dimanche 28 juin 2026

Psychogeographie indoor (158)

 




I'm a cork on the ocean
Floating over the raging sea
How deep is the ocean?
How deep is the ocean?
I lost my way, hey, hey, hey



12 mai 2025.– Alternance de courts orages et de belles éclaircies (20°C). Voyage en Provence. Le 7 mai, visité Vaison-la-Romaine : son site antique, son pont romain – sans crue homicide –, et sa cité médiévale. Dans la seule boîte à livres repérable, récupéré Les Histoires pragoises de Rilke et L’Adoration de Jacques Borel (intrigant Goncourt 1965). Le 8 mai, Bédoin puis Malaucène. Aucune envie de monter au sommet du Ventoux : devenu une sorte d’autoroute pour vélo. À Bédoin, récupéré Une femme de la nobélisée Ernaux. Le 9, Nyons et quelques villages des Baronnies, architecture un peu différente. Un orage. Récupéré Un gâchis d’Emmanuel Darley (parti trop tôt). Le 10, Séguret et Gigondas, qui valent le détour. Rien à récupérer : plus de vignes que de boîtes à livres.

Retour aujourd'hui. Malade. 38,5°C. Rhinite ? COVID ? Malgré tout, picoré dans le Journal de Léautaud – où Valéry est comme une statue – et dans Critique et création de Jacques Rivière (gros pavé dans la collection Bouquins). Une conférence sur Proust au moment même de l’action : Un amour de Swann vient de paraître. Belles intuitions de Rivière, qui perçoit la complexité syntaxique du style proustien non comme un artifice, mais comme une lucidité extrême, presque maladive (d’ailleurs Proust est malade). Il trouve aussi que Proust est trop sur le scalpel de ses émotions, alors que, concernant les sentiments – et notamment l’amour –, il est prodigieux.

13 mai 2025.– Ciel globalement dégagé, douceur (21°C). Encore un peu fiévreux et vaguement malade. Toujours dans le Journal de Léautaud : les débuts de la drôle de guerre, Marie Dormoy et le petit théâtre de la vie littéraire. Quelques conseils aussi : « la langue française écrite exactement, la simplicité, le naturel dans le style, même au risque de l’absence de tout art, plus je vais plus j’aime cela avec passion… » À l’alternat, également picoré dans les écrits critiques de Jacques Rivière. L’entêtement de Proust, son art de demander et d’obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort pour « convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ». Vous avouerez que c’est bien vu. Autrement, entamé Une figure de style, biographie du drolatique Pierre Bénichou, par un certain Benjamin Puech. C’est pour l’instant, pas trop mal, on apprend certaines choses, notamment sur les relations entre Camus et la famille Bénichou.

16 mai 2025.– Soleil et vent (21°C). Labeur, sieste, jardinage. Aucune entorse du cogito.

17 mai 2025.– Beau temps, jamais vraiment dérangé par de rares et hauts cumulus (21°C). Après une semaine de rhinite patibulaire, la forme revient. Reprise progressive de mes petites activités modestement sportives. Quinze kilomètres sur deux roues, cinq grâce à mes deux jambes et mes deux pieds (je ne marche pas sur les mains). Sur mon chemin – aléatoire, zigzaguant –, croisé de multiples joggeurs et joggeuses – c'est à croire que cette catégorie se reproduit plus vite que le reste de la population –, deux poussettes et trois petits chiens. Au passage, récupéré Truismes de Marie Darrieussecq dans une boîte à livres (curieusement, je n'ai jamais lu ce parangon POL-là). Rien déposé en échange (je suis assez malhonnête et ne me sépare pas de mes nombreux volumes aussi facilement que ça). Rentré à bon port, suis retourné dans la biographie de Pierre Bénichou. Personnage certes intéressant, mais ce genre d'ouvrage me semble être à la littérature ce que la coloscopie est aux examens médicaux. C'est-à-dire que l'on ne sent rien, si ce n'est une vague satisfaction au réveil. Les conditions lectorales étant pour l'essentiel déplorables – ma voisine de gauche, rentrée d'une longue villégiature, tient à le faire savoir, longuement et téléphoniquement –, pris les contre-mesures nécessaires en écoutant le seul album du duo électro-pop français Paradis. La rencontre incongrue de François Valéry et d'Underground Resistance. C'est assez formidable, parfaitement alangui.

