vendredi 15 septembre 2017

Chambre verte - Grant Hart




Au début on était sans doute un groupe punk, et maintenant on joue plutôt bien...

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mardi 22 août 2017

Psychogeographie indoor (77)




« Il y a des heures, il y a des jours, il y a peut-être un âge, où les gouttes de pluie glissant sur les vitres, et leur petit bruit sont plus intéressants pour l'homme couché que les lignes du livre gisant là. Elles le mènent plus loin – il ne sait où – elles l'arrêtent, il ne sait, et voudrait vainement savoir – en quel domaine universel. » (Henri Thomas, La joie de cette vie).


1.

21 mars 2017.- Congés. Temps maussade, douceur inutile (16°). Conditions lectorales déplorables. Une tondeuse à gauche, une bétonnière à droite.
Charlie Parker incendiaire de lui-même, Art Pepper junkie définitif, des lactescents qui virent West-coast, une lesbienne de 150 kg et deux petits juifs débutants (Big Mama Thorton, Leiber et Stoller), des gringalets qui se vengent des sportifs et des brutes (Phil Spector, Kim Fowley, Brian Wilson), le corps de Sam Cooke étendu dans les couloirs d'un motel sordide, ces noirs que l'industrie discographique oubliera, la british invasion et les Byrds ces « Dylan beatlesisés », la Californie du Sud ce paradis aryen  et ses hymnes surf, Waiting for the sun est un bouquin formidable. Est-il utile de le préciser ?

22 mars 2017.- Nuages, une éclaircie entre 14h00 et 15h00 (13°C). David Hockney et la « candeur ardente », les symphonies adolescentes de Phil Spector et Brian Wilson, le festival de Monterrey, les fleurs fanées du summer of love, les descentes d'acide, la mort qui rôde, Charles Manson aussi… Comme je l'ânonnais hier Waiting for the sun est un bouquin passionnant. Étant plus fainéant qu'un redneck assoupi dans son vieux rocking-chair je n'en dirai pas plus.

23 mars 2017.- Orages (13°C). Waiting for the sun : « Cass, accueillie par les freaks de l'Amérique pop comme leur Mère Nourricière, fit l'acquisition d'une Porsche dans laquelle elle ne pouvait même pas rentrer…». Le 10050 cielo drive et le parking d’ Altamont, fin du « rêve flower power ». Le sunset strip et sa troupe de musiciens brinquebalants atterrit dans les collines et canyons entourant L.A. Seul Neil Young semble regarder Charles Manson dans les yeux. Gram Parsons meurt tout bleu dans un motel miteux, les Eagles s’envolent, le musical Valium domine.

Lire les chroniques d'Auberon Waugh, fils de qui vous savez.

24 mars 2017.- Averses (12°C). Dans Waiting for the Sun Barney Hoskyns explique très bien comment la cocaïne aura façonné le son du rock californien au milieu des années 70. Indifférence palpable, stérilité clinique et une grande mollesse paradoxale quand on sait qu'elle est en bonne partie engendrée par le plus puissant des stimulants connus par l'homme. Les types, et les filles, de Laurel Canyon vivent dans leurs bulles d’ego avec le nez perpétuellement encombré et seuls les très malins, et très bons, Steely Dan semblent conscient du « problème » (et l'attaquent de l'intérieur). Le retour de manivelle sera underground et ne touchera presque pas ce petit monde-là (les Fleetwood Mac se fichent bien du hardcore, de Black Flag et du punk de plage, ils ont bien autre chose à faire, se tirer les cheveux conjugalement par exemple…)

25 mars 2017.- Ciel désespérément gris (13°C). Une semaine de congé et je n'en ai rien fait. Seuls les quelques livres qui tournicotent autour de moi m'incitent à un tout relatif sautillement.
Pour Barney Hoskyns à partir de la fracture des années 1980 Los Angeles n'est plus qu'une ville un brin méphistophélique où la paranoïa et la violence rôdent un peu partout. Les scènes musicales se succèdent – punk hardcore, rock FM, heavy metal, rap et tout ce que vous voulez –, mais tout semble pourri à la base par une gangue pour le moins malsaine. Ce n'est pas nouveau, le Hollywood « historique » n'avait déjà pas si réjouissant que ça (Cf les petites histoires sybarites de Kenneth Anger) et ont pourrait presque affirmer sans crainte que la période 1958-1969 aura été quelque chose comme une  « parenthèse enchantée » (c'est moi qui souligne). Pour le reste, voilà un livre qu'il faut lire.
Des cercueils miniatures envoyés au grand malheur la malchance, des meurtres plus horribles les uns que les autres, un coupable que tout le monde connaît, mais que personne ne saisit par le colback. J’enchaîne avec Cercueils sur mesure une longue nouvelle où Truman Capote reprend peu ou prou la méthode un brin documentaire utilisée pour In Cold Blood . De l'horrible, du cynisme et de la décontraction. Capote est parfois très bien

Acquis, pour une somme assez modique, Ma route de Provence de Raymond Dumay. Ayant lu les autres routes de l'oiseau je n'envisage que du bon.

26 mars 2017.- Temps splendide, appétence printanière (17°C). Conditions lectorales poussives, voire déplorables. Cet après-midi le voisinage était trop bruyant, j'ai dû subir le caquetage incessant de deux voisines plus proche de la poule étêtée que de la Marquise de Sévigné. Je ne comprendrai jamais ce besoin qui pousse une grande partie de l'humanité à vouloir discuter à tout bout de champ et à tout sujet, tout cela est si fatigant ! Malgré les dialogues, plus ou moins sourd et n’incitant en rien la concentration nécessaire à tout lecteur qui se respecte, qui montaient autour de mon moi cérébral je suis tout de même parvenu a finir la lecture de la petite chose de Truman Capote entamée hier (fort heureusement rien de vraiment intellectuel, sans quoi). Capote y discutaillai lui aussi, mais il était plus proche de la pie voleuse que de tout autre volatil et je ne lui en ai pas trop voulu de dialoguer avec un agent du FBI ou avec un multi meurtrier supposé, cela m'a changé des aspirateurs sans sacs, de François Fillon ou d'Emmanuel Macron (deux candidats aux futures élections présidentielles, qui viennent là bientôt). Pour ma lecture suivante, l'hésitation aura été un peu longue, je dois avoir plus de cent volumes en attente, et j'ai finalement choisi Sur les bords de l'Issa de Czeslaw Milosz. C'est un roman qui me fait de l’œil depuis pas loin d'un an et j'espère qu'il me décevra moins que le voisinage et pas plus que la météo.


2.

27 mars 2017.- Météo parfaite, ciel sans nuage, douceur madérienne. Que demander de plus ? (20°C). Enlacé par un soleil amical, bercé par un vent légèrement basculatoire, je me suis assoupi sur ma chaise de lecture et je dois concéder que même le volume censé m'occuper n'aura presque rien fait pour m'en dissuader Trop de tirets anbiduleurs, trop de jeu avec le lecteur, un traducteur plus malin qu'il ne faudrait, allez lire La vie et les opinions de Tristram Shandy sans tomber dans les bras de Morphée ! Le soleil descendant, mon assoupissement passé je suis retourné dans le Journal de l'ami Beyle. Je le lis par petites bouchées gourmandes et il n'est jamais parvenu à m'endormir tout à fait. Cela doit être un bon signe.

28 mars 2017.- Soleil, soleil ! (21°C). Mes mornes activités salariales derrière moi passé l'essentiel de la journée à ne rien faire. L'inactivité est définitivement ce que je préfère en ce bas monde, elle concorde parfaitement à ma nature profonde et je n'ai aucunement l'envie de me trahir moi-même en poussant le chaland plus que ça.
En dehors de deux trois peccadilles dont je ne piperais pas le nom, rien lu ou presque.

30 mars 2017.- Ciel cobalt, température quasi estivale (23°C). Sieste prolongée puis un chapitre de la Vie et les opinions de Tristram Shandy (rien à en dire, je survole ce fameux texte de très haut et pour l'instant c'est un flou persistant qui domine). Depuis quelques jours j'observe dans mon « étrange lucarne » la campagne électorale pour les élections présidentielles. Rien de vraiment capricant et il me faut donc pour sautiller ne serait ce qu'un petit peu me raccrocher à deux trois ressorts burlesques. Pas plus tard qu'hier j'ai par exemple pu constater que le body language du candidat socialiste avait quelque chose des plus belles heures de Ralf Hütter, Florian Schneider et Karl Bartos. C'est déjà ça.

1 avril 2017.- Averses, not in the mood (13°C). Des gens qui soufflent dans le derrière des bestioles avec une paille, qui boivent tellement que l'eau de vie prend feu en eux et qu'il faut alors que la juive du bourg s'accroupisse et leur pisse dans la gueule. Sur les bords de L'Issa est pour l'instant assez loin de ce que j’imaginais. Disons qu'il y a plus de croquignolet que de panthéisme : « Peut-être les diables se sont-ils plu sur les bords de l'Issa à cause de son eau ? On dit que ses propriétés influent sur le tempérament des gens qui naissent là. Ils sont enclins à se comporter de manière excentrique, ils ont rarement l'âme en paix, et leurs yeux bleus, leurs cheveux clairs et leur carrure plutôt lourde ne sont qu'une apparence trompeuse de santé nordique »

2 avril 2017.- Pluie légère (13°C). Rien…

3 avril 2017.- Belles éclaircies (19°C). Miłosz et les bords de l'Issa. Nature et bestioles, panthéisme et nostalgie. Nous y voilà.
Rien (ou presque) : Le discernement doit être vu comme un ceinturon bien ajusté sans lequel nous serions plus d'une fois cul à l'air et pantalon sur les chevilles.

4 avril 2017.- Beau temps, tardivement quelques nuages mafflus (19°C). Stendhal (diary), Cioran (Cahiers). L'ami Beyle voyageant de Florence à Bologne trouve que les Apennins n'ont rien de grandiose. Arrivé à Bologne il constate que la ville est entourée d'un tas de petits mamelons quasis croquignolets. Quant à Cioran, sachez qu'il se noie simplement dans l'échec avec un peu d'amertume au coin des entrailles.

