dimanche 6 septembre 2026

Psychogeographie indoor (160)

 




Qui purgat, ipse purgandus est.

18 août 2025. – La chaleur ne tombe pas vraiment (33°C). Six kilomètres à pied. Passage par les boîtes à livres. Pêche fructueuse, bonne pioche, récupéré L’Enfant roi de Jean Forton, Va et poste une sentinelle d’Harper Lee et La Statue mutilée de Tennessee Williams. Rentré à presque bon port, picoré dans Les Magiciens et logiciens du toujours excellent André Maurois. Lu la notule qu’il consacre à Conrad. Didactisme de bon aloi et grande puissance du mordoré. Maurois rappelle que l’ami Józef parlait le français avec un bon accent provençal et l’anglais avec un accent horrible que l’on pouvait trouver bien amusant. Cela ne l’empêchait pas d’écrire dans cet idiome avec des grâces, un certain idéal anglo-saxon que l’on ne retrouve pas tout le temps chez les locuteurs du cru. En dehors des questions de langue, Maurois constate que Conrad était davantage le romancier des marins que de la mer, de l’humain face à l’univers, de ce combat séculaire qui a notamment modelé les Anglais les plus représentatifs (les Anglais les plus représentatifs sont parfois des Polonais à l’accent marseillais) : « Plus que poète de la mer, il (Conrad) est le moraliste des vertus engendrées par la mer. Il nous propose une règle de vie qui est un pessimisme actif, très proche de celui de Tchekhov, plus romantique peut-être parce que le marin sera toujours moins réaliste que le médecin… »

19 août 2025. – Pluie légère (27°C). De ces journées parfaitement inutiles où l’on se dit « à quoi bon » tout en regardant le plafond. Lecture économe : un peu de la correspondance Chardonne/Morand et un peu du Journal de Léautaud. Les deux premiers parlent boutique tout en envoyant des flèches fielleuses dans le dos de leurs contemporains. Le troisième est dans un mauvais moment avec ses bêtes. Son chat Minou est mort dans le jardin d’une voisine, son autre chat Poupou est aux lisières du trépas, quant à sa chatte – on ignore son petit nom – elle a tout simplement disparu… Sombre écho – mes bêtes sont moins nombreuses – mais la chatte Poppy a disparu depuis plus d’un mois. Retrouvera-t-on son petit corps sans queue dans un jardin limitrophe ?

Demain, labeur sans entrain. Est-il utile de le préciser ?

Rien (ou presque) : À la certitude d’avoir raison, il faudrait opposer la certitude de toujours douter.

23 août 2025. – Ciel dégagé (15°C → 23°C). Vélo matinal dans un air un peu frais – les tiédeurs semblent derrière nous – lecture de L’Équipe suivie par le Sido de Colette. Odeur de noisette des vieux livres de poche, pages mordorées, cette courte affaire de la plus bourguignonne de nos « autrices » s’est révélée aussi belle que ce que j’en attendais. Colette regarde son enfance, Sido, sa mère qu’elle aimait tant, le « Capitaine », son père un peu croquignolet, et les « sauvages », ses deux frères aînés, avec un œil qui n’est jamais troublé par la surcharge intellectuelle mais plutôt porté par la douceur des sensations. Tout ce dont elle se souvient prend une sorte de réalité exacte où le ressenti ne saurait laisser place à une quelconque rigueur des souvenirs revenus bien alignés en rang d’oignons. Non, il s’agit là d’amour qui reflue, de parfums, de couleurs et de nourritures terrestres : la nature, les bêtes, le souffle du vent. Colette ne s’explique pas, il faut simplement la lire : « À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion… Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée " Beauté, Joyau-tout-en-or " ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, – " chef-d’œuvre ", disait-elle. J’étais peut-être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis. »

24 août 2025. – Soleil et fond de l’air un peu frais, conditions idéales (26°C). Tour de France cycliste des boîtes à livres. Ce matin, trentième étape – récupéré La Fosse aux chiens de John Cowper Powys. Tour de France immobile des chaises de jardin. Cet après-midi, six centième étape – lu Les Vrilles de la vigne de l’amie Colette. Des histoires de peu, des histoires de bestioles, de chiens et de chats, des histoires de coquettes. Le tout au ras du banal, du supposé insignifiant – mais Colette sublime tout ça, elle porte le banal dans les cieux. Force de la littérature.

25 août 2025. – Ciel virant au nuageux (29°C). Ce matin, cherchant un semblant de quiétude, je me suis dirigé pédestrement vers la pagode de la rue de Cuzieu à Sainte-Foy-lès-Lyon. C’est le lieu censément le plus calme de mon environnement topographique immédiat et, après moins de trois kilomètres d’effort, je comptais bien y être saisi par les doux apprêts du monacal non subi. Évidemment, rien n’est jamais simple, puisque, parvenu sur place, j’ai dû composer avec les assauts sonores d’une tondeuse électrique limitrophe et pas trop bouddhiste (les jardiniers devraient lire Jacques Ellul). Imaginez mon embêtement, la déréliction de tous mes sens ainsi menés par le pire !Cependant, une tête empanachée n’éprouve que de petits embarras et, au milieu des décibels, entre bouddhas impassibles et bonsaïs boudeurs, j’ai tout de même pu lire, certes en me bouchant les oreilles – ce qui n’est pas pratique pour tenir un livre et encore moins pour en tourner les pages –, mais avec la foi du charbonnier, ce qui est toujours ça de gagné face à la barbarie ambiante. Qu’ai-je lu ? Quelques quatrains de l’étonnante Emily Dickinson, proposés en version bilingue par la collection « Poésie » des établissements Gallimard. Comme là encore rien n’est jamais simple, j’ai assez vite déchanté en constatant que la partie traduite l’était de façon trop littérale, près des mots et jamais de leur esprit. Ainsi, ici une fois de plus, c’est la fidélité qui formait une sorte de trahison.

Voilà, j’en suis là.

26 août 2025. – Nuages et vague tiédeur, temps lourd (33°C). Revu la chatte Poppy, qui n’est donc pas morte, mais qui m’ignore, fait la gueule. Journée encombrée par les tâches ménagères, approvisionnement au supermarché, taille de mes haies. Lu deux pages du Journal d’un Léautaud, assez peu féru de tâches ménagères et très préoccupé par ses petits félidés domestiques. Lu aussi quelques quatrains d’Emily Dickinson. Voilà une poésie d’un autre monde, une autre galaxie ?

29 août 2025. – Une certaine humidité (22°C). Labeur et épuisement corrélatif. Rien lu, état végétatif.

30 août 2025. – Quelques trouées bleues dans ciel nuageux (22°C). Dos bloqué, cervicales en capilotade, genoux qui grincent, urticaire que l’on dit de contact, je ne suis pas au mieux de ma forme physique. Quant au moral, ce n’est guère mieux. Que voulez-vous, l’été s’étire, un peu lourd, un peu las… Pour m’extirper un peu de ce marigot de morosité, de ces sables mouvants sans mouvements, je m’essaye au « polar islandais » en lisant Hiver arctique du mètre étalon du genre Arnaldur Indriðason (non, je n’ai pas toussé). Manque de pot, mauvaise pioche, cette histoire qui tourne autour de l’homicide d’un moufflet tout autant boréal que thaïlandais me tombe raisonnablement des mains. C’est écrit dans un style simple et utilitariste, les divers protagonistes semblent indéfinis et interchangeables et, pour tout vous dire, l’ensemble me donne l’impression d’être posé comme une plante verte au milieu du fameux sketch où le très regretté Jacques Villeret se fichait un peu de la tête du trop sérieux Ingmar Bergman. Il me reste 300 pages à bouloter pour finir tout ça. Vais-je y parvenir ?

En complément, quelques lignes de Montaigne, deux pages du Journal de Léautaud. Dieu que tout cela respire !

31 août 2025. – Ciel voilé (28°C). Tour de France cycliste des boîtes à livres. Nouvelle étape. Ramené deux nouveaux pensionnaires : une monographie consacrée à Lou Reed et au Velvet Underground et Ma route et mes chansons, l’autobiographie de Maurice Chevalier (chaînon manquant entre les deux : Jonathan Richman que j’écoute dès mon petit intérieur rejoint). Par ailleurs, loin d’une quelconque synarchie des mollets lustrés et du cyclisme, j’avance cahin-caha dans l’affaire islandaise d’Arnaldur Indriðason entamée hier. Paupérisme septentrional, immigration et racisme, rivages du polar social. On s’ennuie tout de même un peu. Plus tard. Relu quelques-uns de mes textes datant d’il y a une quinzaine d’années. J’écrivais mieux – tout du moins étais-je moins paresseux – mais Dieu que j’étais naïf ! Demain, septembre.

1er septembre 2025. – Pluie (22°C). Visite médicale. Il faut bien vérifier les tuyaux. Toujours dans le roman policier d’Arnaldur Indriðason. Très dévitalisé, rien pour s’accrocher à une intrigue qui semble avancer au rythme d’une tortue centenaire sous Lexomil. On sent comme un goût Sjöwall/Wahlöö, un soupçon de Mankell, mais en lyophilisé, en très lyophilisé (le fait que cela soit lyophilisé explique peut-être le succès d’Indriðason). En dehors de tout ça, de cette morne plaine islandaise, le voisinage est rentré de villégiature et avec lui une somme de tares non négligeable, parmi lesquelles une sale habitude de faire du bruit, qui aurait certainement offusqué ce bon Schopenhauer, pour qui les nuisances sonores étaient le pire ennemi.

2 septembre 2025. – Soleil et douceur, quelque chose de madérien (23°C). Malade, toujours des problèmes de tuyauterie. Acheté Kholkoze, le nouveau Carrère. La libraire m’a demandé si je voulais un emballage cadeau. Je lui ai répondu que le livre était destiné à ma consommation personnelle. Elle a eu l’air surprise. J’ai souri bêtement, elle aussi. Sinon, toujours chez Arnaldur Indriðason, un bloc d’ennui, solide, très solide.

