vendredi 15 mai 2026

Psychogeographie indoor (157)

 


« Un écrivain n’a, bien sûr, absolument aucune place dans la société – sinon que tout le monde, à un moment ou à un autre, voudrait en être un : ça ferait bien. »   Frédéric Berthet

13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler en avait largement sous la main.

14 avril 2025.– Douceur nuageuse, quelques rares et belles éclaircies (18°C). Retrouvé ma chaise de lecture. Curieusement, aucun chat à l'horizon. Mes petits félins domestiques m'auront sans doute oublié pendant ma brève villégiature sudiste. C'est fort probable (Léautaud, tout du moins le Léautaud terminal, ne bougeait plus, il était comme vissé sur sa chaise et ses petites bestioles ne le quittaient pas). En parlant de choses brèves, fini L'Impassible de Berthet. Toutes les lignes, et même les plus insignifiantes, laissent deviner l'écrivain. Le meilleur de ce très court spicilège ? Un texte donné au Figaroscope. L'intimité affleure, c'est très bon : « Puisque les différents moments du temps, de la journée, les saisons sont autant de territoires. De sorte que, s’il est déjà monstrueux de contraindre les gens à vivre dans les mêmes endroits, il est inouï de les forcer aux mêmes horaires, et fantaisiste qu’un gouvernement puisse réglementer par décret une heure légale, d’été ou d’hiver, ainsi que la vitesse sur les routes, l’âge des mineures ou les quotas laitiers, sans compter qu’entre les êtres existent, à l’état naturel et surprenant, d’étranges fuseaux horaires qui entraînent des fatigues aussi grandes qu’inutiles. Mais l’inutilité restant peut-être une forme de grandeur, je savais que moi, ce qu’il me restait à faire, c’était tenir ce genre de raisonnement, dont la logique échapperait à certains, mais se tiendrait quand même, comme tout seul – dans la phrase. » Dans l'élan – un élan de juste mesure, il ne s’agirait pas de brusquer le chaland – entamé Stanislas, la nouvelle affaire autobiographique de Simon Liberati. Lu cinquante pages sans réel effort, les ai assez aimées. Liberati se souvient de celui qu’il fut à l’âge de cinq ans, de sa famille pour le moins croquignolette et de son embastillement au collège Stanislas. Pour l’instant ça ne ricane pas, on pourrait presque déceler une forme d’innocence, une certaine candeur. Ce sont d’assez bons signes pour la suite.

15 avril 2025.– Pluie fine, flaques minimes, maussades et marmiteuses (18°C). Le livre de Liberati trahit parfaitement son titre : c’est bien plus un récit sur son enfance que sur la sorte de colonie pénitentiaire catholicisante que certains croient voir dans le collège Stanislas. Aucune « dénonciation », donc, mais plutôt un texte doux sur une innocence qui se heurte au rêche, au frissonnement désagréable des années qui viennent et s’accumulent. En parlant de rêche et de douceur, les parents de Liberati sont rêches en apparence et vraiment doux. Mai 68 passe tranquillement et l’on croise deux ou trois figures littéraires : Mandiargues et sa petite voix de nez, Guillevic et ses mains baladeuses, la blondeur d’Édith Boissonas… Il y a de belles pages sur les vacances de la famille Liberati passées dans un cabanon de Saint-Tropez, sur la découverte de la littérature, sur les mots et leur étymologie… Le collège Stanislas n’est qu’un filigrane, un prétexte déclencheur. Le livre prend des teintes proustiennes. C’est, pour l’instant, le meilleur de son auteur.

Pour en revenir à Léautaud, tout du moins au Léautaud tardif, ce qui importe, c’est le vissé : l’attachement aux petits félins, aux rites minuscules, à la continuité intérieure que seule la répétition permet.

Rien (ou presque) : Je ne me feins pas, je donne simplement une forme à mon moi.

16 avril 2025.– Pluie diluvienne (10°C). Labeur, léthargie sur canapé, rien d'autre.

17 avril 2025.– Pluie et quasi-froideur (8°C). J'entasse les jours, je forme des amas, qui sont ma vie, qui passe.

18 avril 2025.– Soubresaut printanier (18°C). Labeur et léthargie. Trois pages du Journal de Léautaud. Le Fléau rôde.

Rien (ou presque) : Je porte mon caractère dans mes mains que j’ai dans les poches.

19 avril 2025.– Alternance de nuages et de coins de ciel bleu. Ainsi, tout change et redevient ce qu’il fut (20°C). Dix kilomètres à vélo, cinq à pied, une heure de lecture sur un banc public bien orienté, deux heures de lecture sur ma chaise de jardin agrémentées par quelques phases d’heureuse narcolepsie chloroformique et une courte bataille entre un gros chat roux et une abeille ; voilà pour la partie la plus sportive et la moins velléitaire de ma journée. Pour la partie dite intellectuelle, celle qui fait semblant de se distinguer des choses du corps, fini le Stanislas de Liberati. Les choses du corps y étaient pourtant bien présentes : les premiers plaisirs solitaires, les premières approches amoureuses, l’irruption du punk, l’abus de Valstar verte comme une noyade volontaire, Patrick Bruel en GO homicide. Liberati raconte tout cela en n’oubliant pas son entité corporelle (on y revient), celle d’un grand chiot maladroit et lymphatique (ce qui me fait un point commun avec lui, je suis moi aussi assez grand, chiot maladroit lymphatique). On a le droit de croire qu’on tient ici son meilleur livre.

Liberati, derrière moi, beaucoup picoré : dans le Journal de Léautaud, dans la correspondance Morand-Chardonne, dans les Cahiers de l’ami Cioran. Léautaud parle de sa vigueur sexuelle qu’il aura parfaitement soutenue jusqu’à l’aube de ses soixante-dix ans alors que, jusqu’à quarante ans, c’était pour lui en quelque sorte un calme très plat de ce côté-là. Chardonne et Morand sont toujours joliment détestables. Chardonne pense que l’on vit très bien sans amour : « Je crois que je n’ai rien aimé (la faim, c’est une maladie) sauf les toutes jeunes filles quand elles étaient simples, jadis, le château Yquem et faire du commerce. C’est pourquoi vous m’étonnez tant. » Quant à Cioran, la victoire, quoi qu’elle puisse être, n’est pas de son territoire : « Tout triomphe a quelque chose de profondément abject, si l’on en juge d’après la gueule du triomphateur. Malheureusement, le vaincu, s’il avait gagné, aurait pris la même expression que son rival plus chanceux. Rien à faire : dans tout succès il y a un élément de dégradation. Je compte bien que je n’aurai jamais l’occasion de crier victoire. Un dieu veille sur moi. »

Rien (ou presque) : Comme un poisson mort au fil d'une eau calme, je voyage lentement.

20 avril 2025.– Beau temps puis du vent, beaucoup de vent, et un ciel à demi nuageux (19°C). Fluctuant comme le temps, sans vraie inspiration, il y a des jours où nous ne parvenons pas à fixer notre humeur. Un peu de vélo, un peu de marche à pied, plus sûrement une certaine non-activité. Néanmoins, fait un tour au cimetière sur un banc duquel j’ai commencé Le Chien blanc de Romain Gary. White Dog de Fuller, Chien blanc de Gary… Vu le film il y a des lustres, jamais lu le livre dont il fut tiré car j’ai toujours eu la crainte de devoir me coltiner du démonstratif et de l’allégorique à gros sabots… Ces craintes étaient certainement une forme d’a priori pas trop senti car au bout de quatre-vingt pages je ne trouve pas grand-chose à redire. Le tonneau est le même que celui du film : sec et sans illusions. Gary n’est certainement pas un grand styliste, mais c’est un homme bien planté qui ne se laisse jamais emporter par ses convictions (faut-il préférer le styliste Morand, ou l’homme bien planté Gary ?)

21 avril 2025.– Ciel très nuageux avec de courtes éclaircies (16°C).

Notes un peu faiblardes du jour :

Le pape est mort, un lundi de Pâques, comme si c'était possible !

Acquis quelques plantes et fleurs que je rempoterai demain.

Gary ne fait pas dans la dentelle, mais sa profonde répulsion face au racisme innocent, imbécile ou sinistre de nombreux Blancs, tout comme sa dénonciation des militants noirs extrémistes qui vire au racisme à l'envers, emporte tout.

Après avoir écouté Le Masque et la Plume d'hier soir, je ne ferai qu'un constat : la littérature, c'est donc ça, un vague truc destiné aux institutrices dépressives ?

24 avril 2025.– Nuages, le printemps ne se fixe pas (15°C). Labeur. Rien lu depuis deux jours. Mort de David Thomas, tristesse.

Life stinks
I’m seeing pink
I can’t wink
I can’t blink
I like the Kinks
I need a drink
I can’t think
I like the Kinks
Life stinks

25 avril 2025.– Beau temps avec quelques nuages élevés (17°C). Labeur puis sieste. Grande paresse intellectuelle. Court détour par le Journal du père Léautaud, qui tourne autour de Mallarmé et des mains énormes de Rimbaud.

26 avril 2025.– Entre nuages et éclaircies (16°C). (Matin.) Pas de vélo mais quatre kilomètres à pied. Tour par les boîtes à livres où j'ai échangé un guide du Monténégro contre L’Inquiétude d’être au monde, une mince plaquette de Camille de Toledo que j'ai lue un peu plus loin à l'écart comme un chat pourrait bouloter un lézard ou un petit oiseau. Ce court texte que son auteur entend comme une sorte de chant offre une sombre litanie sur le devenir de l'Europe à l'aube du XXIᵉ siècle. Sebald, Jean Améry et quelques décolonialistes (Glissant, Césaire et cie) sont convoqués, on se demande bien pourquoi. Anders Breivik et la tuerie d’Utoya forment une sorte de mantra catastrophiste. C'est assez beau, mais disons-le globalement, une visite chez le dentiste est plus marrante.

(Après-midi.) Tentative de lecture sur ma chaise de jardin, j'écris tentative car l'un de mes nouveaux voisins doit certainement être une sorte de prof de musique exotique. Le son des bouzoukis, flûtes et autres tubas qui s'échappaient de ses fenêtres aura sérieusement altéré mes conditions lectorales mais je suis tout de même parvenu à lire ces lignes croquignolettes dans le journal de Julien Green : « Desbordes qui est allé voir Robert hier matin lui a raconté que Gide, à Marseille, avait mené au cinéma deux jeunes garçons (dix ou douze ans) qu’il avait pelotés pendant qu’on donnait le film. Malheureusement pour lui, la lumière s’est faite au moment où il plongeait les doigts dans la braguette de l’un d’eux. Il y a eu alors un terrible remue-ménage, Gide se sauvant de son mieux au travers d’une foule irritée, courant à son hôtel sous les huées pour être mis à la porte un peu plus tard par le gérant dudit hôtel à qui l’on avait raconté l’histoire du cinéma. Ce qui me paraît scandaleux dans cette aventure, c’est que Gide se soit laissé surprendre ; c’est très mal joué pour un vieil immoraliste. »

27 avril 2025.– Nuages troués par quelques heureuses soleillées (19°C). Hier soir, vie sociale. De l'alcool, but not too much. Résultat : ce matin, pas la moindre activité à visée censément sportive, mais un lymphatisme l'alambic au repos totalement assumé. Malgré tout, et sans effort superfétatoire, largement entamé Le Département de l'Hérault, une affaire où l'abominable Renaud Camus s'oublie politique pour mieux être guide de voyage, guide de tout ce que vous voulez. Le châtelain que l'on sait parle très bien de Montpellier, du Peyrou et de son château d'eau, de Larbaud, des jeunes filles et des allées du Jardin des plantes, mais il parle surtout de l'Hérault inutile, de celui qui ressemble plus à la Lozère qu'à la Côte d'Azur, de celui qui importe peu car il importe beaucoup, de celui qui ne sert à rien mais sert au rien, au vide « à l'espace perdu et donc sauvé ». Il y a des pages magnifiques dans tout ça, et l'on se dit que Camus devrait décidément s'oublier politique pour mieux se consacrer à ses Shangri-Las : « Découvrir Pégairolles et la vallée de la Buèges en un unique regard, par un beau crépuscule de n’importe quelle saison, quand on descend vers eux du plateau, ou bien quand on se retourne sur eux après les avoir quittés, en route vers le col, c’est s’offrir la contemplation d’un Shangri-La d’Europe, marqué par notre histoire et par notre imagerie intime, avec ses châteaux forts et ses clochers, ses fermes coutumières (encore que few and far between), sa végétation familière – mais tout cela fondu dans une immensité intemporelle, et qui n’est plus d’aucun pays, elle, tant les plans successifs, pour bien marqués qu’ils soient, comme jadis au théâtre, s’élargissent en même temps qu’ils se creusent, à l’infini. »

28 avril 2025.– Belle journée parfaitement printanière (23°C). La pagode, qui est un peu loin – vingt minutes de marche –, est certainement l'endroit le plus calme de mes environs facilement atteignable. Les bonzes, fort discrets, offrent des conditions lectorales généralement extrêmement favorables. C’est ici que ce matin j’ai poursuivi la lecture du Département de l'Hérault de l’oiseau Camus. Pour rester ton sur ton, il évoquait, joliment, la place du Peyrou, ce lieu abandonné par l'Ancien Régime, qui n'est pas un lieu de rencontres — ou alors des rencontres tardives, en catimini, la nuit tombée —, planté dans un grand calme, à l'orée de la ville de Montpellier, toute proche, à moins de trente mètres : on pourrait la caresser d'un souffle. Ayant visité lesdits lieux il y a une paire d'années, je confirme les dires de Camus. Cette place est très calme, très belle, très vouée à son inutilité ; on en redemanderait.

