« Un écrivain n’a, bien sûr, absolument aucune place dans la société – sinon que tout le monde, à un moment ou à un autre, voudrait en être un : ça ferait bien. » – Frédéric Berthet
13 avril 2025.– Grisaille (16°C). Retour de la côte d'Azur où la météo n'aura pas été aussi mauvaise que ça. Effectué de courtes randonnées autour de Gassin, Grimaud et Ramatuelle. Caboté entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez où je n'ai rencontré qu'une vedette : Daniel Auteuil, sûrement en pèlerinage sur les lieux de l'un de ses plus incontestables chefs-d'œuvre de jeunesse, je veux parler des Sous-doués en vacances, cet incontestable isthme zidien. Lors de mes pérégrinations, récupéré deux ou trois ouvrages dans les boîtes à livres du secteur. Un André Maurois, un Dominique Fernandez. Mes rares phases de repos en bord de piscine auront été consacrées à la lecture de L'Impassible, un mince recueil de chroniques de Frédéric Berthet où l'on ne sent jamais l'effort et qui laisse à penser que l'auteur de Daimler en avait largement sous la main.
14 avril 2025.– Douceur nuageuse, quelques rares et belles éclaircies (18°C). Retrouvé ma chaise de lecture. Curieusement, aucun chat à l'horizon. Mes petits félins domestiques m'auront sans doute oublié pendant ma brève villégiature sudiste. C'est fort probable (Léautaud, tout du moins le Léautaud terminal, ne bougeait plus, il était comme vissé sur sa chaise et ses petites bestioles ne le quittaient pas). En parlant de choses brèves, fini L'Impassible de Berthet. Toutes les lignes, et même les plus insignifiantes, laissent deviner l'écrivain. Le meilleur de ce très court spicilège ? Un texte donné au Figaroscope. L'intimité affleure, c'est très bon : « Puisque les différents moments du temps, de la journée, les saisons sont autant de territoires. De sorte que, s’il est déjà monstrueux de contraindre les gens à vivre dans les mêmes endroits, il est inouï de les forcer aux mêmes horaires, et fantaisiste qu’un gouvernement puisse réglementer par décret une heure légale, d’été ou d’hiver, ainsi que la vitesse sur les routes, l’âge des mineures ou les quotas laitiers, sans compter qu’entre les êtres existent, à l’état naturel et surprenant, d’étranges fuseaux horaires qui entraînent des fatigues aussi grandes qu’inutiles. Mais l’inutilité restant peut-être une forme de grandeur, je savais que moi, ce qu’il me restait à faire, c’était tenir ce genre de raisonnement, dont la logique échapperait à certains, mais se tiendrait quand même, comme tout seul – dans la phrase. » Dans l'élan – un élan de juste mesure, il ne s’agirait pas de brusquer le chaland – entamé Stanislas, la nouvelle affaire autobiographique de Simon Liberati. Lu cinquante pages sans réel effort, les ai assez aimées. Liberati se souvient de celui qu’il fut à l’âge de cinq ans, de sa famille pour le moins croquignolette et de son embastillement au collège Stanislas. Pour l’instant ça ne ricane pas, on pourrait presque déceler une forme d’innocence, une certaine candeur. Ce sont d’assez bons signes pour la suite.
15 avril 2025.– Pluie fine, flaques minimes, maussades et marmiteuses (18°C). Le livre de Liberati trahit parfaitement son titre : c’est bien plus un récit sur son enfance que sur la sorte de colonie pénitentiaire catholicisante que certains croient voir dans le collège Stanislas. Aucune « dénonciation », donc, mais plutôt un texte doux sur une innocence qui se heurte au rêche, au frissonnement désagréable des années qui viennent et s’accumulent. En parlant de rêche et de douceur, les parents de Liberati sont rêches en apparence et vraiment doux. Mai 68 passe tranquillement et l’on croise deux ou trois figures littéraires : Mandiargues et sa petite voix de nez, Guillevic et ses mains baladeuses, la blondeur d’Édith Boissonas… Il y a de belles pages sur les vacances de la famille Liberati passées dans un cabanon de Saint-Tropez, sur la découverte de la littérature, sur les mots et leur étymologie… Le collège Stanislas n’est qu’un filigrane, un prétexte déclencheur. Le livre prend des teintes proustiennes. C’est, pour l’instant, le meilleur de son auteur.