6 avril 2017.- Du soleil, trop de vent (15°C). Je me suis longtemps méfié de Roland Topor, je ne voyais en lui qu'un surréaliste tardif un peu à la remorque. Évidemment, je me fourvoyais, plus je vieilli plus je l'aime et pour tout dire à présent je le trouve plus drôle – et parfois émouvant – qu'un congrès de naturopathes en goguette. Tenez, aujourd'hui j'ai lu une grande partie de sa Cuisine cannibale. C'est un spicilège mignonnet où sont énumérées les différentes façons de cuisiner l'homme (ce pékin moyen qui mérite d'être croqué comme les autres bestioles). L'homme gros sel, le myope au gratin, le bébé à la brisac, le con à l'étouffée, la farce d'homme normale. Autant de recettes franchement appétissantes. Ne boudons pas notre plaisir : « Le myope ressemble au presbyte, seulement il a les yeux plus grands et une raie au milieu. Ses lunettes doivent être enlevées afin qu’il tombe dans le gratin. Il se prépare comme le cabillaud. »

7 avril 2017.- Ciel splendide, température idéale (21°C). Tout cabotait chouettement vers une quiétude quasi palpable, la météo idéale je lisais la Cuisine cannibale de l'ami Topor en position semi-allongé sur l'une de mes chaises d'extérieur quand soudain, alors que rien ne le laissait prévoir, voilà que le drame pointa son sale museau pommadé ! Voyez vous que ma voisine (vous savez la bricoleuse) prit l'idée pour le moins sybarite d'activer une « enceinte sans fil » au beau milieu de notre jardin plus mitoyen que commun ! Ces bidules technologiques sans fil étant l'un des pires fléaux des temps qui nous occupent - de surcroît lorsqu'ils diffusent un immonde brouet musical plus proche du Zouk endimanché que de Jean Sébastien Bach - imaginez mon désarroi !
Dans sa Cuisine cannibale, l'ami Topor, qui s'y connaissait en désarroi, mais qui riait toujours très fort, ne nous explique malheureusement pas comment cuisiner cette bestiole nuisible qu'est le voisin, je vais tenter de le faire pour lui. Prenez un voisin (ou une voisine, je ne suis pas misogyne), de bonne constitution, pas trop gras, mais tout de même un peu. Écorchez-le tranquillement en commençant par le bas des gambettes, séparez la tête de la colonne vertébrale, brisez méthodiquement les os et articulations, puis découpez votre voisin en petits morceaux. Salez, poivrez et badigeonnez vos morceaux avec de la moutarde forte puis faites revenir le tout dans un un peu d'huile à feu moyen. Rajoutez quelques garnitures aromatiques (échalote, oignon, persil) et le tour est joué ! Bon appétit !
P.-S. Les plus épicuriens d'entre vous pourront déguster leur voisin en l’accompagnant d'un petit Givry de dessous les fagots, l'« accord » est parfait.

8 avril 2017.- Journée estivale (22°C). Décidément, les technologies sans fil m'en veulent beaucoup ! Hier c'était les enceintes et le Zouk endimanché de ma voisine, aujourd’hui ce fut ni plus ni moins qu'un drone ! J'étais sur les bords de l'Issa avec Czeslaw Milosz et soudain plus un oiseau pour accompagner ma lecture de son chant, non à la place un sinistre bourdonnement ayant tout de la ruche en furie et une caméra pour le moins inquisitrice me scrutant de son orbe glacé… Pour en revenir tant bien que mal à la lecture, il faut savoir que les bords de l'Issa de Milosz sont très peu encombrés par les affres de la modernité, cela n'a rien pour me décevoir. Il y est davantage question de technique que de technologie : comment noyer une portée de chiots, comment tuer un vieux chien qui vous regarde en remuant la queue, comment chasser les vipères avec un simple bâton de bois… Toutes ces choses-là sont certes un peu rudasses sur les bords, mais elles ont l'immense mérite de buter frontalement sur des questions diablement humaines (et la mort dans tout ça?), ce qui n'est pas le cas du numérique, ce saumâtre machin binaire sans conscience.
Je vous laisse, ma voisine vient d' « activer le Bluetooth » de son boîtier diabolique et une problématique mélopée saccadée monte dans les airs.

9 avril 2017.- Journée hors de saison, trop estivale pour ne pas distiller un soupçon d'inquiétude (26°C). Tout semblait frôler les apanages du parfait : un bon livre, un beau ciel bleu et une belle chaise de jardin, et pourtant rien ne fut vraiment parfait… Tout d'abord, le bon livre n'était pas si bon que ça (la ruralité polono-lettonne des bords de l'Issa m'ennuie à petit feu), ensuite le soleil bagarrait si fort qu'au bout d'une cinquantaine de pages je me suis retrouvé avec des teintes plus proches de l'écrevisse embarrassée que du lapin albinos, quant à ma chaise si elle était tout juste confortable elle ne m'a pas fait oublier les conditions lectorales encore pour le moins problématiques. J'ai du me battre à mains nues contre une guêpe pendant une grande partie de l'après-midi, de surcroît l'un de mes trop nombreux voisins, celui qui a engendré un mouflet il y a peu, aura passé l'essentiel de sa journée à babiller et à faire tourner sa progéniture dans une sorte de tourniquet en plastique vert et orange qui grinçait plus qu'une petite troupe de nonagénaires arthritiques. Les voisins, mouflets, tourniquets en plastique et autres bestioles butineuses devraient être interdits, en tous les cas ils n'incitent pas à la lecture.

10 avril 2017.- Labeur. Les nuages arrivent, les nuages sont là ! (24°C) Un an de plus. Lombalgie. Rien lu.

11 avril 2017.- Belles soleillées (17°C). Stendhal’s diary.

Rien (ou presque) :
Vous pouvez voir ce substrat
Il est tombé et change nos mots
les dépares, nous fragilise.

13 avril 2017.- Goût estival (20°C). Je chemine péniblement sur les bords de l'Issa et je dois avouer avoir de moins en moins de points de contact avec ce texte qui se dérobe sans cesse à mon intérêt. Pour un peu je laisserai même choir sans insister plus que ça. Je ne le ferai pas, car j'ai toujours beaucoup de réticence à abandonner une lecture en court de route (et puis après tout lire dans un petit halo d'ennui c'est toujours lire, n'est ce pas ? )

14 avril 2017.- Sunny day, rare clouds (20°C). Thomas le héros de Milosz, tue des bécassines, des coqs de bruyères, sa grand-mère meurt… On se fiche un peu de tout ça, on saute une ligne, des paragraphes, des pages, des chapitres entiers, on s'ennuie.

15 avril 2017.- Soleil voilé, vent et fraîcheur (15°C). Bâclé la fin de Bords de l'Issa, néanmoins j'ai pu saisir, ça et là, quelques beaux passages panthéistes, c'est le meilleur de ce roman qui m'aura globalement assommé. Dans la foulée je commence le nouvel opus de Michael Connelly, rien de vraiment assommant, rien de hautement littéraire non plus, mais toujours cette précision et ce savoir-faire que l'on ne présente plus. (Harry Bosch à la retraite Connelly ne sait visiblement pas quoi faire de son personnage alors il lui invente un futur d’enquêteur qui ne travaille plus pour l'accusation, mais pour la défense, nous verrons bien ce que cela donnera).

16 avril 2017.- Quelques belles éclaircies (15°C). Je fais le tour des restaurants de LA avec Harry Bosch. Musso & Frank m'a tout l'air d'être le plus appétissant (le Traxx d'Union Station me semble pas mal non plus). Par ailleurs, jardinage : taillé mes haies, rempoté deux trois choses, le train-train du micro jardinier hâbleur.

17 avril 2017.- Nuages. Maussade, not in the mood (16°C). Le bouquin de Connelly est un bon page turner qui devient encore plus distrayant lorsque l'on prend l'idée, pas si idiote que ça, de le lire en s'accompagnant de l'application Google Maps. Aujourd’hui en bon touriste virtuel j'ai donc visité sans risque le Hollywood Forever Cemetery (ce cimetière où les restes de quelques stars dorment sous de petites plaques de marbre), puis j'ai arpenté le Santa Monica Boulevard de long en large (les Studios RKO et Paramount avec leur château d'eau sont justes en dessous), j'ai fini la journée dans les boutiques de luxe de Sunset Plaza (sur Sunset Boulevard)… Voilà pour le tourisme.
Moins virtuellement, mais dans une optique toujours un tantinet touristique, préparé la plus petite de mes valises. Demain départ pour la Côte d'Azur et Menton ( cet Hospice en plein air). Fâcheusement on annonce une météo hasardeuse, ce qui s'agissant de Menton relève du pur et simple manque de chance, il faut bien le dire…

23 avril 2017.- Congés. Ciel IKB, température agréable, que demander de plus ? (19°C). Retour de la Côte d'Azur et de Menton où j'ai passé l'essentiel de ma semaine. Est-il utile de préciser que la météo y était au beau fixe ? Menton mérite mieux que ça réputation, il y a certes un peu partout des chiens de petit calibre qui traînent des barbons et barbones aux lisières du trépas, mais il n'y a pas que ça. Il y a de beaux jardins botaniques – je les ai presque tous arpentés d'un pas capricant – une belle vieille ville qui en dehors d'une rue piétonne trop achalandée résiste encore un peu au flux touristique, de beaux palaces surannés et surtout un cimetière marin d'une beauté quasi létale. J'ai visité tout cela en marchant beaucoup et en ne m'en faisant pas trop. Juste à côté de Menton Roquebrune et son Cap Martin ne sont pas mal non plus. On peut faire le tour du Cap en empruntant un sentier très praticable qui longe une côte joliment déchirée. Le panorama est parfois splendide, homérien qui vire au problématique lointain quand apparaît la principauté russo-méditerranéenne de Monaco. Seuls les joggers et quelques hurluberlus connectés sur leurs outils de torture musicale sans fil ont l’outrecuidante d’agacé le quasi-randonneur.
Par ailleurs fini le nouveau dernier Bosch de Michael Connelly, toujours distrayant et presque touristique (s'agissant de L.A).
En dehors du balnéaire et des livres aujourd'hui Élection présidentielle, voté sans enthousiasme (je pense que l'on ne m'y reprendra plus).