Au bout d’une heure de lecture au grand calme, rangé mon livre dans ma poche arrière droite et quitté ma pagode, fait un petit tour par les boîtes à livres (rien à pêcher). Cinq ou six kilomètres de vague randonnée dans des sous-bois que l'on dira périurbains m’auront ramené dans mon petit intérieur tel un bigorneau farceur.

Après un déjeuner léger – salade, tomates farcies, jus de pomme –, large sieste sur ma chaise de jardin. Les chats du voisinage ne sont plus là depuis trois ou quatre jours – sont-ils partis en de lointaines villégiatures ? – je n'ai pas été réveillé par leurs ronronnements, mais par la fiente parfaitement dorée d'un oiseau, qui est tombée sur mon épaule gauche par un hasard tout à fait casuel (ou alors, tout cela est-il organisé ?). À demi réveillé, encore somnambulique, j'ai derechef fait la vaisselle.

J'en suis là et je compte bien retrouver Camus sur ma chaise de jardin, tout en espérant qu'aucun son de tuba ou de bouzouki ne s'échappera des fenêtres de mon voisin musicien. Je veux bien servir de réceptacle au trop-plein des oiseaux en détresse, mais la musique exotique, non merci. Il y a des limites qu’il faut savoir se donner.

29 avril 2025.– Météorologie frôlant quelque chose de l’estival, premières tiédeurs (25°C). Matinée consacrée à l’acquisition d’un taille-haie électrique. Enfer ou paradis des magasins de bricolage ? La vérité doit être située entre les deux, dans une sorte de purgatoire qui ne dit pas son non. À midi, restaurant en terrasse, puis après une sieste de qualité raisonnable, retour dans le guide héraultais du sieur Camus (en position semi-allongée sur ma chaise de jardin que j’ai mise pour la première fois de l’année à l’ombre). Encore quelques beaux paragraphes sur le jardin des plantes de Montpellier. Voilà un haut lieu littéraire jadis loué par Louÿs, Larbaud, Gide, qui y causait lentement tout en mâchant des pétales de roses, et bien évidemment Valéry (Paul). S’agissant de ce dernier, Camus n’oublie pas de sautiller autour du fameux cimetière marin de Cette devenue Sète, puis il constate que c’est une ville qui ne fait rien pour elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne se cosmétise pas, mais qu’il y règne un charme rude et tout à fait particulier (je confirme).

1er mai 2025.– Beau temps parfaitement estival (27°C). Quelques âmes chagrinées s’offusquent que certaines boulangeries aient le toupet de fermer leurs portes le 1er mai. On a envie de leur rétorquer que lesdites officines étant ouvertes les 364 autres jours de l’année – hors années bissextiles –, ils n’ont qu’à se fourrer virtuellement une baguette ou une viennoiserie dans le fondement afin de rassasier leurs appétits boulangers. C’est décidément ce monde où l’on ne vit plus mais où l’on consomme ad nauseam qui nous tuera à petit feu plus que tout autre chose. Bon, pour le reste, ce matin, fait un petit tour de vélo, pas plus de dix kilomètres, suivi d’une courte randonnée pédestre, pas plus de cinq kilomètres. Puis, après le déjeuner et une sieste corrélative, poursuivi la lecture du guide héraultais de Renaud Camus à l’ombre et dans des conditions lectorales un peu altérées par les grincements d’un ukulélé assez peu adroitement trituré (j’ai localisé la source de ce désagrément au niveau d’une fenêtre du second étage, certainement la professeure de musique exotique déjà évoquée ici). Pour en revenir vraiment à ce qui devrait nous occuper, c’est-à-dire l’entité réactionnaire Camus, il est à noter que son livre est presque exempt de la moindre scorie politisante. Ce que j’ai lu, notamment un long portrait du sculpteur Paul Dardé – qui finira dans la misère –, laisse cependant danser en filigrane un certain sentiment de perte, d’un temps, d’un monde, qui me semble assez caractéristique de l’auteur.

3 mai 2025.– Matinée chargée en vapeurs vésiculaires, laissant place à un beau temps rabattu par les vents. Des orages sont à prévoir, on les annonce violents (25°C). Après une semaine d’escapade inquiétante, la chatte Poppy est réapparue, tout juste un peu chiffonnée et avec quelques menus miaulements d’essence pagnolesque au fond de sa petite gueule de fugitive. Je dois dire que cette bestiole est bien amusante. Voilà pour la partie « relation sociale » de ma journée. Quant à la partie sportive, je me suis contenté de dix kilomètres de dérive vélocipédique (Cingria était plus généreux pour ses sorties à vélo). Quant à la partie supposée intellectuelle, j’ai fini Le Département de l'Hérault du châtelain Camus. En définitive, c’est un assez beau livre exempt de vraies lourdeurs politiques, sociétales ou sexuelles… Camus devrait savoir se contenter d’écrire ce genre de chose ; ce serait mieux pour lui-même et pour tout le monde (enfin, surtout pour ses lecteurs). Achevé mon après-midi – le tonnerre roulait au loin et la chatte Poppy faisait la sieste dans un pot de fleurs – en retournant dans La chose écrite de Dutourd, livre abandonné en route, allez savoir pourquoi, il y a pas loin de six mois. Mon abandon était certainement un tort, cette affaire littéraire est toujours assez merveilleuse. Le pensionnaire de l’Académie française et des Grosses Têtes parle par exemple admirablement du grand écrivain que fut Napoléon. Voilà un type qui saisissait les choses par images contrastées et significatives, et qui les exprimait toujours dans un « mouvement respectueux du raccourci moral ». N’est-ce pas la définition d’un écrivain ? Quelques pages plus loin, Dutourd parle du style empire et de Stendhal, de l’influence du Code civil et donc de l’influence de Napoléon. Tout cela est assez épatant : « …supprimer le “style”, parce que le style oblige à s'arrêter, à peser, à calculer ; en revanche, donner la primauté à la pensée, exprimée le plus sèchement et le plus vite possible, car la pensée est une action, et l'action ne souffre pas de retard. De là, chez Stendhal, un style où la pensée n'est habillée de rien, et court infailliblement à l'essentiel. »

4 mai 2025.– Ciel suspendu entre deux calamités (19°C). Pour Shakespeare, plus exactement pour Macbeth, « tout ciel est agréable où notre âme est paisible ». Quand je vois les résultats de l'orage de grêle d’hier soir – dégâts des eaux, salle de bains inondée, géraniums décapités et lavande en goguette –, j’ai envie de crier qu’un ciel turpide n’est jamais vraiment agréable, même lorsque notre âme est paisible. Ce matin, après quelques coups de serpillière, tenté d’oublier mes turpitudes domestiques en visitant la foire aux livres à moins de deux kilomètres de mon petit intérieur amoché. Beaucoup trop de monde, principalement des couples de petits vieux (ou alors était-ce des pigeons ?), néanmoins déniché sept volumes pour moins de sept € (Modiano, Pontalis, Malraux, Déon, Steiner, Bégaudeau, Manset). Cet après-midi, avant le retour des orages, retrouvé le bougon Dutourd. De nouvelles circonvolutions autour du style empire et quelques belles intuitions sur Proust : « Les grands artistes ont obligatoirement cette vision outrée du monde, grâce à quoi il leur apparaît comme un gigantesque tableau clair-obscur dont n’émerge que ce qui est digne d’être vu. De là, souvent, l’aspect irréel, plus grand que nature, de leur œuvre, qui n’est qu’une illusion du lecteur ou du spectateur, car c’est l’artiste, avec son regard déformé, qui voit juste. »

5 mai 2025.– Reflux automnal, quasi froideur (11°C). François Bégaudeau fait incontestablement partie de la caste des petits malins. Qu’est-ce qu’un petit malin ? Un type rusé et dégourdi, qui sait se débrouiller avec les choses et les autres en cachant ses divers manques sous un substrat d’intelligence sur lequel fleurit une sorte d’esbroufe un peu ricanante. Le petit malin est aussi, et surtout, un type qui a toujours raison et qui, malgré tout, pense faire croire qu’il a bon cœur. Ayant lu son Amour ce matin, je crois avoir su déceler un précis de petite malignité condensé en moins de quatre-vingt-dix pages. Bégaudeau monte une sorte de court dispositif entomologiste où, tel un néo-Buffon, il décrit sans affect apparent la vie d’un couple de la classe moyenne française sur plus de cinquante ans. Tout est froid, factuel, avec une volonté de réalisme documentaire qui vise à la déshumanisation, faisant des personnages des sortes de figures vides d’émotion, n’existant que par leurs actes. Cette approche est, pour Bégaudeau – et du moins le pense-t-il –, une façon de montrer plus que de raconter « l’amour tel qu’il est vécu par la plupart des gens », de décrire aussi la sociologie du Français moyen tout en utilisant son propre langage. Évidemment, en tournant autour des réalités sociales tout en niant la complexité des individus qu’il observe. En réduisant la classe moyenne à une somme de comportements, Bégaudeau confirme les clichés qu’il pourrait sembler vouloir « déconstruire ». Son manque d’empathie, qu’il croit faire passer pour de l’empathie sèche (vous voyez, cette fin est tout de même très belle), n’est, sous les oripeaux de la subjectivité bourdieusienne, que du ricanement déguisé sur le dos de ses sujets. Bon, comme je le disais plus haut, Bégaudeau est décidément un petit malin.

Je fais mes valises, demain départ pour Vaison-la-Romaine où la météo s’annonce fluctuante.



To be continued.

samedi 11 avril 2026

Psychogeographie indoor (156)

 



« Le temps est beau, la campagne est verte, le soleil est chaud. J'ai une chaise longue épatante. »

Raoul Dufy (1907).


3 mars 2025.– Ciel dégagé de tout nuage et plein de promesses printanières (3°C→15°C). Cervicalgie et lombalgie tenaces. Remède : cinq ou six kilomètres à pied. Haltes dans les parcs publics de mon environnement le plus immédiat, halte au cimetière et dans le parc de l’hôpital gériatrique limitrophe, où j’ai bien failli être kidnappé par un nervi en blouse blanche m'ayant certainement confondu avec l’un de ses pensionnaires égaré du cervelet. Lors desdites haltes, retourné dans le Journal non expurgé du libidineux en chef Julien Green. Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier du Reich. À Paris, le même jour, il fait très doux, Green suit dans une pissotière un jeune soldat au visage « agréable quoique irrégulier ». Ce dernier lui montre un « énorme sexe chaud et gonflé » que le futur académicien français manie certes avec plaisir, mais dont il ne fait pas grand-chose, car il ne le tente finalement pas vraiment. Les deux hommes se quittent donc sans avoir rien fait, ou presque. (Pensé à un saucisson chaud).

