samedi 18 janvier 2020

Psychogeographie indoor (96)



« Il y a des heures, il y a des jours, il y a peut-être un âge, où les gouttes de pluie glissant sur les vitres, et leur petit bruit, sont plus intéressants pour l'homme couché que les lignes du livre gisant là. Elles le mènent plus loin – il ne sait où – elles l'arrêtent, il ne sait, et voudrait vainement savoir – en quel domaine universel. » (Henri Thomas, La joie de cette vie).


1.


20 septembre 2019.- Soleil gâché (28°C). Labeur -> fatigue -> Perros -> déprime.

21 septembre.- Vent tiède (27°C). Vague agoraphobie oblige je fréquente assez peu les cafés. Pourtant grands ou petits, que ce soit à Rome, Tournus, Salzbourg, ou Lisbonne je les aime beaucoup.  En terrasse  et plus encore  en intérieur où assis sur une vieille banquette de moleskine, un tabouret en formica ou une plus banale chaise ils me remplissent à de rares exceptions près d'une belle et tenace félicité. J'aime ces lieux de non-activité latente, de courtes débauches… le bruit et les odeurs, la faune qui stagne ou s'agite là dedans, il y a encore beaucoup de livres à écrire sur tout ça. C'est ce qu'a fait Didier Blonde dans Café, etc. un épatant petit livre qui se lit très vite, mais qui ne laisse que du bon derrière lui... La grâce d'une serveuse, la tristesse moderniste des Starbucks, un petit vieux qui boit un demi de bière et mange quelques frites tous les jours à la même heure, le Rêve ce Café parisien qui porte très bien son nom, Modiano, Sartre, Nathalie Sarraute, Simenon, les chiffonnades surréalistes, Gilberte et Veronika aux Deux Magots, Nadja, au Wepler… Voilà le menu, il est très bien.
On réédite le Journal de Julien Green en version « non expurgée » et pleine d'enculades dans la collection Bouquins. Bon papier de Lançon dans Libé(ration). Quant à moi je suis un poil dubitatif. Ce que l'on pouvait aussi aimer dans le Journal de Green c'était ce qui n'y était pas : cette homosexualité expurgée et virant parfois au métaphorique qui donnait à l’ensemble un goût un peu saumâtre de faux culterie catholique et de culpabilité rentrée un peu partout (si j'ose m’exprimer ainsi).
P.-S. Ne me parlez pas des Papillons de Gide.

22 septembre 2019.- Soleil se couvrant (25°C). Fini le petit livre de Didier Blonde qui s'avère bien émouvant lorsque l'autobiographique et l’intime déboulent en catimini. Pour en revenir à Julien Green et à son Journal, s'il était expurgé de la moindre « aventure sexuelle » et de quelques jugements un peu trop rudes, c'est parce que Green avait aussi, au-delà de l'autocensure, écrit ces choses-là pour lui même et certainement pas pour les autres. En somme, ses oublis n'étaient que du tact… Évidemment, notre époque ne connaît plus ça, le tact, un minimum de « savoir vivre », tout est assommé par la « vérité », la « sincérité ». D'ailleurs, Green avait tout prévu : « Je me suis demandé ce matin ce que deviendra ce journal après ma mort. Il faudrait le confier, non à un ami (le Ciel m’en préserve ! les amis brûlent tout), mais à un ennemi, à un homme résolu à nuire à ma mémoire. Il n’en ferait pas sauter une ligne ».

23 septembre 2019.- Soleil parcimonieux (21°C). Mes mains attaquées par le labeur ne me soutiennent plus. Conséquence j'ai de plus en plus de mal à tenir crayons et stylos et les mots que vous lisez sont donc écrits avec une peine assez quantifiable et en tous les cas une courte douleur. Tout cela est sûrement un peu désolant, mais j'en suis là. Par ailleurs, still with Perros (qui ne sautille pas lui non plus) : « Sûr qu'à ma mort, je hurlerai que c'est injuste, que si j'avais su que c'était pour de bon, j'aurais encore fait moins attention ».

24 septembre 2019.- Temps nuageux (19°C). Mon grand-père paternel avait 21 ans lorsqu'en 1940 lors de la finalement si peu drôle de guerre il fut fait prisonnier et envoyé en Allemagne dans un Stalag saumâtre situé non loin de la frontière hollandaise (Stalag VI-B à Versen). C'est là qu'il contracta la tuberculose qui allait le tuer 25 ans plus tard, en 1965 un an avant ma naissance. Je n'ai donc pas connu ce grand-père et aujourd'hui je dois bien constater, non sans un grand pincement ontologique, que je suis bien plus vieux qu'il ne l'aura jamais été. Si je vous ennuie avec tout ça, c'est parce que j'ai depuis peu en ma possession une belle et unique photographie où ce grand-père apparaît en tenue militaire. Il tient un livre dans la main droite et sourit avec cet air doux et un peu narquois assez caractéristique de la famille. La ressemblance est frappante, mais quelque chose achoppe, le doute demeure, et si ce beau jeune homme n'était pas mon grand-père ? Selon le registre des prisonniers de guerre disponible sur le site Gallica, mon grand-père était Caporal or, le soldat photographié ne semble pas plus gradé que ça. Serais-je dans l'erreur ? Aurais-je affaire à un illustre inconnu, un lointain cousin ? La seule chose dont je suis certain, c'est qu'en regardant cette photographie, je regarde un spectre : « La Photoportrait est un champ clos de forces. Quatre imaginaires s’y croisent, s’y affrontent, s’y déforment. Devant l’objectif, je suis à la fois celui que je me crois, celui que je voudrais qu’on me croie, celui que le photographe me croit, et celui dont il se sert pour exhiber son art. Autrement dit, action bizarre : je ne cesse de m’imiter, et c’est pour cela que chaque fois que je me fais (que je me laisse) photographier, je suis immanquablement frôlé par une sensation d’inauthenticité, parfois d’imposture (comme peuvent en donner certains cauchemars). Imaginairement, la Photographie (celle dont j’ai l’intention) représente ce moment très subtil où, à vrai dire, je ne suis ni un sujet ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet je vis alors une micro-expérience de la mort (de la parenthèse) je deviens vraiment spectre. » (Roland Barthes, La Chambre Claire)

26 septembre 2019.- Pluie légère (26°C). J'ai faim. Mort de Jacques Chirac (un peu lourdaud, mais toujours élégant).

27 septembre 2019.- Temps de demi-saison, raisonnable et encore un peu chaud (24°C). Perros impeccable sur Ponge : « Ah Ponge, comme c'est difficile de vous aimer, quand on ne le mérite pas… »,  Ponge un homme d'éthique, de po-éthique : « je suis de tout cœur, de toute âme, de tout ce qu'on voudra, avec Ponge… »
Par ailleurs en juillet 1965 Emil Cioran consacre une semaine pleine et entière à la pratique du jardinage. Résultat : tout à ses petites affaires botaniques il ne pense plus et pour lui ne plus penser est un bonheur : « … du matin au soir, j'ai manié la pioche ». Cioran n'était pas le seul à aimer le jardinage, souvenons-nous de ce mot de l'ami Freud : « J'ai perdu mon temps ; la seule chose importante dans la vie, c'est le jardinage.»

28 septembre 2019.- Ciel nuageux (22°C). Perros et les livres. Il ne les lit pas, il les dévore, les bouffe, s'en goinfre : « les livres je les ouvre comme on le fait d'un poisson encore vivant, qui fume par toutes ses entrailles ; avec un dégoût passionné ». Perros et la solitude, l'ennui : « C'est agréable de souffrir, quand on a quelque chose à mordre, à briser, à faire souffrir. C'est du toc. C'est mou. La vie est molle. Les hommes, les femmes, les autres, sont mous. Dans une certaine mesure ils ont bien raison de se foutre pas mal de vous. Mais dans une autre, on n'a pas tort de s'en rendre compte et d'aller chercher ailleurs le dur, l’indestructible. Le dur, le solide, je crois qu'il ne faut pas le demander aux autres hommes… »

29 septembre 2019.- Ciel dégagé (23°C). On enterre Jacques Chirac. Quant à moi, assailli par de multiples douleurs, je ne suis pas au mieux. Reste Perros et ses Papiers Collés, toujours un peu moroses, mais toujours très justes : « … vivre au jour le jour est impossible. Alors nous nous ménageons de petites durées, des sortes d'étapes, nous minons l' évidence, nous sommes essentiellement pléonasmiques : la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse. Ce qui ne nous empêche pas d'évoquer l'éternité, l’absurde. Nous sommes des croyants sans y croire, aucune certitude ne nous protège, sinon celle de la mort. Nous recommençons bravement à faire des enfants, nous nous imaginons qu'ainsi le couple ambigu que nous formons sera sauvé. Si c'était vrai, et ce l'est généralement, quelle horreur ! L'homme n'a de véritables, de sensibles contacts avec les choses et les êtres, que seul. Je sais cela. Je ne cesserai jamais de le savoir. »

1er octobre 2019.- Nuages noirâtres et tonnerre lointain, on annonce des chutes de grêle (24°C). Picorant dans les Poésies du toujours primesautier Mallarmé, je retombe sur Le Sonneur, ce très beau, mais très peu gloupissant poème :

Cependant que la cloche éveille sa voix claire
À l’air pur et limpide et profond du matin
Et passe sur l’enfant qui jette pour lui plaire
Un angelus parmi la lavande et le thym,

Le sonneur effleuré par l’oiseau qu’il éclaire,
Chevauchant tristement en geignant du latin
Sur la pierre qui tend la corde séculaire,
N’entend descendre à lui qu’un tintement lointain.

Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,
J’ai beau tirer le câble à sonner l’Idéal,
De froids péchés s’ébat un plumage féal,

Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !
Mais, un jour, fatigué d’avoir enfin tiré,
Ô Satan, j’ôterai la pierre et me pendrai.

3 octobre 2019.- Ciel gris suicide, fraîcheur (16°C). Une chronique de Bernard Frank qui dégoupille André Fraigneau et sa petite troupe de suiveurs hussards (en somme, Frank dégoupille ce qu'il a lui-même inventé ou tout du moins nommé). Trois pages des Cahiers de l'ami Emil : « il faut avoir la naïveté d'un écrivain pour croire qu'écrire signifie penser ». Rien d'autre.

5 octobre 2019.- Vague crachin (15°C). J'ai mis mes chaussettes et suis allé me faire couper les cheveux. Toute une expédition… Après le shampoing avec le coiffeur, nous avons discuté de la Coupe du Monde de Rugby et de nos chances respectives de gagner à l'Euromillion. Mes cheveux tout de même coupés, je suis ensuite rentré chez moi, j'ai enlevé mes chaussettes et suis retourné dans les Papiers Collés de Perros (je lis pieds nus). Perros et Stendhal : ce merveilleux célibataire promenant ses dernières mélancolies entre le Louvre et L'opéra et qui y sera brutalement frappé « en plein coeur, en, pleine tête, comme il l'avait souhaité ». Perros et Kierkegaard : cet étrange séducteur aux drôles de pantalons. Perros et Mallarmé : cet oiseau chu féru de virginité donnant primauté au blanc : « sa phrase ne s'envole jamais – ni ne retombe. Le mot trouve d'emblée son altitude… » Perros et Cingria : clochard dandy plein de perception musicale aristocratique à la prose protégée par un cortège d’éléphants de l'Inde aussi bien que de petites chèvres des bords de Loire. Faut-il dire que Perros est moins morose avec les autres qu'il ne l'est avec lui-même ? En tous les cas et pour un peu, il sautillerait.

6 octobre 2019.- Pluie (17°C). Flottant dans des embruns plus ou moins ataraxiques je n'y suis pas vraiment. Cependant, ses Papiers Collés étant encore un peu entre mes mains, il m'arrive d'être piqué par quelques justes et blafardes considérations de l'ami Perros. Ainsi lorsqu’il toupille autour de Jean Paulhan je ne suis jamais vraiment à l’abri d'une « merveille. Pour Perros la prose de Pauhlan voudrait passer inaperçue, être l'égale du vent, de la pluie, des rayons du soleil. On a l'impression de ne pas la mériter, de ne pas en être digne alors on glisse dessus. Toute l'existence de Pauhlan s'emploie à faire oublier cette prose, ce qu'il écrit : « Le nu de la pensée de Paulhan ne ressemble à aucun autre. Mais après tout, il est évident qu'une femme vêtue, ou voilée, ne nous cache qu'une partie de son corps. Une femme nue cache tout. » … et puis, et pour le reste, Perros citant Paulhan, ce n'est pas rien : « Il me semble que ce que j'ai craint très longtemps , c’était beaucoup moins la mort que l'envie de mourir (que je me sentais capable d'avoir d'un instant à l'autre). Mais aussi du contre-suicide, du goût à être émerveillé. Oui je le conçois très bien ne cessant de passer outre à l'ennui, au malheur d'être, à l'angoisse des jours et des nuits. Finissant par trouver le pire et le meilleur tout naturels, dans un degré vraiment zéro de l'existence. Et de la mort. Une fusion joyeuse de tous les contraires. »


2.


7 octobre 2019.- Ciel changeant (16°C) Titillé par une cohorte de douleurs plus ou moins prononcées. Ah ! Polyarthrite quand tu nous tiens !
Malgré tout lu trois poèmes d'Alberto Caeiro (l'un des plus capricants hétéronymes de l'ami Pessoa), trois pages du Zibaldone (de qui vous savez) et dix lignes extrêmes orientales de l’ambassadeur Claudel . Plus tard et sans risque, chapardé numériquement le nouvel opus du nobélisé Modiano. (Encre sympathique, le titre m’inquiète un peu).

8 octobre 2019.- Beau temps doux (23°C). Lassitude, adynamie, marasme, amollissement…

10 octobre 2019.- Météo vaguement automnale (15°C). Je suis un homme qui dort et je songe à l'exergue d'un autre homme qui dort, celui de Perec chipée chez Kafka : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. » (Franz Kafka, Méditations sur le péché, la souffrance l’espoir et le vrai chemin)

11 octobre 2019.- Useless sun (23°C). Stunned by work.

12 octobre 2019.- Ciel gris, vent tiède (20°C). Lu les cinquante premières pages du nouvel effort romanesque de Patrick Modiano. Unfortunately je les ai trouvées prodigieusement ennuyeuses. (ne vous offusquez pas plus que ça, mon avis est certainement biaisé puisque j'ai tendance à TOUT trouver, je dis bien TOUT dans la plus entière acception ontologique de l'adverbe, d'un prodigieux ennui). Modiano affiche une citation de Maurice Blanchot en exergue et le fond du problème est peut-être là. Les blancs blanchotiens, le jeu un peu théorique autour de la fiction, les interstices mémoriels, les enquêtes vaporeuses, les patronymes exotiques, le boulevard Saint-Michel, le lac d'Annecy, tout cela ne fait rien pour me mettre le nez en dehors de la phase de grosse maussaderie que je traverse actuellement.

13 octobre 2019.- Soleil trop bas, soleil gâché (25°C). Dans le dernier tiers d'Encre Sympathique Modiano change de point de vue. Il passe tranquillement du je au il et de facto transforme son narrateur en personnage parmi les autres. Ce drôle de contre champ qui n'en est pas vraiment un transforme aussi le roman qui de work in progress nébuleux devient un genre d'espèce d'interrogation sur le texte en train de s'écrire. C'est assez réussi et on sent bien que Modiano, peut-être un peu las de ses propres petites histoires brumeuses, s'amuse un peu.

15 octobre 2019.- Il pleut (14°C). Picoré dans le Connaissance de l'Est de l'ambassadeur Claudel. C'est une lecture que je laisse durer, elle est « merveilleuse ».

17 octobre 2019.- Pluie (15°C). Un peu chez Paulhan, mais pas trop. Lassitude (généralisée).

18 octobre 2019.- Temps pluvieux (15°C). Le 7 août 1965, Emil Cioran est victime d'une crise de colère dans le hall de la gare d'Austerlitz. Une employée insolente est responsable de cet emportement que l'on imagine sans peine un peu trop voyant. L'ami Emil en sera malade toute la matinée. Dans l'après-midi, l'accalmie venant il remarquera « que la vie est intolérable dans un pays où tout le monde est aussi irascible que lui [moi] ». Dans les extraordinaires Pensées de Joubert parues 115 ans plus tôt, en 1850, on peut lire ceci : « Il y a dans la colère et la douleur, une détente qu'il faut savoir saisir et presser ». Nothing else.

19 octobre 2019.- Velléités pluvieuses (19°C). Une courte promenade helvétique avec l'ami Cingria, une nouvelle de Chesterton (le Père Brown est diablement proto borgésien). Ce sera tout pour aujourd'hui.

20 octobre 2019.- Douceur grisâtre (23°C). Chez Chesterton avec le père Brown, ce logicien catholique bondissant. C'est très bien, obsolète comme on peut l'aimer. Valery Larbaud n'aura pas eu tort d'aimer lui aussi, et de faire découvrir en France, Chesterton.

21 Octobre 2019.- Pluie (13°C). Hier soir, une modeste tornade a eu la curieuse idée de vouloir passer au-dessus de mon salon de lecture extérieur (appelons là, « Tornade Virilio », c'est un hommage). Résultat, ce matin en ouvrant mes volets avec l’appétence de l'ami Ricoré je me suis retrouvé cloué par un spectacle assez désolant. Jugez par vous même : une serpillière sentant l'urine de chat, un gant de toilette, trois pots de géraniums, une multitude de tuiles réduites en poudre (on se fiche un peu de ces tuiles ce sont celles du voisin), un replet tronc d'arbre certainement échappé de la Forêt de Brocéliande, trois ou quatre branches de plus de cinq mètres de long me donnant l’impression d'avoir à faire à un squelette de bébé brontosaure. Tout cela est bien joli, mas je me demande ce que je vais bien pouvoir en faire. Un ready-made, peut-être ?
Dans ces conditions : rien lu.

22 Octobre 2019.- Averses (12°C). Je regarde par la fenêtre, mon squelette de bébé brontosaure est toujours là . Nonobstant et par ailleurs début de sciatique… et puis… la pluie… la pluie chez Claudel. Dans Connaissance de l'Est la pluie est lumière et eau, ce n'est point de la bruine, point une pluie languissante et douteuse, c'est une pluie à l'attaque puissante et profonde, une pluie qui fait oublier la mare aux grenouilles, une pluie qui laisse disparaître la terre elle-même ; les maisons baignent, les arbres submergés ruissellent, même les fleuves disparaissent dans un horizon noyé.

