vendredi 19 janvier 2018

No comments - N°128



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mardi 9 janvier 2018

Psychogeographie indoor (80)



« C'est le propre des timides que de rire ou de sourire niaisement au mauvais moment, et de ravaler leur salive pour tout à coup laisser échapper un flot de formulations hasardeuses qui passent pour de l'injure, du mépris, de l'arrogance. La parole nous devrait être interdite, à nous les timides ; elle devrait s'étrangler en nous. Nos vies et la vie des autres en sauraient adoucies. » (Frédéric Pajak, Manifeste incertain)


1.


2 septembre 2017.- Repos. Temps automnal, vent aigrelet, quasi-froideur (17°C). Aucun élan, pas de sautillement, inspiration en berne (ce n'est pas nouveau). Les quelques lignes qui suivent n’auront donc rien pour elles.
Comme indiqué hier je cède au petit Barnum de la rentrée littéraire en entamant La Serpe de Philippe Jaenada. Au bout de soixante-dix pages je ne suis pas exagérément affligé, le sujet  - la vie de George Arnaud - est passionnant, quant au traitement – biographique avec des parenthèses digressives drolatiques – il me convient tout à fait.
Détail notable : le triple homicide du château d’Escoire est évoqué dans le Journal de Maurice Garçon que je lis par petites bouchées gourmandes depuis bientôt un an, les deux livres entrent donc en « coalescence », c'est intéressant.

3 septembre 2017.- Soleil voilé, température agréable (22°C). Météo aidant poursuivi la lecture de La Serpe en extérieur (conditions lectorales moyennes, des éclats de voix hispaniques sur ma gauche, certainement un barbecue dominical d'expatriés) . Rien de lactescent, pas de TGL à l'horizon, mais un bouquin qui vous saisi très bien par le revers du veston. Il faut dire que la vie de Georges Arnaud est assez prenante. Il y a cette histoire de triple homicide, mais il y a beaucoup d'autres histoires : la « drôle de guerre » qui pour Arnaud ne fut pas vraiment drôle, une évasion, un faux enlèvement par la Gestapo, la fortune familiale dilapidée en moins de six mois, des amours et mariages à foison, un long périple en Amérique du Sud où au milieu d'une troupe de délinquants et autres nazis rechapés il se fera successivement chasseur d'or, camionneur, ouvrier, bourlingueur… L'écriture du Salaire de la peur, le petit monde germanopratin et une fortune à nouveau dilapidée, l'engagement, le FLN, l'Algérie, un retour désabusé puis la mort à Barcelone, c'est beaucoup pour un seul homme, c'est beaucoup pour une seule vie.
Si à toutes ces aventures on ajoute les rencontres : Édouard Boubat (il lui chipera sa femme Lella, oui celle que l'on voit dans une des plus belles photos du monde), Louis Calaferte, Jacques Verges, le couple Montand/Signoret (qui en prend pour son grade), on comprendra sans peine que l'on ne s'ennuie pas en lisant le livre de Jaenada.

4 septembre 2017.- Labeur. Rares nuages, tiédeur relative (26°C). J'allais écrire quelques mots quand ma mine s'est cassée. Il m'a fallu en changer et c'est donc avec une toute nouvelle que j'écris ces mots.
Ma mine a bien fait de se casser, figurez vous que je n'avais rien à écrire – pas plus qu'à dire –, les accidents sont ce qu'ils sont, et il en faut parfois pour cheminer ne serait qu'un petit peu dans les steppes de l'inspiration.
Ah ! aujourd’hui j'ai bien lu deux chroniques de Jean Giono - vous savez ces papiers qu'il scribouillait pour la « grande presse » et qui ont été rassemblés dans Les Terrasses de l’île d'Elbe –, mais je n'avais rien à en dire si ce n'est qu'ils sont très bien (il y est question de l'art de fumer la pipe et de deux, trois autres broutilles un tantinet passéistes).
Ma nouvelle mine fonctionne assez bien, je suis allongé face au soleil, les essais thermonucléaires extrême-orientaux ne me font même pas sursauter, ainsi va le monde

5 septembre 2017.- Ciel changeant, vague chaleur (28°C). J'écris ces mots sans intervention mentale, c'est ma main qui fait tout le travail et comme elle n'a pas grand-chose à dire ce n'en est que plus profitable.
Rien lu, posé sur ma chaise de jardin je regarde le mur en face de moi, sa couleur est indéfinissable, un ocre délavé sorte d'orange raté qui dénote un certain manque de goût ( et du crépi, trop de crépi, je n'aime pas le crépi).

7 septembre 2017.- Soleil trop bas, on sent déjà pousser les feuilles mortes (21°C). Globalement dubitatif. Rien lu.

8 septembre 2017.- Soleil partiel, dégradation tardive (24°C). Not in the mood. Tenté de sauver un oisillon tombé d'un nid incertain. Pense être parvenu à mes fins. Lu un chapitre de Philippe Jaenada, une chronique de Giono. Nothing else.

9 septembre 2017.- Larges averses, fraîcheur (15°C). Social life, rencontré un ami perdu de vue depuis une quinzaine d'années, nous avons bien changé, s'agissant de moi-même je ne sais pas si c'est en bien.
Retour dans la Serpe – bien affûtée – de Jaenada. Après avoir évoqué la vie tumultueuse de Georges Arnaud, la seconde partie se concentre sur le triple meurtre du château d'Escoire. Des cadavres atrocement mutilés, du liquide cérébral, du sang un peu partout, une serpe ensanglantée et un héritier/orphelin qui joue des airs au piano, qui mange des tartines de beurre, pendant que les enquêteurs enquêtent, notre héritier/orphelin serait il coupable ?

10 septembre 2017.- Ciel changeant, fraîcheur (16°C). Le bouquin de Jaenada n'est pas si mal que ça, on y passe de 1941 à 2016 en deux trois parenthèses, les digressions qui se veulent drolatiques le sont pour l'essentiel vraiment (la « péri-urbanité » de Périgueux vaut le coup d’œil). Page 205 Maurice Garçon entre en piste, c'est une autre histoire… Le bonhomme est très mince avec des épaules très droites qui lui donnant l'air d'un valet de pique, son visage aristocratique et vaguement désabusé ne laisse rien deviner, le procès de Georges Arnaud peut commencer.

11 septembre 2017.- Into the void.

12 septembre 2017.- Labeur. Soleil partiel, fraîcheur matinale (20°C). Une gamine de 8 ans qui danse le Twist sur des patins à roulettes, pour Giono voilà le summum de la vulgarité… Il a certainement raison, on s'en fiche un peu. (Les terrasses de l’Île d'Elbe). Rien d'autre.

14 septembre 2017.- Quelques belles éclaircies (17°C). Une certaine lassitude me gagnant je me cache dans un fourreau de narcolepsie. Face au brouhaha, au poids des hommes et aux enquiquinements, la somnolence est un contrepoison plus que satisfaisant.
Par ailleurs toujours sur les terrasses de l’Île d'Elbe avec l'ami Giono. Ces lignes que je tamponne de mon sceau sans aucune difficulté : «  Que faut-il pour réussir ? De la bravoure ? De l'obstination ? De la chance ? Du génie ? Non : de la médiocrité. Quoi que produise le médiocre, c'est un produit qui s'adresse au plus grand nombre. Il est sûr de son affaire, il a les qualités requises par la majorité des individus. »

16 septembre 2017.- Ciel plutôt nuageux (17°C). Fouille méthodique des archives, lecture attentionnée, et parfois émue, de la correspondance entre Henri Girard et Georges Girard, consultation horrifiée du dossier lié au crime du château d'Escoire, le travail de Jaenada est considérable et son bouquin est donc diablement informé. Reste qu'au bout de 300 pages (il en reste 200), on se perd un peu dans ce sentier très peu lumineux mêlant biographie, autodérision digressive, roman policier et baguenaudage provincial.

17 septembre 2017.- Pluie gourde, fraîcheur inconvenante (9°C). Le Jaeanada vire à la contre-enquête. Résultat Henri Girard/Georges Arnaud n'est visiblement pas coupable. Qui est le vrai coupable ? Un certain Bruce imaginé par Jeanada ? Quelqu'un d'autre ? Il reste 150 pages pour le savoir. J'espère qu'elles ne seront pas trop longues.

18 septembre 2017.- Ciel flandrien,plus de douceur (18°C) Jeanada, serpe, Georges Arnaud, Périgeux, Google Maps, un chapitre. Rien d'autre.

20 septembre 2017.-Fraicheur (14°C) Tremblements de terre, ouragans, l’été est bien finie. Je vous laisse, il faut que je fasse la vaisselle.

21 septembre 2017.- Quasi beau temps (23°C). Grande fatigue, très grande fatigue… Bref retour chez deux grands septiques : Senancour, Cioran (Oberman, Cahiers).
Rien (ou presque) : Ce que j'aime à Hollywood c'est la mitteleuropa.

22 septembre 2017.- Étonnante bouffée de chaleur, retour de l'été ? Aujourd’hui c'était pourtant le premier jour de l'automne, tout est décidément foutrement déréglé ! (25°C). Je m'éternise un peu dans la Serpe de Philippe Jeanada, il est question d'une fenêtre et d'une toile d'araignée pendant environ 30 pages, c'est certainement très intéressant (cette fenêtre et cette toile d'araignée seront cruciales dans l'existence de Georges Arnaud), mais je dois dire que cela m'ennuie tout de même un petit peu.