4 mars 2025.– Ciel dégagé, douceur, météo miraculeuse (16°C). (Matin.) Trouvé un nouveau banc de lecture à l'écart du brouhaha. Exposition parfaite avec quelques beaux vieux bâtiments autour, une petite chapelle, un reste de couvent. Impression d'être à Rome… Calme tout juste dérangé par trois joggers, une petite vieille tenant un corgi à bout de laisse, et une troupe légère de séminaristes qui, si j'ai bien compris, venaient pour certains du Togo. Poursuivi la lecture du Journal de Green en me disant que cette version non expurgée gagne certainement en enculades, mais perd beaucoup en culpabilité chrétienne rentrée, ce qui, il faut bien le dire, faisait beaucoup pour le charme de la version originelle. Trop dire, c'est toujours dire, mais mal. (Après-midi.) Sept ou huit kilomètres à pied. Passé devant un hôpital dans la cour duquel on avait sorti les patients pour les faire dorer face au soleil. (Beaucoup de petits vieux qui m'ont semblé ravis.) Sur mon chemin, récupéré deux livres dans les boîtes du secteur : Chien blanc de Romain Gary et Musique pour caméléons de Truman Capote. Déjà lu ces deux livres. Le Gary, il y a des siècles, et le Capote en version dématérialisée.

7 mars 2023.– Appétence printanière (18°C). Labeur. Ces lignes de Robert Walser, pour qui la politesse était une chose importante : « Sans doute : s’il n’y avait que deux ou trois cents personnes vivant dispersées sur la terre, la politesse serait superflue. Mais nous vivons si étroitement les uns à côté des autres, pour ne pas dire les uns sur les autres, que nous ne tiendrions pas même un jour sans les formes de la prévenance et de la gentillesse. Comme sont amusantes les règles auxquelles on doit, si l’on veut être un homme parmi les hommes, se soumettre ! Pas une seule prescription qui n’ait son charme. Au royaume de la politesse, c’est un picotement perpétuel à travers tout un réseau de fines artères, de routes, de défilés et de tournants. On y côtoie aussi des abîmes effrayants, plus effrayants que ceux de la haute montagne. Comme il est facile d’y tomber pour ceux qui sont maladroits ou trop raides ; et, d’un autre côté, comme on circule à l’aise sur ces chemins étroits lorsqu’on fait bien attention. Disons-le : il s’agit vraiment d’ouvrir les yeux, les oreilles et tous ses sens, sinon on est sûr de tomber. Je ressens la politesse comme une chose presque alléchante. Il m’arrive souvent de remonter et descendre la rue dans l’unique but de rencontrer une personne que mes parents connaissent, afin de pouvoir la saluer. Ai-je une façon gracieuse d’ôter mon chapeau ? À vrai dire, je n’en sais rien. Il suffit que j’éprouve du plaisir à saluer tout simplement. »

Pour le reste, guerre mondiale, ou presque.


8 mars 2025.– Du soleil puis ce qu’il faut définir comme des nuages (18°C). Fini Vingt ans avant de Bernard Frank. Ce recueil de chroniques que j’ai picoré lentement avec toute l’appétence d’un pigeon indécent m’a semblé comestible en tous points. Y a-t-il aujourd'hui des olibrius capables de prendre le relais de Frank ? Le genre de papiers sentis, matois et finalement plus affables que mon omoplate gauche qu'il était capable de sortir de sa manche gourmande tout en ronronnant, sont-ils encore possibles ? Autant de questions qui n’entraînent que de bien douteuses réponses. Il me semble que le type de caractère qui pouvait fluer en dehors de l’enveloppe corporelle de Frank ne court plus trop les rédactions. Il reste bien quelques rares passeurs, Lançon chez Libération, par exemple, mais c’est autre chose et le Landerneau des chroniqueurs s’est considérablement vidé… (Pour enfoncer le clou, il est possible que tout cela n’intéresse plus grand monde).

Sur les bons conseils de Frank, lire Par cœur de François Michel et La Légende de Victor Hugo de Paul Lafargue.


9 mars 2025.– Temps nuageux et doux (19°C). Malgré le manque de soleil, lu en extérieur sur ma chaise de jardin. Conditions somme toute agréables, pas la moindre trace du voisinage qui a dû se téléporter dans de lointaines villégiatures. Pas le moindre petit félidé non plus – ils m’ont presque manqué – mais de nombreux volatiles. Des abeilles butinant les rares fleurs déjà écloses en ce début de mois de mars, des oiseaux invisibles, chantant sur divers tons confiant à quelque chose d’un peu oriental. La migration doit déjà être en route.

Au milieu de ce doux chambard, largement entamé Musique pour caméléons du freluquet Capote. C’est un mélange de choses et d’autres assez variées. Des nouvelles qui ne dépassent pas plus de trois pages, d’autres plus allongées – le fameux Cercueils sur mesure, déjà lu dans une autre édition –, des souvenirs dont le plus notable est celui qui reconstitue un dialogue entre l’auteur et Marilyn Monroe. Moment littéraire assez amusant où l’on apprend qu’Errol Flynn jouait du piano avec son appendice viril (pour rester plus franc du collier, dans le livre il est plutôt question d’une « bite »). Tout le long de son affaire, Capote fait preuve d’un grand savoir-faire, d’une maîtrise assez horlogère dans l’élaboration de ses histoires. C’est très bien, même si parfois, on sent poindre le petit malin derrière l’écrivain.

Sinon et pour le reste, entre les nazis libertariens, les pontes sino-russes et le libéralisme commissionnaire, nous sommes mal.

10 mars 2025.– Parmi les divers inconvénients de l'existence, il y a certes la cervicalgie, la lombalgie, les voisins bruyants et la guerre en Ukraine, mais il y a surtout ce nuage paresseux qui aura gâché ma matinée qui, sans lui, aurait été ensoleillée, radieuse et pleine de promesses printanières. Quant à l’après-midi, je n’en parlerai pas ou presque, il y eut même deux courtes averses et le sentiment que la météorologie nous reprenait ce qu’elle nous avait donné depuis trois jours, c’est-à-dire des promesses (15°C). Pour en revenir à mes lectures, il faut que vous sachiez que la troisième partie de Musique pour caméléons est assez inégale. Il s’agit de portraits et de conversations où Capote frôle le flacon du snobisme. Le meilleur texte, en dehors de la rencontre avec Marilyn Monroe évoquée hier, est peut-être celui qui raconte une visite à Bobby Beausoleil, l’elfe méphistophélique affilié à la Manson family. Capote semble très à l’aise devant ce drôle de beau gars-là, il admire ses tatouages et son torse nu, puis il renifle l’odeur des fleurs fanées des sixties, se souvient qu’il a croisé Sirhan Sirhan et Lee Harvey Oswald. On pense à Kenneth Anger, à l’indubitable perversion du Hollywood tardif. C’est un peu le monde de Capote.

Pour le reste, de nouveaux voisins débarqués en vélo « cargo », le pire est à craindre.

11 mars 2025.– Nuages s'agrégeant au fil de la journée, puis de la pluie (13°C). Lu cinquante pages de Trésor caché de Pascal Quignard. Très beau, parfaitement ouvragé et même émouvant (un chat meurt, on l'enterre). Reste à savoir si le tout ne sera pas trop quignardesque, avec un risque assez patent de voir un certain ennui monter face à une belle collection de phrases adamantines (c’est l’impression que m’a laissée tout ce que j’ai pu lire de Quignard). Du côté du monde, je constate que le nombre d’experts en géopolitique augmente de jour en jour. Quant à moi, je n’y connais rien.

15 mars 2025.– Météo épouvantable, pluie glacée, neige ratée, vent aigrelet (4°C). Petite forme, guère d’entrain. Toujours mollement plongé dans Le Trésor caché de Quignard. La baie de Naples, certes, l’amour des chats, certes, la qualité indéniable d’une prose et d'un style que l’on pourrait considérer comme une langue tout entière. Tout cela, mais pourquoi cette histoire languissante et ampoulée ? Pourquoi vouloir concéder au romanesque, alors que bon, quoi, hein ! Bref, on s’emmerde joliment.

16 mars 2025.– Une éclaircie (8°C). Quignard, très beau, sinistre (la mort rôde beaucoup) et toujours assez emmerdant. Rien lu d’autre, ce qui me rend morose en pire.

17 mars 2025.– Éclaircies parcimonieuses (10°C). Chasse au soleil, qui se fait rare. Profité de deux trois moments supposément riches en vitamines D pour finir le Quignard en extérieur. Tout ce qui relève de l’animal, du végétal est magnifique, tout ce qui relève de l’humain, du terriblement humain, est emmerdant comme un lundi sans soleil. Quignard aurait-il dû se contenter d’écrire une jolie petite chose sur les chats en vadrouille tout en oubliant les quinquagénaires dépressives ? Peut-être, certainement. En attendant, après un Michon à demi convaincant et ce Quignard un quart satisfaisant, j’éprouve un vif besoin de m’éloigner des plus grands écrivains français vivants. Pour ce faire, quelques bons samaritains me conseillent un livre : Maniac de Benjamin Labatut (qui, malgré son patronyme, n’est pas français). Je vais tenter le coup, l’exotisme sera peut-être au rendez-vous.

18 mars 2025.– Beau temps quasi printanier (18°C). Une visite médicale un peu saumâtre mais potentiellement rassurante, puis un tour en centre-ville où j'ai fait l'acquisition de deux trucs high-tech et du dernier volume d'Olivier Rolin, vous savez, le frère de l'autre. Rien lu.

20 mars 2025.– Nuages (16°C). Labeur et sieste. Rien d'autre.

23 mars 2025.– Matinée changeante et agréable, ciel se couvrant plus franchement par la suite (18°C). Dans la fratrie Rolin, je connais assez bien Jean et beaucoup moins Olivier, dont je n'avais jusqu’à présent lu qu’un modeste Port-Soudan il y a des lustres. Tout cela pour vous dire que j’ai boulotté son Vers les îles Éparses dans la matinée. J’ai accompli cet exploit assis sur l’un de mes bancs de lecture les mieux situés, le soleil réchauffant mon front de brute lymphatique de façon pour ainsi dire délicieuse. Les conditions lectorales ainsi quasi parfaites, mon jugement est certainement un poil biaisé, mais j’ai très apprécié ce petit livre de quatre-vingts pages, le trouvant même supérieur au Tous passaient sans effroi du cadet Jean, lu il y a quelques semaines. Cela à beau être encore une sorte de non-fiction narrative qui concède au reportage allongé, on sent que le fini est de meilleure qualité, que le livre est mieux incarné, mieux écrit et certainement mieux édité (cela n’enlève rien à l’admiration que je porte à Jean Rolin, qui ne rate environ que deux livres sur dix). Le récit, pour ce qu’il en est, offre un condensé de littérature voyageuse qui raconte un périple vers les îles Éparses à bord d’un navire de la Marine nationale. Récit de l’éloignement des terres et des îles lointaines, récit de l’éloignement des générations entre un Rolin quasi octogénaire et un équipage bien plus jeune que lui, récit de l’éloignement entre un ex-mao relâché et la discipline un poil jugulaire jugulaire d'un navire militaire, récit littéraire qui vous donne des envies de Giono, de Melville ou de Jean-Pierre Martin. Beau texte, informé et didactique sur les choses du bord, ironique et sans ricanement sur les équipages, imagé et évocateur en douceur, sans en faire trop, comme un beau poème de Louis Brauquier.

24 mars 2025.– Du soleil se voilant au fil de la journée (17°C).

(Matin.) Ayant vu et senti une centaine de joggers et joggeuses passer devant moi lors de ma lecture matinale dominicale en extérieur, je peux affirmer sans peine que ces gens-là se lavent abondamment avant de pratiquer leur petite activité sportive. En effet, j’ai pu constater que, malgré leurs divers halètements, aucun ni aucune d’entre eux ne sentait l’effort, la sueur ou quoi que ce soit de supposément désagréable. Au contraire, tous et toutes exhalaient des effluves de gel douche, voire de bain moussant, aux fragrances de vahinés délaissées.

Quant à moi, j’ai lu Feux d’Épaves, un spicilège de poèmes voyageurs de l'impeccable Louis Brauquier, sans vrai effort et avec tout le confort d’un banc public bien orienté. Tiens, chez Brauquier, il y avait aussi des senteurs, des effluves exotiques et presque des vahinés délaissées. Tout est décidément dans tout.

