mardi 11 décembre 2018

Robert Wyatt – Old Rottenhat (1985)



L’inattaquable plongée mid-seventies Rock Bottom à beau être l'un des plus beaux albums d’anti-rock au monde, il y a dedans Nick Mason l'infirmier Pink Floyd et encore un peu quelque chose du Barnum dans les arrangements. Voilà peut-être pourquoi j'ai toujours trouvé presque plus à mon goût le Robert Wyatt mid-eighties celui du vieux chapeau pourri et des merveilles Cherry Red. Une voix, un orgue et rien de plus, ou presque. Robert le défenestré gazouille autour de quelques génocides divers et oubliés celui des Indiens d’Amérique, celui des Timorais orientaux, il est question de lutte des classes, de mass medium et de temps de cerveaux disponible. C'est un disque qui pourrait avoir été écrit par Noam Chomsky. Bienheureusement il est chanté par Robert Wyatt, ce formidable porte-parole du Parti communiste britannique. Là oui très haut dans les limbes, c'est lui.

(On me chuchote qu'un Wyatt fredonnant le bottin pourrait être tout autant politique puisque ce qui est surtout politique chez lui c'est sa voix et avant tout sa voix. Je ne sais pas ; peut-être, allez savoir ?)



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dimanche 2 décembre 2018

23 Great Recordings by Jonathan Richman & the Modern Lovers (1990)



Si chez le très réputé peintre malaguène Pablo Picasso il y a une multitude de périodes, une œuvre qui se réinvente sans cesse chez Jonathan Richman on ne distingue vraiment pleinement que deux périodes : les débuts gris clair du jeune velvetien transi d’admiration qui aurait vu plus de cent fois ses héros en concert, et la période rose, la plus longue, celle ou il s’est vraiment trouvé en définissant un style primitif et plus naïf que le biclou rouillé du douanier Rousseau.
Ce spicilège qui couvre la période gris clair et les débuts du « nouveau » Jonathan résume assez bien l'évolution du bonhomme. On retrouve Roaddruner, Girl Friend, I’m Straight, autant de classiques définitifs marqués par la frustration, une inquiétude perceptible et une forte part autobiographique. Comme au royaume de le la bipolarité heureuse rien n'est vraiment jamais simple on retrouve ensuite Abdul & Cleopatra, Egyptian Reggae, Dogde Veg-O-Matic et une flopée de merveilles capricantes où l’inquiétude et la frustration s’évaporent au contact d’une réalité rêvée faite de marchands de glaces, d’abominables hommes des neiges dans le supermarché, de trucs égyptiens et de machins super frais inventés avec le cœur et la chemise très grande ouverte. Jonathan passe du proto-punk trottinant au doo-woop élémentaire, des hymnes anti hippies à la célébration des petits pots aux légumes, de la candeur sombre à la candeur rose. Bref, au fil de ce disque il retombe de plus en plus en enfance et il n'y a pas vraiment lieu de s'en plaindre.


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dimanche 25 novembre 2018

T. Rex - Electric Warrior (1971)


Publié en 1971 Electric Warrior nous permet d'entendre l'elfe cyclothymique Bolan au début de son pic de forme glamouresque. Il vient de virer son percussionniste timbré, Steve Took celui qui voulait introduire du LSD dans les canalisations lors d'une calamiteuse tournée américaine, il vient aussi d'abandonner le folk à bougies, les longues litanies inspirées par Tolkien ou William Blake pour mieux se retrouver électrique et innocent dans un genre de rock réduit à l’os, un truc enfantin et sexy où résonne l’écho de ses premiers émois musicaux, le rockabilly, Cochran ce genre de choses. Disons le tout net, l'album résultant de cette toute nouvelle transformation est absolument génial. Les paroles sont d'un astigmatisme qui confine au non-sens le plus sautillant qui soit, Bolan semble obsédé par le ciel et par le sexe, et la musique n'est vraiment pas en reste. Je ne rentrerai pas dans des détails que vous devez tous connaître, mais souvenez-vous simplement de ces tueries rudimentaires et pleines de stupre (faussement?) innocent que sont Get It On, Mambo Sun ou Jeepster, souvenez-vous de ces merveilles bubblegum qui virent à déréliction camp que sont Planet Queen ou The Motivator, vous n'avez pas besoin de moi pour vous souvenir de Cosmic Dancer, il toujours dans votre tête, quant à Rip Off il est certainement inutile de vous rappeler que c'est tout simplement un monument !... Un Everest !... Que dis-je ?... Un Nix Olympica indépassable !

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lundi 19 novembre 2018

Bruce Springsteen - Nebraska (1982)



Évidemment en 1982 pour moi, Bruce Springsteen c'était un peu l'ennemi. Que voulez vous, son tricot de peau, ses biscoteaux saillants, son héroïsme à tous crins, tout cela avec de quoi révulser l'endive blafarde que je me trouvais être. Pourtant deux ans plus tôt j'avais presque aimé son double album The River, allant jusqu'à l'écouter en mode schizo me cachant à moi-même un goût assez extravagant pour les choses bouseuses pleines de bravoure. Je crois me souvenir que The River était sorti en octobre et il est bien possible qu'il ait été le double album de mon automne 1980 (sorti en juillet, Closer de qui vous savez fut l'album de mon été 1980, et des cent soixante-trois saisons suivantes). Donc en 1982 jeune et certainement un peu idiot, je n'avais pas jeté la moindre oreille dans ce Nebraska là, préférant le toiser de toute ma hauteur tout en affirmant que les Lords of the New Church étaient tout de même clairement plus intéressants. J'avais bien tort, pas sur les Lords of the New Church puisque ce cénacle de vieux punks décatis reste indubitablement ultra cool, mais sur le Nebraska de l'ami Bruce... oui, certainement. En fait, j'ai découvert vraiment cet album, quatre ans plus tard, en 1986 quand le titre State Trooper parvint jusqu'à mes oreilles paresseuses par le biais de quelques ondes radiophoniques. Disons que, pour moi, ce fut une révélation digne de Paul Claudel passant devant le « second pilier à l'entrée du chœur à droite du côté de la sacristie de Notre-Dame de Paris ». Figurez-vous que « gros biscoteaux » hululait tel le suicidaire Alan Vega ! No more no less ! Raisonnablement intrigué et prenant ma non-vitalité ontologique à deux mains je décidais bien vite de chaparder l’objet de ma toute nouvelle curiosité dans un estaminet de la Fédération Nationale d'Achat des Cadres. J’accomplis mon acte délictueux indolemment et sans la moindre panique et me retrouvait bien vite en possession de la Musicassette que vous pouvez admirer sur la photographie qui accompagne ce texte parfois un peu trop digressif. À son écoute je ne fus pas vraiment déçu, c'était bien ce que j'en attendais, un recueil de chansons dépouillées enregistré à la maison sur un magnétophone 4 pistes. Du Springsteen à poil et sans tricot de peau, mais aussi, et surtout, un truc d’écrivain de chanson qui tournait autour du « rêve américain » et de ses perdants réveillés en plein cauchemar. Chaque chanson aurait pu être une nouvelle, un roman voire pire un film ! Jugez par vous même : un type globalement fiévreux et pas trop recommandable zigzaguait bien trop vite sur un highway pluvieux tout en espérant éviter la maréchaussée, un autre type tuait un pauvre bougre et en prenait pour 99 ans, un foutriquet frénétique trucidait une dizaine de personnes au débotté et finissait par frire sur une chaise électrique un poil turpide… Mes vagues intuitions ne m'avaient donc pas trompé, même si sur sa fin quelques gouttes de lumière cendreuses tombaient ici ou là Nebraska était bien l'album globalement maussade et si peu héroïque (quoique) que j'avais imaginé. En somme, tout pour réjouir le gringalet blafard en quête de sinistrose virile qui sommeillait en moi.


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dimanche 18 novembre 2018

No comments - N°129



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jeudi 15 novembre 2018

Prefab Sprout - Steve McQueen (1985)



Steve McQueen, ce grand parano renifleur de cocaïne qui chiffonnait ses femmes plus que de raison, n'était pas si relax que ça. Ses héritiers n'étaient pas mieux. En 1985 ils prirent l’idée de vouloir attaquer en justice les Prefab Sprout (in french, les bourgeons préfabriqués) une sautillante clique confortable pop originaire de Newcastle upon Tyne (c'est presque en Écosse) qui voulait sortir un album en le baptisant d'un coolissime Steve McQueen de dessous les fagots ! L'histoire fut à demi saumâtre puisque cet album finit tout de même par voir le jour, mais avec deux titres différents, Steve McQueen en Europe et Two Wheels Good aux États-Unis d'Amérique. Pour le reste et en dehors du judiciaire, 33 ans plus tard cet album est toujours vraiment très bien et pas du tout chicaneur. On peut y entendre des chansons hyper bien fagotées qui flottent avec un cynisme léger autour de quelques adynamies pour le moins humaines, la luxure, l’infidélité, les regrets… Le jeune Paddy McAloon, chanteur compositeur et parolier, se révèle être un formidable « écrivain de chanson » et la production à tendance luxuriante de l’impeccable Thomas Dolby est formidable, que demander de plus ?


