« Le temps est beau, la campagne est verte, le soleil est chaud. J'ai une chaise longue épatante. »
Raoul Dufy (1907).
3 mars 2025.– Ciel dégagé de tout nuage et plein de promesses printanières (3°C→15°C). Cervicalgie et lombalgie tenaces. Remède : cinq ou six kilomètres à pied. Haltes dans les parcs publics de mon environnement le plus immédiat, halte au cimetière et dans le parc de l’hôpital gériatrique limitrophe, où j’ai bien failli être kidnappé par un nervi en blouse blanche m'ayant certainement confondu avec l’un de ses pensionnaires égaré du cervelet. Lors desdites haltes, retourné dans le Journal non expurgé du libidineux en chef Julien Green. Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier du Reich. À Paris, le même jour, il fait très doux, Green suit dans une pissotière un jeune soldat au visage « agréable quoique irrégulier ». Ce dernier lui montre un « énorme sexe chaud et gonflé » que le futur académicien français manie certes avec plaisir, mais dont il ne fait pas grand-chose, car il ne le tente finalement pas vraiment. Les deux hommes se quittent donc sans avoir rien fait, ou presque. (Pensé à un saucisson chaud).
4 mars 2025.– Ciel dégagé, douceur, météo miraculeuse (16°C). (Matin.) Trouvé un nouveau banc de lecture à l'écart du brouhaha. Exposition parfaite avec quelques beaux vieux bâtiments autour, une petite chapelle, un reste de couvent. Impression d'être à Rome… Calme tout juste dérangé par trois joggers, une petite vieille tenant un corgi à bout de laisse, et une troupe légère de séminaristes qui, si j'ai bien compris, venaient pour certains du Togo. Poursuivi la lecture du Journal de Green en me disant que cette version non expurgée gagne certainement en enculades, mais perd beaucoup en culpabilité chrétienne rentrée, ce qui, il faut bien le dire, faisait beaucoup pour le charme de la version originelle. Trop dire, c'est toujours dire, mais mal. (Après-midi.) Sept ou huit kilomètres à pied. Passé devant un hôpital dans la cour duquel on avait sorti les patients pour les faire dorer face au soleil. (Beaucoup de petits vieux qui m'ont semblé ravis.) Sur mon chemin, récupéré deux livres dans les boîtes du secteur : Chien blanc de Romain Gary et Musique pour caméléons de Truman Capote. Déjà lu ces deux livres. Le Gary, il y a des siècles, et le Capote en version dématérialisée.
7 mars 2023.– Appétence printanière (18°C). Labeur. Ces lignes de Robert Walser, pour qui la politesse était une chose importante : « Sans doute : s’il n’y avait que deux ou trois cents personnes vivant dispersées sur la terre, la politesse serait superflue. Mais nous vivons si étroitement les uns à côté des autres, pour ne pas dire les uns sur les autres, que nous ne tiendrions pas même un jour sans les formes de la prévenance et de la gentillesse. Comme sont amusantes les règles auxquelles on doit, si l’on veut être un homme parmi les hommes, se soumettre ! Pas une seule prescription qui n’ait son charme. Au royaume de la politesse, c’est un picotement perpétuel à travers tout un réseau de fines artères, de routes, de défilés et de tournants. On y côtoie aussi des abîmes effrayants, plus effrayants que ceux de la haute montagne. Comme il est facile d’y tomber pour ceux qui sont maladroits ou trop raides ; et, d’un autre côté, comme on circule à l’aise sur ces chemins étroits lorsqu’on fait bien attention. Disons-le : il s’agit vraiment d’ouvrir les yeux, les oreilles et tous ses sens, sinon on est sûr de tomber. Je ressens la politesse comme une chose presque alléchante. Il m’arrive souvent de remonter et descendre la rue dans l’unique but de rencontrer une personne que mes parents connaissent, afin de pouvoir la saluer. Ai-je une façon gracieuse d’ôter mon chapeau ? À vrai dire, je n’en sais rien. Il suffit que j’éprouve du plaisir à saluer tout simplement. »
Pour le reste, guerre mondiale, ou presque.