18 mai 2025.– Belle journée ensoleillée et printanière (21°C). Vélo, dix kilomètres. Emprunté cette route, ou plutôt ce chemin en corniche, qui surplombe la Saône. N'ai pas poursuivi ma dérive sportive par une randonnée pédestre. Me suis seulement contenté de huit cents mètres qui m'ont emmené vers une esplanade surplombant elle aussi la Saône. Fini la biographie de Pierre Bénichou. Impression de perdre mon temps avec ce type de chose écrite, factuelle certes, mais pas assez creusée, et surtout sans aucune vraie incarnation du sujet évoqué. Le meilleur, et de très loin, les nombreuses citations rapportées en fin de volume. En parlant de Saône et tout étant dans tout, après le déjeuner et la sieste, enchaîné mes pérégrinations lectorales avec Les Cambrioleurs de Fabio Viscogliosi. Lu cinquante pages que j’ai aimées. L’affaire sonne comme du Modiano plus drolatique et sans brume, et la ville et l’époque évoquées – Lyon au début des années 80 – ne pouvait qu'entraîner un certain intérêt chez moi (j'ai le potentiel pour être l'un des héros de ce roman. Le suis-je ? Allez savoir.) 

Sinon, comme tous les 18 mai, j’ai voulu écrire un petit bidule en hommage à Ian Curtis, mort pendu ce jour-là. Je ne suis pas parvenu à mes fins. Ah si, tout de même : faisant un tour par Google Maps, je suis tombé sur la maison de Ian Curtis (la maison tragique). Elle est située à Macclesfield, dans la banlieue de Manchester. Sa façade est un poil austère, avec des briques qu’on croirait importées de Łódź. Sa porte aux vitraux chenus est assez étrange. Quant à la figurine de chaton (ou de petit hibou ?) et à la tasse qui paradent devant les stores baissés, on se demande si tout cela ne serait pas le signe d’un fantôme érémitique.

19 mai 2025.– L’orage nous tourne autour (25°C). Après un cambriolage improvisé au débotté, quatre pieds nickelés se retrouvent en possession d’une œuvre d’art qu’ils pensent inestimable. S’ensuivent moult aventures en partie helvétiques que je ne raconterai pas, d’une part parce que je suis très peu inspiré, d’autre part parce que j’ai beaucoup de flemme en moi (ma flemme, c’est presque un petit animal domestique). Voilà donc le joli petit livre du Lyonnais Fabio Viscogliosi. Un certain humour, une certaine tendresse et un plaisir personnel pas forcément partageable, puisque, comme je l’annonçais hier, je connais assez bien les lieux et l’époque de l’action (Lyon et le début des années 80).

Du côté de la partie plus sportive de ma vague existence : ce matin, trois kilomètres à pied qui n’auront pas usé mes souliers, mais qui auront usé ma patience, puisque, dans le parc qui était le but de ma courte dérive, je suis tombé sur une sorte de monôme rassemblant pas moins de deux cents mouflets et mouflettes. Certainement une « sortie scolaire », comme on dit. Imaginez l’horreur !

Cet après-midi, taille de mes haies avec un nouvel appareil électrique. Bien pratique, mais fort dangereux. Imaginez : en l’utilisant, on risque de perdre mains, bras et pieds, et pourquoi pas la tête (alouette).

J’en suis là, et il faut que je vous laisse : il pleut sur ma copie.

20 mai 2025.– Pluie (18°C). Le bouquin de Viscogliosi tourne en queue de poisson. On sent qu'il aurait pu s’étendre allègrement sur cent pages de plus, tout comme il aurait pu s'achever cinquante pages avant son terme. Néanmoins, il y a beaucoup de charme dans ses aventures, où une sorte de burlesque doux est à l’œuvre.

Rien à voir, ou presque, lu quelques pages du Journal de Léautaud. Le début de la Seconde Guerre mondiale, les premières restrictions, les interrogations de Léautaud qui ne sait pas sur quel pied danser.

Fini la relecture du troisième tome de mes Psychogéographies Indoor. Je me demande si cela mérite vraiment d’être publié.

Demain, labeur. Aucune envie de m’y rendre (on se rend à son travail comme on se rend à un ennemi, ou à la police. Généralement sans entrain).

