mardi 18 juin 2019

Iggy Pop - Lust For Life (1977)



 Dans Lust for Life, publié moins d’un an après The Idiot, Iggy a visiblement décidé qu’il était temps de se bouger le popotin et d'échanger l’introspection un peu midtempo de son premier album contre quelque chose de plus vibrionnant Musicalement, Lust for Life est donc beaucoup plus batailleur que ne l'était The Idiot. En grande partie grâce à une section rythmique du tonnerre tenu par les deux frères Sales (Hunt aux fûts et Tony aux quatre cordes non jacopastoriusiennes). Difficile de résister à leur groove barloquant (Tonight) ou à leur sens de l'abordage sec sur l'os (Neighborhood Threat). Comme Ricky Gardiner et le très fameux Carlos Alomar les deux guitaristes qui les accompagnent ne sont pas en reste nous avons donc affaire à un orchestre de rock & roll gaillard et cogneur, certes encore un peu loin des éjaculats primitifs proposés par les Stooges initiaux, mais capable de remettre définitivement Iggy dans le game. (David Bowie produit et joue du piano, assis et debout, à l'alternat entre deux lignes de coke). Pour le reste, rien de vraiment nouveau à l'ouest de Ann Arbor, il est question de drogue (Tonight, Lust for Life), de décadence (ce Passenger qui ne tombera pas par hasard dans l’oreille avisée de Cookie Dingler), de haine de soi-même (Some Weird Sin). Le ton est souvent arrogant, parfois blasé, toujours drôle et il n'y a pas vraiment lieu de s'en plaindre.


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lundi 17 juin 2019

Psychogeographie indoor (91)



« J’ai des moments où je désespérerais de contenir l’inquiétude qui m’agite. Tout m’entraîne alors et m’enlève avec une force immodérée : de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l’abîme qu’elle a creusé. Si j’étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables ; mais j’écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j’éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. À qui m’ouvrirais-je ainsi ? Quel autre supporterait le fatigant bavardage d’une manie sombre, d’une sensibilité si vaine ? » (Senancour, Oberman)


1.

15 févier 2019.- Grande douceur, curieuse appétence printanière, je me méfie (16°C). L’observateur neutre et attentif constatera avec moi que le mouvement dit des « gilets jaunes » est devenu un tantinet problématique lorsqu'il a pris la drôle d'idée de vouloir quitter le circulaire des ronds-points pour se complaire dans la fausse fluidité des monômes supposément rectilignes. En somme, voilà encore des types, et des typesses, qui avançaient mieux lorsqu’ils, et elles, tournaient en rond.
Loin de ces vagues considérations sur l'air du temps demain je compte entamer Seeland, un mince opuscule de l'ami Walser que je lorgne sans vraie concupiscence depuis déjà quelques semaines. En attendant de sautiller avec Walser (c'est un très grand sautillant), je suis dans les chroniques plus ou moins culinaires du lourd/léger Jim Harrison, pas de la très haute littérature, mais je m'en fiche bien.

16 février 2019.- Soleil et douceur (18°C). Il faisait beau alors j'ai pris la ferme et tenace décision de m'aventurer dans les extérieurs. Là assis sur ma fidèle chaise de jardin face à un précoce, mais bien réel soleil j'ai chichement entrepris la lecture de Seeland, une mince  chose de Robert Walser. Comme à son habitude Walser n'afflige jamais vraiment son lecteur et j'ai bien vite été saisi par une chaude et douce quiétude assez en accord avec les conditions météorologiques. Mon petit livre parlait d'un peintre un poil solaire, une gentillesse sautillante rutilait un peu partout, mais rassurez-vous sans mièvrerie. Bref, j'étais prêt pour le nirvana : « Si tant est que la mélancolie soit l’éclat qui nimbe tout ce qui est beau, elle doit nous réjouir, mais rares sont ceux qui ont le courage de cette joie grave, qui n’a bien sûr presque rien de commun avec les bastringues. »

17 février 2019.- Ciel céruléen température madérienne, faut-il s'en inquiéter ? (18°C). Le soleil est bien là, mais il est encore trop bas sous les frondaisons. Déception ma chaise de jardin se retrouve trop vite à l'ombre. Nonobstant tout cela belle promenade avec l'ami Walser qui ne me décevra décidément jamais : « Les yeux qui pleurent ne sont-ils pas plus beaux que les yeux secs et sans larmes ? La joie où transparaît encore le reflet d’une douleur éprouvée, n’est-elle pas plus joyeuse que toute autre joie ? Le bonheur encore pénétré du malheur passé n’est-il pas plus pur et plus beau, plus riche et plus sublime que celui qui n’a jamais été harcelé et mis à l’épreuve par l’adversité ? La colère qui verse des larmes n’est-elle pas plus belle, en vérité, que l’indifférence glaciale et mesurée ? Un orage n’est-il pas bien plus beau que la froide réflexion mûrement calculée ? La défaite n’est-elle pas préférable au sourire exsangue du triomphe ? Le trouble n’est-il pas plus bénéfique que le sang-froid et l’impassibilité ? Un échec dont je soupire ne vaut-il pas mieux qu’une victoire, dont je tire une jubilation grossière et laide ? La lueur qui rehausse un objet n’est-elle pas mille fois plus belle que cet objet lui-même ? Et à tout bien prendre, le ciel furieux, radieux, fulminant, n’est-il pas infiniment plus beau que la terre, cette impertinente qui, sans le ciel qui veut bien la soutenir dans les airs, se ratatinerait jusqu’à l’insignifiance, s’enfoncerait dans le néant et s’abîmerait dans une chimérique épouvante ? L’âme qui fait du corps un corps, n’est-elle pas plus belle que ce dernier ? Le principe spirituel qui te met joyeusement en branle, n’est-il pas plus beau que toi-même ? Les quelques bonnes intentions qui m’animent et m’inspirent ne sont-elles pas beaucoup plus belles que moi ? Et n’est-ce pas Dieu qui est toujours et partout le plus haut et le plus beau ? »

19 février 2019.- Beau temps un peu doux (15°C). Le mouvement dit des « gilets jaunes » vire à la maladie antisémite et ozeurslesplusombresdenotrehistoire. On scribouille des graffitis à goût Nuremberg 36, on s'attaque à des symboles inattaquables, on moleste de vieux académiciens tremblotants au coin de la rue, on profane un cimetière à la bonne franquette néo socialiste nationale qui s'ignore, tout cela est plus que pathétique, tout cela vire à l'inquiétant.
Mort de Karl Lagerfeld, dernier dandy sur le secteur.

21 février 2019.- Faux printemps, vraie douceur (17°C). Grosse fatigue, plus valétudinaire que velléitaire, malgré tout lu trois papiers collés du père Poulot, deux poèmes un peu olé olé du pourtant très sérieux Thomas (Henri). Pour le reste les temps étant un soupçon pogromesques je me contenterai de citer impeccable Edmond Jabès : « Le racisme le bouleversait. Sans doute parce qu’il en avait, lui-même, été l’une des victimes. Il disait que le racisme était la victoire des rats, la fin de l’homme. Il en donnait, cependant, une explication toute personnelle. Il disait que les racistes étaient ceux qui refusaient leurs différences, mais qui n’appliquaient cette théorie que dans leur relation à autrui ; ceux qu’un même passé, une même religion, une identique idée d’eux-mêmes, de leur pays et du monde mobilisaient dans leur égarement, comme si – insistait-il – l’âme ne vibrait qu’à un seul son et que l’esprit ne s’enfiévrait qu’une fois ; car le premier raciste est celui qui se refuse tel qu’il est. Être soi, c’est être seul. S’habituer à cette solitude. Croître, œuvrer au sein de ses naturelles contradictions. « Je » n’est pas l’autre. Il est « Je ». Creuser ce « Je », telle est la tâche qui nous incombe. L’antisémite n’a jamais pardonné au juif d’avoir été capable de se réaliser contre lui et d’apostropher l’univers, avec l’autorité de ceux qu’une inébranlable conviction, issue de leur résistance à toute clôture imposée, anime et exalte… »

