I want to be stereotyped
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9 octobre 2025. – Rien.
10 octobre 2025. – Ciel changeant (16°C). Labeur toujours aussi saumâtre. Du côté du pays, et des grandes affaires, la situation politique est inquiétante. J’ai froid aux pieds.
11 octobre 2025. – Brumes matinales suivies par un soleil étiolé (17°C). Le 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs dans le quartier de Montparnasse doit avoir quelque chose de particulier, un truc en plus, puisqu’entre le Second Empire et les années 50 (du siècle dernier), cet immeuble a vu défiler une petite troupe de peintres, écrivains et musiciens plus conséquents que mon omoplate gauche. Ainsi Monet, Rodin, Picasso, Ezra Pound ou Stevenson s’y sont succédé quand ils ne s’y sont pas coudoyés. Le nouveau livre de Patrick Modiano, écrit en collaboration avec un certain Christian Mazzalai (je crois qu'il est guitariste dans l’ensemble musical Phoenix), est consacré à ce lieu tellement romanesque qu'il ressemble à une armoire à fictions. Avec un tel sujet, on pouvait s'attendre à quelque chose de très bien et force est de constater qu’un sujet ne fait pas tout. Le livre, qui est mince, plein de photographies, d’extraits d’articles de journaux et de blancs non parcimonieux, se lit en moins d’une heure et il n’est pas extraordinaire. Disons qu’il est plus sympathique qu’autre chose, avec un côté Modiano pour les nuls qui ressemblerait plus à une synthèse qu’à de l’essence. Il y a des passages d’un didactisme échevelé qui me semblent assez éloignés des brumes modianesques (certainement l’œuvre de Christian Mazzalai), une utilisation de la novlangue épicène, des celles et ceux et des autrices… On se demande si le texte ne serait pas un peu passé dans la machine à laver les mots de la réécriture sensible. Tout cela serait fatiguant s’il n’était pas grand-chose.
J'enchaîne avec Le chant des livres, court livre de souvenirs de Gérard Guégan, type engagé comme on en fait plus.
12 octobre 2025. – Brume (16°C). Le chant des livres est un livre de souvenirs éclatés qui laissera indifférente la grande masse adipeuse et qui ravira l'heureux petit nombre. Guégan raconte ses jeunes années à Marseille, ses origines prolétaires et sa découverte de la lecture. Il y a une rencontre avec Giono lors d'une sortie scolaire, l'omniprésence du communisme et l'ombre portée d'André Suarès qui caresse un peu tout ça. Puis ce sont ses années de jeune Parisien engagé, son amitié avec Jean-Jacques Schuhl, le milieu littéraire en amorce et des rencontres décisives avec Jean Paulhan ou Georges Lambrichs, le souvenir d'Armand Robin plus que moins assassiné par la maréchaussée, sa rupture avec le communisme en 1967, la création des Éditions du Sagittaire. D'autres rencontres : Bukowski, Florence Delay, Hervé Prudon, Alain Chany, les deux Jean-Pierre : Enard et Martinet, Martinet passant à travers les murs… Guégan procède par instantanés, dans de courts paragraphes, sans une once de didactisme malvenu et en évitant le raz de l’anecdote. Disons que tout cela est très bien.
Rouvert le gros volume de la collection Quarto consacré à Georges Perros. C’est toujours aussi beau mais c’est quand même un peu déprimant.
