires sexuelles ; quelques beaux passages, sur le désert, le minéral, Baudrillard est très bon avec l’inanimé ; quelques belles presciences aussi, celle-ci, par exemple : « Jadis, le crime cherchait à se commettre sans se faire découvrir. Aujourd’hui, il ne cherche plus tellement à se commettre qu’à se faire découvrir. Il invente à l’occasion ses propres traces. C’est l’inverse exact du crime parfait. »
(Après-midi) Court périple dans les extérieurs, à moins d’un kilomètre de mon canapé. Sur le banc voisin du mien, un sexagénaire encore un peu vif expliquait à une quarantenaire assez tassée que c’est sa « supériorité intellectuelle » qui lui avait fait perdre tous ses amis avant d’enchaîner sur « l’égalitarisme » qui sévirait depuis plus de 230 ans et sur le fait que les gens ne « s’extirpent pas de leur vie de merde par simple fainéantise ». J’ai écouté tout cela en picorant dans les Cahiers de Cioran, ce qui, je dois bien le dire, m’a assez fait glousser intérieurement.
(Plus tard, le jour tombant) Court retour chez Julien Green. Tout étant dans tout, la partie visible de son Journal critique très bien la partie invisible (qui est devenue visible par force, ou curiosité, éditoriale) : « Le visage entre ses jambes nues, je respire l’odeur de sa chair, de sa sueur ; son sexe, ses couilles battent contre mes yeux, mes joues, car il avance et fauche toujours, et je jouis. Ce matin, je me suis branlé devant la photo des fesses d’Adolf. J’ai travaillé ensuite l’esprit beaucoup plus libre et plus actif. À 4 heures dans mon bureau. Temps superbe. »… « Il arrive qu’en nommant les choses, on les frappe en plein cœur d’un coup irrémédiable. C’est ce qui fait, par exemple, la pauvreté des romans pornographiques ; le contenu de ces livres se détruit lui-même. »
Projet : établir quelques liens entre les homonymes trouvés par Edouard Levé et l’autre Paul Valéry dégotté par Pascal Pia.
(Nocturne) Chez Wittgenstein, le vide est un problème de grammaire qui se remplit par le geste verbal. Chez Pascal, il n'est surmonté ni par le geste ni par la parole, mais par l'abandon et la croyance qui sont les seuls à pouvoir le remplir. Quant à moi, je suis dubitatif.
11 novembre 2025. – Les brumes matinales levées, quelques soleillées raisonnables (14°C). Quatre kilomètres à pied. Tour par le cimetière. Sur le chemin du retour, papoté un peu avec le petit vieux du coin de la rue. Sujet de nos échanges : le cul de Simone de Beauvoir et le fait que la contre-culture semble avoir pris le pouvoir au sein du jury du prix Goncourt. Ce monsieur est un lecteur.
(Lecture) Édouard Levé a laissé derrière lui un appartement vide peint en noir et une boule à facette inutile sous ses pieds de pendu. Voilà une drôle d'installation, la dernière d'un type qui aura passé son temps à fomenter des concepts, à faire de sa vie un concept, à faire aussi de sa propre mort un geste artistique un peu froid, mais un geste artistique tout de même… Par fainéantise naturelle, je synthétise certainement un peu trop, mais c'est ce que m'a laissé deviner Les Forçats, un court autel d'amitié élevé par Bruno Gibert que j'ai lu au débotté et dans la journée. Bruno Gibert était l'un (le ?) des plus proches amis de Levé et ce qu'il rapporte est donc de première main. En le lisant, on apprend beaucoup de choses sur celui qui cherchait une sorte de neutralisation de sa propre entité corporelle, mais qui semblait toujours un peu rattrapé par une physiologie lui en voulant un peu (il faut se nourrir, chier, évacuer, baiser un peu indistinctement dans des boîtes à partouzes, le corps se venge toujours). Il y a dans son livre de belles anecdotes qui tournent autour de cette quête empêchée de l’impersonnel, un tableau monochrome peint avec des excréments, une tentative d'atteindre le « contour extérieur d'un visage sans yeux ni bouche », une façon d’éloigner les sentiments de la vie, une distance ironique et refroidie face au monde. Il y a aussi, au-delà du récit de l’amitié entre deux types dont l'un des deux cherchait à être neutre et impalpable, un autoportrait en miroir de Gibert lui-même. Ses échecs d'artiste, sa haine du kitsch obscène de l'art contemporain et sa préférence pour « l’art galeux ». En définitive, je synthétise aussi ma conclusion, assez beau livre.