23 février 2019.- Quelques beaux cirrus, température plus fraîche (12°C). La promenade de l'ami Walser est tendre et lente, rien d'une randonnée ou d'un quelconque voyage, pas de marche forcée et de galopade échevelée, non rien de plus qu’un élégant petit tour. On lit ce texte admirable avec une sorte de contentement penaud qui ne nous lâche jamais. Des « semelles de vent », un panthéisme quasi extrême oriental qui sautille un peu partout, une extase folâtre et soudain l'émotion, la vraie. Ce petit bonhomme qui finira couché sur la neige est un grand fournisseur d'émotions : « Désirant m’allonger quelque part et découvrant par hasard, tout près de là, un petit coin discret sur la grève, je me couchai dans l’état d’épuisement qui était le mien directement sur le sol meuble, sous les branches loyales d’un arbre propice, aussi commodément que je pus. Pendant que je contemplais la terre, l’air et le ciel, une idée me saisit, affligeante, irréfutable, qui me poussa à me dire que j’étais un pauvre reclus prisonnier entre ciel et terre et que tous, nous étions misérablement enfermés ainsi, que pour aucun d’entre nous, nulle part, il n’y avait de sortie vers un autre monde, sinon celle qui mène dans le trou de ténèbres, dans la terre, dans la tombe. “ Ainsi, la vie dans sa profusion, toutes les belles couleurs lumineuses, la joie de vivre et tout le prestige humain, l’amitié, la famille et l’amante, l’air si tendre, plein de pensées joyeuses et délicieuses, les maisons paternelles et maternelles et les douces routes bien-aimées, la lune et le soleil, et les yeux et le cœur des hommes, tous, un jour, devront disparaître et mourir." »

24 février 2019.- Ciel changeant, douceur (15°C). Walser, Perros, Thomas. Le plus suisse alémanique des trois n'étant pas le moins joyeux.

25 février 2019.- Météorologie extravagamment vernale (17°C) Fluctuant entre Perros et Cioran je les ai trouvés subito presto très sinistres. Aujourd'hui il faisait beau et il me fallait du ton sur ton, je me suis donc rabattu sur quelques strips de Charles Monroe Schulz.

26 février 2019.- Belle douceur (15°C). Cioran, Cahiers : « Le laconisme peut être signe de rigueur aussi bien que de paresse ». Pas mieux.



2.


28 février 2019.- Douceur indécente (18°C.) Rien, vétille, broutille, bagatelle, que somme-nous face au macrocosme ? En attendant une réponse que j'imagine aisément un brin conjecturale, je vais faire une très longue sieste réparatrice.

1er mars 2019.- Vent aigrelet, température plus conforme avec la saison censée nous occuper (11°C). Morose et sans envie je fête la Journée Mondiale du compliment avec l'ami Cioran : « Comment réagir devant le flatteur désintéressé, qui vous complimente parce qu’il est dans sa nature de le faire ? Lui dire de cesser, c’est l’insulter : autant lui dire de cesser d’être ce qu’il est. Le mieux est de subir son encens. Lui sera content de lui-même, et vous par lassitude, l’imiterez. Évidemment, il ne s’agit pas du fourbe, du calculateur ni même du flatteur par pitié, par générosité, qui veut vous rendre heureux parce qu’il vous trouve trop lamentable – non il s’agit seulement du flatteur-né, du flatteur par tempérament, – d’un malade en somme. Le plus pénible est lorsqu’il vous encense devant témoins – qui croient que vous marchez, que vous exultez. Le mieux, dans ce cas, est de considérer la flatterie comme une épreuve et de la supporter avec résignation, comme on supporte un tas d’autres inconvénients plus ou moins quotidiens. »
Nouvelle acquisition : À l'épreuve de la faim , Frederick Exley.

2 mars 2019.- Averses (12°C). Je poursuis la rédaction de cette penaude somme diaristique par habitude et sans réel entrain, comme je suis très paresseux cinq minutes quotidiennes me suffisent, voilà c'était pour dire. Ce matin lu trois courts textes de Charles Albert Cingria (Recensement, Géographie Vraie et Pérégrinations Vitriaque). Coq à l'âne et digressions, je me laisse gripper par le ton buissonnier, certains paragraphes me clouant de contentement : « Comment est-ce qu'un sanglier peut se faire écraser par un train ? Le fait est assez rare, mais n'est pas surprenant outre mesure. Plus souvent qu'on ne croit, des chats se font écraser par le train, des lièvres se font écraser par le train, et, sous les tropiques, des lions et des tigres se font écraser par le train. Ils sont couchés sur la voie, ils ne savent pas ce qui arrive, ils ne comprennent pas, et, quand c'est sur eux, il est déjà trop tard. C'est comme nous qui pouvons être anéantis à l'instant même. Non seulement mourir – individuellement mourir –, mais que toute la terre soit abolie… »
Déjeuné, salade de lentilles, poulet rôti et purée, un Saint Marcellin pour dessert, le tout arrosé d'une Chimay Blanche (il faudrait écrire une thèse sur les Chimay de toutes couleurs, je n'en ai pas le courage)… Sieste… plus tard retour sur les rives boueuses du Léman, avec Cingria.

3 mars 2019.- Temps nuageux et doux, deux averses (16°C) Always with Charles Albert Cingria. We must not fear invisibility and loneliness, disappearance. We must rise to difficult points. Scrut life with more height and wait out of the world.

5 mars 2019.- Belles soleillées (17°C). Picoré tous azimuts, chez Stendhal, chez Valéry, chez Henri Thomas… Trois constats… 1) Stendhal était un si grand sensible qu'il lui poussait au débotté des pensées ayant tout du charmant, mais aussi beaucoup de la promptitude éphémère. Ses élans tonitruaient comme des éclairs et il lui fallait donc les consigner très rapidement, en somme retranscrire en plein vol ce qui lui passait par l'émotion. On concédera aisément que l’exercice soit périlleux. Allez saisir des éclairs ! Allez les réécrire sur le papier ! 2) Le rêve chez Valéry, une drôle d'histoire : « Le suicide est comparable au geste désespéré du rêveur pour rompre son cauchemar. Celui qui par effort se tire d'un mauvais sommeil, tue ; tue son rêve, se tue rêveur ». 3) Henri Thomas, ce grand poète à col roulé, n'est pas à coup certain sautillant, pour tout dire le morose et l'embrumé s'accordent parfaitement à son teint blafard, cependant on l'aime toujours beaucoup : « Aux vitres monte le soir, / Monte la nuit, monte TOUT ,/ Le ciel n'est pas un trou noir,/ Le volcan d'étoiles bout. »

7 mars 2019.- Cloudy sky (14°C). My shell of weariness is my new house. Nothing else

8 mars 2019.-Nuages(13°C) Spleenétique et dépité je chemine petitement dans Le gardeur de troupeaux de Pessoa (ou d’Alberto Caeiro). Il y est question du vent, de tristesse apaisée…

Sou guardador de rebanhos
O rebanho é os meus pensamentos
E os meus pensamentos são todos sensações.
Penso com os olhos e com os ouvidos
E com as mãos e os pés
E com o nariz e a boca.

9 mars 2019.- Temps pluvieux (13°C). Entamé Sinatra a un rhume de Gay Talese. C'est du « nouveau journalisme avant l'heure légale », de la « non-fiction narrative » qui ne connaît pas encore son nom. Sinatra n'est pas trop à son avantage, un simple rhume, tout part de guingois et son monde s'écroule un peu. « Sinatra enrhumé, c'est Picasso sans peinture ou Ferrari sans carburant », ses moumoutes ressortent, trente transportée dans une petite valise, son côté louche, Padrone un brin mafieux aussi. Sa cour lui tourne toujours autour, mais il est bien maussade.

10 mars 2019.- Temps doux et pluvieux (16°C). Le Sinatra enrhumé du très bon petit livre de Gay Talese n'est pas très sympathique, il n'aime pas les hippies, regarde ses contemporains d'un peu haut et veut surtout tout contrôler autour de lui… Bref, c'est une sorte de mâle alpha à la voix d'or, on en a connu d'autres et surtout des pires.