16 octobre 2025. – Les brumes levées, un ciel changeant laissant place à deux ou trois belles solleilées (13°C). Lecture alternée. Le matin en indoor, l’après-midi en outdoor. Lu cent pages de La Part sauvage de Marc Weitzmann. Pour l’essentiel consacré aux relations entre ce dernier et Philip Roth, c’est un livre de coalescence, de cooptation entre deux écrivains : l’un conséquent, l’autre moins. C’est aussi, tout du moins cela vise à être, une méditation sur la figure littéraire idéalisée d’un type qui fut aussi un ami, un autoportrait et une tentative d’explication des grandes affaires du monde (la fin de l’histoire, son retour, l’antisémitisme comme boomerang). En somme, un autel biographique, une autobiographie en creux et un livre politique dans le bon sens du terme… C’est ce que me laisse deviner les cent pages que j’ai lues et qui m’ont globalement plu. Weitzmann n’est pas un grand styliste, il manque singulièrement d’humour, mais il a pour lui une belle densité, un don pour la polémique qui ne vire jamais au rance et un art indéniable de renifler l’histoire. Ces pages consacrées au Paris intellectuel entre 1995 et 2000 sont, par exemple, assez réussies : on reste collé sur le lino de la cuisine de Houellebecq, on tourne autour des rouges-bruns de l’Idiot International, on dézingue les Versaillais des Inrocks qui le méritent certainement un peu. Du côté des affaires du monde, il y a Israël et les conflits que l’on sait, un beau portrait d’Aharon Appelfeld, le tocsin de l’antisémitisme qui résonne un peu partout en sourdine. Du côté de l’admiration qui vire à l’amitié, il y a ces échappées à New York, le début des relations entre Weitzmann et Roth. Le sujet du livre. J’en suis là.
17 octobre 2025. – Brume (14°C). Comme je le disais hier, l’affaire de Weitzmann est dense, tellement dense qu’elle pourrait même l’être un peu trop. Ce sont des blocs d’informations qui se répliquent avant de s’imbriquer dans une sorte de mur trop plein, voilà pour la forme. Quant au fond, il est pour ainsi dire passionnant. Passionnant, parce que Weitzmann sait parfaitement pointer les grandes affaires du monde, comment elles peuvent contaminer les intimités, la sienne, et celle de Philip Roth. Passionnant, parce qu’on découvre une foultitude de choses. Sur Roth et son engagement très actif pour les écrivains tchèques au milieu du pire, et sur ses relations avec la nièce de Kafka, par exemple. Passionnant politiquement, puisque ce qui préoccupe surtout Weitzmann, et devait aussi préoccuper Roth, c’est ce bon vieux totalitarisme. Celui de l’Amérique engoncée des années 50, celui du communisme, celui du wokisme, celui de l’illibéralisme en devenir… Le problème, toujours le même, c’est le totalitarisme qui courbe des vies qui ne lui demandaient rien.
18 octobre 2025. – Brouillard et soleil (14°C). Hier soir, vie sociale. Bu quelques boissons fermentées, mais en quantité raisonnable. Aucune activité sexuelle consécutive alors qu’une opportunité de nature tout à fait hétérosexuelle semblait s’offrir à moi. Que voulez-vous, on vieillit. Ce matin, poursuite du gros machin de Weitzmann. Tentative de biographie par la dissection du corpus romanesque rothien, par les fluctuations nécessaires de l’amitié aussi. C’est vraiment pas mal et ça serait vraiment très bien si c’était un peu plus élagué (édité ?). Cet après-midi, suite des opérations en extérieur. Pas plus de trois kilomètres de randonnée avant de trouver un banc bien situé qui m’a permis de continuer mes aventures lectorales, caressé par un léger soleil automnal. Sur mon chemin, croisé à plusieurs reprises une jolie fille qui lisait tout en marchant (elle était peut-être un peu trop jeune pour moi). J’ai moi aussi déjà essayé la lecture tout en marchant, mais je n’y parviens pas. Accrochant de ci, de là un bout de trottoir, une racine, une poussette. Cette jolie marcheuse était plus habile que moi… D’autre part, retrouvé quelques textes critiques donnés à un site Internet il y a une vingtaine d’années. Je compte les retravailler un peu.