23 septembre 2017.- Soleil gâché (24°C). S’agissant de l'automne, mon semblant de jardin est assez mal orienté. Le soleil à beau être là avec tous ses petits rayons mordants , on ne le voit jamais, il est toujours caché, par une haie pas ou mal taillé, un arbre trop touffu – ses feuilles tomberont pourtant bientôt – un petit mur mordoré qui ne doit rien à Bergotte et aux évanouissements proustiens. Tout cela n'est certainement qu'une question d'angle, le soleil de fin septembre est si bas que j'ai beaucoup de mal à trouver un endroit capable de me permettre de lire tout en rechargeant en même temps mes accus en vitamines D. J'ai donc passé l'essentiel de ma journée à changer l'emplacement de ma chaise de jardin (qui est aussi ma chaise de lecture) tout en tendant le cou vers quelques hypothétiques rayons salvateurs. Je suis parvenu à mes fins pour de très courtes durées – une demi-heure par ci, un quart d'heure par là –, mais elles auront été hautement bénéfiques pour mon humeur.
Ce faisant j'ai fini la lecture de la Serpe. Jeanada en bon Columbo qui ne s'ignore pas trouve un coupable oublié et franchement probable. Je n'en dirai pas plus, mais sachez simplement qu'il ne s'agit pas de Georges Arnaud (et encore moins du Colonel Moutarde).
Demain je poursuivrai mes pérégrinations lectorales en entamant un spicilège de Jacques Reda : Autoportraits. Les pages ne sont pas massicotées – c'est un livre publié chez Fata Morgana—, mon coupe-papier est déjà prêt.


2.

24 septembre 2017.- Sun a little too low (25°C). Conditions météos similaires à celles d'hier, recherche des vitamines D et tutti quanti. Après les cinq cents pages bariolées de Jeanada, l'Autoportraits de Jacques Réda sonne un peu janséniste. Le menu est cependant appétissant (Bergounioux, Borel, Caillou, Lambrichs, Perros, Thomas…) les portraits sont beaux, l'analyse sérieuse est de mise, il y a quelques souvenirs et anecdotes qui remontent…

23 septembre 2017.- Pluie chafouine (19°C). Réda, Autoportraits. L'accent d'André Frenaud, le corps de Jean Follain :
 : «… J'hésite à puiser dans mes souvenirs un trait presque outré du besoin qu'avait Frénaud de prendre à bras-le-corps l'humain dans ce qu'il a de plus digne, comme (et c'est le titre d'un de ses recueils) dans ses excrétions, misères, facéties. Après le terrible accident qui avait littéralement broyé Follain près du pont de la Concorde, il était allé s'incliner, comme on dit, ou se recueillir devant le corps exposé à l'hôpital. Il m'expliqua comment on avait essayé de rendre une forme à peu près normale au visage. Et puis : chagrin, refus, effarement, compassion, colère – tout cela se confondit soudain dans la formule qu'il me livra crûment sur cette figure mal remodelée « comme une gélatine de volaille ». Mais - volâille – l'accent donnait à la brutalité de l'image une sorte de majesté répulsive, enregistrant sans détour l'inhumain où le sort peut nous ravaler, et l'exhibant pour en accuser l'ignominie. »

26 septembre 2017.- Ciel fluctuant (20°C). Labeur et tracas domestiques, une journée pour rien…
Rien (ou presque) : La photographie argentique oui, du fixateur, du révélateur… Un soupçon de révélateur sur la main et c'était une brûlure… et une cicatrice plus tard… nous étions fixés. Cette belle chimie un poil risquée épinglait joliment la vie et seules les photographies collées les unes aux autres – le trop fameux cinématographe - avaient quelque chose d'un peu saumâtre, car on y voyait le temps passer – et donc la mort travailler - plus que de raison.

28 septembre 2017.- Labeur. Soleil partiel, « impression » de beau temps (24°C). Une pelleteuse dans trous dans la rue devant l'une de mes fenêtres. Dans ces conditions, rien lu.

29 septembre 2017.- Labeur. Idian summer (25°C). Voisinage trop bruyant, pelleteuse dans la rue, un marteau et une perceuse sur ma droite, les cris d'une mouflette sur ma gauche, néanmoins court retour dans l'Autoportraits de Réda, qui m'est tombé des mains au bout de dix pages ; saleté de voisins !

30 septembre 2017.- Repos. Hier c'était encore l'été, aujourd’hui c'est déjà l'automne, la pluie tombe sans cesse et les feuilles mortes commencent à voltiger comme des oiseaux amoindris. Reste à savoir comment nous avons pu passer d'une saison à l'autre en si peu de temps ? (15°C).
À la veille de l'opération qui allait priver Georges Perros de sa voix, Jacques Réda enregistra secrètement ses derniers propos sur une cassette. Il en eut bien vite honte parce que c'était à l'insu de Perros : « le souci d'être correct n'empêche pas une bêtise… » On aimerait bien écouter cette cassette, existe-t-elle encore ? Sinon dans son Autoportraits Réda ne fait pas que rencontrer Georges Perros, il parle aussi très bien de ses mots, les mots d'un « homme ordinaire ». Il parle aussi très bien de Jude Stefan, du chat Henri Thomas de Georges Lambrichs ou de Jean Tardieu. Voilà tout un pan de littérature lactescente qui ne vire jamais au caillé (Michon peut-être, parfois...)

1er octobre 2017.- Repos. Météo trop automnale pour être vraiment honnête, le mordoré nous guette, le mordoré avance, le mordoré est bientôt là ! (16°C).Liste non exhaustive des objets divers et variés cachés entre les pages du second tome des Chroniques de la Montagne se trouvant être en ma possession :
Une étiquette de bière autrichienne, une étiquette de bière irlandaise, une étiquette de bière mormone (sans alcool), une étiquette de bière corse, l'adresse d'un ami suisse rencontré au bord du Grand Canyon, un ticket de loterie - perdant – acheté dans un casino borgne de Las Vegas, deux billets d'entrée pour le Monte Palace de Funchal, un ticket pour le téléphérique qui grimpe au même Monte Palace, un billet pour le Parc national des lacs de Plitvice (Croatie), un billet d'entrée pour les remparts de la vieille ville de Dubrovnik, un ticket pour les Heritage Islands (Irlande), un billet d'entrée pour les monuments de la Piazza dei Miracoli de Pise, un ticket pour un musée archéologique grec indéterminé (Cyclades, Crète ? Je ne sais plus), un ticket de métro pragois, un prospectus pour une exposition Keith Haring à Vienne (du 28 mai au 19 septembre 2010), des tickets de bus bulgares, polonais, lituaniens et hongrois, une carte d'embarquement pour un vol Lyon-Saint Exupery- Rome Fiumicino (siège 05F).

2 octobre 2017.- Nuages (21°C). Fusillade à Las Vegas, 60 morts, 500 blessés. Le coupable : un retraité globalement paisible qui ne semblait demander rien à personne. Conclusion : méfions-nous de tout un chacun.
Une chronique d'Alexandre Vialatte.
Rayon musique : Buell Kazee - The Butcher’s Boy

3 octobre 2017.- Nuages (20°C). Lever précoce. Labeur puis sieste prolongée. Une chronique de Vialatte où il était question de l’éléphant – cette grosse bestiole finalement sympathique – en dehors de cette chronique, journée pour rien, une de plus, sachant qu'il me reste de moins en moins de journées à passer ici-bas, je me demande à quoi tout cela mène ; certainement à rien.
Rayon musique : Jeanne Lee & Ran Blake - Where Flamingos Fly.

5 octobre 2017.- Soleil, de l'or sur du mordoré (23°C). Manque de sommeil, le labeur, toujours. Conséquence, je flotte en dehors de moi-même dans de vagues effluves narcoleptiques. Dans cet état lu deux chroniques de Vialatte avant de piquer du nez au creux de mon canapé ; au loin un chien aboyait. Mort d’ Anne Wiazemsky : « Et sa nuque fragile qu’on découvrait par instants nue, avec le renflement, touchant à voir, de deux tendons qui saillissaient sous la peau duvetée, couleur d’ambre clair, selon les mouvements de sa tête. »
Rayon musique : Annette Peacock - I Have No Feelings

6 octobre 2017.- Ciel changeant, le gris dominant dominant tout de même un peu plus que le bleu (16°C). Snob comme je suis j’entame Quelques cafés Italiens, court opuscule où Patrick Mauries promet de se perdre dans les parfums mêlés d'espresso, de bitter, d'amande et de marsala… Par ailleurs, reposé mon Vialatte.
Rayon musique : Cal Tjader - What Are You Doing for the Rest of Your Life.

7 octobre 2017.- Beau temps un peu frais (16°C). Mangé une moussaka - c'est un plat traditionnel des Balkans et du Moyen-Orient – que j'ai accompagnée d'un vin portugais ; je suis décidément foutrement cosmopolite !

La littérature c'est tout autant une histoire de nez que de cogito. Mauriac sent la résine, la table de nuit mal aérée et les vieux papiers de notaires, Giraudoux sent le mordoré, l'aveline et l'humus, Vialatte sent l'encaustique et la mercerie auvergnate brumeuse, Walser sent la neige et la plume d’oreiller… Hier j'évoquais les prometteuses senteurs d'espresso, de bitter, d'amande et de marsala qui semblaient vouloir flotter dans le Quelques cafés italiens de Patrick Mauriès. Je ne m'étais pas trompé, c'est petit livre qui ne manque pas de fragrances, il faut dire que les belles salles cachées du Caffè Florian distillent un arôme pour le moins enivrant, les parfums et autres effluves là Mauriès n'avait qu'à tourner autour, ce qu'il fait très bien avec une belle grâce légèrement affectée : « Pour les écrivains des cafés – cette espèce si particulière qui avoue ne pouvoir écrire qu'au milieu du passage et du frôlement, parmi les arômes de thé ou de café-, nul doute que l'espace, en l’occurrence, de « travail » ne soit l'antidote (le correctif ? Le complémentaire?) de celui, ramassé, hostile dans sa familiarité, de la maison. Lieu d'ouverture aux bruits de perméabilité : qui rende sensible à des murmures, des « fréquences » inaudibles, des échos qui se développeraient au fur et à mesure de l'écoute. Peut-être pourrait-on en tirer une conséquence : que le café, réagissant pour ainsi dire sur l'écrivain, produise une qualité très particulière d'écriture : fasse tomber le fantasme de l’œuvre fermée, du projet planifié, et fasse naître un corps fluent, impur, expansif, ne cessant d'augmenter avec les occasions et les surprises, les causes les moins justifiables les moins nobles, paresseusement étalées dans le temps, baignant dans un bonheur improbable, un plaisir intense (analogue à celui que provoque l’excitation du café) ; plages heureuses que ne bloquent pas les moments de malheur, les pannes d'inspiration, etc. »

8 octobre 2017.- Averses, temps maussade (15°C). Nothing to say then I will not say anything.
Rayon musique : Wayne Shorter - Infant Eyes.


