samedi 10 septembre 2022

Psychogeographie indoor (120)


 










Après une longue et pénible chasse à la coquille, voilà « mon » livre. C'est un vague Journal partiellement expurgé de l'intime où il est surtout question de météorologie, de livres certainement un peu mal lus, de quelques voyages plus ou moins exotiques, du morne agrégat du quotidien et des larges vicissitudes du labeur rémunéré. Ce vague Journal vous n'êtes pas obligés de le lire entièrement. Vous pouvez l'ouvrir au gré du hasard, picorer dedans, vous laisser emporter ou pas. Vous n'êtes même pas obligés de l'ouvrir. Vous pouvez par exemple l'utiliser pour caler une commode chiquement boiteuse. Bref, vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec lui.

Je ne me suis pas enquiquiné pour la couverture, me contentant d'un minimalisme lactescent de bon aloi. Ma petite affaire n’a pas d'index, son prix est de 22.54 € et elle est commandable à cette adresse

L'investissement est un peu excessif, mais mon train de vie ne cesse pas d'enfler, alors faites un petit effort. Merci d'avance.

P.-S. Ma chasse aux coquilles aura été bien vaine. Ouvrant mon machin diaristique à la page 220 j'en dénombre pas moins de deux. Dieu que tout cela est fatigant !


mardi 6 septembre 2022

Psychogeographie indoor (119)

















« Quand on demande à Loti pour quel candidat à l'Académie il votera, il répond ; pour le moins laid » (Henri de Régnier - Cahiers)


1.

18 mars 2022.- Ciel gris jaune (13°C). Après Georges Haldas, baguenauder chez Pierre Loti offre un genre de libération. Ses Derniers jours de Pékin non rien de vraiment sautillant au menu. On débarque dans une Chine ravagée par la révolte des Boxers et il n’est question que de dévastation, de ruines et de cadavres livrés aux chiens. Pourtant on jubile, on est presque enchanté. C’est tout le talent de Loti que de nous captiver avec toutes ces choses terrifiantes qui s’accordent peut-être finalement très bien avec son esprit décadent teinté de romantisme. A Tong-Tchéou dans une maison détruite par les combats un chien galeux tire quelque chose sous une pile d’assiettes brisée, c’est le cadavre d’un enfant. Une cage est restée suspendue ; un oiseau y est encore, pattes en l’air, desséché dans un coin. Dans les cimetières, les cercueils éventrés vomissent les os et la pourriture. Dans les rues des têtes de mort à longue natte traînent partout sur les pavés : « Il y a des tournants, baignés d’ombre glacée, que l’on aborde avec un serrement de cœur… » Bref, la mort rôde un peu partout. À la légation française de Pékin l’aspirant Herber, frappé d’une balle en plein front par les Boxers, dort dans la terre du jardin. La grande ville rouge n’est plus que décombres et poussière, la « ville interdite » ne l’est plus, on s’y déplace librement entre les cadavres. Loti est certes horrifié par tout ça, mais il gambille tout de même un peu. Nous aussi, avouons-le.

19 mars 2022.- Soleil voilé (14°C). Dans le Pékin de Loti on croise des centenaires en barbiche blanche qui vivent dans des cours d’ombre abandonnée. Ils y ont bâti des cabanes dans lesquelles ils périclitent en reclus tout en élevant des pies savantes et en cultivant des fleurs maladives dans des potiches à moitié cassées. Ces centenaires sont loin du monde chinois et ils ont bien raison de l’être, car ce monde-là n’est pas bien beau à voir. Les gens y sont pourtant d’ordinaire maniables et doux, accessibles au charme des fleurs ou des petits enfants, mais ils ont aussi une « inexplicable fissure dans la cervelle », qui peut les rendre soudainement d’une cruauté profonde. Ils deviennent alors tortionnaires avec joie et délice, capables d’arracher des ongles, de dépecer des entrailles vives. Ainsi Pékin est jonchée de cadavres, des tas enchevêtrés dans des poses d’agonie, des fouillis de membres sans chair où il ne reste que des épines dorsales toutes rouges dont se repaissent, les chiens et les corbeaux. Avouons-le, si tout cela est dans une certaine mesure « charmant » à lire, cela devait être un peu dur à voir. C’est sans doute pourquoi Loti se réfugie dans l’opium et ses cérémonies. Il revêt alors une robe asiatique (c’était une manie chez que de se déguiser) s’étend sur un cousin doré et laisse aller son imagination lasse et blasée. L’opium est exquis, sa fumée tourne en spirales rapides tout en embaumant l’air : « par degrés, il nous (lui) apportera l’extase chinoise... l’allégement, l’impondérabilité, la jeunesse »… et l’oubli des hommes… certainement.

20 mars 2022.- Temps couvert (14°C). Loti dîne chez un mandarin. On a caché les dames de la maison — chacun sait qu’un Chinois parlant de sa femme ne la désigne que de manière froide, indirecte et sans galanterie ; c’est son « horripilante » ou sa « nauséabonde »—, la vaisselle est étrange, des exquises petites porcelaines si ténues qu’elles ressemblent à des accessoires de dînette. Le menu est non moins étrange, des prunelles confites, des mignardises que l’on mange avec de petites baguettes, un plat d’ailerons de requins, de la vessie de cachalot, des nerfs de biche, des ragoûts divers et variés, l’un aux racines de nénufar et aux œufs de crevettes. L’opium se mêle aux fumets des sauces étranges. Tout cela est bougrement sybarite. Après ce repas, je résume à très gros traits, Loti monte sur son pur sang arabe (un autre cheval que les chevaux chinois qui ressemblent à un mélange de poney et de caniche) et se dirige vers les montagnes Mongoles où il visite les tombeaux de quelques empereurs oubliés. Ensuite il baguenaude un peu dans la Chine profonde où il ne voit que quelques têtes tranchées et posées dans des lanternes à l’entrée des villes, les Boxers se sont apparemment calmés. Puis il retourne à Pékin et assiste à deux trois festivités à tendance coloniales. Les alliés de circonstances (Autriche-Hongrie, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Royaume-Uni et États-Unis) ont gagné leur guerre, ce sont ses derniers jours à Pékin et le livre est fini. Il était globalement très bien. (Vous me pardonnerez ce compte rendu un peu badin et tiré par la natte, mais je ne suis pas très inspiré.) Comme il faut savoir ne pas rester sans lecture plus de temps qu’il ne le faut, j’enchaîne derechef avec le Le Brasier de l’ange de James Lee Burke. C’est le huitième volume mettant en scène Dave Robicheaux et le bayou succède ainsi aux chinoiseries.

21 mars 2022.- Beau temps (17°C). Première lecture en extérieur prolongée. Bonne condition lectorale. Peu de bruits parasites, un avion lointain, certainement un petit bimoteur, une tondeuse presque aussi lointaine, une courte conversation téléphonique. Pas de quoi se boucher les oreilles. Du côté des bestioles, vu une coccinelle, un bourdon (j’aurais pu l’ajouter dans ma liste de bruits parasites, il faisait autant de bruit qu’un petit bimoteur lointain), deux, trois oiseaux passagers… Pour le reste, le Brasier de l’Ange n’est pas vraiment mauvais. Il y a les défauts et qualités habituelles de Burke. Une intrigue un peu fouillis, mais de beaux passages sur la Louisiane (ses paysages, sa nourriture), et un art du portrait qui confine parfois à l'heureuse caricature.

22 mars 2022.- Beau soleil (15°C). En deux jours de soleil, j’ai déjà un petit teint hâlé et j’ai aussi fini l’Envol des Anges de James Lee Burke. Voilà un type qui fait beaucoup contre le réchauffement climatique. Avec lui pas besoin d’avion ou d’un quelconque moyen de transport pour se rendre en Louisiane. Nous y sommes ! Bon ses romans sont toujours un peu pareils, basés sur le même canevas (en gros la Mafia de La Nouvelle-Orléans, des mercenaires, des flics borderline, le marigot racialiste, le tout un poil emmêlé) mais l’essentiel n’est évidemment pas là (je rabâche). Pour faire bonne mesure (le soleil passait sous les toits) lu deux nouvelles très réussies de Felisberto Hernández. Loin de la lecture, autre dossier du jour : : changer la lunette de mes WC. Vais-je retrouver mon chemin dans la jungle des abattants colorés, fantaisie, façon bois, avec ou sans frein ? Le marché de l'occasion est-il recommandable ? Sur le site de Leroy Merlin, il est question d'un abattant qui « s'adapte à nos envies ». Tout cela me laisse songeur.

23 mars 2022.- Quelque chose de printanier (17°C). Lever 5h00. Labeur. Sieste. Une chronique de Vialatte, trois histoires de Chaval (les gros chiens), deux pages de Schopenhauer. Je frôle l'hétéroclite.

24 mars 2022.- La tendance printanière se précise (19°C). Je relis les Cartes Postales de Henry Jean-Marie Levet. Elles sont toujours aussi belles. Nouvelles acquisitions : Jean Dubuffet - Bâtons rompus, Philippe Sollers - Graal, Evelyn Waugh - Un peu d'ordre.

25 mars 2022.- Ciel dégagé, vent léger, douceur printanière (21°C). Brouillards hypocondres, confitures de nuages, Maharadjahs circonspects aimables Argentines. Je suis très bien avec Levet. Je suis aussi très bien avec Cioran qui dans ses Cahiers reste stupéfait par la persistance de ses propres défauts, par le génie qu'il a de gâcher son temps et par la grande facilité qui lui permet de faire une grande quantité de choses sans conviction.