Pour en revenir à Léautaud, tout du moins au Léautaud tardif, ce qui importe, c’est le vissé : l’attachement aux petits félins, aux rites minuscules, à la continuité intérieure que seule la répétition permet.
Rien (ou presque) : Je ne me feins pas, je donne simplement une forme à mon moi.
16 avril 2025.– Pluie diluvienne (10°C). Labeur, léthargie sur canapé, rien d'autre.
17 avril 2025.– Pluie et quasi-froideur (8°C). J'entasse les jours, je forme des amas, qui sont ma vie, qui passe.
18 avril 2025.– Soubresaut printanier (18°C). Labeur et léthargie. Trois pages du Journal de Léautaud. Le Fléau rôde.
Rien (ou presque) : Je porte mon caractère dans mes mains que j’ai dans les poches.
19 avril 2025.– Alternance de nuages et de coins de ciel bleu. Ainsi, tout change et redevient ce qu’il fut (20°C). Dix kilomètres à vélo, cinq à pied, une heure de lecture sur un banc public bien orienté, deux heures de lecture sur ma chaise de jardin agrémentées par quelques phases d’heureuse narcolepsie chloroformique et une courte bataille entre un gros chat roux et une abeille ; voilà pour la partie la plus sportive et la moins velléitaire de ma journée. Pour la partie dite intellectuelle, celle qui fait semblant de se distinguer des choses du corps, fini le Stanislas de Liberati. Les choses du corps y étaient pourtant bien présentes : les premiers plaisirs solitaires, les premières approches amoureuses, l’irruption du punk, l’abus de Valstar verte comme une noyade volontaire, Patrick Bruel en GO homicide. Liberati raconte tout cela en n’oubliant pas son entité corporelle (on y revient), celle d’un grand chiot maladroit et lymphatique (ce qui me fait un point commun avec lui, je suis moi aussi un assez grand, chiot maladroit lymphatique). On a le droit de croire qu’on tient ici son meilleur livre.
Liberati, derrière moi, beaucoup picoré : dans le Journal de Léautaud, dans la correspondance Morand-Chardonne, dans les Cahiers de l’ami Cioran. Léautaud parle de sa vigueur sexuelle qu’il aura parfaitement soutenue jusqu’à l’aube de ses soixante-dix ans alors que, jusqu’à quarante ans, c’était pour lui en quelque sorte un calme très plat de ce côté-là. Chardonne et Morand sont toujours joliment détestables. Chardonne pense que l’on vit très bien sans amour : « Je crois que je n’ai rien aimé (la faim, c’est une maladie) sauf les toutes jeunes filles quand elles étaient simples, jadis, le château Yquem et faire du commerce. C’est pourquoi vous m’étonnez tant. » Quant à Cioran, la victoire, quoi qu’elle puisse être, n’est pas de son territoire : « Tout triomphe a quelque chose de profondément abject, si l’on en juge d’après la gueule du triomphateur. Malheureusement, le vaincu, s’il avait gagné, aurait pris la même expression que son rival plus chanceux. Rien à faire : dans tout succès il y a un élément de dégradation. Je compte bien que je n’aurai jamais l’occasion de crier victoire. Un dieu veille sur moi. »
Rien (ou presque) : Comme un poisson mort au fil d'une eau calme, je voyage lentement.
