« Quand on n’a rien à dire, on cite. » – Sacha Guitry
1er mars 2025.– Chape nuageuse replète, petite brise frisquette (4°C).
(Matin.) Depuis le départ de Jean-Louis Ezine, Le Masque et la Plume manque terriblement d’humour. Le retrouver, plein et entier, sur la langueur pleine et entière d’un court roman édité par la maison Gallimard ne pouvait donc qu’allumer une petite flamme chez l’aficionado du bonhomme que je me trouve être. Cela s’appelle Les Chaises, et c’est une sorte de vrai faux roman qui a tout du récit intime. Ezine laisse remonter son histoire familiale, la noyade d’une mère, le destin d’un oncle résistant abattu par les sinistres païens à flambeaux teutoniques. Il y a de l’émotion, de l’humour aussi, beaucoup. Surtout, c’est bien écrit, c’est-à-dire que c’est vraiment écrit.
(Après-midi.) Ezine explique le pourquoi de ses fameux zigzags sélénites. Il y a pour lui deux façons de se taire : la première consiste à se soustraire aux devoirs de la conversation ; la seconde, à s’y noyer sous un déluge de faux-semblants, de digressions et de frivolités. Ainsi, replié en lui-même, il se protège derrière des fantaisies d’artiste. C’est aussi un moyen de brouiller les pistes tout en faisant des grimaces : « On y gagne en mystère, ce qui a le mérite d’atteindre les esprits, les conjectures blâmables touchant votre lignage. Le bavardage n’est chez moi que du silence, une ruse de taiseux. »
(Soir.) Si Jules Romains avait prématurément rejoint la vaste communauté des trépassés avant de démouler le gros pudding romanesque que sont Les Hommes de bonne volonté, il serait certainement vu comme un genre d’auteur culte. Il suffit de feuilleter son Puissances de Paris, œuvre de jeunesse où il se perd dans les rues de la capitale, pour s’en convaincre. C’est tout à fait délicieux.
Sinon, Ezine, encore : « J’ai éprouvé jusque tard dans ma vie, si je m’en suis jamais départi, cette sensation étrange de n’appartenir à rien ni à personne, pas même à un moi qui serait moi, et de flotter, âme en vadrouille dans l’éther des possibles, tel un ruban de chapeau qu’agite le petit vent du soir. »
2 février 2025.– Temps brumeux et maussade (3°C). Ce matin, épluché des carottes, puis tenté d’établir un stratagème afin que la chatte Poppy ne se cache plus dans les coins les plus sournois de ma bibliothèque. Je crains de n’avoir travaillé pour rien – non pas pour mes carottes, que j’ai parfaitement épluchées, mais pour mon stratagème anti petit félin, qui s’est révélé inefficace : Poppy ayant trouvé une faille dans ma forteresse et promenant bien vite ses moustaches derrière le Journal de Matthieu Galey. (La petite bestiole trouve des refuges bien sybarites.) Après toutes ces aventures, je suis retourné à La Chaise de Jean-Louis Ezine. Étonnamment, éprouvé beaucoup de peine à m’y rasseoir, comme si le charme éprouvé hier n’agissait plus. Il faut dire qu’Ezine traîne un peu en route, qu’il a cru bon de s’inventer une sorte d’alter ego écrivain et pris la drôle d’idée d’apprendre à jouer du violoncelle. Le livre prend des directions fictionnesques, je ne les tamponne pas vraiment. (Évidemment, je me trompe certainement, mon humeur du jour n’était peut-être pas aux affaires lectorales.)
3 février 2025.– La brume ne s’est pas levée (3°C). Fini Les Chaises. Un peu gêné par des questions de structure, un côté pas assez concentré, cette once de fiction autour d’un violoncelle qui pourrait presque amoindrir l’ensemble. Néanmoins, le style et l’humour d’Ezine emportent tout. Retourné dans le Journal de Delvaille. 1976, année caniculaire. Encore beaucoup de voyages dans une optique assez Larbaud/Morand : la Bulgarie collectiviste où la radio joue des airs allemands, des extraits de Carmen et des chansons de Michel Delpech traduites en langue locale ; le Nord-Ouest de l’Angleterre et le Lake District National Park ; la Belgique et Spa… « La chaleur se fait accablante. Ce soir, j’écoute Syd Barrett et j’ai envie de boire un scotch dans une ville des rives du lac de Côme. »
Nouvelles acquisitions : Frédéric Schiffter - Indispensable précis de détestation du travail, Frédéric Beigbeder - Un Homme seul, Philippe Jullian - La Brocante.
