dimanche 11 juillet 2021

Psychogeographie indoor (109)

 













« Raté. Pour rater sa vie, il faut avoir souhaité une réussite. Qu'est-ce à dire ? Le raté est celui qui a renoncé à l’énergie de sa décision. Qui fait passer par les autres, par leur verdict, leur amour et leur haine, bref leur témoignage, ce qu'il eût dû garder secret. De la grande majorité des hommes nous ne disons pas qu'ils sont ratés. Mais de certains êtres qui donnent à leur situation anecdotique un je-ne-sais-quoi de regrettable. Il y a très peu de vrais ratés. De ratés réussis.» (Georges Perros, N.R.F. n°134, 1er février 1964)


1.

13 février 2021.- Cette nuit chute de neige, ce matin tout est blanc (-1°C). Je cède aux sirènes du page turner en lisant une chose de Don Winslow. Un peu pervers je n’ai pas entamé son supposé magnum opus, sa trilogie latino baguenaudant autour des narcoleptiques, mais plutôt un polar réputé plus ordinaire Missing : New York. C’est un livre moyennement haletant et assez efficace. Je tourne les pages rapidement, le contrat est rempli (le meilleur, une description assez détaillée des petites villes de l’État de New York).

15 février 2021 .- Beau temps frais (10°C) J’ai du lire Gatsby il y a une trentaine d’années - oui, je suis presque vieux à présent – et je le relis aujourd’hui dans une nouvelle traduction de Philippe Jaworski qui me semble honorable.

Tout est encore là : l’élégance, l’ironie et plus encore qu’un faux autoportrait palimpseste accompagné de la description d’un monde qui s’écroule (c’est certainement vrai, mais s’agissant de Fitzgerald ce sont des banalités), un art de l’ellipse qui tue les poncifs, les lourdeurs du roman-roman et des « grands sujets », un tact émouvant et quelque chose de toujours nouveau dans la construction (qui n’est pas de la modernité, mais bien mieux que ça. )
Autrement, fini la chose de Don Winslow entamée avant-hier. Contrat rempli, un peu poussif, rien d ‘extraordinaire. Une partie de l’intrigue se déroule dans les Hamptons cette excroissance huppée située à l’Est de l’Ile de Long Island. Dans Gatsby nous sommes sur la même île, plus à l’Ouest, un Ouest tout autant huppé.

16 février 2021.- Mince couverture nuageuse (10°C). Toujours convalescent, activité physique proche du néant, je me rabats sur les livres, les pages que je tourne m’offrent une mince gymnastique substitutive. Commencé un nouvel ouvrage d’obédience policière, Blanc comme neige de George Pelecanos, un auteur qui semble avoir une très grande réputation auprès des spécialistes du genre. De lui je n’avais lu qu’un livre jusqu’à présent Un nommé Peter Karras et il m’avait déçu (et même pas en bien). Celui-ci n’est pas loin d’être pareil… décevant, moyennement écrit (ou moyennement traduit), souvent courtaud et vulgaire et pour tout dire un peu lourd. Pelecanos connaît certainement parfaitement la ville de Washington, mais ce qu’il pose dans son décor n’est pas foncièrement original. Revendeurs de drogue sardoniques, loques toxicomaniaques, flics racistes et véreux, détectives privés à qui on ne la fait pas se débattent dans une intrigue prétexte qui n’est là que pour sous-tendre un genre d’exposé social sur la grande fracture raciale américaine.

Parallèlement, je relis les Moralités légendaires de l’animal symboliste Laforgue. Trois pages toutes les quatre heures. La posologie est bonne.
Gatsby encore, cette ligne de Bernard Frank : « Fitzgerald avait compris quelque chose de très calé et de très simple : que la vie, c'est-à-dire la fête, était aux mains des riches ».

17 février 2021.- Ciel céruléen, grande douceur (15°C). Les journées s’allongent, le soleil revient. Première lecture en extérieur, ma chaise de jardin est toujours là, fidèle. Effet des conditions lectorales ? Aujourd’hui j’ai trouvé le roman de Pelecanos bien meilleur qu’hier. La précision géographique, les courtes annotations culinaires, les détails divers et variés, sur l’habillement, sur les automobiles, les playlists de connaisseur soul sixties/seventies, tout cela est tout de même très bien. Quant à l’intrigue, on s’en fiche un peu, ce n’est qu’un véhicule qui avance cahin-caha pour mieux transporter tout le reste.

18 février 2021.- Du vent, trop de vent (14°C). Unfortunately, météorologie oblige lecture en extérieur impossible, ma chaise de jardin attendra. Unfortunately too, mon voisin guitariste a remis ça, il enchaîne les solos avec la régularité métronomique d’un coucou suisse saisi par les neurotoxiques. Unfortunately again, le nouveau volume de Gay Talese que j’ai entamé ce matin, Tout est affaire d’imagination (aux Éditions du Sous-sol), ne m’a pas permis de sautiller plus que ça. Les qualités de Talese sont là, sa simplicité de trait, son art du portrait, ce « regard caméra » qui fait la différence (nous ne sommes pas chez Tom Wolfe cet autre spécimen du nouveau journalisme à chapeau), pourtant on s’ennuie un peu. Il y a un long papier emmerdant sur le New York Times et ses rédacteurs en chef successifs, un texte tournant autour de Charles Manson et du Ranch Spahn, tout cela sent un peu le fond de tiroir poussiéreux, on en éternuerait presque.

Pour revenir à Fitzgerald. Gatsby est un roman de gare expurgé du superflu. Pour écrire un chef-d'œuvre, il faut enlever, la gomme est plus utile que le crayon.

19 février 2021.- Soleil voilé, vent modéré (15°C). Talese, révolution sexuelle et mafia, pas trop mal. Nothing else.

20 février 2021.- Du vent, ciel dégagé, douceur indécente (18°C). Ce matin je m’ennuyais un peu, alors j’ai ouvert l’application Google Maps et j’ai remonté le cours du Mississippi de son embouchure à sa source. À moi La Nouvelle-Orléans, Bâton Rouge et Memphis, Saint Louis, Davenport et Minneapolis... Le bayou, les grandes plaines et les forêts... Le voyage fut agréable, bien calé sur mon canapé je naviguais tel un Mark Twain d’opérette. Il en faut peu parfois pour ravir un homme. Sinon pour en revenir aux livres, le Tout est affaire d'imagination de Talese n’est pas loin d’être une escroquerie éditoriale, ce n’est même pas un « choix d’articles », c’est un « choix d’extraits d’articles ». En somme une succession d’échantillons. Si vous voulez commencer avec un spicilège de Talese choisissez plutôt Sinatra à un Rhume (chez le même éditeur, voir mes livraisons précédentes), les articles y sont proposés dans leur plus entière longueur et on n'a pas l'impression de payer la garde-robe et le jacuzzi de quiconque en les lisant. Vous pouvez aussi vous procurer les reportages allongés que sont La Femme du Voisin et Le Motel du Voyeur, deux parangons de non-fonction narrative, peut-être un peu bidonnés, mais on s’en fiche ils ont tout pour réjouir le lecteur.

Autrement je profite du temps offert par ma convalescence pour commencer un nouveau petit truc d’obédience policière. Il s’agit d’ Un Ange sans Pitié, c’est écrit par Robert Crais et c’est le second volume proposant les aventures du duo Pike et Cole. Pas de quoi se cogner la tête dans les nuages, mais il y a de l’humour, on se bidonne un peu.

21 février 2021.- Soleil et goût printanier (19°C). En dehors de deux trois pointes humoristiques, le polar de Robert Crais est un peu faiblard et tout juste distrayant. C'est dommage.

Chez Matignon beau panégyrique de Valery Larbaud. Matignon est parfois meilleur dans l'éloge que dans le dézinguage.

22 février 2021.- Vents sahariens, ciel jaune (18°C). En dehors de son premier album la carrière du chanteur Dominique A ne m‘intéresse pas plus qu’un symposium sur le macramé équitable. Il commet aussi des livres, sous son vrai nom non raccourci : Dominique Ané. et vous aurez aisément compris que l’éventualité de lire sa prose ne m’a jamais effleuré. Bon cependant rien n’est vraiment simple en ce bas monde et il se trouve que l’on m’a offert l’un de ses livres Regarder l’Océan. Je l’ai donc lu plus pour respecter le cadeau que l’on m’avait fait que par curiosité et en me disant que quatre-vingts pages en gros caractères avec de grands blancs non parcimonieux n’avaient rien de risqué pour qui veux tuer quarante-cinq minutes. Évidemment, c’est mieux que mes a priori ne le laissaient penser, Pierre Michon est cité en préambule, il y a une « petite musique », une légèreté de touche un peu mignonne, des souvenirs de jeunesse qui « remontent avec une pointe d’amertume ». Bref, c’est joli, certainement trop, mais bon il y a pire.

23 février 2021.- Météo splendide, ciel bleu, vent léger, condition lectorales optimales (20°C).

A / La transparence des Choses est l’un des romans tardifs que Nabokov aura écrits pour son propre plaisir dans un élan onaniste faisant à peu près fi de tout.. de la moindre vraisemblance... de la moindre intrigue... du lecteur, même ! Pourtant et malgré ce que je viens d’annoncer c’est un livre qui se laisse lire avec un amusement bonhomme. On se fiche de l’histoire comme de l’an 40, je crois qu’il est question d’un hôtel ou d’un chalet en Suisse, il y a des passages nympholeptes, des chausses-trappes, un humour toujours sous-tendu quelques heureuses finasseries lexicales et de nombreux coups de baguettes digressives. On a beau se sentir roulé dans la farine, il y a du plaisir à prendre dans tout ça (le plaisir est donc partagé).

B/ Christophe Bourseiller, oui celui qui aimait follement le sein gauche de Danielle Delorme, à écrit un petit livre de souvenirs qui tangue aimablement entre Jean Luc Godard et l’énigmatique Jean Parvulesco. Rien de conséquent, aucune pompe littéraire, une heure de lecture agréable sans vraies anicroches. Bourseiller se souvient du jeune Godard puis il mène une courte investigation sur Parvulesco, cet astre sybarite tournant autour de la nouvelle vague, il rappelle les liens entre les deux, le dandysme de l’un, le crypto-fascisme-gaulliste de l’autre . Le livre est un peu égotiste dans ses arpents autobiographiques, il y a du ressentiment, une légère rancœur, Bourseiller n’oublie pas que Godard l’aura « utilisé » enfant et oublié « adulte », il sait aussi très bien que l’on ne voit en lui que le « personnage », le gamin agaçant (chez Godard), le « jeune » lymphatique (chez d’Yves Robert). Finalement, tout cela est presque un peu triste.

24 février 2021.- Soleil voilé (20°C). Une visite à l'Élysée dans le Journal de Galey, Mitterrand et Alice Sapritch. Entamé La Griffe du Chien de Winslow.

25 février 2021.- Soleil et grande douceur (20°C). Mort de Philippe Jaccottet. On n'oubliera certainement pas le grand poète, mais il ne faudrait pas oublier le traducteur, le critique (C'était le dernier représentant de la NRF de l'après-guerre, celle du retour de Pauhlan et de Marcel Arland). Otherwise. Winslow efficace, trop efficace ?


2.

26 février 2021.- Ciel bleu se couvrant tardivement, les nuages sont là (18°C). La Griffe du chien qui est certainement aussi bien que ce qu’on en dit est aussi trop rempli, trop roman-roman avec trop de personnages, trop d’intrigues entremêlées, trop de tout, too much, en somme. Ce n’est pas que l’on s’y perde, rien n’est vraiment assommant non plus, mais il me semble difficile de conserver la concentration du lecteur avec autant de monde dans le shaker : les narcotrafiquants, la mafia, la CIA, la DEA, les contras, le Vatican, même ! Winslow vise trop haut et trop tout. On saute des pages, de plus en plus de pages, c’est dommage, on pourrait rater quelques passages formidables (par exemple la description d'un tremblement de terre, celui de Mexico en 1985).

27 février 2021.- Temps nuageux (10°C). Ce qu’il faudrait aimer dans la Griffe du chien, tout du moins ce que j’aime dans la Griffe du chien, ce n’est pas le trop-plein romanesque, ce serait plutôt l’attention aux détails, la façon de décrire les divers fonctionnements avec une précision frôlant le journalistique. En somme, un cartel comment ça marche ? Quelles sont les stratégies établies pour « passer » un maximum de produits illicites ? Comment utiliser des méthodes économiquement on ne peut plus libérales bien à même de rentabiliser tout ça, comment blanchir des montagnes de dollars, comment faire avec la concurrence, comment faire une fusion-acquisition avec quelques AK-47 ? Si Winslow explique parfaitement tous les mécanismes économiques, il rappelle aussi les enjeux politiques et historiques, l’implication des diverses officines américaines, la lutte entre les tenant de la théologie de la libération et l’opus dei. Ce qui forme vraiment roman c’est cet assemblage de précisions, cette rigueur sèche et au cordeau. On croit moins aux personnages, qui sont indéfinis, flous, sans vraie chaire et sans élan. Il faut dire que sonder l’âme humaine, faire avec l’humanité, l’universel en somme, demande beaucoup plus que de l’efficacité. Winslow n’est pas Dostoïevski.

