vendredi 30 janvier 2026

Psychogeographie indoor (154)

 


Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.



2 janvier 2025.– Vague redoux (8°C). Je récupère des quelques agapes récentes. Pour le reste, cette nouvelle année commence comme la précédente avait fini, c'est-à-dire dans le pire à tout point de vue. Rien (ou presque) : Les demoiselles aux corsages aoûtés froufroutent leurs séyances dans l'escalier sous le regard blanc bizarrant des cauquemarres épris d'orbes qui, bientôt, emportés par une soudaine dualité alvine, délivrent moult insultes ithyphalliques de leurs clairons laringots. Quant à moi, je suis dubitatif.

4 janvier 2025.– Faibles oscillations, dix minutes de soleil, deux degrés de plus, les douceurs attendront (3°C). Ménage, comme tous les samedis matin. Pas la moindre velléité de m’aventurer dans les extérieurs où l’hiver est planté, irrémédiablement planté. Lectures. À vau-l’eau du maboul naturalo-décadentiste Huysmans. Le travail de bureau, des pitances sordides, un coït morose et puis plus rien. Folantin, le « héros », ne semble exister que pour satisfaire des nécessités purement physiologiques au milieu d’un monde uniformément décevant. C’est donc une sorte de tuyau qui ne cesse de se remplir en ingurgitant des plats mal préparés par des serveurs désagréables et qui se vide dans des prostituées guère plus accortes. Paris ressemble à un Chicago moderniste et sordide ; l’ironie est terriblement cafardeuse, on pense à Houellebecq, Huysmans, lui, pense à Schopenhauer : « La vie de l’homme oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui. » Tout se tient, tout se tient toujours…

Autrement, picoré chez Fénéon et dans le journal de Delvaille. Ponge y ressemble à un épagneul, c’est assez amusant. Lu le préambule Au XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray que je compte boulotter quand j’en aurai vraiment le temps (l’ouvrage est replet). Ce préambule est d’ores et déjà formidable.

5 janvier 2025.– Étrange douceur, tempête en amorce (15°C). Défi technologique, la chatte Poppy essaye d’attraper les oiseaux qui passent dans mon téléviseur. N’y parvenant pas, elle me regarde avec deux gros yeux bien ronds. Les félins sont décidément étonnants.

Lecture. Nick Hornby, Carton jaune. Je dois avouer que le football est une chose très importante pour moi. J’y consacre une partie non négligeable de mon temps, et, approchant de la soixantaine, je peux même affirmer sans crainte que l’addition doit commencer à être sacrément salée. (J’ai dû passer des années entières à traîner en langueur devant moult matchs douteux diffusés sur ce téléviseur qui intrigue tant la chatte Poppy.) Le livre de Hornby, qui tourne incontestablement autour du ballon rond, ne pouvait donc que convenir à mon teint blafard. Bon, lui n’est pas accroché à son canapé tel une moule neurasthénique à son rocher. Il se déplace sur les lieux de l’action : au stade, participe activement, agite des petits fanions, ce qui, je dois bien le dire, est loin d’être mon cas. Son livre est plutôt une autobiographie par le football qu’un livre sur le football. Il raconte ses premiers matchs à Highbury, l’antre d’Arsenal, le divorce de ses parents, des choses intimes qu’il ne me viendrait jamais à l’idée d’évoquer. La construction par petits chapitres, évoquant autant de matchs, est assez maligne. L’ensemble est certes un peu répétitif, mais agréable, cela me semble être un bon livre (lu quatre-vingts pages).

6 janvier 2025.– Restes tempétueux, douceur torve : et si c’était ça, le réchauffement climatique ? (15°C). Guère d’activité, pas plus physique qu’intellectuelle : fait mon lit et la vaisselle, passé le balai et travaillé un peu ma psychogéographie en intérieur. Rien de plus... Poursuivi la lecture du Carton jaune de Hornby (le titre français est raté, l’anglais Fever Pitch, parfaitement réussi). Autobiographie déguisée, réflexion sur l’obsession – en l’occurrence, le football et l’équipe d’Arsenal. C’est un livre très attachant, plein d’humour en sous-main et d’autodérision. Bon, je concède tout de même qu’il puisse être un peu fatigant pour les non-initiés aux arcanes de la chose footballistique. Étant moi-même assez féru de ladite chose, je ne suis pas déçu, même en pire.