23 octobre 2019.- Ciel bleu, derniers soubresauts de douceur avant le pire, l'hiver (20°C). Une « Mirlitonnade » du grand Beckett :

chaque jour envie
d’être un jour en vie
non certes sans regret
un jour d’être né

rien d'autre.

25 octobre 2019.- Vague soleil (18°C). Je n'y suis pas.

27 octobre 2019.- Météo virant au pluvieux (21°C). Nous avons évacué mon squelette de bébé brontosaure, il me manque déjà un peu… Hier soir, vie sociale, du vin et des discussions par forcement d'un niveau stratosphérique, rentré fort tard. Ce matin, après une partie de rugby télévisée, lu une nouvelle à tendance policière de ce bon Chesterton. Deux cadavres, deux têtes tranchées, un sabre, des convives apparemment civilisés et un jardin sans issue. Voilà une énigme qui pourrait être problématique à résoudre… il n'en est rien… le père Brown est diablement perspicace.


3.

28 octobre 2019.- Nuages et timides averses (17°C). Heure d'Hiver, la nuit tombe à 17H30, je suis dubitatif. Abruti par le labeur, rien lu. Nouvelles acquisitions : Henri Calet/Raymond Guerin - Correspondance 1938-1955, Jeunesses - Henri Calet, Richard Millet - Musique secrète, Eric Ambler - Le Masque de Dimitrios, Claude Farrère - La mer, l'Orient, l'opium.

29 octobre 2019.- Nuages (16°C). Voix, poésie, littérature, Valéry, rien d'autre :« Longtemps, longtemps, la voix humaine fut base et condition de la littérature. La présence de la voix explique la littérature première, d’où la classique prit forme et cet admirable tempérament. Tout le corps humain présent sous la voix, et support, condition d’équilibre de l’idée…
Un jour vint où l’on sut lire des yeux sans épeler, sans entendre, et la littérature en fut tout altérée.
Évolution de l’articulé à l’effleuré, — du rythmé et enchaîné à l’instantané, — de ce que supporte et exige un auditoire à ce que supporte et emporte un œil rapide, avide, libre sur une page. »

31 octobre 2019.- Journée éminemment pluvieuse (15°C). M'étant plus ou moins écrasé le pouce droit au labeur, je suis dans la quasi-incapacité de tenir la moindre mine… Lire est encore pire, quant à l'auto-stop, n'en parlons pas !

1er novembre 2019.- Pluie de Toussaint (14°C). Malgré mon pouce droit endolori  tout de même largement entamé Une vérité à deux visages le nouvel opus de Michael Connelly qui se trouve être aussi le 25e épisode des « aventures » d'Harry Bosch (ce qui fait beaucoup d'épisodes et beaucoup d'aventures). Ce bon vieux Harry est relégué aux affaires non résolues d'un miteux commissariat de San Fernando (petite ville enclavée dans la grosse L.A), mais cela ne l’empêche pas d'être appelé à la rescousse lorsque deux cadavres tout frais fleurissent pendant le cambriolage d'une officine pharmaceutique un brin douteuse. Tout est bien plus compliqué qu'il n'y paraît de prime abord : point de cambriolage, mais deux exécutions en bonne et due forme, un vague trafic d'Oxycodone (cette drogue sous ordonnance qui aura tué le lubrique Prince, excusez du peu!). Parallèlement, Bosch est rattrapé par un dossier vieux de plus de trente ans : un violeur-tueur qu'il avait alpagué et jeté dans le « couloir de la mort » serait innocent. En tous les cas, c'est ce que semblent prouver d’infimes traces ADN retrouvées au débotté. Là aussi tout est plus compliqué qu'il n'y paraît de prime abord. (Dois-je avouer que tout cela est fort distrayant ?)

2 novembre 2019.- Nuages (17°C). Ma carrière radiophonique fut assez valétudinaire, mais elle eut tout de même le mérite d'exister un peu. Ainsi, j'aurais été lu trois fois chez Bernard Lenoir et deux fois au Masque et la Plume. Je ne sais s'il faut que j'enchâsse dans le lot la « radio locale » qui osa passer l'une de mes chansonnettes sur ses ondes. Je me souviens que l'animateur trouva que malgré une fin un peu brutale mon « oeuvre » n'était pas si mauvaise que ça (alors que bon, hein les fins sont souvent un peu brutales). Pour le reste, et du côté des livres, toujours plongé dans le nouveau Connelly (qui est très bien).

3 novembre 2019.- Averses soutenues et ciel sinistre (13°C). Connelly, Bosh, Oxycodone, LAPD, DEA, Salton Sea. Une série TV : Goliath de David E. Kelley avec l'impeccable Billy Bob Thornton. Nothing else.

4 novembre 2019.- Nuages (14°C). En septembre 1965 Emil Cioran séjourne sur l'île d'Ibiza. Il n'y écrit pas une seule ligne, escamote tous ses problèmes en tentant de vivre au niveau des objets, se laisse aller face au soleil (qui peut être une « réponse »), rencontre un chien qui lui fait fête. Le voilà bientôt tout à fait réconcilié avec les choses et avec lui-même, prêt à chérir l'absence de cogito avec un contentement penaud : « J'ai l'intention d'écrire un essai sur cet état que j'aime entre tous, et qui est celui de savoir qu'on ne pense pas. La pure contemplation du vide ».

5 novembre 2019.- Pluie légère (11°C). La nuit tombe si vite, je n'ai pas ouvert mes volets en rentrant du labeur, mes plantes d'intérieur font grise mine, mes plantes d'extérieur frôlent le trépas, l'automne m'en veut.
Chez le quasi impeccable Dilettante (re)parait La Paix des jardins, un spicilège poétique du jeune Vialatte (voilà une nouvelle sautillante).

7 novembre 2019.- Temps globalement nuageux (11°C). Sciatique, lombalgie, cervicalgie, syndrome de Quervain, hernie inguinale, hypertension artérielle, gastrite chronique. En dehors de tout ça tout va à peu près bien ( ou pour reprendre ce beau mot de Paulhan : « Oh, ça va assez mal ; il n’y a pas à se plaindre » )

8 novembre 2019.- Début de froideur (7°C). Disparition de Lucette Destouches, Madame Céline, 107 ans, toujours légère : « … les danseuses, les vraies, les nées, elles sont faites d'ondes pour ainsi dire !… pas que des chairs, roseurs, pirouettes !… leurs bras, leurs doigts…vous comprenez !… C'est utile dans leurs heures atroces… hors des mots alors ! plus de mots ! les mains seulement ! les doigts… un geste, une grâce… c'est tout. La fleur de l'être… Vous battez du cœur,vous revivez !… » (Féerie pour une autre fois).

9 novembre 2019.- Beau temps frais (9°C). Terminé le Connelly entamé la semaine dernière, c'est un peu routinier, mais tout même pas mal, en définitive Harry Bosch vieillit assez bien. Poursuivi mes pérégrinations lectorales chez Charles Albert Cingria (avouons-le entre Connelly et Cingria la crevasse est grande et le saut encore plus grand ), avec Florides Helvètes un spicilège digressif écrit au hasard de la plume. Berne et ses arcades, Berne et son ours, le bruit bernois, un bruit de juste mesure. As usual with Cingria tout cela est formidable.


To be continued

samedi 7 décembre 2019

Remake / Remodel N°33



Mon vélo dissimulé,
Pneus crevés, dans un fossé,
Je vais à pied sur la route
De mon enfance, coupée
Par des arbres abattus.

dimanche 24 novembre 2019

Psychogeographie indoor (95)



« Aussitôt l’enfant né, on le lavera avec soin, puis après lui avoir donné le temps de se remettre de ses premières impressions, on le fustigera vigoureusement en lui répétant : “N’écris pas ! N’écris pas ! Ne sois pas écrivain !” Si, en dépit d’une pareille correction, le dit enfant manifeste une inclination pour la littérature, on essaiera alors la douceur. Et si la douceur ne donne pas non plus de résultat, abandonnez donc l’enfant à sa destinée et inscrivez “fichu”. Le prurit littéraire est incurable. » (Anton Tchekhov, Règles du jeu à l'usage des écrivains novices)


1.

10 août 2019.- Ciel plutôt nuageux (24°C). Je m'ennuie, la musique m'ennuie, le labeur m'ennuie, mes contemporains m'ennuient, ce vague journal de lecture m'ennuie, la phrase que vous êtes en train de lire m'ennuie, je ne trouve pas de mot pour dire à quel point les mots eux-mêmes m'ennuient. Il me reste seulement un semblant d’intérêt un peu enfantin pour les plantes, les animaux et les « choses » sportives… c'est à peu près tout. Ce matin tout de même commencé la lecture d’ un nouveau livre Mes arches de Noé de Michel Déon. Pour l'instant il n'est pas si ennuyeux que ça, c'est une suite de souvenirs qui se permet de pirouetter au-dessus d'une multitude d’îles (Madère, Skyros, Spetsai, Corse, Irlande…) de cabrioler autour d'une belle pelleter d'écrivain tous plus à droite qu'à gauche, mais toujours supposément excellents (Chardonne, Maurras… ce genre-là). C'est assez bien écrit, jamais vraiment amidonné et pour tout dire finalement assez intéressant. Les idées sur le monde de Déon ont beau être d'un autre temps, elles ne m'ont pas fait sursauter plus que ça et je me suis même surpris à les adouber plus d'une fois. Sa défense de Maurras est par exemple très intéressante, elle est certes un soupçon enamourée - Déon fut tout de même secrétaire de l'Action Française et de Maurras entre 1942 et 1944) -, mais pleine de nuances et toujours lucide.