Loin de toutes ces histoires de trafiquants mexicains, je suis à l’alternat dans les Instantanés de Roger Grenier. C’est un mince livre rassemblant portraits et souvenirs et il me semble qu’il y a plus de littérature dans un paragraphe de Grenier que dans cinquante pages de Winslow (il faudrait définir ce qu’est la littérature, je n’ai pas le temps). Joli menu, Bachelard, Caillois, Balthus… Surtout le beau portrait d’un Valery Larbaud trop gros, trop douillet, capricieux, mais copain avec l’hippopotame du Jardin zoologique de Lisbonne et amoureux plus de raison de la littérature, sa maîtresse : « L’essentiel de la biographie d’un écrivain consiste dans la liste des livres qu’il a lus »

28 février 2021.- S'il n'était tout juste un peu frais le temps serait splendide (13°C). Malgré les gratouillis frénétiques de mon voisin guitariste, qui est de retour, je poursuis la lecture de La Griffe du Chien, qui est bien long, mais tout de même pas mal.

1er mars 2021.- Belle appétence printanière (17°C). Nouveau mois, je suis toujours convalescent, le temps n’est pas long, je le consacre à lecture, c’est une occupation satisfaisante (la pratique du jokari est pire par exemple). Mon canapé bien que modeste et d’origine scandinave est tout à fait confortable, les pages que je tourne m’offrent une mince gymnastique substitutive (j’ai tout de même pris quatre kilos). En dehors de l’incessant va et viens de mes voisins de gauche, qui doivent tenir un laboratoire clandestin de méthédrine, les conditions lectorales sont presque bonnes. Je quitte même parfois mon canapé pour l’extérieur, il y a du soleil, ma chaise de jardin est confortable.

Dans les souvenirs de Roger Grenier Louis Guilloux est un vieux monsieur qui vit aux crochets du plus grand éditeur français. Il occupe une chambre de bonne chez Gaston Gallimard dans l’hôtel particulier de la rue de l’Université, sa « chambre de bon », où il effectue de larges siestes réparatrices. Gaston lui demande bien de se mettre au travail, de trouver une activité un peu rémunératrice, mais ce n’est pas à 70 ans passés qu’il va s’y mettre. Il a bien autre chose à faire, écrire ses mémoires par exemple. Ce portrait est très amusant, très attentionné, plein d’amitié. Le reste du livre, est à l’identique plein d’amitié, sans aucune acrimonie, sans aucun ricanement et sans la moindre trace d’une quelconque méchanceté. Il y a de superbes pages consacrées à JB Pontalis, son voisin de bureau de la maison Gallimard et puis il y a le chien de Grenier, cet Ulysse, qui se laisse câliner par un peu tout le monde, René Char, Yourcenar, Kundera, Dominique Aury, Romain Gary, Claude Chabrol, Claude Roy (qui pourtant préfère les chats), Dominique Rolin… Il a dû en entendre des choses, ce chien ! Dans une antinomie parfaite avec le livre de Grenier je suis retourné dans le Journal de Galey. C’est toujours sec, cruel, méchant pas compatissant pour un sou. Il faut sauter les pages consacrées aux coucheries, les potins et ragots sont mieux, Mitterrand et Jack Lang en prennent pour leurs grades, c’est assez amusant. Seule vraie émotion Galey perd sa grand-mère, elle venait d’avoir cent ans. Galey est très bien avec la vieillesse. Il ne la connaîtra jamais.

2 mars 2021.- La météorologie nationale annonçait du bon temps, malheureusement : nuages (14°C). Nouveau bouquin, Braudel, l’Identité de la France, les Hommes et les choses, second volume, Tome II. Toujours passionnant, l’économie paysanne française vue dans une perspective a-chronologique. On est presque ravi d’apprendre que le maïs arrivé très tôt au Pays Basque ne s’est installé de façon durable qu’au XVIII siècle, en Aquitaine, et avant tout autour de Toulouse. L’introduction de la patate est encore plus longue et amusante. Son histoire européenne mériterait des centaines de pages. De ses débuts dans les jardins d’agrément, jusqu’à sa consommation forcenée elle aura passé bien des stades. Nourriture pour gueux et cochons, fausse farine incapable de laisser monter la moindre miche de pain. Heureusement, Parmentier était là. On ne remerciera jamais assez Parmentier d’avoir propulsé ce noble tubercule dans les azurs. Autre chose, et preuve que rien ne change jamais vraiment, Braudel rappelle que la France n’invente pas grand-chose et profite surtout de sa situation géographique. La culture du sarrasin vient de Hollande, celle du maïs d’Espagne, le mûrier est Italien quant aux prairies artificielles elles ont été inventées en Grande-Bretagne…

Loin de Braudel de Parmentier et des patates, Galey passe beaucoup de temps avec Alice Sapritch, qu’il trouve de plus en plus belle.

3 mars 2021.- Grisaille (13°C). Culture de la vigne et du blé, semaisons et jachères, pain blanc et pain noir, attroupements, jacqueries, révoltes, révolution. Braudel est plus souvent passionnant qu’enquiquinant. Constante : le Français. Le Français n’est jamais content, le Français est un veau qui vocifère. Si j’en crois l’actualité récente, ce n’est pas près de changer. Il doit y avoir quelque chose de génétique.

4 mars 2021.- Ciel se couvrant (16°C). Braudel décortique les circulations diverses. La circulation haute, la circulation basse, les artères et les veines, les vaisseaux capillaires, les voies romaines, les chemins vicinaux, les fleuves et rivières, l’apparition de chemin de fer. Il constate les progrès engendrés au fil des siècles par la modernisation des routes et des véhicules divers et variés… Il pressent aussi la disparition programmée du court, du local, du régional, du national et l’apparition du vaste monde : « Si l’ouverture des frontières s’accentue encore, de plus en plus je mangerai de la viande argentine, du mouton de Nouvelle-Zélande, des fruits d’Afrique, d’Amérique, d’Australie et les produits industriels viendront pour moi du monde entier… Une révolution silencieuse a bouleversé nos échanges... » Tout cela en 1986, pas mal.

5 mars 2021.- Vent et baisse des températures, le temps change, les giboulées ne sont pas loin (12°C). Les derniers chapitres de l’Identité de la France sont consacrés aux aspects économiques et je dois avouer avoir sauté une belle palanquée de pages. L’invention du capitalisme, ses avancés et ses reculs, l’histoire de la monnaie, métal et papier, Braudel n’est pas en cause, mais tout cela m’emmerde au plus haut point (oui l’économie m’emmerde). Cela dit la conclusion de ce qui devait être la première partie de l’Identité de la France (la mort empêchera Braudel d’écrire la seconde), est fort belle : « … cette histoire venue de loin et qui se propagera par des pentes déclives. Ne limite-t-elle pas (je ne dis pas supprime) à la fois la liberté et la responsabilité des hommes ? Car ils ne font guère l’histoire, c’est l’histoire, elle surtout, qui les fait et du coup les innocente. »

Loin des potins et ragots, des petits coups tirés au débotté, le Journal de Galey devient vraiment tragique le 29 février 1984. Ce jour-là, un 29 février qui ne s’invente pas, il s’apprend condamné à mort. On lui annonce la maladie incurable qui l’emportera moins de deux ans plus tard. Il accuse le coup, éprouve une sorte d’ivresse, devient au fil des pages d’une tristesse de plus en plus résignée, la méchanceté semble le quitter. Tout cela serre le cœur : « Passéiste toute ma vie, je le serai aussi dans ma mort. Au temps de l’acharnement thérapeutique et des médications triomphantes, j’ai réussi à me dénicher un mal inguérissable, pour lequel on ne connaît aucun remède. Il faudra que je me regarde passer sans rien faire, avec résignation, comme jadis. Je meurs au-dessous de nos moyens, à l’ancienne. Une chance, peut-être. »

6 mars 2021.- Éclaircies (11°C). Lu J’ai vu tant de soleil d'Emmanuel de Waresquiel. Petit texte tournicotant autour de l’ami Beyle un peu à la manière dont François Sureau tournicotait autour d’Apollinaire dans son récent Ma vie avec Apollinaire. Beaucoup de légèreté écrit comme un devoir de vacances, on n’apprend pas grand-chose, mais c’est le livre d’un amoureux de Stendhal et c’est amplement suffisant pour rendre le lecteur heureux.Otherwise, still in Galey diary.


3.

8 mars 2021.- Beau temps frais (10°C). Je poursuis mes petites affaires lectorales avec une autre petite chose sans risque de Don Winslow, Missing Germany second épisode mettant en scène le très dur à cuir Franck Decker. Pas grand-chose à en dire, c’est un polar classique un peu efficace qui trimballe avec lui tous les clichés inhérents au genre, mafieux Russes, amitié trahie, femme fatale. Le style est neutre, précis, scénaristique, on tourne les pages assez vite, on se demande même si elles ne tournent pas toutes seules (le meilleur, comme dans Missing New York, la description assez précise de quelques villes grandes, moyennes ou petites… Miami, Opa Locka, Jasper en Floride du Sud et du Nord, Munich, Hambourg, Lunebourg, Erfurt. Observation réelle ou grand pas en avant de la littérature Google Maps?).

9 mars 2021.- Ciel bleu, fraîcheur, j’ai froid aux pieds (10°C). Fini le Winslow. Contrat rempli, l’objet littéraire de consommation courante délivre toutes les satisfactions attendues. Enchaîné avec les Larmes d’Ulysse de Roger Grenier, un autre objet littéraire de consommation moins courante qui m’aura lui apporté un peu plus que quelques satisfactions. Il faut dire que comme Grenier j’aime beaucoup les chiens et que les voir ainsi folâtrer dans un court essai consacré à leur rapport avec les écrivains n’est pas sans me laisser piqué et un peu ému. Érudit, plein de malice, parfois un peu triste, Grenier se rappelle tous les chiens de son existence, il se souvient aussi du chien « générique » chez Flaubert, Baudelaire, Rousseau ou Voltaire, on croise André Masson, Romain Gary… c’est vraiment très bien, jamais bêtement anthropomorphiste, parfois poignant, pour preuve : « La maison d'après était celle de Romain Gary. Souvent, dès notre première sortie, à sept heures et demie du matin, nous le rencontrions traînant dans la rue, allant acheter les journaux, boire un café au tabac d'en face. Gary disait que la rue du Bac était sa patrie. Tant d'origines se mêlaient en lui : Tartare, Juif, Russe, Polonais, qu'il n'avait pas envie d'être citoyen du monde, ou européen ou même français. Il fallait qu'il appartienne à une toute petite province, même pas. Donc, la rue du Bac. « Viens ici, connard ! » disait-il à Ulysse qui avançait aussitôt en creusant le dos pour aller se frotter à lui.

Un jour de septembre 1980, nous avons rencontré Gary, presque devant son immeuble. Il a dit, comme d'habitude : – Viens ici, connard !
Nous nous sommes approchés. J'ai dit à Romain :
Je crois que c'est la dernière fois que tu vois Ulysse. Il est condamné.
Romain a eu un violent sanglot et est allé se cacher sous son porche.
Ulysse est mort le 23 septembre, et Gary le 2 décembre.
En un an, Jean Seberg, Gary et Ulysse avaient disparu, et la rue était vide. Pourquoi ne pas les associer tous les trois et le dire simplement, puisque nous nous aimions ? »

10 mars 2021.- Rares nuages (13°C). Encore quelques jours de convalescence avant la reprise du labeur. Pour tout vous dire je ne suis pas vraiment pressé de remettre mes faibles compétences au service du néo-libéralisme triomphant. En attendant je ne produis aucune valeur ajoutée, mais je lis, je lis, je lis, je lis…. Je lis Légende le nouveau faux roman d’un Philippe Sollers qui malgré l’âge est encore très en forme, très chenapan et toujours un peu margoulin. Son livre, cette mince plaquette heureusement flemmarde, est une drôle de mixture pleine d’air du temps, de MeToo, de woke, de GPA, de retour de la morale, pleine aussi de souvenirs personnels et d’anciens charmeurs de lexies qui n'auraient aujourd'hui plus passé aucune rampe. Mallarmé, Hugo, Baudelaire, Rimbaud, n’en jetez plus que des salauds! Et puis surtout c’est une mixture où Joyaux plus joyeux que jamais n’est nullement assommé par l’ augure d’une fin prochaine. C’est bien simple, se sachant venir, il sautille. Pour rester dans des eaux limitrophes, dans son Journal Galey prend la mesure de son futur cadavre.

