dimanche 6 septembre 2026

Psychogeographie indoor (160)

 




Qui purgat, ipse purgandus est.

18 août 2025. – La chaleur ne tombe pas vraiment (33°C). Six kilomètres à pied. Passage par les boîtes à livres. Pêche fructueuse, bonne pioche, récupéré L’Enfant roi de Jean Forton, Va et poste une sentinelle d’Harper Lee et La Statue mutilée de Tennessee Williams. Rentré à presque bon port, picoré dans Les Magiciens et logiciens du toujours excellent André Maurois. Lu la notule qu’il consacre à Conrad. Didactisme de bon aloi et grande puissance du mordoré. Maurois rappelle que l’ami Józef parlait le français avec un bon accent provençal et l’anglais avec un accent horrible que l’on pouvait trouver bien amusant. Cela ne l’empêchait pas d’écrire dans cet idiome avec des grâces, un certain idéal anglo-saxon que l’on ne retrouve pas tout le temps chez les locuteurs du cru. En dehors des questions de langue, Maurois constate que Conrad était davantage le romancier des marins que de la mer, de l’humain face à l’univers, de ce combat séculaire qui a notamment modelé les Anglais les plus représentatifs (les Anglais les plus représentatifs sont parfois des Polonais à l’accent marseillais) : « Plus que poète de la mer, il (Conrad) est le moraliste des vertus engendrées par la mer. Il nous propose une règle de vie qui est un pessimisme actif, très proche de celui de Tchekhov, plus romantique peut-être parce que le marin sera toujours moins réaliste que le médecin… »

19 août 2025. – Pluie légère (27°C). De ces journées parfaitement inutiles où l’on se dit « à quoi bon » tout en regardant le plafond. Lecture économe : un peu de la correspondance Chardonne/Morand et un peu du Journal de Léautaud. Les deux premiers parlent boutique tout en envoyant des flèches fielleuses dans le dos de leurs contemporains. Le troisième est dans un mauvais moment avec ses bêtes. Son chat Minou est mort dans le jardin d’une voisine, son autre chat Poupou est aux lisières du trépas, quant à sa chatte – on ignore son petit nom – elle a tout simplement disparu… Sombre écho – mes bêtes sont moins nombreuses – mais la chatte Poppy a disparu depuis plus d’un mois. Retrouvera-t-on son petit corps sans queue dans un jardin limitrophe ?

Demain, labeur sans entrain. Est-il utile de le préciser ?

Rien (ou presque) : À la certitude d’avoir raison, il faudrait opposer la certitude de toujours douter.

23 août 2025. – Ciel dégagé (15°C → 23°C). Vélo matinal dans un air un peu frais – les tiédeurs semblent derrière nous – lecture de L’Équipe suivie par le Sido de Colette. Odeur de noisette des vieux livres de poche, pages mordorées, cette courte affaire de la plus bourguignonne de nos « autrices » s’est révélée aussi belle que ce que j’en attendais. Colette regarde son enfance, Sido, sa mère qu’elle aimait tant, le « Capitaine », son père un peu croquignolet, et les « sauvages », ses deux frères aînés, avec un œil qui n’est jamais troublé par la surcharge intellectuelle mais plutôt porté par la douceur des sensations. Tout ce dont elle se souvient prend une sorte de réalité exacte où le ressenti ne saurait laisser place à une quelconque rigueur des souvenirs revenus bien alignés en rang d’oignons. Non, il s’agit là d’amour qui reflue, de parfums, de couleurs et de nourritures terrestres : la nature, les bêtes, le souffle du vent. Colette ne s’explique pas, il faut simplement la lire : « À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion… Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée " Beauté, Joyau-tout-en-or " ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, – " chef-d’œuvre ", disait-elle. J’étais peut-être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis. »

24 août 2025. – Soleil et fond de l’air un peu frais, conditions idéales (26°C). Tour de France cycliste des boîtes à livres. Ce matin, trentième étape – récupéré La Fosse aux chiens de John Cowper Powys. Tour de France immobile des chaises de jardin. Cet après-midi, six centième étape – lu Les Vrilles de la vigne de l’amie Colette. Des histoires de peu, des histoires de bestioles, de chiens et de chats, des histoires de coquettes. Le tout au ras du banal, du supposé insignifiant – mais Colette sublime tout ça, elle porte le banal dans les cieux. Force de la littérature.