Rien (ou presque) : Continuons la lutte inutile pour un non-sens déjà acquis.
13 novembre 2025. – Du vent, du vent ! (17°C). Labeur…
Rien (ou presque) : L'ennui n'est pas un accommodement passif, c'est une investigation sans illusion du néant.
14 novembre 2025. – Du vent, encore (18°C). Labeur, encore…
Rien (ou presque) : La conversation offre parfois un duel un peu fin où l'on soustrait sa pensée pour sauver son intégrité. Bref, parler, c'est taire avec art.
15 novembre 2025. – Pluie matinale diluvienne, des coups de tonnerre, de la grêle en novembre. Un peu plus de calme par la suite. Restent des feuilles mortes qui bientôt pourriront, des flaques d’eau que la croûte terrestre n’a pas encore absorbées (13°C). Retour de la chatte Poppy qui a repointé le bout de ses moustaches après plus de trois mois de disparition inquiétante. Où était-elle passée ? Mystère…
Nouvelles lectures : Annie Le Brun – Ailleurs et Maintenant ; Mirwais Ahmadzai – Taxi-Girl. Le premier est un spicilège d’articles donnés à La Quinzaine littéraire par la dernière vigie du surréalisme ; le second, un livre de souvenirs fomenté par le guitariste du groupe de musique rythmée Taxi-Girl. Le livre de Le Brun m’apporte tout ce que je pouvais en attendre. Soit des choses assez tonitruantes portées par un esprit éclairé et fulminant. De belles envolées autour de Pierre Louÿs, Pétrus Borel, André Breton ou du surréalisme tardif. Le dézinguage bienvenu de quelques figures du néo-féminisme, une méfiance tenace devant le progressisme petit-bourgeois. Bref, c’est vraiment pas mal. Le livre de Mirwais, pour le peu que j’en ai lu, c’est-à-dire une vingtaine de pages, m’a par contre paru assez embourbé par un style qui se voudrait littéraire. Une telle histoire, l’histoire d’un groupe de rock français officiant pendant la fracture 70/80 du siècle dernier, aurait certainement pu être racontée plus simplement. Tout du moins, me semble-t-il…
(Aphorismes faiblards)
La tachylalie matinale est à l'élation ce que l'érection matinale est à la physiologie des désirs.
C'est l'acceptation du vide qui nous soulève.
La systole est le nœud de l'idée ; la diastole, l'ombre du Verbe, le rythme est le cœur oscillant de la phrase.
16 novembre 2025. – Les averses passent, les nuages sont toujours là (12°C). Forme paralympique. Douleurs cervicales, estomac en charpie. « Oh, ça va assez mal ; il n'y a pas à se plaindre », dirait Paulhan.
Toujours dans Ailleurs et autrement d'Annie Le Brun. Flingage à tout va. Passage par les armes de l'art contemporain, de sa façon d'écraser les perspectives de l'imaginaire par le conditionnement culturel, cette déforestation mentale. Exécution du néoféminisme, de ses figures imposées, de son exhibitionnisme obligé, de ses emboîtements totalement retors qui le voient s'allier à la marchandisation du corps et à la bigoterie sexuelle. Étranglement réjouissant de la French Theory, de Derrida, Foucault et Deleuze. De leur pouvoir intellectuel dogmatique et intimidant, de leur façon de trahir leurs propres promesses de subversion, de leur jargon qui, finalement, ne sera jamais que le nouveau piédestal d'une nouvelle domination. Le Brun pense que tout cela ne vaut pas grand-chose face à la grandeur tremblante de la poésie, face au Promontoire du songe d'Hugo, face à Novalis, à Jarry, à Breton, à d'autres… Elle a bien raison de le penser.