26 mars 2022.- Les promesses printanières sont tenues. Beau soleil et température presque idéale (20°C). (Avant la sieste) Lu Graal court texte de Philippe Sollers. Cinquante-huit pages qui se boulottent en moins d’une heure (au rythme d’une page par minute c’est très largement réalisable, même en regardant le plafond de temps à autre). L’âge aidant Sollers est de plus en plus solaire, Joyaux de plus en plus joyeux (oui je cède à la facilité), et moi presque ravi de lire un éloge un peu fumiste du saint Graal, de l’Atlantide, ce continent perdu, et de ses pratiques sexuelles tout juste à l’opposée des temps qui nous encerclent. Rien d’immédiatement crucial, mais une façon assez allègre de se moquer du qu'en-dira-t-on, de l’air du temps pour le moins assommant, de la lourdeur de certains. Iil y a aussi une partie intime finalement assez présente. Le très jeune Sollers ayant commis la chose avec moult femmes mûres, et alors ? )

(Après la sieste) Alors que le monde tangue, je relis les Cartes postales de Levet. Il faut toujours relire ces onze merveilleuses petites choses (qui ne sont pas si petites, car quoi de plus beau que les « aimables Argentines » et les « valets bien stylés »?). Puisqu’il est question de Levet et de relecture, il faut aussi relire la conversation entre Larbaud et Fargue (ils voyagent dans une limousine qui les emmène, de Saint-Étienne vers Montbrison, visiter les parents de H. J.-M. Levet, ils se souviennent, de leur jeunesse, de Montmartre et des frasques de Levet), il faut aussi relire le Journal de Quasie (comme tout est dans tout : Quasie c’est le nom que donne Larbaud à la limousine qui le transporte lui et Fargue chez les parents de Levet), il y a là quelques lignes qui pourraient pincer le cœur de certains : « Il s'était levé, comme d'habitude, pour déjeuner avec sa mère. Il était très faible, mais assez gai. Il a mangé une aile de faisan (midi et demi). Vers deux heures le médecin est venu faire une piqûre de cacodylate, comme d’habitude. Il savait que c’était la fin, mais il ne dit rien à Mme L. Il se contenta de dire à Henry L. : “Mettez-vous au lit, la piqûre vous fera bien plus de bien que si vous restiez debout : vous l'absorberez mieux.” Il aurait voulu se relever pour dîner avec sa mère, mais le médecin s'y opposa. L dit à sa mère : “ Vous donnerez la becquée, maman”, comme il disait quand il se sentait trop faible pour rester assis. Vers sept heures il mangea de bon appétit deux petites côtelettes d'agneau. Puis il désira dormir : “Maman, surtout ne vous éloignez pas”.“ Sa mère resta près du lit. Vers neuf heures il dit qu'il avait froid. On lui mit une bouillotte chaude sur le ventre. Sa mère s'aperçut alors que les pieds et le bas des jambes étaient violacés. Elle fit venir le médecin. Le médecin vint, s'assit au chevet et tint le pouls du malade. La mère était debout à côté, soutenant la tête de L., qui parut s'endormir sur son épaule. Insensiblement la tête glissait. Tout à coup il ouvrit les yeux, les fixa sur sa mère et cria très haut : Maman !” Mme L., voyant qu'il n'ajoutait rien, lui dit : “Eh bien, quoi ? parle, dis ce que tu veux ?” Pas de réponse. Les yeux grands ouverts étaient toujours fixés sur la mère. Au bout d'un moment le médecin dit : “C'est fini, fermez-lui les yeux.” “Je n'ai pas pu lui fermer, dit Mme L. Je les ai embrassés, j'aimais mieux qu'ils restent ouverts" »

(Après le café) Trois nouvelles de Felisberto Hernández. Lecture étonnante. Hernandez n’est pas à proprement parler dans le domaine du fantastique. Il est plutôt dans le décalage, un peu à côté, dans une mince marge jouxtant la réalité qui donne à ses récits une saveur d'émerveillement. On pourrait parler de surréalisme latin, de Borges, mais c’est quelque chose d’autre, quelque chose de beaucoup plus singulier. Voilà, singulier, c’est le mot.


2.

27 mars 2022.- Soleil voilé (21°C). Je lis Pura Vida : Vie et mort de William Walker de Patrick Deville. Contrairement à ce que pourrait laisser présupposer un titre assez trompeur, ce n’est pas vraiment une biographie de William Walker (cet aventurier Américain qui finira président du Nicaragua. Enfin, qui finira surtout fusillé sur une plage au petit matin), mais plutôt une sorte de patchwork cousu avec moult pièces faussement disparates. Des faits avérés et tangibles, d’autres peut-être moins. (Y a-t-il une part d’imaginaire dans tout ça ? ) Des personnages historiques comme s’il en pleuvait : Simon Bolivar, Che Guevarra, Antonio de la Guardia, Augusto César Sandino, les Somoza père et fils, Castro. Des guerres et des révolutions pas vraiment oubliées : les sandinistes et les contras, les castristes et la CIA, la drogue et la théologie de la libération. En somme, toute la grande affaire centrale et sud-américaine. C’est le premier livre où Deville donne dans ce genre de couture qui concède au patchwork, il tâtonne un peu, se pique parfois les doigts (trop d'informations, trop d’histoires, trop de personnages), il améliorera sa formule par la suite, mais c’est déjà très intéressant.

(Si ce vague compte rendu est un peu faiblard, c’est parce qu’aujourd’hui les conditions lectorales furent déplorables. Premier dimanche de printemps, un soleil pour ainsi dire resplendissant, conséquence le voisinage est ressorti dans les extérieurs oubliant ce semblant de sommeil hiémal qui ravissait mes oreilles depuis bientôt six mois. Et voilà un bagne trop distinct de discussions en-veux-tu-en-voilà de parlotes insignifiantes et de considérations lénifiantes sur l'air du temps. Comme si, physiologiquement, le soleil activait la parole de cet animal grégaire qu’est l’homme. Au moins, l’ours, lui, quand il se réveille ne dit pas de bêtises : il grogne.)

28 mars 2022.- Ciel se couvrant de nuages progressivement (21°). (Avant la sieste) Raconter l’histoire du monde depuis 1860, mais pas n’importe comment. En douze volumes et dans une progression géographique ordonnée qui consiste en deux tours de globe ; l’un vers l’Est, l’autre vers l’Ouest. Six volumes vers l’Est, six volumes vers l’Ouest. Voilà le projet de Patrick Deville. Drôle de projet tellement drôle qu’ il lui a donné un drôle de nom : Abracadabra. Pura Vida, pose les jalons que Deville s’imposera et respectera pour la suite de ce qui pourrait bien être une vaste entreprise. Rien n’est inventé, tout est vérifiable. Rien n’est aléatoire, tout est planifié. Rien n’est hasardeux, et tout est échafaudé dans une architecture parfaitement étudiée. Le rythme est voulu, la mécanique huilée. Chaque détail est nécessaire au fonctionnement d’un grand tout colossal. (Enfin, rien n’est inventé, peut-être pas après tout. Page 205 nous pouvons lire ceci : « J'y avais vu un clin d'œil borgésien, une référence à ces manuscrits disparus qui d'un coup viennent changer le cours des civilisations, à ces détails inutiles et admirables des dates erronées, des noms confondus, des statues qui sont d'un autre héros. Et j'avais pensé à une phrase de Cendrars, à propos de L’Or, et du général Sutter sans doute, La vérité historique c’est la mort, dont je ne peux pourtant m'empêcher de signaler qu'elle figure à la fin d'une lettre du 15 mars 1926, expédiée de Guarujá. »)

(Après la sieste) Fini le Deville qui était très bien. Pour rester dans le grand continent latin lu Le Crocodile de Felisberto Hernandez. Dans cette nouvelle un pianiste assez itinérant pleure quand il le veut et sans chagrin. Sans chagrin, vraiment ?


- Ainsi, vous pleurez par plaisir ?
- Eh oui !
- Alors, j’en sais plus que vous sur vous-même, car au fond vous avez de la peine.
Je restai un moment pensif
- Écoutez, ce n’est pas que je sois très heureux, mais enfin je sais comment m’y prendre avec mon malheur et , parfois même, c’est presque le bonheur.

29 mars 2022.- Voilà ils arrivent, ils sont là, les nuages (17°C). Dans les histoires de Felisberto Hernández un pianiste las et décoiffé entrecroise des hommes crocodiles, des femmes vaches et des poupées qui ne disent pas non. Les villes sont en papier mâché, les balcons s'écroulent par dépit amoureux, les femmes sont jalouses et les chevaux trucident à grands coups de sabots. Voilà un drôle de théâtre, un drôle de monde, un monde inusité (Les Hortenses, nouvelle géniale).

Lire La Maison de la vie de Mario Praz.

30 mars 2022.- Averses (15°C). Dans Libé(ration) Philippe Lançon parle très bien de Christophe Tarkos et de ses quelques inédits édités par les bons soins de la maison POL (le Kilo). Je tamponne Lançon, il faut lire Tarkos, se laisser happer par son flux, ce n'est pas un ordre, plutôt un conseil.

31 mars 2022.- Large dégradation nuageuse (8°C). À mon retour du labeur, je me jette mollement sur mon fauteuil et j'ouvre les Variétés de l'ami Paul (Valéry). Le hasard faisant bien les choses, tout étant dans tout, je tombe sur ces lignes : « Ma sensation d’immobilité, ma certitude d’être fixe dans ce fauteuil est – sans doute – précisément la sensation d’être emporté par la terre dans son mouvement. C’est le sentiment de cet emportement que nous appelons repos. »

1er avril 2022.- Mauvaise blague, il neige ! (0°C) Le 18 septembre 1966 Emil Cioran passe la soirée avec quelques amis. Tout semble aller pour le mieux. Rentrant chez lui à 1 heure du matin il est pourtant saisi par une crise de désespoir sans nom. Il n'a même pas la force de se déshabiller, il voudrait seulement se jeter par terre et pleurer. Le lendemain il écrit ceci dans ses Cahiers : « Avoir de la tenue, c’est savoir dissimuler ses joies et ses chagrins, ne faire rien qui puisse susciter chez un tiers envie, mépris ou attendrissement ». Puis, nous sommes toujours dans ses Cahiers, il parle de la désolation et du goût de cendres qui imprègne tout son être, de sa stérilité, sa seule raison d'être, son titre de gloire.