25 août 2025. – Ciel virant au nuageux (29°C). Ce matin, cherchant un semblant de quiétude, je me suis dirigé pédestrement vers la pagode de la rue de Cuzieu à Sainte-Foy-lès-Lyon. C’est le lieu censément le plus calme de mon environnement topographique immédiat et, après moins de trois kilomètres d’effort, je comptais bien y être saisi par les doux apprêts du monacal non subi. Évidemment, rien n’est jamais simple, puisque, parvenu sur place, j’ai dû composer avec les assauts sonores d’une tondeuse électrique limitrophe et pas trop bouddhiste (les jardiniers devraient lire Jacques Ellul). Imaginez mon embêtement, la déréliction de tous mes sens ainsi menés par le pire !Cependant, une tête empanachée n’éprouve que de petits embarras et, au milieu des décibels, entre bouddhas impassibles et bonsaïs boudeurs, j’ai tout de même pu lire, certes en me bouchant les oreilles – ce qui n’est pas pratique pour tenir un livre et encore moins pour en tourner les pages –, mais avec la foi du charbonnier, ce qui est toujours ça de gagné face à la barbarie ambiante. Qu’ai-je lu ? Quelques quatrains de l’étonnante Emily Dickinson, proposés en version bilingue par la collection « Poésie » des établissements Gallimard. Comme là encore rien n’est jamais simple, j’ai assez vite déchanté en constatant que la partie traduite l’était de façon trop littérale, près des mots et jamais de leur esprit. Ainsi, ici une fois de plus, c’est la fidélité qui formait une sorte de trahison.

Voilà, j’en suis là.

26 août 2025. – Nuages et vague tiédeur, temps lourd (33°C). Revu la chatte Poppy, qui n’est donc pas morte, mais qui m’ignore, fait la gueule. Journée encombrée par les tâches ménagères, approvisionnement au supermarché, taille de mes haies. Lu deux pages du Journal d’un Léautaud, assez peu féru de tâches ménagères et très préoccupé par ses petits félidés domestiques. Lu aussi quelques quatrains d’Emily Dickinson. Voilà une poésie d’un autre monde, une autre galaxie ?

29 août 2025. – Une certaine humidité (22°C). Labeur et épuisement corrélatif. Rien lu, état végétatif.

30 août 2025. – Quelques trouées bleues dans ciel nuageux (22°C). Dos bloqué, cervicales en capilotade, genoux qui grincent, urticaire que l’on dit de contact, je ne suis pas au mieux de ma forme physique. Quant au moral, ce n’est guère mieux. Que voulez-vous, l’été s’étire, un peu lourd, un peu las… Pour m’extirper un peu de ce marigot de morosité, de ces sables mouvants sans mouvements, je m’essaye au « polar islandais » en lisant Hiver arctique du mètre étalon du genre Arnaldur Indriðason (non, je n’ai pas toussé). Manque de pot, mauvaise pioche, cette histoire qui tourne autour de l’homicide d’un moufflet tout autant boréal que thaïlandais me tombe raisonnablement des mains. C’est écrit dans un style simple et utilitariste, les divers protagonistes semblent indéfinis et interchangeables et, pour tout vous dire, l’ensemble me donne l’impression d’être posé comme une plante verte au milieu du fameux sketch où le très regretté Jacques Villeret se fichait un peu de la tête du trop sérieux Ingmar Bergman. Il me reste 300 pages à bouloter pour finir tout ça. Vais-je y parvenir ?

En complément, quelques lignes de Montaigne, deux pages du Journal de Léautaud. Dieu que tout cela respire !

31 août 2025. – Ciel voilé (28°C). Tour de France cycliste des boîtes à livres. Nouvelle étape. Ramené deux nouveaux pensionnaires : une monographie consacrée à Lou Reed et au Velvet Underground et Ma route et mes chansons, l’autobiographie de Maurice Chevalier (chaînon manquant entre les deux : Jonathan Richman que j’écoute dès mon petit intérieur rejoint). Par ailleurs, loin d’une quelconque synarchie des mollets lustrés et du cyclisme, j’avance cahin-caha dans l’affaire islandaise d’Arnaldur Indriðason entamée hier. Paupérisme septentrional, immigration et racisme, rivages du polar social. On s’ennuie tout de même un peu. Plus tard. Relu quelques-uns de mes textes datant d’il y a une quinzaine d’années. J’écrivais mieux – tout du moins étais-je moins paresseux – mais Dieu que j’étais naïf ! Demain, septembre.