12 mars 2021.- Ciel changeant (13°C). Galey va mourir, il relit son Journal, lui voit certaines faiblesses, se trouve méchant, crevard, odieux, cabotin. Il en vient même à penser que de ce Journal là il ne faudrait publier que la partie « lisible » de l'iceberg (Julien Green pensait la même chose de son propre journal). Le reste, le sexe, le travail, ce qui occupe l’essentiel de la vie, s’effacera de lui-même : « Des échafaudages utiles pour la bâtir (la vie), gênants pour la contempler. Des fondations nécessaires, mais enfouies, sans autre intérêt qu’archéologique ».

13 mars 2021.- Nuages (13°C). Lu le Bonheur des petits poissons de Simon Leys (le Bonheur des petits poissons, le Studio de l’inutilité, Leys n’a pas le génie des titres. C’est un recueil d’articles donnés au Magazine Littéraire, et, as usual, c’est très bien, très bon et la moindre sans trace de moraline et de pelucheux (les deux pires tares de notre époque). Leys vise bien plus haut que tout ça, il est là pour entériner ce bel axiome de Paul Valéry : « Toute personne est moindre que ce qu’elle a fait de plus beau ».

Fini le Journal de Galey, Conclusion parfaite « Dernière vision : il neige. Immaculée assomption. »


To be continued.


mardi 18 mai 2021

Chambre verte – (Ian Curtis)

 



Le 18 mai 1980, Ian Curtis prenait la drôle d’idée de se pendre au fil à linge de sa cuisine. Manque de pot il en est mort et est devenu un genre de christ post-punk presque à l’insu de son plein gré. Pourtant, sa suspension fatale ne visait aucune aura mythique, c’était plutôt le geste désespéré d’un type ordinaire simplement rattrapé par ses démons… Ce type ordinaire on peut l’écouter dans l’interview qui suit, je crois que c’est la seule ou tout du moins l’une des seules, pas de tragique, aucun sacrifice sur l’autel des eighties, rien de vraiment christique, beaucoup de factuel, la vie est encore là, la vie c’est parfois pas si mal que ça.


samedi 15 mai 2021

Psychogeographie indoor (108)











 



« Ce qui est acceptable et recommandé pour la plupart des gens l’est encore plus pour le mélancolique, mais seulement si sa maladie n’a pas pour origine cela même, si le malade n’est pas un innamorato frivole, un oisif fantasque, perdu dans ses pensées toute la journée, qui passe son temps à composer des sonnets, des madrigaux à la gloire de sa maîtresse... Dans tel cas la musique est très dangereuse … elle rendra ces mélancoliques fous, et le son de ces gigues perdura dans leurs oreilles … » (Robert Burton)


1.


20 janvier 2021.- Vent violent, quasi tempétueux (12°C). Si une âme désœuvrée avait la drôle d’idée, allez savoir pourquoi, de me demander quel est pour moi le plus bel incipit de la littérature française je n’hésiterai pas plus de deux secondes et je tonitruerai tout en sautillant un « mais enfin voyons, quoi d’autre de mieux que les cinq premières lignes de Point de Lendemain !? ». Comme certains d’entre vous ignorent peut-être encore tout de ces cinq lignes et peut-être tout de leur auteur Vivant Denon, les voilà : « J'aimais éperdument la comtesse de *** ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. » Vitesse, mieux célérité, tout est dit.

21 janvier 2021.- Douceur, du vent (13°C). Par ces temps covideux l’accès aux bouquinistes n’est même plus une sinécure, prohibé par les autorités il est tout bonnement interdit ! En conséquence devant la contrainte l’amateur de papier jauni doit-il se rabattre sur du virtuel pour obtenir sa dose hebdomadaire en vieilles nouveautés. Forcément il y a là du sacrilège, mais quand on ne peut pas faire autrement comment s’abstenir ? Il est parfois nécessaire de commettre quelques menus attentats contre les valeurs que l’on s’est soi-même imposées pour continuer d’exister dans un semblant de sautillement, c’est ainsi et il n’y finalement pas lieu de s’en indigner plus que ça (l’indignation est un sentiment que j’ignore pour ainsi dire totalement). Pour ce qui me concerne, il est temps de tout ramener à moi, il faut que vous sachiez que j’ai pris le risque d'acquérir en ligne deux volumes un brin mordorés. Le risque n'était pas grand, le coût modique (moins de 10 €) et comme tout semble allez parfois pour le mieux dans le meilleur des mondes ces deux volumes m'ont été livrés en temps et en heure, de surcroît en présentiel, par un drôle de type juché sur un genre de mobylette. Le premier volume est un parangon de modernisme déjà un peu obsolète, il s’agit du second numéro de la mythique Revue de Littérature générale fomentée par Olivier Cadiot. Le menu est assez disparate, mais il est tout de même appétissant (James Agee, Eric Chevillard, Freud, Faulkner, Dominique Meens, Charles Reznikoff, Jude Stéfan, Christophe Tarkos, Louis Wolfson). Le second volume est un choix compilant quelques chroniques données au Figaro par Renaud Matignon. L’éditeur à baptisé tout cela d’un péremptoire La Liberté de blâmer et je me demande si ce titre-là n’est pas un peu lourd. Reste que le volume est joliment jauni, que le peu que j’en ai lu est assez léger et qu'il laisse deviner d’heureuses « mises en charpies ». Que demander de plus ? (J’ai fait mon marché dans une petite officine virtuelle qui n’a rien à voir avec le leader du marché et qui tout du moins je l’espère ne disséquera pas mes « préférences culturelles » au scalpel).

22 janvier 2021.- Averses (9°C). Style sec et style sybarite. Pour Paul Valery « Le style sec traverse le temps comme une momie incorruptible, cependant que les autres, gonflés de graisse et subornés d’imageries, pourrissent dans leurs bijoux. On retire plus tard quelques diadèmes et quelques bagues, de leurs tombes ».

23 janvier 2021.- Ciel changeant, baisse des températures (6°C). Première approche de Renaud Matignon et de sa Liberté de blâmer. C’est pour l’instant très bien. Une entrevue ratée avec Audiberti qui se termine dans un restaurant antibois où l’on mange salade niçoise, poissons, fromage et coupe de fruit : « Que faites-vous ici ? Je n’écris pas, je me promène, je me baigne, je vois des amis, je cherche à reconnaître les lieux de mon enfance. » Un autre papier où l’on apprend, par l’entremise de Théophile Gautier, que Balzac avait une aversion pour les grands pieds et les grosses mains. Un éloge de Maurice Barrès où l’on sent que Matignon est tout de même un peu de droite (après tout, ce n’est pas bien grave, il y a bien des gens qui se disent de gauche). Un bel éloge de Louis Aragon, cet homme qui descendait du songe, ce merveilleux styliste au service de rien, qui aura passé son œuvre – comme on passe sa vie – à se rêver lui-même.

24 janvier 2021.- Trois brèves et pâles soleillées, des nuages, de la pluie (7°C). Chez Matignon Antoine Blondin est parfois si ivre qu’il lui arrive d’oublier sa propre adresse, alors il va rôder sous les fenêtres de Nimier : « cette adresse-là, il la gardée, Nimier ne l’a jamais quitté ». Beau portrait, ému, tout en retenue. Côté dézinguage la retenue est moindre, Jean-Louis Bory est un « Spartacus de la braguette », Yves Bonnefoy un poète plus proche du scientifique, du philosophe, ou du botaniste que du troubadour, les avis littéraires de Pierre de Boisdeffre ont des airs de déjà lu quant à Guy Bedos, qui à écrit un livre où il fait part de son admiration pour Emil Cioran, il aura permis à la métaphysique de faire une entrée solennelle dans la grande famille des comiques troupiers.

25 janvier 2021.- Pluie et neige (4°C). Ces mots de Paul Valery, pensé à l’ami Cioran (encore lui) : « Pour les nerveux, tout est exceptionnel. L’imprévu est une espèce de loi. Les extrêmes se prolongent, formant une quasi-permanence de l’excessif. L’homme se fait une voix capable de ses différences émotives. Son registre le peint. Certains n’ont pas de médium. Ils n’ont que le grave et l’aigu. Ce ne sont jamais des gens simples. »

28 janvier 2021.- Humidité plus prégnante que relative (11°C). Quelques menus ennuis de santé, je suis donc plus las que là. Nouvelle acquisition : Allen - Valery Larbaud.

30 janvier 2021.- Météo nuageuse et pluvieuse (8°C). Hier j’ai dû subir une intervention chirurgicale à demi-bégnine et les temps étant ce qu’ils sont, pas de lit d’hôpital. Résultat je suis déjà de retour chez moi, dans mon petit intérieur, où je chemine chichement tel un Hans Castorp amoindri entre mes toilettes où je me vide d’antalgiques et de narcoleptiques et mon canapé guère médicalisé. Tout cela n’est certes pas très sautillant, mais je suis tout de même parvenu à lire quelques dizaines de pages de Matignon et de sa Liberté de blâmer. L’animal, distingué et féroce, dézingue ses victimes en les appelant Monsieur ou Madame. Ainsi, M. Bruckner et Mme Chapsal en prennent pour leurs grades respectifs. Moins acrimonieux, presque plus doux, Henri Calet et André Breton ont droit à leurs prénoms (ce n’est pas étonnant pour l’un, plus pour l’autre). Calet, Henri donc, est pourtant un « Paul Morand misérabiliste des bidonvilles, un Flaubert de porte cochère » ; ses livres sentent le tabac froid, l’urinoir, le fond de teint qui pleurniche et la fin des bals-musettes qui n’ont jamais commencés, mais il est tout de même plein d’un charme sous-alimenté : « il y a toujours chez lui (Calet) une sensibilité modeste et vraie, une douceur plaintive, une espèce de fraternité des fleurs à 3,50 francs et des cœurs nécessiteux qui ressemblent à une version pas chère de la tragédie ». Quant à Breton, André donc, lourde affaire ! C’est un vagabond inspiré « doublé d’un greffier qui compte les étoiles comme on bricole des points de retraite », un chef de clan excommunicateur, mais aussi, et contre toute attente, une grande vigie du vingtième siècle. Un type qui, finalement et à l’opposé de nombreux de ses ex-compères, ne se sera pas trop trompé. Il dénonce les procès de Moscou … pas en chemise blanche et soixante ans plus tard, mais aussitôt, il pressent la fin du colonialisme, soutient les républicains espagnols, dénonce le nazisme avant l’heure légale, ne dis pas trop de mal de Trotski malgré la doxa en vigueur. Bref, il déroute un peu tout le monde : « il y a chez ce militant un rebelle absolu, réfractaire à tous les militantismes ».

D’un lourd pavé l’autre je suis ensuite retourné dans le dictionnaire de Dantzig. Venant de tourner sa cinq centième page, je ne crains pas d’affirmer qu’il est un peu regrettable, mais pas tant que ça.

31 janvier 2021.- Chichiteuses éclaircies (12°C). Pour Renaud Matignon, Cioran résonne comme un Wagner revu par Patrick Bruel. Cette comparaison est un peu drôle, mais elle est surtout facile. Les premiers ouvrages roumains de Cioran, Le livre des leurres, Sur les cimes du désespoir sont certes un peu boursouflés et empreints d’une solennité un peu torve, mais juger Cioran uniquement sur ses débuts me semble une erreur presque fatale. Il y a bien autre chose chez lui, il y a ses Cahiers (qu’il faut lire, je le répète). Quant à Guy Debord on n’est presque pas étonné de le voir défendu par Matignon. Derrière le révolutionnaire se cache le réactionnaire, ce « vagabond dédaigneux, qui dans une langue de haute mer, ne parle finalement qu’à lui-même ».

1er février 2021.- Météo trop humide pour être honnête (12°C). Convalescent, you will therefore forgive the weakness of the following lines.. On connaît l’appétence de Valery Larbaud pour les paquebots, l’Orient-Express où les chambres luxueuses de quelques hôtels cosmopolites. Dans Allen c’est toute autre chose, un retour vers son pays d’enfance, Vichy le Bourbonnais, un drôle de récit de voyage. Cinq amis se donnent rendez-vous sur le parvis de Notre-Dame (coté statue de Charlemagne), Larbaud, donc, un éditeur, un poète, un bibliophile et un pilote qui conduit tête nue, cheveux au vent, une longue chose toute bleue d’azur et aluminium argenté. Vogue la galère, les voilà déjà parti à l’aventure ! direction les provinces, le duché de bourbon, on imagine l’exotisme de tout ça ! Je n’ai lu que cinquante pages, elles ressemblent à du Cingria en moins foufou et en plus distingué. C’est peut-être étonnant. Quoique. Matignon : éloge de Michel Déon, exécution de Marguerite Duras. Et si tout cela était un peu facile ?