11 mars 2019.- Du vent ! (8°C). Égaré au fin fond d'un abyssal gouffre spleenétique, je ne m'étendrais pas plus que ça. D'une part parce que mes bras et jambes sont trop longs et longues, d'autre part parce que je ne voudrais pas vous ennuyer plus ça avec mes turpitudes intimes. (Rock bottom comme disait l'autre…)
Tout de même lu trois pages de Valery (Paul) et deux poèmes de Thomas (Henri et pas Dylan). Rien pour me faire sortir de mon puits sans fond.

12 mars 2019.- Changing sky (15°C). Grosse fatigue, comme tout est toujours dans tout : « La fatigue (par exemple) s'accompagne d'une diminution de sensibilité à l'égard de la chose qui fut d'abord un délice ou un désir : il faut changer d'objet. »
Nothing else.

14 mars 2019.- Météo de saison, ciel changeant et giboulées (8°C). Sullen and without envy I collapse in waters at least brackish. Luckily Cioran, who was a lot worse than me, still shoots me a few half-smiles : « Il m'aura fallu toute une vie pour m’habituer à l'idée d'être roumain ».
Otherwise, two pages of Stendhal (rosy and quivering), a poem by Henri Thomas (blemish and sinister). The rain was hitting my tiles, the cars were rolling in the puddles of water, Spring is not here yet.

15 mars 2019.- Pluie frugale et leste, appétence frisquette (9°C) Short return in Perros’s little papers : « Moins je mens, plus je rougis ».
I leave the French language without displeasure. Tomorrow I plan to write a few words in Swahili.

16 mars 2019.- Journée ensoleillée (19°C). La météo étant au « beau fixe » j'ai gaillardement risqué mes pénates dans les extérieures où assis sur mon inestimable chaise de jardin face à un soleil diablement douillet j'ai poursuivi la lecture de Sinatra a un rhume, la petite chose non fictioneuse de Gay Talese que j’avais entamée le Week-end dernier. Après le guère rigolard, Sinatra Talese dresse le portrait de Floyd Patterson, champion du monde poids lourd déchu qui se cache derrière une barbe et une moustache postiches, pilote ses propres aéroplanes et reste perpétuellement élégant malgré quelques déboires passagers… Une poignée de pages plus loin nous voilà en compagnie d'un grand type aux cheveux blancs qui fume cigarette sur cigarette. Ce type c'est Joe Di Maggio une «icône américaine » comme on en rencontre plus guère. Le portrait de Talese est formidable, tout est dit en moins de trente pages. Les origines de Di MAggio, sa famille de pêcheurs siciliens échoués à quarante kilomètres du Golden Gate, ses débuts dans le base-ball, cette extraordinaire série de « coups sûrs » qui le transformera en Star ultime, sa rencontre avec une autre Star ultime, Marilyn Monroe, leur mariage, leur divorce… les petites mains peloteuses de Robert Kennedy, l'âge qui avance, les coups sûrs qui se transforment en fausses balles…

17 mars 2019.- Baisse sensible de la température extérieure (10°C). Saint Patrick, comme tout est dans tout, ces mots de Peter O'Toole pêchés chez Gay Talese : « C'est en Irlande que l'on voit les plus beaux culs du monde. Les Irlandaises portent encore des seaux d'eau sur la tête et leur mari sur le dos depuis le pub. Ce genre d'exercice vous forge le meilleur maintien du monde ».
N’étant pas plus inspiré que ça je n'en dirai pas plus.

18 mars 2019.- Nuages (9°C) Vaguement malade. Je picore dans le Connaissance de l'Est de l'ambassadeur Claudel, c'est toujours une source de ravissements extrêmes orientaux et à tout bien réfléchir du Ponge en mieux  : « L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, avec l’homme. Mais un homme se tient debout dans son propre équilibre, et les deux bras qui pendent, dociles, au long de son corps, sont extérieurs à son unité. L’arbre s’exhausse par un effort, et cependant qu’il s’attache à la terre par la prise collective de ses racines, les membres multiples et divergents, atténués jusqu’au tissu fragile et sensible des feuilles, par où il va chercher dans l’air même et la lumière son point d’appui, constituent non seulement son geste, mais son acte essentiel et la condition de sa stature… » (Merveilleux typifique, avouons-le !).

19 mars 2019.- Ciel changeant, tellement changeant qu'il aurait pu être flandrien ; un ciel de peintre, en somme (12°C). Pagodes, Claudel… Sur le chemin, un lépreux qui porte la tête de sa mère sous ses vêtements, deux vieilles ficelées dans un paquet de loques, un hospice pour animaux, des cercueils et des tumulus fleuris, un puits rempli de cadavres de petites filles : « On l'a bouché, une fois comble ; il en faudra creuser un autre. »

21 mars 2019.- Beau temps dans le genre à quoi bon (14°C) Sombre et affamé je tangue vers la dissolution avec une petite crispation ironique au fond du gosier.
Sur mon vague chemin je tombe sur l'urbanisme « chinois » de l'ami Claudel, un urbanisme qui coolie de source : « Si l’on cherche l’explication, la raison qui si complètement distingue de tous souvenirs la ville où nous cheminons, on est bientôt frappé de ce fait : il n’y a pas de chevaux dans les rues. La cité est purement humaine. Les Chinois observent ceci d’analogue à un principe de ne pas employer un auxiliaire animal et mécanique à la tâche qui peut faire vivre un homme. Cela explique l’étroitesse des rues, les escaliers, les ponts courbes, les maisons sans murs, les cheminements sinueux des venelles et des couloirs. La ville forme un tout cohérent, un gâteau industrieux communiquant avec lui-même dans toutes ses parties, foré comme une fourmilière. Quand la nuit vient, chacun se barricade. Le jour, il n’y a pas de portes, je veux dire pas de portes qu’on ferme. La porte n’a point ici de fonction officielle : ce n’est qu’une ouverture façonnée ; pas de mur qui, par quelque fissure, ne puisse livrer passage à un être leste et mince. Les larges rues nécessaires aux mouvements généraux et sommaires d’une vie simplifiée et automatique ne sauraient se retrouver ici. Ce ne sont que des couloirs collecteurs, des passages ménagés ».

23 mars 2019.- Temps splendide (21°C). Le beau temps là j'ai rejoint prestement les extérieurs où juché sur ma fidèle chaise jardin j'ai poursuivi le Sinatra à un rhume de Gay Talese. Ma lecture n'aura pas été dérangée par grand-chose si ce n'est la présence d'un type posé sur le toit d'un immeuble environnant. Le type était très agile il a démonté ce qui m'a semblé être une antenne parabolique puis la laissé glisser au bout de son fil tel un gros poisson mort. Au loin un chien aboyait, quant à moi à ce moment précis j'attaquais le milieu de la page 178, un paragraphe dans lequel Talese évoque drôlement les rédacteurs de la Paris Rewiew et leur « quartier général » une péniche amarrée au bord de la Seine, une péniche sans eau courante où le matin tout le monde se rase gratuit au Perrier. Sinon et pour le reste outre la Paris Review et sa cohorte de créateurs un poil sybarites (Harold L. Humes, Peter Matthiessen, Georges Plimpton), Talese dresse le joli portrait d'un Joe Louie sorti des Rings et presque en fin de route puis il croise le responsable de la « morgue » du Times, Alden Whitman un écrivain que tout le monde ignore, un nécrologue en chef tapi dans l'ombre.


3.


24 mars 2019.- Gout printanier (20°C).

Le refleurissement pointe le bout de son nez,
la tiédeur enfle chichement,
les oiseaux gazouillent piane-piane,
tout semble bercé par une tendre anabiose vernale
et voilà que soudain…
par la fenêtre entrebâillée de l'un de mes voisins,
horreur et damnation
monte et redescend le son d'un djembé frappé,
consciencieusement

Maudit printemps !

26 mars 2019.- Ciel très dégagé, bourrasques tempétueuses (12°C). Hier mort de Scott Walker, l'un des derniers barytons conséquents sur le marché. Ce matin réveil à 2h00, labeur jusqu'à dix heures (sans vouloir giléjauniser plus que ça je ne remercie pas le post libéralisme avancé et ses multiples zélateurs). Fausse sieste de 10h30 à 12h00. Déjeuner frôlant le brunch forcé. Resieste jusqu'à 15h30 puis retour dans la correspondance de Tchekhov. Il semble vivre dans des temps moins barbares que les nôtres, on lui enlève un gros bouquet d'hémorroïdes, l'un de ses bassets (Bromure ou Quinine?) donne naissance à une autre bestiole courte sur patte et bien rigolote (une seule dans la portée?), le printemps est encore loin, nous sommes le deux novembre, mais quelque chose de vernal semble pointer le bout de son nez.