7 janvier 2025.– Ciel se couvrant au fil de la journée (11°C). Courte sortie dans les extérieurs. Deux kilomètres à pied. Rien à pêcher dans les boîtes à livres du secteur. Fini le livre de Nick Hornby. Heysel, hooligans et Hillsborough, désastres et stades délabrés, frustration face à la perte d’authenticité d’un football condamné à se normaliser face aux tragédies. Le constat, déjà triste en 1992 – année où le livre a été écrit –, l’est encore plus aujourd’hui, où le football anglais a perdu en morts piétinés ce qu’il a gagné en spectateurs petits bourgeois (je suis cynique, mais lucide). Mort de Jean-Marie Le Pen, sorte de cyclope mythologique inventé par François Mitterrand.

10 janvier 2025.– Des flocons (2°C). Posologie du jour : lercanidipine 20 mg, Izalgi 500 mg, labeur sept heures, sieste vingt minutes, Philippe Muray une page, Henri Tomas deux pages, Éric Chevillard trois pages.

11 janvier 2025.– Beau temps froid (3°C). Courte randonnée dans le vaste horizon de l’outdoor. Passage par le cimetière, puis retrouvé mon banc surplombant le confluent. Là, largement entamé Tout disparaîtra, dernier récit de l’érotomane en chef André Pieyre de Mandiargues. Publiée en 1987 cette petite affaire commence dans le métro parisien, par ce qui pourrait aujourd’hui être considéré comme une « agression sexuelle ». Un type vaguement quinquagénaire frôle une jeune femme à mi-chemin entre la courtisane et la comédienne. On s’effleure donc, on se jauge. Plus tard, après une sorte de non-course-poursuite licencieuse qui voit les deux protagonistes se perdre, on les retrouve chacun sur une rive différente des quais. Ils entament alors, entre les passages de rames, une discussion qui ressemble à une parade nuptiale entre un lion et une biche. Les deux finissent par se perdre à nouveau, puis, par la grâce d’une fine dentelle où Mandiargues use de tout un arsenal de délicatesse, ils se rejoignent dans une chambre d’hôtel où les choses deviennent nettement plus sérieuses. Voilà pour l'intrigue. La polissonnerie de tout ça est certes diffuse, mais bien présente. Il y a aussi une sorte d’ennui latent, ledit ennui latent n’étant pas étranger au charme curieux de l’ensemble (Mandiargues est souvent d’un charme curieux).

En dehors de l’outdoor et des lectures un poil snobbish, la chatte Poppy fait des siennes en tournant autour de mon téléviseur. Regardant assidûment Les Soprano (vous savez, la fameuse série sur la mafia), tentant d’attraper les divers oisillons qui sifflotent dans les documentaires animaliers. Je me demande si les chats ne seraient pas un peu toqués (enfin, les chats qui n’ont pas dépassé le stade du miroir).

12 janvier 2025.– Bourrasques glacées, ciel dégagé (0°C). La température extérieure ressentie étant ce qu’elle se trouve être, c’est-à-dire proche des -5°C, aucune chance d’accomplir la moindre randonnée pédestre. Passé donc l’essentiel de la journée sur mon canapé avec la chatte Poppy sur les genoux (rappelons que ce petit félidé domestique n’est pas à moi, mais à ma voisine, sorte de Léautaud féminin qui néglige parfois un peu ses pensionnaires). Lecture, Mandiargues. Loin de la pornographie mécanique des temps qui nous encerclent, chez lui le Q est une chose qui relève davantage du fluctuat et des ondulations surréalistes. Les organes sexuels sont remplacés par des coqs et des papillons, la jouissance est une sorte de bestiole qui semble prendre son indépendance après avoir saisi les corps. On peut y voir une forme de ridicule, ou de sublime :
« Alors le coq s’introduit, allant jusqu’au fond à la première exploration, et elle connaît une fois de plus ce qu’elle a bien des fois subi sans trop de peine, le martèlement répété du larynx par un grand outil de chair selon l’impulsion saccadée des reins de l’envahisseur, la possession, comme par un dur démon, de la noble tête condamnée à le recevoir par son entrée principale, peu en dessous de la voûte crânienne qui abrite le cerveau, royaume de l’esprit et de l’âme. Passent de longues minutes au fil desquelles, ainsi qu’une ville capitale envahie par un envahisseur auquel elle s’habitue bientôt et finit par reconnaître des qualités, Miriam oublie l’entrave et l’humiliation, retrouve le plaisir qu’en pareille épreuve elle a connu déjà, se plaît à offrir au brutal, lors de chacun de ses passages, la caresse enveloppante d’une langue rompue à ce genre d’exercice, ressent une émotion qui ne tient pas moins à l’âme évoquée plus haut qu’au cœur dont le battement s’accélère à mesure que se ralentit le rythme des intrusions. Sentant un renouveau de tendresse chez le vainqueur, la vaincue se fait tendre plus que lui, et si quelques larmes lui reviennent aux yeux, ce n’est pas la douleur, assurément, qui en est la source. »