(Après-midi.) Un escadron de guêpes tourne autour de mon hôtel à insectes, la chatte Poppy tourne autour de l’escadron de guêpes et moi, je regarde tout ça en me disant que l’accidentel n’est pas loin. En parlant de tourner, je lis aussi quelques lignes de Cingria qui, lui, tourne autour du canton de Vaud et de ses faisans dorés : « Ensuite il y a eu ce spectacle : La volière dans le parc. Pendant une heure et plus, nous ne pûmes détacher nos yeux d'un faisan doré, d'un affolement endémique indescriptible – d'une stupidité à ce tarif-là toute aussi indescriptible – cependant d'une splendeur de parure et d'un assortiment de couleurs à perdre haleine. Ce n'étaient pas des couleurs éclatantes, c'étaient des couleurs tristes miraculeusement harmonisées, comme à vrai dire d'un vieux gâteau un soir de mélodie fine sur le luth en Perse. »

27 mars 2025.– Temps maussade et doux (18°C). Courte visite de la chatte Poppy. Toute chiffonnée et le poil bistre, j’imagine qu’elle a encore passé la nuit à se battre homériquement avec une petite armée de surmulots autour des poubelles du quartier. D’un autre côté, malgré des conditions lectorales très altérées – encore de nouveaux travaux de rénovation dans la rue – lu quatre-vingts pages d’Une vie à brûler de James Salter. Pour l’instant, cette recension autobiographique me semble pas mal, sans plus. Pas mal parce que Salter a certainement vécu beaucoup de choses, sans plus parce que ce qu’il écrit n’est jamais vraiment porté par des images littéraires, un style. Pour tout dire, on s’ennuie un peu. Jamais vraiment ennuyeux, le Journal de l’ami Léautaud dans lequel je suis aussi un peu retourné (pour rester léautaudien, Poppy gambadait sur mes genoux). Vacheries diverses et variées, circonvolutions autour de Marie Dormoy, c’est toujours follement amusant. Du côté du multimédia, beau passage de Jean-Louis Ezine chez Beigbeder. J’aime beaucoup ce type.

28 mars 2025.– Matinée parfaitement printanière laissant place à un après-midi parfaitement automnal. Ainsi, nous ne fûmes pas récompensés (17°C). J'aime beaucoup Philippe Garnier et il m'en coûte de constater sans trembler que sa traduction d’Une vie à brûler ne semble pas si efficiente que ça. Ayant lu cent soixante pages de cette affaire mémorielle, je les ai trouvées toutes peu ou prou aussi platounettes qu'un symposium consacré aux planches à repasser outre-quiévrain. Autre éventualité épargnant un peu Garnier, c'est la version originale qui était déjà morne et plate. C'est une éventualité fort tangible. Reste que l'on s'ennuie assez devant des souvenirs qui sont certes parfois un peu intéressants – West Point, les premiers vols de Salter comme pilote, sa découverte de la sexualité – mais qui ne sont jamais soulevés par un style, des images, de la littérature…

Rien (ou presque) : L’hygiène Obao des joggeurs matinaux semble trahir une certaine crainte de l’odeur corporelle brute, comme si l’effort devait rester aseptisé, présentable.

Le paon, obsédé par l’image qu'il projette, se condamne à un désir sans fin, ce qui le prive de tout véritable repos ou de compréhension profonde de lui-même. Bref, le paon est un con.

29 mars 2025.– Journée pluvieuse et patibulaire (10°C). Guère d'entrain, beaucoup de narcolepsie sur canapé. Poursuivi la lecture du livre de Salter, qui ne me convient toujours pas vraiment. Trouvé un vague intérêt dans la description des combats aériens (Salter fut pilote de chasse en Corée), mais pas grand-chose d'autre. Impression de lire un type plus à l'aise avec la mécanique et les machines qu'avec les hommes et leurs sentiments, leur biologie. Pour couronner le tout, aucun humour à l'horizon.

30 mars 2025.– Journée globalement printanière (16°C).

Spots de lecture du jour :

Banc 1 – Orientation idéale face au soleil, texture usée, mousseuse. Calme pour ainsi dire absolu, quartier de maisons bourgeoises à l'écart. Seuls « bruits » : le chant des oiseaux et les notes hésitantes d'un piano s'échappant d'une fenêtre.

Banc 2 – Orientation toujours idéale face au soleil, texture récente et un peu dure, dossier trop droit, quelques velléités de graffitis. Quartier de villas cossues, certaines d'aspect palladien avec piscines. Vue parfaitement dégagée sur les Alpes et les infrastructures industrielles suivant le confluent en contrebas. Nombreux joggers, un peu trop de circulation automobile et, pendant une dizaine de minutes, conditions lectorales très altérées par un jeune gandin écoutant moult mélopées autotunées sur son téléphone intelligent.

Banc 3 – Encore face au soleil, assise rigide, bois tanné, un peu de mousse. Quartier calme et résidentiel, villas hétéroclites entre manoirs et maisons d'ouvriers. Pas de joggers mais des couples de petits vieux se déplaçant lentement, quelques rares regards suspicieux, le bruit d'une tondeuse et la douceur montant, une certaine narcolepsie.

Chaise de jardin dans mon petit extérieur – Soleil passant de gauche à droite avec moi au milieu. Assise semi-étendue avec les pieds posés sur une autre chaise plus petite mais adroitement disposée. Quasi-absence du voisinage, pas de chats, trois guêpes, des oiseaux sifflotant et les aboiements d'un chien.

Lecture : Vraiment entré dans Une vie à brûler aux alentours de la page 180 (j'étais assis sur le banc 2). Salter quitte les récits d'aviation bourrue, les crashs en veux-tu en voilà, le relent d'échappement des réacteurs au petit matin, et fait un long et assez beau portrait d'Irwin Shaw. Suivent quelques pages consacrées à ses pérégrinations parisiennes. On croise Maurice Girodias, James Baldwin, William Styron, Romain Gary et Jean Seberg. Buñuel pose ses chaussures en crocodile devant sa porte d'hôtel. Même si Salter semble souvent absent, ce qu'il raconte n'est pas si mal que ça. Chapitre suivant : ses débuts comme scénariste et un portrait assez vachard de Robert Redford. J'en suis là, le soleil va bientôt passer sous les toits.

31 mars 2025.– Beau temps venteux (15°C). Aujourd'hui, le petit vieux du coin de la rue – celui qui passe ses journées assis sur un bord de fenêtre bien exposé – était en forme. Après m'avoir parlé de la fin du ramadan et du fait qu'il avait pu se gaver de pâtisseries pour fêter l'événement, il est parti dans un grand laïus sur le génie de Godard, la saloperie de Truffaut envers Autant-Lara et la trahison de ce « connard » de Marin Karmitz. Je pense qu'il doit être un poil cinéphile. Sinon, rien lu, consacré l'essentiel de ma journée au consumérisme effréné. Acheté une nouvelle bouilloire.

1er avril 2025.– Journée quasiment printanière (16°C). Lors de mes pérégrinations lectorales en extérieur, je croise souvent une femme qui, été comme hiver, arpente inlassablement les rues de mon quartier. Le regard fixé sur l'horizon, indifférente à toute présence humaine, elle marmonne généralement des choses incompréhensibles tout en effectuant ses randonnées bizarres. Ce matin, passant devant mon banc de lecture, elle semblait en voie de téléportation, presque déjà dans un autre monde, dans un univers parallèle. Me voit-elle ? Que pense-t-elle de moi ? Me prend-elle pour un autre toqué assis sur son banc, ou sommes-nous simplement deux comètes errantes, suivant des trajectoires proches mais dissemblables ?

Finalement, ce qu'il y a de mieux dans le bouquin de Salter, ce sont les potins : les jeunettes de 18 ans très appréciées par John Huston, les cheveux sales et l'odeur putride des vêtements de Charlotte Rampling, Helen Scott vêtue d'un négligé espérant séduire Truffaut qui s'enferme à clé dans la salle de bains de sa chambre d'hôtel, la paranoïa de Dennis Hopper, Jouhandeau et les bordels homosexuels, le destin tragique du couple Polanski, le destin non moins tragique de Jean-Pierre Rassam. Salter sort bien les poubelles. C'est certainement une qualité.

5 avril 2025.– Temps estival, comme si c’était possible ! (24°C). Ce matin, courte tragédie ! Voulant ouvrir la seule fenêtre qui « donne » sur mon semblant de jardin, la poignée de celle-ci s’est mise à faire de nombreux moulinets que ma main droite n’est pas parvenue à juguler. Pour tout vous dire, je ne suis pas parvenu à ouvrir ladite fenêtre et, par conséquent, je n’ai pas pu ouvrir non plus les volets qui protègent mon intimité de l’humanité (je ne parlerai pas de ma vie sexuelle). N’étant pas vraiment bricoleur au sens où on l’entend généralement – je bricole mais ailleurs – et me voyant contraint à faire appel dans un futur assez immédiat à l’un de ces artisans un peu escrocs mais formés à la tâche d’ouvrir fenêtres et volets récalcitrants, vous comprendrez aisément pourquoi ma journée commença dans un courroux pas coucou du tout. Étant plus malin que le commun des mortels, j’ai cependant bien vite trouvé un stratagème bien à même de m’éloigner des soucis domestiques. Bref, par vengeance envers le destin, j’ai regonflé les pneus de mon vélo et, pour la première fois depuis l’automne dernier, j’ai fait un petit tour. Chemin faisant, passant cyclopédiquement devant une boîte à livres, j’ai récupéré En France, un spicilège de choses journalistiques de Florence Aubenas (j’ai récupéré et rien déposé, c’était donc du vol). Après mon petit tour de vélo et quelques minutes de transition triathlétique dans mon petit appartement, je suis bien vite ressorti dans les extérieurs, mais cette fois-ci, pas sur des pneus bien gonflés mais sur mes sneakers qui m’ont pédestrement porté vers un banc de lecture assez bien situé au-dessus d’une grande métropole dirigée par l’écologie politique. C’est là que, dans une amorce de tiédeur, j’ai achevé la lecture de Une vie à brûler, la recension autobiographique de James Salter que j’avais entamée la semaine dernière. C’est un livre qui n’est pas vraiment mauvais, il y a deux ou trois belles choses, mais Dieu qu’il traîne en langueur (500 pages, tout de même). Pour cet après-midi, laissant les extérieurs où ils sont, noyés dans l’horizon, je me suis contenté de ma chaise de jardin où, tout en regardant mes volets fermés, j’ai picoré telle une poule étêtée dans les Essais de Philippe Muray qui disait beaucoup de mal de la télévision avec des arguments aujourd’hui bien démodés, puis dans le Journal de l’ami Renard qui, à l’instar du coucou suisse, oscille toujours entre le trivial et le génial. Ainsi : « Je t'aimerai le temps de voir dans ce grain de beauté une verrue. »

6 avril 2025.– Soleil et douceur, journée parfaitement printanière (21°C).

(Matin.) Dix kilomètres de vélo, cinq kilomètres à pied en faisant quelques pauses consacrées à la lecture du Journal de Renard où j'ai pu pêcher deux ou trois merveilles : « Il fait calme : mon paysage est au fond de la mer. »

(Après-midi.) La chatte Poppy est bien gentille, elle me regarde avec les yeux tous ronds après avoir boulotté trois lézards. Si j'étais de la taille d'un lézard, je pense qu'elle m'aurait boulotté moi aussi. Le chat Léo – un gros rouquin – est plus calme, il fait la sieste, couché sur le dos, les quatre pattes en direction du soleil, je pense qu'il m'imite. Ainsi, je me léautaudise.

Plus tard, je fais mes valises. Demain départ pour la Côte d'Azur où le temps ne s'annonce pas au beau fixe.

13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler s’en va en avait largement sous la main.



To be continued



mercredi 4 mars 2026

Psychogeographie indoor (155)

 


« Quand on n’a rien à dire, on cite. » – Sacha Guitry


1er février 2025.– Chape nuageuse replète, petite brise frisquette (4°C).