3.

9 octobre 2017.- L'automne est là (14°C). Je fane sur pied, un peu comme une plante desséchée qu'un jardinier vétilleux n'arroserait plus par pure mesquinerie, fainéantise, vice… En conséquence aujourd'hui : rien « fait », rien vécu, rien écrit, rien lu.
La planète pèse un peu plus lourd, Jean Rochefort est mort (Revoir Le Cavaleur, merveille Mid age demi amère).

10 octobre 2017.- Nuages stoïques, pas de vent, aucune magie liquide ou aérienne, rien ne bouge, tout est figé loin des « beautés météorologies » chantées par Baudelaire (16°C) Joubert, Pensées. Pour Joubert Malebranche est une machine pensante qui connaît mieux le cerveau que l'esprit humain. Une petite tête pleine de ricanements pour qui le beau, ce bien de l'imagination, n'est qu’une « faculté » essentiellement nuisible, un véritable mal.

12 octobre 2017.- Soleil (23°C). Not in the mood. Grand retour de la morale par toutes les faces possibles et imaginables. L'époque est sinistre.

13 octobre 2017.- Quelque chose de l'été indien flotte dans l'air (23°C). Une mouche tourne ostensiblement dans mon petit intérieur, c'est bien pénible, il faudrait que je la fasse fuir en effectuant de grands gestes de sémaphores. Voilà une perceptive un peu périlleuse, mais il faut de temps à autre savoir être intrépide, c'est l'un des sels de l'existence. Failli ouvrir un volume de Jean Paulhan, je ne l'ai pas fait : trop de fatigue, peu de courage.

14 octobre 2017.- Beau temps, douceur hors de saison (24°C). The Yankee Comandante long papier de David Grann écrit pour le New Yorker ( édité en français chez Allia). Souvent passionnant, il faut dire que William Alexander Morgen – le fameux Yankee Comandante dont il est question - aura eu une vie pour le moins passionnante. Voilà un type qui quitte l'école avant l'âge légal et commence à parcourir les États-Unis en bus et en train de marchandises. Il est perforateur, épicier, ouvrier agricole, chargeur de charbon, ouvreur dans un cinéma, matelot dans la marine marchande… Plus tard il s'engage dans l'US Army et le voilà mobilisé au Japon où il se comporte d'une façon pour le moins délictueuse ( après quelques sombres magouilles il est condamné à cinq ans de prison), plus tard encore le voilà à Cuba où avec ses « camarades » Guevara et Castro il fait la nouba révolutionnaire avant d'être fusillé un petit matin que l'on imagine blême bien que tropical. Engagement, aventures tous azimuts, barbudos et mafia, officines diverses et avariées, CIA et FBI, grande Histoire et petites histoires, disons que l'on ne s'ennuie pas.

16 octobre 2017.- Du soleil ! (26°C). Attentat en Somalie, 300 morts. Je ne voudrais pas paraitre cynique, mais je constate que personne ne joue le moindre Let It Be sur piano désaccordé.

18 octobre 2017.- N'ayant pas osé risquer le moindre bout d'orteil dans les extérieurs je ne saurai dire si aujourd’hui les conditions météorologiques étaient si favorables que ça. La lumière dans mes rideaux me laisse cependant deviner que le temps était au beau fixe (23°C). Travail de nuit, guère dormi…
Retour dans L'homme qui a vu l'ours de Jean Rolin. Ce replet spicilège me semble finalement être la « grande œuvre » de son auteur, pour preuve aux alentours de la page huit cent on y batifole autour du premier feu tricolore de Sarajevo spécialement équipé pour les aveugles. Il égrène à intervalles réguliers son signal sonore au milieu des détonations et autres rafales. Les chiens errants enchantés par tout ce chambard se pourchassent de-ci de-là à la queue leu leu, un chat noir tue un pigeon presque aussi gros que lui, les miliciens tonitruent à bord de leur gros Toyota, tout est admirablement bien déréglé.

20 octobre 2017.- Plus de gris, quelques averses (23°C). Exister de Jean Follain. Dans une belle préface qu'il faudrait encadrer, Henri Thomas pointe commun chez Follain la « poésie » est toujours éloignée d'une quelconque formule abstraite, qui séparerait âme et corps tout en perdant les mots, leur pure valeur d’allusion leur légèreté et leur inflexion unique. Pas de métaphores, rien de « poétique », non plutôt l'expression d'une forme d'imagination et de sensibilité très personnelle, rigoriste et simple à la fois, une formule de simplicité ?

L'écolier qui balayait la classe
à tour de rôle était choisi
alors il restait seul
dans la crayeuse poussière
près d'une carte du monde
que la nuit refroidissait
quelquefois il s'arrêtait, s'asseyait
posant son coude sur la table aux entailles
inscrit dans l’ordre universel.

22 octobre 2017.- Averses, chute de la température extérieure (14°C). Yesterday social life, i drunk a little too much. This morning, a big headache and a mouth more than pasty. I’ve read a few pages despite everything. Rolin, l'homme qui aurait vu l'ours… Le port de Hambourg et ses vitrines lubriques fermées les dimanches, la révolution des patates à Saint-Pétersbourg, la Nouvelle-Zélande et l'épave du Raimbow Warrior quinze ans plus tard, Aki Kaurismaki et la tristesse finlandaise, la poésie des porte-conteneurs et autres navires marchands… Disons le tout net, au-delà du « journalisme », Rolin est un grand écrivain géographe ; un grand écrivain tout court ?

23 octobre 2017.- Fraicheur, gouttes éparses (14°C). Assis sur une chaise blanche je bois un jus d'orange 100 % pur fruit pressé, la nuit tombe imperceptiblement, cette journée est presque déjà finie, à quoi cela rime-t-il ?
Toujours avec mes deux Jean, Follain et Rolin. Trois poèmes de l'un, deux articles de l'autre. La compagnie est plaisante.

26 octobre 2017.- Beau temps persistant, quasi chaleur (25°C). Retour dans les Cahiers d'un Cioran toujours décevant en bien : « Au bout d’un certain temps, presque tous ceux qui m’ont trouvé quelque mérite ont fini par se détourner de moi. J’ai perdu tous mes « admirateurs », si tant est que j’en aie jamais eu un seul. J’inspire de la déception. »
Pour le reste Follain, trois poèmes

28 octobre 2017.- Beau temps frais (14°C). Je viens de finir l'Homme qui a vu l'ours. Ce lourd pavé, entamé il y a bientôt dix ans (plus de mille pages!) est certainement la grande œuvre de Jean Rolin, une somme alpestre qui toise le roman-roman avec des airs semi-narquois. S'agissant de ce dernier, le trop fameux roman-roman, j’apprends par la bande que le nobélisé Modiano aurait sorti une nouvelle petite chose de sa manche embrumée… Je pense lire cette petite chose, en me méfiant un peu, la « musique » de Modiano commençant à me lasser à petit feu.


To be continued


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vendredi 5 janvier 2018

Chambre verte - Aharon Appelfeld



 « Aujourd’hui encore, on s’accorde à prendre les Juifs pour des créatures habiles, retorses et pleines de finesse, qui auraient engrangé toute la sagesse du monde. Vous ne trouvez pas fascinant de voir comme il a été facile de les berner ? Il a suffi de subterfuges simplets, pour ne pas dire enfantins, pour les parquer dans des ghettos, les affamer des mois durant, les leurrer de faux espoirs, et finir par les faire monter dans les trains de la mort. C’est cette ingénuité qui s’imposait à moi lorsque j’écrivais Badenheim. J’y trouvais la quintessence de l’humanité. Leur aveuglement, leur surdité, leur nombrilisme faisaient partie de cette ingénuité. Les assassins, eux, étaient pragmatiques et ils savaient ce qu’ils voulaient. L’ingénu est toujours un shlemazl, un lourdaud victime du malheur, qui n’arrive jamais à entendre à temps les signaux de danger, qui s’embrouille, se prend les pieds, et finit par tomber dans le piège. Ces faiblesses m’ont enchanté, je m’en suis épris. Le mythe qui veut faire des Juifs des manipulateurs tirant les ficelles du monde s’est révélé quelque peu surfait. »


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jeudi 30 novembre 2017

Psychogeographie indoor (79)



« C'est exactement ce que je ressens. Je ne retournerais pas à trente ou quarante ans pour tout l'or du monde et pas à vingt ans pour tout l'or de l'univers. Il est très agréable de vieillir. La diminution des forces physiques est un enchantement. C'est l'apprentissage de la mesure : l'eau qu'on est obligé de mettre dans son vin délivre le goût de l'habitude de la violence. Vient un moment où l'on jouit d'un milligramme, quand il fallait avant des tonnes. Comme il est grand alors le monde des délicatesses qu'on découvre… »

1.

1er juillet 2017.- Temps maussade, grande fraîcheur (16°C). Entre le 17 avril et le 6 juin 1900 Pierre Loti traverse la Perse du Sud au Nord (du golfe Persique, jusqu'à celui d'Enzeli sur la Caspienne). Ce voyage censément organisé par le ministère des Affaires étrangères (une hypothétique mission géographique et économique dans le sud de la Perse et en Afghanistan) ne sera, en fait, qu'un prétexte pour découvrir la beauté du pays et spécialement Ispahan en pleine saison des roses. Aujourd'hui, 117 ans plus tard, j’entame Vers Ispahan récit de ce périple publié en 1904. Loti est accompagné par Edmond Gueffier et quelques autochtones un peu chafouins, mais très beaux. Inutile de préciser que tout est épatant, forcément épatant. Des bords étouffants du Golf Persique au plateau d’altitude où est nichée Shiraz ce ne sont que tournants et précipices. Sur de vagues sentes et d'incertains escaliers on slalome entre les cadavres de mulets morts au champ d'honneur, le premier étage de la Perse se mérite : « Il est encore sur terre des lieux ignorant la vapeur, les usines, les fumées, les empressements, la ferraille. Et, de tous ces recoins du monde, épargnés par le fléau du progrès, c'est la Perse qui renferme les plus adorables, à nos yeux d'Européens, parce que les arbres, les plantes, les oiseaux et le printemps y paraissent tels que chez nous ; on s'y sent à peine dépaysé, mais plutôt revenu en arrière, dans le recul des âges. »

4 juillet 2017.- Ciel changeant, température idéale (25°C). Chez Loti des femmes en voile noir vont à la cueillette des roses, on fume le thé et on prend des sorbets à la neige. La nuit tombée, l'obscurité est diaphane… Tout cela ne m’empêche pas d'être morose.