8 mars 2025.– Du soleil puis ce qu’il faut définir comme des nuages (18°C). Fini Vingt ans avant de Bernard Frank. Ce recueil de chroniques que j’ai picoré lentement avec toute l’appétence d’un pigeon indécent m’a semblé comestible en tous points. Y a-t-il aujourd'hui des olibrius capables de prendre le relais de Frank ? Le genre de papiers sentis, matois et finalement plus affables que mon omoplate gauche qu'il était capable de sortir de sa manche gourmande tout en ronronnant, sont-ils encore possibles ? Autant de questions qui n’entraînent que de bien douteuses réponses. Il me semble que le type de caractère qui pouvait fluer en dehors de l’enveloppe corporelle de Frank ne court plus trop les rédactions. Il reste bien quelques rares passeurs, Lançon chez Libération, par exemple, mais c’est autre chose et le Landerneau des chroniqueurs s’est considérablement vidé… (Pour enfoncer le clou, il est possible que tout cela n’intéresse plus grand monde).
Sur les bons conseils de Frank, lire Par cœur de François Michel et La Légende de Victor Hugo de Paul Lafargue.
9 mars 2025.– Temps nuageux et doux (19°C). Malgré le manque de soleil, lu en extérieur sur ma chaise de jardin. Conditions somme toute agréables, pas la moindre trace du voisinage qui a dû se téléporter dans de lointaines villégiatures. Pas le moindre petit félidé non plus – ils m’ont presque manqué – mais de nombreux volatiles. Des abeilles butinant les rares fleurs déjà écloses en ce début de mois de mars, des oiseaux invisibles, chantant sur divers tons confiant à quelque chose d’un peu oriental. La migration doit déjà être en route.
Au milieu de ce doux chambard, largement entamé Musique pour caméléons du freluquet Capote. C’est un mélange de choses et d’autres assez variées. Des nouvelles qui ne dépassent pas plus de trois pages, d’autres plus allongées – le fameux Cercueils sur mesure, déjà lu dans une autre édition –, des souvenirs dont le plus notable est celui qui reconstitue un dialogue entre l’auteur et Marilyn Monroe. Moment littéraire assez amusant où l’on apprend qu’Errol Flynn jouait du piano avec son appendice viril (pour rester plus franc du collier, dans le livre il est plutôt question d’une « bite »). Tout le long de son affaire, Capote fait preuve d’un grand savoir-faire, d’une maîtrise assez horlogère dans l’élaboration de ses histoires. C’est très bien, même si parfois, on sent poindre le petit malin derrière l’écrivain.
Sinon et pour le reste, entre les nazis libertariens, les pontes sino-russes et le libéralisme commissionnaire, nous sommes mal.
10 mars 2025.– Parmi les divers inconvénients de l'existence, il y a certes la cervicalgie, la lombalgie, les voisins bruyants et la guerre en Ukraine, mais il y a surtout ce nuage paresseux qui aura gâché ma matinée qui, sans lui, aurait été ensoleillée, radieuse et pleine de promesses printanières. Quant à l’après-midi, je n’en parlerai pas ou presque, il y eut même deux courtes averses et le sentiment que la météorologie nous reprenait ce qu’elle nous avait donné depuis trois jours, c’est-à-dire des promesses (15°C). Pour en revenir à mes lectures, il faut que vous sachiez que la troisième partie de Musique pour caméléons est assez inégale. Il s’agit de portraits et de conversations où Capote frôle le flacon du snobisme. Le meilleur texte, en dehors de la rencontre avec Marilyn Monroe évoquée hier, est peut-être celui qui raconte une visite à Bobby Beausoleil, l’elfe méphistophélique affilié à la Manson family. Capote semble très à l’aise devant ce drôle de beau gars-là, il admire ses tatouages et son torse nu, puis il renifle l’odeur des fleurs fanées des sixties, se souvient qu’il a croisé Sirhan Sirhan et Lee Harvey Oswald. On pense à Kenneth Anger, à l’indubitable perversion du Hollywood tardif. C’est un peu le monde de Capote.
Pour le reste, de nouveaux voisins débarqués en vélo « cargo », le pire est à craindre.
11 mars 2025.– Nuages s'agrégeant au fil de la journée, puis de la pluie (13°C). Lu cinquante pages de Trésor caché de Pascal Quignard. Très beau, parfaitement ouvragé et même émouvant (un chat meurt, on l'enterre). Reste à savoir si le tout ne sera pas trop quignardesque, avec un risque assez patent de voir un certain ennui monter face à une belle collection de phrases adamantines (c’est l’impression que m’a laissée tout ce que j’ai pu lire de Quignard). Du côté du monde, je constate que le nombre d’experts en géopolitique augmente de jour en jour. Quant à moi, je n’y connais rien.
