mardi 23 juin 2020

Psychogeographie indoor (100)



« Plus loin que la route, c’est les arbres… Plus loin encore, c’est les pays inconnus… Et puis rien du tout. » (L-F C)

1.

5 mars 2020.- Pluie légère, mais sinistre (11°C). Le virus prolifère au rythme des néo-morales, je suis ému par Artaud dans les mémoires de Nadeau, mon thé refroidit.

6 mars 2020.- Ciel monochrome, gris souris, gris suicide (11°C). Le 27 mai 1918 vers sept heures du soir devant Vailly-sur-Aisne, une balle entre par l'épaule droite du lieutenant Joë Bousquet, lui troue quatre fois les poumons puis la colonne vertébrale. On entend deux cris, l'un un peu sourd, celui du blessé, l’autre atroce : « Quel malheur ! le lieutenant est tué ! » Pourtant, le lieutenant n'est pas tué, c'est son corps qui est tué ! Voilà une paraplégie, une immobilité qui deviendra légendaire ! Bousquet raconte tout cela – bien mieux que moi – dans une lettre adressée à Maurice Nadeau le 13 juillet 1945. Dans cette même lettre, il évoque également ses relations avec le gratin surréaliste : Eluard, Breton, Tanguy, Max Ernst… Ce même Max Ernst qui, drôle d'ironie, était lui aussi sur le champ de bataille de Vailly-sur-Aisne, de l'autre côté, du côté allemand : « Mes soldats ont voulu me sauver. J’ai inutilement exigé qu’ils me laissent sur place, qu’ils me laissent à ma commençante agonie. Ils m’ont arraché malgré moi au champ de bataille… Eh bien, Nadeau, écoutez-moi avec attention. Mes soldats m’ont emporté au milieu des coups de feu. Max Ernst allait passer. Max passait. Max Ernst, lieutenant d’artillerie dans l’armée allemande, mais accompagnant un bataillon d’assaut, sortait de Vailly, que j’avais reçu l’ordre de reprendre, avec les vagues victorieuses… »
Voilà pour Bousquet… et Nadeau. Sinon demain je pense croquer dans le Dictionnaire de Littérature à l'usage des snobs de Fabrice Gaignault. C'est certainement un peu « grande presse », Gaignault n'est pas « rédacteur en chef Culture » chez Marie Claire pour rien, je ne vais peut-être pas apprendre grand-chose, mais le menu est tout de même assez appétissant. D'ailleurs à ce titre, je vous laisse, l'abbé Mugnier vient de me faire un clin d’œil.

7 mars 2020.- Temps globalement nuageux (9°C. Le Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs de Fabrice Gaignault n'est pas si mal écrit que ça et contrairement à ce que j'ai pu affirmer hier j'y ai découvert un peu plus deux trois spécimens dont je n’ignorais pas vraiment les noms, mais qui étaient tout de même un peu flous à mes yeux (Harold Acton, Max Aub, Alain Bonnand, Bernard Delvaille…) Dans les mémoires de Nadeau émouvant portrait de Jean Reverzy. Lyonnais, résistant, « médecin des pauvres », écrivain conséquent très éloigné du marigot germanopratin. Sa mort soudaine, brutale, trop précoce à l’âge de 45 ans sera un déchirement pour Nadeau. Il descendra entre Saône et Rhône et verra le corps de Reverzy reposé sur un lit, habillé du complet qu'il portait pour recevoir le Prix Renaudot. Il le trouvera « un peu plus pâle qu’ à l'ordinaire sous ses cheveux noirs ». Plus tard il prononcera quelques mots émus au bord de sa tombe. Tout cela est bien triste et fort peu parisien. (Nadeau trouvant dans le recueil de nouvelles Le Regard quelque chose des allégories kafkaïennes. Reverzy lui rétorquera que non pas vraiment, que tout cela est sa condition, son exacte condition, qu'il ne s'est livré à aucune « débauche d’imagination ».)

8 mars 2020.- Solides éclaircies (14°C). Un peu trop bu ce midi, conséquence : une longue sieste réparatrice effectuée en extérieur face à un soleil de bon aloi. Je dois dire qu'au moment où j'écris ces lignes mon corps en encore assez flottant et mon esprit pas vraiment totalement réveillé. Mes épanchements syntaxiques seront donc apathiques quand ils ne seront pas décousus.
Les écrivains finissent souvent mal. Ainsi Pierre Herbart, ce « dandy magnifique » finira dans la fosse commune de Grasse. C'est ce que rappelle Nadeau dans ses mémoires. Beau portrait encore. La jeunesse d’ Herbart, son amitié avec Cocteau, Malraux, Camus, Gide surtout. Quelques bons romans, la résistance sous le nom de Le Vigan (ce qui ne s'invente pas), quelques panouilles, un vague oubli et puis cette retraite sous le soleil où il vivra dans des conditions de plus en plus précaires avant de mourir dans une indifférence glacée. Comme tout est dans tout, Herbart est aussi dans le dico snob de Gaignault qui lui nous explique que pour celui qui avait tout de même libéré la ville de Rennes « la résistance était le seul endroit où l'on pouvait se procurer de la cocaïne gratuitement ». Évidemment, cette boutade est certes drôle, mais elle résume Herbart à son laconisme et nous fait un peu oublier que c'était un vrai type courageux. En dehors de cette réserve, le bouquin de Gaignault est très agréable à lire, il aime vraiment ceux dont il parle et c'est parfois suffisant pour faire un bon livre.

9 mars 2020.- Weather mostly cloudy (11°C). Dans son dictionnaire Gaignault tourne aimablement autour de la duchesse de Devonshire, cette « copine » de Patrick Leigh Fermor et du prince Charles, certes un peu toquée, mais qui fut aussi un monument d'humour anglais, une P. G. Wodehouse en jupons as du jardinage et maîtresse dans l'art de descendre des Gin Fizz tout en se déhanchant lascivement sur le dernier tube d'Elvis. Ah oui ! en dehors de tout ça La duchesse de Devonshire était aussi la plus jeune des sœurs Mitford, un sacré aréopage de croquigolettes en goguette. Jugez par vous-même : Nancy, parangon upper class et grande romancière snob à l'humour mordant. Unity aime intime d'Adolf Hitler qui rendra Eva Braun folle de jalousie. Diana jolie fasciste mariée à Oswald Mosley, le Furher anglais. Jessica, communiste qui après avoir fait la nouba avec les républicains espagnols, deviendra citoyenne américaine, syndicaliste et journaliste d'investigation. Pamela, grande défenderesse de la cause animale qui mariée six fois et divorcée six fois finira par vivre en couple avec son écuyère. Il y a un frère, Thomas mort en Birmanie à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

10 mars 2020.- Humidité prégnante et très peu relative (9°C). La pandémie progresse, je toussote tout en lisant ces vers de Maurice Rollinat (grand toqué devant l'éternel) :

Pour jardins, je voudrais deux ou trois cimetières
Où je pourrais tout seul rôder des nuits entières ;
Je m’y promènerais lugubre et triomphant,

Escorté de lézards gros comme ceux du Tigre.
— Oh ! fumer l’opium dans un crâne d’enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !

Rien d'autre.

12 mars 2020.- Nuages et virus (17°C). « L’épidémie est unanimisante. C’est ce qui en fait la sœur jumelle de la fête. » (Philippe Muray)

13 mars 2020.- Soleil bien inutile (14°C). En ce vendredi 13 de pandémie, je constate que les files d'attente de l'Euromillion ne respectent pas du tout les « espacements de courtoisie » imposés par l'État macroniste. Rien d'autre.

14 mars 2020.- Belles soleillées (17°C). Virus, écoles fermées, inquiétude latente, déprime… Retour dans le Journal de Mathieu Galey. Visite de Washington et de ses monuments en saindoux, la Maison Blanche le palais d'un petit roi balkanique de l'entre-deux-guerres, une capitale de province élue par hasard. Rentré à Paris plusieurs visites aux veilles branches Aragon et Green et puis le souvenir du Larbaud hémiplégique celui qui ne pouvait plus dire qu'une phrase : « Bonsoir les choses d'ici-bas ».

15 mars 2020.- Les temps sont lourds, mais le soleil donne (18°C). Conditions lectorales parfaites, soleil printanier, vent léger et, surtout, un silence de monastère cistercien (certainement les sourds effets de la pandémie en marche). Toujours dans les souvenirs de Maurice Nadeau qui sont vraiment très bien. Tout d'abord parce qu'il sont écrits dans un style fort simple où ne perce jamais le moindre ricanement, ensuite parce que ce qui y est raconté est toujours passionnant. La jeunesse de Nadeau, son communisme qui vire au trotskisme lorsqu'il ouvre un peu les yeux. Sa fréquentation des surréalistes...Tout cela nous donne une suite de portraits immanquablement épatants, quand ils ne sont pas émouvants… Nadeau croise Pierre Naville, Trotski (le Vieux), Benjamin Péret, Aragon, Éluard ( qui en prend pour son grade, c’est mérité), Breton (Nadeau réhabilite son œuvre poétique, on n'y voyant la légèreté qu'il n’y'a plus chez le théoricien), d'autres… j'en oublie.
Mort de Genesis P-Orridge, terroriste sonore capable des pires douceurs, qu'il, ou elle, repose en guerre.