2 février 2021.- Quelques gouttes de pluie, douceur (13°C).Always fluctuating and convalescent.

« Le bleu du pays d’Allen est encore plus beau. Ce n’est pas ce bleu minéral, de saphirs, de bouquets de cristaux, des pays du Midi, mais la couleur pure, la traînée lente du pinceau chargé d’un outremer éblouissant sur la palette porcelaine de l’horizon »
Larbaud aime les villes provinciales endormies. Quand il les traverse, l’envie lui vient de les réveiller. Il a la manie de remonter leurs quelques pendules et horloges, de tout mettre à l’heure, de ranger les choses qui y traînent, de faire reluire le terni et le dédoré caché, d’éclairer l’obscurci. Dans Allen, il fait l’éloge, porte à la lumière, Montluçon, Moulins, Saint-Amand-Montrond ou Bourbon-l'Archambault, ces cités où la civilisation est là, quoi qu’on en dise. Le Duché du Bourbonnais est une principauté mythique, un autre Shangri la, où des filles de 15 ans d’une main jettent des fleurs sous les roues de votre voiture et de l’autre vous envoient des baisers, une contrée où l’unité, le calme qu’il y a, la lumière de chaque journée pérennise l’obsolète.


2.


3 février 2021. - Deux éclaircies, surprenante douceur (15°C). Passant de mon canapé à mon lit aujourd’hui je n’aurais pas grand-chose à dire sur le monde.

Faire disparaître un personnage est souvent difficile. Conan Doyle précipite bien Sherlock Holmes dans les chutes de Reichenbach, mais devant la furie de ses lecteurs il le ressuscite trois ans plus tard, Agatha Christie tue Hercule Poirot dans Hercule Poirot quitte la scène, mais elle ne prenait pas trop de risques, c’était son dernier roman et elle était presque déjà morte en l’écrivant (chose amusante Poirot aura une bien réelle notice nécrologique dans le New York Times), Maurice Leblanc ne tue pas Arsène Lupin, on imagine pas Chandler se débarrassant de Philip Marlowe… Face à ce défi (faire disparaître un personnage et passer à autre chose), la méthode de Michael Connelly me semble presque parfaite : il fait disparaître son Harry Bosch petit à petit par dose homéopathique presque en douceur et au rythme de l’age et des problèmes de santé qui avancent. Dans son dernier roman, Incendie Nocturne, il est encore là, mais on sent bien que cela ne va pas durer et que quand son corps se sera totalement « résumé » Bosch sera remplacé par son nouvel alter ego, Renée Ballard, une femme (symptôme de l’époque). Le livre est vraiment très bien, plein d’histoires qui se recoupent et parfaitement distrayant. Convalescence oblige, j’en ai déjà boulotté une bonne moitié dans la journée. C’est toujours un bon signe.

4 février 2021.- Temps sec et gris (12°C). Dans Incendie Nocturne, Connelly bâcle un peu sa fin. Pour tout dire, on s'en fiche un peu, le projet est ailleurs, le projet c'est de faire disparaître doucement Harry Bosch. Dans cette optique-là, le livre est très ressui.

Profitant d'une convalescence qui devrait encore durer quelques semaines demain je compte entamer Mes voyages avec Hérodote de Ryszard Kapuściński. C'est le dernier ouvrage qu'il aura fait paraître de son vivant et le risque de ne pas être déçu en le lisant est grand.

5 février 2021.- Chape nuageuse présente, mais raisonnable. Douceur hors de saison (15°C). Les Voyages avec Hérodote de Kapuściński commencent par un bel éloge des frontières (ou tout du moins par un éloge du passage de celles-ci). Que voulez-vous pour un jeune polonais les pieds congelés dans le bloc soviétique qu’y avait-il de plus mystérieux et de plus envoûtant que ces lieux indécis ? À quoi pouvait bien ressembler l’autre côté ? Quelles étaient les différences ? Kapuściński n’aspire qu’à vivre le moment où franchira une frontière. Franchir une frontière et revenir aussitôt ! Voilà un acte qui à lui seul pourrait assouvir une faim psychologique qu’il ne parvient pas à s’expliquer lui-même, qui le hante, presque. Des frontières il en passera des dizaines par la suite, mais il n’oubliera pas ses premières fois, un court passage en Tchécoslovaquie (pourtant rien de vraiment dépaysant), un premier voyage en Italie où tout lui semblera aux couleurs d’un autre monde.

Un peu plus tard il ne s'agira déjà bientôt plus de passer des frontières, mais de visiter des pays entiers. Il se rend en Chine pour un reportage qui, révolution culturelle en marche, ne verra jamais le jour, surtout il fait un long voyage en Inde où devant le système de castes sa culture communiste et collectiviste sera mise à rude épreuve. Ce n'est plus un autre monde, c'est une autre galaxie.

6 février 2021.- Ciel jaune… sinistre (10°C). A/ Malgré des conditions lectorales épouvantables, quelques vagues douleurs post opératoire une lumière saumâtre et une pelleteuse tonitrouante à deux pas de mes fenêtres, je prends beaucoup de plaisir en lisant les Voyages avec Hérodote de l’ami Kapuściński. Pour tout dire, c’est presque épatant, un curieux alliage de souvenirs personnels et de badauderie hypocoristique dans l’œuvre du vieux Hérodote. Sur ce dernier on apprend une foultitude de choses croquignolettes et puis il y a le Kapuściński trépidant reporter, en Asie, en Afrique un type qui semble prendre des risques au milieu des guerres civiles, crises diverses et variées massacres et autres. (Selon certains informateurs ayant envoyé quelques pigeons voyageurs à la kommandantur Kapuściński était un grand affabulateur qui n’aurait pas vécu grand-chose de ce qu’il racontait. Forcement, il n’en est que plus précieux à mes yeux).

B / Grâce à Kapuściński et Hérodote on apprend des choses étonnantes. Selon eux chez les Égyptiens ce sont les femmes qui tiennent les boutiques et font le marché tandis que les hommes restent à tisser à la maison. Quant aux cabinets, c’est encore plus étonnant, figurez-vous que les femmes urinent debout et les hommes accroupis ! Moins sautillant, moins inclusif pendant le siège de Babylone par les Perses, les Babyloniens prennent la décision de ne garder qu’une femme par maison. Elle est là pour préparer la nourriture, on a étranglé les autres pour économiser les vivres.

C / Je sais que je recopie un peu bêtement Kapuściński recopiant Hérodote, mais ayant trouvé les deux trois anecdotes qui suivent assez amusantes je ne peux pas m' empêcher de vous les proposer benoitement, jugez par vous même : « Pour un Massagète, la meilleure façon de finir sa vie est d’arriver à l’extrême vieillesse pour être sacrifié par ses proches parents avec les bêtes de son troupeau. On égorge le vieillard, on le fait cuire, et toute la famille s’en régale. Mourir ainsi est, pour un Massagète, la plus belle des morts. Celui qui meurt de maladie n’est jamais mangé. On l’enterre en le plaignant sincèrement de ne pas avoir atteint l’âge des sacrifices ». Par contre : « (chez les Padéens) quand quelqu’un tombe malade, ses concitoyens le tuent. Ce sont ses meilleurs amis qui s’en chargent. Ils lui expliquent que sa maladie lui fait perdre ses forces et le rend moins appétissant. L’autre a beau nier énergiquement, affirmer qu’il se porte bien, on ne l’écoute pas, on le tue et on s’en régale. » Sinon : « Tout Scythe qui a abattu son premier ennemi doit boire son sang. Il doit aussi rapporter au roi les têtes de ceux qu’il a tués, sous peine d’être privé du butin. La plupart du temps ces têtes sont scalpées : on incise le crâne en faisant le tour des oreilles, on le secoue de toutes ses forces jusqu’à ce que seule la peau vous reste dans les mains, on la récure soigneusement avec une côte de bœuf, on la pétrit pour l’assouplir, et on s’en sert comme essuie-mains. »

7 février 2021.- Quasi beau temps (10°C). Philippe Brunel fraîchement retraité de l’Équipe a écrit un court roman qui tournicote autour de la belle Laura Antonelli. Je l’ai lu ce matin, manque de pot c’est assez raté, modianesque en pire et assez assommé par un style globalement apprêté. Malgré la sympathie que je peux éprouver pour le bonhomme, sa petite affaire ne me semble pas vraiment écrite et en tous les cas pas « éditée ». ll y a des phrases gênantes, les adjectifs capotent dans le signifiant à tout crin et puis c’est mal fagoté, pas équilibré pour un sou, faussement brumeux. Cependant, deux bons points, Brunel aime vraiment son sujet et pour y avoir été correspondant pendant des années il connaît parfaitement l’Italie. On pourra donc sauver deux trois pages assez émouvantes et quelques détails de spécialiste. C'est toujours ça.


3.

8 février 2021.- Ciel très nuageux, pluie faible (10°C). Je poursuis mes pérégrinations lectorales avec Dixie City septième opus de la série Dave Robicheaux. Constat, James Lee Burke c’est un peu toujours la même chose, une intrigue assez filandreuse (ici une vague histoire de sous-marin embourbé et de nazis sadiques), un très net relâché sur le procédurale (nous ne sommes pas chez Michael Connelly) une emphase plus que certaine, mais le tout est sauvé par la nature décrite, les us et coutumes de la Louisiane, les digressions autour de la Junk Food (Burke donne faim et soif).

9 lévrier 2021.- Nuages, nuages, nuages (7°C) Quand il est question de littérature policière ne jamais oublier les acolytes, les watsons. Chez James Lee Burke, il y a Clet Purcel, un Falstaff louisianais, un majestueux boudiné, un Bérurier en pire. Dans Dixie citie Burke lui fait danser un incertain boogie salace sur fond de Fats Domino, le passage est très bien : « Tandis que les doigts en saucisses embaguées du Fat Man dansaient d’un bout à l’autre du clavier de piano, accompagnés par le claironnement des saxophones et des trompettes derrière lui, Clete se démenait au beau milieu de la piste en bois dur, le feutre rond incliné à l’oblique sur le devant du crâne, la figure pointée entre les seins de sa petite amie, à balancer des fesses comme le ferait un éléphant ; l’instant d’après, ses épaules se redressaient, tandis qu’il cognait et toupillait des hanches et du pubis, le ventre tressautant, les poings serrés barattant l’air, le visage tourné de côté comme s’il se trouvait au beau milieu d’un orgasme... »

Vu un vieux numéro d’Apostrophes sur Internet (Femmes, femmes, femmes - 1978). Devant les soupirs et les regards condescendants des féministes assermentées de l’époque concernée soudain un bloc de lucidité, Annie Le Brun : « Dans militantisme, il y a militaire; je suis du côté des déserteurs. Il faut en finir avec les meutes hurlantes, avec tous les corporatismes et singulièrement le corporatisme sexuel. Écoutez-les, ces néoféministes en sont venues à vouloir exercer un abominable terrorisme idéologique. Ce qu'elles veulent, c'est censurer Bataille, Lautréamont, Sade...»
Malgré un non-bunuelisme plus passif qu'actif, j'aimais bien Jean-Claude Carrière, c'est un type qui me donnait l'impression d'être un peu intelligent lorsque je l'écoutais (alors que bon, hein). Tristesse : il est mort aujourd'hui. Constat : la relève tarde à poindre.

10 février 2021.- Temps nuageux (10°C). Toujours convalescent. Fini Dixie City, pas vraiment mauvais, mais tout de même presque raté. Cependant, la fin, nautique et en haute mer, est très réussie. Là Burke semble un peu incarner la violence dans son écriture (ce qui n’est pas le cas ailleurs où la violence n’est là que pour contreplaquer une intrigue qui n’avance pas sans elle).

Court retour dans le Journal de Galey (que je vais bien devoir finir un jour). François Mitterand n’y est qu’un automate au sourire de porcelaine sur un visage de cire. Une peau parcheminée où le sang ne circule pas : « seuls vivent les yeux qui n’ont pas été revus par Séguéla ». C’est bien vu.