24 avril 2017.- Beau temps chaud, teintes estivales (23°C). Impossible de lire quoique ce soi en extérieur, trop de bruits parasites, des éclats de voix tout à fait hispaniques, de la Makina (sous-genre musical de la techno hardcore ayant émergé en Espagne au début des années 1990) sur une enceinte sans fil surpuissante, le franquisme était mieux.

27 avril 2017.- Météo exécrable, humeur à l'unisson (10°C). Trop de labeur, fatigue, impossible de lever les bras, de lire, d'écrire, de vivre… presque.



3.

28 avril 2017.- Temps toujours maussade, froid et sans soleil (11°C). Le 27 septembre 1811 Stendhal est à Florence. Les yeux et les jambes fatigués par les voyages il s'ennuie un peu, se promène tout de même, va à l'Opéra tourne autour de la tombe de Machiavel et de Galilée, s'extasie sur la douceur des vers de Virgile. En somme le train-train de l'ami Beyle.

29 avril 2017.- Journée enfin conforme avec la saison censée nous occuper (18°C) Conditions lectorales presque idéales, en dehors d'un déménagement lointain peu de bruits parasites, le voisinage n'était pas vraiment là, il doit être en villégiature dans des contrées que j'imagine semi-lointaines. Largement entamé Ma Route de Provence de Raymond Dumay. Je ne suis pas déçu, il faut dire que je suis en terrain conquis, que j'ai déjà arpenté avec bonheur deux autres routes en la compagnie de Dumay (Bourgogne et Aquitaine) et qu'il n'y a aucune raison pour que sa route de Provence ne soit pas du même tonneau. Toujours juché sur Pégazou, cette moto Terrot dotée d'une forte personnalité, Dumay entre en Avignon. La ville est remplie de belles filles, de jeunes gens lustrés qui tremblent pour leurs plis de pantalon, d'opulents directeurs sportifs qui « font terrasse » et parlent hygiène tout en buvant moult pastis. Plus loin deux amoureux s'embrassent en paix Rue des Trois Colombes, une fillette pleure Impasse du Lapin-Blanc. Il y a des rossignols qui chantent et l'on se souvient si peu des papes que l'on semble presque oublier leur passage dans la cité.
Après avoir évoqué une belle kyrielle d'écrivains plus provençaux que mon coude gauche (Daudet, Mistral, Pétrarque exilé) Dumay grimpe sur Pégazou et s'envole au-dessus du bitume, il atterri à L'Isle-sur-la-Sorgue cette Venise Provençale où l'Adriatique aurait été remplacée par les champs de melon et de carottes. On évoque René Char, raide surréaliste de terroir, on rencontre M.Jouve habile boulanger et grand écrivain inconnu, on retrouve Pétrarque, Mistral… La route est encore longue.

30 avril 2017.- Du vent, trop de vent (17°C). Yesterday evening social life, drunk a little too much. Ce matin encore un peu ivre, poursuivi la Route de Provence de Dumay, zigzagué entre les vignes et voltigé au-dessus des écrivains de tout poil (c'est le très bon livre d'un désuet charmant). Cet après-midi jardinage, rempoté quelques fleurs, taillé un bout de haie, le tout sans trop m'en faire.

1 mai 2017.- Quelques belles éclaircies puis de gros nuages anthracite, l'orage ne saurait tarder (15°C). Toujours sur l'épaule de Raymond Dumay avec un bonheur égale. Il faut dire que sa Provence pleine d'écrivains plus fameux les uns que les autres n'a rien pour décevoir. Parmi ceux-ci Vauvenargues n'est pas le dernier à sautiller, il est un peu chétif, trop vite trépassé, mais ses belles pensées sont encore là. Dumay pense qu'il écrit un « français pur » et il n'a pas vraiment tort de penser cela. Après avoir tournicoté autour d'Aix, ce bouillonnant repaire de scribes conséquents (Joachim Gasquet, Maurras, Léo Latil le plus doué qui fut tué au front…) nous atteignons Marseille sans encombre. La Canebière là nous voila aux lisières du vieux port et d'une autre belle palanquée d'écrivains. Marseille est tout de même la ville des « grands anciens » Jean Cassien, Jean de Ceppède ou Georges de Scudéry (pour un temps), et la ville des « petits nouveaux », Elémir Bourges, Edmond Jaloux, Francis de Miomandre, Pagnol (forcement Pagnol), c'est aussi la ville où Antonin Artaud naquis à la poésie, où trois types épiques firent de longs séjours pendant leur jeunesse (Conrad, Stevenson, Stendhal). Bref, littérairement parlant Marseille compte tout de même un peu plus qu'il n'y paraît de prime abord. De Marseille à Cassis, la distance est courte et il en faut peu pour être assez vite dans les pas de Germain Nouveau, ce garçon raisonnable qui pour notre plus grand bonheur virera très vite au pire. C'est un poète qu'il ne faut surtout pas oublier. On n'est pas l'ami de Rimbaud ou de Verlaine pour rien. Nouveau est un grand frémissant et un grand rêveur aussi. Trop dépeigné il n'entrera jamais vraiment dans la vie, après moult aventures on le verra mendier et chercher sa nourriture dans les poubelles, un dimanche où il tendait la main à la porte d'une des églises d'Aix Cézanne lui jettera cent sous… Il trépassera de faim volontaire, oublié de tous, un jour de Pâques.

2 mai 2017.- Averses (14°C). À Sanary Raymond Dumay rencontre Cilette Ofaire, une Suissesse égarée sous le soleil du midi, une frêle femme au visage tanné qui a écrit presque au débotté l'un des chefs-d'œuvre de l'aventure vraie ( Le San Luca livre où elle raconte comment à bord de bateau d'eau douce elle aura, à travers l'Europe, parcouru quelques milliers de kilomètres de canaux et rivières ). Après être passé par Golf Juan et Antibes (où il est question de Napoléon et du « mage » Audiberti). Nice (où l'ami Nietzsche flotte encore un peu) Dumay approche de la rade de Villefranche et de la citadelle Cendrars (il passe une journée avec notre manchot helvétique préféré, les pages qu'il consacre à cette rencontre sont épatantes).

4 mai 2017.- Nuages, humidité 63 %, vent 11Km/h (15°C) Not in the mood, slight return to Joseph Joubert, nothing else :« Platon, Xénophon et les autres écrivains de l’école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits ; ils embrassent beaucoup d’espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu’ils ont toujours en perspective ; puis enfin ils s’y abattent. En imaginant le sillage que trace en l’air le vol de ces oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée de ce que j’ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur style. ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l’air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et communes, parce que l’idée qu’ils les emploient à tracer, est elle-même une grande et longue figure.»

05 mai 2017.- Labeur. Journée enfin printanière (22°C). Toujours sur la route de Provence avec Raymond Dumay. Chez lui Monaco est une Suisse méditerranéenne parfaitement ripolinée, elle est policée à un tel point que les sens interdits foisonnement par centaines, les agents vous sifflent à tout bout de champ, pour oui, pour un non, on dirait des pinsons endimanchés. En dehors d'être un Suisse septentrional Monaco est une ville de plaisir sérieuse et ordonnée ce qui n'est pas le cas de toutes les villes de plaisir, il faut bien le dire. Une paire de pages et de kilomètres plus loin , à Menton, Dumay visite le jardin de Fontana Rosa. Ce « jardin des écrivains » que j'ai moi-même visité pas plus tard qu'il y à deux semaines. Chez Dumay il est totalement à l'abandon, les escaliers s'écroulent, les murs se lézardent, les bougainvillées envahissent un peu tout, ce n'est plus qu'une gloire qui s’effrite. Pour moi il n'était que semi-décati - puisqu'un peu rénové il y a quelques années- mais toujours d'un charme un poil broussailleux. Je me suis assis sur des bancs diablement chamarrés, devant une belle fontaine, le buste de Blasco Ibáñez me regardait et tout allait pour le mieux. À la sortie Dickens, Balzac, Hugo et Dostoïevski m’ont salué…

6 mai 2017.- Repos. Pluie légère, mais persistante (14°C). Dumay visite Saint-Paul-de-Vence ce nid d’aigles littéraires (un peu à côté, à Vence, il rencontre Albert Paraz et Marc Chagall), à Gréoux les bains il passe une journée avec Jean Giono. Sa route provençale s'achève dans le mas d'Henri Bosco, elle était très bien. 
Comme je suis d'une velléité de loutre, j'ai décidé de sortir de mon apathie en lisant entièrement la Comedie Humaine de l'ami Balzac. Le projet est vaste, je ne pense pas le mener à son terme de mon vivant, mais je vais tout de même le tenter. Je commence par le début avec La Maison du chat-qui-pelote, ce grand petit roman frémissant qui étaye finement sa thèse (en gros l’amour n'est que chimère).


To be continued.



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samedi 19 août 2017

My favorite tracks (1)



On découvre Robert Pete Williams dans la prison d’Angola où il est enfermé pour meurtre. Là, on l’enregistre au petit hasard et le résultat est sidérant, c’est une découverte comme on fait peu. L’homme peut paraitre fruste, mais ses blues sont d’une complexité jamais entendue. De longues mélopées spectrales, bouleversantes, transperçantes. Ces enregistrements seront une libération au sens propre comme au sens figuré (jurisprudence Leadbelly). Magie des techniques modernes l’internaute sagace pourra voir et entendre Robert Peter Williams. Il y a ces vidéos enregistrées en 1971. Un homme simple et pas compliqué, un ferrailleur qui se souvient. Lorsqu’il prend sa guitare et prend l’idée de chanter le voilà bien loin, presque en Afrique, d’un delta l’autre.

Robert Pete Williams - Scrap Iron Blues


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lundi 12 juin 2017

Psychogeographie indoor (76)



Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ;
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !


1.