16 mars 2020.- Vague soleil (16°C). Étant d'un naturel un tantinet asocial les confinements divers et variés ne m'effrayent pas plus qu'une chiquenaude sur le lobe de l'oreille gauche. Cependant comme les choses s'avèrent parfois mal faites, je suis aussi très hypocondriaque. En ces temps de claustration et de pandémie la peur que je n’éprouve pas d'un côté et donc contrebalancée par la peur que j'éprouve de l'autre côté. En somme, l'opération est nulle.
Nouvelles acquisitions : Monotobio - Chevillard, Remarques – Ramuz.

17 mars 2020.- Beau temps gâché (19°C). Confinement jour 1. Lever 2H45. 3h30 3 kilomètres à pied. 4h00 labeur (désigné par mes pairs, je nourris la France). 11h30 3 kilomètres à pied (dans l'autre sens). 12H00, repas frugal. 12H30 sieste patibulaire à défaut d'être crapuleuse. 14H00 profitant des conditions climatiques assez favorables je sors un pied timide dans mon semblant de jardin en espérant lire quelques pages de l’impeccable Maurice Nadeau. 14H02 mes voisins n'ont visiblement pas compris le sens du mot « confinement » et pratiquent un genre de « barbecue alternatif », à 10 et en chantant. 14h03 je me fais une raison et retourne dans mon petit intérieur. 14h04 mon Nadeau ne me dit plus grand-chose, je fais la vaisselle puis je m'affale sur mon canapé tel un bulot désabusé. 15h30 après quelques longues minutes d'intense non-réflexion, j'allume mon poste de télévision sur lequel, à la demande, je regarde un épisode de la série Bones (S8E17). Voilà j'en suis là, ou presque.

18 mars 2020.- La température est agréable, mais le fond de l'air est lourd (20°C). Je n'ai jamais vu autant de joggers passer devant mes fenêtres. Quant aux trottinettes, n'en parlons pas. Certainement les effets du confinement imposé par les autorités.

19 mars 2020.- Météo splendide, pour rien (22°C). La pollution atmosphérique descend, le silence monte, les joggers passent.
Deux trois broutilles un peu confinées de l'ambassadeur Claudel, nothing else.

20 mars 2020.- Ciel dégagé, vague tiédeur (22°C). Les temps de pandémie et de claustration imposée que nous traversons semblent laisser fleurir une foule de journaux intimes dans le Landerneau littéraire parisien. Tout cela est presque drôle et frôle pour ainsi dire le pelucheux. Quant à moi qui suis un éternel cloîtré volontaire, je n'en pense pas moins, et je me gausse.
Chez Nadeau bisbille avec Paulhan, mais dans le respect mutuel.


2.

21 mars 2020.- Temps printanier belle douceur, cependant voilà quelques nuages en amorce (20°C). En ce cinquième jour de confinement, les cohortes de joggers auront été remplacées par une myriade de camionnettes livrant une multitude de denrées alimentaires. C’est ce que nous connaissions jadis dans nos campagnes les plus reculées, la modernité n'invente jamais rien.
Pour le reste, je suis morose, comme tout le monde. Lu Les Merveilleux Nuages de l'entité à frange Sagan. C'est un genre de court soap-opéra où des bourgeois un peu imbibés se débattent moelleusement dans de vagues incertitudes sentimentales. Pas mal d'ennui, mais cependant un petit charme, le petit charme des années cinquante finissantes, le petit charme de la politesse et d'un certain savoir-vivre. Ah oui aussi le style de Sagan, pas compliqué, épuré.
Plus tard un tour dans le Journal de Galey. Le vieux Jouhandeau, Louis Guilloux, un peu miteux, mais délicieux, Julien Green, très sage, trop sage ? Encore, et toujours, la longue litanie des partenaires sexuels de Galey. Pour tout dire, on s'en fiche.

22 mars 2020.- Le soleil se voile, la température baisse (13°C). Le confinement sans les voisins : le paradis. Le confinement avec les voisins : une idée de l'enfer. Malgré le brouhaha environnant, je picore dans les souvenirs de Maurice Nadeau. Superbe éloge de Pascal Pia, résistant, esprit libre, grand costaud qui verra son corps se résumer. Un modèle en tout et surtout en fidélité : « Quand Malraux meurt, on ne voit pas Pia se joindre au chœur des lamentations officielles. Quand le bruit en est retombé, il se rend, seul, sur la tombe du compagnon de jeunesse, pour y déposer des fleurs. Pascal meurt à son tour. Suzanne me demande d’inventorier ce qu’il a laissé. Je trouve vides tiroirs, rayons et placards de toute correspondance ou notes intimes. Seul un petit billet arraché à une page de carnet a échappé à la destruction. C’est une confirmation de rendez-vous, fort ancienne, dans un café. Elle est signée “André "». Dans le Journal de Galey on « baise » toujours beaucoup. Un auto-stoppeur, un canadien, un barman, un allemand père de famille, un homme-enfant, un Martiniquais de passage « aux fesses comme des mappemondes ». Bref, ça n'arrête pas.

23 mars 2020.- Plaisantes éclaircies (14°C). Lever précoce. Transport en commun. Labeur. Transport en commun. Un barrage sur la route. Sieste. Confinement. Sombre litanie.

24 mars 2020.- Soleil glaçée (11°C). La pandémie progresse, les nouvelles anxiogènes aussi. Morts du jour : Gabi Delgado, Manu Dibango, Albert Uderzo, Michel Hidalgo.

25 mars 2020.- Rares nuages, plus de fraîcheur (11°C). Feuilleté le Dictionnaire Amoureux de l'Italie de Dominique Fernandez. Très juste, sur Pasolini tout du moins me semble-t-il. Otherwise : l'évitant social est en passe de devenir le super-héros des temps pandémiques que nous traversons, reste à lui trouver un costume saillant.

26 mars 2020.- Le soleil brille, mais le fond de l'air est frais (10°C). Dans ses mémoires littéraires – que je n'ai toujours pas fini, je chemine chichement –, Nadeau raconte sa découverte de Varlam Chalamov, la publication des Récits de la Kolyma dans les Lettres Nouvelles, l'incessante lutte qu'il fallut mener contre les nervis de la pensée stalinienne. Tout cela et puis l'émotion, les mémoires de Nadeau sont très émouvantes, pour preuve la fin de Chalamov : «(Il) a passé les limites de l’humain. Il ne reviendra plus en arrière. Il se réfugie peu à peu dans le mutisme, rompt avec les uns et les autres, ferme sa porte même à ses amis. Pour seul compagnon il n’a plus qu’un chat. Un voisin tue ce chat d’un coup de fusil, il en conserve le cadavre dans un sac de plastique qu’il place dans un réfrigérateur. Dans un état de délabrement extrême, il meurt enfin… »

28 mars 2020.- Beau temps, frais puis doux (18°C). Un silence monacal, seul le diable doit savoir où ont bien pu passer mes voisins. Assis sur ma fidèle chaise de jardin face à un soleil raisonnable je viens de finir la lecture de Grâce leur soient rendues les mémoires de Maurice Nadeau. C'est un livre dans lequel j'aurais picoré par petites becquetées gourmandes, mais dans un désordre choisi, m'attachant tout d'abord à ce et ceux qui m’intéressait vraiment, par goût, par capillarité : Joë Bousquet, Pascal Pia, Armand Robin, Raymond Guérin, Pierre Herbart, Verlam Chalamov…, délaissant un peu les autres, par a priori, par paresse : Sartre, Mauriac, Paulhan, le Nouveau Roman, Breton, Gide… Finalement, j'ai tout lu, tout becqueté et je peux vous certifier sans trembler que ce tout est très bon, le style est fort simple, ce qui est raconté est plus passionnant qu'à son tour et surtout, je le répète, c'est très émouvant.
Demain je compte enchaîner avec le Campo Santo de W. G. Sebald, c'est un fond de tiroir, mais un fond de tiroir de Sebald ne saurait décevoir.

29 mars 2020.- Météo sinistre, chape grisâtre vent mauvais et retour de froideur (5°C). La pandémie progresse, le nombre de victimes aussi. Sebald, Campo Santo, la mort : « …dans les conurbations de la fin du XXe siècle, où chacun est remplaçable dans l'instant, et en fait superflu dès sa naissance, il importe de jeter sans cesse du lest par-dessus bord, d'oublier sans réserve tout ce dont on pourrait se souvenir, la jeunesse, l'enfance, l'origine, les aïeux et les ancêtres. Pendant un certain temps il y aura encore ce “Memorial Grove” qui vient d'être instauré récemment sur Internet, où l'on pourra ensevelir et visiter électroniquement ceux qui vous étaient particulièrement proches. Mais ensuite ce virtual cemetery lui aussi se dissoudra dans l'éther, et tout le passé se diluera en une masse informe, non identifiable et muette. Et issus d'un présent sans mémoire, confrontés à un présent que la raison d'un seul individu ne peut plus saisir, nous finirons par quitter nous-mêmes la vie sans éprouver le besoin de rester encore ne serait-ce qu'un instant, ou de revenir à l'occasion »

30 mars 2020.- Heure d'été, goût hivernal (8°C). Le Campo Santo de Sebald est loin d'être joyeux, il est même ton sur ton avec les temps sinistres que nous traversons. Il y a bien un peu de lumière dans les cinq courts textes consacrés à la Corse (qui donnent leur titre à l’ensemble et sont les magnifiques prémices d'une œuvre qui ne verra jamais le jour), mais le reste est bien sombre, très sombre. Il n'y est question que de la disparition de la canopée, de destruction, de mort et de construction du deuil. Günther Grass, Peter Handke, Peter Weiss sont convoqués, c'est parfois très beau, mais c'est toujours un peu sinistre, plombé-plombant, guère réjouissant pour tout dire. Au moment où l'épidémie que vous n’ ignorez pas laisse tomber les morts comme des dominos, j'ai, nous n'avons, certainement pas besoin de ça.