(Nocturne)
Le but n'est pas de fixer l'Idée, mais de la laisser s'évanouir.
17 novembre 2025. – Les averses passées, le temps a changé, il fait plus froid (9°C). Forme physique toujours chancelante. Achevé la lecture du spicilège d’Annie Le Brun. Doutes face au néoféminisme, au progressisme, à la marchandisation et à la dictature de la technique (les quatre étant évidemment liés les uns aux autres). Belles pages fixant parfaitement la singularité de Raymond Roussel qui n’aura, je cite : « jamais rien opposé d’autre au néant que ce contenant invisible, qui a pour qualité remarquable d’ouvrir à pic sur le merveilleux. » Tout étant encore une fois de plus dans tout et, sur les bons conseils d’Annie Le Brun, enchaîné directement avec le Promontoire du songe du père Hugo, déjà évoqué hier. Rien à en dire pour l’instant, si ce n’est que c’est magnifique : « L’être commencé homme s’achève abstraction. Tout à l’heure il avait du sang dans les veines ; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit, maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage. Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée. »
Pour tamponner encore mieux les propos d’Annie Le Brun, à midi sur France Culture, la novlangue progressivo-machiniste se déployait parfaitement avec ces deux questions posées à qui voulait bien les entendre : « Comment enchanter l’univers féministe ? », « Comment redonner de la joie au militantisme ? »
18 novembre 2025. – Beau temps froid (2°C → 6°C). Condition physique toujours douteuse. Conditions lectorales agréables : deux bancs publics orientés face au soleil, mon canapé sous un plaid. État psychologique acceptable. Pas la moindre activité sexuelle.
Dans Le Promontoire du songe, pas la moindre activité sexuelle à l’horizon non plus, mais un être qui veut communiquer avec l'infini, respirer « l'air irrespirable », entrer en connexion avec un horizon extra-humain, tout en vivant de questions faites au monde imaginaire. Ses effets de balle sont magnifiques. Peut-être faut-il trouver le « vrai » Hugo dans cette partie un peu cachée, celle de ses essais philosophiques, de son monolithe inachevé censément consacré à William Shakespeare. Pour preuve, ces lignes assez faramineuses : « Ne plus être, c’est un si bel avenir ! Disparaître, s’effacer, se dissoudre, se dissiper, devenir fumée, cendre, ombre, zéro, n’avoir jamais été, quel bonheur ! quel encouragement à être ! C’est une si douce chose d’espérer Rien ! Et l’on fait cercle autour des croyants pour sourire. Les visionnaires de la vie sont raillés par les visionnaires de la négation. Eh bien, soit, moi aussi j’ai mon rêve. Ô docteurs sages, permettez-moi de croire à mon néant comme homme et à mon éternité comme âme. Je sens en moi l’immense atome. »
Hugo derrière et au-dessus de moi. Retour dans le Journal non expurgé de Julien Green et dans la correspondance Chardonne-Morand. Beaucoup de terre à terre : chez Green, un voyage à Hammamet qui vire au pince-fesse avec des garçons n’ayant pas l’âge légal ; chez Chardonne et Morand, des considérations un peu aigres sur les juifs, l’Occupation et la vie littéraire. D’un côté, l’impression de lire un catholique forcément coupable et victime de ses trop nombreuses activités sexuelles ; de l’autre, l’impression de lire deux vieux boucs stylés (ce qui n’empêche pas un certain plaisir).
21 novembre 2025. – Trois flocons, du froid (4°C). Labeur et rien d’autre…
(Nocturne)
Pour Cioran, seul l'enfer rend le christianisme respectable. Pour Nietzsche, le même enfer n'est que le ressentiment de très anciens chrétiens projeté dans l'au-delà ; pour Pascal, c'est l'enfer qui permet à l'homme d'être lucide, car chacun sait que la lucidité commence par la terreur.