(Matin.) Depuis le départ de Jean-Louis Ezine, Le Masque et la Plume manque terriblement d’humour. Le retrouver, plein et entier, sur la langueur pleine et entière d’un court roman édité par la maison Gallimard ne pouvait donc qu’allumer une petite flamme chez l’aficionado du bonhomme que je me trouve être. Cela s’appelle Les Chaises, et c’est une sorte de vrai faux roman qui a tout du récit intime. Ezine laisse remonter son histoire familiale, la noyade d’une mère, le destin d’un oncle résistant abattu par les sinistres païens à flambeaux teutoniques. Il y a de l’émotion, de l’humour aussi, beaucoup. Surtout, c’est bien écrit, c’est-à-dire que c’est vraiment écrit.

(Après-midi.) Ezine explique le pourquoi de ses fameux zigzags sélénites. Il y a pour lui deux façons de se taire : la première consiste à se soustraire aux devoirs de la conversation ; la seconde, à s’y noyer sous un déluge de faux-semblants, de digressions et de frivolités. Ainsi, replié en lui-même, il se protège derrière des fantaisies d’artiste. C’est aussi un moyen de brouiller les pistes tout en faisant des grimaces : « On y gagne en mystère, ce qui a le mérite d’atteindre les esprits, les conjectures blâmables touchant votre lignage. Le bavardage n’est chez moi que du silence, une ruse de taiseux. »

(Soir.) Si Jules Romains avait prématurément rejoint la vaste communauté des trépassés avant de démouler le gros pudding romanesque que sont Les Hommes de bonne volonté, il serait certainement vu comme un genre d’auteur culte. Il suffit de feuilleter son Puissances de Paris, œuvre de jeunesse où il se perd dans les rues de la capitale, pour s’en convaincre. C’est tout à fait délicieux.

Sinon, Ezine, encore : « J’ai éprouvé jusque tard dans ma vie, si je m’en suis jamais départi, cette sensation étrange de n’appartenir à rien ni à personne, pas même à un moi qui serait moi, et de flotter, âme en vadrouille dans l’éther des possibles, tel un ruban de chapeau qu’agite le petit vent du soir. »

2 février 2025.– Temps brumeux et maussade (3°C). Ce matin, épluché des carottes, puis tenté d’établir un stratagème afin que la chatte Poppy ne se cache plus dans les coins les plus sournois de ma bibliothèque. Je crains de n’avoir travaillé pour rien – non pas pour mes carottes, que j’ai parfaitement épluchées, mais pour mon stratagème anti petit félin, qui s’est révélé inefficace : Poppy ayant trouvé une faille dans ma forteresse et promenant bien vite ses moustaches derrière le Journal de Matthieu Galey. (La petite bestiole trouve des refuges bien sybarites.) Après toutes ces aventures, je suis retourné à La Chaise de Jean-Louis Ezine. Étonnamment, éprouvé beaucoup de peine à m’y rasseoir, comme si le charme éprouvé hier n’agissait plus. Il faut dire qu’Ezine traîne un peu en route, qu’il a cru bon de s’inventer une sorte d’alter ego écrivain et pris la drôle d’idée d’apprendre à jouer du violoncelle. Le livre prend des directions fictionnesques, je ne les tamponne pas vraiment. (Évidemment, je me trompe certainement, mon humeur du jour n’était peut-être pas aux affaires lectorales.)

3 février 2025.– La brume ne s’est pas levée (3°C). Fini Les Chaises. Un peu gêné par des questions de structure, un côté pas assez concentré, cette once de fiction autour d’un violoncelle qui pourrait presque amoindrir l’ensemble. Néanmoins, le style et l’humour d’Ezine emportent tout. Retourné dans le Journal de Delvaille. 1976, année caniculaire. Encore beaucoup de voyages dans une optique assez Larbaud/Morand : la Bulgarie collectiviste où la radio joue des airs allemands, des extraits de Carmen et des chansons de Michel Delpech traduites en langue locale ; le Nord-Ouest de l’Angleterre et le Lake District National Park ; la Belgique et Spa… « La chaleur se fait accablante. Ce soir, j’écoute Syd Barrett et j’ai envie de boire un scotch dans une ville des rives du lac de Côme. »

Nouvelles acquisitions : Frédéric Schiffter - Indispensable précis de détestation du travail, Frédéric Beigbeder - Un Homme seul, Philippe Jullian - La Brocante.

Fini la retranscription du troisième tome de mes psychogéographies en intérieur. J’attaque une relecture, certes attentive, mais un peu désabusée.

6 février 2025.– Amas de vapeurs vésiculaires suspendues dans l’air et troublant le bleu du ciel sous forme de larges masses grises et noires, degré appréciable de chaleur quasiment inexistant (3°C). Labeur avec l’entrain d’un bœuf piqué aux hormones qui n’aurait jamais vu la lumière du jour. Rien lu, ou si peu. Je vais faire la vaisselle.

7 février 2025.– Vent douceâtre (11°C). Lever 5 h 00. Labeur, toujours saumâtre (une tasse de sel). Sieste. Joué avec la chatte Poppy (une activité non rémunérée mais mériterait de l’être). Tout étant dans tout, entamé l’Indispensable précis de détestation du travail de Frédéric Schiffter.

8 février 2025.– Temps sinistre (7°C). Guère de velléité, volonté imparfaite, peu d’envie et encore moins d’inspiration (à tout). Non moins, toutefois et pourtant, lu le court opuscule parfaitement fomenté par Frédéric Schiffter. Je tamponne assez largement les thèses antilaboristes du plus fameux surfeur philosophe sur le marché. Oui, le travail est une sale chose, oui, on s’use en travaillant. Schopenhauer, Nietzsche, Marx et toute une cohorte de types très conséquents auront fredonné ce même petit air dissonant. Schiffter est dans leur sillage un autre fredonneur qui grince dans un monde assommé par la « valeur travail ». Drôle de musique donc, mais petit livre réjouissant. Petit livre, parce qu’il n’eût pas été de bon goût de vouloir se tuer à la tâche plus que ça ; réjouissant, car on s’y retrouve plus d’une fois en la compagnie du sieur Montaigne, qui me semble l’un des plus notables antidotes au monde managérial. Dans la foulée, d’un Frédéric à l’autre, je passe de Schiffter à Beigbeder en commençant son Homme seul. Une non-fonction – comme on dit – qui tourne autour de son père. Pour ce que j’en ai lu pour l’instant, c’est pas mal du tout.

9 février 2025.– Une vague éclaircie (7°C). Beigbeder enquête sur son père. Sur cette enfance passée dans des pensionnats plus abominables les uns que les autres (la prison est sans doute mieux), sur ce jeune Français qui, après des études américaines, deviendra le premier chasseur de têtes français, un agent palpable du libéralisme triomphant quand il n’était pas un agent de l’impalpable Central Intelligence Agency. Sans voler à des altitudes vespérales, l’affaire de Beigbeder est bien menée. Elle laisse deviner de l’intime, mais sans ostentation, sans sadomasochisme confessionnel. Dans une forme de pudeur où le personnel et l’héritage savent faire avec l’absence de trop : trop de pathos, trop d’affichage, trop de douleur. Beigbeder réussit à frôler l’intimité sans en faire une parade.

10 février 2025.– Temps pas vraiment froid, pas vraiment doux non plus, un peu humide mais finalement pas tant que ça. Nonobstant quelque chose de triste et désagréable (10°C). Un peu malade avec des symptômes indéfinissables. De vagues douleurs dorsales et épigastriques. De l’inquiétude.

(Matin.) Un divorce delpechien, le luxe, les filles d’un soir, le plastique et les années 70, le libéralisme triomphant, un père qui fait semblant de négliger ses enfants, un corps qui enfle, qui pèse de tout son poids, la maladie qui vient, la ruine avec, un corps qui désenfle, un type qui devient l’enfant de ses enfants, et puis la mort, car tout est appelé à finir. Beigbeder est, comme on dit, personnel, sans vraie lourdeur, et de plus en plus émouvant au fil des pages. C’est finalement un livre plus touchant qu’autre chose.

(Après-midi.) Journal de Bernard Delvaille. 1977, de nombreuses visites à Londres, une autre, plus rare et par le train, à Rome. Sur le chemin, on passe par Civitavecchia, ville de relégation pour Stendhal. À Rome, tout étant dans tout, Delvaille utilise les Promenades dudit Stendhal comme guide de voyage. Absence de style, d’apprêt et d’amidon, mais meilleur guide possible parce que l’humeur de l’écrivain est là. (Il faudrait toujours savoir écrire aussi simplement.)

11 février 2025.– Pas la moindre éclaircie. Et si le soleil ne revenait pas ? (11°C). Delvaille, Journal, Rome. Visites effrénées d’églises, lectures (Thackeray, Stendhal, Lampedusa, Dominique de Roux…) Siestes prolongées, observation attentive du ciel. À neuf heures trente, les jeunes Italiens qu’il croise sur la Piazza Navona peuvent être très beaux. Ils sont blonds, comme dorés, et le bleu leur va à merveille… Belle page sur la pluie romaine, sur ses différences avec les autres pluies, sur son bruit et sur les reflets qu’elle laisse sur les tuiles à la lueur des réverbères. Rome, ses jeunes Italiens dorés et sa pluie, tout cela attise le cœur d’adolescent attardé de Delvaille. Rome est une ville de tombeaux, il pourrait y passer l’arme à gauche tranquillement, mais il faut rentrer à Paris. Le second tome de son Journal s’achève quelques pages plus loin dans un compartiment de train d’où il peut voir, par les vitres, les berges d’un fleuve, de petites maisons ternes et embrumées, une fabrique de jambon Olida qui jouxte un cimetière… Delvaille derrière moi, retour dans les chroniques de Bernard Frank (Vingt ans après). Toujours excellentes, parfaitement matoises et ronronnantes dans le bon sens (Jean Edern Allier, qui est convoqué, en prend pour son grade).

14 février 2025.– Miracle, le soleil est enfin revenu ! (6°C). Labeur, toujours patibulaire (patibulaire dans le sens où il n’est pas pire que le gibet, la potence…). Relecture. Quelque chose noir de Roubaud. Cet autel oulipien élevé à la mémoire d’Alix Cléo Roubaud est toujours aussi clinique, beau et émouvant, dans le sens où il structure le tohu-bohu du deuil à travers des cadres formels stricts. Du côté du monde, dictature des faits divers et perspectives techno-nazies. Rien de bien réjouissant.

15 février 2025.– Beau temps froid (4°C). (Matin.) Profitant des conditions météorologiques enfin favorables, effectué quelques kilomètres de psychogéographie outdoor. Rien à récupérer dans les boîtes à livres du secteur, pas même un volume de Paul-Loup Sulitzer trépassé cette semaine. Lors d’une pause sur un banc bien situé, entrepris la lecture de Penthotal, courte affaire fomentée par l’entité à cravate tricotée Éric Neuhoff. Dans ce récit, Neuhoff raconte l’accident qui faillit lui coûter la vie à l’âge de 22 ans sur une route de la Costa Brava. C’est un texte qui, pour ce que j’en ai lu pour l’instant, ne me convient qu’à moitié. Premièrement parce qu’il avance à coup de phrases courtes et sèches qui se voudraient un poil morandiennes mais qui, tout compte fait, donnent plutôt l’impression d’une sorte de litanie, mais une litanie qui ne grince jamais (or la littérature, c’est souvent ce qui grince). Secondement parce que Neuhoff est, malgré tous les malheurs qui l’accablent, assez antipathique et même, de temps à autre, un peu veule (c’est certainement une qualité, je me trompe souvent).