2 avril 2022.- Neige et grésil (1°C). Mon salon de lecture penaud sous la neige, je me suis replié vers mon petit intérieur où déplié sur un canapé vaguement scandinave j'ai entamé les Mémoires d'un gentleman excentrique du dénommé Auberon Waugh. C'est le rejeton de qui vous savez et les premières pages que j'ai lues avec un certain contentement ne me laissent présager que du bien. Oh rien de doux ou de pelucheux, mais plutôt une drôlerie rêche et acerbe, une drôlerie qui n'épargne rien ni personne (pas plus Evelyn qu'Auberon). Évidemment - est-il utile de le préciser ? —, tout cela n'est pas vraiment dans l'air du temps.

3 avril 2022.- Brise glaciale (2°C). Dans les mémoires d’Auberon (Waugh) Evelyn (Waugh) est sacrément décalé. C’est une sorte de ludion bien plus préoccupé par ses cocktails gin-orange que par une nombreuse progéniture qu’il regarde avec un dédain tour à tour distrait et amusé. Ainsi, voilà ce que l’on peut lire dans l'une de ses lettres adressées à la fameuse Nancy Mitford : « Mes deux aînés sont ici – assommants. L’aînée oscille entre des tirades théologiques et un mutisme complet ; le garçon ne songe qu’à s’amuser et ses camarades le croient très spirituel. J’ai essayé de le supporter en étant ivre, j’ai essayé de le supporter en étant à jeun… » Dans une autre lettre adressée à la même Nancy Mitford, il semble se faire une raison en même temps qu’il semble se faire à ses enfants : « Plus je vois les enfants des autres, moins je déteste les miens ». Vouloir accepter sa propre progéniture voila qui est bien fatigant. Auberon (Waugh), lui, a bien du mal avec sa famille, son père l’écrase et il ignore ses frères et sœurs. De toutes les façons il passe l’essentiel de son enfance dans divers pensionnats. On ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas ses pensionnats non plus. Ceux de l’Angleterre de l’immédiat après guerre sont ce qu’ils sont, on y pratique les châtiments corporels à foison, ce qui il faut bien le dire n’est qu’une façon de perpétuer la tradition. Aubron ne s’afflige guère de tout ça. Il raconte ses années de collège avec le ton pince-sans-rire de celui qui a oublié les coups. Pour tout vous dire, tout cela est presque amusant.

4 avril 2022.- Beau temps frais (9°C). La neige disparue, mon salon de lecture extérieur reprend, des teintes printanières. Ce n’est pas plus mal et j’ai même pu poursuivre mes pérégrinations lectorales dans des conditions somme toute acceptables, une température certes un peu fraîche, mais largement compensée par un soleil au garde à vous. Pour en revenir à ce qui est censé nous occuper ici, à savoir l’autobiographie d’Aubron Waugh, j’ai bien l’impression qu’en dehors d’être l’histoire d’un esprit drôle et acerbe c’est aussi l’histoire d’un corps. Un corps assez martyrisé par un système éducatif tout autant insulaire que britannique, par des enseignants très aptes à manier gifles et savates, par l’armée aussi… En 1957, ce corps est jaugé comme un bidule plein de pièces détachées, on regarde cette langue, on écoute cette toux, on empoigne deux testicules à pleines mains, Auberon est apte pour le service militaire. Après des classes ennuyeuses et quelques aventures semi-drolatiques, le voilà assez vite officier… Un officier que l’on envoie sur l’île de Chypre alors en pleine chiffonnade entre Turcs et Grecs. Comme Auberon est peu gauche sans être de gauche (tout du moins son corps, l’esprit lui est vif et droit), il trouve le moyen de se tirer lui-même une rafale de mitrailleuse en plein ventre. Tout cela serait drôle si ce n’était tragique et prouve une fois de plus qu’il ne faut jamais laisser une arme antre les mains d’un écrivain. Le résultat est généralement catastrophique et là il l’est vraiment. Auberon est presque mort. On lui ôte un poumon, la rate et un doigt… On lui scie deux côtes dans un hôpital digne du pire de l’Union Soviétique. Il survit et c’est presque un miracle. Après une longue convalescence, pensionné et revenu à la vie civile, un soir de beuverie il heurte de plein fouet un tracteur qui ne demandait rien à personne. Traumatisme crânien, deux jours de coma, la mort frôlée de près, cela commence à devenir une habitude. Auberon se remet tant bien que mal de tout ça. Il fait un petit tour par Oxford rate ses examens par dilettantisme, écrit un roman, se marie et se recycle plus ou moins dans la presse scandaleuse. Evelyn Waugh meurt le 10 avril 1966 (le jour de ma propre naissance, j’aurais tant aimé prendre le relai), sa mère sept ans plus tard à l’âge de 57 ans (l’âge où ma propre mère est décédée, tout est dans tout)… Voilà j’attaque la page 300, la fin du livre est proche. Malgré les apparences, il est très drôle, très bien et presque parfois émouvant.

5 avril 2022.- Large chape nuageuse concédant quelques rares soleillées (11°C). Pour qui ne maîtrise pas parfaitement les arcanes de la presse britannique en 1968 et 1990 la dernière partie des Mémoires du père Aubron peut aisément paraître confuse. On s’y perd il y a des noms qui doivent ronfler outre-Manche, mais qui par chez nous n’émettent qu’un infime sifflement asthmatique. Qui connaît Philip Dessé, Claire Tomalin ou Jeremy Thorpe à Louhans, Mende ou Rabastens ? Bon on s’ennuie un peu, mais il y toujours de bons moments. La guerre personnelle d’Aubron contre quelques figures politiques locales, son engagement pour le Biafra, ses villégiatures dans le Lauragais au milieu d’autochtones pas vraiment évolués, un bel éloge des vins australiens, de l’humour, toujours…


samedi 6 août 2022

Psychogeographie indoor (118)

 













« The trouble with modern education is you never know how ignorant people are. With anyone over fifty you can be fairly confident what's been taught and what's been left out. But these young people have such an intelligent, knowledgeable surface, and then the crust suddenly breaks and you look down into depths of confusion you didn't know existed. »  (Brideshead Revisited)


23 février 2022.- Beau ciel fluctuant dans un genre assez Vermeer (14°C). Picoré alternativement dans le Journal des Goncourt et dans les Cahiers de Cioran. Comme tout se corrèle et fricote en ce bas monde, du second sur les premiers le 14 septembre 1966 on peut lire ceci : « Lu quelques pages du dernier volume du Journal de Goncourt avec un dégoût énorme. Est-il possible qu’un écrivain soit concierge à ce point. »

24 février 2022.- Temps dégagé (14°C). La Russie a envahi l’Ukraine. Cet après-midi à mon habitude j’aurais bien fait la sieste, mais je ne l’ai pas faite car y a-t-il quelque chose de plus bête que le nationalisme ?

Chez Claude Roy Georges Duhamel est un poète chinois plein d’ellipses, de silences, d’allusions et de raisonnable et pudique mélancolie.

On peut lire de drôles de choses dans le Journal de Kafka. Tenez le 23 mai 1912 , le soir venu, par ennui, il se lave trois fois de suite les mains dans sa salle de bain. Ce n'est pas rien.

25 février 2022.- Beau temps frais (8°C). Lever 3h30. Labeur. Sieste. Rien d'autre. Ah ! si la guerre s'installe en Ukraine.

26 février 2022.- Soleil (11°C). Je ne vais plus travailler que trois jours par semaine. Voilà un nouveau rythme de vie qui me laissera certainement plus de temps pour le jardinage la sieste et la gymnopédie. Malheureusement pour vous ce nouveau rythme me laissera aussi plus de temps pour la lecture et je crains que vous n’ayez à subir une hausse assez sensible de mes comptes rendus lectoraux. D’ailleurs dès ce matin sans plus attendre et histoire de vous asticoter j’ai croqué benoîtement dans les Bagages enregistrés d’Evelyn Waugh. C’est un livre de voyage largement romancé (sur le côté romancé, la préface de William Boyd est très éclairante) où Waugh rapporte une belle palanquée d’aventures méditerranéennes vécues à la fin des années vingt du siècle dernier. Sur le site de la Fédération nationale d’achat des cadres — la fameuse FNAC —, un certain Bernard habitant à Royan émet un avis un peu réfrigérant sur tout ça. Pour lui Waugh a écrit une sorte de zinzin qu’il ne faut pas lire, car il est plein de préjugés. Quant au style d’écriture n’en parlons pas, il est fade au possible ! Évidemment, vous aurez compris que Bernard de Royan se fourvoie largement dans l’erreur. J’ai lu cent cinquante pages de ces fameux Bagages enregistrés, et je n’y ai trouvé que de l’humour insulaire, un sautillement un brin aristocratique et rien de vraiment saisi par la pesanteur. Pour ce qui est des supposés préjugés, ils ne sont que la preuve assez drôle de ce sentiment qu’ont les Anglais d’être naturellement supérieurs aux autres quidams encombrant ce bas monde (ce qui est assez vrai même si c’est un peu faux). Pour finir, et contrairement à Bernard de Royan, je n'ai pas peur d'affirmer que le style n’a rien de fade. Il est plutôt tout en élégance, Waugh écrit bien habillé et bien peigné, c'est peut-être un défaut pour certains, pas pour moi (la traduction doit être bonne).