5 septembre 2025. – Beau temps malgré quelques passages nuageux (22°C). Labeur, labeur, trop de labeur ! Nonobstant, rouvert les Cahiers de Cioran et suis tombé sur ceci : « De toutes les réflexions, les plus futiles sont celles sur la littérature. La critique est ce qu’il y a de plus stérile ; il vaut mieux être épicier qu’écrire sur les autres. Il faut lire un livre et ensuite le jeter ; inutile d’en parler, de le résumer et de le commenter. À quoi bon en peser les mérites et les défauts ? S’il est bon, on se l’incorpore à sa propre substance ; s’il est mauvais, il aura été cause d’une perte de temps. Un point c’est tout Pourquoi réfléchir indéfiniment sur ce qu’on a lu ? »

6 septembre 2025. – Affres des demi-saisons en amorce. Le soleil est bien là, mais de plus en plus bas (24°C). Ce matin, coiffeur, ou tout du moins coiffeuse. Me voilà délesté de quelques follicules pileux en surplus. Ce n’est pas rien. Cela, en tous les cas, renforce mon côté aérodynamique. Après le ménage et la sieste, retour dans l’affaire islandaise d’Indriðason. Je commence à trouver quelques points d’intérêt. L’intrigue avance tout de même un peu. Il y a de la soupe de viande de mouton réchauffée au four à micro-ondes. Ce genre d’aventures. Nous ne sommes jamais à l’abri des aventures les plus indicibles.

7 septembre 2025. – Du soleil (29°C). Tour cycliste des boîtes à livres. Quinze kilomètres, quatre boîtes, pêche assez mince. Récupéré L’Incertaine, court roman du très oublié Pascal Lainé (il est mort l’année dernière dans une indifférence polie). Achevé sans joie le polar islandais d’Indriðason. Ce n’est pas vraiment très bon (j’ai l’impression d’être un bourreau neurasthénique en vous disant ça). Dans la foulée, une foulée clopinante, lu la critique de Kholkoze (le nouveau Carrère) dans Libération. Absolument rien compris, la critique littéraire n’est plus ce qu’elle était. Refait aussi mes valises. Demain, départ pour la côte varoise où je compte bien profiter des atours de l’arrière-saison.

14 septembre 2025. – Ciel maussade, pluie faiblarde (21°C). Retour de la côte varoise qui, malgré le béton, laisse deviner quelques beaux paysages. Bien mangé, bu raisonnablement. Rien à redire à tout ça. Le gris d'ici est pire. Entamé Kolkhoze de Carrère.

15 septembre 2025. – Du soleil, puis des nuages. Un reste de douceur un peu écœurant, l’été s’achève (25°C). Depuis mon retour de villégiature, je suis spleenétique et tout semble aller de travers. Restent les livres pour me sortir du marasme. Kolkhoze, par exemple. Carrère y tire les fils de son roman familial dans de courts chapitres qui ne laissent jamais place à l’ennui potentiel du lecteur. C’est un livre très efficace qui semble passer tout seul, en un mot un vrai page turner agréable (excédera-t-il cela ?)

16 septembre 2025. – Temps vaguement nuageux avec quelque chose d’automnal, le soleil est déjà trop bas (20°C). Carrère mène parfaitement son récit. On pourrait presque trouver qu’il le polit trop, qu’il vise un hypothétique lectorat grand public jamais vraiment effarouché par le confortable. On cherche en vain les à-coups, les soubresauts, quelques grains de sable dans les rouages qui ne viennent pas… En somme, on cherche un peu la littérature.

Mort de Robert Redford et avec lui mort d’une certaine idée de la gauche américaine.

Demain labeur…

18 septembre 2025. – Indécent écart de température entre matin et après-midi. L'été agonise, mais résiste (7°C -> 30°C). Labeur. Rien lu, rien vécu. Je périclite.

20 septembre 2025. – Vent turpide et chaud n'apportant rien de bon augure. On annonce une chute drastique des températures pour les jours qui viennent. L'été va tomber dans l'automne comme dans un ravin (31°C). Vingt minutes de lecture suivies par vingt minutes de marche à pied. Ce genre de processus multisports répété quatre fois, ce qui, si je compte bien, donne quatre-vingts minutes de lecture et quatre-vingts minutes de marche à pied. Avantage considérable, j'avance dans le Kolkhoze de Carrère tout en faisant un peu travailler mon système cardiovasculaire. Cela dit, et pour en revenir plus précisément à la « vaste fresque familiale à goût russe » qui devrait nous occuper, je dois dire que, malgré son sujet et derrière son indéniable efficacité, c'est peut-être l'un des livres les moins personnels de Carrère. Son moi n'y est pas trop à l'œuvre (tout du moins pour l'instant, je suis au mitan de l'affaire), peut-être parce que son moi n'est pas vraiment le sujet, que le sujet, c'est sa famille et surtout sa mère, peut-être aussi parce que ce moi pourrait effaroucher le lecteur lambda qui me semble ici visé : « Ma mère a trouvé le “je” haisable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé… »

Ah oui, j’oubliais ! Lors de ma petite marche matinale, j’ai récupéré Le Partage de la soif de Chauviré dans une boîte à livres. Disons que la pioche est bonne (enfin, me semble-t-il).

21 septembre 2025. – 10 h 42, début du déluge, fin de l’été (17°C). On se dit que le Kolkhoze de Carrère ressemble à un gros sachet Lady Grey périmé de la maison Twinings. Le goût russe et le « moi » de l’auteur y sont un tantinet périmés. On se dit aussi que ce que l’on lit est très efficace et que Carrère fera le bonheur d’une multitude d’institutrices dépressives. On se dit tout ça et puis, aux alentours de la page trois cent, tout bascule un peu. Il y a les seins de Dominique Sanda dans Le Jardin des Finzi-Contini, un peu plus de chair et de problématique, un peu plus de Carrère et de son père qui devient une sorte de motif émouvant caché au milieu d’une marqueterie trop lisse et peaufinée.

22 septembre 2025. – Nuages et averses, le maussade est de mise (15°C). Sombres perspectives automnales, le froid s’immisce déjà dans mon petit intérieur et me voilà rencogné sur mon canapé avec les genoux qui craquent à l’alternat lorsque je le quitte, rarement, il faut bien le dire.

Lecture Carrère, toujours. Russie, Ukraine, Géorgie… Les histoires de famille rejoignent la grande Histoire. Indéniable art du récit qui confine parfois à une certaine sidération (car oui, tout est bien lié). Et si Kolkhoze était finalement un bon livre ?

23 septembre 2025. – Météo sinistre, nous y voilà ! (13°C). La fin de Kolkhoze est presque très bien. L’agonie de sa mère, la disparition progressive de son père (ou plutôt l’évaporation de son père). Carrère a une sorte de don naturel pour raconter ce genre de choses pas forcément sautillantes (pour tout dire, on est assez ému en lisant tout ça). Ceci dit, pour le reste, il aurait dû oublier le didactique et le confortable et moins prendre son nombreux lectorat par la main… Enchaîné sans attendre avec Feux Sacrés, truc à goût indien de Cécile Guilbert (j’aime assez Cécile Guilbert).

Pensées faiblardes :

Le snobisme est souvent une forme de modestie.

Faire de la littérature, c’est laisser le texte signifier au-delà de ce qu’on voulait consciemment lui faire dire.

27 septembre 2025. – Brumes matinales remplacées par un soleil bien inutile, car trop bas (17°C). Il fait déjà trop froid, j’ai rangé mon vélo et, comme tout va de pair, j’ai l’inspiration très en berne. Vous me pardonnerez la grande faiblesse des quelques lignes qui suivent (ce journal périclite, il n’est pas le seul). Les années soixante-dix finissantes, leurs contours gris, délavés, parfois émétiques, l’odeur des pouffes en plastique, la découverte de Joy Division. On retrouve ce genre de choses dans Feux Sacrés. Un genre de choses qui me parle assez, puisque, à deux années près, j’ai le même âge que Cécile Guilbert. Il y a donc une sorte de capillarité générationnelle entre nous deux, ce qui biaise certainement mon jugement et me fait peut-être aimer des pages que d’autres liront d’une façon moins impliquée. Reste que je les ai aimées, ces pages. Il y a de l’émotion dedans. On ne perd pas un cousin gémellaire suicidé à l’âge de seize ans sans en garder quelque chose de potentiellement bouleversant (mon cousin est mort d’une crise cardiaque sous sa douche à l’âge de cinquante ans, on a retrouvé son corps deux jours plus tard).

28 septembre 2025. – Beau temps automnal (18°C). Les températures étant plus chaudes sous le soleil des extérieurs que dans mon petit intérieur arpenté leur large territoire. Utilisé ma méthode habituelle : trente minutes de marche à pied, trente minutes de lecture sur les quelques bancs qui auront accepté mon séant fatigué. Poursuivi Feux Sacrés de Cécile Guilbert. La sexualité débridée, New York et les saladiers de cocaïne, les cocktails en compagnie de Bret Easton Ellis et Jay McInerney, l’amour, un mariage, l’agonie d’une grand-mère (belles pages).

Nocturne : La nuit glisse, ferme mes yeux, ralentit le temps, soustrait les formes, laisse place aux beautés brunes.

29 septembre 2025. – Des nuages passagers, un soleil trop bas (17°C). Lire en intérieur fin septembre relève de la quasi-impossibilité physiologique. La « juste et nécessaire lutte » contre le réchauffement climatique veut que les chauffages collectifs ne soient pas mis en route ; il faut porter couvre-chef et mitaines, nous réfugier sous un plaid. Tout cela n’est pas bien confortable et nous donne des airs encore plus idiots. C’est pourquoi, en cette saison, j’ai pris l’habitude de rejoindre le large horizon de l’outdoor afin de poursuivre mes mauvaises habitudes lectorales. Manque de pot. Cette habitude serait parfaite dans le plus imparfait des mondes s’il n’y avait là aussi quelques inconvénients. Tenez, aujourd’hui, j’ai bien trouvé un banc ensoleillé situé à l’abri de mes contemporains. Tout semblait aller pour le mieux, jusqu’à ce qu’un couple s’assoit mutuellement à quatre mètres de ma modeste personne et entame une discussion assez sonore, ponctuée de « de base », de « voilà » et de « nique sa mère à ce fils de pute ». Devant l’adversité, j’ai bien vite pris mes rotules à mes vertèbres cervicales pour me diriger vers des lieux, un autre banc que j’imaginais plus calme. Mauvaise pioche, là encore, le désappointement fut de mise. J’ai très vite subi les assauts sonores d’une tondeuse très efficiente. Je vous épargnerai la suite de mes pérégrinations, qui m’auront vu coudoyer un nouveau-né piaillant dans sa poussette, une adepte des conversations téléphoniques amplifiées et un indélicat souffleur de feuilles mortes puissamment équipé. Résultat, je me suis retrouvé, comme par une sourde magie, téléporté sur un banc du cimetière, pensant trouver le calme nécessaire à ma lecture. Or, enfer et damnation, ironie quand même un peu, là aussi j’ai dû faire face à du problématique. Je n’ai pas été dérangé par les morts, mais par les attaques sonores d’un tailleur de pierre qui inscrivait au burin le nom d’un nouveau pensionnaire sur une pierre tombale. Décidément, rien ne nous épargnera, et même la mort.