31 mars 2020.- Beau temps frais (10°C). Hier j'ai certainement été trop injuste avec Sebald, ce n'est pas son Campo Santo qui est sinistre, c'est moi. Pour tout vous dire, c'est même un livre magnifique et surtout lorsque l'autobiographique et l'intime rejoignent la grande Histoire et se mêlent à elle. C'est la spécialité de Sebald que cette coalescence là. L'émotion monte au détour d'un paragraphe sur Kafka, sur Ernst Herbeck, sur Jean Amery, il suffit qu'une simple phrase affiche de courtes concordances avec l'alta voce de celui qui l'a écrite pour qu'un tremblement une infime fibrillation commence à poindre chez le lecteur. Mélangeons donc l’intime, le vécu, avec la grande Histoire, les petites histoires. Quitter les rivages du romanesque me semble aujourd'hui le seul biais possible pour la littérature (où tout a été dit, été fait). Mon Sebald fini et posé, je n'ai pas perdu de temps pour entreprendre la lecture d'un nouvel ouvrage. Il s'agit d'une petite chose d'Alain Gerber, Frankie Le Sultan des Pâmoisons. On aura compris qu'il est ici question de Frank Sinatra. C'est une biographie romancée, une suite de monologues intérieurs où un Gerber un poil schizophrène entre tout à tour dans la tête de Dolly, la mère de Sinatra, d'Ava Gardner, de Sinatra lui-même. Bon le résultat est assez artificiel, concédant au romanesque, mais en apprend deux trois chose sur l'entité chantante d'Hoboken. Il faut dire que, as usual, Gerber connaît et maîtrise parfaitement son sujet.

1er avril 2020.- Ciel limpide, douceur printanière (18°C). Aujourd'hui mes velléités de lecture en extérieur auront été tuées dans l’œuf par un voisinage, qui confiné par la pandémie, n'a pas su faire autre chose que d’ hasarder son museau dehors tout en pérorant à l'unisson. Grâce à un adroit subterfuge, en fait de la musique entre les oreilles couvrant les discutions diverses et avariés, je suis parvenu à lire une cinquantaine de pages du Sinatra/Gerber entamé hier. Malheureusement, je ne suis pas allez plus loin que ça. Chacun sait que lire en musique pose d'inextricables problèmes, au bout d'un moment la concentration s'échappe, les phrases se dissipent, les mots se dérobent aux yeux du lecteur qui se retrouve le nez en l'air, tandis que ses pieds tapent la mesure. C'est une expérience que ne saurait durer bien longtemps, la musique gagne toujours sur le livre que l'on est censé lire. C'est ce qui m'est arrivé cet après-midi. Bon j'ai tout de même pu constater que malgré son parti pris romanesque le livre de Gerber n'était pas si mal que ça. Rien ne nous est caché, les relations de Sinatra avec la mafia, ses scènes de ménage homériques avec Ava Gardner, ses faux suicides au petit matin, les journalistes tabassés, les musiciens méprisés, les costumes bien repassés et un soutien indéfectible au Parti Démocrate. Bizarrement, rien sur ses voisins.

2 avril 2020.- Soleil vaguement printanier (16°C). Ce matin j'ai mis mon masque et enfilé mes gants et suis parti à l'aventure, direction la supérette. Là dans une ambiance tendue et suspicieuse j'ai fait l'acquisition de quelques victuailles puis je suis rentré chez moi cahin-caha où j'ai fini la lecture du Frankie de Gerber. Quelques simples constats : le Sinatra fréquentant la mafia n'était pas très sympathique, Sam Giancana était un horrible olibrius, les frères Kennedy n'étaient pas loin d'êtres horribles eux aussi quant à la fin de Marilyn Monroe, si elle s'est bien déroulée comme Gerber le raconte, disons qu'elle fut abominable voire plus.

3 avril 2020.- Douceur relative, ciel dégagé (12°C). Conditions lectorales altérées, voisinage bruyant (contres mesures Radio Birdman/Dream Syndicate). Je lis Nuit sombre et sacré nouvel opus polareux où l'entité écrivante Connelly tente de rassembler deux de ses héros récurrents, ce bon vieux Harry Bosch et la plus récente et fraîche Renée Ballard. Le résultat est presque réussi, l'intrigue concède peut-être un peu trop à l'air du temps, à #MeToo et à ce genre de choses, mais elle reste raisonnablement captivante et on retrouve l'essentiel des qualités de Connelly. Que demander de plus ?

4 avril 2020.- Beau temps doux (19°C). Dix-septième jour de confinement, rien à en tirer, l'inspiration est en berne. Du côté des choses écrites, j'ai tout de même boulotté en moins de deux jours, les quatre cents pages du dernier Connelly (c'est une forme d'exploit, ma vitesse de lecture en généralement plus lente). Le livre part un peu dans tous les sens, il y a un surplus de micros intrigues qui finissent par s’enchevêtrer un peu artificiellement, mais c'est tout de même très distrayant (le mot est lâché ). Le couple formé par Ballard et Bosch fonctionne bien et offre une genre d'anabiose et en tous les cas un peu de genus femininum (tendance #MeToo) dans l'univers de Connelly (Conditions lectorales moyennes. Contres mesures : Blue Öyster Cult, Sebadoh).


To be continued.

lundi 18 mai 2020

Chambre verte - (Ian Curtis)




Le 18 mai 1980 - il y 14610 jours, 2088 semaines, 480 mois, 40 ans, 4 décades - Ian Curtis a pris la drôle d’idée de se pendre au plafond de sa cuisine à l’aide d’une corde à linge qui ne demandait rien à personne. C’était au petit matin, la météo n’était pas si désagréable que ça pour Manchester et le nord-ouest de l’Angleterre, une alternance de soleil et de nuages, 9°C à 6 heures, pas de vent, une humidité de 71% qui descendra à 49 % sur le coup de midi lorsque Deborah, la femme de Ian, découvrira le corps de son mari suspendu. On imagine que cette découverte fut un poil tragique... Le temps avance bien vite, il n’a jamais avancé aussi vite. 40 ans plus tard que reste-t-il de Ian Curtis ? Un petit sac d’os oublié au fond d’un cercueil enterré dans le modeste cimetière de Macclesfield, une trentaine de chansons à la poésie adolescente un peu pesante, le souvenir d’un type ordinaire dépassé par les événements : un mariage trop précoce, une maîtresse inaccessible et frôlant le pellucide, les intermittences du cœur, la maladie, l’épilepsie, ce « mal noir »... Que reste-t-il de Joy Division ? Une curieuse coalescence, la rencontre fortuite autour d’une table de mixage de quatre punks mal dégrossis et d'un toqué de studio (l’entité fulminante Martin Hannett), le flair de deux entrepreneurs post-situs (Tony Wilson et Alan Erasmus), le savoir-faire et le goût d’un graphiste hors normes (Peter Saville). En somme loin d'un quelconque culte idiot, il reste de l’alchimie.




lundi 11 mai 2020

Psychogeographie indoor (99)



« La citation est, en somme, un mauvais moyen littéraire. C'est ne montrer, au lieu de sa propre face, qu'un masque qui la représente à peu près » (Henri de Régnier, Le bonheur des autres ne suffit pas)


1.

1er février 2020.- Belles éclaircies, douceur (14°C). Le short de Samuel Beckett certes, mais quid du slip de bain de Raymond Guérin ? Dans le premier numéro de la revue Capharnaüm, que je me suis procuré contre un modeste pécule, c'est Guérin lui-même qui évoque ce très léger bout de tissu : «… j'arrive à me vêtir de plus en plus simplement. J'ai renoncé tout à tour aux accessoires et aux parures encombrantes. Et même sur la plage, je ne porte plus que d'étroits slips de coton, que je noue sur la hanche gauche. J'en ai des jaunes, des noirs, des violets, des rouges, des bleus, des verts. Quand je les enlève il ne reste plus sur mon corps qu'un triangle plus clair. Et encore la fente du tissu, sur la hanche gauche est elle aussi dorée. » Pour le reste, le menu du premier numéro de cette revue éditée depuis déjà dix ans par les éditions Finitude est impeccable : deux souvenirs d'Eugène Dabit, quatre chroniques envacancées de Marc Bernard, une lettre de Jean Pierre Martinet à Michel Ohl, un texte inédit de Stevenson consacré au charme des lieux sans charme, une nouvelle fort drôle de Georges Arnaud.
Ailleurs. Comme tout est dans tout et en tous les cas tout est presque un peu dans le Journal de Galey, il n'y est pas question du short de Beckett, mais de son pot de chambre. On rigole : « À Parmain, pendant la guerre, Nathalie Sarraute partageait une maison avec Beckett. Celui-ci répugnait à utiliser les lieux d'aisances situés au fond du jardin. Mais chaque jour, à midi et demi, il descendait y vider son pot de chambre, en le portant sur la tête comme une précieuse amphore ».

2 février 2020.- Temps nuageux (10°C). Ce matin je n'ai pas mis plus de quarante minutes pour lire La Chute de la Maison Edax, un modeste fourbi dépelotonné par l'impeccable Cyril Connolly qui démontre que la Bibliophilie peut parfois virer au tragi-comique… Vols, mensonges, fausses déclarations d'amour tout est bon pour parvenir à acquérir un incunable de plus. C'est très drôle, très mal pensant, très anglais et je dois dire que Connolly a le potentiel pour ne jamais décevoir son lecteur.