1er septembre 2025. – Pluie (22°C). Visite médicale. Il faut bien vérifier les tuyaux. Toujours dans le roman policier d’Arnaldur Indriðason. Très dévitalisé, rien pour s’accrocher à une intrigue qui semble avancer au rythme d’une tortue centenaire sous Lexomil. On sent comme un goût Sjöwall/Wahlöö, un soupçon de Mankell, mais en lyophilisé, en très lyophilisé (le fait que cela soit lyophilisé explique peut-être le succès d’Indriðason). En dehors de tout ça, de cette morne plaine islandaise, le voisinage est rentré de villégiature et avec lui une somme de tares non négligeable, parmi lesquelles une sale habitude de faire du bruit, qui aurait certainement offusqué ce bon Schopenhauer, pour qui les nuisances sonores étaient le pire ennemi.

2 septembre 2025. – Soleil et douceur, quelque chose de madérien (23°C). Malade, toujours des problèmes de tuyauterie. Acheté Kholkoze, le nouveau Carrère. La libraire m’a demandé si je voulais un emballage cadeau. Je lui ai répondu que le livre était destiné à ma consommation personnelle. Elle a eu l’air surprise. J’ai souri bêtement, elle aussi. Sinon, toujours chez Arnaldur Indriðason, un bloc d’ennui, solide, très solide.

5 septembre 2025. – Beau temps malgré quelques passages nuageux (22°C). Labeur, labeur, trop de labeur ! Nonobstant, rouvert les Cahiers de Cioran et suis tombé sur ceci : « De toutes les réflexions, les plus futiles sont celles sur la littérature. La critique est ce qu’il y a de plus stérile ; il vaut mieux être épicier qu’écrire sur les autres. Il faut lire un livre et ensuite le jeter ; inutile d’en parler, de le résumer et de le commenter. À quoi bon en peser les mérites et les défauts ? S’il est bon, on se l’incorpore à sa propre substance ; s’il est mauvais, il aura été cause d’une perte de temps. Un point c’est tout Pourquoi réfléchir indéfiniment sur ce qu’on a lu ? »

6 septembre 2025. – Affres des demi-saisons en amorce. Le soleil est bien là, mais de plus en plus bas (24°C). Ce matin, coiffeur, ou tout du moins coiffeuse. Me voilà délesté de quelques follicules pileux en surplus. Ce n’est pas rien. Cela, en tous les cas, renforce mon côté aérodynamique. Après le ménage et la sieste, retour dans l’affaire islandaise d’Indriðason. Je commence à trouver quelques points d’intérêt. L’intrigue avance tout de même un peu. Il y a de la soupe de viande de mouton réchauffée au four à micro-ondes. Ce genre d’aventures. Nous ne sommes jamais à l’abri des aventures les plus indicibles.

7 septembre 2025. – Du soleil (29°C). Tour cycliste des boîtes à livres. Quinze kilomètres, quatre boîtes, pêche assez mince. Récupéré L’Incertaine, court roman du très oublié Pascal Lainé (il est mort l’année dernière dans une indifférence polie). Achevé sans joie le polar islandais d’Indriðason. Ce n’est pas vraiment très bon (j’ai l’impression d’être un bourreau neurasthénique en vous disant ça). Dans la foulée, une foulée clopinante, lu la critique de Kholkoze (le nouveau Carrère) dans Libération. Absolument rien compris, la critique littéraire n’est plus ce qu’elle était. Refait aussi mes valises. Demain, départ pour la côte varoise où je compte bien profiter des atours de l’arrière-saison.

14 septembre 2025. – Ciel maussade, pluie faiblarde (21°C). Retour de la côte varoise qui, malgré le béton, laisse deviner quelques beaux paysages. Bien mangé, bu raisonnablement. Rien à redire à tout ça. Le gris d'ici est pire. Entamé Kolkhoze de Carrère.

15 septembre 2025. – Du soleil, puis des nuages. Un reste de douceur un peu écœurant, l’été s’achève (25°C). Depuis mon retour de villégiature, je suis spleenétique et tout semble aller de travers. Restent les livres pour me sortir du marasme. Kolkhoze, par exemple. Carrère y tire les fils de son roman familial dans de courts chapitres qui ne laissent jamais place à l’ennui potentiel du lecteur. C’est un livre très efficace qui semble passer tout seul, en un mot un vrai page turner agréable (excédera-t-il cela ?)