13 janvier 2025.– Beau temps glacé, quelque part entre la Sibérie au printemps et le Groenland sans Donald Trump (-3°C). Six kilomètres à pied. Sur mon chemin, acheté du jus de pomme, de la verveine et de la soupe bio. Effectué quelques breves poses pendant lesquelles j’ai continué la lecture du XIXe siècle à travers Les Âges de Muray et fini L’autofictif, doyen de l’humanité de Chevillard. Chez Muray en 1590, la faim est telle qu’elle pousse les Parisiens à ramasser les ossements des cimetières pour en faire de la farine. Chez Chevillard, le futur suicidé tente d’assurer le coup en se tranchant la carotide avec une lame de rasoir ; manque de pot, c’est le nœud coulant de sa corde qui est coupé net (pensée au suicide raté de Chamfort). Chez Chevillard, toujours, les rétifs aux nouvelles technologies sont les bienvenus. Jugez sur pièce : « Dépourvu de portable, je m'expose parfois à des désagréments. Mais je jouis aussi de quelques avantages : ainsi puis-je enterrer les corps de mes victimes au pied des antennes-relais de téléphonie mobile sans craindre d'être géolocalisé ensuite par les enquêteurs. Cet argument m'a décidé à passer à l'acte, non sans une certaine répugnance, car je n'ai décidément aucun goût pour le meurtre. Mais allez renoncer à un privilège. »

14 janvier 2025.– Appétence sibérienne, mais sans nuages (-3°C). Delvaille pleure beaucoup et se masturbe sous la pluie. Rien d'autre.

17 janvier 2025.– Le froid s'installe (2°C). Lever à 5 h 00, labeur, sieste, un épisode des Soprano. David Lynch est mort. Rien lu.

18 janvier 2025.– La Sibérie, toujours ! (1°C).

(Matin.) Ces quelques lignes de l'animal Muray, extraites de son XIXe siècle à travers les âges, auront fait office de parfait échauffement avant ma séance hebdomadaire d'aspirateur : « Le 11 mars 1862, les Goncourt visitent les Catacombes avec Flaubert et se plaignent dans leur Journal de ces ”os si bien rangés, qu’ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre administratif qui ôte tout effet à cette exhibition. Il faudrait, pour la montre, des montagnes, des pêle-mêlées d’ossements et non des rayons. Cela devrait monter tout le long des voûtes immenses et se perdre en haut dans la nuit, ainsi que toutes ces têtes se perdent dans l’anonymat”. Les Goncourt trouvent l’art officiel de leur époque trop mesquin. Des rayons ? Des rangements ? Mais justement, précisément ! Naissance de l’art du grand magasin. Style grande surface et mort du petit commerce. Macchabées-design. Shopping-centers. Le Bon Marché des morts. Au Bonheur des Dames comme art de masses. Ce sont les masses de morts qui font l’Histoire, comme ne diront pas tout à fait les marxistes bientôt. Avec un côté déjà art conceptuel d’avant-garde en tant que la pratique artistique y est ouvertement absente. Et aussi bien sûr parce qu’il s’agit d’objets détournés de leur usage habituel (en l’occurrence leur valeur d’usage consistant à aller pourrir sous terre ou à s’envoler dans le feu, ou quelque chose de ce genre) pour devenir de simples représentations d’eux-mêmes. Ready-made. Bones… »