27 février 2022.- Beau temps (13°C). Le soleil large et généreux je me suis aventuré pour la première fois de l’année dans les extérieurs où j’ai poursuivi la lecture de Bagages enregistrés. Vous savez ce livre que Bernard de Royan n’aime pas trop. Waugh fait la nouba à Paris, passant d’un night-club l’autre pour finir ses nuits devant une soupe à l’oignon. Tout cela est amusant un temps, mais finit par lasser notre ami insulaire à chapeau mou. Pour lui Paris et même toc et surfaite et le Sud — dans son acception générique — semble une destination bien plus intéressante. C’est pourquoi il débarque sans plus attendre à Monte-Carlo. Manque de pot la ville des Grimaldi est pleine de frimas et recouverte de neige. L’activité la plus trépidante que l’on peut y pratiquer est le tir au pigeon et de surcroît ce n’est qu’une principauté provinciale dont on fait très vite le tour. Refroidit Waugh embarque sans plus attendre à bord du Stella Polaris un navire de croisière norvégien qui l’emmène à Naples, une ville où les chauffeurs de taxi sont plus malhonnêtes les uns que les autres. Puis c’est la Sicile, Catane au pied de l’Etna, Messine et son détroit surfait, autant d’endroits où les commerçants rendent très mal la monnaie. La méditerranée traversée voila l’Égypte, Port-Saïd et Le Caire, des villes où l’autochtone semble n’exister que pour mendier, voler ou perturber le touriste. Évidemment, Waugh pourrait paraître antipathique. Il est seulement drôle.

28 février 2022.- Soleil (13°C). Après avoir visité une Constantinople où les femmes inspirées par Mustafa Kemal jettent leurs voiles au même où les eunuques manifestent contre l’abolition de la polygamie, Waugh débarque à Athènes le jour de Noël orthodoxe. Les rues sont pleines de gens qui se serrent les mains, s’embrassent et s’envoient des pétards à la figure. Il finit sa première soirée dans un night-club tenu par un Maltais unijambiste. La suite de ses pérégrinations athéniennes est moins trépidante. Il croise de jeunes officiers imberbes, une juive hongroise qui exécute des danses orientales en collants de coton rose. Les odeurs d’ail et d’agneaux rôtis flottent un peu partout. Athènes derrière lui voilà Corfou, que Waugh apprécie beaucoup, il pourrait presque y vivre, puis Venise pour deux jours, ce qui n’est pas assez. Viennent ensuite Raguse et Kotor, deux petites principautés civilisées en bord d’Adriatique puis le Monténégro ce royaume digne d’Hergé (Sur Raguse, Kotor et le Monténégro, lire mes livraisons précédentes.) Waugh fini son périple en visitant une tripotée de citées plus méditerranéennes que mon genou gauche. Barcelone, où il est émerveillé par les gros bidules de Gaudi, Alger, encore une ville où l’on traite mal le touriste, Malaga où le vin n’est pas si bon que ça, Séville, peut-être la plus belle ville visitée pendant son petit périple, Lisbonne, qui est très bien et globalement sous-estimé. Voilà le voyage est fini, le livre aussi. Vous pouvez le lire, il est très drôle (vous n’êtes pas obligés de me croire, c’est peut-être Bernard de Royan qui avait raison, après tout). Comme il me reste encore un jour avant de reprendre le travail, j’enchaîne derechef avec un nouveau volume. Il s’agit de Trois heures du matin Scott Fitzgerald de Roger Grenier dans la très bonne collection L’un et L’autre chez Gallimard. Fitzgerald est-il un type trop malin à qui on aurait légué un diamant et qui, très fier, le montrerait à tout le monde ? Un prestidigitateur, un acrobate, qui n’a jamais autant de talent que quand il « rate » ? Un écrivain qui n’est jamais aussi bon que dans le désastre et la détresse installée ? Voilà quelques questions, Grenier apporte quelques réponses. Elles sont pour l’instant fort belles.

1er mars 2022.- Soleil se voilant (14°C). Vaguement malade, petite forme. 

Paris qui n’est qu’une défaite, le krach de 29 et des types qui se jettent par la fenêtre, Scott et Zelda, Zelda et Scott, Fitzgerald et Hemingway, un philistin asocial, un snob de province en manque de reconnaissance qui se noie dans l’alcool et les femmes, la folie, la maladie et puis la mort. Il y a tout ça dans le livre de Grenier et ce n’est pas très joyeux. Il y aussi des héros qui vivent dans un rêve enchanté, un rêve plein de couleurs chatoyantes, un paradis imaginaire que la matérialité du monde vient détruire et qui les laisse brisés. Tout cela n’est pas très joyeux non plus (mais le livre est très bien, j’aime beaucoup Roger Grenier).

3 mars 2022.- Temps plutôt beau (13°C). Que faire en attendant la guerre thermonucléaire ? Vous pouvez vous gratter le nombril en regardant le plafond. Vous pouvez aussi courir nu autour de votre canapé tout en ponctuant votre course de quelques sautillements capricants. Voilà pour la partie la plus sportive, la partie gymnopédique. Pour ce qui est de la partie intellectuelle, vous pouvez vous coucher tranquillement sur votre canapé (toujours le même, j’imagine que vous n’en avez qu’un) et lire des choses inconnues de la morne piétaille. Vous pouvez par exemple lire  Le dilettantisme - Essai de psychologie, de morale et d'esthétique  par Claude Saulnier (Librairie philosophique J.Vrin, 1940). Cet assemblage de lexies, de syntagmes, de lignes et d’interlignes, de paragraphes et d’alinéas offre quelques satisfactions. Jugez par vous-même : « La pure contemplation serait vite fastidieuse pourtant, si elle n’était que passive et si elle s’opposait d’une façon absolue à l’action. Or, il est bien évident qu’une pure contemplation parfaitement inactive est inconcevable : elle est d’ordre esthético-mystique et, si elle se réalise, elle aboutit à une ataraxie, à un “bouddhisme”, qui se détruit elle-même. En réalité, le dilettantisme est essentiellement actif, mais d’un mode d’activité tout particulier et fort différent de l’action sociale. Il n’y a contemplation esthétique que par un rythme, une alternance, et ce rythme est porté au maximum d’intensité, chez le dilettante, dont toute l’attitude se réduit finalement à la pure virtuosité. »

4 mars 2022.- Ciel changeant (11°C). En baguenaudant dans les Mauvaises pensées et autres de l'ami Valéry ( Paul ) je tombe sur ces quelques mots qui auront fait ma journée : « Les êtres sensibles n’ont pas la voix puissante, ou bien ne la donnent pas. Plus ce qu’ils disent les affecte, plus ils la baissent. Il y a une pudeur auditive. Et il en est de même du ton. S’entendre dire certaines choses est pénible. Le son de sa propre voix rend ennemi de soi-même, etc. »

5 mars 2022.- Belle journée dans un genre primo printanier (13°C)

I. Selon Cioran La Fêlure était la seule vraie réussite de Fitzgerald. Il lui reprochait de se fourvoyer dans le roman, d’ignorer sa nature, de manquer de fidélité à son échec et de ne pas suffisamment l’approfondir : « c’est d’un esprit de second ordre que de pouvoir choisir entre la littérature et la “vraie ruine de l’âme" ». J’ai la vague intuition que Cioran se trompe un peu, qu’il est par essence allergique à l’élan fictionnel aux frasques romanesques, à Gatsby et aux concessions d’un Fitzgerald scénariste dans les « mines de sel » d’ Hollywood. Cioran se trompe peut-être, mais il se rattrape : « Mais que voulait-il qu'il fît d'autre ? (…) Eut-il été au bout de ses abîmes, qu'il serait sans doute moins attachant. plus profond peut-être, mais n'est-ce pas une élégance suprême que de ne pas l'être ?" »

2. Le vendredi 13 décembre 1940 Fitzgerald dîne chez Dorothy Parker avec Nathanael West. Huit jours plus tard le 21, il meurt d’un accident coronarien. Le lendemain Nathanael West se tue en auto avec sa compagne Eileen dans une collision près D’El Centro (Californie). On enterrera Fitzgerald dans le cimetière communal de Rockville (Maryland). Nathanael West et sa compagne seront enterrés au cimetière de Mount Zion dans le Queens à New-York. Devant le cadavre de Fitzgerald, son ami, la seule à veiller, Dorothy Parker répétera comme une drôle de litanie chagrinée « The poor son-of-bitch, the poor son-of-bitch, the poor son-of-bitch  » (c’était l’oraison de Jay Gatsby). Elle est morte des suites d’un crise cardiaque le 7 juin 1967. Son corps sera incinéré, on perdra son urne funéraire. C’est une longue histoire.

3. Vous me pardonnerez les quelques digressions et appogiatures qui précèdent. Sachez simplement que le livre de Grenier est très bien qu’il est impressionniste et joliment émietté tout en étant toujours très informé. Surtout, c’est un livre émouvant, ce qui je dois bien le dire n’est pas rien.

4. Le livre de Grenier ayant quitté ma pile de livres en cours de lecture pour rejoindre ma bibliothèque (ou les places deviennent rares), j’enchaîne sans attendre avec Soul Circus de George Pelecanos. C’est le troisième opus des enquêtes de Derek Strange et Terry Quinn et je suis en territoire connu (les bas fonds de Washington, la misère, la drogue et la Philly soul).

6 mars 2022.- Beau temps frais (8°C). Il fait beau, mais la saison nous en veut. Tenez par exemple malgré le soleil la lecture en extérieur offre quelque chose d’insidieux. Cet après-midi sur ma chaise de jardin j’avais la tête toute chaude et les pieds bien froids. Tellement froids qu’il m’a fallu enfiler des chaussettes. Voilà qui est périlleux et engendre une somme d’effort assez quantifiable. De surcroît l’ombre ayant vite rattrapé le soleil, qui est encore bas, je me suis retrouvé trop vite avec la tête presque aussi froide que les pieds. Comme je n’allais tout de même pas enfiler un bonnet péruvien en plus de mes chaussettes, je suis sagement retourné dans mon petit intérieur afin de poursuivre ma lecture sur mon canapé. Ne voulant en aucun cas accomplir un nouvel effort inutile, j’ai gardé mes chaussettes. Sinon, et pour le reste, Soul Circus n’est pas si mal que ça. On retrouve les qualités de George Pelecanos, son goût maniaque pour les détails (armes, automobiles, vêtements, playlists soul seventies) et ses préoccupations sociétales. Petit hic, l’intrigue n’est pas foudroyante, on s’ennuie un peu. Il faut dire que les histoires de petites frappes peuvent lasser.