19 octobre 2025. – Vent et averses, la dégradation des conditions météorologiques se précise (16°C). Un peu malade, vaguement nauséeux. De surcroît, les feuilles mortes tombent…
La littérature est-elle encore capable de dialoguer avec les réalités du monde tout en exerçant une sorte de fonction morale ? Roth est-il moins un monument littéraire qu’un symptôme : celui d’un humanisme en voie d’épuisement face à la décomposition généralisée ? La fiction est-elle encore capable de rendre compte des divers chaos collectifs sans que ceux-ci ne l’assomment en retour ? L’amitié peut-elle devenir un instrument de mesure du monde, permettant d’explorer la « part sauvage » – cette zone de violence et de désir que la civilisation prétend dompter mais dont elle dépend pour rester vivante ? Voilà beaucoup de questions posées par le livre de Weitzmann. Des questions pas vraiment sautillantes, des questions manquant tellement d’humour, de plaisanterie comme dirait l’autre, que l’on pourrait se dire, en les lisant, que les moments présents ne sont pas réellement faits pour la gaudriole mousseuse. Reste que si les réponses apportées par Weitzmann sont souvent terriblement sérieuses, elles sont aussi belles, nerveuses, parfois inquiètes, même parfois curieusement émouvantes (Roth finit par se prendre le monde sur le coin du nez, on se croirait dans l’un de ses romans) et toujours tendues par une intelligence morale qui semble vouloir faire fi de toutes les simplifications idéologiques… Si ses deux décennies de conversations avec Roth lui permettent de dessiner une autobiographie intellectuelle et sentimentale à travers les œuvres de ce dernier, elles lui permettent également de pratiquer une sorte de dissection de la modernité finissante, l’autopsie à vif d’une génération qui croyait encore au pouvoir des mots sur l’histoire. Rien de vraiment joyeux, vous en conviendrez.
20 octobre 2025. – Journée mollement pluvieuse (17°C). Lu Le Pigeon d’argile de Donald Westlake. Après cinq polars sérieux et un peu indistincts, c’est le premier livre où il se laisse emporter par sa nature comique en inventant ce héros archétypal un peu nigaud et presque malin à l’insu de son plein gré que l’on retrouvera dans la plus grande partie de son œuvre future (essentiellement sous son nom propre et non sous celui de Richard Stark). Voilà donc le premier « Candide » westlakien ! Un jeune glandeur pas forcément très vif d’esprit – par la suite ce seront des employés, des arnaqueurs modestes, un cambrioleur gaffeur – qui se retrouve pris dans un engrenage criminel dont il ne comprend pas la logique biscornue. Un petit gars dépassé par un monde ayant cessé de répondre à toute cohérence morale pour verser dans des arpents burlesques où la criminalité banale, bureaucratisée, presque administrative, n’est plus une transgression mais une routine. Un innocent pas plus vertueux qu’intelligent au sens classique du terme, qui ne cherche pas à comprendre le mal mais à le contourner pour continuer à vivre. Tout l’humour de Westlake repose sur ce simple décalage qui nous permet de constater l’adaptation nécessaire, la montée en intelligence d’un individu de bonne volonté, au fond sans malice, confronté à une organisation de l’univers fondamentalement absurde. Cela pourrait être du Kafka non résigné, du Voltaire sautillant, c’est du Westlake.
Retour dans les Cahiers de Cioran. Le 4 mai 1969, au Jardin des Plantes, il observe un flamant rose allant et venant lentement, très lentement, le long d’un mur. Excédé par ce « spectacle », il se met à crier, à vociférer dans l’espoir d’activer le mouvement du volatile. Ce dernier conserve néanmoins un rythme d’une « monotonie intolérable », déclenchant une vague d’angoisse chez notre ami roumain, qui ne peut que quitter les lieux. Se révolter contre la grise indifférence des Phoenicopterus est toujours une bataille perdue d’avance.
22 octobre 2025. – Il pleut (16°C). Curieuses phases de narcolepsie tout au long de la journée. Impossibilité de me fixer sur une lecture plus de cinq minutes sans piquer du nez. Néanmoins, suis tout de même parvenu à picorer deux ou trois moments dans le Journal de Renard et les Cahiers de Cioran. Deux antidotes.
À la TV, embastillement de Nicolas Sarkozy, du Douglas Sirk.