6 février 2017.- Nuages (7°C). Le labeur contraint et forcé, le Monde et son grand fatras, tout cela m’assomme, il faudrait pouvoir faire sans. 
Nevertheless : 3 poèmes de Jean Follain (17H43)

7 février 2017.- Temps maussade (7°C). Incapable d'écrire plus de deux lignes qui tiennent un peu. Suis-je demeuré ? Jugez sur pièces…
Le bouquin d'Alain Gerber est pour l'instant très bien. Ce n'est pas une biographie stricto sensu, mais plutôt une évocation achronologique et un brin parnassienne de Lester Young, de son art, et de sa vie chiffonnée. Gerber part de quelques enregistrements mythiques et il brode sa petite affaire par dessus. Rien de linéaire donc, mais plutôt quelque chose de fluctuant, de joliment maniéré et pour tout dire quelque chose de presque jazzy (hou le vilain mot !). Rassurez-vous la méthode de Gerber, que d'aucuns trouveront précieuse, ne l’empêche pas d'être factuel quand il le faut et les éléments biographiques sont bien là, un peu dans les limbes, mais bien là. Voilà donc le Pres cette « sirène jouant dans le brouillard », sa nonchalance, ce chapeau si singulier, l'alcool, la neurasthénie, l’anorexie, les jams qui n'en finissent jamais, Lady Day et l'histoire du jazz presque tout entière, voilà aussi des types que l'on est pas prêt d'oublier : Coleman Hawkins, Herschel Evans, Count Basie et son orchestre brinquebalant…

11 février 2017.- Matinée ensoleillée, ce qui ne fut pas le cas d'un après-midi globalement patibulaire (11°C). Travaillé nuitamment, en conséquence réveil tardif et journée plus cotonneuse que sautillante, beaucoup de mal à ne pas piquer du nez, beaucoup de mal à pouvoir lire quoi que ce soit. Malgré tout, et à l'alternat, tenté de décrypter quelques lexies chez Laurence Sterne et Alain Gerber. Comme je le craignais il y a quelques jours mon Tristram Shandy est à coup sûr traduit trop moderne pour être congru, quant au Lester Young de Gerber il ne se prive pas d'être très bien, je me suis donc principalement rabattu sur lui puisque je ne suis pas assez masochiste pour m’ennuyer dans de l'interprétatif moderniste en dormant déjà à moitié. Chez Gerber, bonne confiture et bon brouillard, ce brouillard élément constitutif de Lester Young, un type qui s’évanouit, qui s'effiloche pour mieux sonner comme une corne de brume, son vibrato qui n'est plus que ce qui reste du vibrato quand on a tout oublié de la fatalité du vibrato, ce couple platonique et chiffonné qu'il fît avec Lady Day, de la brume sur du brouillard.

12 février 2017.- Quasi beau temps, douceur (16°C). Still with Lester Young : « Le génie de Lester Young tient pour une large part à son lyrisme — paradoxal lui aussi, puisqu'il traduit une sorte d'exubérance désespérée ou de mélancolie euphorique, comme si la nostalgie pouvait être constructive et le passéisme futuriste. Mais il révèle aussi de son aptitude à conjurer l'excitation (voir la frénésie) et l'insolence (voire l'assoupissement), au point qu'il devient impossible de les distinguer.» Nothing else, not in the mood..

13 février 2017.- Ciel fluctuant (13°C). Trop assommé par le labeur pour espérer lire vraiment. Me suis contenté de fragmenté. Un chapitre de Laurence Sterne – qui apostrophe toujours son lecteur avec une bonhomie un poil retorse – deux pages du journal de l'ami Beyle – Milan, le 15 septembre 1811 (écrit le 11 septembre) – trois poèmes de Jean Follain – mon volume est bientôt fini – cinq paragraphes du Lester Young d'Alain Gerber (creuser autour de ces producteurs juifs originaires d’Europe centrale qui auront aussi « fait » le jazz : Norman Granz, Alfred Lion, Francis Wolff , Herb Abramson, Bob Weinstock, Max & Sol Weiss…)

14 février 2017.- Good weather, spring flavor (16°C). More down than up, shortly spent reading, a little of Tristram Shandy and Beyle diary, no more.

16 février 2017.- Soleil et douceur (16°C). Digressions à califourchon et « lecteur complice », je suis chez Laurence Sterne - vous savez ce type qui dynamita le roman avant que celui-ci ne naisse vraiment. Voilà un tour de force comme on en rencontre peu.
Par ailleurs – et tout le monde va s'en fiche - nouvelles lunettes, je vois et je lis mieux, mais elles m’irritent le haut du nez, il faut savoir souffrir.
Rien (ou presque) : Constatons simplement que le chauve est le plus souvent circonspect lorsque devant un miroir, il se scrute glabre de la boite à encéphale

18 février 2017.- Météo parfaite, encore un peu fraîche, mais avec quelque chose du printemps avant l’heure légale (12°C). Après deux trois occupations d’ordre plus ou moins domestique et quelques pas dans les extérieurs – il faisait si beau aujourd’hui – je me suis risqué à entamer le nouvel opus de Denis Grozdanovitch. C'est un enrouleur de lexies que j'apprécie assez, l'un des rares vrais autodidactes du secteur, et je dois dire que ses livres me ravissent presque toujours, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. Dans son nouveau il vironne autour de la bêtise et de son génie afférent. Évidemment, il y a de la matière tant la bêtise est si partagée et pleine de variantes. À son habitude — et en bon self-made-man que les gens qui savent regardent de biais — Grozdanovitch évite le lourd pensum analytique pour mieux être dans le synthétique, le senti plus que le réfléchi. Son bouquin rassemble une somme d’anecdotes, de digressions, de citations, qui partent un peu dans tous les sens. Je parlerai + tard du fond, sachez simplement qu'il ne faut rien avoir contre la bêtise, bien au contraire.

19 février 2017.- Du soleil (15°C). Première sieste de l'année en extérieur, heureuse narcolepsie face au soleil, ma chaise de jardin est toujours une source de tranquilles bénéfices. L'ombre là suis rentré dans mon petit intérieur où, sur un canapé écru qui se trouve être le mien j'ai poursuivi la lecture du Génie de la bêtise de Denis Grozdanoitch. Bon petit livre, comme on dit, rien de foudroyant, mais d'heureuses fluctuations autour des diverses formes de la bêtise : la sottise, l'idiotie, l’imbécillité congénitale, mais aussi la bêtise des intellectuels (la bêtise vient toujours revendiquer sa part dans la constitution de l’intelligence). Pour échafauder sa petite entreprise Grozdanoitch use de citations et d'histoires plus ou moins croquignolettes, ainsi sous sa plume on croise un fantôme stupide, un joueur d'échecs qui refait toujours la même erreur, un aviateur déçu qui s'envole sur son canapé, des robots joueurs de foot et quelques anecdotes talmudiques pas piquées des hannetons.

20 février 2017.- Belle matinée puis une armée de nuages plus ou moins patibulaires (14°C). On monte un échafaudage dans ma rue, encore une façade à ravaler et du bruit corrélatif. Mais qu'on laisse les choses s'écrouler une bonne fois pour toutes !
Rien lu, ou presque, deux poèmes de Jean Follain, très bien, as usual.

21 février 2017.- Des nuages (13°C). Encombré par deux, trois menus tracas de santé dont je vous épargnerai les détails. Slight return in Stendhal diary. Le 20 septembre 1811, l'ami Beyle est d'un bonheur sombre, un bonheur italien, bien « éloigné de la vie facile du sanguin ». Plus loin le Français est vif, et non pas gai, tandis que l'Italien est mélancolique, mais tendre. Enough for today (ma mine – 2H – se casse).

23 février 2017.- Soleil voilé (19°C). Trop accaparé pour espérer être vraiment avec les mots. Nonobstant, et malgré tout, lu quatre pages des Cahiers de l'ami Cioran.
Demain matin, intervention chirurgicale bénigne. Je me prépare avec toute l'application requise par les autorités médicales.

24 février 2017.- Convalescent. Météo se dégradant tout au long de la journée. Nous serons passés d'un beau ciel bleu à une sorte d'infâme brouet grisâtre caressé par un vil vent aigrelet (10°C) . Ce matin : opération. Le chirurgien me demandant ce que je « voulais écouter comme musique » pendant notre petite affaire commune – je n'étais pas entièrement endormi – j'ai choisi une bande du Miles Davis tardif, ce Miles Davis un peu trop mainstream pour être honnête, mais là il aura très bien rempli son office (J’imagine que l'on tente de déstresser les opérés en leur faisait écouter quelques aubades de leur choix). Les progrès de la médecine étant ce qu'ils sont, je suis déjà rentré dans mon petit intérieur où allongé sur mon canapé écru je continue de traquer la bêtise avec Denis Grozdanovitch sur mon épaule. Mine de rien, ce faux vrai tennisman repenti dézingue à tout va. Après l'ami Cioran – dans un précédent opus –, c'est au tour de Paul Valery, Clement Rosset ou Giorgio Agamben d'en prendre pour leurs grades respectifs. Voilà de parfaits imbéciles…

25 février 2017.- Beau temps frais (9°C). Le livre de Grozdadovitch c'est un peu la revanche de l'autodidacte sur l'université, les doctorants de tous poils et en règle générale les « gens qui savent ». Rien de vraiment articulé (l'université s'offusque !), que du synthétique décousu par les digressions mousseuses et les citations bondissantes, ce côté « trop-plein » de l'autodidacte aussi. Faut-il s'en plaindre ?

26 février 2017.- Belles éclaircies (13°C). Je me remets assez bien de mon intervention chirurgicale, une infirmière vient me voir à heures fixes, elle me pique dans le ventre puis elle s'en va en sifflotant. Par ailleurs, fini le livre de Denis Grozdanovitch, ce n'est pas son meilleur, mais il n'est tout de même pas si mal que ça. En dehors de traquer la bêtise dans les hautes sphères intellectuelles (réjouissant dézingage d'Edward Bond) c'est aussi un livre parfois un tantinet antimoderne, un peu aigrelet, mais en bien, où la « décence commune » de l'ami Orwell semble être un fil à linge directeur sous-tendu sous la lune du contemporain. Il y a de pires références.



2.

27 février 2017.- Vent violent (13°C). Toujours convalescent. J'ai droit à ma petite piqûre quotidienne, je suis ravi.
Lu un beau panégyrique de Charles Albert Cingria par Jacques Chessex, rien d'autre : « Qu'importe le départ ? Tout lieu est bon puisque Dieu règne et qu'il y aura encore des bibliothèques, des nourritures, de la chaleur. Charles-Albert Cingria est partout chez lui dans ses terres d'élection. Il va de couvent en château, de bourg en oratoire, saluant, se liant, s'émerveillant, reparti bientôt sur la route profonde. Tel il apparaît aux lecteurs de ma génération : un homme libre, et sans cesse un parfait écrivain.»  