Tout étant dans tout, dans le Feux Sacrés de Guilbert, livre que je tentais de lire, il est terriblement question de mort. La mort si distante des pays dits civilisés, la mort clinique, la mort ephadisée, mais aussi la mort indienne. Celle du Gange et de Bénarès, des corps oubliés, des corps en combustion. Une mort pas vraiment sinistre, pas vraiment joyeuse, tout juste indifférente, tout se passe ailleurs…

30 septembre 2025. – Nuages finalement assez peu nombreux. Cependant, le soleil s’est évertué à vouloir rester caché derrière eux. Voilà comment les promesses s’échappent (16°C). Le livre de Cécile Guilbert n’est pas vraiment très joyeux. Il faut dire qu’il est ponctué par une grande série de deuils. Un cousin, une grand-mère, un oncle, un frère et un père rejoignent la « grande communauté des trépassés ». Voilà qui a de quoi réveiller de sombres échos chez le lecteur. Reste que c’est assez beau, poignant sans être larmoyant, certainement trop « plaqué » lorsque, pour Guilbert, il s’agit de surmonter ses chagrins grâce à la spiritualité hindoue et le yoga, mais en passant au-dessus de ces réserves, l’émotion emporte tout. L’émotion est parfois une chose importante et même en littérature.

Demain, labeur, lever 5 heures. Tout cela relève de la torture pure, simple, mollement assumée (il faut bien manger).

4 octobre 2025. – Matin ensoleillé, après-midi sous les nuages, le vent et la pluie, tout change (22°C). Entamé En France de Florence Aubenas. Recueil de chroniques écrites pour Le Monde entre 2012 et 2013. Élections présidentielles, France périphérique, montée du RN. Rien à redire – le menu est intéressant, et les qualités habituelles : la patte humaine, son empathie et surtout l’absence de ricanement d’Aubenas sont là. Un seul doute : ces papiers, écrits il y a dix ans, sonnent justes mais déjà un peu vieux, sans doute parce qu’ils sont plus liés au flux de l’« actualité » qu’à la littérature. C’est certainement une hypothèse plausible.

6 octobre 2025. – Ciel vaguement dégagé. On se demande bien pourquoi, le soleil est dans les frondaisons (16°C). Hier, vie sociale. Une foire aux livres au milieu de petits retraités encore un peu vifs, puis un long repas familial (Au menu : Luke Rhinehart, Vladimir Nabokov, Nina Berberova, John Fante, Eric Holder, Albert Camus, Svetlana Alexievitch et André Dhôtel pour la foire aux livres ; tartiflette pour le long repas familial). Aujourd’hui repli troglodyte, lecture en intérieur, un bonnet sur la tête, sous un plaid et avec deux convecteurs électriques allumés (le chauffage collectif respecte les consignes et n’est encore pas en route). Toujours dans En France de Florence Aubenas. Pas de foire aux livres, ni de tartiflette mais un bel exemple de journalisme comme il faut. Je vais écrire des banalités, mais ce qu’il y a de vraiment bien avec Aubenas, c’est qu’elle semble n’être là que pour constater et jamais là pour juger quoique ce soit tout en dégageant une morale quelconque. Elle ne tire jamais la couverture à l’aune de ses idées et s’il y a bien un « engagement », c’est seulement dans le choix des sujets abordés. La France périphérique, la montée du Front National dans le Nord de la France, la paupérisation d’une jeunesse qui vit plus mal que ses aînés… Tout est vu à hauteur d’homme et de femme, loin des ricanements des contempteurs de trognes rougeaudes (et là je pense à Jean-Luc Mélenchon).

Pour rester un peu politique à l’insu de mon plein gré. Le nouveau gouvernement aura tenu moins de quatorze heures. En 2013, Florence Aubenas expliquait déjà pourquoi.

7 octobre 2025. – Quasi beau temps. Frais le matin, doux l’après-midi (18°C). Sept kilomètres à pied et pas le moyen de trouver un banc de lecture convenable. Ils étaient pour l’essentiel mal orientés, dans des ombres peu propices en cette saison, ou alors sévèrement atteints par les sévices sonores de tondeuses, souffleuses à feuilles mortes et autres enceintes connectées distillant de sourdes mélopées orientales autotunées. J’ai finalement trouvé mon bonheur sur un banc un peu trop proche des flux automobilistes, où j’ai fini le livre de Florence Aubenas. La dernière partie, qui tourne autour de la jeunesse française, de ses déveines et aspirations, est aussi bien que le reste et presque encore d’actualité.

8 octobre 2025. – Rien.


To be continued.

mardi 4 août 2026

Psychogeographie indoor (159)

 


« Car il y avait autour de Combray deux “côtés” pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. » — Marcel Proust, Du côté de chez Swann

30 juin 2025. Chaleur assez notable (39°C). Retour du Vercors, où je n’ai pas résisté à grand-chose tout en effectuant quelques randonnées d’intensité modérée entre Villard-de-Lans, Corrençon, Lans-en-Vercors, Autrans et Méaudre. (Pont-en-Royans ne vaut pas vraiment le coup : c’est une sorte de banlieue chaude de Romans.) Fait deux ou trois razzias dans les boîtes à livres du secteur. Pêché quelques volumes à l’intérêt oscillant : L’Histoire de la musique de l’affreux Rebatet, le Sido de Madame Colette, Les Chocolats de l’Entracte de François Chalais, Les Quartiers d’hiver de Jean-Noël Pancrazi (le Modiano pied-noir), Les Étoiles du Sud de Julien Green, et un polar glacé d’Arnaldur Indriðason dont j’ai oublié le titre. En parlant de glacé, ou tout du moins de fraîcheur, mes valises posées, entamé La Salle de bains de Jean-Philippe Toussaint. C’est son premier roman publié, et ce pourrait être aussi l’acte de naissance du « nouveau nouveau roman ». Ce que j’en ai lu est, pour l’instant, assez à mon goût : ça cabote en petite eau fraîche entre la barque Beckett et la barque Keaton. On a lu pire et plus calorifique.

1er juillet 2025. Chaleur tenace, on pourrait presque la saisir avec les mains (36°C). Fait réparer ma roue de vélo crevée. Coût modeste, 19 €, cependant je constate que, sur lesdits 19 €, j’ai payé 3,17 € de taxe sur la valeur ajoutée. L’État ne jetterait-il pas clous et punaises sur les chemins vicinaux afin de racketter par la bande les vélocipédistes bucoliques ? En parlant d’État, les conseils que ce dernier distille face à la montée des chaleurs — en gros : boire de l’eau et se mettre à l’ombre — me semblent assez bien réfléchis. Que serions-nous sans l’État ?

En dehors de tout ça, consacré ma journée à une exploration méthodique de mon canapé. Passé à l’alternance de son accoudoir gauche à son accoudoir droit, ce qui, il faut bien le dire, relève d’une sorte d’exploit par ces temps-ci. C’est d’ailleurs ici, sur mon canapé, que j’ai faiblement poursuivi, à toute outrance, assommé par l’implacable malignité des tiédeurs, la lecture de La Salle de bains du très malin Toussaint. Petite chose rafraîchissante, c’est un compliment, pleine d’humour en sous-main. On peut y lire des choses comme celles-ci : « Vous n’avez pas de disques de Frank Zappa ? me demanda Pierre-Étienne avec une supériorité amusée. — Non, aucun, dis-je », ou encore : « S’exprimant en termes choisis, l’homme déployait une grande érudition, ne manquait pas de cynisme. Elle, elle se cantonnait à Kant, se beurrait une tartine. La question du sublime, me semblait-il, ne les divisait qu’en apparence. »

Plus tard, la chaleur ne baissant pas, lu une lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan datant du 24 juin 1676 : « … nous avons eu des chaleurs excessives… »

2 juillet 2025. La chaleur tient, ne décroche pas, prend des raideurs de pendu (37°C). Accablé par les températures, je vis comme en prison dans mon petit intérieur, duquel je ne sors plus que pour me fournir en victuailles (il faut bien manger et les magasins sont climatisés).

(Lectures.) Toussaint et sa Salle de bains. Cette histoire de fléchette plantée dans le front, cause de rupture amoureuse, ces parties de tennis qui ne semblent jamais débuter malgré les tenues ad hoc, ces siestes dont on ne se lève pas tout de suite. Cette impulsion qui vient plus tard que tôt et qui permet de se mouvoir dans l’ignorance des corps. Tout cela n’est pas mal pour un début, on rigole un peu sous cape. Moins drôle : Emmanuel Darley et Un gâchis (bouquin récupéré dans une boîte à livres). Moins drôle parce que l’auteur est mort trop jeune, moins drôle aussi parce que ce qu’il raconte n’est pas vraiment du domaine du sautillant. En gros, il s’agit du récit de l’errance d’un tueur d’enfant, vu de l’intérieur. Ce que j’en ai lu m’a semblé assez beau et sans vraies lourdeurs. Ah oui, aussi, et pour revenir à ce qui pince, le volume est dédicacé par Darley lui-même. Il s’adresse à une certaine Sylvie, explique, de façon peut-être un peu immodeste, que son livre est « poétique et violent ». Comment a-t-il pu finir dans une boîte à livres reste un mystère.

Hier, mort de Florence Delay. Beau visage chez Robert Bresson, belle voix chez Chris Marker. Me suis souvenu du début de Sans Soleil, film merveilleux, début merveilleux : « La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images – mais ça n’avait jamais marché. Il m’écrivait : “... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.” »

Joie des rez-de-jardin. Minuit, le voisin du troisième, celui qui joue du pipeau, jette des seaux d’eau par la fenêtre. Nous voilà bien.

3 juillet 2025.– Les orages derrière nous, la température baisse un peu (28°C). L’air redevenu respirable, hasardé mon museau dans les extérieurs. Expérience malheureusement peu concluante. Beaucoup de circulation automobile, beaucoup de travaux et beaucoup de mouflets et mouflettes piaillant dans les parcs publics. Pour tout vous dire, tel le bulot tragique, je suis bien vite retourné dans mon petit intérieur. Hélas, là aussi, la tranquillité n’était pas de mise. Encore des travaux de gentrification dans ma rue, encore du bruit. Parfois, on aimerait vivre sur Neptune (ce qui, d’après les connaisseurs de ladite planète, n’est guère possible).