7 mars 2022.- Beau temps frais (8°C). Desert Eagle, Don Wesson, Hi-Point 9mn, Glock 17, Ak-47, Sig-Sauer, Smith & Wesson Ladysmith, couteau Buck, barre PayDay, mon historique de recherche Google fait peur et pourrait laisser à penser que je m’apprête à m’embarquer pour une horrible équipée homicide, une dérive terroriste, une tuerie de masse, allez savoir ? Rassurez-vous, rien de tout ça, je lisais simplement le livre de Pelecanos tout en recherchant quelques informations complémentaires afin de mieux visualiser ce dont il pouvait être question. En l'occurrence, Google à très bien rempli son office (d’ailleurs à ce titre je me demande si Pelecanos n’écrit pas un peu avec Google et Wikipédia). Bon j’ai fini le livre sans être interrompu par le GIGN ou une quelconque autre officine policière, ce qui signifie que je ne suis pas trop surveillé (je me demande si c’est si rassurant ). Ce n’est pas si mal que ça, je dirai que ça pourrait être un épisode inédit de la série The Wire, sans vrai « arc narratif », mais avec une petite intrigue homicide au raz du trafic à la place.

Sans perdre de temps, j’ai tout de même fait la vaisselle, je suis déjà plus ou moins plongé dans un autre livre. Il s’agit de l’Amérique de Jean Baudrillard, ouvrage déjà entamé il y a quelques années et abandonné par ennui à la page 9. C’est donc une nouvelle tentative et non une nouvelle lecture. Cette fois-ci j’ai atteint la page 22 sans vrais embarras. Baudrillard n’est pas si emmerdant que ça, il est seulement un peu emphatique et résolument vieillot 1980 (Constat le vieillot 1980 est plus vieillot que le vieillot 1920).

8 mars 2022.- Grand soleil (13°C). Baudrillard cherche « l’Amérique sidérale », celle de la liberté vaine et absolue des freeways, jamais celle du social, des individus et d’une quelconque culture, jamais celle de l’Amérique profonde et jamais celle des mœurs et des mentalités. Aux interactions sociales il préfère l’espace, la vitesse désertique, les motels vides où les téléviseurs sont toujours allumés, la surface minérale des buildings et le flux continuel des automobiles. Dans son Amérique tout semble vide d’humain. À New York, il ne croise que des spectres, des gens seuls qui marchent seuls qui mangent seuls et écoutent de la musique qu’ils sont seuls à entendre (c’est le fameux Walkman). Même le Marathon et ses dix-sept mille participants n’est qu’un assemblage de solitudes, une sorte de suicide qui fait mine d’être collectif. Dans cette ville chacun semble vivre dans son propre couloir virtuel et seuls les fous, junkies, alcooliques et autres punks, conservent quelque chose du sens commun. Les fous, les punks et les Rappers. Les Rappers sont des types qui effectuent un genre de gymnastique, une sorte de prouesse acrobatique au coin des rues. À la fin de leur danse, ils se figent le coude au sol, la tête nonchalamment appuyée au creux de la main comme s'ils prenaient la pose indolente de leur propre mort. Si New York est amoureuse de sa verticalité (les fameux buildings), Los Angeles est amoureuse de son horizontalité sans limites. On y trouve des joggers qui courent droit devant eux comme enveloppés par la tonalité des leurs Walkman, indifférents au sacrifice solitaire de leur propre énergie : « Les primitifs désespérés se suicidaient en nageant au large jusqu’au bout de leurs forces, le jogger se suicide en faisant des allers et retours sur le rivage. ». La seule détresse comparable à celle de l’homme qui court seul est celle de l’homme qui mange seul debout en plein cœur d'une ville où personne ne se regarde. Downtown un homme déguisé avec un bec des plumes et une cagoule jaune pourrait circuler sur les trottoirs sans que quiconque ne le regarde. Regarder un autre c’est encourir le risque d’une demande insupportable d’affection. Baudrillard fait lui aussi semblant de ne pas voir ce qui forme « société ». Bref, il passe à côté de l’homme (l’homme américain générique), de sa violence somnambulique et de son air fantomal. Il préfère les nuages, l’espace (l’espace c’est la culture américaine). Les plus belles pages, et elles sont fort belles, magnifiques même, sont consacrées au désert et à la Vallée de la mort. Tout y est dit. Les rochers, le sable, les cristaux, les cailloux sont éternels. Ils sont loin de la corruption du corps qui s’achève, de la « transition du corps vers l’inexistence charnelle ». Le désert est au-delà de la phase maudite de la pourriture, de la phase humide du corps, de l’organique. Tout cela est bien éloigné de l’homme, et on se demande si ce n’est pas mieux ainsi.

(Autre chose malgré son côté parfois désuet 1980, il y deux trois presciences dans le livre de Baudrillard. Il est un peu question de choses sexuelles qui changent, de gender studies, d’universalisme et de communautarisme, d’Europe et D’Amérique).

10 mars 2022.- Passages nuageux (9°C). Un poème de Mallarmé, deux pages de Cioran (Cahiers). Rien d'autre, le labeur.

Nouvelles acquisitions : Bonjour, Jeeves - P.G Wodehouse, Exercices d'admiration - Cioran, Le secret de Joe Gould - Joseph Mitchell, L'hippopotame - Stephen Fry, Féroces infirmes retour des pays chauds et Tarte aux pêches tibétaines -Tom Robbins.

11 mars 2022.- Il pleut (16°C). Toulet pense qu’ il y a des pluies de printemps délicieuses, où le ciel a l’air de pleurer de joie. C'est joli, mais le printemps ne sera là que dans neuf jours et en attendant c'est moi qui pleure sous l'averse (j'ai oublié mon parapluie). Hormis tout ça, preuve que tout est décidément dans tout, je constate que c'est la guerre en Ukraine qui aura eu raison du fameux virus qui nous tailladait les mollets depuis trois ans.

12 mars 2022.- Temps pluvieux, un peu anglais, mais sans l’humour (13°C). Comment concilier la « petite graine de l’état poétique » avec les exigences d’une quelconque activité professionnelle ? C’est ce qu’évoque Georges Haldas (suisse lémanique pour ne pas dire genevois) dans le Temps des rencontres, cinquième volume de ses chroniques autobiographiques. La quatrième de couverture promet de l’humour, de l’ironie et des scènes hilarantes. Pourtant, j’attaque gaillardement la page 48, et jusqu'à présent je n’ai guère trouvé tout ça. Oh ! il y bien quelques traces de ce qui pourrait bien être de l’humour, mais elles sont délayées comme aquarellisées par un style assez précieux et peut-être même un peu ampoulé. J’espère me tromper tout en sautillant dans une flaque d’a priori, cependant j’ai la sourde impression que je vais devoir passer deux jours avec un livre qui ne me siéra pas tout à fait. Un peu comme si je devais me rendre sans vraie envie à un symposium sur le char à voile ou le macramé avec un pantalon trop court. Or j’aime être à l’aise, et même dans mes lectures.

13 mars 2022.- Nuages (11°C). Il y a bien des histoires et des personnages cocasses dans les chroniques de Georges Haldas, mais l’ensemble semble anesthésié par un style tout en appogiatures et périphrases, un style qui ne va jamais droit au but, un style serpent qui noie le poisson (d'autre part, il n’y a quasiment aucune image littéraire, ce qui est bien étonnant pour un type qui se dit gouverné par la « petite graine de l’état poétique »). Évidemment, j’analyse tout ça avec mon humeur du moment, humeur qui n’est pas peut-être pas compatible avec les circonvolutions de phrases qui finissent pas se consumer elles-mêmes dans une sorte d’autophagie un peu problématique. Ces phrases peut-être faudrait-il que je les apprivoise avant de les dompter un peu (Haldas est certainement très bien, enfin c’est ce qu’on dit). En l’occurrence, et pour l’instant, je suis un bien piètre dompteur et je m’ennuie.

14 mars 2022.- Ciel couvert (13°C). Nuageux comme le temps, fatigué aussi. Lu un poème de Jacques Chessex et deux pages de Schopenhauer, chez qui les évènements n'ont d'importance aux yeux de la connaissance philosophique que comme manifestation des idées. Ainsi :


Les nuages sont une vapeur élastique,
bons bougres ils se rassemblent,
se dispersent,
se dilatent et se déchirent sous le choc du vent.
C'est leur nature,
leur petite idée,
de n'être que des figures particulières,
qui n’existent que pour l'observateur individuel,
qui se dit :
oh ! tiens un mouton.
Alors que non,
c'est encore un coup,
de l'accidentel.

15 mars 2022.- Tempête de sable, comme si c'était possible (16°C). J'ai beau travailler de moins en mois, mes journées de labeur me pèsent de plus en plus. Quelle drôle d'idée que d'avoir inventé le salariat ! Rien lu, ou presque.

16 mars 2022.- Plafond nuageux patibulaire (16°C). Que deviennent les larmes que l’on ne verse pas ? Jules Renard disait que la plus sotte exagération était celle des larmes. Elles l’agaçaient comme un robinet qui ne ferme plus. Pour lui chaque pensée absorbant une larme, il n’était pas question de penser et pleurer en même temps. Cela ne l’empêchait pas d’avoir le cœur rempli de feuilles mortes. Il y a un beau poème de Léon-Paul Fargue qui tourne autour des larmes taries, les larmes non versées d’un type qui vacille au sommet du désespoir. Il monte, monte… il monte au-dessus des hommes, il a du chagrin, il souffre, il n’y a plus de coton dans son cœur. Chez Mallarmé on ne se contient pas, les larmes ont un pouvoir lustral. C’est l’eau limpide de sa douleur et il suffit de lire les notes écrites sur la mort de son fils Anatole pour avoir les yeux humides et le cœur pincé.