11 août 2019.- Orages (23°C). Déon. Émouvant portrait de Kléber Haedens, ogre sympathique des lettres françaises (tout le monde ne pense pas la même chose) : « À Oléron, il s’épanouissait. L’île calme, posée comme un banc de sable à la surface de l’Atlantique, lui ressemblait. Aux charmes de la Saintonge, elle ajoutait un parfum de pinède et d’océan mêlés. On y aurait cherché en vain une colline, un cap dangereux. La douceur de vivre y était encore protégée des invasions touristiques par un bac qui se faisait attendre des heures. Les rares voitures favorisaient l’expansion de la bicyclette et Kléber nous persuada que les jeunes filles qui pédalaient sur les routes, jupes généreusement relevées découvrant leurs jambes nues, faisaient exprès de défiler plusieurs fois par jour devant lui pour le provoquer. Sa conception de l’amour était d’ailleurs très personnelle. »

12 août 2019.- Chute vertigineuse de la température extérieure (21°C). Le labeur derrière moi, mon Fenwick ™ en « charge », et après une courte sieste hautement réparatrice je retourne chez Paul Valéry, un type qui ne devait pas forcement fréquenter les chariots élévateurs, mais qui connaissait indubitablement les « choses de l'esprit » et notamment la littérature : « La poésie n’est que la littérature réduite à l’essentiel de son principe actif. On l’a purgée des idoles de toute espèce et des illusions réalistes ; de l’équivoque possible entre le langage de la “vérité” et le langage de la"création", etc. Et ce rôle quasi créateur, fictif du langage — (lui, d’origine pratique et véridique) est rendu le plus évident possible par la fragilité ou par l’arbitraire du sujet. ». Sinon le livre de Déon est bien émouvant, après le beau portrait de Kléber Haedens lu hier, aujourd'hui il était question de Christine Tzingos, cette théâtreuse un peu bohème, qui après avoir dirigé La Gaîté Montparnasse trépassera un petit matin, chez Déon, sur son île où elle était invitée.

15 août 2019.- Ciel changeant (28°C). Jour férié, famille, restaurant. Au menu, cervelle de canut, andouillette et tarte aux pralines. Impossible de faire plus local. Plus tard, visité le Musée de l'imprimerie. Un peu obsolète, mais très bien.

16 août 2019.- Soleil bas et raisonnable (25°C). Retournant à Spetsai après avoir enterré sa mère Michel Déon grimpe dans les hauteurs et revoit le cimetière qu'il avait visité lors de son premier séjour sur l'île. Son intérêt pour les cimetières est assez relatif, mais ce cimetière-là n'est pas commun, tout s'y écroule et au milieu des croix orthodoxes renversées par les racines d'aloès et de figuier; on pourrait presque voir les morts se dégager de leurs tombes et se redresser pour mieux contempler le paysage qu'ils dominent. Voilà donc un cimetière marin comme on en rencontre peu : « L’idée de pourrir dans une boîte me semble moins déplaisante quand on s’imagine reposant dans un cimetière pareil auquel je ne connais de comparable que celui de Sète chanté par Valéry et celui de Varengeville où repose Braque. Je dirais même que ces cimetières heureux transfigurés par la lumière et la présence de la mer sont une invite à mourir sereinement, presque dans la joie… ». Aux cimetières évoqués par Déon j'ajouterai celui de Menton, splendide.
Hier soir revu une antédiluvienne émission d'Apostrophes où étaient invités Milan Kundera, Simon Leys et Maurice Nadeau. La discussion est plaisante, on tournicote tout autour des totalitarismes, on bavarde sur Orwell et Kafka. Leys est épatant en faux candide (on a envie de lui tirer sur la barbe), Nadeau est hyper factuel, quant à Kundera il à ses moments (notamment entre la huitième minute et la neuvième minute où il parle très bien des snobs et du snobisme).

17 août 2019.- Beau temps chaud (33°C). Le tragique rôde autour de moi, je n'en dis pas plus, je suis seulement triste et terrifié. Malgré tout cela fini le livre de Michel Déon entamé la semaine dernière. Je n'irai pas par quatre chemins, ces souvenirs consignés sont formidables. Les portraits de Cocteau, Morand ou Chanel sont épatants. Le jeune Déon baguenaudant autour du Cap-Ferrat, de Beaulieu ou de Villefranche-sur-Mer est un diable d'élégance. Il découvre l'amour, joue au tennis avec des anglais un peu invertis et ne semble pas trop s'en faire. Je n'ai que du bien à dire sur les pages consacrées à la Grèce, elles sont d'une lumière admirable. Même la politique est légère… Je recommande la lecture de ce livre.

18 août 2019.- Tendance orageuse (31°C). Not in the mood. Retour dans la correspondance de Tchekhov (il se marie, ses lettres à Olga Knipper sont pleines de tendresse).

20 août 2019.- Averses diluviennes et chutes de la température extérieure (16°C). Always in tragic times. Short return in Perros papers : « Travailler ! Travailler ! Comme si j'avais le temps.». Nothing else.

23 août 2019.- Soleil (27°C). Les deuils ne nous consolent de rien, mais ils sont nécessaires. Le silence parfois aussi.

24 août 2019.- Beau temps chaud (31°C). Emporté par un inséchable flot de chagrin il faudrait pourtant que m'en extirpe, qui je vois ailleurs. Aujourd'hui j'ai donc décidé d'ouvrir et d’entamer l'ouvrage au plus fort potentiel sautillant de ma pile de livres en attente.En l'occurrence il s'agit d'Un Ténébreux, court roman du zébulon normand Jean Louis Ezine (le type du Masque et la Plume et du Nouvel L'obs). Bien m'en a pris puisqu'au bout d'une cinquantaine de pages j'ai dû sourire au moins quatre fois. Il faut dire que c'est un livre doit être plus drôle que sinistre, en tous las cas pour un lecteur non enchagriné. Ezine donne à l'obsolescence un goût de jamais vu. Dans son roman il y a un baron spleenétique victime du « mal de René », une baronne évanescente, un cycliste aux mollets saillants et des vaches en veux tu en voilà. On se souvient d'Octave Lapize de sa victoire au Tour de France 1910, de ses moustaches et de son trépas bimotorisé au dessus de la Meurthe-et-Moselle… Avant tout cela , en guise de préambule, Ezine a écrit un court texte tout autant autobiographique qu'hagiographique autour de la « chose vélocipédique ». Inutile de préciser que la Normandie y est aussi présente un peu partout.

25 août 2019.- Soleil et tiédeur (31°C). Un papillon me tourne autour, une abeille butine mes fleurs, ma chaise de jardin est confortable, si mon voisin du dessus n'avait pas pris l'idée un peu bruyante de laisser sangloter sa guitare électrique tout serait pour le mieux. En attendant, j'ai fini le le ténébreux d'Ezine. Il ne m'a pas vraiment déçu, j'y ai retrouvé tout ce que j’attendais en l’entamant (du sautillant, du désuet et du vélocipédique), il est seulement plus mélancolique que je ne le pensais de prime abord. Voilà, j'en suis là.



2.

26 août 2019.- Chaud, chaud, il fait chaud… trop chaud (33°C). Perros, Papiers, parfait : « Vivre ne fait pas toujours grossir, ou maigrir. Moi, ce qui m'a donné un peu plus de poids, c'est la routine sexuelle. Question de glandes. Quand j'ai eu fait l'amour régulièrement – c'est assez lointain – je me suis aperçu que je grossissais. Non. Que je gonflais. Bien connu. Alors qu'avant, les rares gestes amoureux que je manifestais avec ces dames me faisaient plutôt:maigrir. Mai vrai, depuis que je suis, comme on dit, marié, j'ai;pris un peu de ventre, des joues, de la poitrine. Même les poils se sont multipliés. Ce sont des choses qu'on remarque, qu'on accepte. On s'aperçoit. Curieuse expression. Les gens qu'on rencontre ne sont pas les derniers à s'apercevoir. On vous préférerait maigre. Exsangue. Je crois tout de même que le fait de vivre empâte, gonfle. Pourrit. Quand j'ai bu un peu trop, je me sens gonflé, plein de liquide. On me dit que j'ai bonne mine. L'air de la mer. Parle toujours. J'ai trop bu, c'est tout. On a une idée très nette de sa santé. De sa poire. Je sais quand je vais bien. Quand je vais un peu plus vite vers la mort, qui s’éloigne. Il est amusant de constater que c'est quand on est lent – sans tête, sans vigueur – que la mort, somme toute, est le plus près. Les hommes parlent rarement des choses quotidiennes. Je me demande souvent pourquoi. Qui veulent-ils tromper ? Parler de sexe, c'est facile. C'est du luxe. Mais Freud n'aurait jamais existé si les hommes n'avaient sottement éprouvé le besoin d'inventer ce qui les dépasse, mais est leur peau même. Ce qui leur nuit. Ce qui est leur nuit. Auprès de laquelle celle qui me tombe sur le dos paresseuse. »

