mardi 6 août 2019

Psychogeographie indoor (92)


« D’une façon générale, bien que je me croie intelligent, j’ai peu de goût pour le savoir. Pour la raison, je pense, que je suis tout le contraire d’un curieux. Je laisse arriver beaucoup de choses qui me concernent, sans me préoccuper de la façon dont elles arrivent. C’est certainement un tort et ça ne m’aidera guère à faire carrière dans la vie. C’est possible. Je n’ai pas peur de la mort, donc de la vie non plus. » (Robert Walser, Microgrammes)


1.

30 mars 209.- Météo splendide, pas le moindre nuage, température idéale (21°C). À l'inverse d'hier aujourd’hui mes tentatives lectorales n'auront pas vraiment été étouffées dans l’œuf par le brouhaha environnant. J'ai simplement dû subir une conversation téléphonique qui m'a appris que l'une de mes voisines envisagerait une petite intervention chirurgicale théoriquement esthétique, J'ai cru distinguer qu'il était question d'une « culotte de cheval », quelque chose dans ce goût-là. Pour le reste, j'ai lu dans l'après-midi le second tome du Manifeste Incertain de l'ami Pajak. Que dis-je ! Je ne l'ai pas lu, je l'ai dévoré ! C'est un livre épatant, formidable, émouvant, tout ce que vous voulez ! On retrouve la belle « touche » de Pajak, cette façon un brin charbonneuse de mélanger autofiction, grandes et petites histoires littéraires, dérive topographique réflexions à demi philosophiques et dessins à l'encre de chine plus souvent tourneboulant qu'autre chose. Outre Pajak et Walter Benjamin (les deux olibrius principaux du projet), on croise Ludwig Hohl et Léon Paul Fargue, Breton et Nadja (Breton en prend un peu pour son grade, c'est bien mérité), Jean Follain, Élie Faure, Kafka, d'autres, un peu… Autant de piétons parisiens, de types qui savaient se perdre, dans les rues et dans le vin, des psychogéographes avant l'heure légale. Bref, le bouquin de Pajak est formidable, vivement le Tome III !

31 mars 2019.- Soleil et douceur (20°C). Largement entamé En attendant le jour de Michael Connelly. Premier opus d'une nouvelle série où ce bon vieux Harry Bosch est remplacé par une certaine Renée Ballard femme inspectrice de son état. On sent qu'en effectuant cette surprenante permutation Connelly fait un peu avec l'air du temps, qu'il veut dénoncer certaines « choses » (son héroïne harcelée sexuellement se retrouve reléguée par punition dans une vague brigade de nuit qui n'a jamais le temps de boucler une « affaire »). Cependant pour l'instant (au mitan de ma lecture) son personnage reste assez indistinct et ressemble davantage à un Bosch hypocalorique qu'à une fliquette en furie. Pour le reste et en dehors de son personnage principal qui prendra certainement un peu plus d'épaisseur au fil des pages c'est un roman policier (pour ne pas dire polar) qui se laisse parfaitement lire. Il faut dire que la réjouissante exactitude topographique, la grande minutie procédurale et le savoir-faire « popote » de Connelly sont toujours là…

1 avril 2019.- Ciel se couvrant au fil de la journée et n’inspirant guère à l'optimisme météorologique (20°C). Bonnes conditions lectorales en dehors de deux trois conversations téléphoniques un brin parasites (apparemment l'un de mes voisins doit 2000 euros au fisc). Fini En attendant le jour qui s'est révélé mieux que je ne le pensais de prime abord. Ballard le nouveau personnage imaginé par Connelly prend une réelle épaisseur au fil des pages et même si l'intrigue est un peu filandreuse elle tient son lecteur en haleine. Chose intéressante, il y a des « ponts » entre Bosch et Ballard et l'on se plaît à imaginer une rencontre entre les deux, dans un futur roman et dans une « optique balzacienne ».

2 avril 2019.- Nuages (18°C). Gaston Criel était un drôle de zèbre qui avant de devenir plus ou moins écrivain fut tour à tour, locataire de Sartre (contre un paquet de Gauloises mensuel), secrétaire de Gide (que Paulhan lui présenta), combattant de la drôle de guerre, prisonnier au Stalag, assistant de Cocteau sur le tournage de La Belle et la Bête, zazou dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, vaguement ami de Tzara, Isou ou Picabia, vraiment ami de Jean-Paul Clébert et François Augérias (deux autres drôles de zèbres)… Plus tard après quelques poèmes et un premier roman salué par Henry Miller, il s’exilera pendant trois ans aux États-Unis puis en Tunisie… Toutes ces aventures un peu derrière lui, il se mariera et deviendra vendeur de caravanes, représentant en lingerie, portier de boite de nuit, barman… Il fera un retour à la littérature en 1975, publiant une trilogie romanesque osée qui ne fit la une de rien du tout (Sexaga, Phantasma, Circus). Ce matin j'ai commencé la lecture de L'os quotidien son dernier roman paru en 1987, trois ans avant sa mort. Il y raconte ses années 1939-1950, sa mobilisation dans une armée pour le moins bancale, la drôle de guerre, la débâcle, sa captivité au Stalag. Le récit, très peu romancé, avance à toute vitesse, on ne s'appesantit sur rien… Criel est un Hyvernaud, un Guérin, plus véloce moins toujours dans l'humain, le terriblement humain.