11 février 2021.- Beau temps froid (2°C). Ce matin lu Easy Money de David Simon. David Simon est le « créateur » de The Wire supposée plus grande série télévisée de tous les temps (c’est peut être un peu vrai, elle est sacrement addictive). Easy Money en est la matrice, un reportage allongé sur le trafic de stupéfiants dans la ville de Baltimore et le portait de Little Melvin Williams un chef dealer plus futé que la moyenne. C’est écrit à la diable, sans aucune tentation stylistique, et certainement mal traduit, mais tout de même assez passionnant. On retrouve ce qui fait une partie de l’intérêt de The Wire, un exposé minutieux des techniques en œuvre dans les deux groupes interindividuels concernés (les dealers, la police), les pagers et cabines téléphoniques d’un côté et les écoutes de l’autre, la violence illégitime des uns et la violence plus ou moins légitime des autres, le décompte scrupuleux des cadavres engendrés par tout ça... Si Simon ne sociologise pas, le terreau sociétal n’est jamais omis et il n’y aucune trace de bonne ou de mauvaise conscience, ce qui vu le sujet proposé n’est certainement pars un défaut. (Du même Simon lire Baltimore, 900 pages consacrées au même sujet).

Renaud Matignon est tendre ou pas avec ses anciens amis. Jean-René Huguenin est neuf comme un matin, c’est un mort de 26 ans pour l’éternité (pages émues) quand Jean-Edern Hallier est un charlatan dont on ne retiendra que quelques lignes bouffonnes écrites approximativement : « Quand on n’a pas de voix pour se faire entendre, il faut bien crier. C’est ce que fait Jean-Edern Hallier depuis quinze ans, depuis qu’il est en âge de pratiquer le langage désarticulé. Mais son cri est silencieux. Pour se faire entendre au grand cirque du succès, c’est l’échec assuré. Alors, conscient de son destin pathétique, il a trouvé une solution. Il s’est suspendu à ses cordes vocales, comme Tarzan à sa liane, hurle un silence assourdissant et , au moins, se fait remarquer. » (Hallier a peut-être eu le tort de ma mourir vraiment jeune, permettez-moi de souligner cette hypothèse tangible).
Sur les conseils de quelques amis tout autant virtuels qu’impalpables, j’entame la lecture de Ma vie avec Apollinaire court opuscule de François Sureau (Ma vie avec… c’est une nouvelle collection chez Gallimard). Bon pour l’instant pas de quoi sautiller dans les azurs. C’est informé, nostalgique, un peu joli… c’est surtout très sage.

12 février 2020.- En attendant la neige, pluie verglaçante (1°C). Le petit livre de Sureau n’est si mal que ça. Il ne concède pas vraiment au biographique est construit heureusement à l’envers - on commence par la fin d’Apollinaire et on fini pas ses débuts – et il offre quelques digressions bienvenues… La rouerie de Picasso, le joli conseil de Flaubert à Maupassant : « Trop de putains, trop de canotage ! », et surtout un bel éloge de la matière face aux concepts : « Commentant Orwell, Simon Leys écrivait que le diable habite plus souvent le domaine des idées que celui du simple fait. Chesterton avait eu une réflexion semblable, soulignant qu’au rebours des conceptions communes, l’amour de la matière fait moins de dégâts que celui des concepts. »

Cependant - et mon cependant prendra la forme d’un hic - Sureau à voulu mettre quelque chose de trop personnel dans ses pages, et en même temps il n’en a pas mis pas assez. Il tourne autour de lui-même évoque sa jeunesse et nos temps covideux, ce n’est pas assez profond, trop rajouté, c’est un autre livre. Il aurait dû savoir se contenter d’Apollinaire.


To be continued.

samedi 3 avril 2021

Psychogeographie indoor (107)

 













« Indiquer les désastres produits par le changement des mœurs est la seule mission des livres » (Honoré de Balzac)


1.


14 décembre 2020.- Hausse des températures extérieures (12°C).John Le Carré est mort... et il n' est pas mort tout seul, son monde est mort avec lui, Georges Smiley aussi peut-être, certainement allez savoir ! Comme à chaque fois tout cela est bien triste.

Vous allez me regarder de biais, mais aujourd'hui, j'ai entamé une chose plus ou moins biographique de Régis Debray (D'un siècle l'autre). Étonnement le bonhomme m’intéresse, je suis intrigué par son côté blouse/moustache, pour moi c'est une sorte de paraphilie littéraire.

15 décembre 2020.- Humidité un peu douce, mais on s'en fiche (13°C). Lu la plaidoirie de Richard Malka dans le procès que vous savez. Rien à ajouter, elle est parfaite. Sinon et pour le reste, je m'ennuie un peu chez Dantzig et Debray.

16 décembre 2020.- Ciel un peu nuageux (11.3°C). Maussaderie immarcescible, la forme n’est pas optimale. Cependant en picorant dans le Trézeaux d’Henri Thomas (c’est un spicilège poétique) je suis tombé sur ces deux lignes qui auront fait ma journée :

Je suis de ceux qui n’auront trouvé que des tas de bois
Le long de leur route avant l’aube sur le bas-côté.

17 décembre 2020.- Averses éparses (9°C). Entre le sourire d'Edwy Plenel et le sourire de Richard Malka, j'ai choisi mon sourire.

18 décembre 2020.- Nuages (13°C). L’île Saint Louis, le 9 décembre 1927, la nuit vient de tomber trop tôt et Charles Du Bos éprouve un sentiment curieux et insistant d’absence, il sait qu’il lui sera impossible de ne rien faire de façon autre que mécanique. C’est pourquoi il cesse toute activité sur le champ afin de clarifier tout cela, et comme à l’ordinaire, à l’aide de son Journal, cette « météorologie intime » qu’il dicte quotidiennement à sa secrétaire, Mademoiselle Vaison. (Pour ce qui me concerne, je n’habite pas l’ île Saint Louis, je n’ai pas de secrétaire à portée d’épanchement diaristique, mais sachez tout de même que ce soir j’éprouve, moi aussi, un sentiment curieux et insistant d’absence) :

« Je commençai à la main la rédaction du Journal et dès que je voulus aborder le récit des faits et l'analyse détaillée des états du sentiment, je constatai — à un degré que je n'avais jamais connu — que ma main maintenant ne peut plus suivre ma pensée. Dans la dictée j'ai l'impression dont je ne nie pas qu'elle comporte une part d'illusion, mais souverainement bienfaisante, que l'élément polyphonique s'inscrit avec aisance, avec luxe, que tout moi-même dans la dictée passe et s'exprime. Ceci provient surtout de ce que l'émission sonore tout ensemble m'oriente et me soutient, tout ensemble, porte, féconde et multiplie ce jaillissement tout spontané qui est l'âme même de mon Journal »

19 décembre 2020.- Ciel gris bleu (14°C). En voulant faire un peu le malin je pourrais affirmer sans crainte que François Augiéras était un Gide en pire, c’est à dire en mieux. Primitif, maréchaliste rural, méhariste, mystique, panthéiste, qui finira loin du monde dans une grotte périgourdine, mais aussi vaguement zoophile, vraiment pédophile et chérissant la nature jusqu’au point de faire l’amour avec quelques arpents de terre ou quelques arbres qui ne lui avaient rien demandé. Bref, un outsider total. De nos jours on traiterait Augiéras au lithium, on l’enfermerait, dans un asile ou une prison, il ne passerait plus la rampe. Ce serait dommage et du gâchis sur du gâchis . Aujourd’hui j’ai lu L’Apprenti Sorcier l’un des courts récits qui aura participé à échafauder son « mythe littéraire » . C’est un livre au style faussement sage qui raconte des choses qui ne sont pas du tout sages (ou alors d’une autre sagesse). Un adolescent est recueilli par un prêtre un peu tordu qui l’initie aux pratiques sadomasochistes. Par ailleurs, il tombe amoureux d’un garçon de douze ans (et pas que platoniquement), baguenaude dans la nature et éprouve des ivresses pastorales très peu courues. Le tout est très perturbant, peut-être un peu malsain, car visant trop la pureté (évidemment, chacun sait que la pureté est malsaine) et même s' il y a des pages dont on ne sait pas si elles sont sublimes ou ridicules, c’est un livre qui vous titille et ne vous lâche pas.

Autre chose : dans le livre de Régis Debray Louis Althusser est un vu comme un affectueux goguenard, un tendre désabusé, esthète assez je-m’en-foutiste qui « pyschiatriquement » mal soigné aurait étranglé l’une de ses compagnes dans un demi-sommeil. Nous voilà loin du théoricien pur et dur sombrant dans la folie, et je pense que c’est mieux ainsi (et certainement plus juste).

20 décembre 2020.- Pluie, brume et soleil dans la même journée, ce qui ne l’aura pas empêché d’être bien monotone. Il y a parfois un ennui vespéral dans la variation (11°C). Somnolé entre les pérégrinations boliviennes de Debray et le « dicogotiste » de Dantzig. Cependant chez ce dernier, entre deux plongées narcoleptiques, une phrase m’aura fait sourire, c’est déjà ça : « Les correcteurs d’orthographe sont rapide comme Lucky Luke et bêtes comme Averell Dalton ».

21 décembre 2020.- Météo un peu covideuse et tout à fait pluvieuse, solstice d’hiver (10°C). Aimablement tournicoté autour de la robe de chambre du vieux Diderot (Regrets sur ma vieille robe de chambre, formidable petite chose qui ne paie pas de mine). Les inconvénients de la nouveauté, les ravages du luxe : « Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner. J’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât, car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume ? Elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant. On ne sait qui je suis. Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne ; ni les éclats du feu ; ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle. (…) Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m’environnaient. Une chaise de paille ; une table de bois ; une tapisserie de Bergame ; une planche de sapin qui soutenait quelques livres ; quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes, trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l’indigence la plus harmonieuse.Tout est désaccordé. Plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté ».

23 décembre 2020.- Le vent se lève (15°C). L’humeur est morose, je ne sautille pas vraiment. Malgré tout petit tour dans les Cahiers de Cioran, un autre type qui ne sautillait pas tout le temps : « Il ne faudrait jamais écrire pour faire un livre, c’est-à-dire qu’il ne faut pas écrire avec l’idée de s’adresser aux autres. Il faut écrire pour soi-même, un point c’est tout. Les autres ne comptent pas. Une pensée ne doit s’adresser qu’à celui qui la conçoit. C’est là la condition indispensable pour que les autres puissent avec fruit se l’assimiler, se la faire leur vraiment. »

26 décembre 2020.- Temps frisquet et plutôt nuageux (4°C). Patrick Leigh Fermor et les retraites monastiques c’est tout de même quelque chose. Dans un temps pour se taire, un livre de voyage pourtant assez bavard, il en raconte plus ou moins trois. L’une chez les bénédictins de l'abbaye de Saint-Wandrille, dans le Pays de Caux, une autre chez les cisterciens de la Grande Trappe, dans l'Orne et enfin la dernière dans un monastère rupestre de Cappadoce où il recherche les origines du monachisme oriental. Comme je n’ai pas tout à fait fini la lecture de l’ensemble, il me reste une petite trentaine de pages à lire, je parlerais surtout de Saint-Wandrille et garderais le reste pour demain (ou jamais). À Saint-Wandrille nous sommes loin de la Grèce de Roumeli et Mani (voir mes livraisons précédentes), de ses popes volubiles, de ses types barbus aux cheveux longs coiffés de tubes noirs qui cassent des noisettes et qui remontent et démontent leurs pistolets tout en chantant des mélopées montagnardes. Non à Saint-Wandrille le moine est tonsuré et sa vie est cadrée par le rythme des offices religieux. Il n’est pas là pour dansotter, il est là pour prier silencieusement, pour rendre service à la communauté, pour aimer le jeun et fuir les délices, pour renoncer entièrement à lui-même et suivre Jésus-Christ. On comprendra aisément que face à tout cela le nouveau cloîtré volontaire Fermor soit un peu tourneboulé. Le voilà plongé dans un univers où la mort semble omniprésente et omnisciente où la solitude est à son comble. Pourtant, la morosité et la déréliction ne durent qu’un temps et Fermor à la longue finit par se faire à cette vie rustique assez éloignée de ses excès citadins habituels. Tout semble différent et d’un autre monde, les pensées, les bruits et lumières, mais aussi le temps lui-même, et lorsqu’il lui faut quitter cet autre monde le choc, en retour, est assez violent : « Si mes premiers jours à l’abbaye avaient été une période de dépression, le processus de désaccoutumance, après mon départ, fut dix fois pire. L’ abbaye avait d’abord été un cimetière ; le monde extérieur sembla ensuite, par contraste, un enfer de bruit et de vulgarité entièrement peuplé de goujats, de catins et de forbans. Cet état d’esprit, je m’en rendais compte, était peut-être aussi excessif que mes premières réactions à la vie monastique ; mais le reconnaître ne contribua aucunement à en atténuer le désagrément. Depuis le train qui me ramenait à Paris, même les publicités pour Byrrh et Cinzano, vues de la fenêtre, emblèmes d’ordinaire si radieux de liberté et de fuite, avaient la portée d’insultes personnelles. Le processus d’adaptation inverse devait recommencer, dans la douleur. »


2.