24 mai 2025.– Soleil assez quantifiable (20°C). Posologie matinale : 40 minutes de vélo, 30 minutes de lecture, 50 minutes de dérive pédestre, 30 minutes de lecture encore, 25 minutes de ménage approfondi et attentionné…

Entamé L’Accident de Jean-Paul Kauffmann. Un fait divers – la mort de dix-huit footballeurs bretons dans un carambolage tragique en 1949 – et les résonances qu’il a laissées dans la mémoire de l’auteur, originaire du même village que les victimes. Ce souvenir longtemps enfoui qui revient après son enlèvement au Liban en 1985. Le livre mêle enquête, autobiographie et réflexion sur la mémoire. Ce que j’en ai lu montre surtout une façon simple et discrète d’aller chercher ses racines : son enfance, sa famille.

Sinon, après quinze jours de convalescence – elle s’était fait mordre par un gros matou du secteur –, la chatte Poppy est réapparue, toute fraîche et pimpante. J’ai aussi bu un café avec la voisine de droite.

25 mai 2025.– Le ciel se couvre, la température monte (24°C). But de ma journée : varier les plaisirs. Croiser les boucles pédestres et les boucles cyclistes, me poser sur un banc jusqu’à présent négligé parce que trop à l’ombre, poursuivre une lecture avec un regard frais. Mettre un peu d’incertitude dans tout ça.

Chez Kauffmann, grande force des réminiscences, grande force de l’accidentel aussi. Les odeurs de l’enfance, la croûte du pain, le camion fou trucideur de l’équipe de football du village de Corps-Nuds, une Jaguar renversée au milieu du carrefour, l’enlèvement purement fortuit au Liban, les geôliers frustes du Hezbollah. Tout cela tient-il de la remontée soudaine des souvenirs bloqués, du hasard ou d’une quelconque organisation dont on ignorerait l’origine ? (conditions lectorales altérées par la voisine de droite, celle du café d’hier, qui aura fait la bamboche à deux de ses amies plus sexagénaires que moins une, une grande partie de l’après-midi).

26 mai 2025.– Ciel partagé entre nuages et soleil dans une sorte d’équanimité possiblement démocratique (23°C). L'Accident de Kauffmann n’est pas nostalgique, nous sommes plutôt dans le domaine du nevermore, dans ce qui ne reviendra jamais, dans ce qui est laissé derrière nous, dans cet irréversible du temps qui s’échappe comme le sable pourrait s’échapper entre nos doigts. C’est aussi un texte qui explore la mémoire et l’impossibilité de la reconstituer pleinement tout en laissant une grande place aux sens et tout particulièrement aux odeurs. Voilà des traces qui soulèvent les souvenirs, les geôles libanaises ne sont qu’un pointillé douloureux, le camion fou qui emporte avec lui toute l’équipe de football du village de Corps-Nuds un marqueur tragique de l’enfance. Tout cela reflue et s’échappe et l’on n’y peut rien. En définitive, assez beau livre.

Aujourd’hui, aucune activité sportive, pas plus sexuelle que pédestre ou cycliste. Quant aux conditions lectorales, n’en parlons pas, elles furent déplorables puisqu’aux conversations téléphoniques de la voisine de droite se seront ajoutées les paroles un peu fortes et fleuries, portées par l’accent de Sidi Bel Abbès, de la voisine de gauche qui semble avoir fait de bonnes affaires dans le textile.

27 mai 2025.– Nuages tièdes troués par quelques belles éclaircies (23°C). But de ma randonnée matinale : les ruines d’aqueducs pour ainsi dire gallo-romains, situées à moins de cinq kilomètres de mon petit intérieur. Malgré deux millénaires empilés, ils se tenaient là devant moi qui ne durerai certainement pas autant (l’homme est une chose très éphémère). Retour difficile, beaucoup de dénivelé, une grande partie dans les bois.

Mon modeste bercail atteint – rien d’une villa gallo-romaine –, rouvert la correspondance entre Morand et Chardonne. Les deux vieux grigous s’en donnent à cœur joie. Rien de sympathique chez eux, mais qu’ils écrivent bien ! (Évocation de l’accident de Sagan. Bernard Frank en sort presque indemne – un petit bras cassé – par miracle, il n’était pas attaché.)