28 mars 2019.- Ciel bleu pâle (14°C). Après une semaine de « grève des éboueurs », la rue où je vis chichement - pour ne pas dire maladroitement – commence à prendre des teintes convenablement moyenâgeuses. En rentrant de l'école, les enfants du voisinage - ces modiques teignes pleines de vivacité - étripent les sacs de poubelles en leur donnant de petits coups de pieds secs et sournois. La nuit tombée, de gros rats patibulaires cabriolent autour des éventrements en émettant de courts couinements satisfaits. J’imagine sans peine que bientôt un néo Hamelin vaguement hipster pointera le bout de sa flûte et qu'il emmènera Rattus norvegicus et mouflets se noyer dans le premier fleuve venu… Disons le tout net, cela ne sera pas plus mal . Otherwise short return in Stendhal diary. Le 18 février 1813 il lit l'éloge de Molière par Chamfort au cabinet littéraire de la rue de Grammont, le 25 février il se trouve sans passion et s'ennuie donc terriblement (sans passion Stendhal est une sorte de palmier sans soleil), le 12 mars il constate être dans un état de froideur extrême et ennuyeuse depuis plus de quarante jours. Bref, l'ami Beyle n'est pas au mieux, il n'est pas le seul.

29 mars 2019.- Beau temps (19°C). Tenté de lire quelques lettres de Tchekhov en extérieur. L'exercice s'est révélé quasi impossible, allez lire entre les remugles d'ordures ménagères à gauche (cf hier) et la balododifusion d'un rap mononeuronal à droite ! Confus et désorienté j'ai regagné mon petit intérieur, mais le cœur et mes envies de Tchekhov n'y étaient plus.

(Cet après-midi je faisais un petit roupillon ataraxique bien mérité face à un soleil fichûment supportable quand subito presto une vaporeuse mélopée autotunée s'est permis de titiller mes augustes oreilles avec toute la grâce malingre de l'otite ichoreuse. Figurez vous que l'un de mes indéfinis voisins avait pris l'idée d'écouter la dernière production du trop fameux duo PNL, en baladodiffusion, en boucle et toutes fenêtres ouvertes ! Je n'en dirai pas plus, mais sachez simplement que cette chose vue et écoutée 27 millions de fois sur le site YouTube en moins de 7 jours ressemble à une aubade gitane de Manitas de Platas que l'on aurait secouée dans un flacon d'éther périmé. Les lyrics où il est question de se « battre les couilles d'i'Himlaya » (?) et d «'enculer sur le continent d'Hadès » (?) ne sont pas en reste et exhalent une poésie mâle et flasque que les types en trottinette électrique ne prendront certainement pas au premier degré. Comme je suis d'assez mauvaise humeur ces temps-ci, et comme je veux prouver que moi aussi j'existe, j'ai vite envoyé les contres mesures qui ont pris la forme de l'album Metal Machine Music, ce magnum opus ultra strident jadis démoulé pas l'épatant drogué new-yorkais Lou Reed. Je l'ai écouté toutes fenêtres ouvertes en émettant de grands cris psychotiques accompagnateurs, mais avec de fort judicieuses boules Quies adroitement enfournées dans les oreilles).


To be continued.


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dimanche 2 juin 2019

Roxy Music - Roxy Music (1972)



Formé autour de Bryan Ferry, un dandy britannique à la mèche sybarite qui avait parfois le tort de remonter ses manches de chemises jusqu'aux coudes, et Brian Eno un keyboardiste à moitié chauve, mais plein de fanfreluches, Roxy Music fut l'un des groupes anglais les plus fameux de la première moitié des années soixante-dix. Sur cette musicassette à la couverture étonnement glamour on peut entendre les deux zigotos triturer des machins et des trucs avec l'aide de trois, quatre autres comparses plus ou moins suspects, un guitariste à moitié colombien, un saxophoniste proto adepte de la coupe de cheveux dite « nuque longue », un batteur qui finira dans un orchestre skinhead, un bassiste kleenex… L'amateur averti remarquera que ce curieux aréopage sonne très anacréontique et super arty. La guitare du demi-Colombien est vive et lapidaire quand elle n'est pas imprévisible, le saxophoniste à nuque longue frôle l'atonalité, les « traitements synthétisés » de Brian Eno sont pleins de textures dérangeantes, Bryan Ferry croone ou vitupère à l'alternat tel un vampire très bien habillé, pour tout dire on se fiche un peu du bassiste. Bref, tout cela est très bien.


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jeudi 23 mai 2019

New Order ‎– Ceremony (1981)



Je retrousse mon jean à hauteur de chevilles, laissant sournoisement apparaître une paire de chaussettes noires prolongées par d’assez peu reluisantes Doc Martens en peau retournée marron. Je porte cette petite veste cintrée bleue électrique avec des épaulettes qui laissent croire que je pratique la profession peu usitée de groom saturé post atomique dans un hôtel désaturé. Rue de la République non loin de la FNAC j’achète un paquet de Pall-Mall sans filtre. Le paquet souple et très rouge tranche superbement en dépassant nonchalamment de la poche de ma veste tellement bleue IKB. Sur cette veste facilement colorée, j’ai accroché un badge verdâtre de New Order reprenant les couleurs, la typographie de Ceremony le premier EP à s’être échappé de chez Factory Records après la mort de Ian Curtis. Plus loin, rue Mercière, au milieu des affiches lacérées, je croise G. Nous discutons un moment avec les filles de petite vertu du coin. G fume des Camel, les filles rigolent… Un peu plus tard devant la vitrine de S.. (Le nom m’échappe) au moment même où nous regardons avec convoitise un tee-shirt des Stranglers, un skinhead vient nous chercher des noises. Le pauvre garçon, une boule de haine bondissante, nous traite de pédales, de bougnoules en vestes bleues, de mods ! J’essaye de dulcifier le dialogue, mais peu finement G crache à la gueule du tondu qui bientôt sort un pistolet à eau plein d’un liquide incertain. Un peu inquiets rapport à la nature de ce liquide ( en fait de l’urine !) nous détalons derechef le débile à nos basques. Après une course peu commune qui nous voit traverser à toute berzingue la place des Terreaux, nous semons le monospore raz du tif dès les premières pentes de la Croix Rousse atteintes (il faut bien dire que le pistolero tondu est généralement peu sportif en plus de nazillon.) Pour nous remettre de nos émotions, nous achetons une commune Jeanlain chez le premier arabe du coin et redescendons vers les quais de Saône en devisant doctement sur les mérites comparés d’Echo and the Bunnymen et de Killing Joke. Plus tard le Pont Bonaparte traversé, G roule un petit joint dans une pissotière voisine de la cathédrale St Jean, petit joint que nous allons gaillardement mégoter sur le quai devant le palais de justice. Après avoir balancé deux trois cailloux sur les péniches qui passent, nous remontons dans la circulation... vers le monde... de ventrus nuages sombres trouent le bleu pâle, l’orage guette. À présent je porte des pantalons souples et marron, je me chausse de fonctionnelles baskets avec des rayures orange, sans chaussettes. Je ne fume plus rien depuis longtemps. La rue Mercière n’est plus qu’une accumulation de « bouchons » vulgaires et faussement locaux. Il n’y a plus de prostituées elles se sont déplacées plus loin derrière la patinoire, elles ne parlent plus la langue du pays, ce qui ne favorise pas les discussions. La place des Terreaux à été relookée par Jean Nouvel, il n’y a plus de pissotière et le parvis de la cathédrale Saint-Jean est envahi par une triste cohorte de « Punks à chiens ». Sur le quai devant l’ancien palais de justice il y a maintenant un parking. On a jugé Klaus Barbie, mais il y a toujours des skinheads. G la dernière fois que je l’ai vu, était quasi chauve et père de trois enfants. L’orage journalier s’annonce.