15 mars 2025.– Météo épouvantable, pluie glacée, neige ratée, vent aigrelet (4°C). Petite forme, guère d’entrain. Toujours mollement plongé dans Le Trésor caché de Quignard. La baie de Naples, certes, l’amour des chats, certes, la qualité indéniable d’une prose et d'un style que l’on pourrait considérer comme une langue tout entière. Tout cela, mais pourquoi cette histoire languissante et ampoulée ? Pourquoi vouloir concéder au romanesque, alors que bon, quoi, hein ! Bref, on s’emmerde joliment.
16 mars 2025.– Une éclaircie (8°C). Quignard, très beau, sinistre (la mort rôde beaucoup) et toujours assez emmerdant. Rien lu d’autre, ce qui me rend morose en pire.
17 mars 2025.– Éclaircies parcimonieuses (10°C). Chasse au soleil, qui se fait rare. Profité de deux trois moments supposément riches en vitamines D pour finir le Quignard en extérieur. Tout ce qui relève de l’animal, du végétal est magnifique, tout ce qui relève de l’humain, du terriblement humain, est emmerdant comme un lundi sans soleil. Quignard aurait-il dû se contenter d’écrire une jolie petite chose sur les chats en vadrouille tout en oubliant les quinquagénaires dépressives ? Peut-être, certainement. En attendant, après un Michon à demi convaincant et ce Quignard un quart satisfaisant, j’éprouve un vif besoin de m’éloigner des plus grands écrivains français vivants. Pour ce faire, quelques bons samaritains me conseillent un livre : Maniac de Benjamin Labatut (qui, malgré son patronyme, n’est pas français). Je vais tenter le coup, l’exotisme sera peut-être au rendez-vous.
18 mars 2025.– Beau temps quasi printanier (18°C). Une visite médicale un peu saumâtre mais potentiellement rassurante, puis un tour en centre-ville où j'ai fait l'acquisition de deux trucs high-tech et du dernier volume d'Olivier Rolin, vous savez, le frère de l'autre. Rien lu.
20 mars 2025.– Nuages (16°C). Labeur et sieste. Rien d'autre.
23 mars 2025.– Matinée changeante et agréable, ciel se couvrant plus franchement par la suite (18°C). Dans la fratrie Rolin, je connais assez bien Jean et beaucoup moins Olivier, dont je n'avais jusqu’à présent lu qu’un modeste Port-Soudan il y a des lustres. Tout cela pour vous dire que j’ai boulotté son Vers les îles Éparses dans la matinée. J’ai accompli cet exploit assis sur l’un de mes bancs de lecture les mieux situés, le soleil réchauffant mon front de brute lymphatique de façon pour ainsi dire délicieuse. Les conditions lectorales ainsi quasi parfaites, mon jugement est certainement un poil biaisé, mais j’ai très apprécié ce petit livre de quatre-vingts pages, le trouvant même supérieur au Tous passaient sans effroi du cadet Jean, lu il y a quelques semaines. Cela à beau être encore une sorte de non-fiction narrative qui concède au reportage allongé, on sent que le fini est de meilleure qualité, que le livre est mieux incarné, mieux écrit et certainement mieux édité (cela n’enlève rien à l’admiration que je porte à Jean Rolin, qui ne rate environ que deux livres sur dix). Le récit, pour ce qu’il en est, offre un condensé de littérature voyageuse qui raconte un périple vers les îles Éparses à bord d’un navire de la Marine nationale. Récit de l’éloignement des terres et des îles lointaines, récit de l’éloignement des générations entre un Rolin quasi octogénaire et un équipage bien plus jeune que lui, récit de l’éloignement entre un ex-mao relâché et la discipline un poil jugulaire jugulaire d'un navire militaire, récit littéraire qui vous donne des envies de Giono, de Melville ou de Jean-Pierre Martin. Beau texte, informé et didactique sur les choses du bord, ironique et sans ricanement sur les équipages, imagé et évocateur en douceur, sans en faire trop, comme un beau poème de Louis Brauquier.
24 mars 2025.– Du soleil se voilant au fil de la journée (17°C).