Demain, labeur.
23 octobre 2025. – Tempête en amorce (17°C). Rangé ma table, mes deux chaises et mon fauteuil de jardin sous une pluie de feuilles mortes. J'entre en hibernation.
Pour le reste, labeur et pas grand-chose d'autre. Si, picoré dans le troisième Cool Memories de l'ami Baudrillard. Voilà une prose faite de fragments qui a tout pour alléger mes fatigues diverses et variées. En tous les cas, l'incipit est très bien : « Comment sauter par-dessus son ombre / Quand on n'en a plus ? »
25 octobre 2025. – Aquosité automnale (15°C). Devant l’avancée des frimas, l’heure d’hiver et le guillotinage des jours, j’ai bâché ma monture de psychogéographe vélocipédiste. Voilà néanmoins le butin de mes dernières dérives entre boîtes à livres bancales et foires aux livres valétudinaires. De quoi passer une partie de l’hiver dans une tiédeur acceptable.
Sans attendre, lu la première pièce de ce puzzle en haut à gauche. Soit L’Enchanteur du lépidoptériste en chef Nabokov. Ce fond de tiroir réapparu à la faveur d’un coup éditorial fomenté par le propre fils de l’auteur, Dmitri, est une « première palpation » de Lolita, écrite en 1939 à Paris. Pour tout dire, ce n’est pas un texte foudroyant, mais plutôt une esquisse, un crayonnage où les personnages – un beau-père nympholepte et sa belle-fille de douze ans – ne sont pas follement intéressants, car trop indistincts pour l’un et se limitant à un petit corps frémissant pour l’autre. Derrière cette histoire scandaleuse pointe, certes, déjà un peu de ce qui fera le génie de Lolita : un art de la métaphore énigmatique, la férocité et le pathétique d’un homme amoureux (car le sujet de Lolita, c’est avant tout l’amour, le désastre amoureux). Mais ici, Nabokov reste encore un peu trop vert pour se déplier totalement et se contente d’une virtuosité un peu malsaine, un peu retorse, une virtuosité qui ricane sur le dos de son histoire et de ses personnages.
En complément, picoré dans Les Impardonnables de Cristina Campo : rien de ricanant, c’est joliment précieux.
Je fais la vaisselle et j'éprouve la sourde impression que ma vie se résume à ça : faire la vaisselle. Par vengeance, je ne ferai pas mon lit.
(Nocturne)
« On ne peut faire le moindre pas vers la “perfection” tant qu’on demeure prisonnier de la colère. Or, quoi que je fasse, j’y suis sujet. Je sais bien qu’il est dégradant de s’y livrer, je n’y puis rien. Si ; – j’arrive à ne pas passer à l’acte, à ne pas tirer les conclusions auxquelles mes “accès” devraient inévitablement me conduire. L’obsession de l’inanité universelle, c’est à elle que je dois de n’avoir pas commis quelque acte irréparable. Car je n’ai triomphé de la colère et surtout de ses suites que par le recours bienfaisant à l’à quoi bon ? (Cioran)
« Quand je me courrouce, c’est le plus vivement, mais aussi le plus brièvement et secrètement que je puis : je me perds bien en vitesse et en violence, mais non pas en trouble, si que j'aille jetant à l’abandon et sans choix toute sorte de paroles injurieuses, et que je ne regarde d’asseoir pertinemment mes pointes où j’estime qu’elles blessent le plus : car je n’y emploie communément que la langue. » (Montaigne)
Soit deux manières de ne pas laisser la fureur gouverner : la laisser s'éteindre toute seule par les mots et par simple épuisement physiologique chez Montaigne ; l’annuler par la philosophie, l'à quoi bon ? comme antidote, une sorte de sagesse négative chez Cioran.