(Après-midi.) Largement entamé Bristol vingt et unième et nouvel opus de l’entité lactée de chez Minuit, Echenoz Jean. As usual, génie d’Echenoz pour les patronymes, intrigue prétexte et forme légère comme de la dentelle en papier crépon, déplacements narratifs, glissement progressif des points de vue et léger écart des objets, des êtres humains, des animaux qui ne sont jamais vraiment à leur place, mais tout juste à côté (que ce soit une mouche, un éléphant, un policier, un metteur en scène, ou un corps qui tombe). Nous sommes en terrain connu, c’est totalement vain et parfaitement drôle.

Dans Libé(ration) du jour, belle nécrologie de David Lynch par Philippe Garnier. Dans le même numéro, beau papier de Lançon consacré à Frédéric Pajak et au dixième tome de son Manifeste incertain. (Les nécrologies de Garnier et les papiers de Lançon sont les seules raisons valables de lire encore ce journal).

19 janvier 2025.– Brouillard tenace, puis soudain le soleil, on pensait qu’il n’existait plus (0°C).
Ce matin, mêlée aux habituelles brumes industrielles, une insupportable odeur de plastique brûlé. On se serait cru chez Michelangelo Antonioni (note : revoir Le Désert rouge).

Fini Bristol entre sourires et beaucoup de lassitude. Impression que l’animal Echenoz est un bernard-l’ermite qui a fait le tour de son territoire depuis belle lurette. Pour s’en échapper, peut-être faudrait-il qu’il sache rentrer en lui-même, qu’il oublie les petites carapaces de la fiction. Bref, qu’il s’autodigère dans le moi introspectif.

Sinon, j’ai toujours le bec plongé dans Le XIXe siècle à travers les âges, que je picore à doses homéopathiques. La Révolution française et l’invention des tueries de masse, l’odeur qui s’échappe du charnier (on revient toujours aux histoires d’odeurs). Grand texte, parfois foudroyant. Et si c’était le grand livre de Muray ?

Pendant que je vous tiens, ces lignes qui résonnent avec la sorte de réaction allergique au progressisme, la rébellion conservatrice des temps à poindre ces temps-ci :

« On était allé trop loin dans l’avenir, en quelque sorte, trop violemment dans le progrès. On avait, du coup, remué les boues rouges du passé. Les flots de boue noire de l’occultisme. Trop de Bien réveille le Mal… »

P.-S. L’insupportable odeur de plastique brûlé de ce matin ? L’incendie d’une usine de recyclage à quelques kilomètres de mes narines, rien à voir avec le cadavre de Donald Trump en décomposition.

20 janvier 2025.– Les nuages ont remplacé la brume, infime hausse de la température extérieure (3°C). La chatte Poppy fait des siennes. Elle se cache dans ma bibliothèque. Après un quart d’heure de recherche – presque une expédition –, je l’ai retrouvée ronronnant entre un volume chanci de Giraudoux et les Mémoires de Casanova. La petite bête choisit bien ses refuges.

Du côté de mon nomadisme lectoral et de sa partie la plus couch-potatoes, entrepris la nouvelle affaire policière de Michael Connelly. Le titre français À qui sait attendre laisse entrevoir le pire, mais, comme de bien entendu, le pire n’est pas là. Au bout de dix pages, l’efficacité retorse de Connelly agit et cette nouvelle histoire où la très sérieuse Renée Ballard est à l’œuvre me semble d’ores et déjà fort distrayante. (En gros, il est question d’un violeur en série trahi par son ADN, de paramilitaires vaguement trumpistes, du wokisme et de son influence sur les services de police de la ville de Los Angeles.)

En parallèle, dans une autre sous-zone de l’espace cosmologique littéraire, je picore toujours dans le XIXᵉ siècle de Muray. La distraction n’est pas la même, toutefois elle est bien là. On transfère des déchets humains d’un cimetière l’autre. Des cadavres sont ranimés, les soigneurs, infirmiers et autres médecins entrent en piste : la littérature devient une branche médicale…

21 janvier 2025.– Brumes matinales suivies par un beau temps froid (2°C).