6 juillet 2017.- Grande tiédeur, calme plat (36°C). Rien lu.

7 juillet 2017.- Chaleur caniculaire (38°C). Il y a des jours où tout semble se lier pour mieux vous escagasser. Aujourd’hui, en dehors de la chaleur quasiment insupportable et d'un labeur qui m'en veux de plus en plus, se fut une panne d'ordinateur et ce triste constat : avec toutes les variations de température qui nous assomment depuis une dizaine de jours mes plantations font grise mine. (Je ne dirai rien de ma valétudinaire somme diaristique, elle périclite et pour peu je l'abandonnerai au milieu du guet).
Quelques lignes tout de même, retour dans l'Usage du monde de Jean Follain, rien d'autre :

Les yeux enlevés des orbites
et remplacés par des pierres précieuses
courent aveugles les chevaux du radjab

8 juillet 2017.-Très grande moiteur (38°C). Vers Ispahan. Loti baguenaude sur des prairies qui autrefois, dans le temps, on connu des somptuosités sardanapalesques. Il entre dans Persépolis cette capitale en ruine où les amas de vieilles pierres ressemblent à des ossuaires d'antiques magnificences. Plus loin, plus tard, voilà des ravins, des cadavres de chevaux, d'ânes et de mulets, la route est périlleuse et le chemin assez rarement droit.

9 juillet 2017.- Quelques gouttes tièdes, rien de vraiment rafraîchissant (31°). à Ispahan Loti n'est pas bien accueilli. Il se réfugie chez un prince russe pour éviter d'être un tantinet lynché par la populace environnante. Il faut dire que le chiite de base n'est pas très accommodant avec le non-chiite.

10 juillet 2017.- Des orages, peu de désespoir (29°C-> 21°C). Trois poèmes de Jean Follain, une page de l'ami Cioran. Ce sera tout pour cette journée plus moite que l'« entrefesse » d'un sumotori.

13 juillet 2017.- Du soleil, de rares nuages, un peu de vent (28°C). Je m'ennuie solidement.

14 juillet 2017.- Ciel partiellement ensoleillé, vent léger (28°C). Je ne lis plus en extérieur depuis bientôt trois semaines. Il faut dire qu'en dehors du caniculaire mes voisins en font plus qu'à leur tour. Cris sans chuchotements, claquages de portes intempestifs, utilisation forcenée des technologies sans fil, musiques saumâtres, conversations téléphoniques encore plus saumâtres, allez vous concentrer ne serait ce qu'un petit peu avec un tel brouhaha au creux des ormeaux ! C'est donc en indoor que j'ai achevé le Vers Ispahan du mirliflore Loti. Cela n'a pas empêché la fin du voyage d'être en tout point remarquable. Les bords de la Caspienne sont très bien et Loti n'est jamais meilleur que dans ses récits de voyage. J’enchaîne avec le second tome des Mémoires de Guerre de Churchill paru chez Taillandier et traduit par François Kersaudy. Je ne risque pas d'être déçu, même en indoor.

15 juillet 2017.- Rares nuages, du vent, un peu de fraîcheur (26°C). Le voisinage n'étant pas trop là conditions lectorales enfin acceptables. J'ai donc posé mon séant sur ma chaise de jardin et hardiment continué la lecture des Mémoires de Guerre de l'ami Churchill. Oh il est certes toujours très margoulin, mais je ne crois pas que cela soit si grave que ça. L’essentiel est ailleurs… L'essentiel c'est cette clairvoyance, cet humour, cette ténacité… cette façon de s’accommoder avec l'histoire, la petite et la grande, sans vraiment la trahir plus que ça. Voilà donc la bêtise des Russes qui ne voient rien venir, Mossoul et Benghazi (drôle d'écho), Rommel – qu'il admire – et le désert. Des images pour ainsi dire littéraires, Belgrade  transformée en brasier, un cygne blessé qui clopine, les animaux échappés des cages fracassées du Jardin zoologique, un ours hébété qui descend vers le Danube d'un pas lent et maladroit : « il n'était pas le seul ours à ne rien y comprendre… »

16 juillet 2017.- Ciel bleu pâle, tiédeur (29°C). Lombalgie aiguë, me voilà incrusté dans mon canapé tel un Joë Bousquet de sous préfecture. Nonobstant, toujours chez l'ami Churchill, front russe et Pearl Harbour, me voilà bien.

17 juillet 2017.- Grande tiédeur (34°C). Assommé par les antalgiques. Moins de douleur mais des nausées, des vertiges… Malgré tout lu quelques chapitres de ce bon Winston. Une traversée épique de l'atlantique Nord à bord d'un hydravion, Roosevelt et sa chaise roulante, encore un type cloué par ses handicapes.

19 juillet 2017.- Vent chaud, l'orage n'est pas loin (29°C). Toujours le dos coincé (trois jours sur un canapé c'est trop… )
Ses mémoires de Guerre ont beau être formidables je me lasse un peu de l'ami Winston, j'ai besoin d'un shoot de pure littérature comme le toxicomane blafard a besoin d'un shoot d'héroïne base, c'est dire si le manque est là.
Pour répondre à mes tremblantes attentes j'ai ouvert un volume d'Henri Thomas, La Joie de cette vie, c'est un beau bloc de littérature qui n'offre rien pour le sevrage de l'amateur averti. Pour preuve ces quelques lignes :« Nous avons un corps, j'ai un corps comme le soleil est là dans le ciel, ni plus ni moins. Après la mort, mon corps sera une chose comme toutes les autres. Jusque-là, il est moi – qui ne suis pas comme les autres.»

20 juillet 2017.- Ciel changeant, quelques gouttes tièdes (28°C). La Joie de cette vie est l'un des derniers textes parus du vivant d'Henri Thomas. C'est une courte somme de considérations autobiographiques avec la mort qui pointe sur l'horizon. Rien d'affligé, pas de petite musique nostalgique, non rien de tout ça, plutôt le constat d'un type serein. (Le dos toujours bloqué je ne m'étendrai pas plus que ça).

21 juillet 2017.- Solides averses (24°C). Churchill traverse une nouvelle fois l'Atlantique. Il rencontre Roosevelt qui l'invite à tâter ses biceps, des biceps de lutteur. On discute de choses et d'autres (en gros la marche du Monde), on se ballade dans une voiture adaptée aux handicapes de Roosevelt (passage assez comique, il faut bien le dire), puis c'est assez vite tout, il faut retraverser l'Atlantique dans l'autre sens. Dans l'étroit passage conduisant au quai d'embarquement, un agent en civil est surpris en train de manipuler un pistolet. Il est désarmé, c'est un fou qui voulait trucider  ce bon Winston : « Les détraqués constituent un danger tout particulier pour les hommes d'État, car ils ne se soucient pas de la manière de prendre la fuite une fois leur forfait accompli.»
Je fais mes valises, demain départ pour la Corse.

30 juillet 2017.- Congés. Orages et grêlons, mes plantations ne sont pas au mieux (28°). Retour de Corse, île qui n'aura finalement pas trop changé depuis ma dernière visite il y a déjà trente-cinq ans. Horizons toujours splendides, côtes déchiquetées, hautes montagnes d’où s’élèvent de gros nuages noirâtres accouchés par de tristes pyromanes en goguette. Veaux, vaches, cochons… sauvages. Aux terrasses des estaminets de bord de mer, des quadragénaires, des quinquagénaires, des sexagénaires qui ne semblent pas trop s'en faire, des graffitis autonomistes délavés et des types en tee-shirt noir qui vous regardent de biais (principalement à Corté, petite cité antipathique en bien), des « villas de stars » comme s'il en pleuvait, pour tout dire peu d'inquiétude et encore moins de velléités macronistes dans l'air.

31 juillet 2017.- Congés. Tiédeur, grande tiédeur (35°C). Je lis Diable rouge de Joe R. Lansdale, c'est un polar texan assez éloigné de la littérature lactescente, mais il offre l'avantage d'être très drôle tout en se lisant d'une traite comme on boit un litre de Dr Pepper d'une traite par temps caniculaire. Dialogues capricants et scatologiques à tous les étages. L'intrigue est incontestablement poussive, mais on s'en fiche totalement puisqu'en l’occurrence le « cool » et le « déjanté » sont amplement suffisants.

1er août 2017.- Ciel couvert et sirocco, températures sahariennes (36°C). Ma lombalgie passe du côté gauche au côté droit, la douleur est un peu différente, c'est amusant.
Dans le polar de Joe R. Lansdale le Texas n'a rien de torride, il y fait des températures avoisinant les moins dix degrés, c'est un peu rafraîchissant (pour le reste, c'est un livre souvent drôle et le style est diablement relâché).



2.

2 août 2017.- Ciel gris jaune, chaleur scandaleuse (37°C). La lecture ne m'apportant plus la moindre félicité ce vague journal s'effiloche dans le manque d'intérêt. Je le continue uniquement parce qu'il faut savoir rester métronomique. Malgré ces mornes considérations, j'entame Le Planteur de Malata, une longue nouvelle de Joseph Conrad dont on me dit le plus grand bien, mais qui, pour l'instant, ne me sort pas de ma gangue de léthargie.