Cependant, un peu lu… Emmanuel Darley et Jean-Bertrand Pontalis.

Un idiot du village enlève une gamine, chemine quelque temps avec elle, puis il l’étrangle et l’enterre dans un sous-bois. Dit comme ça, Le Gâchis de Darley pourrait ressembler à une sorte de M le Maudit champêtre qui se résumerait à sa propre transgression. C’est un peu le cas, mais c’est aussi un peu autre chose. Disons alors que ce récit, raconté avec les yeux du criminel, est essentiellement sauvé par son taux de candeur (je parle de la candeur que l’on peut retrouver chez Robert Walser). Sinon, Pontalis. Autre affaire. Bien entamé son Dormeur éveillé. Livre des entre-deux, de la mélancolie transformée en « musée imaginaire », fragments tournant autour de la mémoire, de l’art et de la psychanalyse. On flâne entre les rives et c’est assez beau.

4 juillet 2025.– Baisse progressive de la température extérieure (29°C). Aujourd’hui, lors de ma randonnée quotidienne, croisé un lapin, un lièvre, un hamster, un bouc et une chèvre. Lu Chemoule, un chat français de Nathalie Quintane. Petit livre, moins de cent trente pages, et demi-réussite. Quintane voudrait raconter la vie de son petit félin domestique, écrire en chat plus qu’en français, éviter l’anthropomorphisme. Elle n’y parvient pas totalement, elle aurait dû confier sa plume à son chat (cela dit, je suis injuste, son livre est inventif et un peu marrant, c’est toujours ça). En parlant de chat, disparition de la chatte Poppy que je n’ai pas revue depuis mon retour du Vercors. Selon sa vraie maîtresse, elle se serait trouvé une nouvelle maison de substitution, chez une certaine Huguette. Cette dernière écrira-t-elle un livre sur elle ? D’autre part, un peu à l’écart des bestioles, fini Le Dormeur éveillé de Pontalis. C’est bien le joli bibelot que j’avais cru déceler hier. Je recommande cette lecture. Pour finir dans l’humain trop humain, court retour dans le Journal de Green. Un voyage à Hammamet, la chasse aux petits garçons, de la fatigue, un peu de dégoût.

5 juillet 2025.– Soleil et tiédeur (31°C). Le voisin du troisième joue de la trompette, du violon et du pipeau, va-t-il se mettre à l’hélicon ? En attendant, je constate que mon immeuble attire les musiciens. Au premier étage, il y a quelques années, il y avait ce guitariste électrique qui s'escrimait sur Money for Nothing et Sweet Jane avec une dextérité un peu aléatoire. Avant lui, au troisième étage, je me souviens d'une sorte de Castafiore tragique qui vocalisait à qui mieux mieux. Elle était vraiment chanteuse à l'opéra de Lyon. Je crois également me souvenir d'un joueur de ukulélé et d'une flûtiste passagère. Quant à Régis, le voisin fou du dernier, comment oublier ses récitals nocturnes sur un piano désaccordé ? Il nous a quittés physiquement il y a quelques années. Dans le cimetière, sa tombe est située à moins de trois mètres de celle de mon frère. Ce n'est qu'un tas de terre avec une croix en bois de guingois. Voilà, on en chialerait…

Picoré dans la correspondance Larbaud/Fargue. Les deux se tutoient assez vite, passent d’une distance un peu confraternelle à une franche camaraderie, se donnent des petits noms ; les « Grossbibisch » et les « Cher Léon » fleurissent, et on a le sentiment d’être en bonne compagnie. Lu Le Pain de ménage, comédie en un acte de Jules Renard. Lors d'un séjour de vacances, un bourgeois et une bourgeoise se tournent autour pendant que leur épouse et époux respectifs se sont absentés après le dîner. Rien ne se passera entre les deux, mais ce rien est délicieux : « Oh ! flirter, ce mot-là m’énerve. Flirt ! flirt ! C’est crispant comme une automobile sous pression. Laissez donc aux Anglais leurs petits bouts de mots. Qu’ils aient au moins ça en Angleterre. »

6 juillet 2025.– Il pleut, la température baisse ; ce qui était considéré comme du « mauvais temps » il y a trois semaines est devenu du « beau temps » (24°C). Picoré à nouveau dans la correspondance Larbaud/Fargue. Par capillarité, je picore aussi dans le Larbaud de Bernard Delvaille (collection Poètes d’aujourd’hui). Beaucoup de points communs entre Larbaud et Delvaille. L’ouvrage à tendance biographique du second résonne donc un peu autobiographiquement en creux. Tout étant dans tout, Delvaille parle de l’influence de Levet, évidemment sur Larbaud, mais aussi chez quelques surréalistes. Chez Philippe Soupault, par exemple. De ce dernier, lu Westwego, un long poème aisément trouvable en version dématérialisée. Soupault est l’un des surréalistes les plus présentables ; enfin, disons qu’il passe assez bien la rampe du temps. Dans Westwego, on peut lire des choses comme celle-ci :

je voulais aller à New York ou à Buenos Ayres
connaître la neige de Moscou
partir un soir à bord d'un paquebot
pour Madagascar ou Shanghaï
remonter le Mississippi
je suis allé à Barbizon
j'ai relu les voyages du capitaine Cook
je me suis couché sur la mousse élastique
j'ai écrit des poèmes près d'une anémone sylvie
en cueillant les mots qui pendaient aux branches
le petit chemin de fer me faisait penser au transcanadien
et ce soir je souris parce que je suis ici.

Je fais mes valises. Demain, départ pour le Beaujolais.

13 juillet 2025.– Chaleur (33°C). Retour du Beaujolais, contrée proche mais cependant exotique. Quelques randonnées m’auront mené vers des landes et crêtes surplombant les vignes et les vallées, à des altitudes qui, si elles n’ont rien d’alpestre, étaient tout de même plus proches des 800 mètres que d’un quelconque plat pays qui ne saurait être le mien. Charme du mont Brouilly, qui est plus bas, 450 mètres, charme et danger des petites routes où l’on se perd pour mieux se retrouver. À Quincié, vu la tombe de Bernard Pivot, sautillé dans moult villages en pierre dorée et tournicoté autour d’un beau prieuré abandonné par ses chanoinesses. Beaujeu, la capitale de la région, toute encastrée en fond de vallée, ne valait pas vraiment le détour en dehors d’une belle maison à colombages et d’une grosse église romane (de surcroît, elle semble frappée par toutes les tares de la France périphérique). Pour ce qui est de ma propre physiologie, bien mangé, bien bu, mais raisonnablement. Pour ce qui est du domaine lectoral, poursuivi le Larbaud de Delvaille entre deux verres de Brouilly. Beau livre de descendant transi d’admiration.

14 juillet 2025.– Averses tardives (29°C). Fatigue, céphalées, les pétards sont mouillés. Mort de Thierry Ardisson. Les années 80 disparaissent à petit feu, et nous aussi avec un petit peu. Fini le Larbaud de Delvaille. La longue aphasie de Larbaud, une certaine tristesse, là encore.

19 juillet 2025.– Orages, baisse des températures extérieures (24°C). Pas vraiment en forme. Guère de volonté face à l’adversité, du monde, de mon propre corps. Même mon petit tour de vélo quotidien ne m’aura pas permis de retrouver ne serait-ce qu’un soupçon d’élan. Non, je suis figé. Au niveau lectoral, les choses sont peut-être un peu plus positives. Cédé à la tentation du nature writing américain en débutant la lecture de Winter de Rick Bass. J’avais déjà repéré ledit Bass dans le formidable Maquis de Philippe Garnier, mais jusqu’à présent rien lu de lui. Winter raconte son installation dans un coin reculé du Montana en plein hiver. C’est, pour l’instant, assez réussi. Les frimas sont, par exemple, presque palpables, il y a des cerfs laineux, des hommes à la barbe qui pousse vite tandis que de gigantesques lièvres blancs et dodus agissent comme des félins étranges et hybrides en se cachant dans l’obscurité des bois. Tout cela pourrait sembler un poil sybarite, c’est un peu le cas, mais, en attendant, ce que j’ai pu lire de ce livre m’a sorti un tantinet de ma gangue de lassitude. C’est déjà ça.

20 juillet 2025.– Temps orageux (29°C). Les jours s'accumulent et on se demande bien pourquoi. Peut-être faudrait-il se fixer des objectifs, des programmes à accomplir ? Dans Winter, Rick Bass le fait, il organise ses journées et le voilà qui tape à la machine, qui coupe du bois, le fend, l'empile (empiler des choses est une chose importante philosophiquement). Voilà des raisons d'exister. Autrement, chez Bass, il y a aussi des grizzlys, des tétras, des orignaux, des cerfs à queue noire, des wapitis, des porc-épics, des canards, des pumas, des lynx, des loups gris, des pékans et des gloutons. Les bestioles éprouvent-elles le besoin de se trouver des raisons de vivre ?

22 juillet 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses (25°C). Lecture en extérieur, au milieu d'un semblant de bois. Winter. Rick Bass coupe du bois, se dissocie de la société humaine, l'hiver approche.

26 juillet 2025.– Tendance nuageuse (26°C). Je fais mon lit, je fais la vaisselle, je fais le ménage. Je fais beaucoup de choses, mais je ne vis pas vraiment.

Toujours dans le Winter de Rick Bass. Beau livre plein de ferveur hivernale. Il s’y passe des choses, entre frimas et bestioles. La nature plus que les hommes, c’est peut-être ce qui nous donne des raisons de vivre.

En parlant de bestioles : depuis deux semaines, aucune trace de la chatte Poppy…

Minuit. Pascal, Pensées : « Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour empêcher de le voir. »

27 juillet 2025.– La tendance nuageuse se précise (25°C). Vélo ce matin. Nouveaux chemins, nouveau circuit, nouvelles perspectives ?