20 avril 2025.– Beau temps puis du vent, beaucoup de vent, et un ciel à demi nuageux (19°C). Fluctuant comme le temps, sans vraie inspiration, il y a des jours où nous ne parvenons pas à fixer notre humeur. Un peu de vélo, un peu de marche à pied, plus sûrement une certaine non-activité. Néanmoins, fait un tour au cimetière sur un banc duquel j’ai commencé Le Chien blanc de Romain Gary. White Dog de Fuller, Chien blanc de Gary… Vu le film il y a des lustres, jamais lu le livre dont il fut tiré car j’ai toujours eu la crainte de devoir me coltiner du démonstratif et de l’allégorique à gros sabots… Ces craintes étaient certainement une forme d’a priori pas trop senti car au bout de quatre-vingt pages je ne trouve pas grand-chose à redire. Le tonneau est le même que celui du film : sec et sans illusions. Gary n’est certainement pas un grand styliste, mais c’est un homme bien planté qui ne se laisse jamais emporter par ses convictions (faut-il préférer le styliste Morand, ou l’homme bien planté Gary ?)
21 avril 2025.– Ciel très nuageux avec de courtes éclaircies (16°C).
Notes un peu faiblardes du jour :
Le pape est mort, un lundi de Pâques, comme si c'était possible !
Acquis quelques plantes et fleurs que je rempoterai demain.
Gary ne fait pas dans la dentelle, mais sa profonde répulsion face au racisme innocent, imbécile ou sinistre de nombreux Blancs, tout comme sa dénonciation des militants noirs extrémistes qui vire au racisme à l'envers, emporte tout.
Après avoir écouté Le Masque et la Plume d'hier soir, je ne ferai qu'un constat : la littérature, c'est donc ça, un vague truc destiné aux institutrices dépressives ?
24 avril 2025.– Nuages, le printemps ne se fixe pas (15°C). Labeur. Rien lu depuis deux jours. Mort de David Thomas, tristesse.
Life stinks
I’m
seeing pink
I can’t wink
I can’t blink
I like the
Kinks
I need a drink
I can’t think
I like the
Kinks
Life stinks
25 avril 2025.– Beau temps avec quelques nuages élevés (17°C). Labeur puis sieste. Grande paresse intellectuelle. Court détour par le Journal du père Léautaud, qui tourne autour de Mallarmé et des mains énormes de Rimbaud.
26 avril 2025.– Entre nuages et éclaircies (16°C). (Matin.) Pas de vélo mais quatre kilomètres à pied. Tour par les boîtes à livres où j'ai échangé un guide du Monténégro contre L’Inquiétude d’être au monde, une mince plaquette de Camille de Toledo que j'ai lue un peu plus loin à l'écart comme un chat pourrait bouloter un lézard ou un petit oiseau. Ce court texte que son auteur entend comme une sorte de chant offre une sombre litanie sur le devenir de l'Europe à l'aube du XXIᵉ siècle. Sebald, Jean Améry et quelques décolonialistes (Glissant, Césaire et cie) sont convoqués, on se demande bien pourquoi. Anders Breivik et la tuerie d’Utoya forment une sorte de mantra catastrophiste. C'est assez beau, mais disons-le globalement, une visite chez le dentiste est plus marrante.
(Après-midi.) Tentative de lecture sur ma chaise de jardin, j'écris tentative car l'un de mes nouveaux voisins doit certainement être une sorte de prof de musique exotique. Le son des bouzoukis, flûtes et autres tubas qui s'échappaient de ses fenêtres aura sérieusement altéré mes conditions lectorales mais je suis tout de même parvenu à lire ces lignes croquignolettes dans le journal de Julien Green : « Desbordes qui est allé voir Robert hier matin lui a raconté que Gide, à Marseille, avait mené au cinéma deux jeunes garçons (dix ou douze ans) qu’il avait pelotés pendant qu’on donnait le film. Malheureusement pour lui, la lumière s’est faite au moment où il plongeait les doigts dans la braguette de l’un d’eux. Il y a eu alors un terrible remue-ménage, Gide se sauvant de son mieux au travers d’une foule irritée, courant à son hôtel sous les huées pour être mis à la porte un peu plus tard par le gérant dudit hôtel à qui l’on avait raconté l’histoire du cinéma. Ce qui me paraît scandaleux dans cette aventure, c’est que Gide se soit laissé surprendre ; c’est très mal joué pour un vieil immoraliste. »