Multiples visites de la chatte Poppy, qui, après sa convalescence, reprend petit à petit la mesure de son territoire. Ledit territoire comprenant visiblement mes genoux et mes épaules.

29 mai 2025.– Soleil tout juste dérangé par deux ou trois cumulus de beau temps (25°C). Grande paresse intellectuelle. J’aimerais « produire » sans efforts, mais j’ai beau me laisser caresser par le vent, rien ne tombe, pas même un mot, alors une phrase, vous pensez bien ! Du mal à entrer dans De si beaux garçons, roman déjà un peu ancien du nobélisé balbutiant Modiano. Je perçois ce qui est certainement très bien – l’habituel échafaudage mémoriel brumeux de Modiano – pourtant l’intrigue, ce qui fait fiction, reste quelque part coincée entre deux cumulus très hauts au-dessus de ma tête de brute lymphatique. Ma fatigue intellectuelle doit certainement fonctionner en « émission » tout comme elle doit fonctionner en « réception » : c’est une éventualité fort tangible. Par contre, pour ce qui est de mon physique, de ce qui ne coule pas directement de mon cogito, cela va un peu mieux, ma paresse est moins prononcée. D’ailleurs, à ce titre, ce matin, j’ai effectué une courte randonnée au milieu des villas néo-bourgeoises de mon environnement immédiat. J’ai même vu quatre vaches qui n’avaient pas l’air de s’en faire. L’homme devrait être parfois plus vache, au sens propre. C’est là encore une hypothèse.

31 mai 2025.– Premières chaleurs (31°C). Ce journal n’est parfois qu’une sorte de sinécure, il m’ennuie plus que tout et je peine à le remplir, à le remplir avec quoi que ce soit de vaguement intéressant. C’est pourquoi aujourd’hui je n’évoquerai rien de mes molles pérégrinations lectorales et sportives. Nothing else.

Rien (ou presque) : Refuser de meubler, c’est parfois encore écrire.

1er juin 2025.– Orages (31°C). La France gagne sa deuxième finale de Coupe d’Europe de balle au pied en 70 ans. Bilan des célébrations : 2 morts, 550 arrestations, des pillages… Que Dieu nous préserve des victoires ! Humeur un poil neurasthénique.

Fini De si beaux garçons sans être parvenu à trouver un point d’intérêt avec ce texte qui me semble être l’un des moins bons de Modiano (ou alors est-ce mon intérêt lectoral qui s’affaisse avant de s’écrouler ?). Retrouvé quelques tons pimpants en faisant mon tour de vélo quotidien. Emprunté de nouveaux chemins qui m’ont porté au cœur de paysages indubitablement champêtres. Croisé quelques vaches, des moutons… Pourquoi n’ai-je l’impression de vraiment vivre qu’au milieu des champs ?

2 juin 2025.– Temps orageux, géraniums en danger (22°C). Examen médical saumâtre. On me demande si je ne suis pas enceinte. Précisons que je suis un homme, barbu, un peu chauve et pesant plus de 100 kg.

Aucune activité sportive aujourd’hui. Picoré dans les Papiers collés de Perros. Toujours admirable. Voilà un type qui trimballait son corps toute la journée ; il n’est pas le seul.

Génie de la critique.

« Je ne vois pas bien où est sa souffrance » (l'une des nombreuses participantes du Masque et la Plume à propos de Liberati Simon).

3 juin 2025.– Journée relativement agréable, on annonçait des orages qui ne sont pas venus (25°C). Aucune activité sportive, pas plus cycliste que pédestre ou sexuelle. Nouvelle lecture, Espagnes de Louis Émié. Écrivain par vocation, journaliste par nécessité, Émié fait partie de la caste des Bordelais oubliés (Forton, Luccin, Lafon, Guérin…). Espagnes – au pluriel comme le Venises de Morand – est son grand bouquin, une affaire sur laquelle il n’aura jamais cessé de revenir, la nourrissant tout au long de son existence. Dans la très belle présentation, Bernard Delvaille compare Émié et Larbaud, trouvant une même sensibilité, une même finesse de ton chez les deux hommes. Pour l’instant – je n’ai lu que quatre-vingt-dix pages –, c’est un peu vrai, mais Émié me semble un peu moins pétillant et plus doloriste que l’héritier des sources Saint-Yorre (il faut dire que l’Espagne est assez doloriste). Le flamenco et les jets d’eau font vibrer la nuit, le catholicisme est austère et fanatique, extérieur et encombré, plein de chair et de sang. Unamuno, Gómez de la Serna et Cervantes sautillent tandis que Grenade, Tolède et Burgos sont bien jolies. Disons qu’il y a pire.