Fini la retranscription du troisième tome de mes psychogéographies en intérieur. J’attaque une relecture, certes attentive, mais un peu désabusée.
6 février 2025.– Amas de vapeurs vésiculaires suspendues dans l’air et troublant le bleu du ciel sous forme de larges masses grises et noires, degré appréciable de chaleur quasiment inexistant (3°C). Labeur avec l’entrain d’un bœuf piqué aux hormones qui n’aurait jamais vu la lumière du jour. Rien lu, ou si peu. Je vais faire la vaisselle.
7 février 2025.– Vent douceâtre (11°C). Lever 5 h 00. Labeur, toujours saumâtre (une tasse de sel). Sieste. Joué avec la chatte Poppy (une activité non rémunérée mais mériterait de l’être). Tout étant dans tout, entamé l’Indispensable précis de détestation du travail de Frédéric Schiffter.
8 février 2025.– Temps sinistre (7°C). Guère de velléité, volonté imparfaite, peu d’envie et encore moins d’inspiration (à tout). Non moins, toutefois et pourtant, lu le court opuscule parfaitement fomenté par Frédéric Schiffter. Je tamponne assez largement les thèses antilaboristes du plus fameux surfeur philosophe sur le marché. Oui, le travail est une sale chose, oui, on s’use en travaillant. Schopenhauer, Nietzsche, Marx et toute une cohorte de types très conséquents auront fredonné ce même petit air dissonant. Schiffter est dans leur sillage un autre fredonneur qui grince dans un monde assommé par la « valeur travail ». Drôle de musique donc, mais petit livre réjouissant. Petit livre, parce qu’il n’eût pas été de bon goût de vouloir se tuer à la tâche plus que ça ; réjouissant, car on s’y retrouve plus d’une fois en la compagnie du sieur Montaigne, qui me semble l’un des plus notables antidotes au monde managérial. Dans la foulée, d’un Frédéric à l’autre, je passe de Schiffter à Beigbeder en commençant son Homme seul. Une non-fonction – comme on dit – qui tourne autour de son père. Pour ce que j’en ai lu pour l’instant, c’est pas mal du tout.
9 février 2025.– Une vague éclaircie (7°C). Beigbeder enquête sur son père. Sur cette enfance passée dans des pensionnats plus abominables les uns que les autres (la prison est sans doute mieux), sur ce jeune Français qui, après des études américaines, deviendra le premier chasseur de têtes français, un agent palpable du libéralisme triomphant quand il n’était pas un agent de l’impalpable Central Intelligence Agency. Sans voler à des altitudes vespérales, l’affaire de Beigbeder est bien menée. Elle laisse deviner de l’intime, mais sans ostentation, sans sadomasochisme confessionnel. Dans une forme de pudeur où le personnel et l’héritage savent faire avec l’absence de trop : trop de pathos, trop d’affichage, trop de douleur. Beigbeder réussit à frôler l’intimité sans en faire une parade.
10 février 2025.– Temps pas vraiment froid, pas vraiment doux non plus, un peu humide mais finalement pas tant que ça. Nonobstant quelque chose de triste et désagréable (10°C). Un peu malade avec des symptômes indéfinissables. De vagues douleurs dorsales et épigastriques. De l’inquiétude.
(Matin.) Un divorce delpechien, le luxe, les filles d’un soir, le plastique et les années 70, le libéralisme triomphant, un père qui fait semblant de négliger ses enfants, un corps qui enfle, qui pèse de tout son poids, la maladie qui vient, la ruine avec, un corps qui désenfle, un type qui devient l’enfant de ses enfants, et puis la mort, car tout est appelé à finir. Beigbeder est, comme on dit, personnel, sans vraie lourdeur, et de plus en plus émouvant au fil des pages. C’est finalement un livre plus touchant qu’autre chose.