(Après-midi.) Dans un grand élan simili beckettien, celui de Premier Amour, je me suis endormi sur l’un des bancs du cimetière où je comptais poursuivre ma lecture du Penthotal de Neuhoff. Il faut dire qu’un mince soleil piquait mon beau visage de brute lymphatique, et que ma torpeur passagère n’en fut que plus réconfortée. Autre bénéfice : au sommeil succède souvent le réveil, et me réveillant à moitié, dans des strates de semi-conscience, je suis mieux rentré dans le Neuhoff, voyant certaines choses que le plein éveil m’avait cachées. Une belle qualité dans la description du pire, c’est-à-dire son accident et les nombreuses semaines, les mois, qu’il dut passer à l’hôpital. Le reste, le côté time capsule late seventies, Giscard à la barre et Palace naissant, est moins intéressant, et notamment pour ceux qui savent, et je sais…

16 février 2025.– Quelques nuages hauts n’altérant pas le beau temps (-2°C → 10°C). Retrouvé mon spot de lecture favori, celui qui surplombe le confluent. Un peu trop de voitures, un peu trop de joggers (j’en ai décompté pas moins de cinquante-six en deux heures), autant d’écornifleurs bruyants et passants qui ne m’ont pas empêché de finir le Penthotal de Neuhoff. Ce livre sera donc sa petite Montagne magique (sa colline un peu inspirée), un livre de deuil thérapeutique, de deuil de ses jeunes années. Comme je l’affirmais finement hier, la partie médicale est très bien, la partie années soixante-dix finissantes, un peu moins. Les références de Neuhoff sonnant trop grand-presse et Fig Mag pour espérer titiller l’intérêt d’un lecteur blasé qui sait déjà tout.

Sur le front des fictions télévisées, je visionne pour la première fois Les Sopranos. C’est vraiment très bien, plein d’affaires familiales dans tous les sens du terme, de langueur et d’explosions de violence. (Casting imparable.)

17 février 2025.– Soleil, soleil ! (9°C). Une visite médicale sur laquelle je ne m’étendrai pas, puis cinq ou six kilomètres de randonnée pédestre aléatoire dans les extérieurs. Lecture : Kafka au candy-shop de Patrice Jean. Haine de la littérature engagée, comparaison entre le roman feel-good et le marxisme. C’est parfois assez amusant, mais on se dit : ah, quoi bon ?

19 février 2027.– Beau temps avec quelques nuages élevés (1°C → 10°C).

Et si la principale qualité d’un journal, intime, évasivement littéraire, c’était avant tout l’accumulation, l’agrégat ?

Pas la moindre trace de la chatte Poppy depuis trois jours. Où est-elle encore allée fourrer ses moustaches ? Ce matin, trois ou quatre kilomètres à pied (trop de mouflets, les vacances scolaires). Cet après-midi, mon semblant de jardin saisi par la grâce de bien réels rayons de soleil, ressorti ma chaise de lecture qui hibernait depuis bientôt quatre mois. C’est donc le séant posé sur celle-ci que j’ai achevé la lecture du petit essai de Patrice Jean. Les conditions lectorales, le soleil et ma chaise de lecture retrouvée sont-ils en cause ? En tout cas, j’ai trouvé la dernière partie bien meilleure que le reste. Les strates de l’intime y sont davantage à l’œuvre, Jean parle de lui-même, évoque son évolution politique (en gros de la gauche revendicative à une supposée droite) et défend surtout la littérature. La littérature et pas le livre – le livre, c’est autre chose. La littérature parce que la littérature est une affaire de solitude et de misanthropie face au collectif et à la célébration. La littérature parce que l’écrivain est un type en marge, loin des prix et des amphithéâtres. La littérature parce que le même écrivain, dans les pas de Flaubert, n’est pas là pour assurer la continuité de l’absurde et des rêves sociaux. La littérature parce que le roman n’est pas une machine capable de réduire la vie à des principes grandioses, mais plutôt un appareil parfois bancroche, mais capable de réhabiliter une idée de la complexité, de l’ambivalence, tout comme il est capable de constater l’intime et l’agrégat des jours (on y revient) : « La promotion du détail, dans le roman, dans le journal intime, dans les confessions, équivaut à un acte métaphysique : la matière des jours, des heures et des secondes, méprisée par l’épopée, la tragédie, le sermon, acquiert une dignité littéraire, elle devient un objet de méditation. »

21 février 2025.– Du vent (14°C). Lever 4 h 30. Labeur. Sieste. Grand retour de la chatte Poppy, disparue depuis quatre jours et réapparue telle une Pomponnette 2.0 un peu fofolle. Vu un épisode des Sopranos. Rien lu.

Nouvelle acquisition : J’écris l’Iliade – Pierre Michon.

22 février 2025.– Temps doux et pluvieux (15°C). Géographie, histoire et spiritualité. Intérieur et extérieur, intimité et grand marché du monde. Je commence la lecture du Livre de la Caspienne, dernier ouvrage paru avant la mort trop précoce de Vassili Golovanov. Récit d’un grand voyage en Azerbaïdjan autour de la Caspienne et grand projet du bonhomme, qui ne se limitait pas à ce livre-là, mais à beaucoup d’autres consacrés aux alentours de la même Caspienne. Retrouvé ce qui faisait la belle singularité de Golovanov. Soit une approche informée, mais un peu rêveuse, un peu supranaturelle, on dira une approche russe, c’est-à-dire pas franchement européenne, pas encore vraiment orientale et tentée par le lointain asiatique, le frôlant presque.

23 février 2025.– Ciel se couvrant au fil de la journée (14°C). Retrouvé l’un de mes bancs publics favoris. Celui-ci est posé très adroitement à l’abri, dans une sorte de cocon confinant au microclimat, et je peux y opérer mes explorations lectorales en toute quiétude. Vu passer une vingtaine de joggers et joggeuses, quelques couples de petits vieux randonneurs dominicaux, trois poussettes et quatre chiens de petit calibre. Sinon, pour en revenir à ce qui devrait nous occuper, le bouquin de Golovanov entamé hier me semble une assez belle affaire qui excède de beaucoup le simple récit de voyage. Il tisse de jolis liens entre géographie, histoire et spiritualité, laissant dériver ses paragraphes à petit feu vers une sorte de quête initiatique. La route du pétrole azéri devient une route de soi où les territoires ne sont jamais de simples décors, mais des organismes vivants et mouvants qui ne peuvent que transformer ceux qui les traversent. Rien à redire, les cent cinquante pages que j’ai lues pour l’instant sont très bien.

24 février 2025.– Aidant au bon temps, supportant le mauvais, Beaumarchais, Barb. de Sév., I, 2. (14°C). Inspiration loin du divin. Rien ne tombe de moi et surtout pas des phrases. Totalement consommé Le Livre de la Caspienne de Golovanov. Je concède que d’aucuns pourraient trouver ces pérégrinations autour d’une grande mer intérieure un poil rasoir. Ce n’est pas mon cas. Tamerlan, l’histoire de la découverte des propriétés du pétrole à la fin du dix-neuvième siècle, la pollution autour de la ville de Bakou et la persistance des rites zoroastriens, tout cela est très distrayant. Par ailleurs, du côté du monde, il faut peut-être s’inquiéter de la naissance d’une sorte de nazisme transhumaniste.

25 février 2025.– Deux ou trois bien inutiles éclaircies (15°C). Ma chaise de jardin périclite, de surcroît mon entité corporelle n’a pas visité les extérieurs depuis trois jours. Seule petite aventure, j’ai sorti et rentré les poubelles…

J’écris l’Iliade de Pierre Michon. Premièrement, c’est un livre écrit, ce qui n’est pas si courant que ça. Secondement, c’est aussi un livre très cochon qui se permet quelques virées dans une pornographie assez gaillarde et plus perturbante que mon genou gauche. Troisièmement, c’est quand même un livre assez souvent emmerdant. Pour trouver un peu de plaisir de lecture – un sot trouve toujours du plaisir dans les difficultés –, peut-être faudrait-il sauter un chapitre sur deux. Oublier les choses antiques plombées-plombantes pour mieux apprécier le reste : soit les souvenirs glissants de Michon, transfigurés par ses phrases de charmeur de serpent lubrique.
Plus rond et moins saisi par les désirs divers et variés, lu deux chroniques joliment ronronnantes de Bernard Frank. Dans l’une de celles-ci, il évoquait les Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, vous savez, ce type qui pouvait être un ami perfide plus riche que vous, et un ami qui, par exemple, aurait pu écrire ces quelques lignes sur la mort d’Antoine-Jean Gros, ce peintre napoléonien aujourd’hui bien oublié : « Gros, après l’insuccès de son tableau : Hercule et Diomède, après les insultes qui lui furent prodiguées, après avoir été traité de vert de vessie, de teinte neutre, de vieille momie, ne s’est pas jeté à l’eau comme on l’a imprimé. Il a suivi le bord de la Seine jusqu’en face du bas Meudon ; il a piqué sa canne dans la berge, y a accroché son chapeau dans lequel il a placé son mouchoir et sa cravate ; puis il est entré dans la rivière, s’y est couché dans deux pieds d’eau à peine et a attendu la mort, la face dans le sable, les deux mains croisées sur sa tête. »

27 février 2025.– Éclaircies (12°C). Labeur. Sieste. Rien lu. Mort zweigienne de Gene Hackman (que j’aimais beaucoup). Me suis souvenu de Night Moves, de Rohmer et de cette réplique drôle et définitive : « I saw a Rohmer film once, it was kind of like watching paint dry. »

1er mars 2025. – Cieux changeants (9°C).

Masturbation : lat. manus, main, et stuprare, polluer. Manuscrit : lat. manus, main, et scriptus, écrit.

Et si, après avoir fait le tour de leur territoire, les vieux écrivains retournaient à l’onanisme comme on retourne à l’enfance dans un grand spasme lubrique ? Onanisme du vieux Nabokov, onanisme du vieux Michon. Par onanisme, j’entends que voilà des développeurs de lexies – il y en a d’autres – qui, ostensiblement, ne semblent plus écrire que pour eux-mêmes, qu’ils donnent même l’impression de se foutre, dans le vrai sens du mot, de leur lecteur tout en faisant littéralement froufrouter des phrases qui explosent comme autant d’éjaculats à la face de ceux-ci. On comprendra l’égoïsme forcené et un peu trop immédiatement lascif d’une entreprise qui n’est jamais que contrainte par la nécessaire préservation de penchants et instincts virant au cacochyme. Chacun sait que l’agitation des parties et plaisirs nécessaires tant à rendre toutes nos années tardives un peu languissantes… mais est-ce une raison valable pour que le vieil écrivain se branle ainsi devant tout le monde ? (Vous me direz que Diogène se branlait bien en public, reste à savoir s’il le faisait en se foutant dudit public…) Bon, je m’égare, j’empile les digressions et je me comporte tel un libertin solitaire rattrapé par son sujet – un sujet nuisible à la santé – bref, je me branle et je ne vous parle pas vraiment de Michon et de son J’écris l’Iliade. Bon, sachez qu’il se fait plaisir, qu’il se prend pour une sorte d’Homère qui aurait réécrit la Genèse. En somme, un Onan chez les vieux Grecs, un drôle de zig constamment tenaillé par des obsessions sexuelles qui collent à ses phrases comme le sparadrap du Capitaine Haddock peut coller un peu partout. Le « projet », pour ce que j’en ai saisi, est tordu et ambitieux, il tient à décrire l’incessante guerre intime menée entre les contraintes du monde et les désirs personnels et principalement les désirs de Q. Le résultat est parfois assez beau, mais souvent plus ennuyeux qu’un sex-shop fermé le dimanche. Michon use d’imparfaits du subjonctif qu’il agglomère à des choses très triviales. Ses descriptions partent comme des fusées de foutre qui tenteraient de viser le regard d’un hypothétique lecteur, elles ne parviennent qu’à l’épuiser, car voyez-vous, tout cela est diablement épuisant. Chacun sait que l’onanisme de ceux qui lisent est toujours un onanisme subi. On ne se branle jamais bien en pratiquant une telle activité. Sinon, comment tourner convenablement les pages ?

Mort de David Johansen, inventeur du « vomi punk » à l’insu de son plein gré.

2 mars 2025. – Beau temps frais (10°C). Quelques kilomètres de dérive pédestre. Me suis endormi sur l’un de mes bancs de lecture favoris, face au soleil. Fini le Michon avec lequel j’ai été certainement trop injuste hier. Car qui suis-je comparé à Michon ? Un couillon ? La dernière nouvelle, J’écris l’Iliade, celle qui donne son titre au recueil, est même réussie. Il est question de livres qui brûlent, Michon passe presque des choses à son lecteur, il s’oublie onaniste…


To be continued

vendredi 30 janvier 2026

Psychogeographie indoor (154)

 


Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.