Chez Rick Bass, tout est dangereux, même la coupe du bois. Il suffit de taper sur une souche trop verte pour que votre masse vous rebondisse en pleine figure. Le risque est alors grand de perdre quelques dents (ou la vie, si la masse rebondit contre votre front). Quant à l’hiver, ce n’est pas mieux : il vous apprend à guider votre propre fatigue, à vous étendre de tout votre long au coin du feu, à « sombrer dans une espèce d’inconscience tranquille et chaude ». Bref, il vous apprend à oublier le monde et ses thuriféraires (ce qui pourrait être dangereux pour certains). En définitive, beau livre, qui pourrait laisser l’impression d’avoir été écrit par un arrière-petit-fils de John Muir.

Fin du Tour de France cycliste. Le vainqueur verse dans le spleenétique. Il a gagné trop facilement, s’est ennuyé…

28 juillet 2025.– Nuages, quasi-frimas (20°C). Quatre kilomètres de marche matinale malgré une cervicalgie tenace. Fait quelques courses au supermarché. Note salée, plus de 150 €, il faut bien se nourrir.

Pas le courage d’entamer un nouveau volume. Me suis contenté de quelques graines dans les Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria. Toujours une source de courts délices. Charles-Albert arpente les rues de Fribourg. Tout y a des airs français — bourguignons plus que fédéraux. Tout y est reposant aussi. Et puis, le peuple est « sain, frais, vivant, logique, intelligent, poli », il participe au ravissement d’assister ou de participer au déambulatoire dans les rues.

29 juillet 2025.– Ciel changeant, fond de l’air un peu frais (22°C). Cinq kilomètres dans les extérieurs, une visite médicale patibulaire. Sur mon chemin, rien à pêcher dans les boîtes à livres. Lectures fragmentées. Un peu chez Cingria, qui voit Léon-Paul Fargue assis sur un banc, pas endormi contrairement à sa légende, plutôt « vif comme ne l’a jamais été une truite des plus exquises cascades ». Tout étant dans tout, aussi dans la correspondance Fargue/Larbaud. Les deux plus beaux hémiplégiques de la littérature française. Étaient-ils atteints du même côté, se complétaient-ils ? (Bon, Larbaud était aussi aphasique, rien de plus triste que ses dernières années, enfermé dans son corps.)

Écouté Le Masque et la Plume. L’un des intervenants parle de « sororité » avec des trémolos dans la voix. Cette propension à s'approprier les mots et le langage de l'époque ne manquera jamais de me surprendre. Je ne suis pas le seul ; l'ami Montaigne pensait déjà cela : « Je vous conseille la modération, l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et l’étrangeté. »

30 juillet 2025.– Adynamie prononcée.

2 août 2025.– Nuages, nuages (23°C). Malgré mon petit tour de vélo, je n’y suis pas vraiment. Il faut dire que je traverse une phase de neurasthénie légère, qu’août est déjà là et qu’août, c’est déjà un peu le début de la fin. De surcroît, je ne suis pas très inspiré, rien ne tombe de moi, et encore moins des mots. Cependant, histoire d’exorciser tout ça, je lis toujours, tant bien que mal et à mon rythme. Tenez, aujourd’hui, j’ai ouvert pour la première fois le septième volume du Manifeste incertain de l’impeccable Frédéric Pajak. Cette nouvelle pierre apportée à son grand édifice est cette fois-ci principalement consacrée aux figures de Marina Tsvetaïeva et d’Emily Dickinson, deux poètes « femelles » comme on en rencontre peu dans l’histoire de la littérature. Je connaissais assez bien la seconde, cette sorte de sœur secrète vivant recluse dans un autre siècle que le mien (j’ai mes « sororités » à moi), moins la première, dont je ne connais que les empêchements par les affres du soviétisme primaire, mais pas grand-chose d’autre. J’imagine que Pajak saura allumer la mèche de mon intérêt. Ce que j’ai lu du livre ce matin m’a déjà rempli d’une belle satisfaction. Les dessins sont toujours aussi beaux et la mélancolie qui irradie de tout ça aura certainement la capacité de me sortir de ma déprime passagère. Constat, effet Max Brod ? Sans sa sœur refusant de brûler, comme elle le lui demandait, ses mille huit cents poèmes après sa mort, il ne resterait plus aucune trace de l’œuvre d’Emily Dickinson. Y a-t-il des amis, des sœurs qui auraient respecté les consignes ? Y a-t-il des Kafka et des Emily Dickinson qui ne se seront jamais révélés au monde ? Certainement…

3 août 2025.– Quelques cumulus de beau temps (24°C). Vélo : plus de vingt-cinq kilomètres, beaucoup de dénivelé positif, bouclé ma boucle avec un contentement penaud.

Lecture : Pajak oublie assez vite Emily Dickinson, traverse l'Atlantique, visite la Russie poutinienne, constate sa « déglingue » post-soviétique, mais constate aussi la politesse, la solidarité non dupe de ses habitants. (Face aux embargos et à la bonne conscience des nations occidentales, tout est forcément compliqué.) Voilà déjà Marina Tsvetaïeva, un autre astre.

S'agissant d’astre et, pour en revenir à Emily Dickinson, ce quatrain :

I pay — in Satin Cash —
You did not state — your price —
A Petal, for a Paragraph
Is near as I can guess —

4 août 2025.– Beau temps chaud (29°C). Joie du médical. Ce matin, ayant quelques saumâtres analyses à effectuer, j’ai choisi de chausser mes sneakers pour me diriger pédestrement vers le laboratoire le plus proche de mon faible logis. Pas plus de deux kilomètres et le tour devait être joué. Sauf que, pour des causes que j’imagine tout à fait aoûtiennes, ledit laboratoire s’est trouvé fermé du sol au plafond. Il m’a donc fallu poursuivre ma randonnée jusqu’à un établissement similaire situé quatre kilomètres plus loin. En comptant l’aller et le retour, j’aurais donc fait plus de huit kilomètres pour accomplir ma petite affaire médicale. Cependant, rien n’est jamais totalement perdu, et surtout le temps, qui, s’il fuit, peut aussi combler inopinément nos attentes avec une sorte de satisfaction imposée par le casuel. Figurez-vous que, chemin faisant, j’ai récupéré Le Dali m’a dit de Louis Pauwels dans une boîte à livres. Et me voilà donc tel une néo-Cléo perdue de 8 à 16, attendant mes résultats d’analyses, tout en me disant qu’une certaine joie peut être apportée par tout, et même les boîtes à livres.

Sinon, par ailleurs et toujours dans les livres, chez Pajak, lourdeur de la Révolution russe, lourdeur des révolutions en règle générale, légèreté de l’intimité face au monde : une définition de la poésie ? En tous les cas, je tamponne aisément ces mots de Marina Tsvetaïeva, vrai sujet de l’opus pajakien : « Mes vers sont mon journal intime, ma poésie est la poésie des noms propres… Il n’y a rien d’insignifiant ! Parlez de votre chambre, si elle est haute ou basse, combien il y a de fenêtres, quels sont les rideaux, s’il y a un tapis, quel est son motif, car tout cela sera le corps de votre pauvre âme laissée dans un immense monde. »

5 août 2025.– Amorce caniculaire (32°C). Fini le Pajak. L’exil, la pauvreté en France entre Russes blancs et partisans eurasiens, le retour d’exil, le NKVD, les caves de Béria, la déportation de son mari, de sa sœur, cette fin sordide, la fin de Marina Tsvetaïeva pendue à un crochet, parce que vivre face au monde en marche est parfois trop dur… Tout cela est poignant. Encore plus poignant, pour tout dire, on a le cœur serré devant les pages consacrées à Murr, le fils de Tsvetaïeva. Gamin élevé en France, qui, téléporté en URSS à la veille de la Seconde Guerre mondiale, se heurte au paupérisme, à la grande sinistrose soviétique. Il note tout ce qui lui arrive, ses rapports compliqués avec sa mère, son goût pour la littérature, ses soucis d’adolescent tenaillé par les envies sexuelles dans un large journal intime. Il ne survivra pas longtemps, sera tué sur le front en 1944 à l’âge de vingt ans : « Son corps n’a pas de tombe : seul son nom figure sur un monument aux morts… » Restent des traces, ce journal publié en 2014 aux éditions des Syrtes.

Tout cela est donc poignant, disais-je, et le livre de Pajak parfaitement réussi (même si la partie consacrée à Emily Dickinson est trop courte).

8 août 2025.– Tiédeur nuageuse (30°C). Rien d’autre que le labeur. Ah si, pêché ça chez le vieux Montaigne : « On demandait à un philosophe, qu’on surprit à même ce qu’il faisait. Il répondit froidement : “Je plante un homme.” » (Le philosophe en question doit être Diogène.)

9 août 2025.– La chaleur monte (36°C). Août est là, on s’ennuie solidement.

Pauwels, Dali m’a dit. Drôle d’affaire. Ça commence en préambule par des phrases musquées, baroques, où Pauwels envoie des flèches biographiques enflammées pour mieux éclairer son lecteur. Puis il se fait porte-voix d’un Dali ventriloquant ses jeunes années, rappelant son indéniable côté croquignolet : ses multiples masturbations au clair de lune, Gaudí et la Sagrada Família lançant très haut dans le ciel des pales de pierre, tout en n’oubliant surtout pas Gala, l’électrique, son grain de beauté derrière l’oreille droite et la cour que Dali lui fit à base de colle de poisson et d’excréments de chèvre. Gala la généreuse, la « croquemitaine de ses délires », « l’amante ermite » de ses forces vitales qui était aussi au menu du Pajak lu la semaine dernière, décidément, tout est dans tout.

10 août 2025.– Temps caniculaire, nous y sommes (37°C). Le livre de Pauwels est joyeusement scatologique. Dali n’y fait que tenter de retenir ce qui est censé s’échapper de lui. Ainsi, il garde ses crottes pour lui – il éprouve même un plaisir suraigu à les retenir – serre les fesses, danse d’un pied sur l’autre dans une sorte de gigue inquiétante. Il y a donc les crottes retenues plus que de raison, mais il y a aussi tout cet or – la merde, c’est forcément de l’or que l’on doit garder pour soi – ; mais il y a aussi la pisse, les pissotières en or imaginées par le cerveau syphilitique de Lénine. Le fait que le Paris des années 20 (du siècle dernier) était certes la capitale des révolutionnaires exilés, mais aussi celle des « soupeurs », ces amateurs de pain trempé, socialement révoltés, pour qui le quignon pipi était une sorte d’hostie. Évidemment, on peut trouver tout cela fort peu ragoûtant. N’empêche, les matières les plus viles ne sont-elles pas souvent la signature d’un trésor ? (Pensé à Artaud, à la correspondance de Casanova.)