16 septembre 2025. – Temps vaguement nuageux avec quelque chose d’automnal, le soleil est déjà trop bas (20°C). Carrère mène parfaitement son récit. On pourrait presque trouver qu’il le polit trop, qu’il vise un hypothétique lectorat grand public jamais vraiment effarouché par le confortable. On cherche en vain les à-coups, les soubresauts, quelques grains de sable dans les rouages qui ne viennent pas… En somme, on cherche un peu la littérature.

Mort de Robert Redford et avec lui mort d’une certaine idée de la gauche américaine.

Demain labeur…

18 septembre 2025. – Indécent écart de température entre matin et après-midi. L'été agonise, mais résiste (7°C -> 30°C). Labeur. Rien lu, rien vécu. Je périclite.

20 septembre 2025. – Vent turpide et chaud n'apportant rien de bon augure. On annonce une chute drastique des températures pour les jours qui viennent. L'été va tomber dans l'automne comme dans un ravin (31°C). Vingt minutes de lecture suivies par vingt minutes de marche à pied. Ce genre de processus multisports répété quatre fois, ce qui, si je compte bien, donne quatre-vingts minutes de lecture et quatre-vingts minutes de marche à pied. Avantage considérable, j'avance dans le Kolkhoze de Carrère tout en faisant un peu travailler mon système cardiovasculaire. Cela dit, et pour en revenir plus précisément à la « vaste fresque familiale à goût russe » qui devrait nous occuper, je dois dire que, malgré son sujet et derrière son indéniable efficacité, c'est peut-être l'un des livres les moins personnels de Carrère. Son moi n'y est pas trop à l'œuvre (tout du moins pour l'instant, je suis au mitan de l'affaire), peut-être parce que son moi n'est pas vraiment le sujet, que le sujet, c'est sa famille et surtout sa mère, peut-être aussi parce que ce moi pourrait effaroucher le lecteur lambda qui me semble ici visé : « Ma mère a trouvé le “je” haisable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé… »

Ah oui, j’oubliais ! Lors de ma petite marche matinale, j’ai récupéré Le Partage de la soif de Chauviré dans une boîte à livres. Disons que la pioche est bonne (enfin, me semble-t-il).

21 septembre 2025. – 10 h 42, début du déluge, fin de l’été (17°C). On se dit que le Kolkhoze de Carrère ressemble à un gros sachet Lady Grey périmé de la maison Twinings. Le goût russe et le « moi » de l’auteur y sont un tantinet périmés. On se dit aussi que ce que l’on lit est très efficace et que Carrère fera le bonheur d’une multitude d’institutrices dépressives. On se dit tout ça et puis, aux alentours de la page trois cent, tout bascule un peu. Il y a les seins de Dominique Sanda dans Le Jardin des Finzi-Contini, un peu plus de chair et de problématique, un peu plus de Carrère et de son père qui devient une sorte de motif émouvant caché au milieu d’une marqueterie trop lisse et peaufinée.

22 septembre 2025. – Nuages et averses, le maussade est de mise (15°C). Sombres perspectives automnales, le froid s’immisce déjà dans mon petit intérieur et me voilà rencogné sur mon canapé avec les genoux qui craquent à l’alternat lorsque je le quitte, rarement, il faut bien le dire.

Lecture Carrère, toujours. Russie, Ukraine, Géorgie… Les histoires de famille rejoignent la grande Histoire. Indéniable art du récit qui confine parfois à une certaine sidération (car oui, tout est bien lié). Et si Kolkhoze était finalement un bon livre ?

23 septembre 2025. – Météo sinistre, nous y voilà ! (13°C). La fin de Kolkhoze est presque très bien. L’agonie de sa mère, la disparition progressive de son père (ou plutôt l’évaporation de son père). Carrère a une sorte de don naturel pour raconter ce genre de choses pas forcément sautillantes (pour tout dire, on est assez ému en lisant tout ça). Ceci dit, pour le reste, il aurait dû oublier le didactique et le confortable et moins prendre son nombreux lectorat par la main… Enchaîné sans attendre avec Feux Sacrés, truc à goût indien de Cécile Guilbert (j’aime assez Cécile Guilbert).

Pensées faiblardes :

Le snobisme est souvent une forme de modestie.