2 janvier 2025.– Vague redoux (8°C). Je récupère des quelques agapes récentes. Pour le reste, cette nouvelle année commence comme la précédente avait fini, c'est-à-dire dans le pire à tout point de vue. Rien (ou presque) : Les demoiselles aux corsages aoûtés froufroutent leurs séyances dans l'escalier sous le regard blanc bizarrant des cauquemarres épris d'orbes qui, bientôt, emportés par une soudaine dualité alvine, délivrent moult insultes ithyphalliques de leurs clairons laringots. Quant à moi, je suis dubitatif.

4 janvier 2025.– Faibles oscillations, dix minutes de soleil, deux degrés de plus, les douceurs attendront (3°C). Ménage, comme tous les samedis matin. Pas la moindre velléité de m’aventurer dans les extérieurs où l’hiver est planté, irrémédiablement planté. Lectures. À vau-l’eau du maboul naturalo-décadentiste Huysmans. Le travail de bureau, des pitances sordides, un coït morose et puis plus rien. Folantin, le « héros », ne semble exister que pour satisfaire des nécessités purement physiologiques au milieu d’un monde uniformément décevant. C’est donc une sorte de tuyau qui ne cesse de se remplir en ingurgitant des plats mal préparés par des serveurs désagréables et qui se vide dans des prostituées guère plus accortes. Paris ressemble à un Chicago moderniste et sordide ; l’ironie est terriblement cafardeuse, on pense à Houellebecq, Huysmans, lui, pense à Schopenhauer : « La vie de l’homme oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui. » Tout se tient, tout se tient toujours…

Autrement, picoré chez Fénéon et dans le journal de Delvaille. Ponge y ressemble à un épagneul, c’est assez amusant. Lu le préambule Au XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray que je compte boulotter quand j’en aurai vraiment le temps (l’ouvrage est replet). Ce préambule est d’ores et déjà formidable.

5 janvier 2025.– Étrange douceur, tempête en amorce (15°C). Défi technologique, la chatte Poppy essaye d’attraper les oiseaux qui passent dans mon téléviseur. N’y parvenant pas, elle me regarde avec deux gros yeux bien ronds. Les félins sont décidément étonnants.

Lecture. Nick Hornby, Carton jaune. Je dois avouer que le football est une chose très importante pour moi. J’y consacre une partie non négligeable de mon temps, et, approchant de la soixantaine, je peux même affirmer sans crainte que l’addition doit commencer à être sacrément salée. (J’ai dû passer des années entières à traîner en langueur devant moult matchs douteux diffusés sur ce téléviseur qui intrigue tant la chatte Poppy.) Le livre de Hornby, qui tourne incontestablement autour du ballon rond, ne pouvait donc que convenir à mon teint blafard. Bon, lui n’est pas accroché à son canapé tel une moule neurasthénique à son rocher. Il se déplace sur les lieux de l’action : au stade, participe activement, agite des petits fanions, ce qui, je dois bien le dire, est loin d’être mon cas. Son livre est plutôt une autobiographie par le football qu’un livre sur le football. Il raconte ses premiers matchs à Highbury, l’antre d’Arsenal, le divorce de ses parents, des choses intimes qu’il ne me viendrait jamais à l’idée d’évoquer. La construction par petits chapitres, évoquant autant de matchs, est assez maligne. L’ensemble est certes un peu répétitif, mais agréable, cela me semble être un bon livre (lu quatre-vingts pages).

6 janvier 2025.– Restes tempétueux, douceur torve : et si c’était ça, le réchauffement climatique ? (15°C). Guère d’activité, pas plus physique qu’intellectuelle : fait mon lit et la vaisselle, passé le balai et travaillé un peu ma psychogéographie en intérieur. Rien de plus... Poursuivi la lecture du Carton jaune de Hornby (le titre français est raté, l’anglais Fever Pitch, parfaitement réussi). Autobiographie déguisée, réflexion sur l’obsession – en l’occurrence, le football et l’équipe d’Arsenal. C’est un livre très attachant, plein d’humour en sous-main et d’autodérision. Bon, je concède tout de même qu’il puisse être un peu fatigant pour les non-initiés aux arcanes de la chose footballistique. Étant moi-même assez féru de ladite chose, je ne suis pas déçu, même en pire.

7 janvier 2025.– Ciel se couvrant au fil de la journée (11°C). Courte sortie dans les extérieurs. Deux kilomètres à pied. Rien à pêcher dans les boîtes à livres du secteur. Fini le livre de Nick Hornby. Heysel, hooligans et Hillsborough, désastres et stades délabrés, frustration face à la perte d’authenticité d’un football condamné à se normaliser face aux tragédies. Le constat, déjà triste en 1992 – année où le livre a été écrit –, l’est encore plus aujourd’hui, où le football anglais a perdu en morts piétinés ce qu’il a gagné en spectateurs petits bourgeois (je suis cynique, mais lucide). Mort de Jean-Marie Le Pen, sorte de cyclope mythologique inventé par François Mitterrand.

10 janvier 2025.– Des flocons (2°C). Posologie du jour : lercanidipine 20 mg, Izalgi 500 mg, labeur sept heures, sieste vingt minutes, Philippe Muray une page, Henri Tomas deux pages, Éric Chevillard trois pages.

11 janvier 2025.– Beau temps froid (3°C). Courte randonnée dans le vaste horizon de l’outdoor. Passage par le cimetière, puis retrouvé mon banc surplombant le confluent. Là, largement entamé Tout disparaîtra, dernier récit de l’érotomane en chef André Pieyre de Mandiargues. Publiée en 1987 cette petite affaire commence dans le métro parisien, par ce qui pourrait aujourd’hui être considéré comme une « agression sexuelle ». Un type vaguement quinquagénaire frôle une jeune femme à mi-chemin entre la courtisane et la comédienne. On s’effleure donc, on se jauge. Plus tard, après une sorte de non-course-poursuite licencieuse qui voit les deux protagonistes se perdre, on les retrouve chacun sur une rive différente des quais. Ils entament alors, entre les passages de rames, une discussion qui ressemble à une parade nuptiale entre un lion et une biche. Les deux finissent par se perdre à nouveau, puis, par la grâce d’une fine dentelle où Mandiargues use de tout un arsenal de délicatesse, ils se rejoignent dans une chambre d’hôtel où les choses deviennent nettement plus sérieuses. Voilà pour l'intrigue. La polissonnerie de tout ça est certes diffuse, mais bien présente. Il y a aussi une sorte d’ennui latent, ledit ennui latent n’étant pas étranger au charme curieux de l’ensemble (Mandiargues est souvent d’un charme curieux).

En dehors de l’outdoor et des lectures un poil snobbish, la chatte Poppy fait des siennes en tournant autour de mon téléviseur. Regardant assidûment Les Soprano (vous savez, la fameuse série sur la mafia), tentant d’attraper les divers oisillons qui sifflotent dans les documentaires animaliers. Je me demande si les chats ne seraient pas un peu toqués (enfin, les chats qui n’ont pas dépassé le stade du miroir).

12 janvier 2025.– Bourrasques glacées, ciel dégagé (0°C). La température extérieure ressentie étant ce qu’elle se trouve être, c’est-à-dire proche des -5°C, aucune chance d’accomplir la moindre randonnée pédestre. Passé donc l’essentiel de la journée sur mon canapé avec la chatte Poppy sur les genoux (rappelons que ce petit félidé domestique n’est pas à moi, mais à ma voisine, sorte de Léautaud féminin qui néglige parfois un peu ses pensionnaires). Lecture, Mandiargues. Loin de la pornographie mécanique des temps qui nous encerclent, chez lui le Q est une chose qui relève davantage du fluctuat et des ondulations surréalistes. Les organes sexuels sont remplacés par des coqs et des papillons, la jouissance est une sorte de bestiole qui semble prendre son indépendance après avoir saisi les corps. On peut y voir une forme de ridicule, ou de sublime :
« Alors le coq s’introduit, allant jusqu’au fond à la première exploration, et elle connaît une fois de plus ce qu’elle a bien des fois subi sans trop de peine, le martèlement répété du larynx par un grand outil de chair selon l’impulsion saccadée des reins de l’envahisseur, la possession, comme par un dur démon, de la noble tête condamnée à le recevoir par son entrée principale, peu en dessous de la voûte crânienne qui abrite le cerveau, royaume de l’esprit et de l’âme. Passent de longues minutes au fil desquelles, ainsi qu’une ville capitale envahie par un envahisseur auquel elle s’habitue bientôt et finit par reconnaître des qualités, Miriam oublie l’entrave et l’humiliation, retrouve le plaisir qu’en pareille épreuve elle a connu déjà, se plaît à offrir au brutal, lors de chacun de ses passages, la caresse enveloppante d’une langue rompue à ce genre d’exercice, ressent une émotion qui ne tient pas moins à l’âme évoquée plus haut qu’au cœur dont le battement s’accélère à mesure que se ralentit le rythme des intrusions. Sentant un renouveau de tendresse chez le vainqueur, la vaincue se fait tendre plus que lui, et si quelques larmes lui reviennent aux yeux, ce n’est pas la douleur, assurément, qui en est la source. »

13 janvier 2025.– Beau temps glacé, quelque part entre la Sibérie au printemps et le Groenland sans Donald Trump (-3°C). Six kilomètres à pied. Sur mon chemin, acheté du jus de pomme, de la verveine et de la soupe bio. Effectué quelques breves poses pendant lesquelles j’ai continué la lecture du XIXe siècle à travers Les Âges de Muray et fini L’autofictif, doyen de l’humanité de Chevillard. Chez Muray en 1590, la faim est telle qu’elle pousse les Parisiens à ramasser les ossements des cimetières pour en faire de la farine. Chez Chevillard, le futur suicidé tente d’assurer le coup en se tranchant la carotide avec une lame de rasoir ; manque de pot, c’est le nœud coulant de sa corde qui est coupé net (pensée au suicide raté de Chamfort). Chez Chevillard, toujours, les rétifs aux nouvelles technologies sont les bienvenus. Jugez sur pièce : « Dépourvu de portable, je m'expose parfois à des désagréments. Mais je jouis aussi de quelques avantages : ainsi puis-je enterrer les corps de mes victimes au pied des antennes-relais de téléphonie mobile sans craindre d'être géolocalisé ensuite par les enquêteurs. Cet argument m'a décidé à passer à l'acte, non sans une certaine répugnance, car je n'ai décidément aucun goût pour le meurtre. Mais allez renoncer à un privilège. »

14 janvier 2025.– Appétence sibérienne, mais sans nuages (-3°C). Delvaille pleure beaucoup et se masturbe sous la pluie. Rien d'autre.

17 janvier 2025.– Le froid s'installe (2°C). Lever à 5 h 00, labeur, sieste, un épisode des Soprano. David Lynch est mort. Rien lu.

18 janvier 2025.– La Sibérie, toujours ! (1°C).

(Matin.) Ces quelques lignes de l'animal Muray, extraites de son XIXe siècle à travers les âges, auront fait office de parfait échauffement avant ma séance hebdomadaire d'aspirateur : « Le 11 mars 1862, les Goncourt visitent les Catacombes avec Flaubert et se plaignent dans leur Journal de ces ”os si bien rangés, qu’ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre administratif qui ôte tout effet à cette exhibition. Il faudrait, pour la montre, des montagnes, des pêle-mêlées d’ossements et non des rayons. Cela devrait monter tout le long des voûtes immenses et se perdre en haut dans la nuit, ainsi que toutes ces têtes se perdent dans l’anonymat”. Les Goncourt trouvent l’art officiel de leur époque trop mesquin. Des rayons ? Des rangements ? Mais justement, précisément ! Naissance de l’art du grand magasin. Style grande surface et mort du petit commerce. Macchabées-design. Shopping-centers. Le Bon Marché des morts. Au Bonheur des Dames comme art de masses. Ce sont les masses de morts qui font l’Histoire, comme ne diront pas tout à fait les marxistes bientôt. Avec un côté déjà art conceptuel d’avant-garde en tant que la pratique artistique y est ouvertement absente. Et aussi bien sûr parce qu’il s’agit d’objets détournés de leur usage habituel (en l’occurrence leur valeur d’usage consistant à aller pourrir sous terre ou à s’envoler dans le feu, ou quelque chose de ce genre) pour devenir de simples représentations d’eux-mêmes. Ready-made. Bones… »

(Après-midi.) Largement entamé Bristol vingt et unième et nouvel opus de l’entité lactée de chez Minuit, Echenoz Jean. As usual, génie d’Echenoz pour les patronymes, intrigue prétexte et forme légère comme de la dentelle en papier crépon, déplacements narratifs, glissement progressif des points de vue et léger écart des objets, des êtres humains, des animaux qui ne sont jamais vraiment à leur place, mais tout juste à côté (que ce soit une mouche, un éléphant, un policier, un metteur en scène, ou un corps qui tombe). Nous sommes en terrain connu, c’est totalement vain et parfaitement drôle.

