samedi 25 novembre 2023

Psychogeographie indoor (132)

 



Les casinos sont vides
comme ton cœur
et les restaurants de fruits de mer
ont des aquariums violets sous la pluie

 

31 janvier 2023.- Éclaircies (6°C). Lombalgie, radiographie de la colonne. Résultat : net pincement discal l5-S1 accompagné d'une arthrose facilement carabinée. Tout cela est certainement entraîné par le labeur. On ne se fait pas mal au dos en tournant les pages d'un livre (en dehors du labeur c'est mon activité principale). En parlant de livre, acquis pour moins de 10 € les deux premiers volumes du Journal de Bernard Delvaille. Ouvert le premier au hasard et suis tombé sur de sombres histoires de pissotières. J'espère qu'il ne sera pas question que de ça. Le second volume sent le tabac froid…


2 février 2023.- Radoucissement (10°C). Cioran aurait aimé sans aucune restriction la naïveté si il avait pu la distinguer de la bêtise. Je suis sur la même ligne, mais je remplacerai la naïveté par la candeur et la bêtise par le pelucheux.

Jamais vraiment bête, naïf je ne sais pas, candide certainement, un peu, je fais un petit tour chez Valéry (Paul). Il parle du mouvement et de sa capacité à rendre la sensibilité plus vive : « Après un choc, on n’ose bouger. C’est un nexus étrange où les idées, les mouvements, la variation de la sensibilité se brouillent curieusement. »


3 février 2023.- Beau temps relativement doux, quelque chose de printanier (10°C). Lectures picorantes : Delvaille, Brauquier, Renard, Valéry… Rien à redire, c'est très bien. De surcroît, mon canapé est confortable.


4 février 2023.- Ciel changeant, continuité relâchée (11°C). Mes cheveux poussent, je prends des airs hirsutes, des airs anachorète, des airs un peu grecs. En attendant de me diriger vers une officine de coupeur de cheveux, pour ne pas dire un coiffeur, je lis Sunset Limited de James Lee Burke. Rien de vraiment tiré par les cheveux, mais pas grand-chose à en dire. Burke écrit toujours un peu le même livre, son territoire m'est connu. As usual, je m'ennuie tout d'abord un peu me disant que la répétition sur le motif à parfois quelques limites. Puis, petit à petit, pour ainsi dire insidieusement, un certain charme s'installe. Je me retrouve sur un chemin de terre en bord de bayou, dans un bouge cajun entre une prostituée toxicomane et deux types turpides. Les senteurs de junk food montent dans l'air tiède, les bières à col long sont fraîches, tout cela est un peu vaudou.


5 février 2023.- Le gris domine (9°C). En dehors de la Louisiane de ses paysages et de sa nourriture calorique ce qu'il y a de mieux chez James Lee Burke ce sont les portraits qui sont parfois dignes d'Albert Dubout, celui-ci par exemple : « Une de ses jambes était amputée au ras du bassin, l’autre au dessus du genou. Il était énorme et son ventre se pressait en couches tremblotantes contre le tissu de son jean démesuré couleur d’encre noire. Il avait la peau aussi rose et lisse que celle d’un bébé, mais autour de son cou un couple de goitres pendouillait comme un collier d’œufs de cane.»


6 février 2023.- Ciel gris suicide, indicible maussaderie (6°C). Je chemine tranquillement dans la Lousiane burkenienne. La tiédeur est là, les paysages sont jolis, la nourriture est bonne, mon canapé est confortable mais l'intrigue poussive, très poussive… Ce midi sur France Culture Charles Dantzig parlait de Jules Huret et de sa fameuse Enquête sur l’évolution littéraire. Paru en 1891 c'est un spicilège de portraits et d'entretiens qui tournicote aimablement autour du gratin de l'avant-dernier fin de siècle. (Mallarmé, Lemaitre, Barrès, Gourmont, Joséphin Péladan, ce bon Raoul Ponchon…) C'est aussi et surtout le seul ouvrage où l'on peut se délecter d'un entretien avec le très mal embouché Verlaine. Évidemment, c’est génial : « Comme je lui demandais une définition du symbolisme, il me dit :