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mardi 21 mai 2019

Young Marble Giants - Live at the Western Front (1980)




01. N.I.T.A.
02. Eating Noddemix
03. Choci Loni
04. Radio Silents
05. Music For Evenings
06. Colossal Youth
07. Salad Days
08. Ode to Booker T
09. Searching For Mister Right
10. Credit in the Straight World
11. Brand New Life
12. Wurlitzer Jukebox
13. Include Me Out
14. Final Day
15. Cakewalking

Live at the Western Front, November 6, 1980

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samedi 18 mai 2019

Chambre verte - Ian Curtis



« Love’s fire heats water, water cools not love. »

Une première version de Love Will Tear Us Apart avait été enregistrée le 8 janvier 1980 aux Pennine Sound Studios d'Oldham (il y 14375 jours) mais c'est celle enregistrée début mars 1980 aux Strawberry Studios de Stockport qui fera date et finira par sortir le 20 juin 1980 (il y a 14211 jours). Ian Curtis s'était pendu le 18 mai 1980, 33 jours plus tôt, au petit matin, au petit gris et c'est cette vraie chanson, cette réponse torturée au Love Will Keep Us Together de Captain & Tennille qui restera le seul tube de Joy Division valable sur le marché. Comme aujourd’hui, 14244 jours après la fameuse suspension tragique de qui vous savez je suis un peu sans mes mots je n'en dirai pas plus. Je laisserai plutôt parler une Marguerite (pas Marguerite D, mais l'autre) à ma place. Rien de post-punk, il n'est pas question de rupture amoureuse, la chambre remplace la cuisine, la lame remplace la corde à linge, mais le ton est là : « Ainsi respire un coureur épuisé qui atteint au but. La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmuait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Un instant qui lui sembla éternel, un globe écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit. »

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mercredi 15 mai 2019

Donald Fagen - The Nightfly (1982)



Jean Hervé poussa finalement le compact disque dans le compartiment puis son regard glissa du blanc des rideaux vers la cime des arbres. La musique là, sans ostentation, il pénétra bientôt dans le domaine du peaufiné. Cette quiétude indifférente, cette dextérité qui glisse sans anicroche et avec précision l'attachant à son écoute, il se retrouva comme lié avec au fond de la gorge une saveur de salive propre … C’est ainsi que bien attaché il parvint assez vite à trouver quelque chose de commun avec lui-même et qu’il osa finalement avouer son goût prononcé pour l'artisanat musical millimétré. Pour vous, et pour vous seulement, voilà un court extrait de son carnet d’audionaute de fond, Jean Hervé est parfois de bon conseil :

« Dans The Nightfly Donald Fagen prend les habits d'un animateur de radio ultra cool et se souvient avec nostalgie de la césure fifties/sixties, de la vie américaine sous Kennedy, et de son adolescence passée dans ces temps insouciants là. Les chansons offrent, des tranches de vie provenant directement des american suburbs, on y parle de conquête spatiale (l'impeccable IGY) de guerre froide et d'espoir néo-démocrate, de Tuesday Weld et de Dave Brubeck (le fantastique New Frontier ). La production de Gary Katz est pleine d'élans cinématographiques, avec de belles touches luxuriantes quand elles ne sont pas chatoyantes. La musique en elle-même reste dans les teintes pop-jazz fluides trouvées dans les derniers opus de Steely Dan et comme Fagen est accompagné par un sacré aréopage de musiciens en goguette (Jeff Porcaro, Michael et Randy Brecker, Rick Derringer.) Il n'y a pas vraiment lieu de bouder son plaisir. (9.78/10)»


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mardi 7 mai 2019

The Durutti Column - The Return of the Durutti Column (1980)



Assez fan de Joy Division et de Factory Records, je me souviens avoir acheté ce disque avec l’appétence d'un petit soldat post-punk et en tous les cas sans vraiment me méfier. Avec sa pochette à la texture granuleuse1 qui rappelait celle d' Unknown Pleasures, un nom pareil et sur ce label-là cela devait forcement être du post-punk raide et de bon aloi. Évidemment, je me fourvoyais dans l'erreur, j'avais choisi ce disque par réflexe envers mes goûts un peu au « doigt mouillé » et sans même le regarder. En le regardant vraiment ou tout du moins en regardant sa pochette de plus près j'aurais constaté qu'au-delà du granuleux un esprit dégourdi (en l’occurrence le très arty Peter Saville) y avait reproduit trois petites aquarelles complètement impressionnistes de l'ami Raoul Dufy. Rien de vraiment joy disionesque en somme 2. La musique gravée sur la galette de celluloïd était comme ça elle aussi : complètement impressionniste. Pas grand chose de raide, des instrumentaux plutôt rêveurs et occasionnellement désolés soulevés par les arpèges en spirale d' une guitare pas vraiment sommaire et assez bien jouée. Parfois une boite à rythmes ou des percussions un peu barloncantes dans le fond et le tour était joué. La production de Martin Hannett (le fou furieux toxicomane responsable du son de Joy Division) donnait à l’ensemble un éclat juste et mystérieux et pour tout dire, même si je m'étais trompé sur la marchandise, cette marchandise eut tout pour me ravir. Pour preuve quelques semaines après l'avoir acheté, ce disque ne quittait plus ma platine. Comme rien ne va jamais sans rien et que tout va surtout par capillarité, je sus assez vite qui était Raoul Dufy (un peintre qui n'en se faisait pas trop) et Buenaventura Durruti (avec deux R et un T). Par contre, j'ignorais encore tout de Viny Reilly, le « responsable » de ce discret chambard. Personne ne parlait de lui et surtout pas Best et Rock & Folk. C'est à la faveur d'un entrefilet paru dans le NME que j'appris deux trois choses sur le bonhomme. A priori, c'était un grand type légumineux et vaguement autiste, un rescapé punk ami du « fraîchement » pendu Ian Curtis et un guitariste très conséquent. Une sorte de Bert Jansch after-punk, ou quelque chose d'approchant. Je ne savais pas qui pouvait bien être ce foutu Bert Jansch mais ma petite lumière était tout de même un peu éclairée et je pouvais écouter The Return of Durutti Column tout en me disant que mon doigt mouillé et mes œillères ne m'avaient finalement pas si trompé que ça. Un disque pouvait donc oublier un peu la raideur être assez impressionniste et finalement de bon aloi

1 La « vraie » pochette originale composée de papier de verre endommageait le disque et fut un gouffre financier pour le label Factory.
2 Les experts me crieront que la seconde face de Closer est globalement impressionniste et ils auront raison de crier.


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vendredi 3 mai 2019

No comments N°130





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lundi 29 avril 2019

Scott Walker - Tilt (1995)



L'ami Scott Walker vient de rejoindre la vaste communauté des trépassés et je me demande s'il faut vraiment aimer ce bonhomme-là. Tout du moins, je me demande s'il faut vraiment aimer ses tentatives tardives et en tous les cas ses trois deniers albums : trois aérolithes barloquants et funambulesques qui ont tout pour inquiéter l'auditeur.
« Faut- il aimer le Scott Walker tardif ?» Grande question non ? La réponse n’est pas si simple que ça. Comment aimer ce comble de plombé plombant sans être considéré par le commun des mortels comme un « paraphile » un peu louche ayant pour principal loisir l’écoute répétée et prolongée de musiques sinistres à l’horizon assez peu dégagé ? Prenons l’album Tilt, c'était le premier de Walker après plus de dix ans d'un silence que l'on pourrait qualifier de monacal (pour ne pas dire cénobite). Force est de constater que nous avons affaire à une chose qui ne laisse jamais vraiment son mélomane en paix. De Farmer in the city à The Cockfighter ce ne sont que douleurs et souffrances, tensions et écroulements, décombres et gravats... Le tout formant un continuum attristé, un tædium vitæ désolé, qui passant dans nos esgourdes atterrit on se demande bien où ? Assurément dans ses endroits pour le moins spleenétiques et assez peu ragoûtants que nous avons tendance à cacher au plus profond de notre moi le plus enfoui. Je conclurai doctement en constatant que si le Scott Walker terminal est si effrayant c'est certainement pour la bonne et simple raison qu’il nous ramène sans cesse à nous-mêmes. Savoir s’il faut l'aimer ou non me semble donc une trop vaste question. Autant nous interroger sur les raisons de nos déprimes. Vaste programme !