Dans Libé(ration) du jour, belle nécrologie de David Lynch par Philippe Garnier. Dans le même numéro, beau papier de Lançon consacré à Frédéric Pajak et au dixième tome de son Manifeste incertain. (Les nécrologies de Garnier et les papiers de Lançon sont les seules raisons valables de lire encore ce journal).

19 janvier 2025.– Brouillard tenace, puis soudain le soleil, on pensait qu’il n’existait plus (0°C).
Ce matin, mêlée aux habituelles brumes industrielles, une insupportable odeur de plastique brûlé. On se serait cru chez Michelangelo Antonioni (note : revoir Le Désert rouge).

Fini Bristol entre sourires et beaucoup de lassitude. Impression que l’animal Echenoz est un bernard-l’ermite qui a fait le tour de son territoire depuis belle lurette. Pour s’en échapper, peut-être faudrait-il qu’il sache rentrer en lui-même, qu’il oublie les petites carapaces de la fiction. Bref, qu’il s’autodigère dans le moi introspectif.

Sinon, j’ai toujours le bec plongé dans Le XIXe siècle à travers les âges, que je picore à doses homéopathiques. La Révolution française et l’invention des tueries de masse, l’odeur qui s’échappe du charnier (on revient toujours aux histoires d’odeurs). Grand texte, parfois foudroyant. Et si c’était le grand livre de Muray ?

Pendant que je vous tiens, ces lignes qui résonnent avec la sorte de réaction allergique au progressisme, la rébellion conservatrice des temps à poindre ces temps-ci :

« On était allé trop loin dans l’avenir, en quelque sorte, trop violemment dans le progrès. On avait, du coup, remué les boues rouges du passé. Les flots de boue noire de l’occultisme. Trop de Bien réveille le Mal… »

P.-S. L’insupportable odeur de plastique brûlé de ce matin ? L’incendie d’une usine de recyclage à quelques kilomètres de mes narines, rien à voir avec le cadavre de Donald Trump en décomposition.

20 janvier 2025.– Les nuages ont remplacé la brume, infime hausse de la température extérieure (3°C). La chatte Poppy fait des siennes. Elle se cache dans ma bibliothèque. Après un quart d’heure de recherche – presque une expédition –, je l’ai retrouvée ronronnant entre un volume chanci de Giraudoux et les Mémoires de Casanova. La petite bête choisit bien ses refuges.

Du côté de mon nomadisme lectoral et de sa partie la plus couch-potatoes, entrepris la nouvelle affaire policière de Michael Connelly. Le titre français À qui sait attendre laisse entrevoir le pire, mais, comme de bien entendu, le pire n’est pas là. Au bout de dix pages, l’efficacité retorse de Connelly agit et cette nouvelle histoire où la très sérieuse Renée Ballard est à l’œuvre me semble d’ores et déjà fort distrayante. (En gros, il est question d’un violeur en série trahi par son ADN, de paramilitaires vaguement trumpistes, du wokisme et de son influence sur les services de police de la ville de Los Angeles.)

En parallèle, dans une autre sous-zone de l’espace cosmologique littéraire, je picore toujours dans le XIXᵉ siècle de Muray. La distraction n’est pas la même, toutefois elle est bien là. On transfère des déchets humains d’un cimetière l’autre. Des cadavres sont ranimés, les soigneurs, infirmiers et autres médecins entrent en piste : la littérature devient une branche médicale…

21 janvier 2025.– Brumes matinales suivies par un beau temps froid (2°C).

(Matin.) Acheté un croissant et une bouteille de soupe bio assurément anti-trumpienne. Poursuivi le Connelly, qui me semble tourner en roue libre. Trois intrigues entremêlées, c’est peut-être un peu beaucoup, et c’est peut-être même une sorte de facilité. Bon, le tout est diablement divertissant, ce qui, s’agissant de ce type de littérature, me semble l’essentiel.

(Après-midi.) Courte randonnée pédestre dans les extérieurs. N’ai croisé que de jeunes retraités, ceux qui sont passés au travers des réformes, et trois ou quatre chiens de petite taille. Passant devant une boîte à livres, dans un élan syllogomane, récupéré Paris insolite de Clébert et L’Apprentissage de la ville de Dietrich. (J’ai déjà lu ces deux livres, qui ont de nombreux points communs, notamment une sorte de proto-situationnisme de dessous les fagots.)

(Soir.) Je réchauffe ma soupe bio et, picorant dans les Cahiers de Montesquieu, je tombe sur ceci : « Je disois : les dîners sont innocents ; les soupers sont presque toujours criminels. »

23 janvier 2025.– Temps nuageux, hausse sensible des températures (13°C). Labeur, sieste, un peu de cuisine, vaisselle, un épisode des Soprano. Lectures fragmentées : un peu des Cahiers de Cioran, un peu du XIXe siècle socialiste et occultiste de Muray. Un match de foot à la TV. Les suites du salut nazi transhumaniste de Musk. En somme, le morne agrégat du quotidien est toujours là.

25 janvier 2025.– Nuages si bas que l'on pourrait se cogner à eux, douceur inconvenante, on annonce une tempête (17°C). Fini le Connelly. Loin d'être son meilleur. Intérêt assez délayé par trop d'arcs narratifs distincts. Manque d'inspiration assez noyé dans une sorte de trop-plein tandis que l’héroïne, Renée Ballard, m’a semblé de plus en plus désincarnée (et surtout là pour répondre au credo féministe en vigueur et pour mieux dissoudre ce bon vieux Harry Bosch dans l'atmosphère ambiante). Bon, comme je le disais il y a quelques jours, l'ensemble est tout de même distrayant (la distraction est une chose importante).

À l'alternat, loin de Los Angeles, chez Muray, le XIXᵉ siècle n'a pas d'âge et les rêves s'y réalisent. On rassemble, on réunit, Satan est réconcilié, les damnés secouent leurs chaînes, les esprits se mettent à table, la fête peut commencer.

Nouvelles acquisitions : Tous passaient sans effroi de Jean Rolin, La valise de Jean-Louis Ezine.

26 janvier 2025.– Ciel bleu bientôt rattrapé par une troupe de nuages, on annonce une nouvelle tempête (10°C).

(Matin.) Le passage, c’est quoi ? Le passage d’un corps, le passage d’une frontière, le passage des oiseaux, le passage des mots, le passage des morts, car tout finit par passer, et même la vie et même le temps. Le passage, c’est aussi le sujet de Tous passaient sans effroi, nouvelle petite affaire où Jean Rolin raconte l’histoire de ceux qui sont passés par les Pyrénées dans les années 1940. Résistants de tous poils, soldats britanniques tombés de leurs forteresses volantes, Juifs et autres accablés par les saumâtres païens à flambeaux nazis. En bon passeur, Rolin se rend sur les lieux de l’action (passer est une action), suit les mêmes chemins tragiques que Walter Benjamin ou Alma Mahler, monte sur les mêmes montagnes. Son livre est pour l’instant – j’en ai lu une bonne moitié – sans vrai chichi ; il entre très vite dans le sujet, intéressant et porté par une prose précise et informée qui, malgré le sérieux du sujet évoqué, se permet quelques piques drôlatiques assumées (un certain dézinguage des antifascistes d’opérette, par exemple).

(Après-midi.) Le livre de Rolin pourrait en décevoir certains ; il tient plus du reportage allongé, de la promesse de grand livre que de tout autre chose. N’empêche, il a tout de même convenu à mon teint blafard. Tout d’abord, parce que Rolin navigue très bien entre les strates documentaires et les enjeux affectifs, ensuite parce qu’il sait rapprocher la grande masse gélatineuse de l’Histoire et le quotidien, celui des marmottes importées et des parkings de supermarchés… Et puis, il y a toujours chez lui un attachement à l’homme, qui, s’il ne vire jamais au pelucheux, est toujours là, bien présent. Ainsi, ces belles évocations, celle de Philippe Raichen (grand résistant oublié), celle de Jean-Pierre Grumbach (futur Melville) et de son frère Jacques, assassiné par un passeur, celle de Chuck Yeager, premier homme à « passer » le mur du son et qui sera lui aussi passé par les cimes pyrénéennes. Il y a d’autres portraits… Il y a tout ça : les portraits, le factuel au service de la mémoire, un certain plaisir d’observation, et bien évidemment, il y a aussi l’humour de Rolin. L’humour, ce n’est pas rien : « Afin de limiter les risques d’être reconnus et arrêtés, d’autre part, les aviateurs alliés doivent veiller, quand ils sortent, à ne pas marcher les mains dans les poches ou fumer « à la manière américaine », quelle que soit cette manière de fumer, et pour ce qui concerne les Britanniques, à ne pas rouler à bicyclette du mauvais côté de la route, et à recalibrer leurs moustaches si celles-ci ont pris trop d’ampleur. »

27 janvier 2025.– Pluie et vent (13°C). Les jours s’empilent comme on pourrait empiler des planches et pourtant rien ne se construit vraiment, si ce n’est un ennui, tenace, palpable. Retour dans le Journal de Bernard Delvaille. Deux ou trois pages un peu glutineuses, un bar de motards « tout cuir », une allusion aqueuse aux bocks remplis d’un liquide doré qui a tout de l’urine, les petits matins livides après tout ça, pas de gueule de bois, mais plutôt une gueule de serpillière… Un nouveau voyage aux Pays-Bas : Amsterdam, Rotterdam, Delft et son petit pan de mur jaune (jaune comme l’urine et les bocks de bière…). Pour rester dans l’élément liquide sous toutes ses formes, amour immodéré pour la mer, les canaux, les marécages, les étangs, les estuaires, les lacs et rivières… amour pour la pluie, la brume, la neige… Pour quitter l’élément liquide, amour pour les bars, les garçons, les grands et plats paysages du nord, pour la musique de Mahler et les honky-tonk pianos, pour les chardons bleus des sables, les roses jaunes, le genièvre et l’aquavit : « Il y a quelques jours à Bordeaux, un soir de pluie, je suis descendu vers le port, le col de mon blouson relevé, et je n’ai vu là aucun matelot, aucun bateau, seulement le silence de la pluie sur le fleuve. »

Chez Muray, le bon docteur Guillotin invente la machine que l’on sait. C’est pour lui une façon tout à fait démocratique de rendre la justice : tous les condamnés à mort jouissent d’une rigoureuse égalité dans l’application de leur peine.

28 janvier 2025.– Ciel se couvrant (8°C). Pas le moindre goût pour les extérieurs. Sorti les poubelles, mais depuis quatre jours pas mis un pied dehors. Aucune présence humaine, quelques conversations téléphoniques, la chatte Poppy sur mes genoux, rien d’autre. Lecture, Diary 72/73. Delvaille s’endort dans le brouillard. Écoute Lou Reed chanter Goodnight Ladies (Serait-ce le bonheur ?). Il écoute aussi Bowie, Sinatra et la Cinquième de Mahler (attelage incongru), avance dans des journées trop grises et ordonnées, prend le thé avec André Hardellet, rencontre Dashiell Hedayat et Marc Cholodenko, dîne chez Régine Deforges où la nourriture est glaireuse avec un goût de sperme trop cuit… En dehors du marigot, de nombreux voyages, encore et toujours Londres et Amsterdam, mais aussi l’Irlande où il croise des groupes de skinheads en Doc Martens boots et pantalons volontairement trop courts ; New York et ses milieux que l’on pourrait croire interlopes, les odeurs de poppers qui flottent sur les trottoirs.

Rien (ou presque) : chez Jules Renard, les matins trop gris, les oiseaux se recouchent.

Nouvelle acquisition : Puissances de Paris – Jules Romains.


To be continued.