Loin de Dali et Pauwels, je fais mes valises. Demain, départ vers le Jura, le Bugey et le Plateau d’Hauteville. La température s’y annonce plus supportable et l’air aisément plus respirable.

17 août 2025.– Chaleur (32°C). Retour du Plateau d’Hauteville. Déjà nostalgique, en manque de vert, de tranquillité surtout… Là-bas, tout était plus simple, moins saisi par les pesanteurs du citadin. Je pouvais gambader à ma guise dans les prairies, dans les sous-bois et sur les crêtes, ne croisant que de bien rares autochtones. Il faut dire qu’entre 800 et 1 200 mètres d’altitude, on ne risque pas d’être dérangé par autre chose que des bestioles : vaches, chèvres, renards inquiets et truites en vadrouille.

Malgré tout, et s’agissant de l’humain, un peu plus bas en altitude, visité Cerdon, Jujurieux, Ambronay, Tenay – autant de bourgades situées sur les lèvres du plateau et assez assommées par les symptômes de la France périphérique. Commerces en jachère, bougres désœuvrés, tout y était, et avec ça un peu de tristesse.

Pour le reste, en dehors de quelques razzias dans les boîtes à livres du secteur, mon séjour n’aura pas été marqué par la chose lectorale (j’avais autre chose à faire : bien manger et bien boire, par exemple). Ma valise rangée sous mon lit, je n’ai donc fini Le Dali m’a dit de Pauwels qu’aujourd’hui. C’est bien l’objet littéraire non identifié, totalement foutraque, que l’on imagine. Figurez-vous que l’on peut y lire des phrases comme celles-ci, ce n’est pas rien : « Le sperme possède des vertus angéliques parce qu’il est le réservoir des êtres non conçus. Ce qui n’est pas humain, mais pourrait potentiellement le devenir, s’amasse dans le domaine angélique. L’Ange est le non-manifesté par essence et le manifesté en puissance. »


To be continued.


dimanche 28 juin 2026

Psychogeographie indoor (158)

 




I'm a cork on the ocean
Floating over the raging sea
How deep is the ocean?
How deep is the ocean?
I lost my way, hey, hey, hey



12 mai 2025.– Alternance de courts orages et de belles éclaircies (20°C). Voyage en Provence. Le 7 mai, visité Vaison-la-Romaine : son site antique, son pont romain – sans crue homicide –, et sa cité médiévale. Dans la seule boîte à livres repérable, récupéré Les Histoires pragoises de Rilke et L’Adoration de Jacques Borel (intrigant Goncourt 1965). Le 8 mai, Bédoin puis Malaucène. Aucune envie de monter au sommet du Ventoux : devenu une sorte d’autoroute pour vélo. À Bédoin, récupéré Une femme de la nobélisée Ernaux. Le 9, Nyons et quelques villages des Baronnies, architecture un peu différente. Un orage. Récupéré Un gâchis d’Emmanuel Darley (parti trop tôt). Le 10, Séguret et Gigondas, qui valent le détour. Rien à récupérer : plus de vignes que de boîtes à livres.

Retour aujourd'hui. Malade. 38,5°C. Rhinite ? COVID ? Malgré tout, picoré dans le Journal de Léautaud – où Valéry est comme une statue – et dans Critique et création de Jacques Rivière (gros pavé dans la collection Bouquins). Une conférence sur Proust au moment même de l’action : Un amour de Swann vient de paraître. Belles intuitions de Rivière, qui perçoit la complexité syntaxique du style proustien non comme un artifice, mais comme une lucidité extrême, presque maladive (d’ailleurs Proust est malade). Il trouve aussi que Proust est trop sur le scalpel de ses émotions, alors que, concernant les sentiments – et notamment l’amour –, il est prodigieux.

13 mai 2025.– Ciel globalement dégagé, douceur (21°C). Encore un peu fiévreux et vaguement malade. Toujours dans le Journal de Léautaud : les débuts de la drôle de guerre, Marie Dormoy et le petit théâtre de la vie littéraire. Quelques conseils aussi : « la langue française écrite exactement, la simplicité, le naturel dans le style, même au risque de l’absence de tout art, plus je vais plus j’aime cela avec passion… » À l’alternat, également picoré dans les écrits critiques de Jacques Rivière. L’entêtement de Proust, son art de demander et d’obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort pour « convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ». Vous avouerez que c’est bien vu. Autrement, entamé Une figure de style, biographie du drolatique Pierre Bénichou, par un certain Benjamin Puech. C’est pour l’instant, pas trop mal, on apprend certaines choses, notamment sur les relations entre Albert Camus et la famille Bénichou.

16 mai 2025.– Soleil et vent (21°C). Labeur, sieste, jardinage. Aucune entorse du cogito.

17 mai 2025.– Beau temps, jamais vraiment dérangé par de rares et hauts cumulus (21°C). Après une semaine de rhinite patibulaire, la forme revient. Reprise progressive de mes petites activités modestement sportives. Quinze kilomètres sur deux roues, cinq grâce à mes deux jambes et mes deux pieds (je ne marche pas sur les mains). Sur mon chemin – aléatoire, zigzaguant –, croisé de multiples joggeurs et joggeuses – c'est à croire que cette catégorie se reproduit plus vite que le reste de la population –, deux poussettes et trois petits chiens. Au passage, récupéré Truismes de Marie Darrieussecq dans une boîte à livres (curieusement, je n'ai jamais lu ce parangon POL-là). Rien déposé en échange (je suis assez malhonnête et ne me sépare pas de mes nombreux volumes aussi facilement que ça). Rentré à bon port, suis retourné dans la biographie de Pierre Bénichou. Personnage certes intéressant, mais ce genre d'ouvrage me semble être à la littérature ce que la coloscopie est aux examens médicaux. C'est-à-dire que l'on ne sent rien, si ce n'est une vague satisfaction au réveil. Les conditions lectorales étant pour l'essentiel déplorables – ma voisine de gauche, rentrée d'une longue villégiature, tient à le faire savoir, longuement et téléphoniquement –, pris les contre-mesures nécessaires en écoutant le seul album du duo électro-pop français Paradis. La rencontre incongrue de François Valéry et d'Underground Resistance. C'est assez formidable, parfaitement alangui.

18 mai 2025.– Belle journée ensoleillée et printanière (21°C). Vélo, dix kilomètres. Emprunté cette route, ou plutôt ce chemin en corniche, qui surplombe la Saône. N'ai pas poursuivi ma dérive sportive par une randonnée pédestre. Me suis seulement contenté de huit cents mètres qui m'ont emmené vers une esplanade surplombant elle aussi la Saône. Fini la biographie de Pierre Bénichou. Impression de perdre mon temps avec ce type de chose, factuelle certes, mais pas assez creusée, et surtout sans aucune vraie incarnation du sujet évoqué. Le meilleur, et de très loin, les nombreuses citations rapportées en fin de volume. En parlant de Saône et tout étant dans tout, après le déjeuner et la sieste, enchaîné mes pérégrinations lectorales avec Les Cambrioleurs de Fabio Viscogliosi. Lu cinquante pages que j’ai aimées. L’affaire sonne comme du Modiano plus drolatique et sans brume, et la ville et l’époque évoquées – Lyon au début des années 80 – ne pouvait qu'entraîner un certain intérêt chez moi (j'ai le potentiel pour être l'un des héros de ce roman. Le suis-je ? Allez savoir.) 

Sinon, comme tous les 18 mai, j’ai voulu écrire un petit bidule en hommage à Ian Curtis, mort pendu ce jour-là. Je ne suis pas parvenu à mes fins. Ah si, tout de même : faisant un tour par Google Maps, je suis tombé sur la maison de Ian Curtis (la maison tragique). Elle est située à Macclesfield, dans la banlieue de Manchester. Sa façade est un poil austère, avec des briques qu’on croirait importées de Łódź. Sa porte aux vitraux chenus est assez étrange. Quant à la figurine de chaton (ou de petit hibou ?) et à la tasse qui paradent devant les stores baissés, on se demande si tout cela ne serait pas le signe d’un fantôme érémitique.

19 mai 2025.– L’orage nous tourne autour (25°C). Après un cambriolage improvisé au débotté, quatre pieds nickelés se retrouvent en possession d’une œuvre d’art qu’ils pensent inestimable. S’ensuivent moult aventures en partie helvétiques que je ne raconterai pas, d’une part parce que je suis très peu inspiré, d’autre part parce que j’ai beaucoup de flemme en moi (ma flemme, c’est presque un petit animal domestique). Voilà donc le joli petit livre du Lyonnais Fabio Viscogliosi. Un certain humour, une certaine tendresse et un plaisir personnel pas forcément partageable, puisque, comme je l’annonçais hier, je connais assez bien les lieux et l’époque de l’action (Lyon et le début des années 80).

Du côté de la partie plus sportive de ma vague existence : ce matin, trois kilomètres à pied qui n’auront pas usé mes souliers, mais qui auront usé ma patience, puisque, dans le parc qui était le but de ma courte dérive, je suis tombé sur une sorte de monôme rassemblant pas moins de deux cents mouflets et mouflettes. Certainement une « sortie scolaire », comme on dit. Imaginez l’horreur !

Cet après-midi, taille de mes haies avec un nouvel appareil électrique. Bien pratique, mais fort dangereux. Imaginez : en l’utilisant, on risque de perdre mains, bras et pieds, et pourquoi pas la tête (alouette).

J’en suis là, et il faut que je vous laisse : il pleut sur ma copie.

20 mai 2025.– Pluie (18°C). Le bouquin de Viscogliosi tourne en queue de poisson. On sent qu'il aurait pu s’étendre allègrement sur cent pages de plus, tout comme il aurait pu s'achever cinquante pages avant son terme. Néanmoins, il y a beaucoup de charme dans ses aventures, où une sorte de burlesque doux est à l’œuvre.

Rien à voir, ou presque, lu quelques pages du Journal de Léautaud. Le début de la Seconde Guerre mondiale, les premières restrictions, les interrogations de Léautaud qui ne sait pas sur quel pied danser.

Fini la relecture du troisième tome de mes Psychogéographies Indoor. Je me demande si cela mérite vraiment d’être publié.

Demain, labeur. Aucune envie de m’y rendre (on se rend à son travail comme on se rend à un ennemi, ou à la police. Généralement sans entrain).