Vous savez, moi, j’ai du bon sens ; je n’ai peut-être que cela, mais j’en ai. Le symbolisme ?… comprends pas… Ça doit être un mot allemand… hein ? Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Moi, d’ailleurs, je m’en fiche. Quand je souffre, quand je jouis ou quand je pleure, je sais bien que ça n’est pas du symbole. Voyez-vous, toutes ces distinctions-là, c’est de l’allemandisme ; qu’est-ce que ça peut faire à un poète ce que Kant, Schopenhauer, Hegel et autres Boches pensent des sentiments humains ! Moi je suis Français, vous m’entendez bien, un chauvin de Français, — avant tout. Je ne vois rien dans mon instinct qui me force à chercher le pourquoi du pourquoi de mes larmes ; quand je suis malheureux, j’écris des vers tristes, c’est tout, sans autre règle que l’instinct que je crois avoir de la belle écriture, comme ils disent !

Sa figure s’assombrit, sa parole devint lente et grave.

N’empêche, continua-t-il, qu’on doit voir tout de même sous mes vers le… Gulf Stream de mon existence, où il y a des courants d’eau glacée et des courants d’eau bouillante, des débris, oui, des sables, bien sûr, des fleurs, peut-être… »

(Du même Huret, lire les épatants Voyages en Amérique.)


8 février 2023.- Beau temps froid (-3°C→6°C). Labeur. Toujours vaguement malade, lombalgie, tenace et divers problèmes de tuyauterie pas follement croquignolets. Un peu picoré dans l'enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret. Belle réponse de Raoul Ponchon : « Mon cher Huret, Vous feriez bien mieux d’aller voir des filles plutôt que de me raser avec votre interview. D’abord, tout ce que je pourrais vous dire, vous le savez déjà. C’est que mes amis seuls et moi avons du génie. Et encore, mes amis ?… » Cordialement vôtre, Raoul Ponchon. »

À l'alternat, lu un chapitre légèrement sanguinolent de James Lee Burke. Ce sera tout pour aujourd'hui.


9 février 2023.- Soleil frisquet, comme si c'était possible ! (7°C). Première lecture en extérieur de l'année, dans les frimas, les pieds à l'ombre, mais la tête au soleil. Ma chaise de jardin est toujours confortable…

Je m'éternise chez James Lee Burke entre un tueur nain qui mange les testicules de ses victimes et un vieux cow-boy sadique qui a la drôle de particularité d’avoir une carotte qui lui pousse dans la tête. Autrement chez Jules Juret Gourmont dézingue France et Zola tout en prédisant que la littérature prochaine sera mystique et d'un catholicisme un peu spécial, une héritière qui régnera sur l'art tout entier. Il cite aussi Francis Poictevin « brodeur de si fines étoles ». Un éloge en cinq mots.


10 février 2023.- Soleil pour ainsi dire polaire (-5C°-> 5°C). Le labeur m'ayant contraint à passer l'essentiel de la journée dans un entrepôt où la température ne dépassait pas les trois degrés, j'ai tout du Lapon congelé. Mes pieds sont froids, mes mains sont froides et je crois que mon cerveau est bien froid lui aussi. Bon une fois rentré dans mon petit intérieur, toute cette froideur derrière moi, j’ai tout de même repris quelques menues lectures. Sous un plaid et parfaitement chaussetté, je suis retourné chez James Lee Burke (qui est raisonnablement tiède). J'ai ensuite feuilleté un volume du très toqué Francis Poitcvin (Double) pour mieux finir dans l'enquête de Jules Huret où Henry Céard était convié à émettre quelques avis sur la production littéraire de ce bon vieux 19e siècle. Rien sur Francis Poitcvin, mais cet avis sur Stendhal, qui est finement raisonné, mais que l'on n'est pas obligé de partager : « Il faudrait discuter un peu sur Stendhal et ses qualités. C’est un psychologue, oui, mais un mystificateur. Ce qu’on nomme sa psychologie résulte seulement de l’effort qu’il fait pour échapper à son instinct et à sa sensation. Voilà son intérêt ; il ne consiste pas dans la réalité de ce qu’il nous raconte, mais dans le travail de mensonge qu’il apporte dans ses analyses. Il faut tenir compte de cette nuance. La plume à la main, il se dupe lui-même et essaie de duper ses lecteurs, et je crois que tout son agrément vient de l’excès de son artifice. Sans doute, il est merveilleux, ce jeu d’esprit joué sur l’échiquier mental d’Helvétius et de Condillac, mais il faut le prendre pour ce qu’il vaut et s’en délecter, par virtuosité d’esprit, mais sans y attacher de souveraine importance. »