29 août 2019.- Vague tiédeur (28°C). Morose et sans envie, miné par le labeur. S'agissant de mon rapport un peu problématique avec ce dernier les deux premières lignes de L’Institut Benjamenta me semblent tout résumer d'une façon admirable (et implacable) : « Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l’Institut Benjamenta, nous n’arriverons à rien, c’est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes. »

30 août 2019.- Tiédeur (30°C). Hier j'évoquais les premières lignes de L'Institut Benjamenta, aujourd'hui il sera question des dernières lignes de Félix, cette imparable oeuvre de jeunesse : « Nous sommes en effet capables de devenir affreux quand notre situation nous paraît affreuse. Quand nous nous effrayons nous-mêmes, d’autres aussi reculent devant nous avec effroi. J’espère que chacun d’entre vous en a déjà fait l’expérience réelle. Je vous prie de vous en souvenir. Une très fine, très légère capacité, je veux dire juste un souffle d’aptitude à tuer, hein ? Ne gît-elle pas en chacun de nous ? Je veux dire, un tout petit reste d’une disposition qui remonte à des siècles ? Je me le demande. Demandez-le-vous aussi. Personne d’entre nous ne peut savoir s’il n’est pas pire. Vous n’avez pas besoin de savoir ce que je veux dire exactement. Il suffit qu’en vous aussi, une opinion naisse. Des actes mauvais absolument incompréhensibles, cela n’existe pas. Nous pouvons déchiffrer n’importe quel égarement. Pourquoi faisons-nous un tel tintamarre, souvent, autour de fautes si bénignes ? C’est parce que ce qui est insatisfaisant chez autrui nous satisfait. Ô nous autres - ».
Pour le reste, je ne sautille pas

31 août 2019.- Journée tiède et ensoleillée virant au nuageux (34°C). Conditions lectorales altérées, grand retour du voisinage, des portes calquées et des conversations téléphoniques impudiques. Nonobstant entamé Chronique d'une station-service d’Alexandre Labruffe. Un quidam raconte ses journées passées derrière le comptoir d'une station-service. L'odeur de l'essence, les néons qui grillent, le coca zéro, les crocodiles Haribo, les clients et clientes, de tenues, mais réelles possibilités d'aventures sexuelles. C'est parfois drôle, un peu post-houellebecquien, pas vraiment mauvais sans être vraiment très bon : « Parfois, je regrette l’époque dorée du super et je me dis que le sans-plomb est à l’essence ce que le préservatif est au sexe, l’aspartame au sucre : un pis-aller, le symbole de nos sociétés castrées, d’un avenir sans microbes ».

2 septembre 2019.- Temps toujours ensoleillé, mais plus frais (23°C). Grosse fatigue, incapable de bouger, de faire le moindre pas sans qu'une masse de stimulus nociceptifs ne me monte au cortex cérébral. Certainement les effets bénéfiques du labeur et du post libéralisme avancé. Dans ces conditions, rien lu de plus que trois lignes de Georges Perros.

3 septembre 2019.- Soleil un peu penaud (22°C). Finalement le livre de l'incertain Alexandre Labruffe évoqué il y a deux jours est loin d'être vraiment sautillant. L'idée de base, l'autopsie du « quotidien » d'une station-service, est intéressante, mais le romanesque, ce fichu romanesque, pointe trop vite le bout de son nez fictionnel et tout se délite dans une vague intrigue écrite à la va-comme-je-te-pousse. Disons que c'est un livre qui n'est pas assez travaillé, pas assez relu et pas assez « édité ». D'ailleurs : que font les éditeurs ?

5 septembre 2019.- Journée plutôt ensoleillée dans un genre estival déclinant (21°C). Je n'écoute plus de musique, je ne regarde plus de films, l'actualité ne m’intéresse pas, mes contemporains encore moins. Restent les arbres et plantes, les animaux non rampants, quelques livres aussi. Pour combien de temps ?
« … la vie est un choix. La vie est un songe. La vie est un non-sens. La vie est un pari. La vie est un kaléidoscope. La vie est une gageure. La vie est une évidence. La vie est un voyage. La vie est une salle d'attente. La vie est une défécation. La vie est une eau qui s'écoule. La vie est un jeu. La vie est une habitude. La vie est une vallée de larmes. La vie est une longue suite de délices. La vie est un tire-bouchon, une bobine, un calendrier, une route, une marée, un sablier… On en sortait pas. La vie, la vie, la vie… Trente-trois, trente-trois, trente-trois, toussez, toussez plus fort, encore plus fort. C'était la chanson du train. Trente-trois, trente-trois, trente-trois,.. Pourquoi se laisser enfermer dans un moule, un moule, un moule ?.. Ce serait bon, maintenant ; de sombrer dans le néant, que tout se défasse dans le cerveau, plus de nœuds, de carrefours, comme si de l'eau vous entrait dedans… entrait dedans, entrait dedans, entrait dedans… oui… les genoux de la femme du coin… se laver les mains… si on déraillait… déraillait… déraillait… ce serait bon de dérailler… la vie était un déraillement… la vie était un gouffre… un gouffre… un gouffre… s'enfoncer… s'enfoncer… comme si le corps était piqueté par mille épingles… délicieusement, délicatement… comme si on était submergé par sa propre enveloppe… dans sa propre épaisseur… » (Guérin, L'Apprenti).

6 septembre 2019.- Temps maussade, baisse sensible de la température extérieure (20°C). Spleenétique et ennuyé. Demain, je compte ouvrir la nouvelle plaquette de Jean Philippe Toussaint, mais sans réel élan, rassurez-vous.


3.

8 septembre 2019.- Averses et grande fraîcheur. L'été semble derrière nous. Espérons une demi-saison présentable (15°C). Hier soir, vie sociale, bu un peu. Réveil cotonneux. Lu une bonne moitié de La Clé USB, nouvel opus de Jean Philippe Toussaint. Bitcoins et fermes informatiques, technologie et air du temps, espionnage et paranoïa… C'est assez bien, mais on s'ennuie un peu comme on s’ennuierait un peu en lisant un roman de Toussaint qui manquerait de chair et serait contaminé par Jean Echenoz, cet autre lactescent de chez Minuit.

9 septembre 2019.- Météo morne et fraîche, une météo de pull-over (19°C). Lever 5h00. Labeur. Longue sieste. Toujours un peu las j'ai laissé le Toussaint de côté. Je compte le finir plus tard en espérant qu'ainsi délaissé il prendra un peu de corps. En attendant, picoré dans le Connaissance de l'Est du toqué Claudel, c’est toujours merveilleux.

10 septembre 2019.- Goût automnal (20°C).

Je suis enrhumé,
le nez me pique.
Je suis aussi en colère,
contre l'univers tout entier.
Et puis surtout,
je n'ai plus de goût pour rien.
Tout cela n'est pas très réjouissant.

12 septembre 2019.- Ruade estivale (27°C). Hier mort de Daniel Johnston, avant-hier mort de Robert Frank. Quant à moi je ne me sens pas très bien.

13 septembre 2019.- Journée estivale (28°C). Malade. Regardé deux trois choses sportives sur mon téléviseur. La défaite un peu piteuse de notre équipe nationale de basket-ball, une belle victoire au Tour D'Espagne (qui vaut bien notre Tour à nous). Rien lu.

14 septembre 2019.- Soleil se couvrant, tiédeur (30°C). Still sick. La semaine dernière par délayé ennui et sobre découragement j'avais laissé de côté la Clé USB de Jean Philippe Toussaint en espérant qu'ainsi délaissée elle prendrait un peu de corps et d'âme. Bien m'en a pris puisque la fin de ce court roman veut incontestablement mieux que son début. De la froide intrigue high-tech autour des bitcoins et autres blackchains nous passons au désarroi d'un type qui apprend la mort prochaine de son père. Nous voilà donc dans l’intime, dans l'émotion et j’imagine dans l’autobiographie. Comme rien n'est jamais simple cette fin est belle parce qu'elle ne serait vraiment exister sans ce début que je n'avais de cesse de trouver morne et sans chair la semaine passée. Ce serait donc ce basculement, ce renversement abrupt et en même temps presque imperceptible qui ferait tout le prix de ce roman (et surtout pas le didactisme autour des nouvelles pratiques monétaires dématérialisées). En somme, et pour finir, il va falloir que je mange mon chapeau… d'ailleurs, je le fais, il a un petit goût de cendres.

16 septembre 2019.- Soleil trop bas, soleil gâché (33°C). Le labeur et sa somme d'activités sudoripares derrière moi j'ai pris l'initiative de picorer un peu dans les Papiers Collés de Perros. Résultat me voilà cafardeux aux portes de la déprime, l'ami Perros nous en veut parfois un peu. Mort du jour : Ric Ocasek grand échalas foutrement doué pour la ritournelle. Mort avant-hier : Phillippe Pascal, chanteur expressionniste rennais jadis très adoubé par mon moi adolescent. Tout cela est bien triste.