28 février 2017.- Trop de vent (9°C). Tout autour de moi on ravale des façades, on perce on creuse, on bétonne à qui mieux mieux, au loin un mouflet piaille ostensiblement, j’attends ma petite piqûre quotidienne sans inquiétude, mais je dis dire que les temps sont moroses.
Rien lu aujourd’hui, pour la suite de mes pérégrinations lectorales j'envisage entamer assez vite le Motel du Voyeur de Guy Talese, c'est une « fiction non narrative » qui me fait de l’œil depuis quelques jours et pour tout dire je l'envisage assez bien.

3 mars 2017.- Vent (42km/h), douceur (16°C). En janvier 1980, Gay Tales reçoit une lettre anonyme un poil intrigante. Dans cette lettre un drôle de type, lui confie avoir acquis un motel dans les environs de Denver dans le seul et unique but de le transformer en « laboratoire d'observation ».
Avec la complicité de son épouse, un peu tordue elle aussi, notre drôle de type aurait découpé dans le plafond d'une douzaine de ses chichiteuses chambres quelques orifices rectangulaires lui permettant de voir sans être vu. Ce stratagème matois, aurait duré plusieurs décennies et notre olibrius scribe de sa propre perversité aurait noté le moindre détail de ses observations dans une multitude de carnets. Gay Talese intrigué par tout ce barnum et la « matière » qu'il y a à en tirer choisit de rencontrer son correspondant qui ne restera pas longtemps anonyme. J'en suis là. (Fiction non narrative ? Fiction tout court ? Affabulation ? )

4 mars 2017.- Pluie et vent, le temps des giboulées approche (8°C). Le Motel du Voyeur est un livre qui réjouit le lecteur tout en le laissant avec le fessier entre deux rhododendrons. Le lecteur est ravi par une kyrielle d'histoires sexuelles plus glutineuses les unes que les autres, mais il est aussi perturbé par elles. Il faut dire que le lecteur ne s'estime que très relativement pervers, c'est peut-être ce qui pose problème cette perversité confinée en lui et qui affleure au fil de sa lecture. Le voyeur lui, ce mémorialiste de ses propres perversités même pas enfouies, raconte toutes ses histoires sans la moindre culpabilité, il la laisse à son lecteur. Voilà donc des couples adultérins dévoyés à foison, de lourds seins blancs avec de larges aréoles brunes, un jeune gandin déguisé en chèvre qui se laisse « enfiler » par un ami de passage, des types qui pissent dans les lavabos, des éjaculations qui finissent dans le plafond. Pour vous donner une idée de tout ça, voilà un extrait certes un peu long, mais diablement explicite : « Sur la plateforme d’observation, en cette soirée de l’automne 1976, le Voyeur se masturbe en regardant une femme blanche quasiment s’étouffer parce que le pénis noir de son amant est trop gros pour sa bouche. Mais elle persiste à prodiguer une fellation à son partenaire, léchant son pénis sur un côté, puis l’autre, et, soudainement, au moment où il commence à éjaculer, elle ouvre sa bouche en grand et regarde le sperme de ce Noir jaillir à 70 centimètres ou un mètre de hauteur en direction de la grille d’aération. Exactement au même moment que l’homme noir, le Voyeur a lui aussi un orgasme dans le grenier. Le Voyeur projette une première giclée de sperme sur la grille, qui se met alors à goutter au-dessus du pied du lit.Toujours agrippée à l’extrémité du lit, la femme aperçoit des taches de sperme sur le couvre-lit. Elle lève les yeux, voit le sperme qui goutte de la grille d’aération et dit à son partenaire : “Bon sang, tu as craché depuis l’autre côté du lit jusqu’à la bouche de ventilation.” Elle se met alors debout sur le lit et passe un doigt sur la grille. Puis elle le met dans sa bouche. “Oui, dit-elle, c’est bien ton goût.”Et le Voyeur regarda en silence la femme goûter le sperme, le sien. »

5 mars 2017.- Nuages et fraîcheur (8°C). L'activité de voyeur n'est pas de tout repos, il y a des risques à encourir, on peut être surpris à tout moment. Il y également quelques dilemmes moraux qui peuvent vous remonter le long de la conscience. Que faire lorsque l'on assiste à un crime, un meurtre par exemple ? C'est ce qui arrive à Gerald Foos, le voyeur de Guy Talese. Pendant l'une de ses petites expériences scrutatrices, il voit un amant ronchon ostensiblement trucider une fille et il laisse faire les choses comme si elles n'étaient que l’ élément le moins charmant d'un mauvais rêve. Presque aucune culpabilité chez lui, non simplement une courte gêne qui le pince un peu, et bien vite son train train d’observateur patenté qui repart. Talese à bien des doutes sur cette histoire-là, il n'y a aucune trace de meurtre dans les registres de la police, son voyeur pourrait donc tout autant affabulateur que voyeur. La fin du livre pose quelques questions de type «vérités et mensonges », elle pose aussi quelque question sur une société qui si elle punit toujours un peu, surveille surtout de plus en plus :« Il avait commencé tôt dans son enfance en s’agenouillant sous le rebord des fenêtres, puis, un demi-siècle plus tard, il avait pris sa retraite d’une vie penchée au-dessus de ses grilles d’aération, pour finalement vivre dans une société surveillée à chaque coin de rue par des caméras, des drones, et les yeux de la National Security Agency. Comme voyeur, Gerald Foos était désormais passé de mode. »

6 mars 2017.- Tempête, arbres déracinés, volets, tuiles et poubelles envolées, encore un coup de la « gauche » : certainement (10°C). Entre deux bourrasques, trois poèmes de Jean Follain. Nient'altro.

9 mars 2017.- RIEN.

10 mars 2017.- Météo printanière, tellement printanière que le chauffage de mon petit intérieur s'est mis en pause. Il m'a donc fallu me risquer dans les extérieurs pour réchauffer un tantinet ma molle enveloppe charnelle. Je dois avouer avoir tiré quelques bénéfices de cet exercice, le soleil était bas, mais bien là et sans une petite douleur me montant le long du mollet droit je n'aurais pas regagné mes pénates. (17°C). En dehors de la météorologie, je poursuis toujours la relecture du Journal d'un Manœuvre de Thierry Metz, pas plus de trois pages par jours, mais un intérêt toujours tenace. À l'alternat, j'ai entamé le premier volume des Carnets de notes de Pierre Bergougnioux. Rien de vraiment sybarite, mais au bout de dix pages je suis déjà en territoire connu, je comprends le bergougnioux comme l'on pourrait comprendre un idiome pas si éloigné de soi-même.

11 mars 2017.- Beau soleil, presque hors de saison (19°C). Conditions lectorales optimales, peu de bruit parasites, tout juste quelques oiseaux discrets, une quasi-tiédeur, que demander de plus ? Fini le Journal d’un manœuvre de Thierry Metz. Toujours aussi beau et triste avec cette infinie bataille entre lourd et léger, cette mort qui rôde plus qu'elle ne devrait autour d'un type qui sera trop vite rattrapé par elle (le texte est constamment soulevé par cette prescience là). En parlant de mots et de mort, lu Une île ici qui me semble être le dernier texte paru du vivant de Jean Claude Pirotte. Dans les pas de Guillevic ou de George Perros, simple poésie coupante, poésie qui évite le poétique comme la peste : l'écoute des années / n’a plus de raison d’être / je file comme on dit / le plus mauvais coton / et l’île me regarde / débattre de moi-même / ainsi suis-je navré.
Plus tard, le soleil baissant, suis retourné dans l'Art de la contradiction de Jean Paulhan. Circonvolutions éclairées autour de la terreur et de la rhétorique, solutions plus étranges que les problèmes… Je dois dire que les mots de Paulhan se sont vite dérobés sous mes yeux et que je me suis retrouvé somnolent sur ma chaise de jardin entièdie. Demain je ne compte pas entamer un nouveau volume, je retournerai sans doute dans les Essais de Philippe Muray et si je trouve un soupçon de courage j'irai peut-être aussi faire un tour dans le Tristram Shandy de l'ami Sterne.

12 mars 2017.- Ciel changeant (16°C). Journée molle, presque légumineuse. Bref retour dans les papiers d'un Philippe Muray qui sautille sur le cadavre encore chaud de la momie Mitterand avec un sourire sardonique. Sachant que Muray aura écrit une bonne palanquée d'articles pour Globe, l'organe officiel de la tontonphilie, cela ne manque pas de sel.
Un chapitre de Tristram Shandy sur lequel je me suis endormi.

13 mars 2017.- Good weather (19°C). Le 5 mars 1964, Emil Cioran se dispute avec un commerçant à propos d'une bouteille de gaz butane. Il le menace, se met dans une telle fureur qu'il ne peut plus parler. Il hurle, tremble et n'arrive même plus à se regarder. Il ne « réalise » plus son état à l'inverse de ses colères ordinaires où il se voit s'emporter. Le 23 décembre 1980, Pierre Bergounioux traverse le plateau des Millevaches par un épais brouillard. Au bord de la route des « bourrelets de neige » ». Mais il fait doux… Le 21 septembre 1811 Stendhal est à Milan. Il passe la soirée à une niaiserie allemande d'August Wilhelm Iffland. Le public italien rit et se claque les cuisses devant les maximes niaises débitées en rouleau tandis que Stendhal attend une coquette qui ne viendra pas. Le soir en rentrant il a les « yeux invisibles » à force d'avoir été trop longtemps sur le bord des larmes.
Nothing else.

16 mars 2017.- Du soleil (20°C). Le 1er mai 1787 Goethe baguenaude sur les flancs de l'Etna. Il croise une délicieuse jeune fille, à la taille riche et élargie. La végétation est printanière, un peu partout. des fleurs jaunes et des cactus aux formes étranges.  Au loin, plus bas, Catane frémit dans la brume.



3.