11 février 2023.- Weather mostly sunny (7°C). Quarante minutes de lecture en outdoor, juste le temps pour que mes pieds se refroidissent. Repli sur mon petit intérieur (ce n'est pas une image fœtale) où j'ai fini la lecture du Sunset Limited de James Lee Burke. Rien de vraiment affligeant, mais c'est le dixième ouvrage mettant en scène le très bougon Dave Robicheaux et comme c'est un peu toujours la même chose avec lui je commence à sentir une certaine lassitude pointer au milieu des marais louisianais. Par contre, je ne me lasse pas du Journal de Bernard Delvaille dans lequel je suis retourné avec pas mal de satisfaction au coin du bec… Naples et le Vésuse ce volcan qui ressemble à un gros chien malheureux qui jadis aura fait de grosses bêtises, Pompéi, Sorrente et Capri que Delvaille trouve sublime (alors qu'il se méfie généralement du sublime)… La Toscane et l'Ombrie, Florence et Sienne, Urbino et Cortone… Hyde Park et les bancs de la Serpentine, Eton et Richmond… Autant de lieux traversés et racontés par un esprit raffiné qui ne concède rien à l'affliction et tout à un certain bonheur stendhalien d'exister.


12 février 2023.- Le soleil brille sur les branches mortes (8°C). Cet après-midi je n'ai pas pu vraiment profiter de mon temps de soleil disponible, car ma voisine la plus limitrophe telle une musaraigne en manque de vitamines D a pris l'idée de s’extraire de sa tanière tout en entamant l'une de ses habituelles conversations téléphoniques. Comme ses avis pénétrants sur tout et sur rien ne m'intéressent que très vaguement et que, de surcroît, ils barbifient assez largement mes velléités de lecture, je me suis vu contraint de rejoindre mon petit intérieur où tel un ours courroucé j’ai fini la lecture du Journal de Bernard Delvaille. (On pourra dire que la musaraigne domine l'ours, c'est dans l'air du temps.) À l'abri je suis parvenu à mes fins et j'ai bien fait puisque ce Journal-là est en définitive globalement merveilleux. Delvaille ne comprend rien aux nouvelles formes de civilisations, au Rap et au trucmuche qui le hérissent, il déteste la bureautique, la domotique, l'informatique et le téléphone portable. Il s'étonne même que l'on puisse téléphoner depuis un avion et que celui-ci ne tombe pas aussitôt. Rien pour les nouvelles technologies et rien pour la nouveauté en règle générale, mais tout pour le plaisir hédoniste de baguenauder à travers l'Europe entre vieux tableaux, vieux écrivains et joies de la table. Tout pour une autre civilisation, tout pour Londres et surtout tout pour l'Italie. Un pays qui l'enchante et qui n'est qu'une source de joies diverses et variées. Quoi de plus beau que le brouillard qui tombe sur la place du Duomo de Parme ? Quoi de plus extraordinaire que la vue du belvédère de Tragara à Capri ? La mer baignée de soleil, d'un bleu indéfinissable, quelque chose de sublime, mais pas un sublime humain, un sublime organisé par les Dieux… Son Journal s'achève à Venise en même temps que s'achève le XXe siècle. J'ai lu le troisième Tome (qui me semblait intuitivement le plus intéressant) je lirai les deux autres. Delvaille a-t-il écrit un quatrième Tome avant de rejoindre la vaste communauté des trépassés en 2006 ? Sera-t-il publié ?

« Venise, ville des êtres solitaires, qui caressent de la main, tel un visage, le parapet des ponts, se donnant ainsi l’illusion de suspendre le temps. Ainsi va notre vie, dans le silence et dans les songes, en attente des cendres. Ici s’achève le XXe siècle »


13 février 2023.- Soleil, grande amplitude thermique (-5°C -> 14°C). Pas de voisine tintamarresque, quinze minutes de soleil en plus.