(Après-midi.) Journal de Bernard Delvaille. 1977, de nombreuses visites à Londres, une autre, plus rare et par le train, à Rome. Sur le chemin, on passe par Civitavecchia, ville de relégation pour Stendhal. À Rome, tout étant dans tout, Delvaille utilise les Promenades dudit Stendhal comme guide de voyage. Absence de style, d’apprêt et d’amidon, mais meilleur guide possible parce que l’humeur de l’écrivain est là. (Il faudrait toujours savoir écrire aussi simplement.)
11 février 2025.– Pas la moindre éclaircie. Et si le soleil ne revenait pas ? (11°C). Delvaille, Journal, Rome. Visites effrénées d’églises, lectures (Thackeray, Stendhal, Lampedusa, Dominique de Roux…) Siestes prolongées, observation attentive du ciel. À neuf heures trente, les jeunes Italiens qu’il croise sur la Piazza Navona peuvent être très beaux. Ils sont blonds, comme dorés, et le bleu leur va à merveille… Belle page sur la pluie romaine, sur ses différences avec les autres pluies, sur son bruit et sur les reflets qu’elle laisse sur les tuiles à la lueur des réverbères. Rome, ses jeunes Italiens dorés et sa pluie, tout cela attise le cœur d’adolescent attardé de Delvaille. Rome est une ville de tombeaux, il pourrait y passer l’arme à gauche tranquillement, mais il faut rentrer à Paris. Le second tome de son Journal s’achève quelques pages plus loin dans un compartiment de train d’où il peut voir, par les vitres, les berges d’un fleuve, de petites maisons ternes et embrumées, une fabrique de jambon Olida qui jouxte un cimetière… Delvaille derrière moi, retour dans les chroniques de Bernard Frank (Vingt ans après). Toujours excellentes, parfaitement matoises et ronronnantes dans le bon sens (Jean Edern Allier, qui est convoqué, en prend pour son grade).
14 février 2025.– Miracle, le soleil est enfin revenu ! (6°C). Labeur, toujours patibulaire (patibulaire dans le sens où il n’est pas pire que le gibet, la potence…). Relecture. Quelque chose noir de Roubaud. Cet autel oulipien élevé à la mémoire d’Alix Cléo Roubaud est toujours aussi clinique, beau et émouvant, dans le sens où il structure le tohu-bohu du deuil à travers des cadres formels stricts. Du côté du monde, dictature des faits divers et perspectives techno-nazies. Rien de bien réjouissant.
15 février 2025.– Beau temps froid (4°C). (Matin.) Profitant des conditions météorologiques enfin favorables, effectué quelques kilomètres de psychogéographie outdoor. Rien à récupérer dans les boîtes à livres du secteur, pas même un volume de Paul-Loup Sulitzer trépassé cette semaine. Lors d’une pause sur un banc bien situé, entrepris la lecture de Penthotal, courte affaire fomentée par l’entité à cravate tricotée Éric Neuhoff. Dans ce récit, Neuhoff raconte l’accident qui faillit lui coûter la vie à l’âge de 22 ans sur une route de la Costa Brava. C’est un texte qui, pour ce que j’en ai lu pour l’instant, ne me convient qu’à moitié. Premièrement parce qu’il avance à coup de phrases courtes et sèches qui se voudraient un poil morandiennes mais qui, tout compte fait, donnent plutôt l’impression d’une sorte de litanie, mais une litanie qui ne grince jamais (or la littérature, c’est souvent ce qui grince). Secondement parce que Neuhoff est, malgré tous les malheurs qui l’accablent, assez antipathique et même, de temps à autre, un peu veule (c’est certainement une qualité, je me trompe souvent).