17 mars 2022.- Du vent (14°C). Que retiendrais-je de George Haldas et son Temps des rencontres ? Pas grand-chose, une page, une belle page consacrée à Charle-Albert-Cingria. Son béret usé, sa nuque d’éléphant, ses avant-bras poilus (Haldas parle d’avant bras velus et simiesques), son petit maillot bleu et blanc moulant un torse épais et grassouillet, ses pantalons de golf et ses puissants mollets blancs. Voilà un personnage intéressant, des images et un croquis qui oublie l’afféterie des circonvolutions aquarellistes. Malheureusement, il n’y a que cette page pour être de ce tonneau-là. Le reste ma beaucoup ennuyé (pour ne pas dire pire), j’ai sauté de nombreux passages ce qui m’est extrêmement rare. Comme je m’ennuyais et que l’engagement politique un peu rampant d’Haldas m’ennuyait aussi (on aura compris qu’il est du bon mauvais côté), j’ai par pure distraction composé ce petit poème stalinien antonymique que voilà :

Tes moustaches sont si perçantes qu'en me dressant j’ai vomi


J'ai deviné toutes les lunes venir s'y noyer
S'y accrocher à vivre tous les exaltés
Tes moustaches sont si perçantes que j'y ai repêché l'oubli

Au soleil des poissons c'est la rivière limpide
Puis le mauvais temps petit à petit se pose et tes moustaches demeurent
L'hiver taille la terre aux blouses des terreurs
L'enfer est toujours rouge comme il l'est sur les phlomides

Le calme fuit utilement les joies du nuage
Tes moustaches moins humide que lui lorsqu'un sourire y pâlit
Tes moustaches rendent débonnaire l'enfer d'avant la pénurie
La cruche est toujours si rouge qu'à son apanage

Père des quatre bonheurs ô ombre sèche
Quatre boucliers ont bouché le faisceau des ombres
La nuit est moins consolante qui fuit entre les gongs
Le poil bouché de clarté moins bleu d'être en crèche

Tes moustaches dont le bonheur ferme la simple clôture
Par où se crée la certitude des masses
Lorsque le cerveau flopé elles oublient d'êtres coriaces
La tunique de Jésus gisant dans la pâture

Une langue manque aux semaines d'octobre lexical
Pour toutes les cacophonies et pour tous les vivats
Assez d'une terre pour de rares vacarmes
Il leur fallait tes moustaches et leurs vérités sagittaires

Le vieillard partagé par les bassesses sauvages
Recroqueville les siennes plus pauvrement
Quand tu rases tes petites moustaches je sais si tu sens
On dirait que l'éclaircie ferme des lies sages

Montrent-ils des éternités dans cette pestilence où
Des fourmiliers géants refont leurs haines de tamanoir
Je suis éloigné de l'attraction des trous noirs
Comme un berger qui vit sur sa montagne fin août

J'ai ajouté cet uranium dans l'autunite
Et j'ai congelé mes coudes à ce flegme oxydé
Ô enfer jamais reperdu retrouvé
Tes moustaches sont ma Géorgie mon caillou unique

Il advint qu'un drôle de matin le néant s'ajusta
Sur des plages que les secoureurs sauvèrent
Moi je voyais s’éclipser en dessous de la terre
Les moustaches de Joseph les moustaches de Joseph les moustaches de Joseph.

Prochaine lecture Les derniers jours de Pékin de l’animal Loti. Je n’imagine que du bien.


To be continued.


jeudi 30 juin 2022

Psychogeographie indoor (117)












 




« Orage : nous l'avons tous échappé belle. Mais non, pas tous. Trois hirondelles ont été jetées par le vent et la pluie dans le feu de la cheminée. Et les voilà rôties. Trois hirondelles, trois êtres, trois fois ce que je suis. » (Jules Renard, Journal)


1.


22 janvier 2022.- Éclaircies (5°C). « Certains lundis de la toute fin de novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu'on est célibataire, on a la sensation d'être dans le couloir de la mort. ». Peut-être du « nouveau » Houellebecq ne faudrait-il lire que la première phrase et s’abstenir de lire les milliers d’autres qui suivent ? Cette phrase, un peu sinistre, mais belle, pourrait elle en elle-même synthétiser le projet et nous éviter ainsi de nous perdre dans les affres douteuses offertes par cette vieille chose dix-neuvièmiste qu’est le roman ? Peut-être, allez savoir, pour nous (moi) qui ne croyons plus trop au roman, certainement (de surcroît, nous sommes un peu flemmards). Tout cela pour vous dire qu’étant tout à la fois assommé par la perspective de lire une affaire balzacienne remise au goût du jour tout en ayant la curiosité d'un vif petit félin (je suis un peu chat), j’ai aujourd’hui décidé de lire Anéantir. Premier constat Houellebecq croit vraiment au roman, il y a une vague intrigue, des personnages. Reste à savoir si ce roman n’existe que pour étioler et rentabiliser sa première phrase sur plus de sept cents pages. ? Pour le moment, j’ai lu cent pages, je dirai non. Ce n’est pas si mal que ça, c’est d’une jolie tristesse et d’un humour précisément morose, il y a des moments qui creusent la poitrine du lecteur, des triangles Daunat, des jeunes femmes qui serrent leurs « chattes ». La brume flotte entre le Rhône et la Saône, la mort aussi, un peu.

23 janvier 2022.- Nuages (3°C). A/ On a beaucoup glosé sur le supposé cynisme de Michel Houellebecq. Pourtant dans Anéantir il n’y en a aucune trace. Houellebecq est plutôt acerbe, et parfois drôle, avec ce qu’il n’aime pas. Il est même acerbe avec lui-même (le personnage principal est un peu lui-même). Mais être acerbe ce n’est pas être cynique, c’est être ailleurs, cela laisse la « possibilité » de croire en plein de choses sans ricaner : la vie, l’amour, le roman... Houellebecq croit encore en tout ça. On pourrait aussi dire qu’il fait avec le premier degré… Vivre au second degré est presque impossible. Qui aime au second degré ? A quoi bon écrire au second degré ?

B/ En lisant Sérotonine on avait cru déceler une certaine évolution stylistique. Les phrases étaient plus longues tout en étant mieux rythmées et ponctuées. L’ensemble semblait plus charnu, mieux fagoté, mieux construit. Dans Anéantir ce n’est plus vraiment le cas. Les phrases s’alignent avec une régularité atone qui ne concède qu’au factuel. Les mots s’empilent, l’intrigue avance comme un TGV dans la brume. Rien à redire, cela renforce l’insondable tristesse de l’ensemble.

24 janvier 2022.- Beau temps froid (4°C). Bientôt trois ans, l'épidémie est toujours là, les auteurs de directives et notules sautillent avec la certitude de ceux qui pensent êtres utiles. Du côté des livres l'Anéantir de Houellebecq n'est pas qu'un roman sur la fin de vie et le deuil, c'est aussi une « comédie du remariage », mais sans vraie comédie. Bon c'est tout même parfois drôle. Drôle et morose à la fois, comme si c'était possible.

25 janvier 2022.- Larges éclaircies (7°C). Que Michel Houellebecq s’attaque aux bourgeoises « progressistes », certes ! Mais qu’il fasse sa petite affaire au tapir c’est très injuste et pour tout vous dire cela ne passe pas ! Dans Anéantir ce mammifère ongulé qui ne demandait rien à personne est vu comme une bestiole méfiante et solitaire qui ne vit que la nuit et qui n’a pour ainsi dire aucune interaction sociale. Bref, pour Houellebecq la vie du tapir est « incroyablement chiante ». Voilà qui est très injuste tout en étant un peu gênant. Très injuste parce que le tapir est un animal relativement amusant, imaginez un mélange de cheval et de rhinocéros avec une petite trompe. Un peu gênant parce que le tapir me ressemble beaucoup.

26 janvier 2022.- Froideur (2°C). Jules Renard est un humoriste diablement sautillant, mais c’est aussi un homme de bonne mauvaise humeur pour qui l’ironie est la pudeur de l’humanité. Chez Érik Satie on peut selon sa fantaisie ne choisir que ce qui est rigolo dans l’existence. On évite ainsi plus d’un embêtement, on coupe au Service militaire, on s’excuse aux enterrements, on ne règle pas sa couturière. Pour Georges Perros on a de l’humour dans la mesure où « l’autre » ne s’en aperçoit pas. Schopenhauer (Arthur) pense que l’humour repose sur une disposition particulière de l’humeur, où sous toutes ses formes, il remarque une « forte prédominance du subjectif sur l’objectif, dans la manière de saisir les objets extérieurs ». Henri Roorda constate que quand on lit les théoriciens du rire, on ne rit plus trop. Quant à moi, j’essaye d’être à côté, sans exagération ni hyperbole, dans une ironie plaisante et sentimentale, une ironie inachevée tournicotant autour d’un compère complice. C’est ce que j’appelle humour.

27 janvier 2022.- Beau temps froid (2°C). Pour tout vous dire ce qu’il y a de moins bien dans l’Anéantir de Houellebecq ce sont ces séquences de rêves qui flottent comme un poil sur le guacamole (pour ne pas dire un cheveu sur la soupe). Ces séquences de rêves se lisent tout d’abord avec une curiosité renfrognée, puis on ne les lit plus, on les saute allégrement, notre temps est trop précieux pour nous le gâchions avec de l’onirique pour rien. Chez d’autres les rêves peuvent être autrement croquignolets. Dans ses Cahiers Emil Cioran fait ce rêve idiot. Il a rendez-vous avec les deux filles de Bergson. Après des complications sans nom, ils parviennent à prendre un train pour Sibiu (une ville transylvaine presque aussi grande que Cluj et Brașov). La voie est en réparation, le train avance à peine, les deux filles de Bergson ne parlent pas le roumain… Voilà un rêve.