26 octobre 2025. – Averse et éclaircies, chute des températures, un temps de début mars (11°C). Je pioche dans mon butin. Lu À la première personne de Finkielkraut (Finkie pour les intimes). Vous allez me dire que ses sempiternelles poings serrés, ses regards exaspérés vers le ciel et sa façon de ne jamais savoir comment ne pas réagir ne font rien pour lui, et vous aurez certainement raison de me le dire. Reste qu'ici nous n'avons pas affaire au Finkielkraut vitupérant des plateaux télévisés, celui des « Taisez-vous » furibonds, qui se laisse emporter par son tempérament colérique, mais plutôt à celui de son émission Répliques sur France Culture. Soit un type un peu plus tempéré et, en tous les cas, assez fidèle à l’esprit critique français, au débat contradictoire et au pouvoir de la discussion. À la première personne est tout d'abord une sorte de recension de son itinéraire intellectuel qui le voit passer du militantisme mao-spontex à des prises de position que l'on connaît tous. Puis il fait le constat de son déplacement idéologique pour mieux revenir à ses sempiternelles marottes : le déclin de la culture, la transformation de la langue, l’Europe, Israël, l’identité… Tout cela est certainement un peu lassant, tient du rabâchage, du remâchage, mais il y a tout de même une voix, quelque chose de vulnérable et surtout un rapport fondamental à la culture littéraire. Chez Finkielkraut, les citations, les références abondent, mais elles ne sont jamais des oripeaux, elles agissent comme de véritables déclencheurs de réflexion. Que l’on soit d’accord ou non avec lui, c'est déjà et toujours ça.
Un peu des Cool Memories du père Baudrillard, ces fort belles lignes boréales :
« Le pôle Nord – là où le vent ne vient que du sud et souffle vers le sud, puisque c’est partout le sud, dans toutes les directions.
Là où la boussole elle-même ne peut indiquer que le sud, puisque étant au nord absolu, elle ne peut plus indiquer le nord.
Là où les méridiens se rejoignent, et où il est donc toutes les heures à la fois. Là où l’année se résume en une immense journée, une seule nuit continue, l’aurore, un seul jour continu, le crépuscule. Là où les astres ne se lèvent ni ne se couchent.
Là où le soleil ne monte ni ne descend dans le ciel, mais tourne sur l’horizon à la même hauteur, l’été, quand on le voit.
Là où cesse la force centrifuge de la Terre. Au nord absolu, le nord n’existe plus. Rien ne peut venir que du sud. Au cœur du social, le social n’existe plus. Rien ne peut venir que d’ailleurs. Au cœur du sujet, le sujet n’existe plus. Rien ne peut venir que des autres.
Toutes les forces magnétiques s’inversent. Pour chaque point de la planète, il n’est d’autre direction que l’antipode. »
27 octobre 2025. – Il pleut… il pleut ! (11°C). N’étant pas plus étanche que ça, pas la moindre velléité pour l’outdoor. Je suis donc resté à l’abri de mon petit intérieur où, allongé sur mon canapé d’essence scandinave, j'ai poursuivi mes pérégrinations lectorales en m'attaquant aux Réelles Présences de George Steiner – du conséquent, du très conséquent ! Voilà un ouvrage si touffu, si dense qu’il pourrait presque effrayer ceux qui n’aiment n’être que tenus par la main. Ce n’est pas mon cas et cela tombe bien puisque Steiner ne borde jamais son lecteur avec du didactique et fait confiance à son minimum d’entendement. Dans l’immédiat, l’idiot un peu congénital que je me trouve être est assez charmé par le flux, l’érudition et la profondeur de pensée de ce qu’il a sous les yeux. Autant que mes neurones me le permettent, je crois deviner qu’il s'agit d'une méditation sur la présence transcendante des œuvres d’art, sur le fait qu’elles portent elles-mêmes leur interprétation et leur critique, car loin d’être le miroir de celui qui les contemple, elles sont avant tout le lieu de la rencontre entre l’altérité de l’artiste et son propre monde. Candidement, je comprends un peu et tamponne tout ça.