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vendredi 9 novembre 2018

Téléphone - Au cœur de la nuit (1980)


Figurez vous que mon premier récital de « musique rythmée pour jeunes » fut une prestation du groupe français Téléphone au Palais des Sports de Lyon en 1979. Pour être honnête avec vous, je n'ai pas un très vif souvenir de ce baptême-là. En fait je me souviens surtout qu'avant l'entrée en piste des Rolling Stones du Boulevard Raspail les « grands » étaient assis à même le sol dans une forme d'immense grand rond vaguement communautaire et qu'ils attendaient le début des hostilités en fumant moult cigarettes très odorantes. Pour le reste, il me semble que le chanteur transpirait abondamment et qu'il était pour le moins lippu, le guitariste était quant à lui quasi plus maigre que moi tout en restant très maître de son bel instrument, le batteur tambourinait avec une appétence super keithmooniene et la bassiste minaudait un galurin bohème posé de guingois sur la tête. Briquets allumés et tendus, écharpes mauves voltigeant à tous les vents, iI est bien possible que la fin du concert ait frôlé les rivages du pathétique, rien n'est moi sûr, tout cela est assez relégué dans le goulag de ma mémoire.


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jeudi 1 novembre 2018

The Beach Boys ‎– 66/69 (1978)



Musicalement j'ai dû cesser d'être vraiment avec mon temps aux environs de 1985. Le punk et le post-punk étaient déjà une histoire ancienne et à côté des garçons coiffeurs il y avait peu de groupes sur lesquels je pensais devoir pouvoir compter. Les Smiths un temps, Aztec Camera, Prefab Sprout et d'autres bricoleurs tâtonnants de la pop en anorak aujourd’hui oubliés. Chez les Américains ces groupes qui tournicotaient autour du bidule rock, Gun Club, Unknowns, Cramps, Wall Of Woodoo ou X. Du côté des choses vaguement bruitistes Hüsker Dü, Dinosaur Jr ou les Replacements (ne me parlez pas de Sonic Youth!). Plus délicats, il y avait bien les petits gars du Paisley Underground, ce faux vrai mouvement déjà un peu rétro, mais je suis globalement passé à côté, le découvrant plus tard et presque par la bande. En parlant de rétro et de découverte tardive, il me semble que c'est en 1986 que j'ai pour la première fois acheté un disque qui n'était pas de mon temps, cela devait être un spicilège des Beach Boys (vous pouvez le voir sur la photographie affichée sous ses quelques lignes rabougries). Ce fut, pour moi, le début d'une curieuse lame de fond qui allait m’entraîner vers des antiquités de plus en plus mordorées. Pendant quelques années (une demi-décennie), en dehors de deux trois exceptions notables (Pixies, Sebadoh, Nirvana) je n'écouterais plus que des vieilleries, des songwriters tout à fait décédés (Tim Buckley, Tim Hardin, Nick Drake…) ou quasi décédés (Scott Walker, Arthur Lee …) du jazz « historique », peu de java. Avec l’avènement des musiques électroniques je tenterais bien de rattraper l'époque, mais quant au Rock et à ses succédanés (pop, indie, folk à bougies et tout ce que vous voulez) le mal était là, insidieux inoculé, je n'aurais pas le grand plaisir de découvrir Blur, Oasis ou Radiohead avec tout le monde. Imaginez mon grand désarroi.


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lundi 29 octobre 2018

Psychogeographie indoor (86)



« La plaine incurve les arcades sourcilières, arrondit théoriquement ou aplatit les chairs, unifie et départicularise l'esprit, rend aimable, disert, facile, inventif, mais, dans le même temps que tout cela, rend idiot ; car il faut une philosophie de chacun qui ne soit pas codifiée et, de temps en temps, des soubresauts qui interrompent l'horizontalité d'une vie en masse autorisant à ne douter de rien. Il faut au contraire douter, s’arrêter, insondablement et brusquement se souvenir » (Charles Albert Cingria, Pendeloques Alpestres).


1.

17 juin 2018.- Ciel pour l'essentiel nuageux, quelques éclaircies courtes, mais offrant de tranquilles bénéfiques (22°C). Pour Gombrowicz le moi est essentiel. Ainsi se voyant reprocher un égotisme plus que moins quantifiable, il rétorque qu'il lui faudrait être fou pour ne pas se passionner pour sa propre personne. Pour lui le moi est rempli des réalités les plus tangibles, les plus sincères, c'est « un guide infaillible et une pierre de touche tellement rigoureuse que loin de (le) mépriser nous devrions plutôt nous mettre à genou devant (lui) ». En fait son moi (son soi) est réellement son seul vrai problème et le seul héros auquel il tienne s'appelle Witold Gombrowicz, un type dont il voudrait faire un personnage «  à la manière d'Hamlet (?), ou de Don Quichotte (?) ».
Plus loin il est question de la  femme  et notamment de la  femme parisienne, cette quadragénaire un peu trop fardée. Disons que l'ami Witold n'est pas très féministe (voire un peu goujat).

18 juin 2018.- Ciel changeant, du vent (23°C). Peu dormi, encore des problèmes de voisinage. Lu trois poèmes d'Henri Thomas, assez peu joyeux, il faut bien le dire :

Mon existence monte en graine,
et c'est la graine du malheur,
pourquoi la mûrir, est-ce la peine,
si le fruit répète la fleur.

Nouvelle acquisition : Jean Claude Pirotte - Ajoie - Passage des ombres - Cette âme perdue.

19 juin 2018.- Beau temps chaud (28°C). Un léger vent se lève, mes géraniums se dandinent, tout mon jardin est saisi d'une gigue capricante que je contemple dans un état de jubilation, une sorte de gaieté, d'humeur enfantine, de disponibilité heureuse. Me voilà éloigné de l'affliction, dans une plénitude sans fond.

22 juin 2018.- Ciel bleu, trop de vent (22°C). Lever 4h44 (c'est assez précis, mais c'est un fait). Labeur, sieste, Coupe du Monde de « balle au pied », avec tout cela difficile de trouver quelques interstices temporels pour la lecture. Tout de même parvenu à lire une dizaine de pages d'un Gombrowicz fourbissant ses armes contre les poètes. Que voulez-vous les poètes sont gênant, conventionnels, toujours dans des « états » pour le moins exaspérants.

23 juin 2018.- Beau temps un peu venteux, l'été n'est pas très loin (23°C). Le Journal de l'ami Witold décolle indubitablement aux alentours la page 300. Il n'est plus vraiment question de sa polonité (cette sacrée maladie), mais plutôt de ses débuts d’exilé tragique. Le voilà errant dans les bas-fonds portègne, envoûté par nuit du « retiro », tournant platoniquement autour de jeunes immatures de tous sexes, à la recherche de l'éclair de la jeunesse, dans la jeune fille, dans l'adolescent : « Ainsi mon péché, si c'en était un, se réduisait au fait que, moi, j'osais admirer la jeunesse en dehors de toute considération de sexe, que je la libérais de l’Éros… »

24 juin 2018.- Rien de politique, rien de religieux, mais le soleil était aujourd’hui indubitablement voilé (25°C). Conditions lectorales médiocres, toujours beaucoup de bruit parasite, j'envisage sérieusement un déménagement et un repli salvateur qui m’emmènerait vers des lieux désertés par le brouhaha. En attendant, c'est entre tondeuses, scies sauteuses, babillements et autres portes claquées dans une optique non schopenhauerienne*, que j'ai poursuivi la lecture du Journal de qui vous savez. Gombrowicz se souvient de la Pologne indépendante, ce pays de l'entre-deux-guerres où la « vie littéraire » naviguait en eaux troubles. S'il parle un peu de l'intrigant Witkacy, il oublie tout à fait Bruno Schulz, ce troisième mousquetaire avec lequel il gambadait dans les bas-fonds de Varsovie. Pourquoi ce silence ?

*« Je nourris depuis très longtemps l'idée que la quantité de bruit que chacun peut supporter sans difficulté est en raison inverse de la puissance de son esprit ; elle peut donc être considérée comme sa mesure approximative. Voilà pourquoi quand j'entends dans la cour d'une maison des chiens aboyer sans cesse des heures durant, sans qu'on les fasse taire, je sais déjà à quoi m'en tenir quant aux forces intellectuelles du propriétaire. Celui qui a l'habitude de claquer les portes au lieu de les fermer avec sa main, ou qui tolère ce comportement dans sa maison, n'est pas seulement un homme mal élevé, mais aussi grossier et borné. En Angleterre, sensible signifie aussi “intelligent” : cet usage repose donc sur une observation fine et précise. Nous deviendrons parfaitement civilisés seulement quand nos oreilles auront elles aussi droit de cité, et quand plus personne ne sera autorisé, dans un périmètre de mille pas, à venir troubler la conscience d'un être pensant par des sifflements, des hurlements, des vociférations, des coups de marteau ou de fouet, des aboiements, etc.  »

28 juin 2018.- Temps chaud et venteux, les masses d'air se trouvant ce qu'elles se trouvent êtres j'imagine le pire pour la semaine prochaine. Encore des orages, certainement (28°C). Henri Thomas poetry : « J’aimais biens les vagabondages, / la poudre des chemins, / la pauvreté, les paysages, / le goût du lendemain ». Rien (ou presque) : La paresse est une sagesse, une guérison et une distraction.