28 janvier 2022.- Ciel nuageux (4°C). Schopenhauer et le bruit c’est toute une histoire. Il en avait horreur, spécialement du claquement des coups de fouet dans la rue (satanés cochers !) et encore plus des portes fermées sans la moindre délicatesse par ses voisins (cette fameuse couturière qu’il jettera dans les escaliers). Pour lui la quantité de bruit produit par un individu était inverse à son intelligence. C’était la marque non seulement d’une mauvaise éducation, d’une nature grossière et bornée, mais encore plus d’une insensibilité tenace (sensible en anglais signifie également intelligent). Il pensait que l’être humain serait complètement civilisé le jour où ses oreilles seraient libres de ne plus entendre sifflements, cris, hurlements, aboiements, portes claquées, coups de marteau, coups de fouet. D’ailleurs à ce titre il jalousait secrètement les chauves-souris parce qu’elles ont les oreilles pourvues de revêtements hermétiques. Si je vous ennuie ainsi avec Schopenhauer et le bruit, ce n’est pas complètement pour rien, c’est en partie parce que cet après-midi j’ai tenté de lire l’Anéantir de Houellebecq au milieu du brouhaha engendré par un voisinage qui se fichait totalement de mes conditions lectorales. Si je vous ennuie avec Schopenhauer et le bruit, c’est aussi parce qu’il y a un certain rapport entre Michel et Arthur…

29 janvier 2022.- Couverture nuageuse laissant deviner quelques rares pans de ciel bleu (3°C). Quand Houellebecq se pique de fiction fictionnante, de vague polar ou de suspens, il ressemble assez à ce pouvait être le Frédéric Dard des années 70. Celui qui au milieu de ses San Antonio devenait presque sérieux pendant deux ou trois pages. Le natif de Bourgoin-Jallieu oubliait alors les gauloiseries, Rabelais et le post célinisme pour mieux se recentrer sur de l’efficacité narrative et la nécessaire progression de son intrigue. Je suis moins familier avec l’œuvre de Gérard de Villiers, mais le peu que j’en connais me laisse deviner qu’il procédait de la même façon. Sauf que chez lui ce sont certainement les scènes de sexe pas forcément féministes et le racisme goguenard qui devaient laisser place au sérieux et aux nécessités de l’intrigue pour quelques pages. Dans Anéantir toutes les scènes à visée policière écrites par Houellebecq on ce goût-là, ce goût Dard/de Villiers qui se pique de sérieux. (Quant au reste, les affaires familiales, les couples qui meurent et renaissent, les fins de vies… il est tout de même très bien).

30 janvier 2022.- Toujours ces nuages percés de rares trouées bleues, demi-froideur (5°C). Les dernières pages d’Anéantir mon laissé avec la gorge serrée et je ne crains pas de dire qu’elles emportent avec elles tous les doutes que le reste du roman pouvait laisser engendrer. C’est un peu bête, et même très premier degré, mais finalement il n’y a que deux choses qui intéressent vraiment Houellebecq : la dignité et l’amour. N’y voyez aucune ironie, mais plutôt la preuve que l’on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments.

Pour la suite de mes aventures lectorales, je ne sais pas, j'hésite entre plusieurs choses (Vuillard, peut-être). En attendant de me décider vraiment je vais retourner dans les Papiers collés de Perros et dans son Ardoise magique qui me semble avoir quelques points communs avec la fin d'Anéantir.

31 janvier 2022.- Pluie fine (6°C). Pas plus d’entrain que d’inspiration, cependant… Dans l’Anéantir de Houellebecq, le personnage principal malade ne veut pas qu’on lui coupe la langue. Il veut goûter, lécher. Surtout, il veut parler, quitte à en mourir, il meurt… Dans l’Ardoise magique de Georges Perros, son Journal de maladie sec et poignant, c’est une autre histoire tout en étant la même histoire. On ne coupe pas la langue de Perros, on lui enlève le larynx. Il s’en accommode presque, il ne veut plus parler, il ne parle plus, il meurt. Tout cela n’est pas très joyeux, mais c’est ainsi. Restent deux trois questions. La littérature peut-elle faire sans la parole ? Flaubert a-t-il raison de gueuler dans son gueuloir ? Existe-t-il des écrivains muets au sens propre ?

1er février 2022.- Ciel couvert, léger réchauffement (7°C). Pour Michel Houellebecq lorsque vous suscitez chez les autres un mélange de pitié effrayée et de mépris, vous pouvez commencer à écrire. Comme tout est dans tout chez les frères Goncourt « Il n’y a que la littérature méprisée qui ait des auteurs honorables. » Nothing else.



2.


2 février 2022.- Radoucissement généralisé (10°C). Un peu croqué dans Une sortie honorable d'Éric Vuillard. Toujours la même recette, des choses historiques vues de biais (ici la fameuse affaire indochinoise). Ce n'est pas vraiment désagréable, mais j'ai quelques doutes quant à l'utilité de l'exercice. Il y a chez Vuillard un côté inspecteur des travaux finis qui assomme les supposés salauds de 1950 avec le gourdin moral de 2022. Attaquer Édouard Herriot soixante-dix ans après sa mort est-il si nécessaire que ça ? Y-a-t-il un but ? Ce but est-il politique ? Les supposés salauds de 1950 peuvent-ils se défendre en 2022 ? S'attarder sur des personnalités, les estourbir puis les tirer par les cheveux, n'est-ce pas oublier que l'Histoire se fait avec des systèmes bien plus qu'avec des personnalités qui suivent le chaland ? Tout cela m'échappe un peu.

3 février 2022.- Beau temps (10°C). Platon répète à qui veut bien l’entendre que les hommes vivent dans un rêve. Pindare pense que l’homme est le rêve d’une ombre. Pour Shakespeare nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les songes, et notre vie bien courte a pour frontière le sommeil. Pessoa enroule le monde autour de ses doigts, comme on pourrait jouer avec un fil ou un ruban. Il rêve à sa fenêtre.

4 février 2022.- Belle éclaircies, vague douceur (11°C). Je ne suis pas très inspiré, je suis fatigué. Et puis ma voisine bricoleuse a remis ça : un vacarme infernal. Alors, les livres me sont tombés des mains. Le Vuillard notamment. J'ai préféré me faire du thé, il infuse.

5 février 2022.- Le soleil donne (10°C). Peut-être ai-je été un peu injuste avec Éric Vuillard et sa Sortie honorable. Contrairement à ce que j’affirmais il y deux jours il s’attaque aussi à des systèmes (enfin un système, le système capitaliste). Cependant, il le fait toujours en partant d’individus (en gros les caciques de la quatrième république) dont il caricature davantage le physique que les idées et actions. C’est assez étonnant cela donne l’impression que Gringoire est passé dans le « camp du du bien ». Sinon il y a des passages intéressants, c’est assez synthétique (synthétiser c’est l’art de Vuillard, c’est aussi sa limite : la caricature), il a des pages émues sur Patrice Lumumba, on apprend deux trois choses sur le conflit indochinois, la CIA n’est portée aux nues… Bref, ce n'est pas si mal.

6 février 2022.- Les nuages sont de retour (9°C). En 1961, Jean Pierre Abraham devient gardien du phare d’Ar-Men au large de l’île de Sein. Il y restera trois ans consignant au jour le jour son expérience et ses impressions dans un Journal au goût un peu monacal qui sera édité au Seuil en 1967. Ce Journal je l’ai lu aujourd’hui. C’est un court texte plein de répétition d’errance et de fausse paresse où de modestes compagnons - on s’occupe toujours d’un phare à deux – ont tout de moines laïques. Abraham en quittant la terre ferme voulait quitter le versant dérisoire de l’attente. Sur son rocher et dans son phare, il ne sera pas déçu, l’attente ne sera en aucun cas dérisoire. Entre deux grains il pourra pisser tranquillement dans le courant en ne pensant à rien, choisir d’habiter près d’une lampe et ainsi choisir la couleur de sa vie, faire reluire des cuivres plus que de raison, s’accrocher aux lueurs et y trouver une forme de délice de lui-même. Même au milieu de la houle, du fracas et des tempêtes les journées passeront comme de soyeuses larmes… Voilà une belle histoire, un beau texte…« Un calme étonnant s'est installé en moi, qui dure encore. J'ai abandonné à regret, à seize heures trente. Je me suis lavé longuement les mains et j'ai gagné la lanterne pour les cérémonies de l'allumage. Chaque geste était clair et chaque pensée tranquille. Elle est donc bien misérable, cette fameuse inquiétude, qui ne résiste pas à un simple travail, au va-et-vient dérisoire d'un chiffon sur un objet de cuivre ! Il ne faut pas faire le malin. C'est aussi en regardant la mer aller et venir, aveuglément, que je me suis perdu.»

Moins dans les embruns, j'entame vraiment le Journal des Goncourt, dans lequel je n'avais pour l'instant fait que picorer quelques bons mots. Voilà une lecture qui devrait m'occuper un certain temps.

7 février 2022.- Soleil (9°C). Vaguement malade, rien pour moi, encore moins pour les autres. Quatre pages un peu popote des frères Goncourt. Rien d'autre, ou presque.

8 février 2022.- Ciel dégagé de tout nuage (10°C). Baudelaire cet homme d’esprit qui ne s’accordait avec personne, s’appliquait à aimer la conversation des imbéciles et la lecture de mauvais livres. Il en tirait de belles jouissances qui compensaient largement sa fatigue d’exister.

Chez les frères Goncourt les gens spirituels dans leur vie, pas bêtes dans la conversation, laissent parfois affleurer dans leurs livres la bêtise dissimulée dans leur fin fond.
La bêtise faisait suffoquer Flaubert, ce qui était imbécile, car autant vouloir s'indigner contre la pluie. Il pensait également que « la bêtise consiste à vouloir conclure ». Ce en quoi il n'avait pas vraiment tort.

9 février 2022.- Beau temps quasi printanier (14°C). Assommé par le labeur, incapable de lire plus de trois pages. Me suis donc contenté de fragmenté. Dans les Cahiers de l'ami Cioran, dans le Journal des Goncourt, dans l'Ar-Men d'Abraham… Nouvelles acquisitions : Georges Haldas - Le temps des rencontres, Éric Chevillard - L' Arche Titanic.