Constat de la mi-journée : Dans les catastrophes aériennes, s’accrocher aux mouches, car plus légères, elles tombent plus lentement. Toutefois… « La faiblesse de notre condition nous pousse souvent à cette nécessité de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin. » (Montaigne)
Dessert. Picoré chez Baudrillard et dans le Tao Te King de Lao Tseu. Du cool et du chinois.
28 octobre 2025. – Beau temps (15°C). Reprise de mes petites activités extérieures. Tour pédestre des boîtes à livres du secteur. Récupéré un volume des Caractères de La Bruyère et L’Italie à la paresseuse de Henri Calet (déjà lus ces deux livres dans d’autres éditions, mais que voulez-vous, je ne résiste pas à la tentation de l’accumulation). Loin de tout ça : Steiner. Comme toujours avec lui, on est tout d’abord ébloui, puis raisonnablement agacé par des phrases qui tournent à la logorrhée, qui s’étendent en largeur et longueur pour dire ce qui pourrait être dit plus simplement, sans ce côté paon aux ailes déployées toujours un peu gênant. (Quelle est la thèse de Steiner dans Réelles Présences ? Que le langage et l’art tiennent d’une véritable présence des sens et non d’une indifférenciation ou d’un relativisme absolu. Ce n’est pas si compliqué ! Ah, si, un peu ?)
Dessert : court retour dans la correspondance Fargue/Larbaud. Même ici on parle de « youpins », c’est dire si le mal est grand.
Je vous laisse. Ma voisine ramasse les feuilles mortes, je vais faire la vaisselle. Demain, labeur.
1er novembre 2025. – Pluie et vent, il fait doux mais le temps est dégueulasse. De surcroît, la nuit tombe à 17 h. Rien de sautillant (19°C). Lecture en intérieur. Steiner, Baudrillard, Lao-Tseu… A-t-on le droit de dire que le premier est parfois un peu trop amphigourique et qu’il se complique la tâche inutilement ? Pour preuve, ces quelques lignes assez obtuses : « Le concept, le traitement herméneutique et thérapeutique de l’expression et du texte comme palimpseste de possibilités superposées, où chaque niveau crypté subvertit le précédent et modifie le suivant, occupe une place centrale dans la lecture freudienne des relations, toujours à la fois vraies et fausses, ou vraies dans leur fausseté, entre le mot et le moi. »
Baudrillard, c’est l’inverse : trop simple, et même assez lourd lorsqu’il se laisse harponner par l’immédiat de l’actualité (ici la guerre du Golfe, la vie politique française) ; on le retrouve vraiment lorsqu’il complexifie ses affaires en visant plus haut. Disons que l’altitude l’aide… « L’ennui est une forme subtile de virus filtrant, de tonalité fossile qui traverserait invisiblement, sans l’altérer, la substance de la durée. De fines particules d’ennui, comme des neutrinos, strient la durée sans laisser de traces – il n’y a guère de mémoire vivante de l’ennui. C’est pourquoi il peut se superposer à toutes sortes d’activités, même passionnantes, puisqu’il vit dans les interstices. »
Quant à Lao-Tseu, on pourrait le trouver pelucheux. Il n’en est rien. « Le Principe est toujours non-agissant, et pourtant tout est fait par lui. »
N.B. : J’imagine que Steiner veut compliquement nous dire que Freud lit le texte comme une superposition de sens où chaque couche en cache une autre. C’est une hypothèse tangible, mais bon, j'ai des doutes.
(Nocturne)
« Toi aussi tu visais haut, mais l'amour nous courbe Tous de force, nous plie tous la douleur plus forte, Et pourtant notre arc ne revient pas À son point de départ en vain. » (Hölderlin)
« Car comme un clou par l'autre est repoussé, L'amour par l'autre est soudain effacé. » (Ronsard)
Pour Hölderlin l'amour est plié, pour Ronsard il est chassé. Faut-il en déduire que les histoires de cœur, qu'elles soient la matière première de la transformation de l'âme ou un effet collatéral de sa nature volatile, sont ontologiquement douloureuses ?