27 décembre 2020.- Bourrasques tempétueuses (7°C). Voisin guitariste déchaîné et marmaille limitrophe en furie aujourd’hui les conditions lectorales auront été déplorables. Néamoins fini la petite chose monastique de Fermor entamée hier. Elle est très bien, je recommande cette lecture. Court retour dans les Papiers collés de Perros. Portraits émouvants de Jean Grenier, Michel Butor et Raymond Queneau. Sinon toujours un peu dans le pavé de Dantzig qui, au détour d’une longue notule soporifique consacrée à Eschyle, trouve Giraudoux balourd. En l'occurrence, c’est le butane qui se fiche de l’hélium.

28 décembre 2020.- Restes tempétueux (10°C). J'ai beau beaucoup aimer Georges Perros, il n'est pas vraiment là pour me remonter le moral. C'est pourquoi je l'ai un peu laissé de côté ses Papiers collés pour plonger allégrement dans le Bravo, oncle Fred ! de P. G. Wodehouse. Question remontage de moral il n'y a pas mieux que les histoires croquignolettes inventées par l'ami Pelham Grenville. Je pourrais presque aimer vivre dedans, c'est dire.

Rien (ou presque) : En faisant basculer la singularité dans la norme, on la dissout. Or chacun sait qu'un monde sans singularité n'est pas vivable. En somme, nous voilà bien avancés.

29 décembre 2020.- Mostly cloudy sky (7°C). Entre oncles piqués, tantes ravagnardes, neveux bobets et truies replètes, l'élan est assez capricant chez le primesautier Wodehouse. C'est déjà ça.

30 décembre 2020.- Tout est gris (3°C). L’emballement pandémique n’est que vaguement empêché, disons que l’on ne sautille pas trop. Heureusement, reste Valéry (Paul) et le charme des expériences : « C’est l’imprévu, le discontinu, la forme de réel et d’être à laquelle on n’aurait jamais pensé, – qui font le charme et la force de l’observation et des expériences. On croyait contempler ou pressentir les solutions possibles, et il y en a une autre ».

2 janvier 2021.- Bise aigrelette, pluie glacée (3°C). Après les cervicalgies, les lombalgies et les gonalgies, voilà une dorsalgie qui manquait à ma collection de petites douleurs au débotté. C'est une distraction comme une autre, mais je ressemble tout de même assez à un Éric Von Stroheim d’opérette. Le monocle frétille encore, mais la forme est paralympique. Pour compléter ce début d’année en fanfare mon voisin guitariste, celui du dessus, s’est escrimé une grande partie de la journée sur les Fourmis rouges de Michel Jonasz. J’espère simplement que par la suite mon Cipollina tragique ne prendra l’idée de s’attaquer à la Boite de jazz du même Michel Jonasz. Auquel cas je serais contraint d’envoyer de solides contre-mesures. Sinon, du côté de mes lectures, je n’aurais pas du laissé la petite chose de Wodehouse entamée la semaine dernière de côté. La reprenant aujourd’hui je suis totalement perdu, ne sachant plus qui est qui et qui fait quoi ? Un peu comme si un esprit retors avait secoué Labiche et Feydeau dans une grande boîte (mais en anglais traduit). Voilà j’en suis là.

3 janvier 2021.- Trois flocons (1°C). Repéré dans le Club des longues moustaches de Michel Bulteau Francis de Miomandre à tout pour éveiller l’intérêt du lecteur un tant soit peu féru de choses légères et crapicantes. Voilà un type qui était capable d'écrire sur son caméléon domestique, une bulle de champagne ou une petite touffe de chiendent et je dois bien avouer que tout cela est diablement sympathique. Aujourd’hui j’ai un peu entamé, mais pas trop, son Écrit sur de l’eau (Prix Goncourt 1908), c’est très joli, un peu excentrique assez soulevé par l’hélium. J’ai aussi picoré dans Caprices (posthume 1960), un recueil de nouvelles où Miomandre ressemble à un Ponge un peu pompette, c’est très bien.

4 janvier 2020.- Froideur (0°C). Butiné dans les Caprices de sautillant Miomandre. On peut y lire des choses comme celle-ci : « Ah ! non ! non ! ne ramassons pas les rabats ni les soutanes ! les chats galeux, les tickets perforés, les fuites de gaz, les lettres d’amour qu’on n’a pas lues, les pleurs qui ont séché dans la poussière, loin de ceux pour qui on les avait versés !... La Vie est là, comme une tempête de délivrance ! » Pandémie pangolinesque, vaccinodromes, et joies kafkaïennes de l’état centralisé français. Comme dirait l’autre : « Le réel ne peut s’exprimer que par l’absurde »

7 janvier 2021.- Fraicheur boréale (-1°C). Virus, jacqueries trumpiennes, néanmoins on s'ennuie assez. Rouvert les Cahiers de Cioran, suis tombé sur ces lignes très concordantes avec mon moi profond : « S’astreindre au minimum, j’en ai fait ma devise. En mourant, j’aimerais dire : " Je n’ai pas fait tout ce que j’aurais pu. " »

8 janvier 2021.- Temps froid et nuageux (4°C). Rien ne bouge autour de moi, je ne bouge pas non plus, seul le temps semble avancer et avec lui les années qui s'additionnent un peu tristement. Tout cela n'est pas très réjouissant et pour tout dire je frôle la psychasthénie. Tenez même le vieux Morand est plus vif et moins morose que moi. Dans son journal inutile, il n'est même pas encore agrégé par les années empilées et entre deux trois saloperies sur les juifs et les tantes il sautille même un peu. Oh ! c'est souvent un sautillement plus déplaisant que vraiment guilleret, mais c'est toujours ça et c'est toujours mieux que l'asthénie : « Ce qu'il y a de terrible, avec les amis fidèles, c'est qu'ils viennent vous voir », « Rien d'aussi laid que cette traversée de la France : de la petite industrie, du petit socialisme, du tondu, des HLM dans les bois. Beauté de l'Espagne, de la Suisse, à côté. Quel que soit le régime, c'est voué à la médiocrité ».

9 janvier 2021.- Froideur semi-nuageuse (1°C). Je relis les Stèles de Segalen. Plus encore que celles du jeune Claudel ou de Saint-John Perse (qu’il aura influencé), les chinoiseries de Segalen sont plus une idée de l’extrême-orient, un moule dans lequel il peut laisser couler le flux de son inspiration poétique. Bon il est tout de même expert en choses asiates, presque sinologue avant l’heure légale, mais, comme il peut l’avouer lui-même, tout se joue ailleurs : « Un pas de plus et la "Stèle" se dépouillerait, entièrement pour moi de son origine chinoise pour représenter strictement : un genre littéraire nouveau, - comme le roman jadis, issu ou non d’une certaine Princesse de Clèves, ou de plus haut, en est venu à Salammbô , puis à tout, puis à rien du tout. Il est possible que plus tard, dans très longtemps, je donne un nouveau recueil de "stèles" et qu’elles n’aient de la Chine, même pas le papier » (Lettre à Jean Bouillier, 3 février 1913).

Autrement, chez Dantzig, beau portrait de F. Scott Fitzgerald et puis ça : « Les surréalistes, eux étaient des des fils qui rêvaient de devenir pères. Ils cassaient des assiettes et donnaient des ordres ». Pas mal.

11 janvier 2021.- Éclaircies glacées (-1°C). Le 27 novembre 1916 Jacques Vaché est réaffecté à l’Australian New Zelanders Army Corps. Il erre vaguement sous la pluie, le froid est de phoque. Le lendemain il reçoit une lettre d’André Breton qui lui conseille de lire le Poète assassiné d’Apollinaire. Le 10 décembre 1916, il est à Armentières, ville morte arrosée de ferraille. Un orchestre australien passe dans la rue, c’est une réserve d’hommes concourant à celui qui fera le plus de bruit possible. Au loin on peut entendre le fracas de la canonnade germanique, elle n’est presque pas pire. Quelques décennies plus tard, le vieux, le 25 novembre 1968, le vieux Paul Morand, toujours acrimonieux, rappelle que sous l’occupation Cocteau ne quittait pas les allemands : Jünger, Breker… Quant à Raymond Guérin, le 7 janvier 1943 il écrit une lettre pleine d’amitié à Henri Calet. Il est encore prisonnier du Stalag qui le tuera par la bande, le ton n’est pas badin, mais il y a de l’émotion qui rôde : « En somme, nous nous sommes assez peu connus et cependant ces quelques rencontres ont suffi à m’attacher à vous d’une façon si profonde, si abrupte et si tendre à la fois, que je sais que je pourrais rester dix ans, sans avoir de vous un seul signe, sans que mes sentiments tiédissent. Vos admirables livres y sont pour beaucoup, vous n’en doutez pas. Mais il y a aussi le secret de votre personne si hautaine et en même temps si fraternelle. Je peux dire que j’ai rarement rencontré, dans ma vie, un être qui m’ait paru si près que vous d’une aristocratie naturelle et inentamée. Et ce, malgré tous les gouffres, tous les troubles que je sentais en vous. Depuis un an, je me dis donc toujours, que fait-il ? Que devient-il ? Où est-il ? Avec quelles difficultés se débat-il ? Écrit-il ? Et s’il écrit, quel livre ? Quel est son cheminement actuel ? Quel nouveau désert amer et désolé et grimaçant va-t-il explorer maintenant pour nous ? Surtout, pourvu qu’il ne s’arrête pas en chemin, qu’il ne se croie pas oublié. Il n’en a pas le droit ! ».

Voilà pour mes lectures du jour (où l’allemand est très présent en sous-main).


3.

12 janvier 2021.-Trois flocons (1°C). Labeur et fatigue oblige aujourd’hui il m’a été impossible de me concentrer sur plus de trois pages de lecture consécutive, ce qui est peu, on en conviendra. Comme j’ai besoin de ma dose quotidienne - un besoin qui n’est pas vital… mais presque –, j’ai tout de même trouvé une solution - pas loin d'une méthode- que j’espère provisoire, qui m’aura permis de lire plus de trois pages, sans narcolepsie et perte momentanée du cogito. Cette solution est très simple : je me suis contenté d’une approche fragmentaire, picoreuse et sautillante dirai-je, passant d’une Stèle de Segalen à une lettre de Calet à Guérin, d’une autre lettre de Gide à Artaud (un peu perfide et faussement émouvante) à une lettre de Jean Patrick Manchette à sa mère (et là, émotion personnelle et pas forcement partageable, il se trouve que la mère de Manchette se prénommait comme la mienne : Paulette), de trois lignes dans les Carnets de Louis Guilloux à une chronique d'un autre Louis : Skorecki… Voilà c’est à peu près tout et ça doit faire plus de trois pages.

14 janvier 2021.- Hausse des températures extérieures (8°C). Le caca chez Artaud c'est tout de même quelque chose. Il y a le caca de Pour en finir avec le jugement de dieu, son bien fameux « Là où ça sent la merde, ça sent l'être », ses mots étrons éructés sous les cieux de la fécalité. Viscères et pets, poésie des sels biliaires, musicalité du rectum. Il y a aussi le caca, plus tardif, presque terminal de Suppôts et Suppliciations. Ici tout est plus sage, c'est la vierge qui fait caca, il y a même de la merde sans caca et à l'orée des doubles vé cé : « Ce qui importe ce n’est pas de savoir comment être, mais comment bien faire caca. ». . Pour rester dans le caca lu le Transgendre papier disponible sur le site internet de l’immonde Nabe. Il est question de « l’affaire Jonathann Daval » et c’est pour ainsi dire hilarant. Nabe est trop antisémite pour que l’on n’ éprouve pas l’ impérieux besoin de lui fracasser quelques chaises et tabourets sur la tête, mais force est de constater qu’il écrit diablement bien.

15 janvier 2021.- Neige ratée (1°C). Virus, couvre-feu, nous n'en sortons pas. Humeur corrélative, sinistre, rien lu, ou presque.

16 janvier 2021.- Temps froid et nuageux (1°C) Toujours dans une phase « picorante ». Fini ma relecture des Stèles de Segalen (qui ce sont révélées bien plus austères que dans mes souvenirs) puis oscillé à l’alternat entre Charles Dantzig et Philippe Muray (le Dictionnaire mondial de l’un et les Essais de l’autre. Deux replets pavés plus de trois mille pages). Si Dantzig est souvent problématique quand il lui prend l’idée de dézinguer il est parfois presque bon dans l’éloge (belle notule sur le Gatsby de vous savez) ce qui lui fait un point commun avec Muray qui contre toute attente est lui-aussi presque toujours bon dans l’éloge (ici Philip Roth et Tom Sharpe). Pour le reste, le dézingage, il n’y a pas photo, là où Dantzig taquine et picote avec des airs un peu pelucheux Muray est impitoyable, mordant, impayable… Constat : la méchanceté est un art qui n’est pas donné à tout le monde (hilarant massacre d’Andreï Makine et de son Goncourt providence).