27 avril 2025.– Nuages troués par quelques heureuses soleillées (19°C). Hier soir, vie sociale. De l'alcool, but not too much. Résultat : ce matin, pas la moindre activité à visée censément sportive, mais un lymphatisme d'alambic au repos totalement assumé. Malgré tout, et sans effort superfétatoire, largement entamé Le Département de l'Hérault, une affaire où l'abominable Renaud Camus s'oublie politique pour mieux être guide de voyage, guide de tout ce que vous voulez. Le châtelain que l'on sait parle très bien de Montpellier, du Peyrou et de son château d'eau, de Larbaud, des jeunes filles et des allées du Jardin des plantes, mais il parle surtout de l'Hérault inutile, de celui qui ressemble plus à la Lozère qu'à la Côte d'Azur, de celui qui importe peu car il importe beaucoup, de celui qui ne sert à rien mais sert au rien, au vide « à l'espace perdu et donc sauvé ». Il y a des pages magnifiques dans tout ça, et l'on se dit que Camus devrait décidément s'oublier politique pour mieux se consacrer à ses Shangri-Las : « Découvrir Pégairolles et la vallée de la Buèges en un unique regard, par un beau crépuscule de n’importe quelle saison, quand on descend vers eux du plateau, ou bien quand on se retourne sur eux après les avoir quittés, en route vers le col, c’est s’offrir la contemplation d’un Shangri-La d’Europe, marqué par notre histoire et par notre imagerie intime, avec ses châteaux forts et ses clochers, ses fermes coutumières (encore que few and far between), sa végétation familière – mais tout cela fondu dans une immensité intemporelle, et qui n’est plus d’aucun pays, elle, tant les plans successifs, pour bien marqués qu’ils soient, comme jadis au théâtre, s’élargissent en même temps qu’ils se creusent, à l’infini. »
28 avril 2025.– Belle journée parfaitement printanière (23°C). La pagode, qui est un peu loin – vingt minutes de marche –, est certainement l'endroit le plus calme de mes environs facilement atteignable. Les bonzes, fort discrets, offrent des conditions lectorales généralement extrêmement favorables. C’est ici que ce matin j’ai poursuivi la lecture du Département de l'Hérault de l’oiseau Camus. Pour rester ton sur ton, il évoquait, joliment, la place du Peyrou, ce lieu abandonné par l'Ancien Régime, qui n'est pas un lieu de rencontres — ou alors des rencontres tardives, en catimini, la nuit tombée —, planté dans un grand calme, à l'orée de la ville de Montpellier, toute proche, à moins de trente mètres : on pourrait la caresser d'un souffle. Ayant visité lesdits lieux il y a une paire d'années, je confirme les dires de Camus. Cette place est très calme, très belle, très vouée à son inutilité ; on en redemanderait.
Au bout d’une heure de lecture au grand calme, rangé mon livre dans ma poche arrière droite et quitté ma pagode, fait un petit tour par les boîtes à livres (rien à pêcher). Cinq ou six kilomètres de vague randonnée dans des sous-bois que l'on dira périurbains m’auront ramené dans mon petit intérieur tel un bigorneau farceur.
Après un déjeuner léger – salade, tomates farcies, jus de pomme –, large sieste sur ma chaise de jardin. Les chats du voisinage ne sont plus là depuis trois ou quatre jours – sont-ils partis en de lointaines villégiatures ? – je n'ai pas été réveillé par leurs ronronnements, mais par la fiente parfaitement dorée d'un oiseau, qui est tombée sur mon épaule gauche par un hasard tout à fait casuel (ou alors, tout cela est-il organisé ?). À demi réveillé, encore somnambulique, j'ai derechef fait la vaisselle.
J'en suis là et je compte bien retrouver Camus sur ma chaise de jardin, tout en espérant qu'aucun son de tuba ou de bouzouki ne s'échappera des fenêtres de mon voisin musicien. Je veux bien servir de réceptacle au trop-plein des oiseaux en détresse, mais la musique exotique, non merci. Il y a des limites qu’il faut savoir se donner.