(Après-midi.) Dans un grand élan simili beckettien, celui de Premier Amour, je me suis endormi sur l’un des bancs du cimetière où je comptais poursuivre ma lecture du Penthotal de Neuhoff. Il faut dire qu’un mince soleil piquait mon beau visage de brute lymphatique, et que ma torpeur passagère n’en fut que plus réconfortée. Autre bénéfice : au sommeil succède souvent le réveil, et me réveillant à moitié, dans des strates de semi-conscience, je suis mieux rentré dans le Neuhoff, voyant certaines choses que le plein éveil m’avait cachées. Une belle qualité dans la description du pire, c’est-à-dire son accident et les nombreuses semaines, les mois, qu’il dut passer à l’hôpital. Le reste, le côté time capsule late seventies, Giscard à la barre et Palace naissant, est moins intéressant, et notamment pour ceux qui savent, et je sais…
16 février 2025.– Quelques nuages hauts n’altérant pas le beau temps (-2°C → 10°C). Retrouvé mon spot de lecture favori, celui qui surplombe le confluent. Un peu trop de voitures, un peu trop de joggers (j’en ai décompté pas moins de cinquante-six en deux heures), autant d’écornifleurs bruyants et passants qui ne m’ont pas empêché de finir le Penthotal de Neuhoff. Ce livre sera donc sa petite Montagne magique (sa colline un peu inspirée), un livre de deuil thérapeutique, de deuil de ses jeunes années. Comme je l’affirmais finement hier, la partie médicale est très bien, la partie années soixante-dix finissantes, un peu moins. Les références de Neuhoff sonnant trop grand-presse et Fig Mag pour espérer titiller l’intérêt d’un lecteur blasé qui sait déjà tout.
Sur le front des fictions télévisées, je visionne pour la première fois Les Sopranos. C’est vraiment très bien, plein d’affaires familiales dans tous les sens du terme, de langueur et d’explosions de violence. (Casting imparable.)
17 février 2025.– Soleil, soleil ! (9°C). Une visite médicale sur laquelle je ne m’étendrai pas, puis cinq ou six kilomètres de randonnée pédestre aléatoire dans les extérieurs. Lecture : Kafka au candy-shop de Patrice Jean. Haine de la littérature engagée, comparaison entre le roman feel-good et le marxisme. C’est parfois assez amusant, mais on se dit : ah, quoi bon ?
19 février 2027.– Beau temps avec quelques nuages élevés (1°C → 10°C).
Et si la principale qualité d’un journal, intime, évasivement littéraire, c’était avant tout l’accumulation, l’agrégat ?
Pas la moindre trace de la chatte Poppy depuis trois jours. Où est-elle encore allée fourrer ses moustaches ? Ce matin, trois ou quatre kilomètres à pied (trop de mouflets, les vacances scolaires). Cet après-midi, mon semblant de jardin saisi par la grâce de bien réels rayons de soleil, ressorti ma chaise de lecture qui hibernait depuis bientôt quatre mois. C’est donc le séant posé sur celle-ci que j’ai achevé la lecture du petit essai de Patrice Jean. Les conditions lectorales, le soleil et ma chaise de lecture retrouvée sont-ils en cause ? En tout cas, j’ai trouvé la dernière partie bien meilleure que le reste. Les strates de l’intime y sont davantage à l’œuvre, Jean parle de lui-même, évoque son évolution politique (en gros de la gauche revendicative à une supposée droite) et défend surtout la littérature. La littérature et pas le livre – le livre, c’est autre chose. La littérature parce que la littérature est une affaire de solitude et de misanthropie face au collectif et à la célébration. La littérature parce que l’écrivain est un type en marge, loin des prix et des amphithéâtres. La littérature parce que le même écrivain, dans les pas de Flaubert, n’est pas là pour assurer la continuité de l’absurde et des rêves sociaux. La littérature parce que le roman n’est pas une machine capable de réduire la vie à des principes grandioses, mais plutôt un appareil parfois bancroche, mais capable de réhabiliter une idée de la complexité, de l’ambivalence, tout comme il est capable de constater l’intime et l’agrégat des jours (on y revient) : « La promotion du détail, dans le roman, dans le journal intime, dans les confessions, équivaut à un acte métaphysique : la matière des jours, des heures et des secondes, méprisée par l’épopée, la tragédie, le sermon, acquiert une dignité littéraire, elle devient un objet de méditation. »
21 février 2025.– Du vent (14°C). Lever 4 h 30. Labeur. Sieste. Grand retour de la chatte Poppy, disparue depuis quatre jours et réapparue telle une Pomponnette 2.0 un peu fofolle. Vu un épisode des Sopranos. Rien lu.
Nouvelle acquisition : J’écris l’Iliade – Pierre Michon.