29 juin 2018.- Journée trop chaude heureusement rafraîchie par quelques courts passages nuageux,offrant une climatisation toute naturelle (30°C) « Rome est un tombeau. Il faut rire à Naples et aimer à Milan ». Sur le chemin, qui le mène de Rome à Naples Stendhal remarque qu'à l'alternat il se souvient avec tendresse de cinq femmes. Il croit être vraiment amoureux de la première lui venant à l'esprit (la fameuse Angela Pietragrua) et se surprend même à penser à elle avec rêverie plus de sept ou huit fois par heure, mais un rendez-vous au débotté avec l'une des quatre autres lui ferait tout de même un plaisir tendre. Arrivé à Naples les battements de son cœur revenus dans des rythmes moins frémissants il oublie un peu ses douces amies. On le loge à l’Auberge Royale d'où il voit le Vésuve, mais pas la mer. Il visite Pompéi et Herculanum, mais bâille et s'endort au milieu du théâtre San Carlo. En haut du Vésuve il constate que l'enfer ne bout pas au fond du cratère, mais que la vue est la plus belle du monde. Ce n'est pas rien.

30 juin 2018.-Température caniculaire (35°C). Entre deux matchs de balle au pied, lu un certain nombre de lignes de l'Ami Witold Disons qu'à Mar Del Plata l'inspiration est là : « Allons donc, le principe même de l'art est précisément de ne pas écrire ce qu'on a à dire, mais des choses entièrement imprévues.»

1er juillet 2018.- Une mouche me tourne autour de la tête, je suis saisi par la moiteur, la canicule est là (36°C) Chez Gombrowicz rien de neuf. Des troupeaux de chevaux l'observent, ainsi que des vaches en quantité incalculable. Voilà la Pampa.

3 juillet.- Après les orages nous avons eu aujourd'hui une moiteur et une chaleur digne de la ville de Phnom Penh en pleine saison des pluies. Les oiseaux chantaient, mais je suis resté dubitatif (33°C). Lu un poème hivernal d'Henri Thomas, neige et glace, blanche clarté et froid transparent, le tout bien rafraîchissant. Rien d'autre, ou presque.

5 juillet 2018.- Queue d'orage et ciel partiellement ensoleillé, nous respirons un peu mieux (25°C). J'ai acquis pour très peu cher deux volumes pour ainsi dire helvétiques. Le replet premier tome des Œuvres Complètes de Charles Albert Cingria et une mince plaquette de Maurice Chappaz où il est question du barrage de la Grande Dixence. Mort de Claude Lanzmann, tristesse.

7 juillet 2018.- Journée un peu venteuse, mais néanmoins estivale (28°C). Ce matin j'ai entamé cet épais volume de Charles Albert Cingria que j'avais acquis il y a peu et à moindre tarif. Après avoir parcouru les diverses préfaces et autres explications, j'ai lu dans l'élan Pendeloques Alpestres, un court texte qui s'est révélé sans le moindre étonnement de ma part plus que très bien. Accompagné par une un jeune porteur méphistophélique ayant pas moins de six doigts à l'une de ses mains Cingria monte sur une montagne sud helvétique et quasi italienne puis il en redescend suivi par un Saint Bernard débonnaire. Entre les deux, ascension et descente, ce ne sont que digressions et autres chausse-trappes. Cette prose toute tarabiscotée, tout de guingois qui vire au merveilleux sans crier gare : « La plaine incurve les arcades sourcilières, arrondit théoriquement ou aplatit les chairs, unifie et départicularise l'esprit, rend aimable, disert, facile, inventif, mais, dans le même temps que tout cela, rend idiot ; car il faut une philosophie de chacun qui ne soit pas codifiée et, de temps en temps, des soubresauts qui interrompent l'horizontalité d'une vie en masse autorisant à ne douter de rien. Il faut au contraire douter, s’arrêter, insondablement et brusquement se souvenir ». Cet après-midi bref retour dans le Journal de Gombrowicz. À Buenos Aires, l'ami Witold se lève vers onze heures, ce qui n'est pas très tôt, il remet à plus tard le soin de se raser puis il déjeune de petits pains au beurre et de deux œufs « mollets les jours pairs, durs les jours impairs » puis il s'attelle au travail et écris aussi longtemps qu'il le peut des choses très liées à sa condition d’exilé polonais. Ensuite il se rase et bien frais part dans les rues, à l'aventure.
Demain je comptais commencer la lecture de son autobiographie et j’apprends par Internet qu'Elvis Costello serait victime d'un petit cancer mal à propos. Tout cela est bien triste.



2.

8 juillet 2018.- Beau temps chaud (28°C). J'écris ces lignes le séant posé sur ma chaise de jardin, à l'ombre d'un arbre indéfini et avec une courte brise sur la nuque. Le voisinage étant pour ainsi dire absent, je peux affirmer sans crainte que tout est presque parfait.

*

Il est couramment admis de dire d'Elvis Costello que c'est un admirable « écrivain de chansons », ayant lu cent pages de son Musique infidèle et encre sympathique je me demande s'il ne serait pas un admirable écrivain tout court. Je suis peut-être un peu trop dithyrambique, mais ce replet ouvrage vol pour l'instant assez haut et j'ai le sentiment que je ne suis pas prêt de le lâcher de sitôt. En fait, ce n'est pas une vraie autobiographie dans le sens où on l'entend communément. Costello se fiche par exemple tout à fait d'un quelconque ordre, il n'est jamais soutenu par les béquilles de la chronologie et préfère laisser flotter sa petite affaire d'une époque l'autre. Il ne structure pas non plus le tout par thème, préférant digresser sur des détails croquignolets quand il ne dresse pas des portraits  caustiques ou attendris. Il se souvient de son père artiste de Music Hall puis nous voilà dans les studios Air pendant l’enregistrement d'Imperial Bedroom. Il y a cet ami de jeunesse mort stupidement dans une rue de Liverpool puis une drôle de rencontre avec Bob Dylan. La traduction laisse deviner un style plus que correct… Bref, vivement la suite !

**

Rien (ou presque) : Jadis je me déplaçais juché sur une motocyclette noire. Je me lançais sur les chemins bitumés avec la célérité d'un pégase puissamment ailé et tout défilait autour de moi à des vitesses proprement vertigineuses. Tout cela est de l'histoire ancienne ma motocyclette noire s'en est allée dans un saumâtre carambolage et à présent je me déplace sur mes deux jambes, en boitant un pas après l'autre. J'ai perdu en ivresse ce que j'ai gagné en qualité d'observation.

9 juillet 2018.- Sunny sky and hot temperature (29°C). À l'aide des techniques modernes de partage informatique et grâce au site YouTube on peut voir une vidéo où Ross MacManus, le père d'Elvis Costello, chante une version de If I had a hammer pleine de congas et de maracas (cette chanson sera reprise chez nous par l’infâme Claude François, mais c'est une autre histoire). Tout est là, les cheveux fournis et très bruns, les lunettes en écaille, cette façon de bouger un peu raide et déjà presque caustique. Disons que le père ne trahit pas le fils. Dans son livre Costello évoque cette séquence sur deux, trois pages et ses rapports avec son père sur bien plus de pages encore. En dehors du filial il se souvient aussi de ses débuts dans la « musique » de ses premières prestations scéniques en pleine période Glam avec des types qui portaient parfois des sabots aux pieds. Il se souvient aussi de ses premières bitures, de ses emplois de bureaux pour le moins alimentaires où il portait déjà une cravate et des pantalons « feu de plancher » . Le tout est très bien vu, avec un sens du détail formidable. Il y a aussi quelques précieuses « recettes de cuisine ». On apprend comment en disséquant et reproduisant gauchement le son des disques Stax ou Talma Motown il a su créer un style bien à lui. Bref, j'en suis là et j'envisage la suite sans trop d'inquiétude.

10 juillet 2018.- Beau temps chaud (28°C). Ma garde-robe commençant à à péricliter j’ai passé l’essentiel de ma matinée en centre-ville et dans diverses boutiques proposant quelques nippes à prix soldés. J'ai acquis une paire de chaussures, deux, trois pantalons et quelques autres babioles, mais l'expérience aura été hautement traumatisante. Pour faire court, disons que j'ai frôlé l'enfer.
Après avoir déjeuné d'un sandwich chaud au style et au goût pour le moins américain je suis bien vite rentré chez moi où sans plus attendre que ça j'ai saisi mon replet volume d'Elvis Costello qui m'attendait comme une bouée. Les débuts de label Siff Records, le Liv Aid tout nu avec une guitare devant 2 milliards de spectateurs, la propension de Costello à être systématiquement désagréable en interview. Pas lieu de me plaindre de tout ça.

11 juillet 2018.- Ciel dégagé, un peu de vent, température idéale (25°C). Après la victoire de son équipe de balle au pied dans une rencontre à Saint-Pétersbourg la France est en ébullition, on tambourine au milieu des Champs Élysées, notre Président sautille dans les tribunes et d'autoproclamés spécialistes amorcent de bien belles théories sociosportives sur les chaînes d’informations télévisées en continu. Je suis dubitatif.
Par ailleurs, le livre d'Elvis Costello est toujours aussi bon. Que ce soit le souvenir de ces ancêtres un peu irlandais ou le récit de ses pérégrinations américaines, je suis intéressé, amusé, ravi pour tout dire.

12 juillet 2018.- Deux passages nuageux (27°C).

*

Des mouflets et mouflettes tapageurs, une perceuse à moins que ne ce soit l'un des descendants du bon Docteur Landru découpant une dulcinée à la scie égoïne, des conversations téléphoniques comme s'il en pleuvait, des enceintes sans fil diffusant d'immondes brouets autotunés, allez lire en extérieur avec un tel brouhaha au creux des oreilles ! Voilà pourquoi cet après-midi je me suis réfugié en intérieur, hésitant à ouvrir mes fenêtres, de peur de déranger, le bruit de mes pages tournées est tellement assourdissant !