17 janvier 2021.- Il a neigé cette nuit, ce matin tout était blanc, et puis... il y a eu des pas, des traces de roues de voitures dans l’immaculé, de mauvaises flaques, le soleil a tout fait fondre. C’est toujours très triste de voir ce blanc-là disparaître (4°C). Pour Dantzig « dans les pays machos, les bébés naissent avec une moustache et les bras croisés. Ils deviennent parfois, comme García Márquez, de grands écrivains ». C’est drôle et bien vu et je n’ai rien à ajouter ( si ce n’est que García Márquez est bien trop grand écrivain pour être vraiment honnête). Par contre lorsque Dantzig trouve que Gombrowicz est une folle un peu brutasse qui n’ose pas sortir du placard, que Claudel est un épais à simagrées et que Ramón (Gómez de la Serna) est un auteur de « pensées Carambar », je suis un peu plus dubitatif et pour tout dire je ne sautille pas vraiment. Ce sont des considérations faussement courageuses et j’ai l’impression de voir une belette frileuse s’attaquer à des cadavres bien trop gros pour elle.

Autrement et pour finir cette citation de Balzac chez Muray :« Indiquer les désastres produits par le changement des mœurs est la seule mission des livres ». Voilà peut-être un court bréviaire capable de nous faire mieux saisir l’époque que nous vivons, tout y est dit.

19 janvier 2021.- Beau temps frais (8°C). Vingt et un, c’est le nombre d’appartements que Nietzsche aura occupé lors de ses sept villégiatures hivernales passées sous le soleil de Gènes et de Nice. En 1886, à Nice, il visite un peu plus de quarante meublés avant de trouver logis à son pied au premier étage du 29 rue des Ponchettes. L’exposition face au soleil semble parfaite, le confort acceptable, pour un peu on oublierai presque la trop fameuse « saleté du sud »… Quatorze ans plus tard, le 14 décembre 1900, Anton Tchekhov débarque dans la même ville de Nice. Il ne cherche pas trop longtemps logis à son pied et trouve refuge dans une pension russe de la rue Gounod. Par la fenêtre de sa chambre, il voit tomber une petite pluie, l’air est presque chaud, les rosiers sont encore en fleurs et les jeunes gens qui se promènent dans la rue sont en manteaux d’été et sans bonnet de fourrure.


To be continued.

vendredi 26 février 2021

Psychogeographie indoor (106)

 













« Je ne suis plus de ceux à qui les verdures portent quelque espérance » ( D'Aubigné)


1.

15 novembre 2020.- Nuages, vent, pluie légère (15°C). Le Dictionnaire égoïste de Charles Dantzig est certes un peu amusant et heureusement emberlificoté, mais on se demande de temps à autre si le bougre aime vraiment ce dont il parle, on a quelques doutes. Bon, il m’a d’ores et déjà donné l’envie de lire Avant la nuit de Reinaldo Arenas, c’est déjà ça.

16 novembre 2020.- Grisaille marmoriforme (13°C). Lu une interview hautement croquignolette de l'ami Gégauff (Revue Limelight,‎ Juin 1997). Pour faire bonne mesure continué mes pérégrinations lectorales par deux lettres de Jacques Vaché. Rien d'autre, trop fatigué, le labeur.

18 novembre 2020.- Beau temps (16°C). Le 14 octobre (1968) Paul Morand constate le « désastre » de l’égalité raciale en Grande-Bretagne. Le 15 octobre il avoue faire tout son possible pour ne pas recevoir journalistes et échotiers par crainte d’avoir quelques étoffes brûlées par leurs cigarettes ou pire encore, des ronds d’alcool sur ses marqueteries. Le 17 octobre il trouve Jean d’Ormesson plus niais que fin et distingué. Le lendemain il lui envoie une lettre pleine de couardise et de fausse admiration (« Cher Jean »). Le 24 octobre, il est élu à l’Académie française, il reçoit davantage de fleurs qu’il y en avait sur le tombeau de Sarah Bernhardt. Mauriac, Montherlant et Maurois n’ont pas voté pour lui, on imagine qu’ils ne lui ont pas envoyé de fleurs non plus (« Quand je pense que Bernard Grasset avait inventé les 4M, comme un sigle, un symbole d’amitié »). Le 28 octobre il est épouvanté par le ménage Barrault-Madeleine Renaud et encore plus par les Jouhandeau. Le 3 novembre Hélène son épouse, cette princesse roumaine plus antisémite que le genou gauche d'Édouard Drumont lui assène un avis littéraire plus que pénétrant : « Cocteau, chouchou des salons, a voulu, toute sa vie, à partir de 1914, s’habiller en poète maudit. D’où ce ton d’insincérité que dégage son œuvre ». Dans les Mélanges du jeune Paul Valéry, on peut lire ceci : « Les hommes sont forcés de se haïr pour se dévorer, et c’est un grand désavantage qu’ils ont là par rapport aux animaux, lesquels s’entre-mangent avec fureur, mais sans haine. Rien d’inutile chez l’animal».

19 novembre 2020.- Ciel changeant, mais rien de Vermeer de Delft (13°C). Le premier confinement était de gauche, on tapait sur une petite batterie de casseroles solidaires tout en prenant des airs de girafons ivres, le « monde d’après » serait merveilleux, on allait voir ce qu’on allait voir ! Le second confinement est de droite, plein de divisions nuageuses et d’amertume rentrée, nous ne tapons plus sur rien si ce n’est sur nous même et il n’est plus question que du « monde réel » qui se tortille là devant nous.

21 novembre 2020.- Beau temps froid (6°C). Ramener sans cesse l’écrivain - je parle d’écrivain pour ne pas parler, d’artiste, de musicien, de patineur à glace ou d’individu - à ce qu’il est et non à ce qu’il écrit me semble l’un des pires bricolages idéologiques de l’époque. Unfortunately dans son Dictionnaire, littéraire et mondial, Dantzig semble céder à cette sirène là. Il fait par exemple un éloge du groupe de Bloomsbury, en voyant certes l’humour « brouillardeux », mais en se félicitant que ces gens couchent tous ensemble tout en étant mariés à des personnes d’un autre sexe, voit en Herman Melville un homosexuel plus ou moins refoulé qui n’ose pas formuler ses fantasmes. Bref, tout cela est un peu agaçant.

22 novembre 2020.- Brumes tenaces, deux heures de soleil puis, très vite, la nuit (-2°C → 6°C). On a beau tout connaître de Charles Manson on revient sans cesse vers lui avec une curiosité, qui si elle n’est pas malsaine et tout de même un peu retorse. C’est ce que fait Fabrice Gaignault dans Bobby Beausoleil et autres anges cruels, un nouveau volume que j’ai entamé après mon Earl-grey matinal. Beausoleil était un suiveur un peu à part de la « famille » Manson (j’explique pour les béotiens) qui en assassinant un certain Gary Hinman déclenchera les hostilités qui s’achèveront par le joyeux massacre du 10050 Celo Drive. Avant son geste homicide, Beausoleil avait fricoté avec un peu tout le monde, Dennis Wilson, Arthur Lee, Frank Zappa, tutti quanti... après il ne fricotera plus qu’avec ses codétenus, la fraternité aryenne, Kenneth Anger pour lequel il composera la bande originale de Lucifer Rising ou Truman Capote pour un après-midi et un interview (il y a une photo de cette rencontre, on peut y voir Beausoleil torse nu accordant sa guitare tandis que Truman semble se pourlécher les babines). Informé et pas plus prétentieux que ça, le livre de Gaignault se lit très vite, très bien. La préface, joliment personnelle, est ce qu’il y a de plus littéraire.

Sinon dans son dictionnaire Dantzig donne quelques conseils d’écriture à Dante Alighieri. Disons que cela ne s‘invente pas.

23 novembre 2020.- Brouillard, soleil, nuages, éclaircie, brouillard à nouveau, un rond en somme (6°C). On a vu Charles Manson et sa trop fameuse « famille » comme une métastase un peu sardonique du Summer of Love alors que c’était tout de même un peu plus compliqué que ça, plus imbriqué et entremêlé, en tous les cas. En fait, tout le monde fricotait plus ou moins avec Manson et sa bande qui faisait partie du paysage comme les saladiers remplis de LSD. La consanguinité était réelle entre les « gentils » et les « méchants » et la virée tragique du 9 août 1969 n’est peut être pas un épiphénomène tragique du flower power mais plutôt son aboutissement saumâtre, pitoyable et terrifiant. C’est ce que rappelle Gaignault et il fait bien de le rappeler. Pour rester dans le négatif, l’un peu sardonique imbriqué et les fleurs fanées, il parle aussi du parking d’Altamont, de Kenneth Anger et de Jean de Breteuil ce fils de famille qui aura rendu junkie la moitié du rock-business, Jim Morrison, Keith Richards, Marianne Faithfull, Gram Parsons, Janis Joplin, le « serial killer des rock stars ». Bon je ne vais pas en dire plus, je suis très feignant et la nuit est déjà tombée, sachez simplement que dans le livre de Gaignault on croise aussi Paul Gégauff et sa femme Danielle « un couple insensé et magnétique » (décidément, Gégauff est partout) qu’il y a deux portraits poignants de Gram Parsons et Gene Clark, qu’Yves Adrien s’y ballade un peu en mode fantomale et que les quelques rencontres avec Bobby Beausoleil sont plus tristes qu’autre chose. Disons que c’est suffisant pour faire un bon livre.

24 novembre 2020.- Froid soleil (6°C). Jacques Vaché jette des grenades, tue des boches, réclame un couteau assez long, un couteau d'assassin, à sa mère (Lettres de Guerre). Le Dictionnaire de Dantzig est terriblement agaçant, je poursuis sa lecture au cas où.

25 novembre 2020.- Morne appétence automnale (10°C). Le 26 septembre 1915 Jacques Vaché est couché dans un petit lit bien doux de l’hôpital de Nevers. La vieille, au front, en première ligne, il a été blessé par l’explosion d’un sac rempli de trente grenades… Le voilà avec de petits éclats dans la cuisse, le mollet et la cheville gauche. On lui retire tout ça sans l’endormir : « j’ai tenu jusqu’au dernier… où j’ai crié. Mais quelles souffrances ! Vraiment ceux qui se font couper la jambe en fumant une cigarette sont prodigieux. »

Mort de Diego Maradona : Platini c’était la vitesse, pas la vitesse d’un corps un peu ordinaire, non la vitesse de réflexion, une façon d’appréhender à toute berzingue l’espace avec tous ses composants, la profondeur, la latéralité et surtout le hors champ. Platini cogitait plus vite que tout le monde, il se créait du temps et ce temps créé devenait espace, c’était sa singularité et certainement son génie. Maradona était un autre type au corps bien ordinaire, un type qui savait qu’il y a des « choses que l'intelligence seule est capable de chercher, mais que, par elle-même, elle ne trouvera jamais », un instinctif, un croisement chancelant entre Garrincha et une sorte de Serge Lifar court sur pattes pour qui le drible sera toujours le triomphe du MOI de l´inspiration sur le MOI de l´obligation. Ce que l'on appelle aussi un génie.

26 novembre 2020.- Rares nuages (11°C). Numéro spécial de l'Équipe, Dieu est mort, beau papier de Vincent Duluc.


2.

27 novembre 2020.- Du soleil dans le genre à quoi bon (13°C). Le militant est persuadé d’avoir toujours raison, c’est l’une de ses nombreuses tares. Chez le jeune Paul Valéry on peut lire ceci : « Méchanceté de celui qui a raison – L’être qui "a raison", qui "a droit", qui tient ou le "juste" ou le "vrai" – est toujours séduit à tirer avantage de sa possession – et à glisser vers une méchanceté toute naturelle… dans "l’intérêt de la Vérité ou de la Justice" ». Rien d'autre (ou presque).