29 avril 2025.– Météorologie frôlant quelque chose de l’estival, premières tiédeurs (25°C). Matinée consacrée à l’acquisition d’un taille-haie électrique. Enfer ou paradis des magasins de bricolage ? La vérité doit être située entre les deux, dans une sorte de purgatoire qui ne dit pas son non. À midi, restaurant en terrasse, puis après une sieste de qualité raisonnable, retour dans le guide héraultais du sieur Camus (en position semi-allongée sur ma chaise de jardin que j’ai mise pour la première fois de l’année à l’ombre). Encore quelques beaux paragraphes sur le jardin des plantes de Montpellier. Voilà un haut lieu littéraire jadis loué par Louÿs, Larbaud, Gide, qui y causait lentement tout en mâchant des pétales de roses, et bien évidemment Valéry (Paul). S’agissant de ce dernier, Camus n’oublie pas de sautiller autour du fameux cimetière marin de Cette devenue Sète, puis il constate que c’est une ville qui ne fait rien pour elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne se cosmétise pas, mais qu’il y règne un charme rude et tout à fait particulier (je confirme).
1er mai 2025.– Beau temps parfaitement estival (27°C). Quelques âmes chagrinées s’offusquent que certaines boulangeries aient le toupet de fermer leurs portes le 1er mai. On a envie de leur rétorquer que lesdites officines étant ouvertes les 364 autres jours de l’année – hors années bissextiles –, ils n’ont qu’à se fourrer virtuellement une baguette ou une viennoiserie dans le fondement afin de rassasier leurs appétits boulangers. C’est décidément ce monde où l’on ne vit plus mais où l’on consomme ad nauseam qui nous tuera à petit feu plus que tout autre chose. Bon, pour le reste, ce matin, fait un petit tour de vélo, pas plus de dix kilomètres, suivi d’une courte randonnée pédestre, pas plus de cinq kilomètres. Puis, après le déjeuner et une sieste corrélative, poursuivi la lecture du guide héraultais de Renaud Camus à l’ombre et dans des conditions lectorales un peu altérées par les grincements d’un ukulélé assez peu adroitement trituré (j’ai localisé la source de ce désagrément au niveau d’une fenêtre du second étage, certainement la professeure de musique exotique déjà évoquée ici). Pour en revenir vraiment à ce qui devrait nous occuper, c’est-à-dire l’entité réactionnaire Camus, il est à noter que son livre est presque exempt de la moindre scorie politisante. Ce que j’ai lu, notamment un long portrait du sculpteur Paul Dardé – qui finira dans la misère –, laisse cependant danser en filigrane un certain sentiment de perte, d’un temps, d’un monde, qui me semble assez caractéristique de l’auteur.
3 mai 2025.– Matinée chargée en vapeurs vésiculaires, laissant place à un beau temps rabattu par les vents. Des orages sont à prévoir, on les annonce violents (25°C). Après une semaine d’escapade inquiétante, la chatte Poppy est réapparue, tout juste un peu chiffonnée et avec quelques menus miaulements d’essence pagnolesque au fond de sa petite gueule de fugitive. Je dois dire que cette bestiole est bien amusante. Voilà pour la partie « relation sociale » de ma journée. Quant à la partie sportive, je me suis contenté de dix kilomètres de dérive vélocipédique (Cingria était plus généreux pour ses sorties à vélo). Quant à la partie supposée intellectuelle, j’ai fini Le Département de l'Hérault du châtelain Camus. En définitive, c’est un assez beau livre exempt de vraies lourdeurs politiques, sociétales ou sexuelles… Camus devrait savoir se contenter d’écrire ce genre de chose ; ce serait mieux pour lui-même et pour tout le monde (enfin, surtout pour ses lecteurs). Achevé mon après-midi – le tonnerre roulait au loin et la chatte Poppy faisait la sieste dans un pot de fleurs – en retournant dans La chose écrite de Dutourd, livre abandonné en route, allez savoir pourquoi, il y a pas loin de six mois. Mon abandon était certainement un tort, cette affaire littéraire est toujours assez merveilleuse. Le pensionnaire de l’Académie française et des Grosses Têtes parle par exemple admirablement du grand écrivain que fut Napoléon. Voilà un