(Matin.) Ayant vu et senti une centaine de joggers et joggeuses passer devant moi lors de ma lecture matinale dominicale en extérieur, je peux affirmer sans peine que ces gens-là se lavent abondamment avant de pratiquer leur petite activité sportive. En effet, j’ai pu constater que, malgré leurs divers halètements, aucun ni aucune d’entre eux ne sentait l’effort, la sueur ou quoi que ce soit de supposément désagréable. Au contraire, tous et toutes exhalaient des effluves de gel douche, voire de bain moussant, aux fragrances de vahinés délaissées.
Quant à moi, j’ai lu Feux d’Épaves, un spicilège de poèmes voyageurs de l'impeccable Louis Brauquier, sans vrai effort et avec tout le confort d’un banc public bien orienté. Tiens, chez Brauquier, il y avait aussi des senteurs, des effluves exotiques et presque des vahinés délaissées. Tout est décidément dans tout.
(Après-midi.) Un escadron de guêpes tourne autour de mon hôtel à insectes, la chatte Poppy tourne autour de l’escadron de guêpes et moi, je regarde tout ça en me disant que l’accidentel n’est pas loin. En parlant de tourner, je lis aussi quelques lignes de Cingria qui, lui, tourne autour du canton de Vaud et de ses faisans dorés : « Ensuite il y a eu ce spectacle : La volière dans le parc. Pendant une heure et plus, nous ne pûmes détacher nos yeux d'un faisan doré, d'un affolement endémique indescriptible – d'une stupidité à ce tarif-là toute aussi indescriptible – cependant d'une splendeur de parure et d'un assortiment de couleurs à perdre haleine. Ce n'étaient pas des couleurs éclatantes, c'étaient des couleurs tristes miraculeusement harmonisées, comme à vrai dire d'un vieux gâteau un soir de mélodie fine sur le luth en Perse. »
27 mars 2025.– Temps maussade et doux (18°C). Courte visite de la chatte Poppy. Toute chiffonnée et le poil bistre, j’imagine qu’elle a encore passé la nuit à se battre homériquement avec une petite armée de surmulots autour des poubelles du quartier. D’un autre côté, malgré des conditions lectorales très altérées – encore de nouveaux travaux de rénovation dans la rue – lu quatre-vingts pages d’Une vie à brûler de James Salter. Pour l’instant, cette recension autobiographique me semble pas mal, sans plus. Pas mal parce que Salter a certainement vécu beaucoup de choses, sans plus parce que ce qu’il écrit n’est jamais vraiment porté par des images littéraires, un style. Pour tout dire, on s’ennuie un peu. Jamais vraiment ennuyeux, le Journal de l’ami Léautaud dans lequel je suis aussi un peu retourné (pour rester léautaudien, Poppy gambadait sur mes genoux). Vacheries diverses et variées, circonvolutions autour de Marie Dormoy, c’est toujours follement amusant. Du côté du multimédia, beau passage de Jean-Louis Ezine chez Beigbeder. J’aime beaucoup ce type.
28 mars 2025.– Matinée parfaitement printanière laissant place à un après-midi parfaitement automnal. Ainsi, nous ne fûmes pas récompensés (17°C). J'aime beaucoup Philippe Garnier et il m'en coûte de constater sans trembler que sa traduction d’Une vie à brûler ne semble pas si efficiente que ça. Ayant lu cent soixante pages de cette affaire mémorielle, je les ai trouvées toutes peu ou prou aussi platounettes qu'un symposium consacré aux planches à repasser outre-quiévrain. Autre éventualité épargnant un peu Garnier, c'est la version originale qui était déjà morne et plate. C'est une éventualité fort tangible. Reste que l'on s'ennuie assez devant des souvenirs qui sont certes parfois un peu intéressants – West Point, les premiers vols de Salter comme pilote, sa découverte de la sexualité – mais qui ne sont jamais soulevés par un style, des images, de la littérature…
Rien (ou presque) : L’hygiène Obao des joggeurs matinaux semble trahir une certaine crainte de l’odeur corporelle brute, comme si l’effort devait rester aseptisé, présentable.
Le paon, obsédé par l’image qu'il projette, se condamne à un désir sans fin, ce qui le prive de tout véritable repos ou de compréhension profonde de lui-même. Bref, le paon est un con.