4 août 2017.- Légère baisse de la température extérieure (32°C). Plus qu'une longue nouvelle émouvante le Planteur de Malata est surtout une merveille formelle où Conrad est pour ainsi dire maître de tous ses effets. Pas une phrase, pas un mot, pas une virgule ne semblent là par hasard… Et pourtant : « Rendre des sentiments à un moment crucial en termes de parole humaine est réellement une tâche impossible. Les mots écrits ne peuvent former qu’une sorte de traduction. Et s’il arrive que cette traduction, par manque d’habileté ou excès d’inquiétude, soit trop littérale, les gens pris dans les rets de la passion, au lieu de se révéler, ce qui serait de l’art, sont présentés d’une manière telle qu’ils se trahissent eux-mêmes, ce qui n’est ni l’art ni la vie. Ni pourtant la vérité ! En tout cas, pas toute la vérité ; car c’est la vérité dépouillée de toutes les réserves et les qualifications nécessaires et empreintes de compassion qui lui donnent sa belle forme, ses justes proportions, son apparence d’appartenance à la communauté humaine. Assurément, la tâche du traducteur des passions en paroles peut être jugée  trop difficile »

5 août 2017.- Humidité relative, rares averses (32°C). Chruchill n'était pas si pantouflard que ça, dans ses Mémoires de Guerre il passe beaucoup de temps au lit, mais il en passe encore plus dans des aéroplanes aléatoires qui l'emmènent un peu partout : Le Caire, Casablanca, Moscou, Washington… N'en jetez plus ! Tout cela est bien aventureux et ne manque pas de courage. Encore plus aventureux la rencontre de Gaulle/Giraud qu'il organisa à Casablanca. Les deux généraux se serrent mollement la main tout en se marchant réciproquement sur les pieds. Le plus grand des deux tirera un peu mieux les marrons du feu, mais c'est une autre histoire (je ne parlerai pas de l'Amiral Darlan, allié malencontreux et grand bonhomme problématique…)

6 août 2017.- Belle journée, température idéale (26°C). On retrouve le cadavre d'un jeune polonais sans histoire, il flottille dans le lit d’une rivière, près de Woclaw. Mains liées corde au cou. Le type semble avoir été torturé avant qu'une bonne pâte ne le jette adroitement à l’eau. La police mène une courte enquête qui ne donne rien et l'affaire est assez vite classée sans suite. Quelques années plus tard un détective perspicace fait ressortir tout le toutim de l’oubli en constatant que plusieurs éléments du crime semblent en tous points identiques à ceux d'un roman un poil scandaleux et vaguement nietzschéen publié par un quidam incertain. Voilà la trame d’Un crime parfait. Écrit par David Grann pour le New Yorker et publié en français chez Allia c'est un vrai faux reportage dans les pas de Truman Capote. On y convoque Wittgenstein, Nietzsche, Foucault et Derrida, le récit factuel du policier s'oppose aux calembredaines postmodernistes du meurtrier, c'est un assez bon petit livre, qui se lit en moins d'une heure - pas plus de 80 pages -, il aura fait ma journée.

Par ailleurs, profité de la baisse des températures pour tailler ma haie, il y avait urgence…

Demain, labeur, sans le moindre entrain macroniste.


7 août 2017.- Labeur. Tiédeur, encore (32°C). Je me délite.

8 août 2017.- Labeur. Averses, chute vertigineuse de la température extérieure (20°C). Mon corps est en trop, il faudrait que je sache m'en débarrasser. Je vais commencer par l’éplucher comme on épluche un fruit, c'est un début.

9 août 2017.- Ciel changeant, fraîcheur, la température ne se fixe pas là  où elle devrait se fixer (20°C). Éruption cutanée, démangeaisons tous azimuts, me voilà comme une forêt en feu. Dans ces conditions, rien lu.
Nouvelles acquisitions : Patrick Mauries – Quelques cafés italiens, Jacques Réda- Autoportraits, Joseph & Elizabeth Pernell – L'Italie à vélocipède (le tout pour 8 €).

11 août 2017.- Ciel automnal, température idoine. J’entame Variations sur le réel un court opuscule – malheureusement massicoté par la descendance Corti – où Georges Picard fluctue autour de cet « objet » impossible à penser qu'est le réel. Philosophie, poésie, humour, pour seules armes… Le thème abordé pourrait être inquiétant – on en a soupé du réel – mais comme Picard déçoit rarement, je ne pense pas prendre un grand risque…

12 août 2017.- Matinée fraîche et nuageuse. Plus tard, aux alentours de 16h00, improbable retour de l'été. Ciel IKB et tiédeur latente, curieuse oscillation (16°C → 24°C). Still sick. Je n'écris plus, je ne chante plus, je vis comme une plante verte souffreteuse. Fini le court opuscule de Georges Picard, ce n'est pas son meilleur - son livre sur la bêtise, la sienne celle des autres, est très bien - mais on y apprend tout de même comment peler une pierre et comment lorsque l'on additionne tous les bruits de l'univers, on obtient le silence, c'est à dire TOUT.

13 août 2017.- Ciel plutôt nuageux (26°C). Je n'ai jamais aimé les mois d’août, le soleil est trop bas, les jours raccourcissent et l'ambiance est plus souvent lourde que sautillante, pour un peu Octobre serait mieux, c'est vous dire…
Fini la Joie de cette vie d'Henri Thomas. Pas un livre si joyeux que ça, c'est même tout l'inverse tant il parfois cendreux et déprimant. Cela dit certaines phrases, certains paragraphes saisissent sans que l'on ne trouve rien à y redire : «  Il y a des heures, il y a des jours, il y a peut-être un âge, où les gouttes de pluie glissant sur les vitres, et leur petit bruit, sont plus intéressants pour l'homme couché que les lignes du livre gisant là. Elles le mènent plus loin – il ne sait où – elles l'arrêtent, il ne sait, et voudrait vainement savoir – en quel domaine universel. »
Le Thomas refermé j’entame sans plus attendre les Terrasses de l'Ile d'Elbe. C'est une chrestomathie où sont rassemblés quelques-uns des écrits journalistiques de Jean Giono. Nostalgique des allumettes il s'emballe contre le briquet, son essence, ses pierres qu'il faut changer, cette modernité qu'il faut supporter alors que hein à quoi bon ? D'aucuns trouveront tout cela un brin réactionnaire, ce n'est pas mon cas, Giono est des miens.

15 août 2017.- Repos. Clouds and warmth (31°C). Social life. Drunk a little too much, not read.

16 août 2017.- Labeur. Temps morne et vaguement tiède, le mois d’août en somme (30°C). Trop de labeur : fatigue. Rien lu.

17 août 2017.- Labeur. Chaleur bilieuse (31°C). Ouvert les Terrasses de l’île d'Elbe de l'ami Giono. Incapable de lire plus de trois lignes sans piquer de l'appendice nasal, Le texte du plus pacifiste des Manosquins n'est pas en cause, rapport à quelques menus tracas de santé je prends des antihistaminiques depuis plus d'une semaine et l'accumulation étant ce qu'elle se trouve être je ne suis plus qu'une serpillière somnolente.
Rien (ou presque) : Bien au-delà des rapports humains, de ce genre de choses, je voudrais être une entité portée pas la sensation, rien de plus.


3.

8 août 2017.- Orages (22°C → 32°C → 21°C). Thierry Laget est auvergnat, comme mon grand-père maternel, Alexandre Vialatte et Valery Larbaud, il ne peut donc être mauvais. De surcroît, il a édité Proust dans la pléiade ce qui pose son auvergnat. J’entame Province un mince volume paru chez l'Arbre Vengeur (éditeur toujours impeccable bien que quasi bordelais). Le début me convient déjà tout à fait. Il est question de billard électrique - sport de voyou s'il en est - d'une vielle et d'un verre de limonade ; tout pour réjouir le lecteur, rien pour le décevoir.

Attentat à Barcelone, 14 morts, on se familiarise avec la sombre et métronomique litanie des bilans, c'est là, aussi, la victoire du pire.

19 août 2017.- Rares nuages, température parfaite (25°C). Profitant de bonnes conditions lectorales – météo plaisante et voisins absents – je me suis risqué à poursuivre la lecture du Provinces de Thierry Laget en extérieur. Bien m'en a pris, ma chaise de jardin était confortable et le livre s'est révélé bien à mon goût. Oh rien de magistral, rien pour soulever le lecteur vers les saintes extases, non un livre plutôt délicat avec des phrases plus délicieuses que transcendantes (ce qui est parfois préférable). Laget est un bon tisseur de souvenirs, mais il n'a pas la mémoire tristounette, disons qu'avec lui nous fluctuons davantage dans des fragrances proustiennes qu'ailleurs. Il est aussi très malin, pour preuve il y a cet « épisode », où Il se fait passer pour une acheteur potentiel et visite la villa de son enfance, il se souvient en contrebande sans « petite musique » et nostalgie contrite. Plus loin il est question d'un séjour linguistique en Angleterre, de quelques embrassades avec trois filles au fin fond d'un bus qui se déplace vers Brighton… J'en suis là.
Je vous laisse, l'un de mes voisins vient d'ouvrir l'une de ses fenêtres en grand, et comme il joue une vague mélopée de Charles Aznavour sur un violon désaccordé, vous conviendrez que les conditions lectorales ne sont soudainement plus optimales.

20 août 2017.- Ciel bleu clair, vent modéré, température « tenable », que demander de plus ? (26°C). Loin de moi l'idée de vouloir vous faire partager mes avis pénétrants sur la littérature de haut vol, mais je dois tout de même vous signaler que les Terrasses de l’île d'Elbe de l'ami Giono sont éminemment fréquentables. Rien d’éthéré, rien de lactescent, encore moins de caillé, non les simples opinions d'un homme qui sur sa fin se contente de courtes chroniques écrites au débotté, mais toujours à la main. Les esprits chagrins (et engagés, forcément engagés…) trouveront le tout assez réactionnaire, ils auront peut-être raison, après tout on s'en fiche. Giono n'est pas un moderne, il n'aime pas les stades remplis de foules bêlantes, les automobiles, les téléviseurs, les machines diverses et variés, toutes ces fariboles innovantes qui font flores dans la France du début des années soixante. Pas un moderne donc, non seulement un quidam encore un peu vibrant qui constate que l'humain, déserte à petits feux le monde qui l'entoure, c'est déjà ça et c'est un constat qui s'il est un peu triste ne peut pas se réfuter.