22 février 2025.– Temps doux et pluvieux (15°C). Géographie, histoire et spiritualité. Intérieur et extérieur, intimité et grand marché du monde. Je commence la lecture du Livre de la Caspienne, dernier ouvrage paru avant la mort trop précoce de Vassili Golovanov. Récit d’un grand voyage en Azerbaïdjan autour de la Caspienne et grand projet du bonhomme, qui ne se limitait pas à ce livre-là, mais à beaucoup d’autres consacrés aux alentours de la même Caspienne. Retrouvé ce qui faisait la belle singularité de Golovanov. Soit une approche informée, mais un peu rêveuse, un peu supranaturelle, on dira une approche russe, c’est-à-dire pas franchement européenne, pas encore vraiment orientale et tentée par le lointain asiatique, le frôlant presque.
23 février 2025.– Ciel se couvrant au fil de la journée (14°C). Retrouvé l’un de mes bancs publics favoris. Celui-ci est posé très adroitement à l’abri, dans une sorte de cocon confinant au microclimat, et je peux y opérer mes explorations lectorales en toute quiétude. Vu passer une vingtaine de joggers et joggeuses, quelques couples de petits vieux randonneurs dominicaux, trois poussettes et quatre chiens de petit calibre. Sinon, pour en revenir à ce qui devrait nous occuper, le bouquin de Golovanov entamé hier me semble une assez belle affaire qui excède de beaucoup le simple récit de voyage. Il tisse de jolis liens entre géographie, histoire et spiritualité, laissant dériver ses paragraphes à petit feu vers une sorte de quête initiatique. La route du pétrole azéri devient une route de soi où les territoires ne sont jamais de simples décors, mais des organismes vivants et mouvants qui ne peuvent que transformer ceux qui les traversent. Rien à redire, les cent cinquante pages que j’ai lues pour l’instant sont très bien.
24 février 2025.– Aidant au bon temps, supportant le mauvais, Beaumarchais, Barb. de Sév., I, 2. (14°C). Inspiration loin du divin. Rien ne tombe de moi et surtout pas des phrases. Totalement consommé Le Livre de la Caspienne de Golovanov. Je concède que d’aucuns pourraient trouver ces pérégrinations autour d’une grande mer intérieure un poil rasoir. Ce n’est pas mon cas. Tamerlan, l’histoire de la découverte des propriétés du pétrole à la fin du dix-neuvième siècle, la pollution autour de la ville de Bakou et la persistance des rites zoroastriens, tout cela est très distrayant. Par ailleurs, du côté du monde, il faut peut-être s’inquiéter de la naissance d’une sorte de nazisme transhumaniste.
25 février 2025.– Deux ou trois bien inutiles éclaircies (15°C). Ma chaise de jardin périclite, de surcroît mon entité corporelle n’a pas visité les extérieurs depuis trois jours. Seule petite aventure, j’ai sorti et rentré les poubelles…
J’écris l’Iliade
de Pierre Michon. Premièrement, c’est un livre écrit, ce qui
n’est pas si courant que ça. Secondement, c’est aussi un livre
très cochon qui se permet quelques virées dans une pornographie
assez gaillarde et plus perturbante que mon genou gauche.
Troisièmement, c’est quand même un livre assez souvent emmerdant.
Pour trouver un peu de plaisir de lecture – un sot trouve toujours
du plaisir dans les difficultés –, peut-être faudrait-il sauter
un chapitre sur deux. Oublier les choses antiques plombées-plombantes
pour mieux apprécier le reste : soit les souvenirs glissants de
Michon, transfigurés par ses phrases de charmeur de serpent
lubrique.
Plus rond et moins saisi par les désirs divers et
variés, lu deux chroniques joliment ronronnantes de Bernard Frank.