5 juin 2025.– Rien.

7 juin 2025.– Éclaircies et passages nuageux parfois denses, averses faibles (22°C). Nouvelles pantoufles, nouvelles perspectives. En dehors du ménage, aucune activité physique. Poursuivi Espagnes de Émié entre deux coups de plumeau. Douleurs du christianisme, le ciel de Tolède, un ciel de nacre azurée, un ciel sans poids, ivre de transparence, le plus beau ciel du monde.

8 juin 2025.– Ciel se dévoilant et révélant de belles teintes estivales (23°C). Testé la lecture en marchant. Résultat peu concluant : c’est dangereux et on ne voit pas le paysage. Quant à la lecture au guidon d’un vélo, je ne l’ai pas essayée, elle me semble guère envisageable. (Vous noterez que, pervers comme je suis, j’écris ces mots en marchant, ce qui est tout autant dangereux.)

Sinon, hier soir : « vie sociale ». Bu un peu dans une sorte de dancing rempli de gens plus jeunes que moi. Constat : faire la fête aujourd’hui est apparemment synonyme de faire la gueule.

Plus tard… Ce journal, apparaissant comme une possibilité d’être offerte au Dasein, il est aussi là pour me permettre de me poser quelques questions essentielles. Celle-ci, par exemple : espadrilles, oui ou non ?

Encore plus tard…

Je connaîtrais des îles aux rivages dormants,
L’odeur des vahinés aux souffles nonchalants,
Des ciels toujours changeants, des humeurs pacifiques,
Le frisson des récifs et des courbes volcaniques,
Le danger suspendu des grands poissons sans nom,
Le sable chaud collant aux chevilles en plomb,
Et des soleils couchés pour d’éternelles siestes,
Là-bas, très loin d’ici, loin des gestes et des gestes.

9 juin 2025.– Ciel voilé, vent léger (22°C). Vingt kilomètres de vélo qui m'auront mené jusqu'aux lisières du bâti néolibéral, de ses ronds-points et de sa bitumisation forcenée. Là, dans une sorte de frontière indicible entre ce que l’homme peut faire de pire et ce qui reste de la nature, trouvé des confettis de champs, des animaux même, et quelque chose de la persistance héroïque du bucolique. Après une courte pause, enchaîné par cinq kilomètres à pied. Trouvé un parc, et encore quelques bouts de nature préservés du pire. Au niveau lectoral, poursuivi Espagnes d’Émié. L’Espagne, c’est un peu sa nature : il est à demi espagnol par sa mère et ne semble jamais mieux respirer que là-bas, dans cette fausse presqu’île qui est une île. Il y retrouve son air natal et cette raison d’être qu’il cherche sans jamais vraiment l’atteindre. Alors le voilà à Tolède, le cœur battant, traversant Cordoue ou le pont de Ronda avec la ferveur d’un quasi-autochtone. À Séville, on le retrouve dans un cabaret gitan où une femme nue sous son châle chante des mélopées doloristes. Des filles de quinze ans boivent dans les verres de tout le monde et s’assoient sur les genoux de tout le monde. Une gitane jaune et sèche assure qu’elles sont vierges. L’Espagne est un drôle de pays. « Je n’aime point ce qui m’est imposé par une réalité que je souhaite différente. Il me faut un accord, une entente préexistante entre ce qui effleure mon regard et les choses qui le frappent. Orgueil ? Non. Dans cette identification presque charnelle avec ce que je vois, il entre plus d’humilité qu’on ne l’imagine. J’avance beaucoup plus vers ce que j’aime que ce que j’aime n’avance vers moi. Mais comment m’y reconnaître encore, lorsque je ne puis m’attacher qu’à ce qui me résiste et qu’une conquête trop aisée me dégrise d’une ivresse éprouvée avant même de la subir ? »

10 juin 2025.– Étrange halo blanchâtre, en cause les fumées de vastes incendies de forêt dans le lointain Canada. Décidément tout flotte et se lie, et même la météo (29°C). Les lieux les plus propices à la lecture dans mon environnement immédiat ? Le cimetière et la Pagode. Je les ai visités ce matin et j’y ai poursuivi Espagnes d’Émié. Semaine sainte et larmes de cristal. Andalousie et orangers en fleurs, iris et giroflées, roses et jets d’eau, l’Alhambra n’est pas loin. L’Alhambra est un autre Shangri-La.