17 mars 2017.- Météo splendide, ciel IKB, grande douceur (23°C). Conditions lectorales quasi parfaites, rien d'autre qu'une lointaine tondeuse. Ma chaise de jardin commence à revivre, elle me regarde avec de airs striés et accepte mon fondement sans trop rechigner. Pour plus de commodité - je n'irai pas jusqu'à parler de confort - et afin de mieux étendre mes jambes que j'ai fort longues, j'ai ressorti une autre chaise, rouge et métallique, et c'est donc dans une position semi-alanguie, les pattes allongées, que j'ai commencé la lecture du Marin en smoking de Pierre Luccin. En bon contrebandiers Raphael Sorin et Raymond Dumay m'auront aiguillé vers ce livre que j'ai regardé de biais pendant quelques années en me disant que plus l'attente est longue plus la satisfaction risque d'être grande. L'édition est très bien, des photos, des bonus et un papier qui sent assez bon. Pour en revenir vraiment à Pierre Luccin - veuillez m'excuser de tourner ainsi autour du pichet – il faut savoir que nous avons affaire à autre Bordelais « tiré à part », un autre Raymond Guérin qui lui ne travaillera pas dans les ors de l’hôtellerie de luxe, mais plutôt dans les paquebots de grand standing où il officiera comme steward (tout en croisant Marlene Dietrich ou Albert Londres).

18 mars 2017.- Averses, baisse des températures (15°C). On devine sans peine que le Marin en Smoking est un roman autobiographique. Ce Richard Castanier ne peut être qu'un autre Pierre Luccin. Même adolescence un peu terne, même départ pour Paris où il tente de voler de ses propres ailes. Il devient apprenti dans l’hôtellerie de luxe, dévore des andouillettes tous les soirs, découvre l'amour physique tout en fricotant dans des histoires peu claires de chapardage alimentaire. Plus tard son service (militaire) derrière lui, le voilà embarqué sur un paquebot de grand standing où il officie comme steward. Le Havre, New York, New York, Le Havre, pendant cinq mois puis un embarquement sur un navire boréal qui l’emmènera sur les bords du Spitzberg. Voilà donc une histoire d'apprentissage dans le « grand luxe flottant » où Castanier/Luccin doit faire avec des collègues pas toujours spirituels, des chefs tyranniques et des clients et clientes plus capricieux les uns que les autres. J'aborde la page 81, le style est sec et nerveux, trébuchant mais toujours dégourdi. Pour l'instant c'est un bon livre.

19 mars 2017.- Quelques larges et belles soleillées (16°C). Albert Londres est mort englouti dans le naufrage du paquebot George Philippar. C'était en 1932 au large des côtes somaliennes, une tragédie maritime comme on en rencontrait tant au tournant des années folles. Comme il est question de paquebot de luxe et de tragédie, figurez-vous que Castanier/Luccin ne pouvait être qu'embarqué à bord du George Philippar. S'il ne parle pas vraiment d’Albert Londres, il raconte tout le reste : l'incendie, la panique, les chaloupes à la mer, les femmes et les enfants d'abord… La tragédie derrière lui, il rentre à Marseille, bourlingue encore pendant quelques années, amasse un petit pactole plus ou moins honnêtement, s'achète un spaghetti shop à Manhattan. Les affaires vont bon train… j'en suis là…

20 mars 2017.- Plus de nuages que de soleil, température agréable (18°C). Fait mon petit tour annuel chez ma dentiste (très jolie), l'une de mes grandes tantes s’est cassé le col du fémur, Chuck Berry est mort. Par ailleurs poursuivi, et fini, la lecture du Marin en smoking de Pierre Luccin. L'odeur des coursives, une odeur de gras de renfermé et de vomi. Une coquette rencontrée lors d'une équipée transatlantique. Martinique, Trinidad, Tobago… Chili, Vénézuéla, des bordels années 30, des pavés gluants, une petite gueule d'atmosphère. Sur la fin Luccin s'oublie biographe de lui même et verse un brin dans la fiction. Le voilà bien habillé, riche et un peu gras, propriétaire, à Lima, du plus grand cabaret des Amériques. Tout cela très loin du vignoble bordelais, il faut bien le dire.
Sitôt le bouquin de Luccin refermé, commencé la lecture de Waiting for the Sun de Barney Hoskyns (chez Allia). Une histoire de la musique à Los Angeles qui me semble fort appétissante.

P.-S Dans l’Équipe du jour beau papier de Philippe Brunel (Roger Pingeon est mort ).


To be continued.


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jeudi 18 mai 2017

Chambre verte - Ian Curtis



Le 18 mai 1967, Emil Cioran croit fermement que s'il a pu tenir le coup jusqu’ici, c’est parce que devant chaque tristesse il aura opposé une tristesse plus grande encore pour la neutraliser, l’amadouer : « pour ne pas succomber au premier abattement, je m’en suis imposé un second plus fort ». C’est la salutaire politique du pire, – salutaire pour lui en tout cas. C’est une méthode qu’il est difficile d’appliquer, mais elle est la seule pour ceux qui se voient assaillis presque journellement par des accès de découragement : « En enfer, pour m’en accommoder, je demanderais qu’on me fît passer d’un cercle dans un autre et qu’on les multiplie indéfiniment : un autre pour chaque jour, avec toutes sortes de nouvelles tortures. »
Le 18 mai 1980, Ian Curtis s'est pendu, certainement parce qu'il n'aura pas su opposer une tristesse plus grande à l'une de ses grandes déprimes passagère, c'était il y a 37 ans, presque l'âge de notre nouveau président de la République.


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vendredi 14 avril 2017

Psychogeographie indoor (75)



« Vivant seul, en dehors de tous les courants de l'opinion, sans confident, ni censeur, j'ai eu ce tort de toujours écrire pour moi-même, sans me préoccuper de l'état du marché littéraire, de l'offre et de la demande. J'avais l'idée, sans doute erronée, que l'écrivain ne doit pas, comme le journaliste, suivre son temps, mais se placer en dehors de lui, si possible, même au-dessus. Écrire un livre et tenter de la faire publier, c'est une présomption qui frise l'impertinence, surtout pour un homme comme moi qui s'adresse au genre humain alors qu'il serait incapable de discourir devant cinq ou six morveux. »


1.

2 janvier 2017.- Brouillard (1°C) Laborieuse journée post agapes. Lu une chronique de Robert Walser, elle aura fait ma journée. Nouvelles acquisitions : Braudel - L'Identité de la France (3 volumes), Gombrowicz - Journal (Tome 1), Pierre Luccin - Le marin en smoking, Pierre Girard - Les sentiments du voyageur, Charles-Albert Cingria - Bois sec bois vert.

3 janvier 2017 .- Encore du brouillard, indice de la qualité de l’air inquiétant (1°C). Ma pile de livres à lire léchera bientôt le plafond, mais je dois dire que je manque un peu de courage pour l'attaquer vraiment. Trop de labeur, trop de fatigue, je suis adynamique… Malgré tout aujourd’hui j'ai lu une page de Stendhal, trois poèmes de Jean Follain, une notice de…

5 janvier 2017.- On annonce des frimas conséquents, pour l'instant la froideur reste raisonnable. Pluie légère, mais glacée (3°C). La nuit vient de tomber, je bois un thé noir agrémenté d'une touche d'aleo vera. Aujourd'hui je n'aurai presque encore rien lu, deux pages diaristiques de l'ami Beyle qui voit sans plaisir la Cène de Léonard, se souvient de Mne P(ietragrua) et conclu par ceci : «  Le voyageur qui s'amuse à écrire tout ce qu'il a vu sur le pays qu'il parcourt peut faire un journal en cent volumes in-folio. Celui qui note seulement ce qu'il a senti est très borné. Il ne peut avoir que l’esprit ; l'autre a la science ».

6 janvier 2017.- Labeur. Beau temps sibérien, les jours s’allongent (-5°C→ 0°C). Toujours avec Jean Follain et Robert Walser, il y a de pires compagnons. Rien (ou presque) : Je déplie des développements parasites, bref je radote

7 janvier 2017.- Beau temps à tendance polaire (-6°C→0°C). Il est communément admis que l'Empire austro-hongrois se serait détruit lui-même avec l'application et le panache de celui qui veut en finir avant l'heure légale. Pour François Fejtö c'est une tout autre histoire ; figurez-vous que la « double monarchie » aurait été assassinée, ni plus, ni moins ! Dans Requiem pour empire défunt, que j’entame sur les bons conseils de Claudio Magris, Fejtö s'attache à expliquer et à renforcer cette thèse sur plus de cinq cents pages et pour tout dire nous sommes posés devant ce qui pourrait être une replète enquête policière historique où les suspects usuels ne manquerait pas : La perfide Albion, l'empire Russe tout entier, la France qui oublie Dreyfus, l'Italie en voie de composition, la petite Serbie, les nationalistes divers et avariés… Pour l'instant – j'attaque bravement la page quatre-vingt-cinq -, Fejtö est plus factuel qu'autre chose, il décrit les diverses forces en présence avec un savoir-faire que l'on imagine non feint.
Par ailleurs et en parallèle, j’entame Complots un court opuscule de Philippe Sollers (oui Sollers le « bon client » au fume cigarette, et alors ?!) qui me semble être une sorte d'appendice aux quatre lourds pavés qu'étaient La Guerre du Goût, Éloge de l'infini, Discours parfait et Fugues. Le Joyaux passeur étant le plus indubitablement sautillant, il n'y a pas de vrais grands risques à prendre.