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vendredi 26 avril 2019

Psychogeographie indoor (90)




« Moins je mens, plus je rougis ». (Georges Perros)



1.

5 janvier 2019.- Vent boréal (4°C). Après quelques menues tâches ménagères (poussière, vaisselle et tutti quanti), j'ai lu soixante pages de Sérotonine. Sexe gris, humour déçu, atonie généralisée et provocations diverses et avariées, c'est bien une chose de l'ami Michel. C'est même tellement une chose de l'ami Michel qu'elle ressemble peu ou prou à un pastiche bricolé par un margoulin dégourdi (Patrick Rambaud n'aurait pas fait mieux). Malgré ce mince constat, je ne suis pas vraiment déçu, je n'attendais pas grand chose de ce livre, j'espère seulement sans y croire vraiment que les deux cents pages restantes seront d'un tonneau plus bondissant. (Seul vrai intérêt, grâce à la coalescence saugrenue entre Sérotonine et l'application Google Maps j'ai découvert la Tour Totem, ce malgracieux champignon urbanistique poussé sur le Front de Seine, puis par la bande et toujours grâce à la même application j'ai lentement dérivé vers la porte de Choisy où je me suis retrouvé devant le « supermarché Tang frères » et au pied de tours bien hautes remplies d'asiatiques pour le moins industrieux. Selon quelques-uns de mes informateurs Houellebecq logerai par ici, ça ne s'invente pas.)
Par ailleurs Gilets jaunes acte VIII, tension sur les champs, on brûle des scooters Boulevard Saint-Germain, les nuages de gaz lacrymogène flottent un peu partout. Le tout est très distrayant, il faut bien le dire.

6 janvier 2019.- Temps hivernal (4°C). Cet après-midi j'ai voulu finir la lecture du nouveau roman de Michel Houellebecq, mais j'avais trop bu de vin d'Anjou alors à la place, j'ai fait une longue sieste avinée. Me réveillant tardivement, la nuit était là, je suis tout de même retourné dans Sérotonine et je suis parvenu à lire une cinquantaine de pages. Simple diagnostic un brin lexical, dans sa nouvelle petite affaire les phrases de Michel sont plus longues qu’auparavant et en tous les cas mieux équilibrées par une multitude de virgules articulatoires. La lecture s'en trouve par le fait plus fluide et nous n'avons pas à nous en plaindre vraiment. Le reste, la dépression, le monde occidental qui s'écroule, le « romanesque » et tutti quanti, tout le monde en parle et je n'ai pas grand-chose à en dire de plus. Ah si ! Même s'il y a quelques spéciosités embarrassantes (confondre les pochettes d’ Atom Heart Mother et d'Ummagumma n'est pas la plus mince), j'aime assez l'exactitude topographique et la précision sur les choses qui ponctue le récit avec un zèle un peu laconique (la topographie et les choses). On sent que c'est un livre écrit avec un œil ouvert sur Google Maps et l'autre sur Wikipédia, le troisième oeil étant réservé pour des lieux virtuels et objets plus gênants, le site pornographique YouPorn, la carte du Bistrot du Parisien* rue Pelleport.

* Pour info ce bistrot est fermé les dimanches, ce que semble ignorer Michel : « J’arrivai à 20 heures précises au Bistrot du Parisien, rue Pelleport, Claire avait en effet réservé une table, c’était un point positif mais je sentis dès les premières secondes, rien qu’en traversant le restaurant peu fréquenté mais après tout on était un dimanche soir, que ce serait le seul de la soirée… »

8 janvier 2019.- Nuages et grande fraîcheur (4°C). J'ai lu l’Équipe (comme tous les jours), puis un chapitre très misogyne du plus grand écrivain français vivant. Je me suis assez ennuyé, la misogynie n'est plus ce qu'elle était.

9 janvier 2019.- Crachin et brouillard (4°C). Lever 5H00, labeur, sieste… Un poème d'Henri Thomas… me suis rendormi sur le Houellebecq… J'en suis là, la nuit tombe déjà, charbonneuse.

10 janvier 2019.- Ce rendez-vous diaristique est devenu une corvée. Il faut que je change d'objet.

11 janvier 2019.- Beau temps froid (1°C). Je chemine chichement dans le nouveau Houellebecq. Ma vitesse de lecture est celle d'un fier gastéropode lymphatique (s'il lui prenait l'idée de lire quoi que ce soit). Pas plus de trois courts chapitres en une semaine, voilà pour le rythme. Quant au reste, je n'ai pas grand-chose de bien pénétrant à claironner péremptoirement. Seulement, comme tout supposé « grand écrivain » Houellebecq donne dans la variation (dans le sens de la musique et notamment de la « grande »). Sérotonine ressemble donc à un Extension du domaine de la lutte vu de biais, avec un peu de patine et du savoir-faire. Trop de savoir-faire ?
Nouvelles acquisitions : Jean Follain – Agendas, Fernand Braudel – Le Modèle Italien, Frédéric Pajak - Manifeste incertain (Tome 2), Gay Talese - Sinatra a un rhume, Patrick Leigh Fermor – Mani.

12 janvier 2019.- Pluie légère (6°C). Sérotonine décolle un peu aux alentours de la page cent soixante. On croise un ornithologue allemand qui se révélera plus pédophile que moins et un producteur de lait plus neurasthénique qu’un congrès de spleenétiques en goguette. Il y a des armes à feu et des réflexions amères sur les quotas laitiers, la brume normande envahit un peu tout (belles pages sur la brume normande), et le sentiment que tout cela finira mal commence à poindre avec une régularité tout autant ostentatoire qu'ontologique.
Pendant ce temps-là les « gilets jaunes », font encore des leurs. À Bourges les gazes lacrymogènes remplacent l'ennui inhérent à cette cité pour le moins centrale. Voilà c'était l’ épisode IX.

(17h53) Comme il faisait décidément trop froid, j'ai pris la périlleuse décision de boire un bouillon Royco™. Bien m'en a pris puisqu'à présent j'ai la tête indubitablement toute chaude et les pieds bien tièdes dans mes pantoufles. Pour la suite des opérations, je compte me diriger calmement vers mon canapé, où sous un plaid douillet je m'imagine aisément plonger dans des abymes de réflexions. Décidément, il y a des choix qui forment une vie.

13 janvier 2019.- Brume tenace et petite pluie (6°C). Enfin fini Sérotonine. Contre toute attente les soixante dernières pages sont vraiment très bien (on sent l'ami Michel moins dans sa « petite cuisine romanesque », est-il plus sincère?). Cela nous fait donc, pour résumer à grands coups de hache, cent pages de vitriolique petite musique houellebecquienne (sauvées par pas grand-chose), cent pages de psychogéographie normande brumeuse et de soulèvement paysan (sauvées par la topographie et le sens du détail), et soixante pages de sourd chagrin et d’inéluctable tristesse (somme toute plus émouvantes qu'autre chose). En définitive, le tout n'est pas si mauvais que ça.

15 janvier 2019.- Quelques belles solleilées matinales laissant espérer un azur frôlant le plaisant. Espoir déçu puisqu'aux environs de 14H00 une fâcheuse dégradation nuageuse pointa le bout de son nez (9°C). Vous allez rire ou pleurer, mais il faut que vous sachiez que mes journées ressemblent de plus en plus aux journées d'un poulpe ou d'une méduse. Pire en mieux, j'ai la tenace certitude que mes journées ressemblent en fait aux journées d'une amibe. Bref, je suis plein d'un irrépressible entrain unicellulaire. Lu, et ce, malgré tout, trois poèmes d'Henri Thomas : Le Feu, le Corps et la Fin du monde. Voilà je ne vous embêterai pas plus que ça.


2.

18 janvier 2019.- Matinée douce, soirée glacée (11°C-> 0°C). Cédant aux sirènes du consumérisme numérique dématérialisé j'ai reçu aujourd'hui le téléphone portable de type intelligent (on me parle de Smartphone) que j'avais commandé sur un site marchand payant ses impôts sur le territoire français (il faut savoir rester éthique, même dans la pire des occasions). L'objet, de marque chinoise, est d'un coût relativement modeste, mais il m'aura tout de même bien occupé une grande partie de l'après-midi. Figurez-vous qu'entre « mises à jour » et autres calembredaines high technologiques, je n'ai pas trouvé le temps d'ouvrir le moindre livre. En somme me voilà dès à présent davantage en phase avec l'époque et par conséquent un peu plus barbare.