21 août 2017.- Soleil (27°C). Morose, labeur, rien lu.

22 aout 2017.- No sea, no sex, but sun (31°C). Ces quelques mots d'Alexandre Blok (repérés dans les Cahiers de Cioran) : « Le naufrage du Titanic m'a réjoui hier indiciblement : il y a donc encore l'océan » (Journal, 15 avril 1912).

25 août 2017.- Vent saharien, touffeur inconvenante (35°C). Tout juste marié un couple de jeunes américains, Elizabeth et Joseph Pennell prend la drôle d'idée de rallier Florence à Rome en tricycle. Nous sommes en 1884 et ce vélocipède-là (le tricycle donc) est diablement à la mode chez les gens qui savent (il se murmure que la reine Victoria, elle-même, possédait un cripper de chez Humber), mais de là à vouloir risquer trois roues sur les routes italiennes infestées par les bandits de grand chemin et une malaria plus que fureteuse, il n'y a qu'un pas que les tout frais époux Pennell n'hésitent pourtant pas à franchir. Il faut dire que ce couple n'est pas n'importe quel couple, Joseph est un caricaturiste de talent tandis qu'Elizabeth est une critique d'art reconnue. Leur voyage n'aura donc pas qu'une visée sportive, il y sera question de l'Antiquité et de la Renaissance, de la culture du « vieux continent », de Trollope et Hawthorne heureux devanciers.
L’Italie à vélocipède que j’entame aujourd’hui, raconte ce périple en moins de cent cinquante pages, Elizabeth s'occupe des mots, Joseph des illustrations. C'est un délicieux petit livre, il faut dire que l'Italie est toujours délicieuse à traverser, les autochtones ne sont pas si farouches que ça, la nourriture est exquise, les routes capricantes et les paysages splendides, que demander de plus ?

27 août 2017.- Ciel gris suicide, chaleur indécente (35°C). Goethe était un peu compliqué, ainsi à Assise il ne visita que le vieux temple romain de Minerve, refusant de voir les autres monuments de la ville par crainte d'être déçu par ceux-ci (une fugace déception gâche parfois un plaisir plus global). Elizabeth et Joseph Pennell sont moins compliqués, à Assise ils visitent tout avec un bonheur égal : l'obscure basilique inférieure avec ses anges et ses saints de Giotto, sa faible lumière, ses couleurs voilées et l'odeur entêtante de l'encens ; la basilique supérieure, ses nefs élancées, ses fresques et vitraux ; le Duomo, les rues calmes et désertes où le jeune saint François se pavanait en chantant des chansons d'amour… Outre Assise le couple Pennell visite Sienne, San Gimignano (et ses fameuses tours que j'avais presque oubliées), Montepulciano, Pérouse… Le voyage est plein d'aventures, le tricycle dévale les descentes à des vitesses hallucinantes (imaginez plus de 30 km/h!), les montées sont plus calmes, mais plus sportives, on passe à côté des cascades de Terni sans même les voir, le dôme d'une grande basilique pointe son mamelon sur l'horizon, Rome est bientôt là et le livre est déjà fini, il était très bien.

28 août 2017.- Long hot summer (33°C). Je tombe en poussière, je vire au morne agrégat, au tas de molécules, au couple d'atomes divisé, bientôt je ne serais plus rien, même pas un souvenir.
Rien lu.

31 août 2017.- Labeur. Averses, considérable baisse des températures (16°C). Vingt degrés évaporés en quelques heures, devant ce yoyo climatique notre corps n'est plus qu'une guenille sans charme. Rien lu.

1er septembre 2017.- Labeur. Ciel bleu pâle, vent léger, température idéale (23°C). Retour sur les terrasses de l'île d’Elbe. Giono, le progrès, le bonheur : «  La notion de progrès est une vue de l'esprit, elle n'existe pas dans la nature. Au surplus, que signifie progresser, si c'est progresser uniquement pour progresser, et s'il n'y a pas quelque part dans ce progrès un palier, un sommet, un arrêt (qui serait par exemple le bonheur), au-delà duquel il serait inutile – ou impossible – de progresser. »
D'autre part, comme toutes les années dès que septembre pointe le bout de son museau, lilliputien barnum de la rentrée littéraire. Rien de vraiment intrigant ; le pavé que Philippe Jaenada consacre à l'impeccable Georges Arnaud, peut-être ?


To be continued.


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vendredi 13 octobre 2017

Psychogeographie indoor (78)





« … les laquais ont l’habitude de se tenir dans une posture modeste, mais assurée, debout juste derrière la chaise des maîtres occupés à manger. Tel est l’usage. On peut y voir une forme de bon ton, ou de style. » (Robert Walser, Vie de poète)


1.

7 mai 2017.- Repos. Temps maussade, quasi-froideur (11°C). Aujourd’hui il fallait voter, c'est ce que j'ai fait avec une velléité toute relative. J’attends les résultats sans inquiétude, mais aussi sans cette petite étincelle du suspens qui crépitait jadis.
Faut-il lire la Comédie Humaine dans un conjectural ordre chronologique ou dans l'ordre où Balzac l'aura écrite ? J'ai choisi la seconde solution et d'ores et déjà j'attaque le Bal de Sceaux, une courte valse restauration qui vaut peut-être plus pour l'étude de caractère que pour l'entomologie et la dissection (d'une société, d'une époque, d'un monde).

8 mai 2017.- Repos. Des nuages, rien que des nuages (14°C). Notre nouveau président est un jeune gandin en grand manteau qui chemine sur fond de pyramides en verre. Nous voilà bien.

Sous le règne de Louis XVIII, une jeune et blanche oie farcie des préjugés de son temps décide de n'épouser qu'un Pair de France et rien qu'un Pair de France. Elle refuse ainsi de s'unir a un charmant godelureau, pourtant bien à son goût, quand elle découvre que ce dernier officie dans une sorte d'estaminet où l'on vent du calicot au kilomètre. Par dépit notre oie blanche épousera ni plus ni moins que son oncle, un septuagénaire vice-amiral qui n'en demandait pas tant. Deux ans plus tard ON apprendra que le charmant godelureau vendeur de calicot est devenu vicomte et... Pair de France. Voilà l’intrigue du Bal de Sceaux, elle est assez cruelle., un peu politique, mais pas trop… Balzac tournicote autour de l’ordre social, un bal mélange les classes, la morale est plus sage que sauve.

9 mai 2017.- Belles éclaircies (18°C). Lever 4h, c'est un peu tôt, le labeur m'en veut. Conséquence en dehors de deux trois activités domestiques rien fait de la journée , une sieste prolongée et un bref retour dans les Cahiers de Cioran : « Je lis, je lis. La lecture est ma fuite, ma lâcheté quotidienne, la justification de mon incapacité à travailler, l’excuse de tout, le voile qui couvre mes échecs et mes impossibilités ».

12 mai 2017.- Orages (18°C). Nouvelles acquisitions : Vessies et lanternes — Alain Chany, Resumons-nous — Vialatte (Chez Bouquins), Amère patrie — Sebald, L'ordre du jour — Éric Vuillard.

13 mai 2017.- Repos. Prédominance pluvieuse, une belle solleilée (21°C). Le 11 mars 1938 sous les lambris du palais de l’Élysée le sémillant Albert Lebrun paraphe un décret capital relatif à l'appellation d'origine contrôlée Juliènas, un peu plus à l'Est et un peu plus tard le 12 mars les Autrichiens s'égosillent et font des petits saluts nazis en signe de bienvenue. Le trop fameux Anschluss commence. Hitler traverse son pays de naissance en tendant à moitié le bras droit dans un geste assez efféminé que Charlie Chaplin imitera parfaitement. Dans les rues de Vienne, on force les juifs à s'agenouiller, on leur fait brouter de l'herbe… . Tous ces épisodes, et bien d'autres, sont racontés dans L’ordre du Jour un court opuscule d'Éric Vuillard que j'ai lu dans la journée (il est très bien, vous pouvez le lire).

14 mai 2017.- Ciel partiellement ensoleillé, douceur (23°C). Investiture du nouveau président de la République (qui quoi qu'on en pense est un personnage assez romanesque). Par ailleurs, commencé la lecture d’Une saison pour la peur, troisième épisode des « aventures » de Dave Robicheaux par James Lee Burke.

16 mai 2017.- Journée presque estivale, quasi-chaleur (25°C). Rien lu, je me délite.

18 mai 2017.- Tiédeur, du vent, bientôt des orages ? (27°C) Le 18 mai 1967, Emil Cioran croit fermement que s'il a pu tenir le coup jusqu’ici, c’est parce que devant chaque tristesse fondant sur lui il aura opposé une tristesse plus grande encore pour la neutraliser, l’amadouer : « pour ne pas succomber au premier abattement, je m’en suis imposé un second plus fort ». C’est la salutaire politique du pire, – salutaire pour lui en tout cas. C’est une méthode qu’il est difficile d’appliquer, mais elle est la seule pour ceux qui se voient assaillis presque journellement par des accès de découragement. « En enfer, pour m’en accommoder, je demanderais qu’on me fît passer d’un cercle dans un autre et qu’on les multiplie indéfiniment : un autre pour chaque jour, avec toutes sortes de nouvelles tortures. »
Le 18 mai 1980, Ian Curtis s'est pendu, certainement parce qu'il n'aura pas su opposer une tristesse plus grande à l'une de ses grandes déprimes passagère, c'était il y a 37 ans, presque l'âge de notre nouveau président de la République.

19 mai 2017.- Orages (17°C). Trop de labeur, fatigue (drôle d'écho avec nos nouveaux gouvernants qui ne trouvent pas le labeur si fatigant que ça). Joueur surpris d'Henri Thomas, magnifique :

Mon vélo dissimulé,
Pneus crevés, dans un fossé,
Je vais à pied sur la route
De mon enfance, coupée
Par des arbres abattus.