Faire de la littérature, c’est laisser le texte signifier au-delà de ce qu’on voulait consciemment lui faire dire.

27 septembre 2025. – Brumes matinales remplacées par un soleil bien inutile, car trop bas (17°C). Il fait déjà trop froid, j’ai rangé mon vélo et, comme tout va de pair, j’ai l’inspiration très en berne. Vous me pardonnerez la grande faiblesse des quelques lignes qui suivent (ce journal périclite, il n’est pas le seul). Les années soixante-dix finissantes, leurs contours gris, délavés, parfois émétiques, l’odeur des pouffes en plastique, la découverte de Joy Division. On retrouve ce genre de choses dans Feux Sacrés. Un genre de choses qui me parle assez, puisque, à deux années près, j’ai le même âge que Cécile Guilbert. Il y a donc une sorte de capillarité générationnelle entre nous deux, ce qui biaise certainement mon jugement et me fait peut-être aimer des pages que d’autres liront d’une façon moins impliquée. Reste que je les ai aimées, ces pages. Il y a de l’émotion dedans. On ne perd pas un cousin gémellaire suicidé à l’âge de seize ans sans en garder quelque chose de potentiellement bouleversant (mon cousin est mort d’une crise cardiaque sous sa douche à l’âge de cinquante ans, on a retrouvé son corps deux jours plus tard).

28 septembre 2025. – Beau temps automnal (18°C). Les températures étant plus chaudes sous le soleil des extérieurs que dans mon petit intérieur arpenté leur large territoire. Utilisé ma méthode habituelle : trente minutes de marche à pied, trente minutes de lecture sur les quelques bancs qui auront accepté mon séant fatigué. Poursuivi Feux Sacrés de Cécile Guilbert. La sexualité débridée, New York et les saladiers de cocaïne, les cocktails en compagnie de Bret Easton Ellis et Jay McInerney, l’amour, un mariage, l’agonie d’une grand-mère (belles pages).

Nocturne : La nuit glisse, ferme mes yeux, ralentit le temps, soustrait les formes, laisse place aux beautés brunes.

29 septembre 2025. – Des nuages passagers, un soleil trop bas (17°C). Lire en intérieur fin septembre relève de la quasi-impossibilité physiologique. La « juste et nécessaire lutte » contre le réchauffement climatique veut que les chauffages collectifs ne soient pas mis en route ; il faut porter couvre-chef et mitaines, nous réfugier sous un plaid. Tout cela n’est pas bien confortable et nous donne des airs encore plus idiots. C’est pourquoi, en cette saison, j’ai pris l’habitude de rejoindre le large horizon de l’outdoor afin de poursuivre mes mauvaises habitudes lectorales. Manque de pot. Cette habitude serait parfaite dans le plus imparfait des mondes s’il n’y avait là aussi quelques inconvénients. Tenez, aujourd’hui, j’ai bien trouvé un banc ensoleillé situé à l’abri de mes contemporains. Tout semblait aller pour le mieux, jusqu’à ce qu’un couple s’assoit mutuellement à quatre mètres de ma modeste personne et entame une discussion assez sonore, ponctuée de « de base », de « voilà » et de « nique sa mère à ce fils de pute ». Devant l’adversité, j’ai bien vite pris mes rotules à mes vertèbres cervicales pour me diriger vers des lieux, un autre banc que j’imaginais plus calme. Mauvaise pioche, là encore, le désappointement fut de mise. J’ai très vite subi les assauts sonores d’une tondeuse très efficiente. Je vous épargnerai la suite de mes pérégrinations, qui m’auront vu coudoyer un nouveau-né piaillant dans sa poussette, une adepte des conversations téléphoniques amplifiées et un indélicat souffleur de feuilles mortes puissamment équipé. Résultat, je me suis retrouvé, comme par une sourde magie, téléporté sur un banc du cimetière, pensant trouver le calme nécessaire à ma lecture. Or, enfer et damnation, ironie quand même un peu, là aussi j’ai dû faire face à du problématique. Je n’ai pas été dérangé par les morts, mais par les attaques sonores d’un tailleur de pierre qui inscrivait au burin le nom d’un nouveau pensionnaire sur une pierre tombale. Décidément, rien ne nous épargnera, et même la mort.