24 mai 2025.– Soleil assez quantifiable (20°C). Posologie matinale : 40 minutes de vélo, 30 minutes de lecture, 50 minutes de dérive pédestre, 30 minutes de lecture encore, 25 minutes de ménage approfondi et attentionné…

Entamé L’Accident de Jean-Paul Kauffmann. Un fait divers – la mort de dix-huit footballeurs bretons dans un carambolage tragique en 1949 – et les résonances qu’il a laissées dans la mémoire de l’auteur, originaire du même village que les victimes. Ce souvenir longtemps enfoui qui revient après son enlèvement au Liban en 1985. Le livre mêle enquête, autobiographie et réflexion sur la mémoire. Ce que j’en ai lu montre surtout une façon simple et discrète d’aller chercher ses racines : son enfance, sa famille.

Sinon, après quinze jours de convalescence – elle s’était fait mordre par un gros matou du secteur –, la chatte Poppy est réapparue, toute fraîche et pimpante. J’ai aussi bu un café avec la voisine de droite.

25 mai 2025.– Le ciel se couvre, la température monte (24°C). But de ma journée : varier les plaisirs. Croiser les boucles pédestres et les boucles cyclistes, me poser sur un banc jusqu’à présent négligé parce que trop à l’ombre, poursuivre une lecture avec un regard frais. Mettre un peu d’incertitude dans tout ça.

Chez Kauffmann, grande force des réminiscences, grande force de l’accidentel aussi. Les odeurs de l’enfance, la croûte du pain, le camion fou trucideur de l’équipe de football du village de Corps-Nuds, une Jaguar renversée au milieu du carrefour, l’enlèvement purement fortuit au Liban, les geôliers frustes du Hezbollah. Tout cela tient-il de la remontée soudaine des souvenirs bloqués, du hasard ou d’une quelconque organisation dont on ignorerait l’origine ? (conditions lectorales altérées par la voisine de droite, celle du café d’hier, qui aura fait la bamboche à deux de ses amies plus sexagénaires que moins, une grande partie de l’après-midi).

26 mai 2025.– Ciel partagé entre nuages et soleil dans une sorte d’équanimité possiblement démocratique (23°C). L'Accident de Kauffmann n’est pas nostalgique, nous sommes plutôt dans le domaine du nevermore, dans ce qui ne reviendra jamais, dans ce qui est laissé derrière nous, dans cet irréversible du temps qui s’échappe comme le sable pourrait s’échapper entre nos doigts. C’est aussi un texte qui explore la mémoire et l’impossibilité de la reconstituer pleinement tout en laissant une grande place aux sens et tout particulièrement aux odeurs. Voilà des traces qui soulèvent les souvenirs, les geôles libanaises ne sont qu’un pointillé douloureux, le camion fou qui emporte avec lui toute l’équipe de football du village de Corps-Nuds un marqueur tragique de l’enfance. Tout cela reflue et s’échappe et l’on n’y peut rien. En définitive, assez beau livre.

Aujourd’hui, aucune activité sportive, pas plus sexuelle que pédestre ou cycliste. Quant aux conditions lectorales, n’en parlons pas, elles furent déplorables puisqu’aux conversations téléphoniques de la voisine de droite se seront ajoutées les paroles un peu fortes et fleuries, portées par l’accent de Sidi Bel Abbès, de la voisine de gauche qui semble avoir fait de bonnes affaires dans le textile.

27 mai 2025.– Nuages tièdes troués par quelques belles éclaircies (23°C). But de ma randonnée matinale : les ruines d’aqueducs pour ainsi dire gallo-romains, situées à moins de cinq kilomètres de mon petit intérieur. Malgré deux millénaires empilés, ils se tenaient là devant moi qui ne durerai certainement pas autant (l’homme est une chose très éphémère). Retour difficile, beaucoup de dénivelé, une grande partie dans les bois.

Mon modeste bercail atteint – rien d’une villa gallo-romaine –, rouvert la correspondance entre Morand et Chardonne. Les deux vieux grigous s’en donnent à cœur joie. Rien de sympathique chez eux, mais qu’ils écrivent bien ! (Évocation de l’accident de Sagan. Bernard Frank en sort presque indemne – un petit bras cassé – par miracle, il n’était pas attaché.)

Multiples visites de la chatte Poppy, qui, après sa convalescence, reprend petit à petit la mesure de son territoire. Ledit territoire comprenant visiblement mes genoux et mes épaules.

29 mai 2025.– Soleil tout juste dérangé par deux ou trois cumulus de beau temps (25°C). Grande paresse intellectuelle. J’aimerais « produire » sans efforts, mais j’ai beau me laisser caresser par le vent, rien ne tombe, pas même un mot, alors une phrase, vous pensez bien ! Du mal à entrer dans De si beaux garçons, roman déjà un peu ancien du nobélisé balbutiant Modiano. Je perçois ce qui est certainement très bien – l’habituel échafaudage mémoriel brumeux de Modiano – pourtant l’intrigue, ce qui fait fiction, reste quelque part coincée entre deux cumulus très hauts au-dessus de ma tête de brute lymphatique. Ma fatigue intellectuelle doit certainement fonctionner en « émission » tout comme elle doit fonctionner en « réception » : c’est une éventualité fort tangible. Par contre, pour ce qui est de mon physique, de ce qui ne coule pas directement de mon cogito, cela va un peu mieux, ma paresse est moins prononcée. D’ailleurs, à ce titre, ce matin, j’ai effectué une courte randonnée au milieu des villas néo-bourgeoises de mon environnement immédiat. J’ai même vu quatre vaches qui n’avaient pas l’air de s’en faire. L’homme devrait être parfois plus vache, au sens propre. C’est là encore une hypothèse.

31 mai 2025.– Premières chaleurs (31°C). Ce journal n’est parfois qu’une sorte de sinécure, il m’ennuie plus que tout et je peine à le remplir avec quoi que ce soit de vaguement intéressant. C’est pourquoi aujourd’hui je n’évoquerai rien de mes molles pérégrinations lectorales et sportives. Nothing else.

Rien (ou presque) : Refuser de meubler, c’est parfois encore écrire.

1er juin 2025.– Orages (31°C). La France gagne sa deuxième finale de Coupe d’Europe de balle au pied en 70 ans. Bilan des célébrations : 2 morts, 550 arrestations, des pillages… Que Dieu nous préserve des victoires ! Humeur un poil neurasthénique.

Fini De si beaux garçons sans être parvenu à trouver un point d’intérêt avec ce texte qui me semble être l’un des moins bons de Modiano (ou alors est-ce mon intérêt lectoral qui s’affaisse avant de s’écrouler ?). Retrouvé quelques tons pimpants en faisant mon tour de vélo quotidien. Emprunté de nouveaux chemins qui m’ont porté au cœur de paysages indubitablement champêtres. Croisé quelques vaches, des moutons… Pourquoi n’ai-je l’impression de vraiment vivre qu’au milieu des champs ?

2 juin 2025.– Temps orageux, géraniums en danger (22°C). Examen médical saumâtre. On me demande si je ne suis pas enceinte. Précisons que je suis un homme, barbu, un peu chauve et pesant plus de 100 kg.

Aucune activité sportive aujourd’hui. Picoré dans les Papiers collés de Perros. Toujours admirable. Voilà un type qui trimballait son corps toute la journée ; il n’est pas le seul.

Génie de la critique.

« Je ne vois pas bien où est sa souffrance » (l'une des nombreuses participantes du Masque et la Plume à propos de Liberati Simon).

3 juin 2025.– Journée relativement agréable, on annonçait des orages qui ne sont pas venus (25°C). Aucune activité sportive, pas plus cycliste que pédestre ou sexuelle. Nouvelle lecture, Espagnes de Louis Émié. Écrivain par vocation, journaliste par nécessité, Émié fait partie de la caste des Bordelais oubliés (Forton, Luccin, Lafon, Guérin…). Espagnes – au pluriel comme le Venises de Morand – est son grand bouquin, une affaire sur laquelle il n’aura jamais cessé de revenir, la nourrissant tout au long de son existence. Dans la très belle présentation, Bernard Delvaille compare Émié et Larbaud, trouvant une même sensibilité, une même finesse de ton chez les deux hommes. Pour l’instant – je n’ai lu que quatre-vingt-dix pages –, c’est un peu vrai, mais Émié me semble un peu moins pétillant et plus doloriste que l’héritier des sources Saint-Yorre (il faut dire que l’Espagne est assez doloriste). Le flamenco et les jets d’eau font vibrer la nuit, le catholicisme est austère et fanatique, extérieur et encombré, plein de chair et de sang. Unamuno, Gómez de la Serna et Cervantes sautillent tandis que Grenade, Tolède et Burgos sont bien jolies. Disons qu’il y a pire.

5 juin 2025.– Rien.

7 juin 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses, averses faibles (22°C). Nouvelles pantoufles, nouvelles perspectives. En dehors du ménage, aucune activité physique. Poursuivi Espagnes de Émié entre deux coups de plumeau. Douleurs du christianisme, le ciel de Tolède, un ciel de nacre azurée, un ciel sans poids, ivre de transparence, le plus beau ciel du monde.

8 juin 2025.– Ciel se dévoilant et révélant de belles teintes estivales (23°C). Testé la lecture en marchant. Résultat peu concluant : c’est dangereux et on ne voit pas le paysage. Quant à la lecture au guidon d’un vélo, je ne l’ai pas essayée, elle me semble guère envisageable. (Vous noterez que, pervers comme je suis, j’écris ces mots en marchant, ce qui est tout autant dangereux.)

Sinon, hier soir : « vie sociale ». Bu un peu dans une sorte de dancing rempli de gens plus jeunes que moi. Constat : faire la fête aujourd’hui est apparemment synonyme de faire la gueule.

Plus tard… Ce journal, apparaissant comme une possibilité d’être offerte au Dasein, il est aussi là pour me permettre de me poser quelques questions essentielles. Celle-ci, par exemple : espadrilles, oui ou non ?

Encore plus tard…

Je connaîtrais des îles aux rivages dormants,
L’odeur des vahinés aux souffles nonchalants,
Des ciels toujours changeants, des humeurs pacifiques,
Le frisson des récifs et des courbes volcaniques,
Le danger suspendu des grands poissons sans nom,
Le sable chaud collant aux chevilles en plomb,
Et des soleils couchés pour d’éternelles siestes,
Là-bas, très loin d’ici, loin des gestes et des gestes.