(Matin.) Acheté un croissant et une bouteille de soupe bio assurément anti-trumpienne. Poursuivi le Connelly, qui me semble tourner en roue libre. Trois intrigues entremêlées, c’est peut-être un peu beaucoup, et c’est peut-être même une sorte de facilité. Bon, le tout est diablement divertissant, ce qui, s’agissant de ce type de littérature, me semble l’essentiel.

(Après-midi.) Courte randonnée pédestre dans les extérieurs. N’ai croisé que de jeunes retraités, ceux qui sont passés au travers des réformes, et trois ou quatre chiens de petite taille. Passant devant une boîte à livres, dans un élan syllogomane, récupéré Paris insolite de Clébert et L’Apprentissage de la ville de Dietrich. (J’ai déjà lu ces deux livres, qui ont de nombreux points communs, notamment une sorte de proto-situationnisme de dessous les fagots.)

(Soir.) Je réchauffe ma soupe bio et, picorant dans les Cahiers de Montesquieu, je tombe sur ceci : « Je disois : les dîners sont innocents ; les soupers sont presque toujours criminels. »

23 janvier 2025.– Temps nuageux, hausse sensible des températures (13°C). Labeur, sieste, un peu de cuisine, vaisselle, un épisode des Soprano. Lectures fragmentées : un peu des Cahiers de Cioran, un peu du XIXe siècle socialiste et occultiste de Muray. Un match de foot à la TV. Les suites du salut nazi transhumaniste de Musk. En somme, le morne agrégat du quotidien est toujours là.

25 janvier 2025.– Nuages si bas que l'on pourrait se cogner à eux, douceur inconvenante, on annonce une tempête (17°C). Fini le Connelly. Loin d'être son meilleur. Intérêt assez délayé par trop d'arcs narratifs distincts. Manque d'inspiration assez noyé dans une sorte de trop-plein tandis que l’héroïne, Renée Ballard, m’a semblé de plus en plus désincarnée (et surtout là pour répondre au credo féministe en vigueur et pour mieux dissoudre ce bon vieux Harry Bosch dans l'atmosphère ambiante). Bon, comme je le disais il y a quelques jours, l'ensemble est tout de même distrayant (la distraction est une chose importante).

À l'alternat, loin de Los Angeles, chez Muray, le XIXᵉ siècle n'a pas d'âge et les rêves s'y réalisent. On rassemble, on réunit, Satan est réconcilié, les damnés secouent leurs chaînes, les esprits se mettent à table, la fête peut commencer.

Nouvelles acquisitions : Tous passaient sans effroi de Jean Rolin, La valise de Jean-Louis Ezine.

26 janvier 2025.– Ciel bleu bientôt rattrapé par une troupe de nuages, on annonce une nouvelle tempête (10°C).

(Matin.) Le passage, c’est quoi ? Le passage d’un corps, le passage d’une frontière, le passage des oiseaux, le passage des mots, le passage des morts, car tout finit par passer, et même la vie et même le temps. Le passage, c’est aussi le sujet de Tous passaient sans effroi, nouvelle petite affaire où Jean Rolin raconte l’histoire de ceux qui sont passés par les Pyrénées dans les années 1940. Résistants de tous poils, soldats britanniques tombés de leurs forteresses volantes, Juifs et autres accablés par les saumâtres païens à flambeaux nazis. En bon passeur, Rolin se rend sur les lieux de l’action (passer est une action), suit les mêmes chemins tragiques que Walter Benjamin ou Alma Mahler, monte sur les mêmes montagnes. Son livre est pour l’instant – j’en ai lu une bonne moitié – sans vrai chichi ; il entre très vite dans le sujet, intéressant et porté par une prose précise et informée qui, malgré le sérieux du sujet évoqué, se permet quelques piques drôlatiques assumées (un certain dézinguage des antifascistes d’opérette, par exemple).