Tout étant dans tout, dans le Feux Sacrés de Guilbert, livre que je tentais de lire, il est terriblement question de mort. La mort si distante des pays dits civilisés, la mort clinique, la mort ephadisée, mais aussi la mort indienne. Celle du Gange et de Bénarès, des corps oubliés, des corps en combustion. Une mort pas vraiment sinistre, pas vraiment joyeuse, tout juste indifférente, tout se passe ailleurs…

30 septembre 2025. – Nuages finalement assez peu nombreux. Cependant, le soleil s’est évertué à vouloir rester caché derrière eux. Voilà comment les promesses s’échappent (16°C). Le livre de Cécile Guilbert n’est pas vraiment très joyeux. Il faut dire qu’il est ponctué par une grande série de deuils. Un cousin, une grand-mère, un oncle, un frère et un père rejoignent la « grande communauté des trépassés ». Voilà qui a de quoi réveiller de sombres échos chez le lecteur. Reste que c’est assez beau, poignant sans être larmoyant, certainement trop « plaqué » lorsque, pour Guilbert, il s’agit de surmonter ses chagrins grâce à la spiritualité hindoue et le yoga, mais en passant au-dessus de ces réserves, l’émotion emporte tout. L’émotion est parfois une chose importante et même en littérature.

Demain, labeur, lever 5 heures. Tout cela relève de la torture pure, simple, mollement assumée (il faut bien manger).

4 octobre 2025. – Matin ensoleillé, après-midi sous les nuages, le vent et la pluie, tout change (22°C). Entamé En France de Florence Aubenas. Recueil de chroniques écrites pour Le Monde entre 2012 et 2013. Élections présidentielles, France périphérique, montée du RN. Rien à redire – le menu est intéressant, et les qualités habituelles : la patte humaine, son empathie et surtout l’absence de ricanement d’Aubenas sont là. Un seul doute : ces papiers, écrits il y a dix ans, sonnent justes mais déjà un peu vieux, sans doute parce qu’ils sont plus liés au flux de l’« actualité » qu’à la littérature. C’est certainement une hypothèse plausible.

6 octobre 2025. – Ciel vaguement dégagé. On se demande bien pourquoi, le soleil est dans les frondaisons (16°C). Hier, vie sociale. Une foire aux livres au milieu de petits retraités encore un peu vifs, puis un long repas familial (Au menu : Luke Rhinehart, Vladimir Nabokov, Nina Berberova, John Fante, Eric Holder, Albert Camus, Svetlana Alexievitch et André Dhôtel pour la foire aux livres ; tartiflette pour le long repas familial). Aujourd’hui repli troglodyte, lecture en intérieur, un bonnet sur la tête, sous un plaid et avec deux convecteurs électriques allumés (le chauffage collectif respecte les consignes et n’est encore pas en route). Toujours dans En France de Florence Aubenas. Pas de foire aux livres, ni de tartiflette mais un bel exemple de journalisme comme il faut. Je vais écrire des banalités, mais ce qu’il y a de vraiment bien avec Aubenas, c’est qu’elle semble n’être là que pour constater et jamais là pour juger quoique ce soit tout en dégageant une morale quelconque. Elle ne tire jamais la couverture à l’aune de ses idées et s’il y a bien un « engagement », c’est seulement dans le choix des sujets abordés. La France périphérique, la montée du Front National dans le Nord de la France, la paupérisation d’une jeunesse qui vit plus mal que ses aînés… Tout est vu à hauteur d’homme et de femme, loin des ricanements des contempteurs de trognes rougeaudes (et là je pense à Jean-Luc Mélenchon).

Pour rester un peu politique à l’insu de mon plein gré. Le nouveau gouvernement aura tenu moins de quatorze heures. En 2013, Florence Aubenas expliquait déjà pourquoi.

7 octobre 2025. – Quasi beau temps. Frais le matin, doux l’après-midi (18°C). Sept kilomètres à pied et pas le moyen de trouver un banc de lecture convenable. Ils étaient pour l’essentiel mal orientés, dans des ombres peu propices en cette saison, ou alors sévèrement atteints par les sévices sonores de tondeuses, souffleuses à feuilles mortes et autres enceintes connectées distillant de sourdes mélopées orientales autotunées. J’ai finalement trouvé mon bonheur sur un banc un peu trop proche des flux automobilistes, où j’ai fini le livre de Florence Aubenas. La dernière partie, qui tourne autour de la jeunesse française, de ses déveines et aspirations, est aussi bien que le reste et presque encore d’actualité.

8 octobre 2025. – Rien.


To be continued.

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