**

Le politiquement correct ne date pas de la plus haute antiquité, mais il commence à dater tout de même un petit peu. En 1979 il était déjà là quand ivre et mollement accoudé au comptoir d'un quelconque Holiday Inn en compagnie de Stephen Stills Elvis Costello se permis quelques blagues vaseuses autour de James Brown et Ray Charles. L'entourage de Stephen Stills s'empressa de rapporter les dires alcoolisés de Costello aux médias environnants et cet incident lui coûta beaucoup en terme de regards de travers et de petit doigt posé sur les lèvres de l'indignation. Évidemment, et tout le monde le savait et le sait, Costello n'était et ne sera jamais raciste, mais il faut des curés moralisateurs un peu partout, ils ont tellement déserté les églises.

13 juillet 2018.- Soleil voilé, tiédeur (32°C). Jardinage matinal, taille de mes haies, arrachage des mauvaises herbes, remise en forme de quelques babioles végétales, arrosage et tutti quanti. Après-midi consacrée à la musique infidèle et à l'encre sympathique d'Elvis Costello. J'aborde gaillardement la page cinq cent et je ne suis toujours pas déçu, c'est un vrai bon livre qui vire au passionnant lorsqu’il s'agit d'évoquer la « soupe initiale » dans laquelle tout artiste puise son inspiration. Pour le Costello du milieu des années 80, ce sera la Tin Pan Alley, le « grand livre de la chanson américaine », la musique country. En tentant de recopier tout cela, une ligne de basse étouffée, une façon d'enregistrer les caisses claires en rimshot, une inflexion par ci une inflexion par là, Costello se créera un nouveau style bien plus tranquille que ses anciens énervements d’expert comptable (qui venaient d'ailleurs, de la musique noire, de Stax records, de la Tamla Motown, de la British Invasion et de choses plus sèches encore). Par ailleurs, le livre offre toujours une épatante galerie de portraits : Johny Cash, Roy Orbison, Georges Jones, Chet Baker, Bob Dylan, n'en jetez plus !

16 juillet 2018.- Vague tiédeur, on annonce des orages (30°C). Dubitatif et maussade. Hier victoire finale de « notre » équipe de balle au pied dans le tournoi qui « nous » occupait depuis plus d'un mois et voilà aussitôt des convertis de la dernière heure qui gambillent dans les rues tout en agitant des petits drapeaux indubitablement tricolores. Pour tout dire, on se serait cru en 1944 quand de bien tardifs résistants gambillaient devant les chars américains tout un lorgnant les futures donzelles à tondre d'un œil torve et vengeur. Voilà pour le « peuple », quand aux « élites » elles constatent en frémissant que les pousse-ballons ne sont pas que des « milliardaires incultes », mais aussi des « symboles républicains ». Pour qui aime vraiment le football, et ce, depuis toujours, tout cela ne manque pas de sel.
Par ailleurs conditions lectorales abominables, retour de mes voisins bricoleurs, retour des enceintes sans fil et des conversations téléphoniques. Ces gens-là n'avaient-ils pas quelques « monômes festifs et républicains » à effectuer aujourd'hui ?

*

Fini le livre d'Elvis Costello qui est vraiment très bien, mais qui aurait certainement mérité d'être ratiboisé d'une bonne centaine de pages. En dehors d'un passage vraiment émouvant où Costello parle de la maladie et de la mort de son père, les dernières pages ressemblent à un bottin show-business. On passe d'Elton John à Salomon Burke, de Salomon Burke à Johnny Cash, de Johnny Cash à Lou Reed, de Lou Reed à Sting, bref en s'ennuie un peu, c'est dommage, le reste était tellement bien.

17 juillet 2018.- Tiédeur, un peu de vent, quelques nuages (31°C). Lu cinquante pages du Journal de l'ami Witold. Polonité et vacheries diverses et variées autour de la poésie. Pour Gombrowicz il faut que la poésie soit mêlée à d'autres éléments plus prosaïques. Qu'elle ne soit pas cette mélopée monotone et sans cesse sublime que l'on s'inflige comme on pourrait s'infliger un extrait pharmaceutique. Bref, la poésie devrait savoir éviter la pureté comme la peste et n'être que composite, trouble, abâtardie et au grand jamais cette essence pédantesque qui ne résiste jamais à l'épreuve du réel. Après avoir tordu le cou de la « poésie pure », Gombrowicz s'attaque à la grandiloquence, rien de décevant : « Ne m'est-il pas arrivé – à moi, incapable de jouer d'un doigt « Au clair de la lune » sur le piano – de donner, et non sans succès, deux concerts ? Oui, deux concerts - où m'étant assuré au préalable des applaudissements d'un noyau d'initiés mis dans le secret, j'annonçai que j'allais jouer du moderne – et mis à taper à tort et à travers sur le clavier, dans tous les sens… »

18 juillet 2018.- Météo estivale (31°C). Je prépare mes valises, demain départ pour Naples. Rien d'autre.



3.


27 juillet 2018.- Températures caniculaires (37°C).

*

Retour d'Italie, de Naples, des Pouilles et du Basilicate… Naples et toujours suintante d'humanité, extérieurement sale, mais ne concédant rien au flux touristique… À l'instar de l'ami Beyle suis monté en haut du Vésuve, il y fait bien chaud, mais la vue est jolie. Lors de mon ascension croisé une troupes de petits vieux ahanant au plus fort de la pente, quelques Japonais, Chinois ou Coréens portant ombrelle et Nikon, d'incontestables Britanniques roux et rougis par le soleil avec d'inconscientes claquettes aux pieds, deux, trois autochtones cissexuelles la cuisse gracile et la fesse indubitablement pommelée. Le lendemain Road Trip sur la côte Amalfitaine, rien à redire, c'est une région toujours merveilleuse. J'ai ensuite traversé la botte, direction les Pouilles où j'ai visité plus ou moins bien Trani Bari, Lecce, Otrante, Alberobello et Ostuni. Les abords de ces cités, petites ou grandes, sont parfois douteux, friches, ordures confinant à l'Arte Povera, oliviers malades, mais elles ont pour elles un charme que l'on ne saurait trouver nul par ailleurs. Retour vers Naples par Matera dans le Basilicate, extraordinaire ville troglodyte où Pasolini tourna son Évangile à lui.
À part ça, malgré ses airs nerveux et gesticulants l'Italien du Sud reste immuablement sympathique. Bien mangé, bien bu… que demander de plus?

**

Ce matin malgré des conditions lectorales frôlant le pire - claquement de porte, conversations téléphoniques, enceintes sans fil, tondeuse, perceuses, meuleuses (?), veau, vaches, cochons – je suis tout de même parvenu à lire le Chant de la Grande Dixence de Maurice Chappaz. Dans cette courte plaquette rééditée et non massicotée par les toujours excellentes éditions Fata Morgana Chappaz évoque son passé de technicien géomètre sur le chantier du barrage de la Grande Dixence. Ne rassurez-vous rien de vraiment technique et bricoleur, que du lyrique, du spirituel, du Valaisan mystique et de l’humain, du terriblement humain. Décidément, les suisses déçoivent rarement : « Je me souviens d'un homme tué par politesse. Pour aller vers nos galeries, nous commencions par une route dans les forêts. On grimpait. On minait. Une trompette d'enfant signalait la fin des explosions. Or un ouvrier se trouva juste sous un haut mélèze qui trembla, qui frémit un instant. Nos cris, nos furieuses huchées, son regard. Mais deux dames à ombrelles passèrent sur le sentier à l'endroit et à la seconde précise où l'homme en question aurait dû, d'une volte-face, sauter. Quelle bêtise ! Les bousculer, les rouler ! Quelle grosse bêtise ! L'arbre sur la nuque, rien que ça, parce qu'il a hésité devant les femelles respectables. Sur les chantiers alpins, le scrupule tue toujours, comme dans le Grand Nord, comme chez les saints. »

28 juillet 2018.- Orages (25°C). À l'alternat entre les journaux de Stendhal et Gombrowicz. L'un constate, sans s'en offusquer, que les Napolitains sont assez braillards et un peu voleurs, l'autre cherche la beauté dans tout, même dans l'horreur.

29 juillet 2018.- Turpide tiédeur (32°C). Gombrowicz et Stendhal. Après avoir tiré quelques flèches acrimonieuses sur la poésie, l'ami Witold s'attaque à la peinture. Pour lui le pinceau est un « instrument incompétent », une brosse à dents incapable de titiller un Cosmos débordant de lumière : « Faut-il que j'abandonne ce tourbillon éblouissant de formes, de lumières, de couleurs qu'est le monde pour votre royaume mort où rien ne bouge ? » Évidemment, tout cela pourrait se discuter. De son côté, Stendhal quitte l'Italie pour la Russie, sans trop de sautillement, il faut bien le dire.
Demain labeur, sans entrain.