20 mai 2017.- Entre nuages et soleil, douceur, parfaite équanimité (18°C). Conditions lectorales acceptables malgré une scie retorse accompagnée par une perceuse parcimonieuse. Je lis Une saison pour la peur de James Lee Burke. Territoire connu (la Louisiane sa végétation luxuriante ses bayous et autres marigots), personnage connu (Dave Robicheaux ce flic revenu de tout, du Vietnam et de sa guerre, de l'alcool et de la mort voyez-vous), intrigue pleine de langueur sous les bougainvilliers (on tire sur notre héros, qui miraculeusement ne trépasse pas, convalescent il est poussé vers une nouvelle enquête, le voilà infiltré chez de dangereux trafiquants, j'en suis là…)

21 mai 2017.- Journée estivale, belle douceur (24°C). Malgré un style trop lyrique (descriptions emphatiques, « scènes de sexe » frôlant plus d'une fois le ridicule), j’aime assez James Lee Burke. Peut-être son côté bourru et pelucheux à la fois (drôle d'oxymoron flottant sur le swamp).
Par ailleurs toujours dans les poésies d'Henri Thomas, vers libres, très libres, verlainiens sans en faire trop, certainement bien plus beaux que ce que j'en dis :

Comme je pissais contre un mur
J'ai pensé que j'allais avoir
Huit ans. J'ai regardé plus haut,
C'était l'automne, il faisait beau,
Ce jour-là j'ai connu le Temps

22 mai 2017.- Soleil voilé, quasi tiédeur (26°C). Le héros de James Lee Burke, Dave Robicheaux, est toujours entre le bien et le mal, dans un entre-deux qui voudrait problématique et plein de questions métaphysiques, mais qui à la longue se révèle plus pataud qu'autre chose. Chacun à ses raisons et le rappeler avec de sursignifiants effets de manches ne me semble pas si finaud que ça. En dehors de tout ça, la Louisiane est assez à mon goût, il faudrait que j'aille y faire un petit tour un de ces jours, la digue de quarante kilomètres qui traverse le Lac Pontchartrain m'intrigue assez.
En parallèle toujours dans les beaux poèmes d'Henri Thomas. Lu quelques aphorismes de Nicolás Gómez Dávila, pas vraiment au goût du jour : « Le Progrès se réduit finalement à voler à l’homme ce qui l’ennoblit, pour pouvoir lui vendre au rabais ce qui l’avilit ».

23 mai 2017.- Ciel céruléen, chaleur (28°C). Un kamikaze à Manchester, beaucoup de morts, des enfants principalement. Mort de Roger Moore. Fini le James Lee Burke. Demain je compte entamer Les sentiments du voyageur anthologie de Pierre Girard que j'envisage de prime abord très à mon goût.


24 mai 2017.- Météo splendide, estivale (28°C).

At home he feels like a tourist
At home he feels like a tourist
He fills his head with culture
He gives himself an ulcer

Être un touriste chez soi est un plaisir que l'on ne doit pas se refuser. Vous voilà caressé par un double avantage celui de se croire très loin et en vacances (dans la vraie acceptation du terme) tout en ne vous déplaçant quasiment pas (ce qui est moins contraignant, il faut bien le dire). Ainsi aujourd’hui j'ai visité par la bande quelques-uns des plus hauts lieux touristiques de la ville de Lyon. Malin comme je suis j'ai pris quelques chemins de traverse, sentiers ignorés, traboules pour amateurs avertis, et j'ai parcouru pas loin de 15km quand le touriste moyen en parcourrait 2. Il n’y pas de quoi être fier, je connais assez bien le terrain, et j'écris ses lignes avec un peu de fatigue et les mollets tout durs (en marge des lieux très balisés de la bonne ville de Lyon, je recommande le chemin de la Visitation qui mène aux Amphithéâtres romains, je recommanderai bien d'autres lieux, mais je les garde pour moi…) 
Pendant mes pérégrinations j'ai fait un petit tour pas les bouquinistes où j'ai acquis un volume de Victor Segalen, je n'aurai donc pas vraiment perdu ma journée.



2.

25 mai 2017.- Grand beau temps, tiédeur (28°C). Serai je passé à côté d'un accident vasculaire cérébral sans m'en rendre compte ? En tous les cas, je ne sais plus écrire, articuler, penser, rien de grave en soi, mais c'est tout de même un petit problème .

Il faut certainement savoir garder pour soi quelques noms d'écrivains, ne pas les mettre en avant ou tout du moins seulement les chuchoter devant un parterre bien choisi (qui chuchotera à son tour). Ainsi, la pandémie se voit propagée discrètement et le vulgum pecus ne court pas le risque d'être contaminé au débotté. Parmi les écrivains dont il faut chuchoter le nom, il y a Pierre Girard, un Suisse romand du siècle dernier qui agit sur moi à la manière d'un discret euphorisant tout en me laissant rempli de béatitudes diverses et variées. Je viens de commencer Les Sentiments du Voyageur un recueil des chroniques qu'il donna au Journal de Genève (le volume est très bien édité et annoté par Thierry Laget) et je ne suis pas déçu (même en bien). Beaux portraits de Fargue, Larbaud, Giraudoux ou Adrienne Monnier (vous savez l'éditrice), voyages imaginaires dans les pas d'A. O. Barnabooth ; valises, gares, trains, locomotives… Voyages réels (très peu) ; Bourgogne, Dauphiné, Venise, New York… Voyages littéraires surtout, avec ce côté pinçant et léger, ce bonheur d'écrire qui ne pèse jamais et qui fait toute la différence.

26 mai 2017.- Journée ensoleillée, chaleur (30°C). Profitant du beau temps je me suis aventuré dans les extérieurs où j'ai parcouru pas de loin de 15 kilomètres à pied. Dérive un tantinet pyschogéographique qui aura trouvé son but naturellement (la recherche de l'ombre). Lu quelques graffitis sur ma route, rien lu d'autre.

28 mai 2017.- Grande tiédeur (32°C). Trop de chaleur, impossible de bouger plus que ça. Nonobstant toujours avec le plus que parfait Pierre Girard : « J'adore l’Angleterre, sans y être allé. La connaissance et l'adoration sont deux choses opposées. Ce serait beaucoup demander que d'adorer ce que l'on connaît. Il y avait dans l'adoration des Rois Mages un élément de curiosité,et, sans doute, d'imagination. “ Aime ton prochain comme toi-même ”, ce n'est pas du tout : “connais toi toi même ”. Je crois qu'il y a dans l'amour de la découverte, de la divination. Or, il n'y a que cela dans l'amour que je porte aux îles Britanniques. C'est par ses produits que j'en approche, le tabac, le whisky, le curry… Tout cela a un goût, sui generis dont j'ai parfaite connaissance, car je fume des cigarettes Capstan depuis ma tendre enfance. Il y a, dans toutes les choses anglaises, comme dans le bois de santal, ou la laque, un “revenez-y”, sinon tout à fait de Sumatra, du moins de la Tamise. J'imagine que les mouchoirs de la reine Victoria en étaient imprégnés, et qu'on retrouve ce parfum dans les gares et églises. Galsworthy parle, quelque part, de cette substance que ceux qui ont étudié à Oxford semblent avoir respirée et pour toujours, et gardée dans les cavités de l'arrière-nez, ce qui leur donne, pour toujours, un air de délectation. »
Demain départ pour Cannes.

29 mai 2017.- Ciel bleu klein, brise marine (24°C). A Cannes le festival du film est fini depuis hier, les magnums de mousseux gisent sur les trottoirs tièdes . On démonte les estrades avec un entrain industrieux, les vedettes sont déjà loin, mais, immuables, les marches du palais enveloppées dans leur petit manteau rouge sont encore là. Rien lu.

5 juin 2017.- Beau temps (23°C). Retour de la Cote d'Azur où après avoir longé les restes vaporeux du festival du film j'ai parcouru plus 100 km à pied, zigzaguant au grès du hasard entre diverses localités de bord de mer. À Antibes je suis monté au fort carré, les abords un brin sauvages ont tout pour rebuter le touriste, mais le site offre une belle vue sur Nice et sa baie. Plus bas le port passé (le plus grand port de plaisance d’Europe) la vieille ville est toujours très bien, les remparts et la place Audiberti toujours là (le musée Picasso est assez moyen, peu d’œuvres de l'antipathique barbouilleur hispanique, deux beaux tableaux de Nicolas de Stael je ne recommande pas la visite des toilettes qui sont très sales et ont tout de l'art conceptuel). À La Napoule le château réinventé par Henry Clews est magnifique, jardin sensationnel, tours stoïques et gargouilles peaufinées, c'est l’œuvre d'une vie ( de surcroît les toilettes sont très propres). Après cette visite et quelques kilomètres sur les sentiers du massif de l’Estérel je suis monté au sommet du San Peyre, ce monticule volcanique autour duquel Oscar Wilde et Maupassant n'auront fait que tourner. Pour en revenir aux Jardins, je recommande ceux de la Villa Rothschild, à Cannes, qui sont très bien entretenus tout en étant tout à fait gratuits (ce qui n'est pas le cas des jardins de la villa Rotschild, à Saint-Jean-Cap-Ferrat qui sont eux tout à fait payants). Je ne vais pas vous embêter plus que ça, mais sachez que je suis aussi retourné aux îles du Lérins et que j'en ai refait le tour avec un contentement bucolique tout juste dérangé par quelques lointains scooters de mer superfétatoires.
Par ailleurs toujours dans les petits papiers de Pierre Girard, qui sont délicieux : « La petite porte sous les ifs, a pris, depuis quelques jours un air mystérieux. Il semble qu'elle garde un secret. Mais nous ne serons jamais lequel. Tant mieux. Nous arrivons à l'âge où nous préférons le doute, où il nous paraît meilleur d'être témoin que juge. La jeunesse n'aime pas le clair-obscur, et s’impatiente de la patience des Messieurs d'un certain âge. Ert puis vient le temps où les choses semblent bonnes parce qu'elles existent. L'âge qui vous enlève beaucoup de plaisirs vous en apporte de petits, en compensation. On fait meilleur ménage avec la pensée de la mort, et cependant on goûte mieux le vieux vin ; le jeune rayon du soleil, et Montaigne, qui, lui, “toujours savait douter ” ».