3 février 2020.- Douceur indécente (19°C). Sciatique, cervicalgie, loin du mieux.

4 février 2020.- Vent violent, ciel ultra changeant et chute considérable des températures. Aujourd’hui les dieux les dieux météorologiques valsaient dans l' acrimonieux (7°C). Lever 3H30, labeur, sieste, un épisode d'Ally McBeal (génie de David E. Kelley). Entamé Vie de Gérard Fulmard nouvelle spécialité fromagère un brin lactescente du faux Savoyard Echenoz (il est né à Orange). On n'en dit pas que du bien dans le Landerneau.  Lu un chapitre que j'ai un peu aimé (il m'a arraché un demi-sourire). Nouvelles acquisitions (main chaude, bonne pioche) : Frankie le sultan des pâmoisons une bricole d'Alain Gerber consacrée à Sinatra, les Merveilleux nuages de Sagan, les Croquis de Voyage de Joseph Roth, la Correspondance Valery Larbaud/G.Jean-Aubry, le Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs de Fabrice Gaignault et pour finir un bel album qui gigogne autour du père Vialatte (dans la collection Dossier H, les Cahiers de l'Herne suisses)… Moins de trente euros pour le tout… des heures, que dis-je, des jours lecture !
Autrement  Médiapart s'attaque à la cravate tricotée d'Éric Neuhoff. Drôle de « geste » dadaïste.

6 février 2020.- Beau temps frais, dans le genre à quoi bon (7°C). Un strip de l'ami Schulz : un beagle mélancolique une comète et un drap sur le museau pour s'en protéger, un chapitre d'Echenoz : un détective manchetto-lactescent des débris astronautiques écrasés sur un hypermarché… Snoopy et Gérard Fulmard ont donc un point commun : L'aérien qui choit. Célébrons la fossette de Kirk Douglas (qui est mort), écoutons Yusef Lateef rejouer le thème de Spartacus, souvenons-nous de Strangers When We Meet, de la lascivité lasse de Kim Novak et de l'élégance de Richard Quine… Rien (ou presque) : Ne pas confondre Jean Pierre George et Jean Pierre Georges, l'un debordien défroqué marié avec une strip-teaseuse, l’autre Cioran soulevé par l'hélium.


7 février 2020.- Les froideurs matinales passées, une belle journée douce et ensoleillée (13°C). Il y a des jours où morphèmes, lexèmes et lexies ne nous inspirent pas plus que ça Tenez par exemple aujourd'hui je n'ai pas pu lire plus de trois lignes du nouveau roman de Jean Echenoz sans plonger dans une tiède mare d'ennui. Je ne sais pas qui d'Echenoz ou de moi est le plus coupable dans cette affaire, mais c'est ainsi.

8 février 2020.- Temps trop beau pour être honnête (14°C). J'ai aimé Jean Echenoz lorsqu'il trottinait dans la foulée d'Emil Zátopek, lorsqu'il regardait les derniers moments de Maurice Ravel ou lorsqu'il savait faire avec Nikola Tesla et l'électricité, mais là je dois bien dire que son « charme » n'agit plus. Sa Vie de Gérard Fulmard se laisse lire, il y a Mike Brandt et Issei Sagawa, des patronymes inventifs et même des moments franchement poilants – je me suis tenu les côtes deux fois –, mais globalement c'est l'ennui qui prime. Les faux polars loufoques, les vies imaginées, certes, mais peut-être faudrait-il qu'Echenoz sorte un jour de son confort en s'attaquant à autre chose. Tenez lui-même par exemple.

9 février 2020.- Le vent se lève, on annonce une tempête (13°C). Fini la bricole d'Echenoz. Comme pointé hier, il y a de rares moments, mais que l’exercice est vain dans son ensemble. Dans les Dossiers H consacrés à Alexandre Vialatte bonne contribution de Charles Dantzig. Vialatte n'est pas un humoriste, il va plus loin, c'est un phénoménologue qui oublie d'être huissier, qui décrit et ne passe pas, un poète qui se devine une famille par « proximité du pli de l'esprit ». Bref Vialatte ce n'est pas de la roupie de sansonnet.

10 février 2020.- Du vent (16°C). 18h01, le vent souffle, je m'ennuie solidement. 18H13, je lis une chronique de Bernard Frank je m'ennuie un peu moins et pour tout vous dire je sautille même un peu. 18H16 je lis une chronique d'Alexandre Vialatte tout en étant pris d'un court élan capricant. 18H20, je bois un rooibos « zoulou digest » acquis dans une Biocoop équitable. 18H22, je me demande si nommer un rooibos « zoulou digest » ne serait pas un poil stigmatisant. 18H24, mon rooibos refroidissant je me chuchote à moi-même que l'équité n'est pas tout et que le zoulou mérite un profond respect. 18h25, je me souviens de Johnny Clegg, je suis un peu triste. 18h29, j’écris ces lignes valétudinaires que d'aucuns liront en se grattant la tête. 18h32, Les Walkyries du vent beuglent toujours par les fentes de ma porte, la nuit vient de tomber tel un lourd rideau de théâtre noirâtre.

13 février 2020.- Temps nuageux (10°C). Lombalgie, sciatique, problèmes divers et variés, mon corps me lâche à petit feu. Qu'il s'en aille, je ne le regretterai pas ! Pendant ce temps-là Claudel toujours : « Et je marche, je marche, je marche ! Chacun renferme en soi le principe autonome de son déplacement par quoi l’homme se rend vers sa nourriture et son travail. Pour moi, le mouvement égal de mes jambes me sert à mesurer la force de plus subtils appels. L’attrait de toutes choses, je le ressens dans le silence de mon âme.
Je comprends l’harmonie du monde ; quand en surprendrai-je la mélodie ? »

14 février 2020.- Ciel changeant, un peu,mais pas trop (10°C). Toujours dans une forme paralympique. Picoré au grès du hasard. Une lettre de Bruno Schulz à Witold Gombrowicz où il est un poil question de la sexualité cette chose qui appartient à une étape de l'évolution parallèle à notre intellect : « … j'ai conscience d'avoir pénétré dans ce que tu considères comme ton fief. Je connais ta susceptibilité particulière sur ce point, ton angoisse pathologique (et donc créatrice). C'est la zone névralgique où ta sensibilité atteint son paroxysme, c'est une espèce de talon d'Achille qui te démange et t'agace ; comme si de ce talon voulait surgir un nouvel organe, une main supplémentaire plus préhensile que les autres... ». Plus tard une chronique très polie de Vialatte, la politesse chez Vialatte c'est quelque chose !


2.

15 février 2020.- Ciel bleu, goût printanier (16°C). Il faisait beau alors j'ai risqué mes pénates dans mon petit extérieur. Ma chaise de jardin m'y attendait depuis belle lurette, toujours là fidèle et penaude, tout juste un peu sale et dédorée par les rigueurs hivernales. Après l'avoir un peu essuyée je me suis assis dessus, j'ai étendu les jambes que j'ai fort longues et me suis laissé embarquer par une légère somnolence face à un soleil qui m'a assez vite et délicieusement piqué le front. Un peu réveillé par cette tiédeur bienvenue j'ai ensuite entrepris la lecture d'une  agréable petite plaquette littéraire du très curieux Patrick Mauriès (Sur les papillonneries humaines, la chose courte et agréable dont il devrait être ici vraiment question). Mauriès a pris la bonne habitude de ne pas décevoir son lecteur et je dois dire que là encore il ne déçoit pas. Il nous laisse rencontrer un certain Charles-Germain de Saint-Aubin, aquafortiste, dessinateur du roi en broderies et dentelles, peintre de fêtes, de porcelaines et d’éventails. Un artiste maître de l’ apparemment inutile, capable de consacrer toute son énergie à l’élaboration d'un luxe ruineux, ce superflu qui défini l'existence comme dépense. Charles-Germain de Saint-Aubin gravera, parmi tant d'autres choses, une série de papillonneries humaines qui annonce le surréalisme, mais un surréalisme badin, léger, aérien, un surréalisme poids plume. Le bouquin de Mauriès est un peu comme ça lui aussi : léger, poids plume… Échafaudé avec un goût certain à partir de morceaux chapardés chez les frères Goncourt ou dans les rares écrits de Saint-Aubin lui-même. J'ai lu et regardé tout ça - les papillonneries sont reproduites en appendice - très vite, en moins d'une heure, juste le temps pour qu'un soleil de février descende un peu trop bas et cesse de me chauffer les arpions. Rentré dans mes intérieurs je suis retourné chez Vialatte, ce demi-aveugle porté par toutes les sensations pour qui l'Auvergne était une autre Allemagne, mais c'est une autre histoire.