22 novembre 2025. – Froideur, azurs glacés (-3°C → 3°C). Conditions lectorales acceptables. Un banc parfaitement abrité au cimetière, un autre au-dessus du confluent (j’habite au sommet d’une colline surplombant la coalescence entre Rhône et Saône), puis mon canapé sous un plaid. Tout cela ne relevant certes pas du domaine de l’aventureux, mais bien plus certainement du domaine du confortable, ce qui est toujours ça de pris sur la barbarie. À moitié lu Une mère en fuite de Michka Assayas. J’aime assez Assayas qui m'accompagne peu ou prou depuis quarante-cinq ans. Au milieu d’une saison littéraire où les affaires familiales semblent être devenues la norme et le passage obligé de tout écrivain, son livre consacré à sa mère laissait craindre quelque chose du pire. Il n’en est presque rien. On retrouve bien le portrait d’une mère absente, fuyante, hongroise pour tout dire, mais on retrouve surtout ce qui faisait le charme pinçant des premiers livres d’Assayas parus dans la collection L’Arpenteur au début des années 90 (Les années vides, Dans sa peau…). Soit quelque chose de tenu par un style attentif au détail, à l’érotisme du détail même. La teinte nacrée d’un collant maternel, l’odeur d’encre des magazines de mode italiens, le crépitement des cheveux d’ange sur les poignées de portes à Noël, une première tâche de sperme surgit dont on ne sait où, certainement d’un endroit complexe situé entre honte et fascination. Il y a là quelque chose de lointainement proustien. C’est ce qui tient le livre, qui, sans cela, ne serait que du témoignage, de l’anecdote… (Bon, les pages consacrées à Malraux, amant platonique, sont intéressantes, mais l’intérêt me semble ailleurs).
(Nocturne)
L'homme est une réalité finie qui, en désirant l'infini, agit au-delà de ses moyens.
23 novembre 2025. – Pluie intermittente, humidité palpable (4°C).
Je veux bien être optimiste, mais la journée commence mal, ma première biscotte s'est cassée.
À l’inverse du dernier livre d’Emmanuel Carrère, celui d’Assayas n’est pas une enquête visant à combler les lacunes de son roman familial ; il préfère s’attacher à des choses plus problématiques, plus indicibles. Par exemple, le vide laissé par une mère qui, bien que physiquement présente toute sa vie, a imposé par son silence une forme d’absence au cœur même de l’existence de son enfant. Il s’agit plutôt pour Assayas de composer avec les corps – le sien, celui de sa mère – tout autant qu’avec une mémoire qui s’évapore tout en devenant paradoxalement obsédante. Ce qui fait le prix de tout cela et qui est de la littérature, comme pour les détails évoqués d’hier, c’est que l’esprit, les viscères et les sensations de celui qui écrit forment un genre de réceptacle usé où pèse le lourd héritage d’une relation en creux. (Pour le reste, le livre me semble assez bancal, peut-être pas assez ou trop travaillé, et en tout cas pas vraiment relu dans le sens éditorial.)
Relu Une Vie ordinaire de Perros.
« J'ai fini de chier mes octosyllabiques. Il était temps. Ça fait un petit paquet, que j'ai peur d'aller voir. Plein d'âneries, sûrement »
Pour construire ce merveilleux roman-poème, ou plutôt cette merveilleuse autobiographie-poème, l'ami Perros s'est trouvé une muse qui lui en fait voir de toutes les couleurs. Cette muse, c'est la contrainte du huitain, du vers octosyllabique, une « invasion parasitaire, une vermine et une sorte de pullulement » qu'il doit alimenter avec ses flaques d'écriture. On comprendra que pour le plus motocycliste des douarnenistes l'élaboration de ce texte fut une sorte de torture. Reste que ce qui est produit, ce rendu désarmant et d’apparence si simple ne laisse transpirer aucune trace de ses soubassements tortueux. On peut y voir une forme d'éthique et de politesse. Une façon de ne pas accabler le lecteur avec la complexité d’une douleur ou d’une technique.