17 septembre 2019.- Beau temps de type « été indien »(29°C). Mon voisin du dessus, guitariste électrique à ses heures, tente de reproduire tant bien que mal le riff de Money for Nothing depuis pas loin de trois semaines. Je dois dire que le bougre n'est pas trop doué et que mes oreilles souffrent beaucoup. Précédemment il s'était attaqué aux riffs de Cocaine et de Smoke on the water sans plus de réussite. Comme en ce bas monde il faut savoir lutter contre les nuisances léonines tout comme il faut savoir trouver par soi-même des solutions en tout, je compte toquer énergiquement à sa porte et lui proposer d'essayer tranquillement la partie de guitare de Richard Lloyd sur Marquee Moon. Ma sournoise proposition faite j'imagine qu'un peu ébranlé par les diverses difficultés rencontrées les bruyantes velléités musicales de mon voisin s'envoleront assez vite. En tous les cas, tel est mon plan. Pour le reste, rien lu.

19 septembre 2019.- Beau temps plus fris (22°C). Mal au coude droit, impossible de tendre le bras. Même si je n'ai aucune velléité fascisante voilà encore un problème. Malgré cela retour dans les Cahiers du fildefériste roumain Cioran qui parle assez bien de l'ami Tchékhov, de son désespoir latent : « Relu quelques nouvelles de Tchékhov, qui fut mon dieu pendant les années de guerre. Déçu. Il explique trop ses personnages, il fait trop de commentaires sur eux. Ce qui le sauve, c’est son désespoir. Il n’y a peut-être pas d’écrivain qui ait atteint à un si haut degré de désolation. »


To be continued.

mercredi 13 novembre 2019

The Pale Fountains - Pacific Street (1984)



En 1984 je cheminais benoîtement vers mes 18 ans quand mes rares, mais précieux amis commencèrent à me regarder de biais tout en effectuant d'indélicats et rotatifs mouvements d'index sur leurs belles tempes d'audiophiles avertis. Que voulez-vous à leurs yeux j'étais devenu à peu de chose près cinoque puisque, laissant choir Spear of Destiny et autres Red Lorry Yellow Lorry il me prenait le goût soudain d'écouter des choses pour ainsi dire inqualifiables. Par exemple, les freluquets de Pale Fountains (les Fontaines Pâles n'importe quoi !) et leur premier album Pacific Street (Rue Pacifique, re n'importe quoi !). Un assortiment de chansons, oui des chansons, avec des trompettes, oui des trompettes, où flottait parfois quelque chose de Burt Bacharach. En somme presque quelque chose de Sacha Distel ! J'étais donc parvenu à franchir le rubicon du supposé bon goût et savoir si une bonne âme pourrait un jour me récupérer n'était même pas une possibilité envisageable. Évidemment, mes amis se fourvoyaient dans l'erreur, d'une part parce que Sacha Distel outre son sourire très russo-carnassier fut en son temps un jazzman hyper conséquent (écoutez son album en binôme avec John Lewis et vous m'en direz des nouvelles), d'autre part parce que Burt Bacharach restera ad vitam aeternam un génie en dentelles, ensuite par ce que cet album des Pale Fountains, était, aussi et quoiqu'on puisse en dire un fichu album de pop music (pour ne pas dire un fichu album de rock tout court ). Du Bacharach-David plein de violons avec un gandin liverpuldien qui aurait remplacé Dionne Warwick au débotté (l'épatant Michael Head dans le non moins épatant Thank You), de la Muzak de haut vol (Palm of my hand), la nonchalance hispanisante de Love et Arthur Lee un peu partout, du quasi-jazz sorti du ravin, de la bossa-nova brumeuse, du rhythm and blues blême, des arpèges de guitare sèche, des cuivres et des violons en veux-tu, en voilà. Que demandait le peuple ?




vendredi 18 octobre 2019

Psychogeographie indoor (94)




« Vivre au jour le jour est impossible. Alors nous nous ménageons de petites durées, des sortes d'étapes, nous minons l' évidence, nous sommes essentiellement pléonasmiques : la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse. Ce qui ne nous empêche pas d'évoquer l'éternité, l’absurde. Nous sommes des croyants sans y croire, aucune certitude ne nous protège, sinon celle de la mort. Nous recommençons bravement à faire des enfants, nous nous imaginons qu'ainsi le couple ambigu que nous formons sera sauvé. Si c'était vrai, et ce l'est généralement, quelle horreur ! L'homme n'a de véritables, de sensibles contacts avec les choses et les êtres, que seul. Je sais cela. Je ne cesserai jamais de le savoir. » (Georges Perros, Papiers Collés II).



1.

26 juin 2019.- Température caniculaire (36°C). Lever 5h00. Labeur. Sieste prolongée. Rien lu, chaleur bien trop assommante. Mort d'Edith Scob. Dans La Tête contre les murs, il y a un plan extraordinaire où Georges Franju la filme avec l'appétence d'un grand amoureux. Une église, de grandes orgues qui montent ce visage si singulier, si fantomal, ce visage effroyablement beau. Tout cela est parfait.

28 juin 2019.- Vent 18 km/h, humidité 42%, pression atmosphérique 1016 hPa, température 38°C. Il a fait 46°C dans un village du Gard. Quant à moi je ne suis pas très frais.

29 juin 2019.- Chaleur insupportable (38°C). Claquemuré à l'ombre des tiédeurs je chemine chichement dans la correspondance du très frais Anton Tchekhov. Entre deux lettres à sa future épouse Olga Leonardovna Knipper qu'il conclut toujours par ces mots : « je vous serre la main, vous salue bien bas, me cogne le front par terre, ma très heureuse », il donne quelques menus conseils à Maxime Gorki : « Quand j'écris : "l'homme s'assit dans l'herbe", on me comprend. C'est au contraire inintelligible et plutôt ingrat pour la cervelle, si j'écris : “un homme grand, de poitrine étroite et de carrure moyenne, pourvu d'une petite barbe rousse, s'assit dans l'herbe verte déjà froissée par les passants ; il s'assit sans bruit, timidement, en jetant un regard apeuré autour de lui”. Cela n'entre pas tout de suite dans la tête, or la littérature doit s'y inscrire tout de suite, à la seconde ».

30 juin 2019.- Grande tiédeur, trop grande tiédeur (37°C). Un soleil de plomb pas la moindre brise sur les frondaisons aujourd’hui l'extérieur n'aura rien offert de bien réjouissant à qui voulait s’y aventurer. C'est pourquoi je me suis replié telle une bestiole trop poilue dans mon petit intérieur que j’avais au préalable transformé par divers moyens plus ou moins légaux en une sorte de grotte recélant un semblant de fraîcheur. Là, échoué sur mon canapé, regardé le temps avancer tout en me transformant petit à petit en une flaque plus ou moins appétissante. Ce faisant, poursuivi la lecture de la correspondance de Tchekhov, qui ne manque pas d'air. Nous sommes en février 1900 à Yalta, il fait zéro degré, Tchekhov tousse un peu, voilà.

1er juillet 2019.- Heat Wave again (36°C). Lever 5h00, labeur, sieste, malade, rien lu.

2 juillet 2019.- Soleil, baisse de la température extérieure (30°C). Feuilletant mollement les cahiers de l'ami Cioran je constate que ce dernier n'était pas un très grand sectateur des naines jaunes en furie : « Il n'y a pas sous le soleil d'individu plus lamentable que moi ». Comme j'aime le soleil, mais pas tout le temps, j'ai envie de souffler à mon fildefériste roumain préféré que tout dépend de l'hyperthermie plus ou moins prononcée, de la présence d'une brise légère, d'un cumulus passager offrant un alinéa de climatisation toute naturelle, le soleil de Madère n'est pas celui du désert libyen, le soleil d'avril pas celui de juillet, les tiédeurs ne sont pas toutes les mêmes, et il m'est même arrivé de me trouver bien lamentable dans des froideurs trop patibulaires pour être honnêtes.

4 juillet 2019.- Chaleur, encore (33°C).

Légumineux et sans envie,
je passe du labeur à mon canapé,
sur lequel je m'échoue,
consciencieusement.

5 juillet 2019.- Ciel bleu pâle, chaleur torride (36°C). Il fait si chaud que j'ai du mal à sautiller. Demain les orages là je compte entamer l'opuscule que Ramón Gómez de la Serna dédié aux seins, j'imagine qu'il me redonnera un peu d'élan.

6 juillet 2019.- Temps chaud et pré-orageux (31°C). Vous allez me dire que consacrer plus de trois cents pages aux seins et uniquement aux seins relève de l’hypothétique pur et simple. Je ne sais pas, il me semble qu'il y a tout de même beaucoup de matière à triturer. En tous les cas, Ramón Gómez de la Serna tient cette gageure-là. Il tournicote à s'en enivrer autour d'une multitude de seins plus disparates les uns que les autres. Des seins de nageuses, des seins en fleur, des seins de nonnes, des seins d'hermaphrodites, des seins de fillettes, des seins d'Andalouses, des seins de dompteuses, des seins postiches, des seins en furie, des seins pleins d'or… Tout cela est fort drôle, parfois inquiétant, un peu obsédé, répétitif en bien. Il y a des aphorismes, des nouvelles en trois lignes, de courts récits de pas plus de quatre pages, des choses et d'autres, la grande communauté des seins mérite bien tout ça  :« Face à l'effronterie imbécile des seins dont la mer a rouillé l'aimant, et qui quittent la plage en rang d'oignons pour aller manger, face à tous les estivants bêtement affamés à midi, j'en suis venu à détester les plages. Les seins des plages sont un leurre qui vous occupe pour mieux vous tromper, appât des jeunes filles bleues et blanches pour pêcher un mari qui les mènera chaque année se baigner dans l'indifférence et prendre ainsi leur bain d’égoïsme crétin et irrépressible ».

