mardi 11 janvier 2005

La Tête contre les murs- Georges Franju (1958)

Comme on dit l’amour fou, du premier long métrage de Franju, on dira : le cinéma fou. La tête contre les murs est un film de fou sur les fous. C’est donc un film d’une beauté folle.(Jean Luc Godard)

Dès les premiers plans on est chez Franju, la nuit un motard dans les dunes, hommage à peine voilé à Jean Cocteau et tout de suite ce sentiment d’inquiétude latente cette manière unique de chercher l’insolite au cœur de la réalité, oui c’est de poésie dont il est question et même de la plus belle qui soit, celle du romantisme allemand de Novalis, qui passe par Baudelaire pour finir chez les surréalistes et donc chez Georges Franju.

Pourtant le film devait être le premier de Jean Pierre Mocky en tant que réalisateur il possédait les droits du roman, mais la production le trouvant un peu jeune il recommanda Franju dont il avait admiré les nombreux courts métrages : Le sang des Bêtes, Hôtel des Invalides…, des morceaux de celluloïd ou celui ci traquait l’insolite transformait le réel en terreur pure ou en umour noir, soit les différentes façons d’envisager la mort. , Ne pas oublier non plus les débuts de Franju, créateur de la cinémathèque avec Henri Langlois, mais aussi collaborateur de Jean Painlevé et de son cinéma scientifique un mélange détonnant.

I- Réalité

Je distingue, au fond de tes yeux, une cuve, pleine de sang, où bout ton innocence

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Donc premiers plans ou plutôt première scène chez Franju on se souvient des scènes et non des plans (Godard), un motocycliste fonce dans les dunes, l’image est sombre charbonneuse, la photo est d’Eugene Schufftan elle sera constamment admirable, notre motard François Geranne (Jean Pierre Mocky) est ivre de vitesse sous le regard brun d’Anouk Aimée la rencontre va se faire, comme un éclair doux et tremblant, deux corps de cinéma jeunes et libres.

Ensuite quelques automobiles flottantes plus loin, seconde scène magnifique, une jeune fille se baigne dans la nuit, l’eau est noir tellement noir quel pourrait imaginons la en couleur, être rouge sang, rouge sang, comme le sang des bêtes, impression d’inquiétude sourde et profonde. Franju fait durer la scène et derrière le réalisme il cherche un surnaturalisme qui paradoxalement est peu être la vérité de la scène, surnaturalisme Baudelairien, la poésie c’est le réel, le film est après le portrait de François Geranne, une jeune homme de 1957, qui aime les femmes, l’alcool, ne travaille pas et est peu être lançons une hypothèse fumeuse, le frère dissimulé de Guy Debord, le film devient un passionnant jeux de miroirs générationnel, François Geranne cambriole l’appartement familial, il brûle quelques dossiers par désoeuvrement et est surpris par son père, scène glaçante et symptomatique entre le jeu tremblant de Mocky et celui très théâtral du père c’est histoire du film en creux, un jeune homme libre contre un homme aveuglé par ses conventions, La Nouvelle Vague contre le vieux cinéma, des corps légers et aériens contre des corps lourds et terriens, bientôt le corps de François Geranne va être littéralement enlevé par une ambulance inquiétante, comme toutes les automobiles chez Franju l’ambulance est un personnage qui ici nous laisse devant les murs gris terrifiants et concentrationnaires d’un hôpital psychiatre au cœur des champs.

II- Folie

Comme s’il se heurtai à un mur la liberté !

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François Geranne se réveille et fantomatique il est conduit vers un réfectoire incertain, là complètement abattu il comprend -on est chez Jérôme Bosch en enfer, et paradoxalement au milieu des malades au cœur de la folie la plus palpable ce qui est le plus inquiétant c’est le peu de normalité qui persiste, les infirmiers le son confus et un peu sourd, les objets qui imposent leur présence, bols et cueilleres, tables et chaises et assis sur l’une de ces chaises Heurtevent Aznavour, un être doux et un visage magnifique. Redire l’admiration qu’il faut avoir pour Aznavour acteur ou plutôt pour ses apparitions car s’agit bien de cela des apparitions pleines de poésie.

Retour à l’opposition entre les corps, le médecin qui « soigne » Geranne c’est Pierre Brasseur qui impose sa présence son épaisseur toute sa lourdeur massive en quelques scènes, il est impressionnant et face à lui Mocky tremblant et fiévreux abrutis par les drogues ne pèse pas bien lourd, c’est la société qui reprend le contrôle d ‘un corps libre, Brasseur n’est pas un médecin c’est un flic qui veut préserver la bourgeoisie de tous ces suicidés potentiels.

François Geranne n’est pas fou et son regard celui d’un être normal au cœur d’un hôpital psychiatrique est celui de l’épouvante pure. Alors après une visite de la douce Anouk Aimée il tente de s’échapper de se fondre dans le flot des visiteurs. Mais il ne passera pas la porte, retour aux sédatifs on drogue les malades. L’ordinaire de l’hôpital prend place, portes sans poignées, de gros pigeons dans une volière, un petit train qui transporte les patients, une folle sublime qui chante au milieu des fougères, cris des oiseaux qui se mélange au gémissement presque continu de quelques patients, et la revanche des objets, une attaque terrifiante à la scie égoïne et le fou homicide qui se débat, plan extraordinaire, l’uniforme noir de « l’aliéné » se débattant au milieu des blouses blanches, abstraction beauté convulsive, la beauté sera convulsive ou ne…

Il y a bien un Médecin qui représente l’espoir Paul Meurrise (sobre) dirige une clinique libre au cœur de l’hôpital dans la nature. Une clinique ou les patients sont considérés ou on utilise des méthodes modernes mais la clinique est pleine. Il n’y pas de place pour Heurtevent et François Geranne alors ils s’évadent, la séquence est admirable, la fuite dans la nuit, la forêt et la mer, la lumière des infirmiers qui traquent les évadés, et au moment ou les deux hommes semble vraiment libres, Heurtevent tel l’ange de Cocteau Heurtebise, se heurte à un mur la liberté, il tombe d’un bloc en arrière les bras en croix, Aznavour est bouleversant il est épileptique on l’apprend.

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Le film prend sa vrai dimension et bientôt l’intime s’imbrique se mêle à l’histoire dans une scène stupéfiante, une église les orgues qui montent et Edith Scob qui se lève son visage si singulier mais effroyablement beau, c’est un plan d’homme amoureux c’est une piéta et s’il n’est pas convenable de pleurer devant un tableau au musée, au cinéma la chose se fait naturellement., Heurtevent va ensuite réussir sa mort (Godard) et Mocky s’évader dans un plan fixe plein d’umour anticlérical.

III- Retour

Mocky-Geranne est libre mais le monde réel semble prendre les couleurs de la folie, à force de nous le montrer comme un être normal Franju nous persuade petit à petit qu’il est devenu vraiment fou., Nous ne sommes plus dupes, il sera pour toujours un inadapté, il rejoint Anouk Aimée le temps d’une scène encore inoubliable d’érotisme frémissent ou il lui déboucle son ceinturon de manière gauche et subtile, les corps fusionnent enfin.

Mais bientôt une ambulance terrifiante pourra naturellement l’emmener vers son destin et le film se terminer par un travelling amer le long des murs de l’asile psychiatrique.

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