16 février 2020.- Petite tempête ne payant pas de mine (14°C). Le choucas d'Europe centrale est un drôle d'oiseau, un oiseau presque impossible. On lui a rogné les ailes alors pour lui il n'y pas de hauteurs, pas de lointains. Il se contente d'aller en sautillant parmi les hommes. C'est un peu triste, mais c'est ainsi. Tout ça pour vous dire aussi que kavka signifie choucas en tchèque et que le magasin d'Hermann Kafka à Prague avait un choucas, cette sorte de corbeau peu volubile, pour enseigne. Franz le fils d'Hermann, qui finira écrivain, parlait de lui même comme d'un « choucas, un kavka désemparé » . Bref pour un peu on pourrait dire qu'à Prague tout tourne autour du choucas, qui lui ne tourne autour de rien. Ah oui en dehors de ces vagues considérations sur les volatiles mitteleuropéens je tiens à vous signaler que ce matin j'ai commencé la lecture de Kafka ou l'innocence diabolique, un court spicilège où l'ami Vialatte déploie quelques beaux élans syntaxiques au sujet de qui vous savez. Il y a bien des choucas, mais en définitive pas tant que ça, il y aussi des facteurs allemands égarés dans la neige, des arpenteurs qui frappent aux portes d'un grande bâtisse un peu inquiétante et puis il y a aussi de belles considérations que je vous laisse apprécier : « Les songes des grands écrivains, des grands artistes, ne viennent pas. Ils pré-existent. C’est la réalité qui vient d’eux. » ou encore : « Qui se fût jamais avisé, avant les songes de Kafka, que la vie ressemblât à un roman de Kafka ? D’autant plus que c’est faux. Mais c’est la vie qui a tort, depuis qu’il a fait son portrait. Kafka a gagné son pari : incapable de s’adapter, il a désadapté la vie. Il lui a fait croire qu’elle lui ressemblait. »

17 février 2020.- Pluie légère (8°C).Réhabiliter le Robbe-Grillet cinéaste, ce mâle hyper voyeur et méga masturbatoire, me semble une priorité absolue qui échappe à beaucoup. Pour le reste en dehors d'une chronique filmique de l'ami Vialatte, oui Vialatte a aussi écrit sur le cinéma, ma journée aura été marquée par le labeur et rien d'autre ou si peu.

20 février 2020.- Beau temps suspect, trop doux (15°C). Ne supportant pas un hiver pourtant fort peu rigoureux l'une de mes plantes d'intérieur est morte. En dehors de cette triste nouvelle et pour ce qui est de mes lectures, ces temps-ci j'oscille tel un coucou tragique entre Cioran et Vialatte. Cioran qui éprouve le malheur d'être un impulsif doublé d'un apathique. Vialatte pour qui Kafka aura été tué encore trois fois après sa mort « officielle » en 1924 : tué comme juif, tué comme tchèque, tué comme écrivain, un quadruple cadavre. Voilà pour aujourd'hui.

21 février 2020.- Soleil (11°C). Je suis un mollusque, mon canapé est mon rocher. Affalé tel un bulot circonspect sur ce mol agrégat de mousse et tissu je regarde fixement un plafond pour ainsi dire lactescent tout en me disant qu'il n'y a rien de mieux qu'une non-activité large, goulue, pleine et entière. Ce faisant, je ne suis pas très fidèle à moi-même puisqu'un peu plus tôt et déjà affalé sur le même canapé, j'ai pris le temps de lire quelques pages d'Alex Vialatte consacrées au choucas tchèque Kafka. Drôle de choucas hybride Kafka, choucas et bulot tout à la fois il voulait être écrivain depuis sa plus grise enfance. Écrivain et en aucun cas « homme de lettres ». D'ailleurs, il n'écrira jamais pour l'argent, se contentera de quelques travaux bureaucratiques pour mieux être « le greffier fidèle et sobre, le secrétaire de son âme et de son intelligence ».

22 février 2020.- Soleil douceur madérienne (15°C). Température idéale, parfaite inclinaison de ma chaise de jardin, cependant conditions lectorales sévèrement altérées par un voisinage ultra bruyant, c'est ainsi et c'est fort dommage.
Pour le reste sans Max Brod et son empressement à ne pas respecter les dernières volontés de Kafka, en gros « mets tout au feu ! », il n'y aurait pas eu de Procès, de Château, d'Amérique ! En somme, il n'y aurait eu que l' œuvre un peu maigrelette d'un vague employé de bureau féru d'histoires farfelues grises et un peu fantastiques (la Métamorphose, tout de même), un petit épiphénomène littéraire tout juste intrigant. On n'est jamais aussi bien trahie que par ses amis, c'est ce que rappelle Vialatte dans son Kafka ou L'innocence diabolique et il fait bien de le rappeler. Autrement et toujours chez Vialatte Kafka est un type empêtré de complexe et tout boiteux sur la terre des hommes, mais si on le regarde en plein vol c'est un albatros qui aura inventé un malaise, un genre, un style, de nouveaux frissons… surtout : « il s'est montré grand par l'envergure de son souci ».

23 février 2020.- Beau temps quasi indécent (21°C). Profitant des conditions apportées par un indéniable réchauffement climatique aujourd'hui je me suis transporté corps et âme vers les « extérieurs ». Une longue promenade le long d'un presque fleuve (la Saône), un match de rugby au milieu de vingt mille autres quidams, certains très vibrionnant, quelques boissons fermentées bues au débotté. Toutes ces choses faites je suis rentré dans mes modestes appartements et j'ai fini le Vialatte/Kafka qui pour tout vous dire est très bien : « Le style c’est l’homme, et chez Kafka ce n’est pas autre chose. Il n’a pas écrit pour le public, il n’a écrit que pour se faire le greffier, le comptable tatillon d’une âme scrupuleuse, le secrétaire de sa lucidité, le sismographe d’une sensibilité fiévreuse, et son style transparent, serré comme le diamant, est tout baigné des reflets de cette aube dont nous parlions. Écrire, pour lui, c’était prier, dit-il, une opération qui engage l’âme, l’esprit et le cœur, une chose religieuse (imagine-t-on pareille foi, depuis Flaubert !). Aussi arrive-t-il parfois qu’en le lisant on songe à du plain-chant, à on ne sait quel texte sacré traduit d’une langue inconnue. Car, sans y changer quoi que ce soit, il a fait de l’allemand une langue nouvelle. »

24 février 2020.- Inquiétante douceur (20°C). Grosse fatigue, incapable de faire trois pas alors tourner quatre pages, écrire deux lignes  !


3.

25 février 2020.- Plus de fraîcheur (10°C). Lever 4H00, labeur, sieste… Dans Libé(ration) bon papier de Lançon (sur Roberto Bolaño). 
Rien d'autre (ou presque) : Éthéromane féru d'alkyles je flotte à des hauteurs que ne connaîtront jamais les pauvres amateurs d'alcaloïdes divers et variés.

26 février 2020.- Ressac hivernal, trois flocons (5°C). Guère d'entrain, je n'y suis pas vraiment, je fluctue dans un vide quai palpable. Néanmoins petit tour chez le jeune Claudel certes un peu chinois mais pour qui rien c'est parfois tout : « La méthode est que le Sage, ayant fait évanouir successivement de son esprit l’idée de la forme, et de l’espace pur, et l’idée même de l’idée, arrive enfin au Néant, et, ensuite, entre dans le Nirvana. Et les gens se sont étonnés de ce mot. Pour moi j’y trouve à l’idée de Néant ajoutée celle de jouissance. Et c’est là le mystère dernier et Satanique, le silence de la créature retranchée dans son refus intégral, la quiétude incestueuse de l’âme assise sur sa différence essentielle. » Voilà pour Claudel… Pour rester dans le vide, l'absent, le non-existant, le zéro pour tout dire le Monsieur Teste de Valéry n'est pas le dernier des croquignolets : « Il s’agit de passer de zéro à zéro. — Et c’est la vie. — De l’inconscient et insensible à l’inconscient et insensible.
Le passage impossible à voir, puisqu’il passe du voir au non voir après être passé du non voir au voir. », quant à son Faust n'en parlons pas ! :
La panique devant zéro… Le rien fait peur… Ho… Ho… Et il en est qui s’émerveillent, Qui s’éblouissent de milliards en chiffres sur papier.»

27 février 2020.- Giboulées vaguement neigeuses (6°C). Mon désir de paresse se heurte sans cesse aux mornes obligations du labeur. Soit l'extase de la vie contre l'horreur de la vie, le paradoxe baudelairien d'un « paresseux nerveux ». Pour rester paresseux avec l'ami Charles, ces lignes : « Je plongeai ma tête amoureuse d’ivresse Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ; Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, ô féconde paresse » Ne m'en demandez pas plus pour aujourd'hui.

28 février 2020.- Nuages (13°C). Nous sommes passés des affaires Matzneff et Polanski à un virus qui prolifère. Tout cela un peu spectaculaire. Rien lu.

29 février 2020.- Du vent (8°C). Très oublié aujourd'hui Louis Roubaud fut pourtant l'un des plus grands journaliste du premier demi-siècle dernier, l'égal de Joseph Kessel ou d'Albert Londres. Ses écrits et reportages sur l’Indochine, les maisons de correction, les bas-fonds de Paris ou la montée du nazisme seront célébrés par Mac Orlan et Aragon et laisserons comme un goût de « narrative non-fiction » avant l'heure légale. Démons et Déments que j'ai entamé ce matin, entre deux bourrasques d'un vent finalement mauvais, rassemble une somme de reportages consacrés aux hôpitaux psychiatriques de la région parisienne (l’ensemble à tout d'abord été écrit pour Détective l'hebdomadaire des faits divers puis compilé en volume par Gallimard et finalement réédité aujourd'hui chez l’Éveilleur, parfait petit éditeur). je ne vais pas laisser aller ma brouette par quatre chemins, c'est tout bonnement épatant ! Assez Albert Londres chez les cinoques (on sent l'influence du grand naufragé adenais), mais plein de pâte humaine, d'empathie, de respect, de tout ce que vous voulez. Les fous sont plus improbables les uns que les autres, mais même s'ils ont de quoi nous laisser sourire Roubaud ne les trahit jamais. On rencontre Plantier un pauvre bougre torturé par des ventriloques moqueurs, par des voix borborymiques qui lui montent des entrailles, un autre type M.Jean vide de la moindre pensée ne ressent que des impressions absolues, le bonheur ou le malheur, mais le bonheur ou le malheur absolu, le reste du temps il n'a plus rien même pas un destin « son âme n'est qu'une bulle irisée, soufflée par un enfant dans un rayon de lumière, ou crevée du bout des doigts ». Quant à « Maître Globe », c'est un homme de cinquante ans, solide, musclé, qui pourrait paraître tout à fait normal, mais qui se prend pour l'univers tout entier (c'est un problème). Sa jambe gauche est l’Égypte, son mollet droit l'Asie Mineure, son nez l’Himalaya.