(Après-midi.) Le livre de Rolin pourrait en décevoir certains ; il tient plus du reportage allongé, de la promesse de grand livre que de tout autre chose. N’empêche, il a tout de même convenu à mon teint blafard. Tout d’abord, parce que Rolin navigue très bien entre les strates documentaires et les enjeux affectifs, ensuite parce qu’il sait rapprocher la grande masse gélatineuse de l’Histoire et le quotidien, celui des marmottes importées et des parkings de supermarchés… Et puis, il y a toujours chez lui un attachement à l’homme, qui, s’il ne vire jamais au pelucheux, est toujours là, bien présent. Ainsi, ces belles évocations, celle de Philippe Raichen (grand résistant oublié), celle de Jean-Pierre Grumbach (futur Melville) et de son frère Jacques, assassiné par un passeur, celle de Chuck Yeager, premier homme à « passer » le mur du son et qui sera lui aussi passé par les cimes pyrénéennes. Il y a d’autres portraits… Il y a tout ça : les portraits, le factuel au service de la mémoire, un certain plaisir d’observation, et bien évidemment, il y a aussi l’humour de Rolin. L’humour, ce n’est pas rien : « Afin de limiter les risques d’être reconnus et arrêtés, d’autre part, les aviateurs alliés doivent veiller, quand ils sortent, à ne pas marcher les mains dans les poches ou fumer « à la manière américaine », quelle que soit cette manière de fumer, et pour ce qui concerne les Britanniques, à ne pas rouler à bicyclette du mauvais côté de la route, et à recalibrer leurs moustaches si celles-ci ont pris trop d’ampleur. »

27 janvier 2025.– Pluie et vent (13°C). Les jours s’empilent comme on pourrait empiler des planches et pourtant rien ne se construit vraiment, si ce n’est un ennui, tenace, palpable. Retour dans le Journal de Bernard Delvaille. Deux ou trois pages un peu glutineuses, un bar de motards « tout cuir », une allusion aqueuse aux bocks remplis d’un liquide doré qui a tout de l’urine, les petits matins livides après tout ça, pas de gueule de bois, mais plutôt une gueule de serpillière… Un nouveau voyage aux Pays-Bas : Amsterdam, Rotterdam, Delft et son petit pan de mur jaune (jaune comme l’urine et les bocks de bière…). Pour rester dans l’élément liquide sous toutes ses formes, amour immodéré pour la mer, les canaux, les marécages, les étangs, les estuaires, les lacs et rivières… amour pour la pluie, la brume, la neige… Pour quitter l’élément liquide, amour pour les bars, les garçons, les grands et plats paysages du nord, pour la musique de Mahler et les honky-tonk pianos, pour les chardons bleus des sables, les roses jaunes, le genièvre et l’aquavit : « Il y a quelques jours à Bordeaux, un soir de pluie, je suis descendu vers le port, le col de mon blouson relevé, et je n’ai vu là aucun matelot, aucun bateau, seulement le silence de la pluie sur le fleuve. »

Chez Muray, le bon docteur Guillotin invente la machine que l’on sait. C’est pour lui une façon tout à fait démocratique de rendre la justice : tous les condamnés à mort jouissent d’une rigoureuse égalité dans l’application de leur peine.

28 janvier 2025.– Ciel se couvrant (8°C). Pas le moindre goût pour les extérieurs. Sorti les poubelles, mais depuis quatre jours pas mis un pied dehors. Aucune présence humaine, quelques conversations téléphoniques, la chatte Poppy sur mes genoux, rien d’autre. Lecture, Diary 72/73. Delvaille s’endort dans le brouillard. Écoute Lou Reed chanter Goodnight Ladies (Serait-ce le bonheur ?). Il écoute aussi Bowie, Sinatra et la Cinquième de Mahler (attelage incongru), avance dans des journées trop grises et ordonnées, prend le thé avec André Hardellet, rencontre Dashiell Hedayat et Marc Cholodenko, dîne chez Régine Deforges où la nourriture est glaireuse avec un goût de sperme trop cuit… En dehors du marigot, de nombreux voyages, encore et toujours Londres et Amsterdam, mais aussi l’Irlande où il croise des groupes de skinheads en Doc Martens boots et pantalons volontairement trop courts ; New York et ses milieux que l’on pourrait croire interlopes, les odeurs de poppers qui flottent sur les trottoirs.

Rien (ou presque) : chez Jules Renard, les matins trop gris, les oiseaux se recouchent.

Nouvelle acquisition : Puissances de Paris – Jules Romains.


To be continued.


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