9 juin 2025.– Ciel voilé, vent léger (22°C). Vingt kilomètres de vélo qui m'auront mené jusqu'aux lisières du bâti néolibéral, de ses ronds-points et de sa bitumisation forcenée. Là, dans une sorte de frontière indicible entre ce que l’homme peut faire de pire et ce qui reste de la nature, trouvé des confettis de champs, des animaux même, et quelque chose de la persistance héroïque du bucolique. Après une courte pause, enchaîné par cinq kilomètres à pied. Trouvé un parc, et encore quelques bouts de nature préservés du pire. Au niveau lectoral, poursuivi Espagnes d’Émié. L’Espagne, c’est un peu sa nature : il est à demi espagnol par sa mère et ne semble jamais mieux respirer que là-bas, dans cette fausse presqu’île qui est une île. Il y retrouve son air natal et cette raison d’être qu’il cherche sans jamais vraiment l’atteindre. Alors le voilà à Tolède, le cœur battant, traversant Cordoue ou le pont de Ronda avec la ferveur d’un quasi-autochtone. À Séville, on le retrouve dans un cabaret gitan où une femme nue sous son châle chante des mélopées doloristes. Des filles de quinze ans boivent dans les verres de tout le monde et s’assoient sur les genoux de tout le monde. Une gitane jaune et sèche assure qu’elles sont vierges. L’Espagne est un drôle de pays. « Je n’aime point ce qui m’est imposé par une réalité que je souhaite différente. Il me faut un accord, une entente préexistante entre ce qui effleure mon regard et les choses qui le frappent. Orgueil ? Non. Dans cette identification presque charnelle avec ce que je vois, il entre plus d’humilité qu’on ne l’imagine. J’avance beaucoup plus vers ce que j’aime que ce que j’aime n’avance vers moi. Mais comment m’y reconnaître encore, lorsque je ne puis m’attacher qu’à ce qui me résiste et qu’une conquête trop aisée me dégrise d’une ivresse éprouvée avant même de la subir ? »

10 juin 2025.– Étrange halo blanchâtre, en cause les fumées de vastes incendies de forêt dans le lointain Canada. Décidément tout flotte et se lie, et même la météo (29°C). Les lieux les plus propices à la lecture dans mon environnement immédiat ? Le cimetière et la Pagode. Je les ai visités ce matin et j’y ai poursuivi Espagnes d’Émié. Semaine sainte et larmes de cristal. Andalousie et orangers en fleurs, iris et giroflées, roses et jets d’eau, l’Alhambra n’est pas loin. L’Alhambra est un autre Shangri-La.

11 juin 2025.– Brian Wilson est mort. On écoute Surf’s Up et on pleure.

12 juin 2025.– Tiédeur assez prononcée (34°C). Labeur et fatigue corrélative.

C’est seulement l’insondable inertie, la pesanteur de la raison, qui s’oppose à la création d’un monde en dehors des corps – et Brian Wilson voulait être en dehors de son corps. Cela fut certainement l'un de ses problèmes : comment s’extraire de cette enveloppe de chair, et comment tenter de flotter au-dessus ? Comment tenter de conserver un minimum de distance face à son propre corps, avec cette somme de désirs dedans, cette somme de candeur, aussi ? Expérience périlleuse, expérience qui ne laisse rien de sauf en dessous de soi.

14 juin 2025.– Triste constat, la météorologie devient comme l’époque : sans nuances. Ainsi, en moins d’une semaine, sommes-nous passés d’une queue de printemps fraîche et pluvieuse à un été qu’on concède plus au plomb brûlant, au vent saharien, qu’à tout autre chose. Rien de réjouissant dans cet oubli des douceurs (35°C). Hier soir, vie sociale. Me suis retrouvé enfermé dans une sorte de dancing surchauffé où se produisait un orchestre que l’on dira rock. Expérience un peu traumatisante. Au milieu des moiteurs, bu un peu, mais pas trop.

Ce matin, coiffeur – enfin, plutôt coiffeuse – et discussions sur la météorologie (on en revient toujours à la météorologie), puis trois ou quatre kilomètres de dérive pédestre entre les boîtes à livres du secteur. Rien à pêcher.

Du côté lectoral, la fin d’Espagnes d’Émié me tombe sur les pieds. Il faut dire qu’ils sont grands, et il faut aussi dire qu’il est assez largement question de la Semaine sainte et des processions en Andalousie. Or, si je suis assez féru de douceurs andalouses, je ne suis pas vraiment processionnaire dans l’âme. Dommage pour Émié, la première partie de son livre était excellente.

D’autre part, reçu l’impression du troisième épisode de mes pérégrinations diaristiques. Le volume est assez bien fini, et le travail me semble correct. Reste à savoir si l’intérieur vaut quelque chose. J’ai des doutes.

15 juin 2025.– Orages (25°C). Sport modéré : quinze kilomètres de vélo, un peu de ménage (fait les vitres), aucune activité sexuelle notable.

Sous les eaux d’Avalon, nouvelle lecture, nouveau Connelly et nouveau héros. On oublie ce bon vieux Hieronymus « Harry » Bosch sur le continent et on s’attache à un certain Stilwell, flic détaché sur l’île un peu touristique de Santa Catalina, au large de L.A. Lu cinquante pages qui m’ont semblé un peu inquiétantes quant à la qualité de renouvellement de Connelly. L’intrigue est assez apathique, les personnages plus désincarnés qu’autre chose. Reste la précision vétilleuse, des détails topographiques et un savoir-faire popote qui pourrait emporter le chaland sur la longueur.

La publication de mes pérégrinations psychogéographiques ne semble pas intéresser grand monde. Faut-il que je m’en étonne ?

Du côté du monde, amorce de guerre israélo-iranienne, nous voilà encore bien.

16 juin 2025.– Ciel se découvrant au fil de la journée. Vent du Nord apportant une climatisation toute naturelle (24°C). Dix kilomètres de dérive pédestre dans les bois et les balmes de l’ouest lyonnais (dans la langue locale, les balmes sont des coteaux en pente, des buttes ou des talus escarpés). Soixante pages du nouveau Connelly. Le pantouflard est indubitablement de mise ; nous sommes loin du Poète ou même d’Echo Park, cependant reste une qualité de fabrication indéniable. Surtout chez Connelly, comme chez presque tous les grands auteurs de polar américains, l’intrigue est toujours échafaudée sur un territoire. Ici, l’île touristique de Santa Catalina.

Récupéré La Salle de bains de Toussaint dans une boîte à livres. Je ne crois pas l’avoir lu.

17 juin 2025.– Beau temps chaud (28°C). Être touriste chez soi est toujours un plaisir d’esthète. Ainsi, ce matin, après cinq ou six kilomètres de modeste randonnée piétonnière, je me suis retrouvé planté devant la grosse basilique de la ville de Lyon, au milieu des grappes d’Espagnols et autres Chinois de tous poils. Feignant de découvrir ce qui s’offrait à mon regard, faisant mine de ne pas connaître mon chemin, posant même quelques questions retorses en anglais global à ceux que j’ai cru comprendre être des autochtones. Tout cela est diablement amusant, il faut bien le dire. Sur le chemin du retour, passant par les ruines du théâtre gallo-romain, ressenti un certain pincement. C’est là qu’il y a quelques années, j’avais vu se produire un Brian Wilson pas au mieux de sa forme. Décidément, tout est dans tout, et même l’émotion.

Retourné dans mon petit intérieur, me suis endormi sur le Connelly, sautant même par mégarde une centaine de pages, ce qui m’a donné l’impression de lire un méta-polar à la mode des Éditions de Minuit. Voilà, j’en suis là.

19 juin 2025.– Et voilà le caniculaire ! (35°C). Labeur, grosse fatigue, trois pages des Cahiers d’un Cioran sautillant dans le morose. Pour l’instant, les ventes de mon nouveau pavé m’ont rapporté 4 €. Que vais-je faire de ce pécule ? Le transformer en cryptomonnaie ? Me payer une call-girl russophone ? Acheter quatre pots de Flamby vanille caramel ?

21 juin 2025.– Chaleur patibulaire* (36°C). Journée désolante. Lors de ma sortie vélocipédique, crevé de la roue avant. Rentré en poussant ma monture sur plus de quatre kilomètres dans une chaleur qui, si elle était en amorce, était tout de même un peu là. Rentré dans mon petit intérieur, coincé la porte de l’un de mes placards. Me suis aussi cogné le gros orteil gauche à un pied de lit. Pour le reste : retour des dorsalgies, et si mes voisins les plus proches ne semblaient pas vraiment là, j’ai entendu assez nettement les plus lointains, que j’ai devinés assez adeptes des musiques dites urbaines. Quant à la chose lectorale, au Connelly entamé il y a quelques jours, je n’arrive décidément pas à entrer dedans.

Lat. patibulum, sorte de gibet auquel on attachait les esclaves pour les battre de verges, de patere, être ouvert, étendu.

22 juin 2025.– Intenable touffeur (36°C). Choses encore désolantes : la vieille chouette qui feuillette méthodiquement tous les bouquins d’une boîte à livres pendant pas loin de dix minutes. (Cependant, et preuve que les choses sont finalement assez bien faites : ce matin, la vieille chouette me précédant est repartie avec un volume de Geneviève Brisac, tout en laissant derrière elle les mémoires de Jacques Sternberg (Profession : mortel), les écrits sur l’art romantique de Baudelaire (dans la collection Garnier-Flammarion), et Le Jardin des roses et des fruits de Saadi (chef-d’œuvre de la littérature soufie).) Enfin entré dans le Connelly, qui me semble finalement apporter toutes les satisfactions espérées. Bombardements américains sur l’Iran. Nous y voilà.

23 juin 2025.– Passages nuageux, chaleur tenace (33°C). Fini Sous les eaux d’Avalon. En définitive, assez manqué ; difficile de s'intéresser à ce nouveau personnage qui se déplace dans une voiturette de golf et dans un territoire – l'île de Santa Catalina – dont Connelly semble avoir très vite fait le tour. J'imagine que c'est une sorte d'introduction et que ledit personnage – cet inspecteur Stilwell – s'intégrera par la suite dans l'univers de Connelly, qu'il rencontrera Bosch, Ballard ou Mickey Haller. Pour l'instant, c'est une pièce rapportée balzacienne qui attend son heure.

Nouvelles acquisitions : le Journal de Samuel Pepys et la correspondance Larbaud/Fargue.

Note à moi-même : lire Yves Navarre.

Je fais mes valises. Demain, départ pour le Vercors où je compte bien ne pas résister à grand-chose.



To be continued.