19 janvier 2019.- Beau temps froid (0°C). Lu trois lettres de Tchekhov, qui s’ennuie un peu de vivre, puis vingt pages de Charles Albert Cingria tout autant helvétiques que merveilleuses (Le Voyage non sentimental). Plus tard, mais guère plus tard, largement entamé Crac le nouvel opus de Jean Rolin. Ce court ouvrage de non-fiction narrative se permet de dansotter sur les pas de T. E. Lawrence, devant le Krak des Chevaliers, le « plus beau des châteaux du monde, certainement le plus pittoresque… une véritable merveille. », en Syrie et au milieu des divers stigmates offerts par les multiples et divers conflits de la région (libano-libanais, israélo-palestinien, irako-syrien, syro-syrien, syro-daeschien et tutti quanti). Pour l’instant je ne suis pas déçu, c'est du Rolin pur jus.

20 janvier 2019.- Deux bourrasques de neige puis un temps globalement nuageux (-1°C→6°C). Fini le Crac de Rolin. Pas son meilleur livre, certainement parce qu'il manque d'alliage personnel et flâne un peu trop du côté du reportage allongé. Les cabrioles dans les traces de TE Lawrence sonnent aussi un peu contreplaqué. Dans des régions limitrophes et affleurantes, son opus précédent  le Traquet kurde était beaucoup mieux. Cela dit c'est du  Rolin, donc rien de vraiment déplaisant. Tiens pendant que je suis un peu avec T.E Lawrence, il me vient à l’esprit qu'il me faudra bien finir un jour la lecture de ses sept piliers (Lecture abandonnée par vague ennui à la page 549. C'était il y a quelques années, le marque-page est toujours là... stoïque).

21 janvier 2019.- Pression atmosphérique 1019 hPa, humidité 87%, vent 18 Km/h (2°C). Malade… Je fête la journée la plus déprimante de l'année, le fameux Lundi blues, avec l'ami Cioran :

«Ce matin, au lieu de travailler, je suis allé dans une librairie où j’ai fouillé pendant plus d’une heure, sans aucune nécessité. J’y ai retourné des bouquins qui ne m’intéressaient nullement, et le comble est que je savais que je ne trouverais rien qui valût la peine. Tout cela pour escamoter le devoir, non, l’obligation de me mettre à ma table de travail. L’habitude que j’ai prise de remettre au lendemain est un crime contre moi-même. Au bout d’une heure de « bouquinage » inutile, ma tête tournait Et je suis rentré avec un sentiment de honte et de dégoût dont je n’arrive pas à être le maître. Un individu foutu, un misérable dans tous les sens du mot. Comment en suis-je arrivé là ? Il n’est guère que le sentiment de ma dégringolade qui soit plus grand que ma dégringolade même » (Cahiers - 21 janvier 1966).

« Feindre de croire, d’espérer, d’exister, c’est le maximum de réalité qu’on puisse atteindre » (Cahiers - 21 janvier 1970).

22 janvier 2019.- Soleil et froideur (2°C). Trois flocons de neige à Paris, panique généralisée, on en oublierait presque les gilets jaunes. Par ailleurs rien lu, pas plus de temps que d'énergie, trop vidé par le labeur, le labeur qui est une vraie saloperie… voilà c'est dit.

25 janvier 2019.- Beau temps froid (1°C). En mars 1894 Anton Tchekhov est en villégiature à Yalta et même s’ il mange des petits pâtés au piment et des côtes d'agneau au gruau chez la directrice du lycée de jeunes filles, il s'ennuie solidement. Il faut dire qu'il n'a pas vu ses deux teckels Brome et Quinine depuis plus d'un mois et que pour lui le printemps du sud ne vaut pas celui du nord :« chez nous la nature est plus triste, plus lyrique, plus levitanesque » (j'ai des doutes). Malgré tout cela les choses et le temps cheminent tout de même cahin-caha, il vend sa pelisse en renard vingt roubles (elle en valait pourtant soixante !), les groseilles ne sont pas encore mûres, mais il fait bon, le ciel est clair et les bourgeons des arbres commencent à éclater tandis que la mer à des airs d'été. Le 27 mars il écrit une lettre merveilleuse à Lydia Mizinova, le ton n'est pas très macroniste, jugez pas vous-même : « … Je suis d'avis que sans oisiveté le vrai bonheur est impossible. Mon idéal : être oisif et aimer une fille plantureuse. La volupté suprême, pour moi : marcher ou rester assis, mais ne rien faire ; mon occupation préférée : collectionner ce qui ne se fait pas (des petites feuilles, des brins de paille et ainsi de suite)…»


26 janvier 2019.- Temps froid et nuageux (3°C). Enfant moi et ma famille possédions une tortue un peu flemmarde. Contraints par un départ estival vers une lointaine villégiature sur la Costa Brava nous avions confié sa garde à l'une de nos voisines, madame Bachemar, épouse de croque-mort de son état. Comme rien n'est jamais vraiment rose à notre retour des côtes catalanes il s’avéra que notre petit reptile ne faisait plus partie de ce bas monde. Morte de sa belle mort un petit matin torride, elle aurait ensuite été jetée dans le vide-ordure par une madame Bachemar ne trouvant pas d'autre sépulture à portée de main. Évidemment connaissant la profession de l'époux de la susnommée madame Bachemar - croque-mort, je le répète - cela ne manquait pas de gros sel. Pour tout dire, moi et mes frères et sœurs avons toujours douté de cette histoire, imaginant plutôt le couple Bachemar ingurgitant notre petite bestiole coinçouillée entre deux feuilles de menthe. Ainsi vont les choses.
Pendant que je vous tiens, figurez vous que le premier mot du nouveau roman d'Éric Chevillard est le même que celui donnant son titre au nouveau roman de Jean Rolin : Crac !
Crac ! c'est le son que produit le dos d'une tortue lorsqu’on a la maladresse de lui écraser la carapace. C'est ce qui arrive au héros chevillardien, il tue sa tortue par mégarde, Crac ! et la voilà morte ! Ce sont des choses qui arrivent… For the rest nous sommes bien chez Chevillard, tout du moins pour l'instant, je n'ai lu que soixante-dix pages sur deux cent quarante. Queneau et Ponge sont sur un bateau, Ponge tombe sur une tortue, voilà un autre Crac !. Il y a des blancs de chez Minuit un peu partout, on s'amuse beaucoup, on rigole même franchement, Chevillard ne se refait pas.

27 janvier 2019.- Température plus douce, vent et averses (9°C). Fini le Chevillard, vraiment pas mal. Très bien sur les petites bestioles ovipares dotées d'une carapace. Belles circonvolutions autour d'un écrivain inventé de toutes pièces (le dénommé Louis-Constantin Nivat), quasi-éloge du plagiat, et surtout cette façon de pousser les logiques jusqu'à leur bout, jusqu'à l'absurde, jusqu'à la franche rigolade…

28 janvier 2019.- Temps vaguement nuageux, température vaguement froide, vent évasif (4°C). Rien, niente, nothing, nada, nichts, ничего, 没什么, ምንም.


3.

29 janvier 2019.- Il faisait beau et froid, mais à quoi bon ? Pour demain on annonce une tempête de neige, moins d'ennui, peut-être ? (4°C). La nuit déjà là, je bois un expresso corsé dans ma petite tasse Audrey Hepburn, l'hiver est décidément bien long cette année.