type qui saisissait les choses par images contrastées et significatives, et qui les exprimait toujours dans un « mouvement respectueux du raccourci moral ». N’est-ce pas la définition d’un écrivain ? Quelques pages plus loin, Dutourd parle du style empire et de Stendhal, de l’influence du Code civil et donc de l’influence de Napoléon. Tout cela est assez épatant : « …supprimer le “style”, parce que le style oblige à s'arrêter, à peser, à calculer ; en revanche, donner la primauté à la pensée, exprimée le plus sèchement et le plus vite possible, car la pensée est une action, et l'action ne souffre pas de retard. De là, chez Stendhal, un style où la pensée n'est habillée de rien, et court infailliblement à l'essentiel. »
4 mai 2025.– Ciel suspendu entre deux calamités (19°C). Pour Shakespeare, plus exactement pour Macbeth, « tout ciel est agréable où notre âme est paisible ». Quand je vois les résultats de l'orage de grêle d’hier soir – dégâts des eaux, salle de bains inondée, géraniums décapités et lavande en goguette –, j’ai envie de crier qu’un ciel turpide n’est jamais vraiment agréable, même lorsque notre âme est paisible. Ce matin, après quelques coups de serpillière, tenté d’oublier mes turpitudes domestiques en visitant la foire aux livres à moins de deux kilomètres de mon petit intérieur amoché. Beaucoup trop de monde, principalement des couples de petits vieux (ou alors était-ce des pigeons ?), néanmoins déniché sept volumes pour moins de sept € (Modiano, Pontalis, Malraux, Déon, Steiner, Bégaudeau, Manset). Cet après-midi, avant le retour des orages, retrouvé le bougon Dutourd. De nouvelles circonvolutions autour du style empire et quelques belles intuitions sur Proust : « Les grands artistes ont obligatoirement cette vision outrée du monde, grâce à quoi il leur apparaît comme un gigantesque tableau clair-obscur dont n’émerge que ce qui est digne d’être vu. De là, souvent, l’aspect irréel, plus grand que nature, de leur œuvre, qui n’est qu’une illusion du lecteur ou du spectateur, car c’est l’artiste, avec son regard déformé, qui voit juste. »
5 mai 2025.– Reflux automnal, quasi froideur (11°C). François Bégaudeau fait incontestablement partie de la caste des petits malins. Qu’est-ce qu’un petit malin ? Un type rusé et dégourdi, qui sait se débrouiller avec les choses et les autres en cachant ses divers manques sous un substrat d’intelligence sur lequel fleurit une sorte d’esbroufe un peu ricanante. Le petit malin est aussi, et surtout, un type qui a toujours raison et qui, malgré tout, pense faire croire qu’il a bon cœur. Ayant lu son Amour ce matin, je crois avoir su déceler un précis de petite malignité condensé en moins de quatre-vingt-dix pages. Bégaudeau monte une sorte de court dispositif entomologiste où, tel un néo-Buffon, il décrit sans affect apparent la vie d’un couple de la classe moyenne française sur plus de cinquante ans. Tout est froid, factuel, avec une volonté de réalisme documentaire qui vise à la déshumanisation, faisant des personnages des sortes de figures vides d’émotion, n’existant que par leurs actes. Cette approche est, pour Bégaudeau – et du moins le pense-t-il –, une façon de montrer plus que de raconter « l’amour tel qu’il est vécu par la plupart des gens », de décrire aussi la sociologie du Français moyen tout en utilisant son propre langage. Évidemment, en tournant autour des réalités sociales tout en niant la complexité des individus qu’il observe. En réduisant la classe moyenne à une somme de comportements, Bégaudeau confirme les clichés qu’il pourrait sembler vouloir « déconstruire ». Son manque d’empathie, qu’il croit faire passer pour de l’empathie sèche (vous voyez, cette fin est tout de même très belle), n’est, sous les oripeaux de la subjectivité bourdieusienne, que du ricanement déguisé sur le dos de ses sujets. Bon, comme je le disais plus haut, Bégaudeau est décidément un petit malin.
Je fais mes valises, demain départ pour Vaison-la-Romaine où la météo s’annonce fluctuante.
To be continued.

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