11 juin 2025.– Brian Wilson est mort. On écoute Surf’s Up et on pleure.

12 juin 2025.– Tiédeur assez prononcée (34°C). Labeur et fatigue corrélative.

C’est seulement l’insondable inertie, la pesanteur de la raison, qui s’oppose à la création d’un monde en dehors des corps – et Brian Wilson voulait être en dehors de son corps. Cela fut certainement l'un de ses problèmes : comment s’extraire de cette enveloppe de chair, et comment tenter de flotter au-dessus ? Comment tenter de conserver un minimum de distance face à son propre corps, avec cette somme de désirs dedans, cette somme de candeur, aussi ? Expérience périlleuse, expérience qui ne laisse rien de sauf en dessous de soi.

14 juin 2025.– Triste constat, la météorologie devient comme l’époque : sans nuances. Ainsi, en moins d’une semaine, sommes-nous passés d’une queue de printemps fraîche et pluvieuse à un été qu’on concède plus au plomb brûlant, au vent saharien, qu’à tout autre chose. Rien de réjouissant dans cet oubli des douceurs (35°C). Hier soir, vie sociale. Me suis retrouvé enfermé dans une sorte de dancing surchauffé où se produisait un orchestre que l’on dira rock. Expérience un peu traumatisante. Au milieu des moiteurs, bu un peu, mais pas trop.

Ce matin, coiffeur – enfin, plutôt coiffeuse – et discussions sur la météorologie (on en revient toujours à la météorologie), puis trois ou quatre kilomètres de dérive pédestre entre les boîtes à livres du secteur. Rien à pêcher.

Du côté lectoral, la fin d’Espagnes d’Émié me tombe sur les pieds. Il faut dire qu’ils sont grands, et il faut aussi dire qu’il est assez largement question de la Semaine sainte et des processions en Andalousie. Or, si je suis assez féru de douceurs andalouses, je ne suis pas vraiment processionnaire dans l’âme. Dommage pour Émié, la première partie de son livre était excellente.

D’autre part, reçu l’impression du troisième épisode de mes pérégrinations diaristiques. Le volume est assez bien fini, et le travail d’impression me semble correct. Reste à savoir si l’intérieur vaut quelque chose. J’ai des doutes.

15 juin 2025.– Orages (25°C). Sport modéré : quinze kilomètres de vélo, un peu de ménage (fait les vitres), aucune activité sexuelle notable.

Sous les eaux d’Avalon, nouvelle lecture, nouveau Connelly et nouveau héros. On oublie ce bon vieux Hieronymus « Harry » Bosch sur le continent et on s’attache à un certain Stilwell, flic détaché sur l’île un peu touristique de Santa Catalina, au large de L.A. Lu cinquante pages qui m’ont semblé un peu inquiétantes quant à la qualité de renouvellement de Connelly. L’intrigue est assez apathique, les personnages plus désincarnés qu’autre chose. Reste la précision vétilleuse, des détails topographiques et un savoir-faire popote qui pourrait emporter le chaland sur la longueur.

La publication de mes pérégrinations psychogéographiques ne semble pas intéresser grand monde. Faut-il que je m’en étonne ?

Du côté du monde, amorce de guerre israélo-iranienne, nous voilà encore bien.

16 juin 2025.– Ciel se découvrant au fil de la journée. Vent du Nord apportant une climatisation toute naturelle (24°C). Dix kilomètres de dérive pédestre dans les bois et les balmes de l’ouest lyonnais (dans la langue locale, les balmes sont des coteaux en pente, des buttes ou des talus escarpés). Soixante pages du nouveau Connelly. Le pantouflard est indubitablement de mise ; nous sommes loin du Poète ou même d’Echo Park, cependant reste une qualité de fabrication indéniable. Surtout chez Connelly, comme chez presque tous les grands auteurs de polar américains, l’intrigue est toujours échafaudée sur un territoire. Ici, l’île touristique de Santa Catalina.