Bref, le père Poulot mâche le travail, polit ses huitains jusqu'à ce qu'ils ressemblent à une pensée qui vient de naître. Si Boileau disait qu'« un beau désordre est un effet de l'art », on pourrait dire qu'ici : « la simplicité apparente est un effet de l'art. »
J'avance en âge mais
vraiment
je recule en toute autre chose
et si l'enfance a
pris du temps
à trouver place en moi je pense
voilà qui
est fait et je suis
devenu susceptible au point
qu'on peut
me faire pleurer rien
qu'en me prenant la main Je traîne
en
moi ne sais quelle santé
plus prompte que la maladie
à me
faire sentir la mort
Tout m'émeut comme si j'allais
disparaître
dans le moment
Ce n'est pas toujours amusant
24 novembre 2025. – Il pleut (10°C). Depuis sa réapparition, la chatte Poppy a totalement changé. Ses visites sont plus courtes et sporadiques. Elle ne se laisse plus trop caresser, se cache sous les meubles. Qu’est-il arrivé à cette petite bestiole ?
Dans son livre, Michka Assayas pointe comment le snobisme aura été une sorte de prison mentale pour sa mère. C’est certainement un peu vrai, mais je pense qu’il se trompe, si ce n’est de pathologie, tout du moins d’échelle. Pour le peu que j’en ai déduit de ma valétudinaire lecture, sa mère me semblait plus sûrement atteinte d’une forme de bovarysme que de ce bon vieux snobisme. Comme je suis assez tordu et que le sujet m’intéresse assez, mes vagues constatations m’ont mené sur les rivages d’un dialogue avec moi-même que je retranscris, là, dans les lignes qui suivent :
— Le bovarysme est-il
une forme de snobisme, ou est-ce l’inverse ?
— Il ne faut
pas les opposer, c’est une question d’échelle. Le bovarysme est
plus vaste que le snobisme ; on pourrait même dire qu’il
l’englobe, comme il englobe toutes les formes d’illusions sur
soi-même.
— Le snobisme est donc une sous-catégorie du bovarysme ?
— Disons que c’est
plutôt un symptôme du bovarysme. Emma Bovary pense que si elle
accède à la haute société – le bal de la Vaubyessard –, elle
guérira de son ennui. C’est une erreur de diagnostic. Le vrai
snob, ce que n’est pas Emma, fleurit sur une sorte de bovarysme ;
mais il ne fait pas d’erreur de diagnostic, il est toujours en
pleine conscience de la facilité et des difficultés de ses buts à
atteindre.
— Oui, il se contente d’épater la galerie, alors
que le bovaryste est un rêveur tragique qui finit par croire à son
propre mensonge, jusqu’à en mourir. Bref, il n’y a pas de snobs
tragiques.
— Tu as raison. Le snob est un bovaryste triomphant
qui a réussi à s’objectiver. Il ne souffre pas de l’écart avec
le réel, il le comble par l’artifice. Le bovaryste est, lui, un
illusionné qui se heurte à un réel qui ne plie pas.
— Le snob est donc un « cas particulier ».
— Oui, un « cas particulier » et un symptôme.
— Ou une version sociale du bovarysme.
— C’est là où les choses se compliquent encore plus. Le bovarysme s’applique à tout, tandis que le snobisme semble se réduire à l’unique champ social. Ce n’est pas entièrement vrai, et ça nous embarque dans des questions qui pourraient durer des heures. Le snobisme est aussi une posture, dans le sens de pose, existentielle, et une maladie du désir.
Bref, il est fort probable qu’André Malraux fut à Catherine de Károlyi (la mère d’Assayas) ce que monsieur Homais fut à Emma Bovary.
Par ailleurs, lu Secrètes de Roger Judrin. C’est un recueil composé d'histoires distinctes, formant un ensemble cohérent qui ne se prive pas de tournicoter autour de l'éternelle et étrange bataille que mène la lucidité face à l'opacité des passions, et en particulier l'amour. Le ton est un peu vieillot ; le style de Judrin curieux, avec des phrases courtes qui pourraient ressembler à un empilement d'aphorismes. Certains sont très beaux, d'autres plus caressés par la désuétude. Il y a un peu d'ennui, quelque chose de la litanie et du sentencieux, mais aussi un charme certain. Disons que c'est pas mal.
« Les filles qui passent dans les fougères ont l'air moelleux et les yeux lents. Quel est ce bonheur qu'elles traînent ? »
Je reviendrai plus longuement sur Roger Judrin, un autre jour (ou pas).