29 mars 2025.– Journée pluvieuse et patibulaire (10°C). Guère d'entrain, beaucoup de narcolepsie sur canapé. Poursuivi la lecture du livre de Salter, qui ne me convient toujours pas vraiment. Trouvé un vague intérêt dans la description des combats aériens (Salter fut pilote de chasse en Corée), mais pas grand-chose d'autre. Impression de lire un type plus à l'aise avec la mécanique et les machines qu'avec les hommes et leurs sentiments, leur biologie. Pour couronner le tout, aucun humour à l'horizon.
30 mars 2025.– Journée globalement printanière (16°C).
Spots de lecture du jour :
Banc 1 – Orientation idéale face au soleil, texture usée, mousseuse. Calme pour ainsi dire absolu, quartier de maisons bourgeoises à l'écart. Seuls « bruits » : le chant des oiseaux et les notes hésitantes d'un piano s'échappant d'une fenêtre.
Banc 2 – Orientation toujours idéale face au soleil, texture récente et un peu dure, dossier trop droit, quelques velléités de graffitis. Quartier de villas cossues, certaines d'aspect palladien avec piscines. Vue parfaitement dégagée sur les Alpes et les infrastructures industrielles suivant le confluent en contrebas. Nombreux joggers, un peu trop de circulation automobile et, pendant une dizaine de minutes, conditions lectorales très altérées par un jeune gandin écoutant moult mélopées autotunées sur son téléphone intelligent.
Banc 3 – Encore face au soleil, assise rigide, bois tanné, un peu de mousse. Quartier calme et résidentiel, villas hétéroclites entre manoirs et maisons d'ouvriers. Pas de joggers mais des couples de petits vieux se déplaçant lentement, quelques rares regards suspicieux, le bruit d'une tondeuse et la douceur montant, une certaine narcolepsie.
Chaise de jardin dans mon petit extérieur – Soleil passant de gauche à droite avec moi au milieu. Assise semi-étendue avec les pieds posés sur une autre chaise plus petite mais adroitement disposée. Quasi-absence du voisinage, pas de chats, trois guêpes, des oiseaux sifflotant et les aboiements d'un chien.
Lecture : Vraiment entré dans Une vie à brûler aux alentours de la page 180 (j'étais assis sur le banc 2). Salter quitte les récits d'aviation bourrue, les crashs en veux-tu en voilà, le relent d'échappement des réacteurs au petit matin, et fait un long et assez beau portrait d'Irwin Shaw. Suivent quelques pages consacrées à ses pérégrinations parisiennes. On croise Maurice Girodias, James Baldwin, William Styron, Romain Gary et Jean Seberg. Buñuel pose ses chaussures en crocodile devant sa porte d'hôtel. Même si Salter semble souvent absent, ce qu'il raconte n'est pas si mal que ça. Chapitre suivant : ses débuts comme scénariste et un portrait assez vachard de Robert Redford. J'en suis là, le soleil va bientôt passer sous les toits.
31 mars 2025.– Beau temps venteux (15°C). Aujourd'hui, le petit vieux du coin de la rue – celui qui passe ses journées assis sur un bord de fenêtre bien exposé – était en forme. Après m'avoir parlé de la fin du ramadan et du fait qu'il avait pu se gaver de pâtisseries pour fêter l'événement, il est parti dans un grand laïus sur le génie de Godard, la saloperie de Truffaut envers Autant-Lara et la trahison de ce « connard » de Marin Karmitz. Je pense qu'il doit être un poil cinéphile. Sinon, rien lu, consacré l'essentiel de ma journée au consumérisme effréné. Acheté une nouvelle bouilloire.
1er avril 2025.– Journée quasiment printanière (16°C). Lors de mes pérégrinations lectorales en extérieur, je croise souvent une femme qui, été comme hiver, arpente inlassablement les rues de mon quartier. Le regard fixé sur l'horizon, indifférente à toute présence humaine, elle marmonne généralement des choses incompréhensibles tout en effectuant ses randonnées bizarres. Ce matin, passant devant mon banc de lecture, elle semblait en voie de téléportation, presque déjà dans un autre monde, dans un univers parallèle. Me voit-elle ? Que pense-t-elle de moi ? Me prend-elle pour un autre toqué assis sur son banc, ou sommes-nous simplement deux comètes errantes, suivant des trajectoires proches mais dissemblables ?