7 juillet 2019.- Temps orageux sans orages, la pluie nous tourne autour et la température ne descend pas (32°C). Moite et et un poil saturnien il me faut folâtrer dans le Sein du père Ramón pour retrouver un soupçon de potentiel sautillant. C'est ce que je fais à l'abri des tiédeurs.


11 juillet 2019.- Touffeur mékongaise (33°C) Le 6 juillet 1965, Emil Cioran est pris d'un accès de cafard qu'un fou lui envierait. Il lui faut gagner la rue, car, seul, chez lui, il a peur. Plus tard après quelques considérations sur Pascal, Dostoïevski, Nietzsche, Baudelaire, des malades comme lui, il assiste aux funérailles d'Henry Magnan, l'un de ses amis, suicidé trois jours plus tôt. Le Père-Lachaise est bien laid, un entassement qui frise la foire « il faudrait le raser tout de suite, et le transformer en jardin ». Ce n'est pas faux, le Père-Lachaise manque d'espace pour les vivants et pour les morts. Cioran, lui, sera enterré au cimetière du Montparnasse, un cimetière plus aéré où les morts respirent presque autant que les vivants. Sa tombe est bien tenue et presque chantante, il y a un petit drapeau roumain et quelques fleurs posées dessus (j'y ai posé un genou ému). La tombe de Beckett est plus austère, elle est décorée par quelques cailloux (dont l'un des miens) et rien d'autre.

12 juillet 2019.- Temps chaud et nuageux (31°C). Toujours avec l'ami Ramón et son fameux catalogue consacré aux rotoplots sous toutes leurs formes. Voilà une oeuvre extravagante qui se permet de sautiller dans le croquignolet plus qu'à son tour. Tenez pour exemple sachez que chez le Sultan*, les femmes du sérail encourent moult périls. On leur arrache les seins sans précaution, leurs âmes s'enfuient alors telles des colombes par les trous ouverts dans leur poitrine. Tout cela est bien curieux.
*Le Sultan générique.

13 juillet 2019.- Soleil et tiédeur (27°C). Ràmon et ses seins, Tour de France (jolie étape, pleine de mollets saillants), sieste, arrosage de mes plantations. Rien d'autre ou presque.

14 juillet 2019.- Goût estival (26°C).

« La jeune fille aux seins tombants acquiert par là une grande importance. Elle arbore des seins de femme. Ce sont les seins de sa mère que la gamine a empruntés pour sortir… »

Le beau temps là et la température enfin raisonnable et me voilà risquant mes pénates dans les extérieurs ! De menus désagréments olfactifs : des senteurs de barbecues mélangées a celles des feux d'artifices d'hier soir -, de menus désagréments auditifs : des mouflets et mouflettes criants comme des chatons que l'on aurait écorchés, mais dans l’ensemble pas de quoi vraiment maugréer. Un peu d'ombre, une chaise de jardin réceptive, une pince à linge sur le nez pour les odeurs et un casque intra-auriculaire dans les oreilles (laissant couler les trois albums mid seventies de Fleetwood Mac, du confortable de haut vol), j'étais bien paré. C'est dans ces conditions qu'après une sieste qui s’imposait d'elle-même je suis parvenu à finir sans peine le(s) Seins de l'ami Ramón (Il y a des passages qui n'ont rien pour ravir Marlène Schiappa), avant d’entamer Imperium une somme conséquente du toujours impeccable Ryszard Kapuscinski. L'amorce n'est pas vraiment patibulaire quoiqu'un peu. Il est question des jeunes années du petit Ryszard, de l'occupation soviétique, du NKVD, de déportations saumâtres et de Pinsk cette ville de naissance Polonaise qui deviendra Biélorusse sans même s'en rendre réellement compte.



2.


15 juillet 2019.- Soleil et vent (26°C). Quelques menues activités horticoles, un petit tour à la déchetterie (où dans une benne j'ai récupéré un volume de Max Gallo), un chapitre russifiant de Ryszard Kapuściński (Transsibérien et goulag), trois génuflexions, deux étirements et une sieste. Nothing else.

16 juillet 2019.- Journée estivale (28°C). Le labeur bien loin derrière moi et des vacances tout à fait tangibles mon permis de consacrer mon temps de vie disponible à quelques kilomètres de pyschogéographie qui m'ont mené vers une partie de la ville que j'ignore à peu de chose près. Tout en zigzaguant « au doigt mouillé » je me suis retrouvé dans le quartier des Brotteaux (que je n’avais pas traversé depuis 40 ans) puis dans le quartier de la Part Dieu (lieu jadis hautement fréquenté pour des raisons ignoblement professionnelles). Ces lieux très urbains trop urbains, ont certainement changés et donne au visiteur (et même au visiteur mitoyen) le sentiment de se retrouver perdu dans une grande ville étrangère, un mélange de Varsovie reconstruite et de la citée tentaculaire et un poil problématique inventée par Ferenc Karinthy dans son formidable Epépé (qu'il faut lire, je le répète). À la Part Dieu, visité l'exposition « Lyon capitale du rock - 1978-1983 ». Quelques affiches, photographies et autres reliques ont été rassemblées et placardées dans un but didactique et remémorant. Baguenaudant au milieu de tout ça, et me souvenant que je fus en mon temps un modeste témoin du sujet proposé je n'ai pu me faire que ce constat un peu amer à moi-même (il n'y avait personne d'autre dans la salle) : « Voilà ma jeunesse est entrée au musée ! ».

17 juillet 2019.- Beau temps chaud (30°C). En 1967 Ryszard Kapuscinski visite la transcaucasie et les républiques soviétiques d'Asie Centrale, autant de contrées qui ne manquent pas de sel et d’exotisme. L'Arménie est pleine de martyrs et de rescapés, l’Azerbaïdjan recèle du pétrole et du gaz à gogo, mais pas que… Il y aussi des tas d'hérétiques, des mystiques et des anachorètes schismatiques à foison… Des mu'tazilites, des bâtinites, des ismaéliens, des mazdéens, des adorateurs du feu, des bektachis, des soufis, des sunnites et des horoûfis. Bref, c'est un peu le bazar. En Kirghizie pendant les festins on vous présente sur une assiette, la tête bouillie d'un mouton. Il faut manger la cervelle puis extraire l'un des deux yeux de la bestiole et l'avaler séance tenante. Le maître des lieux mange l'autre. Tout cela n'est pas trop soviétique, pas du tout végan et pour tout dire assez croquignolet. L’Ouzbékistan est plein de forteresses et de poussière ce qui n’empêche pas Samarcande d'être une capitale épatante. C'est l’œuvre de Timur, un tyran local, forcément local aussi cruel qu'il pouvait être esthète. Un type qui décapitait beaucoup, mais qui ne décapitait pas tout le monde. Il laissait en vie les hommes doués pour les arts ou l'architecture. En homme de goût, il s'occupait lui-même des ornements et faisait tout de même détruire les édifices non réussis et manquant de délicatesse. Un peu méfiant il faisait aussi couper les mains des artisans et autres architectes trop doués de peur qu'ils passent à la concurrence. Pour le reste et en dehors des arts et du bon goût c'était un chef de guerre très à l'aise dans le massacre, le sang et les cris.

18 juillet 2019.- Nuages et tiédeur (30°C). Kapuscinski, Imperium. Nous sommes en 1931, la camarade Staline prend la drôle d'idée de détruire la Cathédrale Saint Sauveur, le plus grand objet sacré de Moscou qui fait face au Kremlin. En lieu et place, il envisage de faire construire un immense Palais du Peuple, plus de cinq cent mètres de haut et une statue de Lénine quatre fois plus haute que la Statue de la Liberté. La cathédrale sera détruite mais ce projet ne verra finalement pas le jour. Oh pas parce qu'il était un tantinet exagéré, non simplement parce que le camarade Staline avait de quoi occuper ses journées à des tâches moins immédiatement architecturales et en tous les cas historiquement plus homicides. Il lui fallait en effet préparer un plan quinquennal, industrialiser et organiser des famines à l'insu de son plein gré. En 1933 ses buts seront atteints, les terres seront collectivisées des milliers de cadavres pourront joncher les chemins Ukrainiens et des femmes rendues folles par la faim mangeront leurs propres enfants. Le « plan » sera réalisé, et chacun sait que l'essentiel c'est le « plan ».
Plus tard, nous sommes en 1990, la perestroïka là, le communisme périclite et les divers nationalismes étouffés par soixante-dix ans de quiétude collectiviste commencent à repointer le bout de leur nez aux quatre coins de l'Empire. Kapuscinski retourne dans le Caucase qu'il avait visité en 1967. Tout a changé. Les vieilles villes de Bakou, Erevan ou Tbilissi ont été plus ou moins rasées. Les nouveaux quartiers sont gigantesques, on a posé les immeubles à l'économie, n'importe comment « rien ne ferme, rien ne marche, rien ne s'harmonise avec rien », mais tout le monde veut habiter là. Comme rien ne va sans rien, les habitants commencent à se regarder de biais. On croirait déjà entendre le cliquetis sec des armes automatiques et le sourd brouhaha des nationalistes divers et variés : « Les habitants de ces contrées se distinguent aussi par un caractère changeant, déconcertant et incompréhensible, par des sautes d'humeur fréquentes. Généralement, ils sont bienveillants, hospitaliers, ils cohabitent d'ailleurs assez pacifiquement, pendant des années. Jusqu'au moment où soudain, il se passe quelque chose. Quoi ? Crier gare, ils saisissent leur poignard ou leur sabre (aujourd'hui de leur mitraillette ou de leur bazooka), tout tremblant, rouges comme des coqs, ils se ruent sur l'ennemi et n'ont de cesse que le sang n'ait coulé. Pourtant pris séparément, ils sont gentils, doux, généreux. A croire que le diable rôde dans les parages, incitant son monde à la discorde. Ensuite, tout redevient calme, c'est le retour au statu quo ante, au train-train quotidien, autrement dit l'ennui provincial reprend le dessus. »