31 juillet 2018.- Canicule (36°C). Il fait si chaud. Cette histoire de réchauffement climatique serait elle donc tangible et plausible ? Pour 2035 on annonce des cigales en Normandie, du vin de Bordeaux en Bretagne et des coups de soleil sur les plages de Knokke-Le-Zoute. Ces perspectives nostradamusesques me semblent bien inquiétantes.
Autrement pas plus de deux pages de l'ami Gombrowicz. Que voulez le labeur, la chaleur


5 août 2018. Toujours cette chaleur d’obédience saharienne, nous voilà bien ! (37°C). Hier soir, « vie sociale », un peu trop bu. Ce matin c'est donc dans d'incontestables volutes alcoolisées que j'ai fini la lecture du premier tome du Journal de Gombrowicz. Étant saisi par de courts, mais réguliers endormissements je dois avouer avoir sauté quelque pages à l'insu de mon plein gré. Cet après-midi ayant fermé puis arrosé fenêtres et volets (!) j'ai ensuite branché mon ventilateur et l'ai disposé en position optimale de fraîcheur autour de mon canapé puis j'ai ouvert un lourd volume de Charles Albert Cingria (Oeuvres complètes, Tome I). Cingria baguenaude dans une Algérie bien fraîche et même parfois neigeuse, il écrit une lettre fort drôle au poète genevois Henry Spiess, rend compte d'une inondation dans la ville de Bône, est un peu courroucé par la perte de quelques précieux manuscrits noyés dans la catastrophe. Comme rien n'est jamais simple avec Cingria, la ville de Bône et ses inondations sont bien vite oubliées et nous voilà bientôt maraboutés par des digressions tout à fait antiques, des choses pour le moins paléo chrétiennes, Apollonius de Tyane et Saint Augustin tournicotent dans l'air, nous voilà bien.

6 août 2018.- Températures toujours caniculaires, pollution, l'air devient irrespirable (36°C). Éprouvant beaucoup de difficulté à lire trois pages de Cingria j'ai laissé choir mon lourd volume et suis resté tiède et lymphatique sur mon canapé. La saison nous en veut

7 août 2018.- La chaleur est plantée, ne bouge pas (36°C). Je viens de constater non sans une pointe d’ amusement que la Journée internationale des gauchers était située entre la Journée mondiale des éléphants et la Journée mondiale du cerf-volant. Mieux encore ! Figurez-vous que la Journée mondiale du rhinocéros précède la Journée nationale du refus de l'échec scolaire qui précède elle-même la Journée internationale de la bisexualité. Pour le reste, il fait toujours trop chaud pour travailler, lire, réfléchir, forniquer. Je me demande s'il ne fait pas même trop chaud pour ne rien faire ! Existe-t-il une Journée mondiale de la fraîcheur ?


To be continued.


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vendredi 26 octobre 2018

Buzzcocks - Love Bites (1978)



Cette musicassette pour le moins mirliflore laisse entendre le deuxième long play de la clique musicale mancunienne nommée Buzzcocks (in french les copains excités). Je dois dire que même 40 ans après son démoulage l’ensemble reste pour le moins écoutable et en tous les cas diablement sautillant. Le lead singer, un certain Pete Shelley, psalmodie toujours et encore avec une pointe de dédain qui n'exclut pas le romantisme, la section rythmique tapoche et surligne à tout berzingue et les guitares sont en constant excès de vitesse et malgré cela bigrement bien bidouillées. Les chansons en elles-mêmes ne sont pas en reste, il y en une, extraordinaire il faut bien l’avouer, où il est question de tomber amoureux de quelqu'un dont on n’aurait pas dû tomber amoureux, c'est bête comme chou, mais c'est un parfait exemple de romance qui tourne à la plaie ouverte infectée. Parmi les autres chansons l'auditeur averti remarquera la première, son tambour va-t-en-guerre et ses lyrics de freluquet frémissant, la sixième un bidule retro adolescent digne des Hollies (pour rester Mancunien), la neuvième une ode aux coeurs brisés qui vire à la cavalcade furieuse et la dixième, un machin limite teuton, limite motorik, limite kraut, si vous voyez ce que je veux dire.
Comme je suis un peu sans mes mots et assez fainéant, je laisserai conclure le rédacteur du Guide Akai du disque 1983, un type à qui on ne la fait pas : « Ces Jam du Nord cultivent l'art du morceau court, bien enlevé, sans bavardage, ni remplissage… Miniatures pop, points d'exclamations, interjections, coup de flash sur nos sentiments. »

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vendredi 19 octobre 2018

The Rolling Stones ‎– L'âge D'or des Rolling Stones - Vol 2 (1976)



Il faut que vous sachiez que l'un de mes oncles est ingénieur atomiste et que de surcroît il est également audiophile (ce qui fait beaucoup pour un seul oncle, il faut bien l'avouer). Je me souviens qu'en 1975 cet oncle-là jouait sans se lasser l'album The Dark Side of the Moon sur les enceintes Cabasse de sa chaîne de très haute fidélité et que lorsque la seconde face commençait il m'appelait à coup certain pour me laisser écouter le son des pièces qui dégringolent au début de Money. « Tu entends, c'est hyperréaliste ! » me disait-il tout sautillant tel un girafon ivre. Effectivement, c'était hyper réaliste.. C'est cet oncle qui ma aussi offert la musicassette des Rolling Stones que l'on peut voir sur la photographie malingre qui accompagne le petit texte un brin fatiguant qui vous êtes en train de déchiffrer avec de courts et saccadés mouvements d'épaules. Ce devait être pour les fêtes de Noël 1976 dans ces eaux tergaleuses là. Je dois dire que cette musicassette me changeait des disques de Georges Brassens, Jean Ferrat ou Serge Lama, ces vieux croûtons labellisés NF que mes parents écoutaient tout en se chiffonnant plus que de raison. Disons que ce fut mon premier contact avec le rock’n’roll et qu'il y a de pires contacts. Pour tout dire, le menu était épatant, du primo stones à l'état brut, des trucs volés chez Chuck Berry, Lennon et McCartney, Leiber et Stoller, Domino et Bartholomew, et raccommodés par le playmobil en chef Brian Jones, que du très bon, ou presque.
Anecdote croquignolette, ou pas, c'est en écoutant ce spicilège que je pris l'idée pour le moins ludique de monter un orchestre composé avec les peluches survivantes au tsunami de ma petite enfance. Comme bambin j'étais bien plus malin qu'adulte, je baptisais bien vite mon ensemble musical d'un nom assez pindarique, imaginez les Rolling Lapnours ! Bikini le vieil ours brun au museau plein de paille tambourinait, Barnabé l'ours bleu électrique tenait la guitare tandis que Bibo le lapin, je me souviens encore de sa disparition dans un vide ordure quelques années plus tard et j'en frémis encore, chantait et gambillait avec des inflexions pour le moins jaggériennes. Mon magnétophone Philips (EL-3301) jouait Poison Ivy plus fort que de raison, mes Rolling Lapnours sautillaient à l'unisson, j'étais le seul maître de mon petit monde, c'était le bon temps.


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dimanche 14 octobre 2018

NME/Rough Trade C81 (1981)



Conjointement publié par le New Musical Express et le label Rough Trade ce spicilège sous forme de musicassette compile tout ce qui pouvait se faire de plus ou moins capricant en la très sainte année 1981. Je ne détaillerai pas complètement l’ensemble, mais sachez que l'on peut retrouver Robert Wyatt et Ian Dury dans leur meilleure forme paralympique... Les toujours heureusement bancroches Television Personalities et les non moins bancroches Red Crayola. Du côté des filles les toutes chiffonnées Raincoats et leur super bath Shouting Out Loud. Tout autant chiffonnées, mais plus roses, les formidables Essential Logic et leur formidable Fanfare In The Garden. Du côté du trottinant Subway Sect, Buzzcocks et Orange Juice. Du côté des seconds couteaux les Blue Orchids. Du côté du fatigant les Virgin Prunes. Du côté de « l'émotion personnelle pas forcement partageable » Stuart Moxham et The Gist... Comme je suis pour le moins feignant et assez indolent, fut un temps on me surnommait « le lymphatique », je n'en dirai pas plus. Ah si ! Simplement je vais me contenter de vous signaler les trois meilleurs titres, l'épatant Endless Soul par les Écossais cyclothymiques de Josef K (raide, capricant et totalement bancroche), le fabuleux We Could Send Letters d'Aztec Camera (écrit par Roddy Frame à l'âge de 16 ans, il ne fera jamais mieux par la suite) et le plus que fabuleux The Sweetest Girl, un faux reggae famélique avec l’orgue de Robert Wyatt qui baguenaude dans le fond, la plus belle chanson de Green Gartside et de Scritti Politti, une pure merveille de gauchiste même pas repenti.

P.-S. Non, la compilation C86 n'est pas mieux.


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lundi 8 octobre 2018

Otis Redding ‎– The Dock Of The Bay (1968)



Ce spicilège destiné au marché français est sorti et ressorti pas loin de 11 fois. La première fois en 1968 sous étiquette Stax (numéro de catalogue 69009) et la dernière fois en 1986 sous étiquette Atco (numéro de catalogue 40 076). Ma version doit être celle-ci puisque j'ai acheté ce disque en août 1989 à la FNAC Lyon Bellecour pour la modique somme de 39 francs, ce qui doit faire 7€53 en tenant compte de l'érosion monétaire. Comme en toutes choses rien n'est jamais simple, il y a un autre spicilège de l'ami Otis qui porte exactement le même titre, mais qui est doté d'une tracklist totalement différente. Cet autre spicilège, qui n'est plus en ma possession, est sorti sous étiquette Volt (numéro de catalogue S 419) et si mes souvenirs ne me trahissent pas les titres ont été choisis par Steve Cropper. Des deux c'est certainement le plus émouvant.