31 janvier 2019.- Pluie continuelle, que d'eau, que d'eau ! (8°C). 17h44, j'ouvre le Zibaldone de l'ami Léopardi au petit bonheur (la chance). As usual, rien de vraiment décevant : « L’objet des beaux-arts n’est pas le Beau, mais le Vrai, c’est-à-dire l’imitation de la Nature. Si tel était le cas, on aimerait toujours davantage ce qu’il y a de plus beau, et l’on s’élèverait ainsi vers une perfection métaphysique qui, dans les arts, écœure plus qu’elle ne plaît. Je ne parle pas ici du beau compris dans les seules limites de la nature, auquel cas c’est l’imitation de celle-ci qui fait tout le plaisir des beaux-arts, mais du beau en soi ; comme je viens de le dire, la plus grande beauté devrait alors nous procurer le plus grand plaisir, et la description d’un monde idéal nous plaire bien davantage que celle de notre monde. » 17h56 , je lis un poème d'Henri Thomas où il est question de la clarté d'un corps parfait et d'une chambre à Bayonne : « Comme le vent aime une vague / Je l'ai aimée et poursuivie, / Le vent revient, la vague divague, / Et la nuit j'erre dans ma vie. » 18h06 mon Earl Grey refroidi, rien d'autre.

1 février 2019.- Pluie battante (6°C). 5h45 lever. 6h30 labeur. 14h45 analyse de sang. 15h15 sieste. 15h45 j'entame un court spicilège de Claudio Magris (Instantanés). 16h30 Tâches ménagères. 16h50 je prépare consciencieusement un thé vaguement indien. 16h54 je bois indolemment mon thé vaguement indien. 17h46 la nuit tombe, je mange un petit pain suédois de la maison Pågen. 18h02 j'écris ces lignes on me chuchotant à moi-même qu'elles ne présentent pas un grand intérêt.

2 février 2019.- Brume et bruine (4°C). Instantanés de Claudio Magris. Choses vues, vie quotidienne et grande Histoire, Trieste et Mitteleuropa, Kvarner et mélancolie. Ces petits textes dégagent une courte morale qui n'ai jamais assommante. Ils se lisent comme une lettre passe à la poste, sans effort apparent et avec une indéfectible pointe de satisfaction à l'épigastre.
Plus tard. Sur Internet. Vu un début de conférence où Richard Millet dissèque le cadavre de la littérature française (la littérature française depuis 1980, sur YouTube). Il est habillé en noir, on sent qu'il n'est pas dans le camp du bien.

3 février 2019. - Pluie et vent (4°C). Sec et sans inspiration, légumineux pour tout dire, je n'y suis pas vraiment. Après avoir fini la lecture du court opuscule de Claudio Magris évoqué hier suis retourné dans le lourd pavé rassemblant les quasi-œuvres complètes de l'ami Perros. 1971 on le film pour la télévision (Une vie ordinaire, visible sur YouTube, triste et formidable). 1972 il participe à un questionnaire tournicotant autour de « l'écrivain et la société », ses réponses sont très à rebrousse barbe et sur leur quant à elles, cependant une presque merveille : « Écrire nécessite donc un minimum de solitude, mais au même titre que pas mal de manifestations humaines. L'amour, entre autres, qui profite de la nuit pour souder les monologues. » 1973 un deuxième volume de Papiers collés paraît (assez propulsé par Georges Lambrichs, Perros n'étant pas plus velléitaire que ça). Les lisant on se chuchote à soi-même qu'ils sont en définitive assez sinistres et un peu pue la mort. Puis on constate qu'en règle générale Perros est aussi cela : sinistre et un peu pue la mort. On ne le criera pas trop fort… mais on aime ça.
Plus tard, feuilleté Un sacré gueuleton, spicilège posthume du plantigrade épicurien Harrison, suis tombé sur ces lignes, décidément tout est dans tout : « Si l’on devait m’apprendre que j’allais bientôt passer l’arme à gauche, j’ai souvent pensé que je rejoindrais Lyon pour y manger comme quatre durant un bon mois, après quoi on pourrait me jeter d’une civière dans le Rhône bien-aimé. Peut-être y nagerais-je au fil du courant jusqu’à Arles pour y savourer mon dernier dîner. »

5 février 2019.- Beau temps froid (4°C). Février cheminant cahin-caha les jours s'étendent un peu, je ne sautille pas encore vraiment dans le printanier, je suis simplement et petitement cahoté par d'inapparents soubresauts capricants. En attendant les premiers bourgeons lu trois pages de Léopardi, sur les Anciens et leur tenace habitude à vouloir imiter la nature (vous voyez les Anciens, les Grecs, les antiques, la nature, l'imitation, l'art en somme), deux pages de Perros - la langue, la perte, ce que nous perdons c'est cela aussi, la littérature -, un poème d'Henri Thomas, le sexe lisse et fermé d'une jeune fille, seize au plus, une mince fente. On rougit un peu intérieurement, tout cela est tout de même d'un goût très nympholepte.

7 février 2019.- Pluie légère (6°C). Mes mains sont cuites et tannées pas le labeur. Une solution : ne plus travailler (tout du moins manuellement) laisser agir la grande force de mon esprit (évidemment, je me pique de mots).
Une chronique à tendance culinaire de l'ami Harrison. De la merde d'ours ingurgitée au débotté, une colline de cocaïne. Plus tard un papier collé du père Poulet : « J'ai remarqué que quand je me promène avec un homosexuel, je n'ose plus regarder les femmes, par crainte de l'indisposer ». Drôle de tapisserie. Ensuite, il faisait déjà nuit, trois poèmes d'Henri Thomas, l'un très sexué.

9 février 2019.- Nuages et relative douceur (13°C). Un marine de sang grec, suédois, indien, irlandais et italien, bref, un marine américain, se souvient de sa jeunesse. Amoureux d'une jeune fille de pas plus de seize ans, il l'avait enlevée puis vaguement épousée avant qu'une belle mère pour le moins irascible ne mette un terme à l’idylle en séparant le couple manu militari. Seize ans plus tard par un hasard tout à fait casuel, le hasard est souvent casuel, notre marine retrouve son ex tendre dulcinée. Elle a bien changé, ne porte plus le même nom est un devenu actrice et pour tout dire un quasi-sex-symbol de plus gigotant dans les allées d'Hollywood. Voilà l'intrigue d'Ordo, court roman de Donald Westlake que j'ai largement entamé aujourd'hui. C'est du Westlake assez peu policier, guère sautillant et très mélancolique, dans la veine d'Adios Schéhérazade : « Je ne sais pourquoi, mais Los Angeles a l’air plus vieux que New York. Ça ressemble à un très très vieux village d’Indiens Pueblos où des promoteurs auraient ajouté du néon. New York n’a pas l’air plus vieux que l’Europe, mais Los Angeles a l’air aussi vieux que du sable. On dirait un endroit qui a presque eu un Âge d’Or, il y a longtemps, mais il n’est rien arrivé et maintenant c’est trop tard ». Par ailleurs toujours dans les petits papiers de l'ami Poulot : « Quand mon chien me voit tout nu, il ne me reconnaît pas ».

10 février 2019.- Tempête ! (12°C). Westlake, Ordo, très bon, laconique comme il faut avec une bonne dose d'amertume chiffonnée (Traduction impeccable de l'agoraphobe en chef Manchette). Otherwise still with Perros. « La parole sort d'un rêve. Mais l'homme en est un… »

11 février 2019.- Ciel globalement nuageux (7°C). Le néo vulgum pecus mange bio parce qu'il pense qu’en mangeant bio il ne va plus mourir. En somme pour lui le bio est une sorte de doudou qui a un peu remplacé Dieu. Ce faisant le néo vulgum pecus oublie peut-être deux trois peccadilles… Il oublie d'un côté que la croyance est une sacrée affaire d'un autre côté il oublie que l'essence de la vie réside dans la peur de mourir et que sans cette peur-là la vie perd pour ainsi dire sa raison d'être. Voilà les quelques questions qui m'ont saisi cet après-midi à l'instant même où j'ouvrais un paquet de sablés bio, mais tout de même au beurre. Vous avouerez que tout cela ne manque pas de sel !
Pendant que je vous tiens par la barbichette ontologique, sachez qu'aujourd'hui j'ai refait un petit tour dans les Cahiers de Cioran. Ils sont toujours primesautiers en diable : « Plaquons tout, ayons le courage et la pudeur de crever dans la solitude, comme les éléphants et les rats ».

14 février 2019.- Les frimas matinaux passés, belle douceur (-1°C-> 14°C). Mon canapé est un rocher, je suis une moule.


To be continued.


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