Il y a quelques années j'ai visité la Pologne, du nord au sud, de Varsovie à Cracovie tout en faisant une étape que je pensais nécessaire par Auschwitz et Birkenau. Un voyage forcement un peu touristique, mais pas tellement dans les vestiges des deux camps que l'on sait qui me sont apparu comme des lieux de mémoire assez préservés par la disneylandisation. Dans Nein, Nein, Nein ! livre que j'ai entamé ce matin Jerry Stahl raconte peu ou prou le même voyage sauf que lui voit du problématique là où je voyais du préservé. Son récit, cette Shoah en autocar qui pourrait de prime abord laissez craindre une sorte de reportage gonzo croquignolet n'est vraiment pas si mal que ça. C'est assez touchant, parfois drôle et souvent féroce. Il y a bien une cafétéria dans le camp d'Auschwitz j'ai du passer à côté sans la voir.


14 février 2023.- Soleil et douceur (16°C). (Outdoor.) Habile stratagème ! Je déplace ma chaise toutes les dix minutes et au bout d'une heure j'aurai gagné pas loin de cinq minutes de soleil. C'est toujours ça de pris sur l'hiver ! Retour dans l'enquête de Jules Huret qui rencontre Octave Mirbeau. Quand le premier demande au second ce qu'est pour lui la littérature, le second prend une poignée de feuille morte l'éparpille machinalement dans l'air et affirme doctement : « La littérature ? Demandez plutôt aux hêtres ce qu'ils en pensent ! »

(Indoor.) Comme tout est décidément dans tout — et même le pire — par des biais détournés Jerry Stahl m'a mené jusqu'à la fiche Tripadvisor de la cafétéria du Musée d'État d'Auschwitz-Birkenau. Les avis partagés sont assez étonnants on ne sait pas si on doit s'esclaffer ou s'offusquer en les lisant. Par exemple, il y a un type qui trouve le cadre du restaurant assez mignon, un autre que l'accueil est aussi froid qu'il y a 75 ans et d'autres — des autochtones — que le prix de la tasse de café est trois fois plus cher que celui pratiqué sur la place du Marché de Cracovie. Tout cela me semble assez bien résumer l'esprit du livre de Stahl qui malgré une traduction a priori un peu aléatoire m'aura globalement très bien convenu. (Bon il y a des raccourcis un peu faciles entre Hitler et Trump, un côté gonzo toxico déglingué parfois agaçant, mais c'est tout de même drôle, bien informé sur le sujet et le plus souvent poignant que glucidique.)


16 février 2023.- soleil voilé (12°C). Lettres de Château de Michel Déon. Sur Larbaud : « Barnabooth, lui, est un Larbaud agrandi, mythifié, supraterrestre, délivré des misères de la trivialité. » C'est bien vu.


18 février 2023.- Une certaine douceur (15°C). Malade depuis plus de quinze jours. L'estomac et ses affidés, certainement quelque chose d'ulcéreux. Je vais un peu mieux, les diverses pharmacopées font sans doute effet. Le pire, la saveur des eaux plates, cette diète que je dois m'imposer. Rien de vraiment sautillant dans tout ça. Lettres de châteaux de Michel Déon. Ces lettres sont des remerciements. Déon les a écrites à l'âge de 88 ans en 2008. Elles sont adressées à Apollinaire, Braque, Stendhal, Larbaud ou Morand. Rien de fulminant, la sagesse et le bon ton du grand âge sont de mise. C'est tout de même bien agréable, un peu comme un robinet d’eau tiède qui remplirait une baignoire où l’on n’aurait aucune peine à vouloir se prélasser (il faut faire l’éloge du robinet d’eau tiède). Cela et aussi quelques pointes d'émotion qui piquent ça est là, dans les histoires de q d’ Apollinaire dans le Journal inutile du vieux Morand, un type pourtant difficilement aimable (c'est moi qui souligne). Rien ne se perdant jamais tout à fait le vieux Déon (il n'y a pas que Morand pour être vieux), m'a donné l'envie de relire un peu les Contrerimes du jeune Toulet. Dans le sens de l'obsolescence non programmée, c'est toujours très bien :


Trottoir de l’Élysé’-Palace
Dans la nuit en velours
Où nos cœurs nous semblaient si lourds
Et notre chair si lasse ;

Dôme d’étoiles, noble toit,
Sur nos âmes brisées,
Taxautos des Champs-Élysées,
Soyez témoins ; et toi,

Sous-sol dont les vapeurs vineuses
Encensaient nos adieux –
Tandis que lui perlaient aux yeux
Ses larmes vénéneuses.

Rien (ou presque) : Dans ce monde nouveau qui avance par petits entrechats pleins d'éthique même la transsexualité ne transgresse plus rien. Nous allons bien nous embêter.