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mardi 2 octobre 2018

The Go-Betweens - Before Hollywood (1983)



N'ayant pas plus d'inspiration que ça et ne voulant surtout pas engendrer un hypothétique « débat » aujourd'hui je me contenterai de plus élémentaire factuel. L'album que vous pouvez entrapercevoir sur cette photographie est le deuxième des Go-Betweens un groupe de « rock indépendant » originaire de Brisbane en Australie. Il a été enregistré en octobre 1982 dans un Studio d'Eastbourne, une primesautière citée balnéaire située dans le Sussex en Angleterre, et manufacturé par John Brand un producteur multicarte ayant travaillé avec Magazine, Aztec Camera ou The Cult (on me signale qu'il aurait aussi mixé une petite chose d'Asia, ce grand groupe art-rock de dessous les fagots). Sans vouloir vous émoustiller plus que ça, je suis assez adepte des douches écossaises, je dirai de cet album qu'il est une très grande réussite et qu'il pourrait sans coup férir s'afficher tout en haut d'un solide Top 1983. Le single Cattle and Cane est en tous les cas une franche réussite que l'on peut réécouter 35 ans plus tard avec une pointe de satisfaction au creux de l'épigastre.
Le groupe était composé de Robert Forster - guitare et chant, Grant McLennan † - basse et chant et Lindy Morrison – batterie.


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lundi 24 septembre 2018

Psychogeographie indoor (85)


« Je suis allé chez Ostende, boutique à la mode, et me suis payé une paire de souliers jaunes qui se sont révélés trop étroits. Je suis revenu dans ce magasin pour échanger ma paire contre une paire se souliers exactement de la même taille et de la même façon, paire en tout point identique, qui s'est révélée aussi étroite que la précédente. Il m'arrive de m'étonner moi-même. » (Witold Gombrowicz, Journal)


1.

1er mai 2018.- Météo automnale, novembre en mai, nous voilà bien (14°C)

Cette année le muguet était bien joli.

*

Lu cinquante pages du Lambeau de Philippe Lançon et mon instinct me souffle à l'oreille que cela pourrait être un très bon livre. On parlera ici où là de la « grande force du témoignage » d'un livre «inattaquable», je parlerai surtout de littérature. Lançon a trouvé son sujet et son sujet est un désastre, un désastre qui le soulève, le révèle à son propre talent, lui permet de s’étendre vraiment.

Le récit de l’attentat du  7 janvier 2015 est certes terrible, mais il surtout porté par un regard. Un regard flottant, un peu distancié, sans emphase, mais parfois attendri, parfois embué… un regard qui n'est jamais là pour satisfaire le potentiel voyeur que pourrait se trouver être le lecteur. 

Certains pensent que l'on ne devrait pas critiquer cet ouvrage. L'auteur à souffert son témoignage devrait être suffisant sans qu'on en dise plus. C'est faire fi de l’œuvre littéraire, l'analyser c'est l'extraire du pathos et de la morale pour mieux l'observer en pleine lumière. Nous avons bien le droit de papoter tout autour des Désastres de Goya après tout ?

3 mai 2018.- Vent aigrelet, fraîcheur (15°C). Le Tour d'Italie cycliste commence demain, dans l'Équipe du jour Philippe Brunel convoque Pierre Chany, Dino Buzzati et Bernard Hinault. Beau papier… as usual…
Puisque je suis plongé dans la presse plus ou moins quotidienne dans le Figaro littéraire, il est question d'une poignée d'écrivains oubliés, Robert Margerit, Jean Pierre Martinet, René Boylesve, André Lafon, Calet (qui n'est plus trop oublié)… que du beau linge ensablé.

5 mai 2018.- Ciel bleu tout juste agrémenté de parcimonieux nuages offrant une climatisation toute naturelle (23°C). Hier social life, bu un peu, mais pas trop, cependant je suis encore tanguant. Toujours avec un Philippe Lançon que l'on soigne tant bien que mal. Une mâchoire disparue ce n'est pas rien, il faut un sacré boulot pour espérer réparer tout ça. De surcroît lorsque le patient, et en l’occurrence la victime, à les veines timides et qu'il voit sans cesse la cervelle de l'un de ses camarades d'infortune, flotter au milieu d'un liquide amniotique, rouge, sombre et « mortellement lustral ». (Vous me m'en voudrez pas de prétendre sautiller au milieu d’événements aussi tragiques, mon sautillement n'est que nerveux et mon ton badin n'est qu'un mauvais réflexe. Le livre de Lançon est vraiment très bien, digne, précis, forcement personnel… il faut le lire.)

6 mai 2018.- Beau temps chaud (28°C). Airs, songes et flottement. J'aimerai moi aussi être sur le faîte des arbres, dans ces zones indécises et extra sphériques, loin de toute pesanteur puisque la pesanteur n'est pas naturelle à l'homme que je suis. Comme mon envol est impossible, je le rêve, comme je ne voudrais que voler je ne fais que rêver.

7 mai 2018.- Temps estival (28°C). Sommeil impossible la nuit dernière. Encore des enquiquinements de voisinage plus ou moins tragiques (je ne les évoquerais pas ici). De toutes les façons mon labeur étant ce qu'il se trouve être il fallait que je me réveil à 3 heures du matin, alors à quoi bon dormir ? J'aime pourtant tellement dormir, c'est l'une de mes non-activités favorites avec le farniente sur chaise de jardin. Je dirai que les choses sont mal faites, c'est plus simple.
Le labeur derrière moi sur le coup de 13 heures j'ai bien tenté une petite sieste réparatrice, bien malheureusement elle fut peu concluante puisque le voisinage était encore là (même si moins tragique que la nuit dernière). Ne pouvant décidément pas me reposer je me suis rabattu sur le Lambeau de Lançon. Poursuivant ma lecture j'ai pensé au Siloé de Paul Gadenne et à la Montagne Magique de Thomas Mann. Ces deux livres étaient pour ainsi dire frères jumeaux avec le Lambeau de Lançon voilà donc des triplés !

8 mai 2018.- On annonçait des orages, ils nous auront tourné autour avec une rage contenue sans nous tomber sur le coin du nez (26°C). Consacré une grande partie de ma journée aux activités horticoles. Pour le reste, je suis toujours avec Philippe Lançon. Les progrès de la médecine lui permettent d'avoir l'un de ses deux péronés à la place de la mâchoire, un peu de peau de guibolle sur le menton, un morceau de couenne de cuisse sur le mollet, des poils de jambes lui poussent à l'intérieur de la bouche. Tout cela serait assez drôle si ce n'était pas un peu tragique.

10 mai 2018.- Nuages (17°C). On lit le livre de Lançon avec un plaisir coupable (je sais c'est horrible). Vas t-il vraiment s'en sortir ? Toutes ces opérations, greffes et autres fantaisies seront elles efficaces ? Aura-t-il des dents, pourra-t-il parler ? Parmi bien d'autres choses, un sourd suspens s'installe, on est un peu gêné. Faut-il être gêné ?
La dernière partie, sa convalescence à L'hôtel des Invalides est magnifique. Il n'y a plus de suspens, plus que des fantômes. Lançon est un autre Hans Castorp.


2.

11 mai 2018.- Que de soleil ! (23°C). Les technologies sans fil et les enceintes bluetooth étant ce qu'elles se trouvent être, j'ai failli écrire ces lignes faiblardes avec trois sources sonores distinctes dans les oreilles. Sur ma gauche une intrusion sonore autotunée digne des pires « quartiers populaires » (je ne loge pourtant pas dans un « quartier populaire », Dieu m'en garde !), sur ma droite une ballade assez glutineuse du chanteur américain Billy Joël, droit devant et plus loin un infâme brouet musical emmenant certainement d'un amoindri mental vainqueur d'un quelconque télécrochet. On concédera qu'en terme de décibels inutiles tout cela fasse beaucoup ! Je suis très poli, trop peu courageux et assez malin, je n'ai donc pas négocié avec les blâmables responsables de mes menus tracas, j'ai par contre trouvé une solution, une contre-mesure bien à même de me libérer ouï et esprit. Cette solution était toute bête, j'ai simplement ajouté une quatrième source sonore ! Comme je suis pour le moins civilisé et que ne je voudrais pas enquiquiner mon voisinage avec mon bon goût à l’heure où vous me lisez je suis en train d'écouter In a Silent Way de l'ami Miles avec deux écouteurs de qualité honnête adroitement posés sur les oreilles. L’effet est saisissant ! Il suffit de faire rougir un peu le volume sonore et comme par enchantement tout ce qu'il y a de pire n'existe plus qu'à l'état de lointaine vibration. Pour tout dire, Miles aidant, me voilà presque flottant dans une douce quiétude océanique.