Hier soir les Césars n'ont pas célébré la mémoire de Jean Claude Brisseau. Oubli volontaire, sombre dégueulasserie.

1er mars 2020.- Ciel tempétueux (11°C). Dans le Démons et Déments de Roubaud on soigne les hystériques avec de la cocaïne, du champagne et du cannabis. Ce détonant cocktail pris les voila presque saines d'esprit et d'une lucidité qui ne dure malheureusement pas. Comme nous ne sommes jamais à l’abri du moindre paradoxe, et du côté des hommes, on soigne les syphilitiques au cerveau atteint par le tréponème pâle en leur inoculant, ni plus ni moins, que la malaria. L'effet est magique le parasite tue la bactérie et après un court traitement à la quinine le patient est soudainement guéri et retrouve toutes ses facultés intellectuelles. Sinon le bouquin de Roubaud - qui est formidable, je le répète – est plein d’indéniables cas pathologiques, de jeunes femmes assommées par l'amour, de pères de famille exhibitionnistes, de doux schizos qui tueront tout de même, d'innocents internés pour rien… Il y a aussi des hauts murs, des camisoles et des gamelles de soupe qui traînent dans la fange, Sainte-Anne ou l’infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police de Paris n'étaient pas des lieux si géniaux que ça au mitan des années 30.


2 mars 2020.- Temps tristement de saison (8°C). Picoré dans les Mémoires littéraires de Maurice Nadeau, qui sont très bien. Picoré dans le Dictionnaire amoureux de l'Italie de Dominique Fernandez, qui est très bien lui aussi. Raymond Guérin et le magma inhumain chez l'un, Italo Svevo représentant de commerce en vernis sous-marins chez l'autre. Voilà pour aujourd'hui.

3 mars 2020.- Weather mostly cloudy (10°C). Toujours un peu dans les Mémoires littéraires de Maurice Nadeau. Beau portrait d'Armand Robin cet anarchiste absolu que vous devriez connaître. Son intransigeance, son anticapitalisme, sa haine du bourgeois (qu'il soit de droite ou communiste. Aragon le dénoncera au Comité national des écrivains), ses arpents azimutés, ses antennes captant toutes les ondes du Monde, sa poésie pour tout dire et puis sa mort, sordide, dans un commissariat parisien… immense gâchis : « Est-ce dans ce commissariat, ou à l’infirmerie spéciale du Dépôt où on dit l’avoir transféré, que Robin meurt ? On n’en sait rien et jusqu’à ce jour le mystère reste entier. Toujours est-il que la nouvelle de sa disparition n’est connue qu’une huitaine de jours plus tard. Des scellés ont été posés sur la porte de son appartement. Quand ils sont levés, quatre mois plus tard, "j’y suis allé avec Georges Lambrichs, déclare Claude Roland-Manuel. Il y avait une montagne de papiers qui semblait monter jusqu’au ciel. Nous avons eu dix malheureuses minutes pour essayer de sauver quelques manuscrits. Les déménageurs piétinaient tout. Nous sommes repartis avec trois valises. Le reste des inédits de Robin est allé à la décharge publique" ».


To be continued.

mardi 31 mars 2020

Psychogeographie indoor (98)




Quand j’organise une descente en Moi,
J’en conviens, je trouve là, attablée,
Une société un peu bien mêlée,
Et que je n'ai point vue à mes octrois.

(Jules Laforgue, Ballade)

1.

15 décembre 2019.- Étonnante douceur (16°C). Piqué du nez plus d'une fois sur le Journal de Galey. Les portraits sont formidables, mais le reste : les aventures sexuelles, les mondanités, le morne agrégat du quotidien, quel est l’intérêt de tout ça ? D'ailleurs, Galey doute de lui même, il est un peu jaloux de Huguenin, de son accident fatal et de son petit halo qui même s’il est une sorte d' abus de confiance lui aura permis d'être mythifié par Mauriac. Non rien n'y fait : « Destin dérisoire et navrant que le mien, quand j'y réfléchis. Accumuler des connaissances apprendre… apprendre… pour mourir, bientôt, sans avoir pu transmettre tout ce savoir vainement accumulé. Mes articles iront au vent. Personne ne se souviendra même de mon nom... »
J'ai il y a longtemps beaucoup aimé le cinéma, peut-être aussi et surtout parce que j'aimais Anna Karina. Elle est morte aujourd'hui. La tristesse est grande.

Rien (ou presque) :
Pour être désenchanté, il faut avoir été enchanté,
alors ne me regardez pas avec ce petit air pincé,
je les ai eus mes moments sautillants !

16 décembre 2019.- Bourrasques ! (14°C). Visité une officine suédoise consacrée aux canapés, bibliothèques et autres porte-savons. Tout cela aura occupé ma journée, je suis peu de choses.

17 décembre 2019.- Indécente douceur (17°C). Légumineux et sans envie je végète sur mon canapé, espérant une secrète fusion entre nos molécules, car voyez-vous moi aussi j'aimerai être canapé (je me limiterai aux molécules, la fusion des atomes est bien trop risquée). Otherwise, une bectée de l'épatant Connaissance de l'Est du jeune Claudel et puis Valéry (Paul), toujours : « Ce n’est rien que d’être profond, d’aller au fond. Tout le monde peut plonger ; mais les uns sont retenus et gardés à mort par leur abîme où ils se prirent dans les herbes ; les autres en sont rejetés comme trouvés trop légers par leur propre et intime profondeur. Dans l’être ou dans la mer, le plongeur utile et admirable descend vers son objet, peut travailler quelque temps loin de sa vie naturelle, à laquelle il retourne quand il faut, en un instant. »

19 décembre 2019.- Météo printanière, comme si c'était possible ! (17°C). Les « nerfs » de Cioran étaient si tendus que le mieux pour lui aurait été de rester au lit des journées entières tout en ne se souciant que de l'éternité. Dois-je avouer que je ne suis pas loin de penser la même chose ?
Perros, encore, toujours : « Réussir sa vie : Rimbaud. Réussir dans la vie : tout le monde, ou presque ! »

22 décembre 2019.- Queue de tempête et pluie fine (10°C). Hier soir « vie sociale », bu raisonnablement, mais un peu. Ce matin retour chez Matthieu Galey adepte autrement prononcé de la « vie sociale » et de ses dissimulés sortilèges. Chardonne et Jouhandeau vieillards indignes, insortables et de temps à autre dégueulasses (surtout le second). La mort d'Olivier Larronde ce nouveau Rimbaud mort chichement dans un lit aux draps sales, quelques aventures sexuelles parfois tarifées et presque un peu toujours cauteleuses. Bref, c'est le train-train du Journal de Galey. Par ailleurs et du côté des « choses cinématographiées » entamé la vision de The Irishman dernier opus de Matin Scorcese que je vais regarder en plusieurs fois (il faut dire qu'avec ses 3h30 le panettone est de prime abord un brin bourratif). Vieux monde dans le formol, ballets de momies grimaçantes, Scorcese filme ses amis qui vont bientôt mourir et c'est tout de même assez émouvant.

24 décembre 2019.- Crachin (9°C). Chez Galey on meurt beaucoup et par conséquent en enterre beaucoup. Chez Scorcese De Niro est un pantin de cire qui se contente de deux mimiques crispées (c'est son génie).
Nouvelles acquisitions : André Dhôtel - Beauté, Jean Amery - Charles Bovary médecin de campagne, Peter Fleming - Courrier de Tartarie.

26 décembre 2019.- Nuages (7°C). Langoureuse journée post agapes. Rien à en tirer. Ah si tout de même ! Roland Topor qui n'était pas le dernier des anacréontiques venu avait trouvé une bonne raison pour se suicider tout de suite : « Pour tuer un juif/ Comme tout le monde ». (C'est la quarantième raison de ses Cent bonnes raisons pour se suicider tout de suite, mince plaquette lu en rentrant du labeur) Lire Otto Wininger, Sexe et caractère.

27 décembre 2019.- Averses parcimonieuses (8°C). Quelques saumâtres effluves remontent de la piscine Deligny, voilà donc une « affaire » Matzneff ! Comme tout est dans tout j’entame Cioran et compagnie mince opuscule écrit par Roland Jaccard. Grand ami de Matzneff et habitué des vieilles piscines parisiennes, Jaccard, malgré de sourds défauts, est souvent très agréable à boulotter, c'est un bon lecteur, qui choisit judicieusement et cite souvent très bien les autres... de surcroît, il porte très bien le slip de bain.