19 février 2023.- Ciel couvert (10°C). Un jeune gandin s’ennuie dans son village, il veut connaître le vaste monde, s'engage dans un paquebot transatlantique où il officie comme steward. Quelque part dans le Pacifique l'un de ses camarades un brin facétieux le jette à l'eau d'un large coup d'épaule. Voilà notre jeune gandin barbotant au large d'une île inconnue. Il est sauvé du naufrage par une nuée d'inquiétants oiseaux de fer qui le dépose sur un canot sans conducteur. Par ce moyen diablement automatique il est conduit sur l'île inconnue où il est examiné par des entités sonores et invisible et bientôt chapeauté par des robots régisseurs un peu sinistres, mais très polis. Il rencontre une psychologue diaphane qui pour mieux l'adapter à son nouveau milieu l'oriente vers divers travaux d'horlogerie. Sa vie est alors régulée par ce qui pourrait bien être une forme d'intelligence artificielle avant l'heure légale. Autour de lui tout semble flotter dans une sorte de bonheur uniforme et les hommes et les femmes qui l'entourent sont d'une placidité heureuse et sans problème. Pour vivre loin des anicroches dans cette société, cette communauté îlienne, il suffit que notre jeune gandin ne pose pas de questions non prévues, qu'il ne sorte pas des routes et des programmes imposés par une mystérieuse et omnisciente machinerie que l'on imagine aisément binaire. Ceux qui posent des questions inattendues et qui se risquent à mettre un pied en dehors de tout ça se voient irrémédiablement rattrapés puis trucidés à coups de becs et de griffes par les fameux oiseaux métalliques que j'ai évoqués plus haut. Or, comme rien n'est jamais simple, un jour notre jeune gandin dérègle un peu tout : les robots, l'intelligence artificielle, les oiseaux mécaniques. Il parle d'amour, les robots s'échauffent, l'intelligence artificielle ne sait plus quoi résonner et les oiseaux trucideurs ne répondent plus aux commandes de leurs modérateurs détraqués. Notre jeune gandin s'échappe en compagnie de la jeune psychologue diaphane du début dont il est tombé amoureux. Revenu dans son pays il découvre que le bonheur était là (et dans les tartes aux cerises du dimanche). Voilà résumée à gros traits patauds l'intrigue de L'Île aux oiseaux de fer, court roman d'André Dhôtel que j'ai lu dans la matinée. Cette dystopie autour du machinisme en marche et de ses inévitables effets est un peu à part dans l’œuvre du brumeux Ardennais. Cela ne l'empêche pas d'être admirable et d'une prescience étonnante à l'heure des drones de Chatgpt et autres fariboles transhumanistes. (C'est l'amour et la douceur qui nous sauveront du pire). (To be reworking)


20 février 2023.- Météo splendide, quasi printanière (17°C). Toujours malade. Joies du Gaviscon et de l'Ésoméprazole, de l'eau plate et de la diète.

Lu le Nietzsche de Zweig. Pas une biographie, pas une analyse philologique, mais quelque chose de plus intime, de plus bruissant, aussi. Des histoires de corps. Le corps de Nietzsche, cette physiologie si particulière qui lui fait ressentir la présence du monde par tous ses organes. Son rapport à la maladie, à la convalescence, cette autre naissance. La découverte du sud le soleil que Nietzsche sent passer en lui, encore une naissance. Nietzsche était un homme de naissances multiples. (Belle élégance de Zweig qui comme avec Stendhal parle en amoureux.)

Entamé Rue Involontaire de Sigismund Krzyzanowski (grand oublié soviétique).


21 février 2023.- Les nuages auront succédé à la brume et du soleil prévu par la météorologie nationale je n'aurais vu que quelques rares rayons (15°C). Fait un tour par le cimetière. Mes morts sont toujours là…


Ce vague journal de lecture m'ennuie de plus en plus, c'est presque devenu une corvée que de le tenir. Peut-être faudrait-il que je sache changer d'objet, que je substitue aux livres que je lis le vide qui m'entoure.