12 mai 2018.- Temps se dégradant au fil de la journée (23°C). Je sais qu'il est de bon ton de ne voir chez lui qu'un roitelet cacochyme régnant sur la maison Gallimard et les lettres françaises, mais je dois dire que j'aime assez le vieux Sollers. Il est de plus en plus léger, badin, enfantin presque. En somme Joyaux a rejoint Joyeux. Centre sa dernière très petite chose que j'ai presque finie dans la journée n'est pas plus un roman qu'un essai, c'est de l’essence de Sollers. Il y parle de Freud des temps qui nous occupent, du grand retour de la morale et des militant(es) ostentatoires. C'est loin d'être un grand livre, mais je l'ai lu avec un plaisir que je ne rencontre pas toujours en bataillant avec du censément conséquent (Sollers dézingue un peu Michel Onfray c'est assez drôle)

13 mai 2018.- Météo épouvantable, pluie incessante, froideur (8°C). Humeur maussade, certainement les conditions climatiques. Fini le court opuscule de Philippe Sollers. Commencé un autre court opuscule Jusqu'à Faulkner de Pierre Bergounioux. Pour l'instant je suis plus intéressé par le rythme des phrases que pas leur sens, c'est certainement inquiétant : «  L’acte décisif qui a opposé une subjectivité transcendante à l’objectivité subsumée sous la catégorie de l’étendue et, ce faisant, fondé l’ambition de se rendre maître et possesseur du monde, cet acte — le cogito — guide aussi, mais à leur insu, les grands réalistes. »

14 mai 2018.- De la pluie, toujours (12°C). Quelques problèmes ménagers à régler. Acquis trois plantes d'intérieur, cela me fera un peu de compagnie. Toujours chez Bergounioux. Dans Jusqu'à Faulkner il semble être question du Roman d'Homère à Faulkner (tout en passant par Stendhal et Proust). J'écris « semble être question », car la prose de Bergounioux à un incontestable effet narcotique sur mon cogito. Je lis ses phrases, je suis bercé par leur rythme, leur ressac, mais leur sens me volette pas dessus la tête avec des senteurs d'éther.
Loin de Bergounioux entamé Vie et mort de Marco Pantani une enquête émue de Philippe Brunel. Le cyclisme est mon sport favori, j'étais un grand fan de Marco Pantani, Philippe Brunel est un grand journaliste, ce livre est fait pour moi : « Si je vais aussi vite dans les cols c'est parce que je veux abréger mon agonie ».

15 mai 2018.- Vagues éclaircies (16°C). J'ai laissé choir Faulkner et Bergounioux avec un bruit mat, je les retrouverais peut-être bientôt quand le mood sera un peu plus favorable. En attendant la Rimini de Brunel (et donc de Pantani) n'est pas cette Mecque exténuante du tourisme de masse que le pékin moyen connaît. Loin des pensions de famille, des pédalos, des minigolfs et des vendeurs de glace ambulants c'est la Rimini des portiers de nuits, des prostituées de haut vol et des toxicomanes de tout poil… C'est une ville en hibernation qui n'a plus grand-chose de balnéaire, une ville idéale pour mourir dans un vague hôtel de quasi-bord de mer déserté.

16 mai 2018.- Journée maussade et fraîche, mon taux de vitamines D en chute libre je vire à l'endive blafarde (16°C). Acquis un nouveau canapé dans une officine suédoise bien connue. Passé une grande partie de l'après-midi à le monter. Comme je suis assez bricoleur je n'ai perdu aucun boulon, pour tout vous dire je suis très fier de moi. Seul petit hic, mon nouveau canapé est certes non défraîchi, mais il est encore un peu trop dur pour mes fesses plus habituées à du moelleux. Il va falloir que je le dompte. En attendant une assise plus idéale, mes conditions lectorales vont donc être touchées (je lis exclusivement sur canapé en indoor et sur chaise de jardin en outdoor).
Ce matin j’étais encore avec Philippe Brunel et Marco Pantani (joli couple fiévreux). Même si la thèse de Brunel est un peu flottante (en gros Pantani aurait été vaguement assassiné), le livre est formidable. C'est plus un tombeau qu'autre chose, il est parfois utile d’élever des tombeaux à ceux que l'on aime et admire.

17 mai 2018.- Matinée fraîche et nuageuse, ciel se découvrant dans l'après-midi, aux alentours de 17h00 le soleil était enfin là, un miracle ? (18°C) « On saisit mal ce que Faulkner raconte. On lui en a souvent fait grief. Quelqu’un qui avait lu quatre fois de suite la même phrase et lui déclarait ne pas comprendre ce qu’elle signifiait, s’entendit conseiller d’essayer une cinquième ». Je remplace Faulkner par Bergounioux et je dis : « pas mieux ! ».

19 mai 2018.- Majorque. Ciel partiellement ensoleillé (22°C). Assez agacé par les conditions climatiques m'entourant depuis quelques semaines j'ai décidé de trouver le soleil là où il censé se trouver., en plein milieu de la méditerranée dans les Îles Baléares. Pour l'instant la météo est relativement à mon goût.. Les autochtones sont à peu près tous rouquins et pourvus d'un torse nu rougi par le soleil. Chose étonnante il s'expriment à peu près tous dans un allemand qui serait parfait s'il n était pas un brin vulgaire.

20 mai 2018.- Majorque. Soleil voilé (22°C). Afin d'échapper aux hordes de touristes teutoniques marché plus de 15 km. Suis tombé sur une belle crique quasi déserte. Enough for today.

26 mai 2018.- Queue d'orage (26°C). Retour de Majorque. Indépendamment des conditions climatiques, assez agréables en cette saison, c'est une île qui pourrait être très bien, mais qui ne l'est pas vraiment, car en dehors d'une rondelette manne financière les Panzerdivisions du tourisme de masse teutonique ne font rien pour elle. Cependant quelques highlights : la côte Nord et son goût un peu corse, le Cap de Formentor, deux, trois criques dans le Parc naturel de Mondragó, Palma un peu quand même…

27 mai 2018.- Orages, grande moiteur (30°C). Sans grande envie, maussade pour tout dire. Court retour dans les papiers de Georges Perros, bien maussade lui aussi.

28 mai 2018.- Gouttes tièdes, humidité mékongaise (25°C). Lever 5H00. Labeur. Sieste impossible (une perceuse), lecture impossible (une perceuse et un marteau). Visiblement Dieu ne me préserve pas des voisins bricoleurs.

29 mai 2018.- Grande moiteur (26°C). Les technologies sans fil auront sonné le glas de l’intime. Chacun peut profiter des discussions téléphoniques de chacun. Chacun peut laisser flotter ses « goûts » musicaux et en faire profiter chacun. La discrétion n'est plus de mise, l'intimité, cette liberté durement acquise, n'existe plus ou tout du moins est elle redevenue ce qu'elle était au moyen âge, c'est-à-dire un privilège de moine cistercien. J'imagine que bientôt chacun se remettra à déféquer devant chacun, ainsi la boucle sera bouclée et nous pourrons vivre dans le meilleur des mondes barbares possibles. En attendant, je faiblis, je ne lis plus rien, même mon Perros me laisse de marbre.

31 mai 2018.- Nuages retors, grande humidité (26°C). Ennui, déception, une tenace impression d'à quoi bon. En dehors d'être une journée de plus cette journée n'eut rien pour elle. Lu deux pages de Perros, sans entrain.

1er juin 2018.- Ciel oscillant entre belles soleillées et replets cumulus, moins d'humidité (24°C). Le 28 septembre 1811, Stendhal traverse Florence avec un courrier borgne. Il trouve les rues assez peu sautillantes. Une suite de maisons fortes, bâties de manière à ce que les propriétaires puissent soutenir un siège. Cette particularité architecturale un peu forte de chianti étant très utile, car on s'est souvent battu dans cette ville quand elle était une « république orageuse ». Pour Stendhal ce qu'il y a de plus joli à Florence ce sont les environs, ces petites collines qui touchent immédiatement la cité toscane. Presque un affleurement…
Pour le reste l'été approchant, le bruit environnant se fait de plus en plus considérable.


3.

2 juin 2018.- Ciel partiellement ensoleillé, « impression » de beau temps (27°C). Aujourd'hui les conditions climatiques et lectorales (presque aucun tintamarre parasite) étant potentiellement sans anicroche je me suis donc permis de lire en extérieur où ma chaise de jardin et l'ombre d'un arbre moins chétif qu'il n'y parait de prime abord m'attendaient sans trop s'en faire. C'est ainsi que bien assis et presque au frais j'ai entamé ni plus ni moins que le Journal de Witold Gombrowicz. Après cent pages et malgré quelques passages reniflant un peu trop le Polonais exilé tournant autour de la polonité (rien de plus normal puisque ce journal fut écrit par Gombrowicz un polonais mal pensant, et pour Kultura, la revue des Polonais exilés), je dois dire qu'il est assez à mon goût et particulièrement lorsqu'il s'autorise quelques sautillements distanciés : « J'écris ses lignes dans ma chambrette, mais me voilà obligé d’interrompre, car mon dîner m'attend à la pension « Las Delicias ». Adieu pour l'instant, cher petit journal, fidèle toutou de mon âme,- mais ne hurle pas, veux-tu – ton maître sort, bien sûr, mais il va revenir. », ou encore cinquante pages plus loin : «  Ce Journal, je le rédige à contrecœur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j'écris ? Si c'est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l'impression ? Et si c'est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres entendent ? »
Un gros nuage noirâtre passant devant le soleil et l'une de mes voisines venant d'entamer une « discrète » conversation téléphonique je vais vous laisser et me diriger vers mes intérieurs où mon canapé m'attend avec l'air un peu contrarié d'une épouse trompée.