Récupéré La Salle de bains de Toussaint dans une boîte à livres. Je ne crois pas l’avoir lu.

17 juin 2025.– Beau temps chaud (28°C). Être touriste chez soi est toujours un plaisir d’esthète. Ainsi, ce matin, après cinq ou six kilomètres de modeste randonnée piétonnière, je me suis retrouvé planté devant la grosse basilique de la ville de Lyon, au milieu des grappes d’Espagnols et autres Chinois de tous poils. Feignant de découvrir ce qui s’offrait à mon regard, faisant mine de ne pas connaître mon chemin, posant même quelques questions retorses en anglais global à ceux que j’ai cru comprendre être des autochtones. Tout cela est diablement amusant, il faut bien le dire. Sur le chemin du retour, passant par les ruines du théâtre gallo-romain, ressenti un certain pincement. C’est là qu’il y a quelques années, j’avais vu se produire un Brian Wilson pas au mieux de sa forme. Décidément, tout est dans tout, et même l’émotion.

Retourné dans mon petit intérieur, me suis endormi sur le Connelly, sautant même par mégarde une centaine de pages, ce qui m’a donné l’impression de lire un méta-polar à la mode des Éditions de Minuit. Voilà, j’en suis là.

19 juin 2025.– Et voilà le caniculaire ! (35°C). Labeur, grosse fatigue, trois pages des Cahiers d’un Cioran sautillant dans le morose. Pour l’instant, les ventes de mon nouveau pavé m’ont rapporté 4 €. Que vais-je faire de ce pécule ? Le transformer en cryptomonnaie ? Me payer une call-girl russophone ? Acheter quatre pots de Flamby vanille caramel ?

21 juin 2025.– Chaleur patibulaire* (36°C). Journée désolante. Lors de ma sortie vélocipédique, crevé de la roue avant. Rentré en poussant ma monture sur plus de quatre kilomètres dans une chaleur qui, si elle était en amorce, était tout de même un peu là. Rentré dans mon petit intérieur, coincé la porte de l’un de mes placards. Me suis aussi cogné le gros orteil gauche à un pied de lit. Pour le reste : retour des dorsalgies, et si mes voisins les plus proches ne semblaient pas vraiment là, j’ai entendu assez nettement les plus lointains, que j’ai devinés assez adeptes des musiques dites urbaines. Quant à la chose lectorale, au Connelly entamé il y a quelques jours, je n’arrive décidément pas à entrer dedans.

Lat. patibulum, sorte de gibet auquel on attachait les esclaves pour les battre de verges, de patere, être ouvert, étendu.

22 juin 2025.– Intenable touffeur (36°C). Choses encore désolantes : la vieille chouette qui feuillette méthodiquement tous les bouquins d’une boîte à livres pendant pas loin de dix minutes. (Cependant, et preuve que les choses sont finalement assez bien faites : ce matin, la vieille chouette me précédant est repartie avec un volume de Geneviève Brisac, tout en laissant derrière elle les mémoires de Jacques Sternberg (Profession : mortel), les écrits sur l’art romantique de Baudelaire (dans la collection Garnier-Flammarion), et Le Jardin des roses et des fruits de Saadi (chef-d’œuvre de la littérature soufie).) Enfin entré dans le Connelly, qui me semble finalement apporter toutes les satisfactions espérées. Bombardements américains sur l’Iran. Nous y voilà.

23 juin 2025.– Passages nuageux, chaleur tenace (33°C). Fini Sous les eaux d’Avalon. En définitive, assez manqué ; difficile de s'intéresser à ce nouveau personnage qui se déplace dans une voiturette de golf et dans un territoire – l'île de Santa Catalina – dont Connelly semble avoir très vite fait le tour. J'imagine que c'est une sorte d'introduction et que ledit personnage – cet inspecteur Stilwell – s'intégrera par la suite dans l'univers de Connelly, qu'il rencontrera Bosch, Ballard ou Mickey Haller. Pour l'instant, c'est une pièce rapportée balzacienne qui attend son heure.

Nouvelles acquisitions : le Journal de Samuel Pepys et la correspondance Larbaud/Fargue.

Note à moi-même : lire Yves Navarre.

Je fais mes valises. Demain, départ pour le Vercors où je compte bien ne pas résister à grand-chose.



To be continued.



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