6 juin 2017.- Fortes pluies matinales, après midi oscillant entre nuages et soleil, un peu trop de vent (21°C). Jean Follain et Henri Thomas, du second ce court poème qui me semble très réussi :

Adieu j'ai dit au vent de mer
Qui lève les cheveux des filles
D'une épaule de bronze clair
Et dérobe les yeux qui brillent.
Rien que le vent, qui déménage
Les nuages, les gros nuages

8 juin 2017.- Grand soleil ! (28°C). Ouvrant les Sentiments du voyageur de Pierre Girard je tombe sur ces lignes qui forment un drôle d'écho avec mes valétudinaires pérégrinations de la semaine dernière : « Le soleil rose qui se lève derrière l'île de Saint-Honorat, les rides sur la mer, la cloche d'une bouée, un voilier à l'horizon. Tournons la page. » Rien d'autre.

9 juin 2017.- Pluie matinale puis un ciel tirant de plus en plus sur l'azur (28°C). Excepté une pincée d'Henri Thomas, quasiment rien lu aujourd'hui. Taillé mes arbustes, arrosé mes plantes et fleurs, fait une sieste prolongée sur ma chaise de jardin. À mon réveil une coccinelle vorace faisait des siennes en plein soleil.

10 juin 2017.- Beau temps estival, tiédeur en amorce (29°C). J'écris ces lignes rabougries dans une quiétude toute relative tant le voisinage est bruyant et semble évoluer en faisant fi de tout ce qui l'entoure (en l’occurrence moi-même, entité silencieuse discrète et fluctuante). C'est certainement l'un des grands progrès du « vivre ensemble » : aujourd'hui on existe en plein air en ne gardant plus rien pour soi, on dissémine ses opinions, son essence la plus intime à tous les vents, le champ du privé c'est tellement rétréci que le voilà rendu à ce qu'il était au moyen-âge : un point focal infinitésimal.
Heureux Pierre Girard qui n'aura pas connu ce retour en arrière vertigineux offert par les temps qui nous occupent. Dans les Sentiments du voyageur, que je viens de finir, il est déjà « vieux jeu », poète et un peu jobard. Pour lui « progrès » ou le « social » ne veulent pas tout dire, il leur oppose le Silence ou l'Arc en ciel, se fiche bien que l'on motorise les habitants de Cleveland tant qu'on laisse Venise en paix (la pauvre s'il savait !). Son livre — ce spicilège parfaitement peaufiné par les éditions Fario — est très bien. Rossini est un gros sybarite gourmand qui en dehors de ses opéras cuisine des tournedos et des macaronis, les chats gambadent dans la neige, les chevreuils sont tristes et les militaires mélancoliques. On en redemande.


3.

12 juin 2017.- Labeur, chaleur, rien d'autre.

13 juin 2017.- Soleil voilé, tiédeur (32°C). Mon travail n'a rien de bien reluisant, je soulève des choses manufacturées (téléviseurs, laves linges, sèches cheveux, ventilateurs, ordinateurs de toutes tailles, veaux, vaches, cochons…) et mes employeurs me regardent de biais avec cette pointe de mépris qu'on toujours ceux qui ne font rien d'autre que d'encaisser les dividendes d'un travail qu'ils non pas effectué. Résultat je suis maussade et fatigué, allez lire dans de telles dispositions !

15 juin 2017.- Moiteur mékongaise (32°C). Butiné chez Follain et Thomas. Malgré une lassitude quasiment palpable, je pense m'aventurer dans le Shah de Ryszard Kapuściński.

16 juin 2017.- Ciel dégagé, du vent, un peu de fraîcheur (27°C). Je suis poli, discret, j'essaye de faire le moins de bruit possible. Résultat on me regarde de biais, je suis louche, inquiétant, bref je suis suspect…

Tous mes vieux voisins sont morts, ils ont été remplacés par des types tatoués qui se déplacent dans des véhicules 4x4 tout en laissant s'échapper moult tintamarres autotunés. Les temps sont ainsi, il faut faire avec.

17 juin 2017.- Ciel bleu, tiédeur heureusement amoindrie par un vent nordiste soufflant en rafales (28°C). « Le seul jouet de mon enfance, c'étaient des pierres que je tirais derrière moi : une pierre avec une ficelle. J'étais le cheval, et le caillou, le carrosse doré du Shah ».

Je suis plongé dans le Shah de Ryzard Kapuściński, c'est une merveille. Kapuściński bois des whiskys en catimini - la prohibition imposée par Khomeini est là - puis il se souvient des temps où le tchador n'était pas en vogue, de la Savak et des méthodes pour le moins brutales (on vous enlevait pour oui pour un non, on vous emmenait dans une salle des supplices, on vous brisait les os, arrachait les ongles, sciait le crâne…), de Mossadegh et de la manne pétrolière, de divers coups d’État plus ou moins bien échafaudés par la CIA, de ce Shah un peu mégalomane qui se voyait plus beau qu'il n'était (tout en ne voyant rien de son royaume).

18 juin 2017.- Journée estivale, chaleur (30°C). Aujourd'hui élections législatives, tout le monde s'en fiche. L'un de mes voisins à trouvé judicieux de déposer l'une de ses poubelles devant mes fenêtres, résultat avec la chaleur une odeur de cadavre en décomposition commence à fluctuer dans mon petit intérieur. Certainement l'un des grands avantages du « vivre ensemble »?
Certains dénoncent le côté bidonneur de Kapuściński, « ses petits secrets, ses petites ruses, ses petits trucages » n'auraient rien de vraiment moral (et détruiraient à la base toute la confiance que l'on pourrait accorder à ses reportages). Dans le Shah il y a cette longue digression où il donne la parole à un certain Mahmud, elle ne « sonne » pas réel, on sent poindre les pattes de la fiction, ce n'est pas un problème, la justesse est parfois loin du réel : « L'ayatollah Saidi est mort sur la “poêle à frire”. Peu de temps après, l'ayatollah Azarshari fut plongé par la Savak dans l'huile bouillante. L'ayatollah Taleghani est sorti de prison, mais il ne lui restait plus longtemps à vivre à cause du traitement qui lui avait été infligé ; il n'avait plus de paupières. Les agents de la Savak avaient violé sa fille en sa présence et l'ayatollah avait fermé les yeux pour ne pas voir, ils lui brulèrent les paupières avec des cigarettes afin de l'obliger à regarder… »

20 juin 2017.- Température caniculaire (35°C). L'envie n'est pas là. Avouons-le (17:48).

22 juin 2017.- 38°C. Je suis dubitatif.

23 juin 2017.- 38°C. Gonalgie, lombalgie. Un peu de phobie sociale. Je n'y suis pas.

24 juin 2017.- Baisse des températures. De l'air, cela ne se refuse pas (30°C). Le Shah de Kapuściński est moins bien que son Négus. Peut-être est-il finalement trop journalistique, pas assez bidonné et manquant d’anecdotes croquignolettes. La révolution iranienne est certainement passionnante, mais elle manque assurément de ressort comique. Les mollahs sautillent assez peu, quant à Mohammad Reza Chah Pahlavi derrière ses airs civilisés, et sa très belle femme, se cache un assez sinistre personnage, il faut bien le dire.
Profitant d'un filet d'air frais j’enchaîne en retournant dans le Journal de Maurice Garçon (que j'avais laissé choir il y a quelques mois ). Au bout de trois pages, je suis à nouveau ravi par cette somme diaristique qui ne raconte pourtant rien de vraiment ravissant. (Des exécutions, la reddition italienne, la Royal Air Force dans le ciel de Paris…)

25 juin 2017.- Brise légère, ciel IKB (29°C). Apathique et sans la moindre envie. Poursuivi la lecture du Journal de Maurice Garçon. Il évoque le « traitement électrique » de Fernand Fleuret (qui irai mieux), la déchéance de Tristan Bernard (qui ne parle plus que par quatrains). Ces deux-là ne sont pas rien…

26 juin 2017.- Nuages, trois averses, un peu de fraîcheur (25°C). Vaguement survolé Pour en finir avec les chiffres ronds, spicilège de chroniques où Enrique Vila-Matas célèbre ses écrivains favoris avec un entrain qui se voudrait énamouré. Je n'ai pas été convaincu par les deux notules que j'ai lu (Walser et Ramón Gómez de la Serna).
Nouvelles acquisitions : Malaparte - Chers Italiens, Henri Thomas - La chasse aux trésors, Jean Cassou - De l’Étoile au Jardin des Plantes…

27 juin 2017.- Moiteur, on annonce des orages (33°C). Le spicilège de Vila-Matas est conceptuel-malin avec des chiffres pour échafauder le toutim. Walser est un zéro (voulu), Jünger est mort à 101 ans parce qu'il fuyait l'idée de mourir à 100 ans, Ramón est né à sept heures vingt minutes parce que c'est une heure étrange pour naître. Si vous voyez le genre…

29 juin 2017.- Nuages et fraicheur (21°C). Gonalgie tenace, maussade voire plus. Ouvrant les Cahiers de Cioran je tombe sur ces quelques lignes : « Accès de mélancolie dont le Diable même serait jaloux.
On pense au début du cafard ; mais on ne peut plus penser lorsqu’il atteint à une intensité anormale. (autrement : Passé un certain degré de cafard, on ne peut plus penser). Le grand cafard éteint l’esprit.»
Pas mieux…

30 juin 2017.- Pluie, fraîcheur. En l'espace de quelques jours, nous aurons perdu pas loin de vingt degrés. Cette météorologie en montagnes russes commence à poser problème (19°C). Grosse fatigue, exaspération globale, rien pour moi.
Maurice Garçon, Journal. 1944 est là. À Paris on constate une replète recrudescence de la délinquance nocturne. Les rues sont si sombres, la police si clairsemée, que les malfrats de tout poil s'en donnent à cœur joie. On dépouille les femmes, on leur vole leur manteau de fourrure, parfois leur robe. Il arrive même que certaines « dépouillées » soient laissées à demi nue, en pleine rue, comme ça. Simultanément les avions de la RAF survolent Paris, les canons antiaériens tonnent, au loin, aux lisières de l'horizon, on entend l’écrasement sourd et prolongé des bombes. Pour un peu on oublierait presque les Allemands.




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