25 novembre 2025. – Pluie (8°C). Maussade, le manque de lumière ?
Journée consacrée à Georges Perros. Relecture partielle du troisième tome de ses Papiers collés et d’une partie de sa correspondance avec Paulhan. Rien à redire sur les Papiers collés si ce n’est qu’ils sont toujours magnifiques (… et un peu plombés-plombants, ce qui ne fera rien pour mon taux de neurasthénie). La correspondance avec Paulhan est également magnifique. Pourquoi aimer les correspondances littéraires ? Certainement parce que c'est le lieu où les écrivains sautillent autour de la banalité la plus immédiate : « Quel soleil plaisant aujourd'hui. Calme sans forfanterie. Enfin, comme on l'aime. Il me rappelle fortement un après-midi, de je ne sais quand, où justement j'avais pris votre funiculaire. Mais cette fois je n'ai pris que les quais. Savez-vous que l'on peut avoir des hippocampes (vivants, à peine un peu abrutis) pour 500 frs ? (et l'eau de mer nécessaire est comprise dans le prix). À côté du Louvre. Mais pour le moment je n'ai envie que d'un petit singe. »
Plus tard, Perros, toujours : « Non, bien sûr, je ne me suiciderai pas. Trop tard. À moins que… ce ne soit déjà fait. J'ai de plus en plus cette sensation d'outre-tombe, comme si on m'avait soulevé la dalle, cette bonne blague, et que ni vu ni connu, quoique sous et dans le même corps, le même visage, je me sois payé ce plaisir extrême du posthume pendant l'existence. »
Rien (ou presque) : L'ombre de ce que j'aime est une veille plus vive que tout sommeil.
(L'heure du thé) : Ce qui nous sauve — notre seule solidité —, c'est de savoir bredouiller.
Demain, labeur.
26 novembre 2025. – Pluie gourde, vent glacée (5°C) Le mot juste est une pierre au fond de ma poche.
27 novembre 2025. – Ciel vaguement dégagé (6 °C). Labeur, fatigue, neurasthénie.
29 novembre 2025. – Ciel un peu changeant, mais pas trop (8°C). Entamé Zones, premier bouquin de dérive banlieusarde parisienne écrit par Jean Rolin en 1993. Étymologiquement, la zone est ce qui ceinture. Ethnographiquement, à Paris, c’est l’endroit qui longeait les anciennes fortifications. Chez Rolin, c’est une marge et une frontière où l’on peut se perdre, où l’on peut presque disparaître pour mieux regarder ce qui s’y passe et ce qui s’y fixe : des êtres qui se déplacent, des friches, des tags, du périurbain. On pourrait penser à quelque chose ayant à voir avec la psychogéographie, mais il s’agit plus sûrement d’une flânerie aléatoire dans un périmètre choisi. Disons que nous sommes plus proche d'Henri Calet ou de Léon-Paul Fargue que de Guy Debord. Rolin n’est jamais théoricien, mais plus assurément « flânier ».
N.B. Flânier, ière. (flâ-nié, niè-r’) s. m. et f. Synonyme inusité de flâneur. Il y a une de mes amies qui sera bien flânière à ces noces-là, et je suis bien fâché de n'y être pas, Voiture, Lett. (Littré)
30 novembre 2025. – Bruine (8°C). Hier soir, vie sociale. Bu très raisonnablement. Aucune aventure sexuelle consécutive. Devrais-je boire plus ?
Dans Zones, Rolin triture la nature, le temps, l’atmosphère, compose des paysages quasi panoramiques, des « non-lieux » dont il se rapproche petit à petit pour mieux distinguer l’homme et finalement retomber sur lui. L’homme est une drôle de chose, ses figures sont si multiples qu’elles offrent des torrents d’histoires potentielles, une palette de couleurs que l’on ne retrouve pas dans l’horizon grisé du péri-urbain, mais qui s’y cache… Alors voilà de délicats croquis de jeunes filles (Rolin aime beaucoup les jeunes filles), des « communautés » diverses et variées, des loubards et des racailles (comme on le disait déjà en 1993), des beaufs, des prostituées et des trimardeurs. Il y a dans son livre des scènes de bistrots hilarantes et, au-delà de l’humain et de l’humour, un autre amour pour les bestioles, pour les chiens, pour les oiseaux… Rolin laisse son paysage se peupler et plus son paysage est peuplé, plus son regard est chargé d’affect. Tout cela est très calétien. Tout du moins, me semble-t-il.