8 janvier 2017.- Quelques flocons (0°C). Chez François Fejtö les Hongrois sont de longs et larges Slaves un peu sauvages qui venus des plaines du grand Est ce sont civilisés en butant sur les Carpates. Là comme obligés par l'horizon, ils oublient la chasse et le pillage se sédentarisent et s'adaptent à leur environnement tout en devenant de longs et larges chrétiens. Un peu plus tard, et après moult péripéties qui mériteraient d'êtres contées, voilà le roi Sigismond, un prince lettré parlant sept langues qui incite la noblesse hongroise à moderniser ses demeures et encourage la bourgeoisie à développer ses petites activités commerçantes. Il crée une assemblée nationale et l'on peut affirmer sans crainte qu'en 1440 la Hongrie est assez éloignée de la barbarie et des longs et larges Slaves des plaines du grand Est. Tout irait dans le meilleur des mondes s'il n'y avait les Turcs. Voilà les Turcs… 
A quelques kilomètres de la double monarchie je suis toujours dans les petits papiers de Sollers : Lamartine, Dada…

11 janvier 2017.- Nuages, moins de froideur (6°C). Milan, le 12 septembre 1811, l'ami Beyle fait sa petite déclaration à Mme Pietragrua. Le même jour la grande comète de 1811 et à son périhélie (cette même comète apparaît chez Tolstoi, et dans Guerre et Paix sous le nom de Comète de Napoléon ).
Voilà pour aujourd’hui (et pour le 12 septembre 1811).
Rien (ou presque) : Je raisonne par ondes, ce qui n'est pas sans me poser quelques problèmes en société.

12 janvier 2017.- Des nuages, trois éclaircies une température en hausse, cela ne va pas durer : on annonce des chutes de neige, des températures boréales.
Three poems by Jean Follain: admirable. A page from the Stendhal’s diary : delightful. Some thoughts of l'ami Cioran: morose.

13 janvier 2017.- Pluie glacée, les frimas conséquents seront bientôt là (3°C). Still in Stendhal’s diary. Favorite cities : Orvieto, Stresa, Opatija, Kotor, Funchal, Inverness, Riga, Hué, Essaouira, Jaisalmer, San Cristóbal de Las Casas, Santa Fe, Weston-super-Mare, Guéret… Nothing else.

14 janvier 2017.- Matin : giboulées neigeuses. Après midi : beau temps froid. Le pire, suivant l'axe de notre observation, pour demain (-1°C). Après deux trois broutilles de l'ami Joyaux (Shakespeare, Machiavel, le Diable, tutti quanti…) je suis retourné dans le Requiem pour un empire défunt de François Fejtö. C'est un livre passionnant à plus d'un titre. Tout d'abord parce qu’il est bougrement informé ensuite parce qu'il nous confirme qu'il nous faut nous méfier comme de la peste des nationalismes de tous poils. Du côté des informations Fejtö nous rappel qu'au XVIIIe siècle l'Autriche, la Hongrie, la Belgique et la Lombardie formaient un seul et même état, il nous rappelle aussi que le nationalisme — dans le sens que nous lui donnons en terme de nation qui engloberait des peuples entiers —, n'existait pas avant le tournant pris par la culture européenne vers la fin du XVIIIe siècle dans le sillon de Voltaire, Diderot, Rousseau : « ce sont les historiens de l'âge romantique qui ont crée, par référence au passé de leur peuple, la conscience nationale comme force politique revendicative et subversive…».

15 janvier 2017.- Un peu de neige matinale, assez vite fondue, il faut bien le dire. La météorologie nationale qui prévoyait une sorte d’ apocalypse sibérienne serait elle dans l’erreur ? (2°C). Voisinage bruyant, c'est toujours un problème lorsque l'on espère lire en toute quiétude. Malgré cela je suis toujours dans l'Autriche-Hongrie de François Fejtö. Vénitiens, Lombards, Ruthènes, Tchèques, Slovaques, Galiciens, Slovènes, Ukrainiens, Hongrois, Dalmates, Slavoniens, istréens, Illyriens, Grecs catholiques, Grecs orthodoxes, Roms, Italiens, Allemands, Autrichiens, Souabes, Saxons, Juifs assimilés, Juifs traditionalistes… Voilà beaucoup de voisins qui auront vécus plutôt bien que mal ensemble.

16 janvier 2017.- Journée finalement pas si froide que ça (2°C). Trois pages de l'ami Joyaux (je sais il ne faut pas l'aimer), rien d'autre.

19 janvier 2017.- Les jours s'allongent, le froid est toujours là (- 8°C→ 0°C). Malin comme il était l'ami Beyle aura inventé le « lâcher prise » avant l'heure légale. Son S.F.C.D.T (Se Foutre Carrément De Tout)) n'est pas vraiment rien, il faut bien l'avouer.
Rien (ou presque) : Cajoler relève de la pure ingénierie, il faut savoir être méthodique et appliqué tout en gardant pour soi ce côté charmant que n'ont pas toujours les férus de science dure. Voilà encore une gageure qui pourrait, à tout bien regarder, frôler l’antinomique

20 janvier 2017.- Beau temps froid, très froid (- 8°C). Il est 17H30, la nuit tombe doucement, j'écoute Yusef Lateef tout regardant d'un œil distrait l'investiture du nouveau « maître du monde » à la télévision. Ce type, pour ne pas dire cet olibrius, est potentiellement inquiétant. Son fils qui lui ressemble beaucoup, il est pataud comme son père, semble s'ennuyer ostensiblement, on lui filerait bien quelques petites claques sur la caboche pour le réveiller, on ne peut pas, il est dans la télévision.
Quelques minutes avant ce vague barnum étatsunien j'étais encore immergé dans l'Autriche-Hongrie de François Fetjö. Voilà une double monarchie diablement civilisée ! Entre 1860 et 1914 le  libéralisme battu et la jeune garde viennoise se réfugient dans l'art, la mélancolie et ce qu'il faut bien appeler le talent (Musil, Broch, Zweig, Doderer, Altenberg… la liste est trop longue). J'espère que l'Amérique de Donald Trump cabotera aussi bien en eaux troubles. «  Il y eut réellement un temps à Vienne “où l’individu valait plus que sa nationalité, où la monarchie pouvait être une patrie et aurait pu être un modèle microcosmique du grand monde du futur ”. Au moment où j’écris ces lignes, on réhabilite peu à peu cette Vienne des années 1900, après plus d’un demi-siècle de dépréciation et de défiguration. Nous redécouvrons un essor culturel qui semble aujourd’hui comme une préfiguration non du déclin de notre civilisation, mais d’une Europe unie ; non l’annonce de son morcellement, conséquence d’une guerre absurde, provoquée, en 1914, par une Allemagne devenue mégalomane, mais le signe avant-coureur de l’unité métanationale »

21 janvier 2017.- Brume matinale, ciel bleu pâle par la suite, toujours ce froid, ce grand froid (- 8°C→ 0°C). François Fejtö et son empire défunt. On démembre en sourdine, un bout de Galicie, un bout de Dalmatie, un bout de Bohème, beaucoup de de bouts et en définitive plus rien, il n'y a plus d'Empire austro-hongrois.
Rien (ou presque) : Un angle il faut un angle pour que tout tourne rond.

22 janvier 2017.- Brouillard, froid toujours quasi lapon (-1 °C). Je m'ennuie un peu chez François Fejtö. Trop de diplomatie, trop de négociations, trop de chapitres qui se répètent tout en voulant dire la même chose. Il faut savoir planter son clou assez vite et j'ai l'impression que Fetjö use de trop de tentatives, qu'il ne tape pas assez fort et que son marteau lui tombe sur les pieds après nous être tombé sur le coin du nez.
Par ailleurs, je picore toujours dans un spicilège de l'ami Joyaux. Inégale et ennuyant lorsqu'il lui faut tournicoter autour du fatigant Heidegger, plus heureux et léger lorsqu'il est question de passer vraiment (passer c'est le truc de l'ami Joyaux).
Plus tard, revu le Leopard Man de Jacques Tourneur. Magnifique, toujours magnifique. La nuit, des jeunes filles déchiquetées, une intrigue qui tourne sur elle-même, le génie modeste de Tourneur qui fait avec les moyens du bord. Du désespoir, de la poésie, de la métaphysique oui de la métaphysique !

23 janvier 2017.- Brouillard et froideur (-1°C). Hier j'étais peut-être trop injuste avec le requiem historique de François Fejtö. C’est certainement un bon livre, voire un très bon livre, qui a juste le tort de vouloir être vraiment exhaustif sur son sujet, ce n'est pas un défaut, c'est une qualité (c'est aussi un livre qui a le mérite de nous rappeler que nous vivons encore et toujours sur ce qui a été décidé en petit comité à la fin de la Première Guerre mondiale : le démembrement austro-hongrois, les rafistolages frontaliers n'étant aucunement étrangers aux conflits qui nous préoccupent cent ans plus tard : Syrie, Irak , Palestine, Ukraine, tutti quanti…)
Demain je pense entamer La vie et moi de Marcel Lévy. C'est un livre qui me lance des clins d'yeux depuis environ deux mois et je dois avouer avoir déjà un peu cédé à ses avances en ouvrant quelque une de ses pages au hasard. Pour l'instant j'ai plus été ravi que déçu et c'est une lecture que j’envisage très bien.


2.


24 janvier 2017.- Brouillard, froideur et pollution, il neige de la pollution ! (-7°C → -2°C). À l’automne 1992 paraissait La vie et moi premier ouvrage d'un jeune auteur de 93 ans, Marcel Lévy. Cet ouvrage je l’entame aujourd’hui – 25 ans plus tard – et je dois dire qu'au bout de seulement soixante pages il me plaît déjà sacrément. Chacun sait, ou devrais savoir, que les bons livres nous donnent une voix à entendre, et incontestablement là il y une voix, une voix légère, drôle et pince- sans-rire, un Cioran qui ne s'en ferrait pas plus que ça, un Léautaud non chafouin, un Chamfort téléporté au XXe siècle, oui nous sommes dans ces tonalités là. Voilà une vraie fausse autobiographie où un jeune barbon nous raconte sa vie en nous faisant croire que c'est celle d'un raté. Évidemment rien de raté, ou alors que du raté en bien, puisqu'au final il y ce livre qui n'est pas rien. Je me répète, je n'ai lu que soixante pages, mais elles comptent déjà beaucoup, le terne et le gris y sont éclairés par la finesse d'un style comme on n'en rencontre plus guère et les idées de Lévy sur la littérature, le cinéma ou le monde moderne sont toutes formidables (et tamponnées par moi). Bref, voilà un livre que je ne suis pas près de lâcher ! « Je suis né. Je n'insisterai pas sur ce fait, peu caractéristique en lui-même. Mais ce petit malheur devait être le premier maillon d'une chaîne de calamités du même ordre : imposées par les circonstances, jamais librement acceptées. L'homme vient au monde d'une façon peu digne, indépendante non seulement de sa propre volonté, mais souvent même de celle des auteurs responsables. Ainsi la naissance est-elle une leçon de choses, la première, mais non la moins magistrale. La nature nous dit, comme elle nous le répétera plus tard jusqu'à la nausée : « Tu es le plus faible, tu dois te laisser faire. » Naître n'est que la première étape d'une longue série noire. On commence en se laissant enfanter ; puis on se fait nourrir, instruire, éduquer, et l'on devient ainsi, petit à petit, la proie des hommes, des femmes et des événements. Et l'habitude est si bien prise qu'il devient bientôt impossible de remonter le courant… »
Ce matin fini le spicilège (Complots) d'un Sollers toujours un peu margoulin et fumiste, on peut l'aimer pour ça.