10 février 2022.- Très beau temps (13°C). Shakespeare pose parfois de drôles de questions. Par exemple, il cherche à savoir « où va la blancheur lorsque la neige fond ? » Ce n’est pas vraiment idiot, c’est même une belle interrogation poétique, et Shakespeare est aussi un grand poète. J’ai envie de lui répondre qu’il y a peut-être un peu de la blancheur de la neige fondue dans la Brise marine de Mallarmé, dans cette jeune femme allaitant son enfant, dans ce papier vide défendu par du lactescent. J’ai envie de lui répondre cela, mais je me trompe peut-être : je n’ai pas lu tous les livres.

11 février 2022.- Le soleil est toujours là, la température baisse (7°C).Too much work, too much fatigue, read nothing. And that’s how the useless days pass.


3.


12 février 2022.- Soleil voilé par un léger mappage de brume (10°C). Éric Chevillard qui ne sous laisse jamais à l’abri de quelques élans capricants s’est laissé enfermer une nuit dans le département des Espèces disparues du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Il en a ramené un drôle d’objet littéraire (un DOL) qui pourrait ressembler à un genre de reportage fomenté au milieu de bestioles plus sybarites les unes que les autres. J’ai entamé ce mince ouvrage pas plus tard que ce matin (il y avait aussi du Biathlon et du Saut à Ski à la télévision, ce sont des disciplines sportives hivernales, qui comme le Curling et contrairement à l’Ocelot, ne sont pas vraiment en voie de disparition). Comme toujours avec Chevillard on sautille beaucoup, il est certes beaucoup question de mort et de taxidermie, mais c’est assez marrant. Il faut dire que même largement trépassées, le vorompatra, l’alongue cendrée, la marole acrobate ou la pirlouche on tout pour réjouir le lecteur : « Savez-vous que le rossignol gringotte, que le pinson frigotte, que le geai frigulote ?/Je fais ce que je peux/ Je sifflote »

13 février 2022.- Soleil et vent (6°C).Nous vivons dans un monde sans couagga, sans émeu noir, sans moho d’Oahu, sans bobo, sans hippotrague bleu, sans cerf de Schomburgk, sans tortues des Sheychelles de Rodrigues et de Bourbon, sans dronte, sans canard à tête rose, sans grand pingouin, sans kangourou-rat à museau large, sans wallaby-lièvre, sans handicoot du désert, sans pipio givre, sans lion du Cap et sans koala manchot. Qu’ont bien pu faire toutes ces bestioles pour que nous ne les méritions plus ? Nous méritons-nous nous-mêmes ? Allons-nous disparaître comme une fumée, une mauvaise fumée ? Voilà quelques questions posées par l’ami Chevillard. Des questions auxquelles nous serions bien incapables de donner la moindre réponse. Des questions que Chevillard se pose lui-même sans nous donner la moindre réponse non plus. Il est seulement drôle, drôle et mélancolique… Quand il ne pose pas de questions auxquelles il s’abstient de répondre, il tournicote autour des cornes de rhinocéros avec l’appétence du quinquagénaire un peu ramolli. Les cornes de rhinocéros sont une sacrée affaire qui ne devrait pas en être une, car elles ne sont composées que de kératine. Le quinquagénaire ramolli devrait le savoir et se contenter de se ronger les ongles. On tuerait moins de rhinocéros pour rien, le monde irait certainement mieux, il y aurait moins de questions sans réponse à poser, la fumée de l’homme disparaissant serait moins nocive. Conclusion : je suis bien évasif, mais la nuit au Muséum de Chevillard est très bien.

15 février 2022.- Giboulées (9°C). Chez Jules Laforgue Hamlet prend son futur crâne de squelette à deux mains et essaie de frissonner de tous ses ossements. Pour Mallarmé, il utilise le fané pour s’absenter, il se débat sous le mal d’apparaître, c’est un fantôme blanc comme une page pas encore écrite. Ionesco pense que le Hamlet monologuant n’émet que des banalités. C’est possible. Cioran pense, lui, que ces banalités épuisent l’essentiel de nos interrogations : « les choses profondes se passent d’originalité ». Quant à moi, je trouve qu’il y a décidément quelque chose de sautillant au Royaume du Danemark.

16 février 2022.- Averses (8°C). Ne pas confondre Jean-Pierre Richard, grand spécialiste de Mallarmé et Pierre Richard, gaffeur distrait. Rien d'autre.

17 février 2022.- Belles éclaircies, douceur (17°C). Un peu avec Chevillard et Valéry (Paul) qui sont drôles tous les deux. Rien de surprenant pour le premier, son potentiel comique n'est plus à démontrer. Plus étonnant pour le second qui n'est pas vraiment réputé pour le sautillement et le relâchement des zygomatiques, mais qui a ses moments. Celui-ci par exemple : « Les livres ont les mêmes ennemis que l’homme : le feu, l’humide, les bêtes, le temps ; et leur propre contenu.»

18 février 2022.- Douceur totalement incongrue (20°C). Chevillard ne ricane jamais, il est plutôt plein d’ironie . L’ironie et le ricanement sont deux choses bien différentes. Il est important de ne pas ricaner. Quant à l’ironie, et notamment l’ironie en littérature, vaste programme ! Chevillard a de nombreux devanciers. Des évidents et des moins évidents. Tenez par exemple l’ironie de Jules Renard est bien connue, celle de Mallarmé ou de Cioran, moins. L’ironie de Jules Renard ne dessèche pas, elle ne brûle que les mauvaises herbes, c’est aussi la pudeur de son humanité. L’ironie de Mallarmé, oui il y a donc de l’ironie chez Mallarmé, est un vertige contrôlé de l’esprit, un suprême sourire de la volonté. L’ironie de Cioran est le privilège de son âme blessée, le témoignage d’une brisure secrète, un aveu, ou le masque qu’emprunte la pitié de lui-même.

19 février 2022.- La température baisse, le soleil est toujours là (10°C). Chevillard est parfois inégal, certains de ses sautillements sont un peu forcés et comme empêchés par l’attraction terrestre. Il est bien difficile de pondre du conséquent de façon quotidienne, les scories sont obligatoires. Vivre sans scories – et je parle de scories pour rester élégant – est impossible. Bon l’essentiel de son Autofictif est tout de même très bien. Tenez prenez ces quelques lignes pour exemple : « Mais non les larmes du crocodile ne sont pas feintes. Il s’agit bien réellement de saler le gnou » ou encore : « Il aura fallu des raffinements pervers pour arracher au coït l’émotion amoureuse, et mieux encore, cette espèce de sensation de triomphe justifié, comme s’il y avait lieu de fanfaronner parce que nous accomplissons à l’instar du rhinocéros ou de la fourmi notre programme biologique ».


*


Quelques questions, quelques réponses :

À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ? La semaine je picore deux trois choses l'après-midi après le labeur et la sieste, mais jamais plus d'une vingtaine de pages. Mes fins de semaine sont plus sérieusement entamées, et parfois assommées, par la chose lectorale. Je lis le matin après avoir fait mon lit et l'après-midi après une bonne sieste. Je lis rarement le soir, le réservant pour d'hypothétiques aventures sexuelles.

Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ? Certainement un exemplaire du Journal de Mickey. Pourquoi ? Peut-être qu'en le lisant j'ai pris conscience des délices et sortilèges de la « grande chose narrative », allez savoir ?

Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ? J'ai essayé Tolstoï : trop de personnages.

Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ? J'ai aimé de nombreux mauvais livres pour de nombreuses bonnes mauvaises raisons.

20 février 2022.- Ciel changeant (12°C) Fini l’Autofictif croque un piment qui est passé comme une lettre à la poste (je ne sais pas si cette expression - cette « lettre à la poste -, est si bien vue que ça. D’une part parce qu’il n’y a plus trop de lettres postées. D’autre part parce que quand il y avait des lettres postées il arrivait qu’importantes ou compromettantes, elles soient mal dirigées, pour ne pas dire mal digérées, par des boites aux lettres qui les égaraient parfois au petit bonheur la chance. Rien n’était vraiment simple dans ces temps-là. Le monde était non numérisé, il était plus soumis aux heureux aléas de l’accidentel. Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que ce n’était pas pire).

Pour la suite de mes pérégrinations lectorales j’hésite entre plusieurs volumes. En attendant de me décider vraiment j’ai seulement fait un petit tour dans le Journal des Goncourt. Voilà deux gars qui n’étaient pas tellement saisis par le pelucheux et le sens du poil (pour tout dire : ils sont même très méchants).

21 février 2022.- Vent violent (8°C). Dans ses Descriptions critiques, que je viens d’entamer, Claude Roy constate que contrairement à une opinion généralement admise et tamponnée l’œuvre de Mallarmé est bien plus visitée par la clarté que par l’obscurité. Pour Roy Mallarmé est tellement clair qu’il en laisse apparaître des trames, un certain manque de goût, quelques laideurs et même des platitudes… Il s’affinera avec le travail, il n’écrira plus en 1895 comme il écrivait en 1865. Les « beautés » lui viendront alors. Il laissera caracoler les mots exquisément. Les Sonnets à Méry Laurent pèseront presque aussi lourd que les Amours de Ronsard. Tout cela est très bien vu et Roy ne se trompe certainement pas. Cependant une remarque – une remarque que je transforme en question- : plus que clair ou obscur, Mallarmé n’est-il pas plutôt bizarre ?

22 février 2022.- Temps nuageux (11°C). Pour Claude Roy (Descriptions critiques), Paul Valéry n’était pas qu’un esprit absent au monde, un génial et aigu ermite de l’intelligence, c’était aussi un type sympathique qui l’âge aidant se laissera même aller à quelques tendresses. Voilà une autre image que celle donnée par le « petit monsieur sec » se déclarant « ennemi du Tendre » et déléguant tous les pouvoirs à sa propre intelligence. On pourrait même tamponner et renforcer les propos de Roy en constatant que la maîtrise parfaite des émotions, cette délégation de tout au cogito, montré par Valéry n’étaient que le paravent sévère, mais protecteur d’un homme travaillé par une grande timidité.

Par ailleurs lu quelques poèmes jolis et moroses de Jacques Chessex ( Le désir de neige).

To be continued.