Finalement, ce qu'il y a de mieux dans le bouquin de Salter, ce sont les potins : les jeunettes de 18 ans très appréciées par John Huston, les cheveux sales et l'odeur putride des vêtements de Charlotte Rampling, Helen Scott vêtue d'un négligé espérant séduire Truffaut qui s'enferme à clé dans la salle de bains de sa chambre d'hôtel, la paranoïa de Dennis Hopper, Jouhandeau et les bordels homosexuels, le destin tragique du couple Polanski, le destin non moins tragique de Jean-Pierre Rassam. Salter sort bien les poubelles. C'est certainement une qualité.
5 avril 2025.– Temps estival, comme si c’était possible ! (24°C). Ce matin, courte tragédie ! Voulant ouvrir la seule fenêtre qui « donne » sur mon semblant de jardin, la poignée de celle-ci s’est mise à faire de nombreux moulinets que ma main droite n’est pas parvenue à juguler. Pour tout vous dire, je ne suis pas parvenu à ouvrir ladite fenêtre et, par conséquent, je n’ai pas pu ouvrir non plus les volets qui protègent mon intimité de l’humanité (je ne parlerai pas de ma vie sexuelle). N’étant pas vraiment bricoleur au sens où on l’entend généralement – je bricole mais ailleurs – et me voyant contraint à faire appel dans un futur assez immédiat à l’un de ces artisans un peu escrocs mais formés à la tâche d’ouvrir fenêtres et volets récalcitrants, vous comprendrez aisément pourquoi ma journée commença dans un courroux pas coucou du tout. Étant plus malin que le commun des mortels, j’ai cependant bien vite trouvé un stratagème bien à même de m’éloigner des soucis domestiques. Bref, par vengeance envers le destin, j’ai regonflé les pneus de mon vélo et, pour la première fois depuis l’automne dernier, j’ai fait un petit tour. Chemin faisant, passant cyclopédiquement devant une boîte à livres, j’ai récupéré En France, un spicilège de choses journalistiques de Florence Aubenas (j’ai récupéré et rien déposé, c’était donc du vol). Après mon petit tour de vélo et quelques minutes de transition triathlétique dans mon petit appartement, je suis bien vite ressorti dans les extérieurs, mais cette fois-ci, pas sur des pneus bien gonflés mais sur mes sneakers qui m’ont pédestrement porté vers un banc de lecture assez bien situé au-dessus d’une grande métropole dirigée par l’écologie politique. C’est là que, dans une amorce de tiédeur, j’ai achevé la lecture de Une vie à brûler, la recension autobiographique de James Salter que j’avais entamée la semaine dernière. C’est un livre qui n’est pas vraiment mauvais, il y a deux ou trois belles choses, mais Dieu qu’il traîne en langueur (500 pages, tout de même). Pour cet après-midi, laissant les extérieurs où ils sont, noyés dans l’horizon, je me suis contenté de ma chaise de jardin où, tout en regardant mes volets fermés, j’ai picoré telle une poule étêtée dans les Essais de Philippe Muray qui disait beaucoup de mal de la télévision avec des arguments aujourd’hui bien démodés, puis dans le Journal de l’ami Renard qui, à l’instar du coucou suisse, oscille toujours entre le trivial et le génial. Ainsi : « Je t'aimerai le temps de voir dans ce grain de beauté une verrue. »
6 avril 2025.– Soleil et douceur, journée parfaitement printanière (21°C).
(Matin.) Dix kilomètres de vélo, cinq kilomètres à pied en faisant quelques pauses consacrées à la lecture du Journal de Renard où j'ai pu pêcher deux ou trois merveilles : « Il fait calme : mon paysage est au fond de la mer. »
(Après-midi.) La chatte Poppy est bien gentille, elle me regarde avec les yeux tous ronds après avoir boulotté trois lézards. Si j'étais de la taille d'un lézard, je pense qu'elle m'aurait boulotté moi aussi. Le chat Léo – un gros rouquin – est plus calme, il fait la sieste, couché sur le dos, les quatre pattes en direction du soleil, je pense qu'il m'imite. Ainsi, je me léautaudise.
Plus tard, je fais mes valises. Demain départ pour la Côte d'Azur où le temps ne s'annonce pas au beau fixe.
13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler s’en va en avait largement sous la main.
To be continued