19 juillet 2019.- Soleil (30°C). De Vorkouta à Magadan Kapuscinski baguenaude sur les traces du Goulag et de l'enfer concentrationnaire soviétique. Froideur invivable, brimades terrifiantes et brumes éternelles de la Kolyma. Le golfe de Nagaïev où débarquaient les déportés est un symbole aussi lourd que le portail d’Auschwitz ou le quai de Treblinka : « Ce golfe, ce portail et ce quai sont trois scénographies de la même scène : la descente aux enfers ».

20 juillet 2019.- Chaleur lourde (32°C). Déglingue post soviétique, Mer d'Arral et Haut-Karabagh, désastre écologique, désastre géopolitique, still with Kapuściński. Demain départ pour l'Autriche. Je fais mes valises.



3.


30 juillet 2019.- Temps plutôt nuageux (26°C). Retour d'Autriche où j'aurais passé une semaine entre décor champêtre, vaches, marmottes, touristes asiatiques, gretchens gratinées et restes éparpillés de l'Empire Austo-Hongrois. Visité Innsbruck (son grand tremplin et son petit toit d'or), Salzbourg (dans la foule de touristes, entendu un bougre à l'accent fortement québécois affirmer finement que « Mozart composait dès l'âge de cinq ans pour mieux se décomposer à l'âge de 35 ans » c'est assez drôle), l'Abbaye de Melk (dans les pas de Patrick Leigh Fermor), Graz (la ville d'Arnold Schwarzenegger et de Johannes Kepler). Revisité Vienne, Schönbrunn, le Hofburg et la Crypte des Capucins, tout cela parfois émouvant dans une optique josephrothienne. Sur les pelouses de la Heldenplatz, devant le balcon où Hitler vitupéra son fameux discours annexatoire vu des bambins asiatiques courir et bondir au dessus des arrosages automatiques tels de petits cabris (il faisait bien chaud). Tout cela diablement capricant et en tous les cas assez exotique en un lieu si chargé de lourdeur anschlussienne..

Mes valises défaites, et mes souvenirs rangés (une marmotte miniature en plastique et un petit verre à schnaps), fini l'Imperium de Kapuscinski. C'est comme toujours impeccable, la description des famines ukrainiennes organisées par le camarade Staline est effrayante. Inutile de dire que je recommande chaudement cette lecture.

31 juillet 2019.- Vent léger, nuages parcimonieux, température idéale (25°C). Profitant des conditions climatiques plus que satisfaisantes et d'une relative accalmie au niveau du voisinage aujourd’hui me risquer à lire dans les extérieurs fut possible sans réelles anicroches. Retourné gaillardement dans le Journal de Stendhal dont il ne me reste plus que quelque cent misérables pages à lire. Voilà un pavé qui m'aura accompagné pas loin de cinq ans et je pense sans me flatter plus que ça avoir su le faire durer avec des contentements de gourmet. Aux alentours de la page 980, nous sommes le 21 juin 1813, Stendhal emprunte un beau piano qu'il fait placer dans sa chambre à coucher. Un quidam, tout de même maître de musique, lui joue dessus quelques pièces de Mozart. Les écoutant Stendhal oscille entre plaisirs délicieux et ennuie relatif, le pianiste est certes un bon exécutant, mais c'est aussi un piètre prêtre (de la musique), surtout, il est allemand : « Quand la musique donne du plaisir à un Allemand la pantomime qui lui serait naturelle serait de devenir encore plus immobile. Au lieu de cela, il veut singer l'Italien, je crois ; ses mouvements passionnés, faits extrêmement vite, ont l'air d'un exercice commandé et sont très ridicules. (Il veut être gracieux, et ce qu'il fait pour cela le rend au contraire déplaisant.) L'Allemand n'a pas la pudeur de l'attendrissement. » Page 1020, nous sommes en 1815, plus précisément le 11 juillet à Milan. Stendhal ne worked pas avec toute son attention. Il ne se sent même pas le goût d'enfiler P ni Mme S. Le 12 juillet il prend la résolution de partir pour Padoue en passant par Vérone, espérant retrouver la comtesse Simonetta au passage. Le 19 juillet Napoléon se livre aux Anglais « tout est perdu, même l'honneur », la comtesse Simonetta n'est pas là. Le 22 juillet il est de retour à Venise et prend l'idée de vouloir s'y fixer plus ou moins définitivement : « Ce pays, dans l'état actuel, est peut-être encore le plus gai de l'Europe. La facilité de faire connaissance y est étonnante. On s'assied à côté d'une femme, on se mêle sans façon de la conversation, on répète trois ou quatre fois ce procédé, si l'on se plaît on va chez elle, et en quinze jours, à la première fois qu'on se retrouve en gondole, on la branle ».

1er août 2019.- Temps nuageux et maussade (26°C). Bruits environnants, tragiques embarras familiaux, journée sinistre. Fini le Journal de Stendhal que j'ai posé sur l'une des planches de ma bibliothèque avec une pointe de nostalgie. Dernière saillie d'un Beyle qui patouille autour des langages: « Je me rappelle un des traits qui m'ont le plus touché en Angleterre ; une jeune fille, sortant d'une voiture magnifique, et me disant, chez un marchand de gâteaux de Bond Street : « "C'est de gelée de pieds de veau , monsieur". Cette jeune fille de dix-huit ans me voyait dans un grand embarras en demandant au marchand, depuis un quart d'heure, ce que c'était qu'une jolie chose d'un jaune brillant que je voyais faire une figure superbe, dans un verre à pied de cristal. Je parlais anglais, c'est pourquoi le marchand ne comprenait pas un mot à mes demandes auxquelles la jolie personne mit fin par son obligeante intervention. Il faut avouer que son français était diablement ridicule.»
Poursuivi chez Tchekhov, dans sa correspondance. Entamé un nouveau volume de Robert Walser, Ce que je peux dire de mieux sur la musique (ce recueil de textes trompe un peu son lecteur, il n'est qu'à demi composé d'inédits).

2 août 2019.- Soleil (29°C). Déception, le Ce que je peux dire de mieux sur la musique n'est pas si sautillant que ça. Beaucoup de textes déjà lus ailleurs (dans les Microgrammes, la Rose, le Territoire du crayon…), de rares inédits. Cela dit Walser ne nous laisse jamais à l’abri d'une merveille : « D’une façon générale, bien que je me croie intelligent, j’ai peu de goût pour le savoir. Pour la raison, je pense, que je suis tout le contraire d’un curieux. Je laisse arriver beaucoup de choses qui me concernent, sans me préoccuper de la façon dont elles arrivent. C’est certainement un tort et ça ne m’aidera guère à faire carrière dans la vie. C’est possible. Je n’ai pas peur de la mort, donc de la vie non plus. »

3 aout 2019.- Soleil, vague tiédeur (30°C). Lu Le voyage en Allemange de Cingria. L'entame est très bien, l'ami Cingria pointe le manque de sérieux des Suisses, pour tout dire on rigole presque. Nothing else.

8 août 2019.- Tiédeur (30°C). Claudel et l'Est, l’extrême Est : « Rien de plus étrange qu’une ville à cette heure que l’on dort. Ces rues semblent des allées de nécropoles, ces demeures aussi abritent le sommeil, et tout, du fait de sa fermeture, me paraît solennel et monumental. Cette singulière modification qui paraît sur le visage des morts, chacun la subit dans le sommeil où il est enseveli. » Tristesse, mort de impeccable Jean Pierre Mocky. Avoir un si majestueux sens de la laideur tout en étant aussi beau, chapeau bas l'artiste.

9 août 2019.- Grande chaleur (37°C). Il fait décidément bien trop chaud, l'envie n'y est pas. Cependant, la chaleur chez Cioran (dans ses fameux Cahiers) me laisse tout de même ressentir quelques légers soubresauts : « Est-ce la chaleur ? est-ce la lumière ? Le soleil m’a toujours incité à repenser ce monde et a suscité en moi des crises de mélancolie parfois insoutenables. Mes "ténèbres" m’empêchent de me mettre à l’unisson avec la splendeur environnante ; du choc entre ce que je ressens et ce que je vois naît cette humeur noire et tout ce qui en résulte. » (20 juin 1968), « Il fait chaud, très chaud. Cela me rappelle Ibiza, et les crises de dépression provoquées par la chaleur, cette ennemie de l’espoir, de l’innocence, du rire ». (17 juillet 1972).


To be continued.