25 janvier 2017.- Brouillard et froideur, toujours (-3°C). La timidité est une maladie qui vous fait vivre un peu de côté, à l'ombre des risques. Que voulez-vous les timides sont plus conscients des dangers, ils ont la peau plus fine et des antennes plus sensibles, ils évitent la moindre lutte, le moindre frottement avec leurs congénères, ils vivent dans un hors là qui n'a que très peu de rapports avec le monde des dominants, des fanfarons, des sûrs d'eux-mêmes. En tant que membre de la grande confrérie des timides Marcel, Lévy ne pouvait donc vivre qu'une vie pleine d’insuccès, multiples et prolongés. Cela ne serait pas grave, le succès n'est pas grand-chose après tout, s'il n'y avait les femmes, les sentiments, les intermittences du cœur, ce qu'il faut bien appeler l'amour, cet état fébrile nécessaire à tout homme, qui à beaucoup de peine à se réaliser lorsque la timidité point avec ses petites pattes tremblantes. Malgré tout, et s'il n'arrive à rien, Marcel Lévy sera tout de même amoureux, et aimé, trois fois ; dans une vie de grand timide, c'est beaucoup. Voilà donc de bien belles pages sur ces amours-là. On passe sur un amour de jeunesse, où il est le seul à être amoureux dans l'affaire - l'être aimé ignorant tout de lui – pour se retrouver un peu plus tard avec une Marie Louise qui sera le grand amour de sa vie. Amour jamais consommé, grande affaire un peu tragique, grande affaire bien émouvante. Ensuite viens un amour enfin charnel avec une fille un peu amoindrie (à l'âge de trente ans, c'est un peu beaucoup pour un seul homme) puis un mariage avec une dame respectable qui virera assez vite au saumâtre : les liaisons commencent dans le champagne et finissent dans la camomille. Mine de rien les moments que Marcel Lévy consacre à sa vie amoureuse, si rachitique soit-elle, sont magnifiques et on est plus d'une fois pincé en les lisant. Le temps me manque pour vous parler du reste, ces pages admirables sur la bêtise qui n'est qu'un rétrécissement de l'horizon mental, un manque d’imagination plutôt qu'un manque d’intelligence ; ces pages acrimonieuses sur la technique et ses précaires avatars, le mouvement, le bruit…

26 janvier 2017.- Beau temps froid (- 8C°→ 2°C). La vie et moi s'achève par un curieux éloge de la merde et de ses divers aspects. C'est un peu croquignolet et Marcel Lévy sautille tel un gamin de 93 ans en nous parlant de tout ça. Demain je pense entamer Bois sec, bois vert de Cingria. Ainsi d'un quasi suisse – Marcel Lévy était un peu zurichois sur les bords – je passerai à un tout à fait Suisse un peu Albanais sur les bords.


3.

27 janvier 2017.- Du maussade, rien que du maussade (3°C). On comprend aisément pourquoi Paulhan l'aimait beaucoup : Cingria a la prose toute bizarre ! Une sorte de franco-albanais-turc un peu sybarite et assez singulier. Des assemblages comme on en rencontre peu, des phrases secouées dans une grande boite avant d'être jetées sur le papier. Tout cela est bien curieux, le lecteur peut être décontenancé. Le début de Bois sec bois vert est dans cet apparent bancal là. On est ennuyé ou charmé, j'ai choisi d'être charmé, j'ai choisi d'être charmé, je pense ne pas m'être trompé.
Plus tôt retour dans les Essais de Philippe Muray. Il faut les lires à doses homéopathiques, le risque est moins grand de se voir un assommé par les mêmes idées un peu ressassées, c'est ce que je fais.

28 janvier 2017.- Averses, hausse de la température extérieure (7°C) Lire Cingria est une drôle d'expérience, un mot suffit et voilà une multitude de digressions, qui plus qu'elles ne s'empilent, voltigent les unes avec les autres puis retombent sur leurs pattes avec quelque chose de ravi au coin du nez. Voilà donc un beau développeur de lexies, un peu baroque, toujours croquignolet et mine de rien très informé. Il peut parler de ce qu'il veut, Dante ou un hippocampe, ça voltige : « L'on s'en fout de ce qui va mal qui, dans le fond, va bien, puisqu'un peu d'inconfort est salutaire. »

29 janvier 2017.- Douceur en amorce (11°C). Not in the mood.

Il faut que les mots jaillissent comme par hasard, sans intervention du cogito. Rien d'articulé, n'articulons pas, laissons faire le crayon, le flux du crayon, il n’y que le flux du crayon, ce bruit, ce crissement sur le papier et l'ombre de notre main qui danse.

Je ne comprends pas l'époque et comme elle ne me comprend pas elle non plus nous sommes deux à ne pas nous comprendre.

La peur de l’extérieur ma façonnée entièrement, c'est ma charpente. Voilà peut-être pourquoi je suis si bancal.

Par ailleurs toujours chez Cingria. Des mots qui partent comme des fusées, des digressions qui explosent un peu partout, du sibyllin…


30 janvier 2017.- Pluie légère (9°C). J'ai toujours trouvé que le fait de travailler pour avoir de quoi exister était un peu incongru. Évidemment, je parle de travail dans le sens du labeur, de l'usure et non dans celui du travail noble, du peaufiné, du bidule crée et fini par soi même toutes choses n'existant presque pas (et plus). C'est d'ailleurs pourquoi sachant que je ne verrai rien de concrètement fait par moi-même j'ai choisi presque par hasard le travail le plus abrutissant possible, c'est pourquoi dans ce travail-là je me suis créé moi-même de faux objectifs à atteindre : soulever tant de kilos, empiler tant de matériel, ouvrir et fermer tant de choses… Mes « patrons » me pensent bon élément alors que mon stratagème me permet simplement de ne plus être le maillot d'une chaîne invisible tirant le chaland vers un but abstrait… Ainsi, je parais concerné par ma tâche alors que je ne suis concerné que par moi-même, par les buts que je me fixe tout seul. Cette « méthode créative » me permet certainement d'atteindre un genre de détachement favorable au cogito et à la rêverie, s'il n'y avait l'épuisement physique ce serait presque une bonne façon de travailler !
(Lectures, Follain, Cingria).

31 janvier 2017.- Ciel fluctuant (11 °C). Douleurs diverses et variées, impossibilité de tenir un livre.

2 février 2017.- Vent, étonnante douceur (15°C). (17h50) Chez Cioran on hurle à faire peur aux anges, chez Cingria on meurt la nuque plantée dans un tesson d'eau minérale tandis qu'une (la) Vierge aux voiles sorbétiques nous aspire. Tout cela n'est pas encore vraiment ce qu'il nous faut.

4 février 2017.- Vent tempétueux (13°C). Vivre sans corps tel une abstraction flottante, c'est peut-être un but à atteindre. En attendant, je grossis, j'enfle, je pèse de tout mon poids.
En parlant de flottant, Cingria l'est , flottant, ou tout du moins sa prose.Voilà du léger et du capricant au service d'un baroque comme on en rencontre peu. Charles Albert écrit sur ce qu'il veut, on s'en fiche, l'essentiel est ailleurs, l'essentiel c'est l'ailleurs, ce léger capricant et cet ailleurs qui sautille. Me suis je bien fait comprendre ?
- C'est charmant.
- Non ce n'est pas charmant. Je n'aime pas ce qui est charmant. J'aime ce qui est carré, bruissant, énorme, chevalin, humain, divin.

5 février 2017.- Ciel renfrogné, humidité relative (9°C). Le voisin est là sur nos bords et il nous en veut. Ainsi très tôt ce matin j'ai dû secourir une très vieille voisine en danger — pour ne pas dire une très vieille voisine aux bords du trépas. La bougresse avait chuté en son très modeste logis — en fait une sorte de boui-boui innommable à tendance capharnaümique — et ce qui reste de son époux tout autant grabataire qu'elle fit appel à moi, allez donc savoir pourquoi, pour un « relevage » dans les règles de l'art. Cette chose faite tant bien que mal, et après quelques formalités d'usages liées à la politesse, je rentrai chez moi quand je suis tombé nez à nez avec un jeune gandin qui se comportait d'une façon tout à fait délictueuse avec un bac à poubelle qui ne lui demandait rien (cette autre courte histoire a failli s'achever en pugilat). Les vieux et les jeunes voisins sont fatigants, et je ne parle pas des enfants !
Tous ces petits tracas ne m'ont pas empêché de finir le Bois sec bois vert de Cingria. C'est un livre qui se mérite, mais quand on trouve un point de friction avec il est le plus souvent merveilleux (difficile de ne pas aimer le dernier texte consacré à Rome). La prose albano-helvétique de Cingria derrière moi j'ai entamé deux nouveaux volumes que je compte lire à l'alternat : une plus ou moins petite biographie de Lester Young par Alain Gerber et un ouvrage autrement alpestre : le Tristram Shandy de Laurence Sterne. S'agissant de ce dernier, et après seulement deux pages, j'ai un sombre pressentiment, je sens poindre une traduction trop moderniste et donc vieillotte, j'espère me tromper

« Pour éviter d'être antiquaire, il faut rendre hommage aux quartiers neufs qui sont peut-être à Rome plus saisissant que les vieux. Parce que les entrepreneurs — je ne sais pas si c'est conscient — ont trouvé le moyen de faire du moderne naturel, c'est à savoir du moderne qui n'a pas l'insolence d'un endoctrinement »



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