28 décembre 2019.- Ciel gris suicide, petit crachin (4°C). « Des petits livres à l'intention d'adolescentes à frange », voilà comment Jaccard parle de son « travail »… ou plutôt de son « non-travail ». Le cœur de ce qui pourrait être un problème, si tout cela était un tant soit peu conséquent, est certainement là : Jaccard est un flemmard, mais un flemmard si conscient de sa flemmardise qu'il en fait son fonds de commerce. Ses petits livres sont donc toujours un peu feignassous, il leur arrive aussi d'être occasionnellement charmants. Ce n'est pas vraiment le cas de Cioran et compagnie qui flottille à une distance raisonnable du meilleur de son auteur. La flemmardise vire à l’apragmatisme de fond de tiroir et le goût nettement prononcé de Jaccard pour les très jeunes filles d’Extrême-Orient est un peu lassant. Restent deux trois anecdotes sur l'ami Cioran, l’évocation de quelques Viennois pure beurre, c'est toujours ça. Comme je ne suis pas du genre à rester sur un quart de satisfaction aussitôt Cioran et compagnie fini j'ai décidé de ne pas lâcher Jaccard et je commence d'ores et déjà la lecture de Sexe et sarcasmes un autre de ses cossards petits volumes. Il y est toujours question de jeunes gourgandines orientales d'autres Viennois et de Clément Rosset, pour l'instant c'est un peu meilleur, moins « second lot ».

29 décembre 2019.- Beau temps froid (3°C). Fini Sexe et sarcasmes, ce n'est pas foudroyant, la redondante fascination de Jaccard pour le suicide est un brin assommante – on a sans cesse envie de lui crier : « mais vas-y !» , néanmoins cela se laisse lire avec un certain contentement. Retour dans la correspondance de Tchekhov, nous sommes en 1901, il écrit mollement et sans aucun désir, ne mange plus et semble ne rien faire d'autre que de cracher son sang. Pour tout dire, il n'est pas au mieux, il lui reste trois ans à vivre.

30 décembre 2019.- Ciel bleu, ciel glacé (2°C). Ce qui est assez amusant dans cette « affaire Matzneff » qui commence à enfler, c'est que ledit Matzneff est aujourd’hui vaguement défendu par ceux qui l'attaquaient jadis (en gros, la droite un peu de droite), et qu'il est voué aux gémonies par les descendants de ceux avec qui il signait de glutineuses pétitions pour « l'amour libre » dans les colonnes de Libé(ration). Quant à moi je suis dubitatif.

2 janvier 2020.- Brouillard (2°C). Début d'année en fanfare, mais une fanfare tristounette et un peu déprimée. La peau du tambour est crevée, l'hélicon est percé, tout est brinquebalant et résonne de guingois. Lever 4 heures (oui 4 heures !), labeur, sieste, une chronique de Vialatte (en Bulgarie une femme de cent vingt-six ans s'est jetée dans sa cheminée à la suite d'un chagrin d'amour). Ce sera tout pour aujourd'hui.

3 janvier 2020.- Deux éclaircies (5°C). Je saisirai ma retraite à pleines mains lorsque ma pile de livres en attente atteindra le plafond de mon modeste séjour. Cela ne saurait tarder. En attendant, nouvelles acquisitions : Patrick Leigh Fermor – Roumeli, Frédéric Pajak - Manifeste incertain Tome 3, Charles Dantzig - Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale, Julien Green - Journal intégral Tome 1, WG Sebald - Campo santo , Louis Calaferte – Dimensions.


2.

4 janvier 2020.- Ciel fluctuant (4°C). Ah oui au fait pendant que je vous tiens, il faut que vous sachiez que malgré une cinéphobie pour le moins tenace mon regard est parvenu à supporter ni plus ni moins que les 3h30 du dernier effort de Martin Scorsese. Comme il m'arrive d'être de temps à autre un peu malin tout autant que couard devant certaines longueurs, j'ai regardé tout ça en plusieurs fois, histoire de laisser passer le panettone de façon un brin homéopathique et en tous les cas moins bourrative. Bien m'en a pris puisque grâce à cet adroit subterfuge je suis parvenu à mes fins sans même m'endormir une seule fois, ce qui il faut bien l'avouer relève de l'exploit... Quant au reste, enfin le film, je n'ai pas vraiment été déçu. Pour qui aime une certaine lenteur ludique combinée aux effets basculatoires de quelques aller-retour indiciblement proustiens, le premier tiers est raisonnablement amusant. Plus qu'un monde plongé dans le formol où s’agiterait un ballet plus ou moins synchronisé de momies fardées et grimaçantes, j'y ai vu pour Scorsese un retour vers l'enfance (la sienne et celle du cinéma, peut-être ?). Un vieillard n'étant jamais très loin de ladite enfance, Scorsese filme ses vieux amis comme il aurait pu le faire s'il les avait filmés jouant aux gangsters dans une cour de récréation. De Niro se contente de deux grimaces, Pacino allie son habituelle nervosité à quelque chose de plus lourd-léger, Joe Pesci est terriblement doux. En somme, tout est pour le mieux, et voilà donc de vieux gamins s'amusant indolemment dans le décor de leur enfance, de jeunes cœurs dans des corps vieux tentant d'exploiter à des fins heureuses l'inévitable nécessité de vieillir. Le film avance tranquillement comme un petit camion dans la nuit, les panoplies sont rutilantes, l'intrigue tournicote autour des mythes américains... Pourtant imperceptiblement tout vire au plus compliqué. Les jeux de voleurs et de camionneurs n'ont qu'un temps, à partir de la « disparition » de Jimmy Hoffa/Pacino, avouons-le cette séquence est formidable et pèse de tout son poids ontologique, on ne joue plus vraiment, on constate l'avancée du temps, la présence pour le moins tangible de la mort, le film devient plus épais, plus mélancolique, plus émouvant. De Niro passe de deux grimaces à cinq (donner autant avec aussi peu relève du génie), Pesci prend des teintes bouleversantes, Pacino n'est plus là... Au-delà des artifices, du raccommodage et du maquillage, il est temps de voir la mort vraiment travailler.
Retour dans la correspondance de Tchekhov. Olga Knipper son épouse, son actriçouillette, son toutou, sa petite perche, sa brindillette, est bien malade, victime d'une mauvaise péritonite elle est loin de lui. Il lui faut donc lui écrire une lettre tous les jours, car, voyez-vous, Tchekhov est amoureux de sa femme.

5 janvier 2020.- Ciel dégagé, froideur (3°C). Tchekhov est à Yalta loin de son épouse, son petit cœur , son petit cheval. Il écrivouille un petit quelque chose (La Cerisaie), mange assez à sa faim, mais la maladie qui finira par l'emporter le saisit de plus en plus fermement.
Otherwise : « L'affaire Matzneff » enfle, beau ballet de Tartuffes. Comme tout est dans tout ledit Matzneff est aussi dans le Journal de Galey : « Matzneff, Léon Bloy de poche, dilettante et polémiste de droite, armé de latin et d'autosatisfaction, c'est un modèle qu'on ne suit plus en littérature. Soldé, il va passer directement du fond du tiroir chez l'antiquaire. Sa seule chance de survie : c'est le rossignol qui se mue le mieux en objet d'art ».

7 janvier 2020.- Conditions météorologiques quelque peu ennuagées (9°C). Le labeur me laissant dans des états pour ainsi dire végétatifs, je ne suis presque plus rien : une fougère. Cependant chez Cioran : « La seule chose qui me fasse absolument du bien est le travail manuel. Rien d’autre ne saurait me rendre heureux, car rien d’autre ne suspend agréablement le tourbillon des interrogations sans réponse ».

8 janvier 2020.- Temps globalement nuageux (10°C). Lever 3 heures (oui 3 heures), labeur (saumâtre), sieste (confusément empêchée par la tondeuse d'un voisin mélomane). Voilà pour cette journée (la nuit s'annonce torride).
Rien (ou presque) : La peur la plus sérieuse d'Emil Cioran ? Devenir un saint !

10 décembre 2020.- Il fait beau ? Il ne fait pas beau ? Des nuages ? Du brouillard ? Une pluie légère ? Je ne sais pas ! Marcel Proust s'étant jadis rendu coupable de moult vilenies envers quelques pauvres rats qui ne lui avaient rien demandé, je me permets de signaler aux établissements Gallimard qu'ils seraient bien avisés de faire pilonner séance tenante les volumes de l'olibrius susnommé restant en leur possession : « Proust en train de transpercer d’épingles à chapeaux les rats enfermés dans leur cage, tout nu (son corps mou et blanc de malade) ou simplement déculotté (ses yeux globuleux, sa moustache en crocs, son impeccable raie médiane, ses coques défaites et pendantes) secoué par les assauts de l’"apache" qu’il a choisi : "Vous en avez un gros pétard ! " dit amoureusement Jupien à Charlus avec une admiration mêlée de respect. » (Claude Simon - Le Jardin des Plantes).