3 juin 2018.- Ciel couvert, semi-tiédeur un peu torve (27°C). Pour Gombrowicz Cioran respire le froid humide des caves et le renfermé des tombeaux, c'est un écrivain un peu mesquin qui ne fait rien de « son » exil, de sa propre décomposition, qui ne transforme jamais sa « maladie » en santé, en mégalomanie. Or tout écrivain se doit d'être mégalomane, c'est presque un principe de base (il est bien possible que je comprenne tout de travers).
Plus loin après moult circonvolutions coudées autour de l'exil et de la polonité, ces lignes que j'ai trouvé assez drôles, allez savoir pourquoi ? : « Je suis allé chez Ostende, boutique à la mode, et me suis payé une paire de souliers jaunes qui se sont révélés trop étroits. Je suis revenu dans ce magasin pour échanger ma paire contre une paire se souliers exactement de la même taille et de la même façon, paire en tout point identique, qui s'est révélée aussi étroite que la précédente.
Il m'arrive de m'étonner moi-même. »

4 juin 2018.- Toujours ce temps humide et chaud, désagréable pour tout dire (26°C). Trois pages du Journal de Gombrowicz. Un réveillon du Nouvel An, de la vodka, du vin, une dinde et un orchestre. Le rythme de la danse , « danse des ventres, danse des calvities égrillardes, danse des faces fanées… » et ces deux phrases de Paul Valéry : « Lourds frontons de sommeil, toujours inachevés. Rideaux bizarrement d'un rubis relevé… »
Rien (ou presque) : Les minutes fondent en heures, l'herbe pousse, je reste sur mon quant-à-moi, stoïque.

5 juin 2018.- Temps orageux (26°C). Trois poèmes d'Henri Thomas (l'un très beau).

Le sommeil sous la bâche froide
- et je suis outil, pelle ou fusil -
le sommeil fait les membres roides,
le moteur fonce dans la nuit.

6 juin 2018.- Moiteur mékongaise (28°C)

Rien (ou presque) :
Je subsiste sans grandiose souffrance,
mon petit monde est simplement attaché à l'une de mes chevilles,
et je ne le sens pas peser,
je suis seulement un peu inquiet.

7 juin 2018.- Toujours ce temps orageux, cette torpeur quasi amazonienne et bien pénible (27°C). Lever 5H00. Labeur (I’m a Working Class Hero). Un poème d'Henri Thomas, trois pages de Gombrowicz, une page de l'ami Beyle.

8 juin 2018.- Orages, encore (24°C). Il pleut sur mes géraniums, l'inquiétude est là. Pour me rassurer, j'ai ouvert L'histoire vécue d'Artaud-Mômo.

9 juin 2018.- Ciel globalement nuageux, humidité toujours prégnante, tiédeur de mauvais aloi (28°C). Selon un aréopage de météorologiste en goguette, le réchauffement climatique et la fonte des glaces auraient pour conséquence un affaiblissement assez notable du Gulf Stream et une disparition plus ou moins progressive de l’anticyclone des Açores. Tout cela est assez problématique, car les perturbations et les dépressions atlantiques circulent sans entrave sur toute une partie de l'Europe de l'Ouest et nous voilà, avec des printemps qui ressemblent à des automnes tropicaux quand ils ne sont pas sud asiatiques. Pour tout dire, je n'aime pas du tout ça, je préfère, oh combien, une demi-tiédeur sèche à une bonne grosse chaleur humide et comme aujourd’hui, en dehors des effets du réchauffement climatiques j'ai commencé à ressentir un début de lombalgie dans le bas du dos, je dois dire que je ne fus guère sautillant. Malgré tout cela, mon état un poil encombré et un ciel digne de Saïgon en pleine mousson, j'ai tout de même accompli quelques menues tâches ménagères allant jusqu'à passer la serpillière sur un sol devenu collant à force d'aquosité. Plus tard je suis même parvenu à entretenir mon jardin qui après trois semaines d'orages quasi journaliers commençait à faire grise mine. Après tout cela je suis retourné dans le Journal de Gombrowicz qui me regardait du coin de l’œil avec des airs un peu marécageux. À la page 175, Gombrowicz explique sa technique d'écriture, c'est très intéressant : « Pénétrez dans la sphère du songe. Puis mettez-vous à rédiger la première histoire qui vous passe par la tête, et écrivez-en une vingtaine de pages. Relisez-la. Sur ces vingt pages, il y aura peut-être une scène, deux ou trois phrases, une métaphore qui vous paraîtront excitantes. Alors, vous récrirez le tout de nouveau, veillant à ce que ces éléments excitants deviennent votre trame – écrivez cela sans tenir compte de la réalité, en tâchant de satisfaire aux seuls besoins de votre imagination. Au cours de cette seconde rédaction, votre imagination aura déjà amorcé, choisi une direction, et il vous arrivera de nouvelles associations qui définiront d’une manière plus précise le champ de votre activité. Rédigez alors une vingtaine de pages de ce qui suit, en serrant de près la ligne de vos associations et en cherchant toujours l’élément excitant – créateur – générateur – mystérieux – révélateur. Puis, récrivez le tout une fois de plus. Avant même d’avoir eu le temps d’y penser, vous verrez arriver le moment où va naître sous votre plume une série de scènes clefs, de métaphores, de symboles et où vous disposerez du “chiffre” approprié. C’est alors que, mû par une logique interne, tout commencera à prendre corps et forme sous vos doigts : scènes, personnages, idées, images exigeront d’être complétés, et ce que vous aurez déjà créé vous dictera le reste. Cependant, tout en vous soumettant ainsi passivement à votre ouvrage, en lui permettant de se créer de lui-même, il vous faut veiller – c’est là l’essentiel – à ne pas cesser, fût-ce un instant, de le dominer ».

10 juin 2018.- Chaleur plus sèche, nous quittons l'humidité sans grands regrets (29°C). Profitant d'une météo enfin conforme avec mes désirs les plus enfouis aujourd’hui j'ai pratiqué quelques kilomètres de psychogéagraphie qui m'ont mené, allez savoir comment et pourquoi, sur le lieu même de ma naissance. On a transformé l'endroit qui n'est plus le vieil Hospice obsolète où François Rabelais aurait exercé en son temps, c'est à présent un hôtel de luxe avec boutiques idoines, restaurants bien peignés et Bars à la page. Devant tout ça je me suis dit que le hasard fait bien mal les choses et j'ai poursuivi ma route sans coup férir. À mon retour j'ai lu une trentaine de pages du Journal d'un Gombrowisz toujours très polonais et mal pensant. Rien (ou presque) : Les états dits actifs m'ont toujours paru difficiles à vivre. Me lever, marcher, tourner, mâcher, avaler, parler, articuler. Je n'ai par contre aucun mal à m'allonger, me coucher, me détendre, me taire… L'inaction est un domaine dont je suis le prince.

11 juin 2018.- Pluie diluvienne et grande tiédeur, nous voilà bien ! (28°C). Le 4 janvier 1965 Cioran est dans l'impossibilité quasi absolue d'écrire. Il succombe au seuil de chaque phrase, est amputé de tous les mots. Il faut dire qu'au matin, au petit gris, un sentiment accablant, irrésistible de la duperie universelle l'avait saisi au garrot. Allez écrire dans ces conditions-là !

12 juin 2018.- Temps toujours orageux, mais moins chaud (22°C). Je gobichonne les pages des Cahiers de Cioran comme on gobichonne des granules homéopathiques, sans ostentation, à mon rythme, pas plus de cinq ou six pages par jours. L’efficacité doit être là puisque je suis morose et ravi tout à la fois : « Je ne me consolerais jamais de la médiocrité de mes ennemis. Ce qui devrait nous rendre modestes, c’est de n’avoir pu susciter des haines dont nous soyons fiers.»

14 juin 2018.- Beau temps, moins d’humidité et une température quasi idéale (22°C). En Russie débute une joute de balle au pied qui devrait nous occuper un certain temps. Rien lu, ou si peu.

15 juin 2018.- Parfait équilibre entre nuages et soleil, vent léger, température idéale (24°C). Les averses diluviennes et les orages tapageurs semblant derrière moi j'ai retrouvé ma chaise de jardin sur laquelle je me suis vissé sans coup férir. Lu quatre pages du gombrojournal comme elles m'ont un peu ennuyé (ah la polonité !), je me suis rabattu sur un autre journal celui de Stendhal qui m'a assez vite ravi. L'ami Beyle, toujours à Rome, visite Saint-Pierre qui le laisse de marbre et bien froid, ce n'est pas le cas du Colisée, un grand théâtre à moitié ruiné qui le rend ému jusqu'à en pleurer un peu : « En me trouvant seul au milieu du Colisée et entendant chanter les oiseaux qui nichent dans les herbes qui ont crû sur les dernières arcades, je ne pus retenir mes larmes. En sortant de là je passai par une rue nommée strada A. Je fus très attendri ».

16 juin 2018.- Soleil voilé, tiédeur (28°C). Aujourd'hui la municipalité dans laquelle je réside avait décidé de bloquer ma rue pour la transformer en une sorte de lupanar festif avec tambours, orchestres, cliques, fanfares et « ateliers musicaux » divers et avariés. Ainsi, je me suis retrouvé avec une estrade et un big bang tapageur planté devant l'une de mes fenêtres, si au bruit l'on ajoute l'odeur d'un stand de merguez concomitant et pour ainsi dire mitoyen on comprendra sans peine que ma journée risquait de frôler les rivages déchiquetés du problématique. C'est pourquoi, n'étant pas plus idiot que masochiste, devant tout ce chambard festif j'ai bien vite fermé mes volets et quitté mon modeste logis pour accomplir quelques kilomètres de pyschogéographie qui m'ont mené dans un parc public vide de tout être humain. Là adossé à un arbre robuste, j'ai laissé le temps passer avec une tranquillité de pierre.
Pour le reste, en dehors de cinq pages de Gombrowicz, rien lu.


To be continued.


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