2 novembre 2025. – Aquasité palpable (13°C). Lecture, Steiner et Baudrillard. Me suis endormi plus d’une fois sur le Steiner. Cependant, mes synapses sont parvenues à saisir deux ou trois choses émergeant de l’abscons. Oui, il y a une nécessité philosophique d'un vide (la fin de la Présence), oui, l'art comble ce vide en offrant la seule forme de survie et de sens existentiel face à la mort. Comme tout est toujours dans tout et qu’aujourd’hui c’était le jour des morts, chez Baudrillard, il était aussi question de finitude et du fait que les religions se préoccupent de ce que devient l’être après sa disparition et jamais de l’être incréé (Cependant, Baudrillard se trompe un peu. Le concept de préexistence est central dans l’hindouisme, le bouddhisme et dans certaines branches mystiques du judaïsme. Dans la philosophie antique, chez Platon, l’âme préexiste dans le monde des idées. Chez quelques chrétiens primitifs, il y a aussi préexistence des âmes).
Plus tard, constat vespéral : Le prurit est le vestige du lien social perdu, un rappel que se gratter à deux valait mieux que se gratter seul.
3 novembre 2025. – Nuages, suivis d’une nette amélioration (14°C).
(Matin) Fini Réelles Présences. Je dois avouer avoir sauté quelques petites palanquées de pages. Ce faisant, j’ai certainement dû rater des passages conséquents, de belles choses. C’est toujours un risque à prendre que de céder ainsi à son propre ennui. Néanmoins, pour ce que j’ai saisi de sa thèse — je simplifie largement —, Steiner pense que l’art est l’outil privilégié qui nous permet de nous comprendre nous-mêmes tout en nous offrant l’opportunité d’entrevoir ce qui est plus grand que nous, en allant au-delà de l’intention de l’artiste et des limites de sa raison. (Cette phrase est trop longue et pleine de « nous », veuillez m’en excuser.)
En parlant de belles choses, et de belles choses sautées, omises, je n’ai pas raté celle-ci ; c’est toujours ça : « Dans Le Paradis, Dante parle d’une flèche qui atteint son but avant que la musique émise par la corde de l'arc ait cessé. Le vibrato persiste en nous après le son. Cette durée peut représenter ce que nous pouvons concevoir de plus proche de la spéculation selon laquelle il est des valeurs et des énergies dans la personne humaine — et personare signifie très précisément “résonner au travers” — qui transcendent la mort. L'accès à une telle intuition est, à la lumière de la raison et de la science, puéril et ridicule. Ce que nous pouvons dire, et qui reste en deçà et va en même temps au-delà d’une connaissance responsable, c’est qu'il existe une musique qui véhicule à la fois la constance grave, la finalité de la mort et un certain refus de cette finalité. Ce mouvement double, qui relève de l'instinct humain mais qui est un scandale pour la raison, est évident, est rendu transparent à l'observation spirituelle, intellectuelle et physique dans le quintette de Schubert en ut majeur. Écoutez donc le mouvement lent. »
En somme, le vibrato de l'âme meurt, mais sa résonance seule révèle à la raison notre liberté face à la mort. C’est très bien senti. Steiner manie bien sa balle.
(Après-midi) Courte randonnée pédestre. Tour des boîtes à livres. Déposé un Westlake et un Mauriac (des doublons). Récupéré un Rolin (Zones), un numéro de la NRF (n° 202, Jean Rhys et Jean Clair au menu, c'est la foire au Jean !) et un replet volume rassemblant les écrits critiques de Baudelaire (dans la collection classique Garnier). Sur un banc, et sous forme de fichier numérique (sacrilège, je lis sur mon téléphone !), retour dans la correspondance Morand-Chardonne. L'accident de Sagan, le bras cassé de Bernard Frank, un dézingage du Journal de Larbaud et des Carnets de Montherlant (Chardonne trouve les deux idiots). De l’acrimonie, toujours.
To be continued.

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