28 novembre 2020. Froideur céruléenne (6°C). Dans son dictionnaire égoïste, Charles Dantzig explique que le lecteur doit plus que moins faire un crédit de temps à l’auteur. Pour lui trente pages suffisent, c’est la bonne mesure. Si le lecteur n’est pas convaincu au bout de ces trente pages, c’est que l’auteur n’est pas fait pour lui et il doit alors le rejeter de la « plus impitoyable manière ». Ironie, j’attaque la deux cent soixantième page de son Dictionnaire et je ne suis pas vraiment convaincu par Dantzig. Son style farfadet m’assomme (comme si un farfadet pouvait assommer quiconque), ses afféteries et la haute conscience qu’il a de lui-même m’ennuient quant à son communautarisme rampant, il m’agace. Cependant, et l’ironie est encore là, certaines de ses notules m’intéressent vivement (Noël Coward, Julio Cortázar). Conclusion, il ne faut jamais lâcher un auteur trop vite, surtout quand c’est lui qui nous intime l’ordre de le faire.

Chez Vaché, dorénavant traducteur pour les troupes britanniques, jolis croquis, premières lettres à André Breton.

29 novembre 2020.- Premiers vrais frimas (2°C). « (Joseph) Roth fantasme sur les gays comme un antisémite sur les juifs ». Voilà peut-être la phrase qui va m’encourager à laisser choir Dantzig et son communautarisme finalement plus fatigant que rampant. Rien d’autre.

30 novembre 2020.- Froideur (3°C). Pierres de Caillois dédicace sublime : « Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces, des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image ; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève ; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines ; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles. [...] Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l’art des jardins et celui des bouquets – et il lui resterait encore beaucoup à dire – ainsi, à mon tour, négligeant la minéralogie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. » Chez le jeune Valéry : « il faut être à demi dans l’ombre... »

2 décembre 2020.- Temps hivernal (3°C). Dans ses Cahiers Cioran cite Plotin pour qui l’existence ici-bas c’est « l’âme qui a perdu ses ailes ». Or l’ami Cioran se trompe, il croit citer Plotin alors qu’il cite Plotin citant Socrate. Pour preuve dans les Ennéades on peut lire ceci : « Il dévoile ainsi un peu la doctrine que Pythagore enseignait par des symboles. Platon, notre premier maître à tous, dit beaucoup de choses fort belles sur la nature de l’âme et sur ses migrations, mais il n’est point partout d’accord avec lui-même. Dans le Phédon, Socrate, témoignant son mépris pour le monde sensible et blâmant le commerce de l’âme avec le corps, se plaint que l’âme soit enchaînée dans le corps, qu’elle s’y trouve ensevelie comme dans un tombeau, et cite avec éloge cette maxime enseignée dans les mystères que nous sommes ici-bas comme dans une prison. Empédocle regarde cet univers comme un antre. Quant à Platon, il emploie une autre expression : dans la République, il nomme ce même univers une caverne ; il dit que, pour l’âme, sortir d’ici-bas, c’est briser ses chaînes et fuir de la caverne. Ailleurs, dans le Phèdre, Socrate dit que les âmes descendent ici-bas parce qu’elles ont perdu leurs ailes ; que l’âme qui a perdu ses ailes devient pesante et tombe jusqu’à ce qu’elle s’arrête dans un corps auquel elle s’attache ».

3 décembre 2020.- Quelques vagues élcaircies (7°C). Nos présidents de la République sont ainsi faits qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de claironner avec moult appogiatures leurs goûts littéraires à qui veut bien les entendre. Évidemment lorsque Nicolas Sarkozy avoue un très grand entrain pour Sándor Márai ou Emmanuel Macron un amour immodéré pour Jean Echenoz on sent bien qu’il y a là un peu de pose et peut-être quelques conseillers tapis dans l’ombre. On ne doutera pas par contre de François Mitterrand et de ses penchants chardonniens, de la grande sincérité de Georges Pompidou lorsqu’il était question de poésie (Pompidou était un vrai type cultivé, soyons pompidoliens). Le cas de Valéry Giscard d'Estaing qui vient de rejoindre la vaste communauté des trépassés est un peu plus intrigant. En dehors d’un goût sûr, mais un peu classique pour Maupassant ou Flaubert (un goût d’inspecteur des impôts un peu avisé), il faisait aussi partie d’une de la discrète cohorte des thuriféraires de l’œuvre d’Emmanuel Bove. En un mot comme en cent Giscard était bovien ! Ce qui, chose étonnante, lui fera pour l’éternité un point commun avec le terrible, et parfois génial, Raymond Cousse. Preuve que mes allégations ne viennent pas de nulle part, cette lettre envoyée à Philippe Soupault : « Cher Monsieur, J'espère que vous ne m'en voudrez pas de l'indiscrétion qui consiste à vous écrire sans vous connaître et qui est d'autant plus coupable qu'il s'agit de renseignements à vous demander. J'ai été intéressé récemment par la lecture de l’œuvre d'Emmanuel Bove, qui a aujourd'hui complètement disparu, non seulement de la devanture, mais de l'arrière-fond des librairies. J'imagine que vous avez eu l'occasion de le rencontrer, puisque l'essentiel de son œuvre se situe à une époque où vous animiez les mouvements littéraires contemporains. Ce serait pour moi un grand privilège si vous pouviez me donner quelques renseignements à son endroit. Qui était-il ? Quelle était sa manière d'être ? Quelles traces a-t-il laissées ? J'ai appris que madame Bove vivait encore à l'heure actuelle. Avez-vous eu l'occasion de savoir où on peut la joindre ? Vous serez surpris de cette curiosité qui n'entre pas dans l'exercice normal de mes fonctions, mais s'il est interdit au ministre des Finances d'avoir un cœur, du moins selon la réputation, il ne lui est pas interdit de s'intéresser à la littérature. »

4 décembre 2020.- Petite bruine glacée (4°C) Pour Paul Valéry les choses se passent de telle manière, que les « corps tombent ». Quant aux objets, tout du moins un objet précis « un jour [il] ne tomba pas. Il demeura seul de son espèce, suspendu à un mètre du sol. Personne n’y comprend rien. On construisit un temple autour de lui ».

Picoré dans les Poésies de A.O.Barnabooth, elles sont toujours merveilleuses :

Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés, Nous avons longuement bu des boissons anglaises ; C’était intime et chaud sous les rideaux tirés. Dehors le vent de mer faisait trembler les chaises.

5 décembre 2020.- Grisaille hivernale assez ordinaire (5°C). Dans Mort de la littérature, publié en 1950 l’excellent Raymond Dumay (voir mes livraisons précédentes) rappelle que la littérature est souvent, et presque tout le temps, une affaire où les conditions pécuniaires tourneboulent ceux qui veulent écrire plus qu’à leur tour. En gros, je résume à gros traits, pour l’écrivain il ne vaut mieux ne pas avoir de problèmes d’argent et rares sont ceux qui en ont vraiment. Combien de Bernanos, qui finira sur la paille et n’ayant rien pour nourrir sa famille ? Combien de Peguy qui sera toute sa vie sans argent ? Ce sont de rares exceptions. Chateaubriand était tiré de l’embarras par ses belles amies, Stendhal était rentier, Baudelaire tenait son indépendance d’un héritage qu’il dilapidait à petit feu, mais qui lui permis d’écrire assez longtemps loin des contingences, Maupassant qui était né dans un château ne fit que passer dans d'autres châteaux, Flaubert n’aura jamais eu à gagner sa vie et à lire sa correspondance le moindre revers de fortune n’était pas pour lui du domaine de l’envisageable même Gérard de Nerval pourtant considéré comme un outsider archétypal était très riche avant de se perdre et de se pendre. Quant à Proust s’il n’avait « jamais eu les moyens de perdre son temps il ne l’aurait jamais retrouvé ». Bref, les écrivains sans le sou sont bien rares pour la simple et bonne raison que l’activité littéraire est toujours empêchée par le besoin de se procurer de l’argent. L’énergie dépensée dans ces secondes activités que sont le salariat, le journalisme, le professorat ou le roman policier est considérable et tue les velléités d’écriture dans l’œuf. Voilà peu ou prou la thèse étayée par Dumay et on sent bien qu’il y a là quelque chose de terriblement personnel. Lui qui était contraint d’écrire moult bricoles alimentaires pour avoir de quoi vivre de sa plume ne pouvait être que tenaillé par cette problématique- là : oui il faut avoir de l’argent, et donc du temps, pour espérer vraiment écrire.

Rien (ou presque) : J’ai beaucoup de peine à écraser une fourmi, mais je n’en ai aucune pour en écraser cent. Ainsi ai-je foi en l’individu.


3.

6 décembre 2020.- Clouds (4°C). A poem by Emily Dickinson :


Our lives are Swiss —
So still — so Cool —
Till some odd afternoon
The Alps neglect their Curtains
And we look farther on!
Italy stands the other side!
While like a guard between —
The solemn Alps —
The siren Alps
Forever intervene!

(Nos vies sont la Suisse —
Si paisibles — si Flegmatiques —
Jusqu'à ce que quelques curieux après-midi
Les Alpes oublient leur Rideau
Et nous regardons plus loin !
L'Italie se trouve de l'autre côté !
Tandis que comme un garde intermédiaire —
Les Alpes solennelles —
Les Alpes sirènes
pour toujours interviennent !)

S'agissant de poésie la traduction n'est même pas une « trahison » elle est peut-être même tout simplement impossible. Elle peut donner tant bien que mal une idée, une couleur, un aperçu, mais guère plus. Traduire de la poésie c'est un peu essayer de traduire Le Tintoret en Swahili ou Fragonard en Roumain. Nothing else.

7 décembre 2020.- Beau temps frisquet (5°C). La nuit tombe à 17H00, je suis triste comme un Lapon.

Faudrait-il plus ou moins réhabiliter Émile Zola ? En a-t-il besoin ? On me conseille La Joie de vivre (le livre le plus triste du monde). En attendant dans la correspondance de Mallarmé on peut lire une belle lettre adressée au père Zola : « J’admire, avec tout mon esprit et de longue date, cet art, le vôtre, qui est entre la littérature et quelque chose d’autre, capable de satisfaire la foule et étonnant toujours le lettré ; et je crois que jamais torrent de vie n’a circulé comme dans ce ravin creusé par votre drame entre Paris et le Hâvre ».

8 décembre 2020.- Pluie glacée, neige ratée (5°C). Le 11 février 1966 Emil Cioran dîne avec des Roumains soûlographes. Il boit la valeur d’une bouteille de Bordeaux et se retrouve avec l’impossibilité de contrôler son cerveau : « j’ai déconné pendant des heures. Que tout cela était stupide ! »

Le même jour naissait Dieudonné M' Bala M' Bala, qui finira humoriste.

11 décembre 2020.- Humidité patibulaire (9°C). Épuisé par le labeur, santé chancelante, humeur à l'unisson (le corps allant avec l'esprit, il faudrait certainement que l'un sache se détacher de l'autre). Nouvelles acquisitions : Jean Follain - Paris, Jean René Huguenin - Une autre jeunesse, Pauline Dreyfus - Paul Morand.

12 décembre 2020.- Pluie et vent (10°C). Dans le Paris de Follain les musées s’endorment avec leurs pirogues, leurs momies aztèques et leur flèches autrefois empoisonnées. Au jardin du Trocadéro, un sorbonnard qui sent la griffe de l’âge tient sa tête entre ses mains. Plus tard, plus loin un flâneur frissonne dans son pardessus tandis que quelques jeunes filles du petit peuple, des magasinières, des modistes amoureuses parlent simplement de maladie de poitrine, de tumeurs et de cancers. Sous le ciel fané de Saint-Germain-des-Prés, une jeune femme pose sa tête sur l’épaule robuste d’un vieil étudiant. Un savetier traverse l’avenue des Champs-Élysées et assiste par hasard à la rencontre fortuite d’une voiture bourgeoise et d’un taxi (sombre écho). Dans le fond des cafés, au cœur noir des petits hôtels, des gens rêvent tout haut. Quant aux tracassés, il se réfugient dans les squares pour se remémorer le thème confus d’une vie qu’ils tentent de réparer comme on tente de réparer un vieux manteau avec du fil de brume et du fil d’or. Bref, le Paris de Follain, c’est celui de Doisneau mais en mieux, un Paris en couleurs mordorées.

Pour le reste, je suis toujours dans le pavé de Dantzig, encore agaçant, mais qui a ses moments.

13 décembre 2020.- Ciel à moitié nuageux (8°C). On ne m’enlèvera pas l’idée que ce que fait Follain dans Paris est ce qu’il faut faire lorsqu’il s’agit de « choses «écrites ». Il décrit et n’explique pas, montre et ne démontre jamais, c’est le texte qui pense par lui-même, qui dégage sa propre morale sans que l’on ne sente une quelconque intervention de l’auteur, de ses avis ou de son cogito surnuméraire. Voilà la solution, une formule de simplicité : « À la station de l’Étoile, la circulation s’est interrompue : un homme vient de se suicider ; il portait des gants rouge steeple-chase et une moustache teinte qu’il mordillait parfois, et le goût amer de la teinture était celui de toute sa vie. »


To be continued