Dans l’une de celles-ci, il évoquait les Souvenirs littéraires
de Maxime Du Camp, vous savez, ce type qui pouvait être un ami
perfide plus riche que vous, et un ami qui, par exemple, aurait pu
écrire ces quelques lignes sur la mort d’Antoine-Jean Gros, ce
peintre napoléonien aujourd’hui bien oublié : « Gros, après
l’insuccès de son tableau : Hercule et Diomède, après les
insultes qui lui furent prodiguées, après avoir été traité de
vert de vessie, de teinte neutre, de vieille momie, ne s’est pas
jeté à l’eau comme on l’a imprimé. Il a suivi le bord de la
Seine jusqu’en face du bas Meudon ; il a piqué sa canne dans la
berge, y a accroché son chapeau dans lequel il a placé son mouchoir
et sa cravate ; puis il est entré dans la rivière, s’y est couché
dans deux pieds d’eau à peine et a attendu la mort, la face dans
le sable, les deux mains croisées sur sa tête. »
27 février 2025.– Éclaircies (12°C). Labeur. Sieste. Rien lu. Mort zweigienne de Gene Hackman (que j’aimais beaucoup). Me suis souvenu de Night Moves, de Rohmer et de cette réplique drôle et définitive : « I saw a Rohmer film once, it was kind of like watching paint dry. »
1er mars 2025. – Cieux changeants (9°C).
Masturbation : lat. manus, main, et stuprare, polluer. Manuscrit : lat. manus, main, et scriptus, écrit.
Et si, après avoir fait le tour de leur territoire, les vieux écrivains retournaient à l’onanisme comme on retourne à l’enfance dans un grand spasme lubrique ? Onanisme du vieux Nabokov, onanisme du vieux Michon. Par onanisme, j’entends que voilà des développeurs de lexies – il y en a d’autres – qui, ostensiblement, ne semblent plus écrire que pour eux-mêmes, qu’ils donnent même l’impression de se foutre, dans le vrai sens du mot, de leur lecteur tout en faisant littéralement froufrouter des phrases qui explosent comme autant d’éjaculats à la face de ceux-ci. On comprendra l’égoïsme forcené et un peu trop immédiatement lascif d’une entreprise qui n’est jamais que contrainte par la nécessaire préservation de penchants et instincts virant au cacochyme. Chacun sait que l’agitation des parties et plaisirs nécessaires tant à rendre toutes nos années tardives un peu languissantes… mais est-ce une raison valable pour que le vieil écrivain se branle ainsi devant tout le monde ? (Vous me direz que Diogène se branlait bien en public, reste à savoir s’il le faisait en se foutant dudit public…) Bon, je m’égare, j’empile les digressions et je me comporte tel un libertin solitaire rattrapé par son sujet – un sujet nuisible à la santé – bref, je me branle et je ne vous parle pas vraiment de Michon et de son J’écris l’Iliade. Bon, sachez qu’il se fait plaisir, qu’il se prend pour une sorte d’Homère qui aurait réécrit la Genèse. En somme, un Onan chez les vieux Grecs, un drôle de zig constamment tenaillé par des obsessions sexuelles qui collent à ses phrases comme le sparadrap du Capitaine Haddock peut coller un peu partout. Le « projet », pour ce que j’en ai saisi, est tordu et ambitieux, il tient à décrire l’incessante guerre intime menée entre les contraintes du monde et les désirs personnels et principalement les désirs de Q. Le résultat est parfois assez beau, mais souvent plus ennuyeux qu’un sex-shop fermé le dimanche. Michon use d’imparfaits du subjonctif qu’il agglomère à des choses très triviales. Ses descriptions partent comme des fusées de foutre qui tenteraient de viser le regard d’un hypothétique lecteur, elles ne parviennent qu’à l’épuiser, car voyez-vous, tout cela est diablement épuisant. Chacun sait que l’onanisme de ceux qui lisent est toujours un onanisme subi. On ne se branle jamais bien en pratiquant une telle activité. Sinon, comment tourner convenablement les pages ?
Mort de David Johansen, inventeur du « vomi punk » à l’insu de son plein gré.
2 mars 2025. – Beau temps frais (10°C). Quelques kilomètres de dérive pédestre. Me suis endormi sur l’un de mes bancs de lecture favoris, face au soleil. Fini le Michon avec lequel j’ai été certainement trop injuste hier. Car qui suis-je comparé à Michon ? Un couillon ? La dernière nouvelle, J’écris l’Iliade, celle qui donne son titre au recueil, est même réussie. Il est question de livres qui brûlent, Michon passe presque des choses à son lecteur, il s’oublie onaniste…
To be continued

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