Rien (ou presque) : Écrire un aphorisme, c’est toujours rater avec style,.
Plus tard…
Constat. Les vidéos créées par l'intelligence artificielle ont toutes le même filtre lisse qui semble provenir directement du cœur glacé de la machine. C'est l'image même de la mort.
1er décembre 2025. – Beau temps frais (6°C). Menus tracas domestiques. Un chauffe-eau en panne, ce genre de choses qui nous éloignent assez de l’ontologie. Néanmoins, effectué une courte sortie dans les extérieurs. Quatre kilomètres, tour des boîtes à livres (échangé un Baudelaire contre un P. G. Wodehouse), puis un banc public où j’ai fini le Rolin avant de tomber dans une douce léthargie face au soleil d’hiver. Pour en revenir à ce qui devrait nous occuper vraiment et qui n’est ni mon chauffe-eau ni la léthargie hivernale, mais bel et bien Jean Rolin, il faut que vous sachiez que dans les derniers chapitres de son bouquin, il tourne autour de l’île Saint-Denis, du chantier du futur Grand Stade de France et d’une kyrielle de nœuds autoroutiers que l’on pourrait presque biologiquement venimeux s’ils n’étaient autant livrés à l’artifice du machinisme automobiliste. Drôle de flânerie non sifflotante, tant une sorte d’inquiétude raisonnablement torve semble omniprésente. Inquiétude parce que ces lieux manquent de la plus immédiate sécurité. Torve parce que les individus que l’on peut y croiser sont pour une part rassemblés en groupes de brutes épaisses qui se livrent à de sourdes et « obscènes » exhibitions de force pure. Les habitants majoritaires et plus tranquilles évitant le moindre contact visuel avec lesdites brutes épaisses qui, malgré leur mixité apparente (Français de souche, beurs, noirs), ne sont qu’une nouvelle version de la terreur que pouvaient inspirer les Jeunesses hitlériennes dans Le Bleu du ciel de Bataille. Rolin, ayant constaté et écrit tout cela en 1993, on peut donc en déduire que le fameux « sentiment d’insécurité » dont on nous rebat les oreilles ne date pas d’aujourd’hui.
2 décembre 2025. – Du gris, de l’humide, et merde ! (10°C). Journée comme le temps : patibulaire. Me suis fait couper les cheveux et presque rien d’autre. Ah si : mon chauffe-eau toujours en panne, vais-je devoir prendre mes douches chez ma voisine de droite au risque de quelques coïts inopportuns ?
Picoré chez Perros, dans sa correspondance avec Paulhan, dans ses Papiers collés. Picoré dans les Sonnets de Shakespeare. C’est pas mal, Shakespeare.
Those hours, that with
gentle work did frame
The lovely gaze where every eye doth
dwell,
Will play the tyrants to the very same,
And that
unfair which fairly doth excel.
For never-resting time leads
summer on
To hideous winter and confounds him there;
Sap
checked with frost and lusty leaves quite gone,
Beauty
o’er-snowed and bareness every where.
Then, were not summer’s
distillation left,
A liquid prisoner pent in walls of
glass,
Beauty’s effect with beauty were bereft,
Nor it
nor no remembrance what it was.
But flowers distilled, though
they with winter meet,
Lose but their show; their substance
still lives sweet.
En somme. Qu'est-ce que l'art ? De l'essence capturée, un prisonnier libre dans des murs de verre.
Dans les Cahiers de Cioran : « Le style triste – genre M. Blanchot Pensée insaisissable, prose parfaite et incolore. »
(Nocturne) La conscience de sa propre finitude n'est pas le drame de l'homme. Non, son drame, c'est l'inconscience qui sépare à jamais son existence de la vie véritable.
To be continued.