Selon quelques-uns de mes informateurs Sigismund Krzyzanowski serait l'un des génies littéraires les plus oubliés du XXe siècle… Un type qui, encombré par les lourdeurs de la Russie stalinienne, n'aura rien publié de son vivant. Il aura cependant écrit des carnets, des récits et romans plus de trois mille pages que l'on redécouvre petit à petit au fil de leur édition avec un bonheur qui semble égal. À son sujet on parle de Kafka, de Borges, d'histoires un peu toquées arrosées par la vodka. Ce matin j'ai lu Rue involontaire un recueil de sept lettres et deux textes découverts dans les archives du KGB. Les lettres sont envoyés au hasard avec ses timbres qui pour les Russes faisaient office de monnaie. Dans le dernier texte l'intelligence des personnages se réfugie dans un chapeau qui passe d'une tête l'autre. Il y a certes de la fantaisie, un certain cocasse avec quelque chose de réchauffé par la vodka, mais bon Kafka et Borges sont tout de même loin. Plus conséquent et certainement avec plus de chair à tripoter : Graham Greene. Je suis plongé dans Les chemins de l'évasion l'un de ses trois livres de mémoires. Pas d'anecdotes croquignolettes, de choses indicibles et dites, de tourments intérieurs étalés, non c'est une affaire totalement expurgée de l'intime. Greene ne parle que de ses romans et de la façon dont ses propres expériences auront influé sur eux. Pour lui la vie n'est qu'une accumulation de matériel, elle n'est pas toujours facile, pas sans fatigue, sans souffrances et même sans peur, mais elle n'est que ça (tout du moins dans ses souvenirs).


24 février 2023.- Le vent se lève, l'air refroidi les nuages se forment, tout change (14°C). Pour en revenir à la physiologie et au roman, ces quelques lignes de Valéry (Paul) qui est tout de même un champion : « Comprendre quelqu’un, c’est avoir aussi une idée de sa physiologie et de sa sensibilité et des habitudes de son organisme – lesquelles sont singulières, très puissantes et très cachées. Le secret de bien des conduites est dans la politique de préservation des habitudes physiologiques : besoins parfois bizarres, et, quoique besoins acquis, plus forts parfois que des besoins naturels, véritables parasites de la vie neuro-viscérale, inventeurs de dissimulation et de manœuvres extraordinaires. Rien ne dessine plus une « personnalité ». Mais c’est encore un aspect que le roman connaît assez peu. Même Balzac. Il est vrai que ce sujet va vite à l’ignoble, à l’immonde et au comique. Pratiques inconcevables, qui tiennent de la superstition, du tic, de la magie, et qui deviennent obligatoires, sortes d’intoxications de l’habitude et de monstruosités dans l’ordre des actions. Il y a une tératologie des fonctionnements. »


Physiologie toujours (enfin presque), dans les Cahiers de Cioran : « On est écrivain parce qu’on n’a pas pu être orateur… D’après mes théories, les bègues devraient tous être des génies…»


25 février 2023.- Vagues éclaircies cependant la balance penche tout de même dans le nuageux (9°C) (Matin.) Moins malade, coiffeur et toujours dans les souvenirs de Graham Grenne. Un côté arrière-cuisine un peu popote. Intéressant, mais pas plus que ça. Meilleur lorsque qu’enfin l'intime ne se cache plus et en entre en collision avec les grandes affaires du Monde. L'espionnage à demi avoué, le blitz, un voyage en Malaisie, quatre hivers au Vietnam à suivre les « opérations françaises », quelques semaines dans la Pologne stalinienne de 1956, une colonie de lépreux dans les derniers jours du Congo Belge. (Faut-il encore rappeler ici combien le Congo Belge fut terrible ?)

(Après-midi.) Retour de bouquinistes, nouvelles acquisitions : Amazonia – Patrick Deville, Autobiographie d’un lecteur – Pierre Dumayet, À la légère – Michel Déon, Le Carnet vert – François Gorin.


26 février 2023.- Vent violent, ciel dégagé, température glaciale (3°C). Lecture en extérieur impossible, c'est dommage.

Greene me tombe des mains. Ses nombreuses pages sur la révolte des Mau Mau sont par exemple soporifiques en diable. Ce n'est pas que le sujet soit si inintéressant que ça — un sujet quoiqu'il puisse être est toujours intéressant en soi —, mais Greene à beau malaxer des informations, de la matière historique, cela ne prend pas, il n'en fait pas grand-chose, il n'y a pas la moindre trace d'un quelconque bonheur d'écriture dans tout ça et on s'ennuie ferme.


To be continued.

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