11 janvier 2020.- Ciel gris turpide assez caractéristique de la saison (7°C). Fini Vivre des mes rêves, la correspondance d’Anton Tchekhov dans la collection Bouquins. La dernière lettre qu'il écrit à sa sœur Macha le 28 juin 1904 est triste et factuelle. Il y est question d'un costume de flanelle blanche, d'un hypothétique voyage vers le Lac de Côme, de Trieste et d'Odessa. Tchekhov ne se fait plus guère d’illusions, son appareil digestif irrémédiablement endommagé, pour guérir il ne lui faudrait plus rien manger, son seul remède contre l’essoufflement… ne plus bouger. À titre indicatif je dois vous dire que j'ai lu cette dernière lettre avec un début de larme au coin de l’œil droit, on ne quitte pas un volume aussi conséquent, mille pages et un an de lecture, comme ça… sans émotion.
En parlant d'émotion et de « choses qui pincent », il y a les derniers mots de Tchekhov rapportés par Olga Knipper, son épouse, son actriçouillette : « Peu après minuit, il se réveille et fait appeler un médecin pour la première fois de sa vie.Le docteur étant arrivé, il demande un verre de champagne. Anton Pavlovitch se lève et dit solennellement en allemand au médecin qui était à son chevet (il connaissait seulement très peu d’allemand) : « Ich sterbe… » ("je meurs…") puis il prend le verre, se tourne vers moi et dit : "cela fait longtemps que je n’ai plus bu du champagne… ", ayant bu son verre tranquillement, il se couche sur le côté gauche et se tait à jamais. »
Quittant le finalement assez slave Tchekhov je retourne dans les Florides un peu suisses du plus Helvético-levantin Cingria. C'est toujours aussi bien chantourné et cela ne nous laisse jamais à l'abri d'une merveille : « Longtemps je me demande ce que c'est que la timidité et si elle n'est pas justifiable : si par elle, des valeurs d'un prix inestimable à quoi la raison n'a aucune attention ne sont sont pas souvent sauvegardées ».


3.

12 janvier 2020.- Brumes matinales, brumes vespérales, au milieu un beau temps un peu frisquet (7°C). Soyons clair ce qui éveille notre intérêt dans le Journal de Mathieu Galey, ce ne sont pas ses coucheries, ses galipettes contrites et ses circonvolutions autour de jeunes ouvriers un peu idiots, mais qui s'assument, non ce qui éveille notre intérêt ce sont surtout et avant tout les potins, les croassements qui montent du marigot littéraire, ces méchancetés et ces maussaderies et puis cet art du portrait :
« Conversations avec Modiano :
- Comment allez-vous ?
- Je, oui, je…
- Vous travaillez ? - Oui, je, je…
- Ce livre, ça marche ?
- Je, je, oui…"
Au bout d'un quart d'heure, il prononce des verbes. Au bout d'une demi-heure, des compléments. Ainsi, sans doute, devient-on écrivain. »

13 janvier 2020.- Ciel dégagé (7°C). Je fluctue.

14 janvier 2020.- Beau temps assez doux (12°C). Pas trop frais,  dormi deux heures la nuit dernière (le labeur)... Feuilleté Les Violettes de l'avenue Foch de Simon Liberati (c'est un spicilège), un peu poseur, pas vraiment mauvais. Voilà, rien d'autre, je vais me coucher.

16 janvier 2020.- Beau temps trop doux pour ne pas laisser poindre un début d'inquiétude chez le quidam vivant en zone tempérée (14°C). Je travaille et je dors, tout du moins je tente de dormir, voilà une bien curieuse façon d'exister. « Affaire Matzneff » toujours... Dans Le Point bon papier de Michka Assayas. Il fut lui « victime » d'une « prédatrice » à l'âge de 14 ans. Son avis est nuancé, démoralisateur et pour tout dire un peu intelligent (si cela veut encore dire quelque chose) : « Dans nos sociétés qui fustigent tout ce qui est immoral, l'amour demeure une valeur positive dont chacun n'est censé penser que du bien alors qu'il provoque des ravages effrayants. Si j'ai lu avec une certaine fascination maladive Gabriel Matzneff, c'est parce qu'il a placé l'obsession amoureuse, dans son cas, pathologique, au cœur de ses écrits avec un accent de vérité qui ne trompait pas. Il m'a enseigné, avant que je vive moi-même des passions, quel être au mieux ridicule, au pire destructeur, celles-ci peuvent faire de vous.
L'emprise d'un adulte sur un adolescent ou une adolescente est sans doute une chose bien trouble à laquelle, heureusement, la loi fixe des limites. Quant à moi, qui ne suis ni juge ni justicier, et encore moins confesseur, je ne suis jamais arrivé, question sans doute de caractère, à me mettre dans la position de "pardonner" ou "ne pas pardonner". »

18 janvier 2020.- Des nuages, un peu de soleil et une température en baisse (7°C). Le bouquin de Liberati. est snobinard, très poseur on réprime quelques bâillements, les visites à Carla Sarkozy n'ont rien pour elles, Eva Ionesco déboule à tout bout de champ, mais curieusement l'ensemble n'est pas si mauvais que ça. Les « mythologies » de l'auteur – les dérélictions fin de siècle, le Palace de la « grande époque » ou Keneth Anger – tout cela est très amusant et puis, surtout, il y a un certain goût et le goût c'est parfois beaucoup.
Autrement chez Galey. Mars 1970 la chevelure de Robbe-Grillet pousse, drue, crépue. Il ressemble à une George Sand moustachue. Sept mois plus tard en octobre : « c'est une femme à barbe ».

19 janvier 2020.- Ciel dégagé, vent glacial (5°C). Mon voisin du dessus a remis ça. Il a ressorti sa guitare sommaire, et de surcroît, à présent  il chante à tue-tête ! L'hiver là, mes fenêtres adroitement fermées, ses sourdes mélopées sont encore supportables, mais qu'en sera-t-il au retour des beaux jours ?
Fini le recueil de Libérati, parfois croquignolet (une rencontre avec Jean Pierre Léaud), parfois presque émouvant (le portrait d'Edwige Belmore, le souvenir de quelques morts), souvent distrayant (je ne sais pas si c'est une vraie qualité).

21 janvier 2020.- Froideur (3°C). Le labeur m’asséchant le cogito mes déploiements syntaxiques sont de plus en plus saisis par un vide qui s'il n'est pas encore vraiment pélagique vise tout de même l'abîme. Plus malin que moi Paul Valéry tournicotant autour de la politique : « Pamphlétaires, orateurs, violents, forcenés qui vociférez, dites, ne sentez-vous jamais que tout homme qui crie est sur le point de faire semblant de crier ?».

23 janvier 2020.- Ciel bleu, mais gelé (1°C). Toujours dans le Journal de Galey (oui je sais, c'est lassant). En avril 1970, il visite les États-Unis, New York, Tallahassee, Atlanta, Chicago… A San Francisco, ville à collines comme Rome ou Lisbonne, il est ravi par la topographie et l'architecture. Ces faux cottages anglais accrochés sur des pentes vertigineuses, un « décor de scenic railway », mais il est horripilé par la population : « un horrible mélange de Jaunes, de Noirs, d'Hawaïens ; de Blancs, de Philippins, etc. ». Des hippies, barbe et moustache, fier de leur saleté et apôtres de la paix font peur la nuit tombée : « plus hébétés que méditatifs.(Et) ils vous disent bonjour avec les doigts en V ». Bref Galey à San Francisco c'est un peu Morand (enfin le pire en bien de Morand, celui qui hait le mélange, le non rectiligne, le sybarite vaguement crasseux).

24 janvier 2020.- Brume et pluie légère (7°C). Preuve que tout est décidément dans tout, le Journal de Julien Green est aussi dans le Journal de Mathieu Galey : « Lu le Journal de Green. Quand on connaît un peu les clés, les noms des gens, on s'aperçoit que c'est tout simplement une petite société de tantes distinguées, et rien de plus. (Même Gide, Cocteau, Breitbach, Bérard, Tchelichev, etc. tous "en sont ") »

25 janvier 2020.- Nuages, me semble-t-il (11°C). Bonne pioche, contre un modeste pécule, deux euros, acquis La Poule pond, courte oeuvre posthume de Michel Ohl. C'est capricant, plein d'acrobaties lexicales, de courts récits pataphysiques noyés dans la vodka et d’aphorismes tourneboulés. Michel Ohl est plus qu'un « fou littéraire », un « tiré à part » destiné à l'heureux petit nombre : : « On sabrait des bouteilles, mais il en jaillissait du sang d'enfant décapité en plein viol... » ou encore : « l'époux ricane, l'amant paie/ les pourris canent, l'âme en paix ».
Dans le Journal de Galey ce ne sont que cols du fémur cassés, corps gris et vieilli, trépas divers et variés… Les années 70 commencent, tout est de plus en plus saumâtre et ce ne sont pas les affaires sexuelles de l'auteur ou la combinazione autour des prix littéraires qui nous feront sautiller plus que ça (mon nous est un nous de majesté déchue).

27 janvier 2020.- Pluie (10°C). Grosse fatigue. Chez Michel Ohl : « Plus on a envie de se suicider, plus on aime le flan au caramel ». Nothing else.

28 janvier 2020.- Petite brise, pluie légère (4°C). Le prudent chez Valéry : « … Allonger une patte, une branche, un tentacule, pédoncule, hasarder un œil, puis tout le regard. Oser un mot, une allusion, puis le tout.
Se mouvoir de sorte que le mouvement soit longtemps niable. »
Rien (ou presque) : Qui n’a pas envie de mourir au moins trois fois par jour ne mérite pas vraiment de vivre.

30 janvier 2020.- Averses (8°C). Chez Galey Blondin se fracture le crâne. Une mauvaise chute consécutive à une ivresse non passagère, un coup de rouleaux à pâtisserie sur la cafetière asséné par son irascible épouse ? Les débats sont ouverts...
Je ne dirai rien sur la nouvelle affaire Polanski, les risques sont trop grands.


To be continued.