3 avril 2019.- Phénoménale chute de la température extérieure, revoilà l’hiver, ou presque (4°C). Fini le Criel qui dans sa partie terminale parle grossesse et accouchement. Le ton est un peu sinistre et pas vraiment sponsorisé par le « planning familial ». C'est bien simple pour un peu on se croirait chez l'ami Cioran, voire pire chez l’abominable Albert Caraco : « SON père ! Je ne suis pas plus maître de mes mictions que de mes spermatozoïdes. MON enfant ! C’est UN enfant. Un nom ! On impose un nom, une famille que nous n’avons pas choisie, qui ne nous a pas choisi… Beaux assassins, fils de pasteurs ! Enfant par accident, parents par mégarde ».
Je fais mes valises, demain départ pour le Portugal et l’Algarve où j'espère trouver un peu de douceur lusitanienne. Malheureusement, un œil discret jeté sur les prévisions météorologiques m'apprend qu'il y pleuvra pire que chez Noé.

12 avril 2019.- Beau temps frais (14°C)

I. Retour de l’Algarve. Les mois d'avril sont peut-être les mois idéaux pour visiter cette contrée-là. La météo y est éminemment supportable, pas vraiment encore torride et le flux touristique reste raisonnable. Le Vinho Verde aidant pratiqué plus de 150kms d'heureuse psychogéographie, en taxi, en bus, par le train, surtout à pied. Visité Portimao (camp de base), Alvor, Lagos, Silves… Longues plages assommées par de bien belles falaises, grands rochers égarés au milieu des marées, chalutiers fureteurs, châteaux Maures égarés en pleine campagne (À Silves, petite citée pleine de charme), vieilles villes plus ou moins épargnées par le fameux tremblement de terre de 1755 (Lagos), stations balnéaires quasiment vides en dehors de quelques Britanniques rouge écrevisse (Praia de mar, beau décor vide)… surtout tranquillité, grande tranquillité lusitanienne un peu partout !

II. Longtemps j'ai fait mine d'être allergique à Roland Topor, à son rire tonitruant et à son esthétique. Je le trouvais disgracieux, bien lourd et pour tout dire Kafka au petit pied. Évidemment l'âge aidant j'éprouve peu de peine à constater que je me fourvoyais dans l'erreur. J'ai même mangé mon chapeau melon (avec un doigt de Porto) et je trouve Topor vraiment très bien. Pour preuve ce matin j'ai dévoré son Portrait en pied de Suzanne, une longue nouvelle écrite en 1978 et rééditée cette année par les épatantes éditions Wombat. L'histoire est assez croquignolette : un obèse égaré dans une ville étrangère tombe amoureux de son pied gauche. En gros le Jérôme de Jean-Pierre Martinet baguenaude dans l'Épépé de Ferenc Karinthy tout en prenant littéralement son pied. C'est assez organique, un peu perturbant, souvent très drôle et finalement tragique. Bref, c'est toporissime.

III. Cet après-midi poursuivi la lecture de la correspondance de Tchekhov en extérieur. Pu de bruits parasites, soleil printanier, petit vent frais, température idéale. La première de la Mouette fait un four retentissant, un escroc sillonne le Midi russe sous le nom de Tchekhov et emprunte de l'argent où il peut : « avoir des sosies – n'est-ce pas la gloire? », la chienne Quinine met bas et produit un curieux mélange de chien de ferme et de crocodile, dans la nuit du 22 au 23 mars 1897 le vrai Tchekhov commence à cracher du sang. Début avril on lui diagnostique une tuberculose pulmonaire… Le début de sa fin, il est tout juste inquiet.


2.

13 avril 2019.- Beau temps frais avec, cependant, quelque chose d'hivernal dans le fond (12°C). Ce matin lu Musiques de Fribourg de Cingria, trente pages de digressions merveilleuses autour de Fribourg, cette ville à étages pourvue d'un funiculaire capable des plus belles ascensions, des plus belles dégringolades, aussi. Le tout est agrémenté d'épatantes illustration et se lit avec délice, un délice d'initié. Puisque je suis dans le délicieux cet après-midi poursuivi mes pérégrinations lectorales en plongeant mes deux yeux dans la correspondance de l'admirable Tchekhov. Malade, poitrinaire, il réfugie corps et âme à Biarritz, lézarde au soleil, mange et bois beaucoup, ne s'en fait, pour tout dire, pas trop. L'automne, l'humidité et les vents de l'atlantique là il prend ses poumons à son cou et d'une station climatique l'autre se retrouve à Nice dans une pension russe qui ressemble à un décor de théâtre . Le temps est splendide, dans les jardins et squares municipaux, on repique les fleurs, les pâquerettes sont grandioses : « Il fait un temps paradisiaque. Très chaud, calme, délicieux. Les concours de musique ont commencé. Des orchestres défilent dans les rues. Il y a du bruit, des danses, des rires. Je contemple tout cela en me faisant la réflexion que j'ai été bien bête de ne pas faire plus tôt de longs séjours à l'étranger. Maintenant, je crois que, si je vis, je ne passerai plus d'hivers à Moscou, même pour un empire. Sitôt octobre arrivé, adieu la Russie ! Ici, la nature ne me touche pas, elle m'est étrangère, mais j'aime passionnément la chaleur, j'aime la culture… Or, ici, la moindre petite vitrine, le moindre panier d'osier sue la culture ; le moindre chien transpire la civilisation. »

14 avril 2019.- Beau temps presque froid (9°C). Je suis assis sur ma chaise de jardin face à un soleil raisonnable. Le fond de l'air est un peu frais, mais un début de contentement commence à me remonter le long de l'épigastre. Il faut dire que je suis toujours plongé dans la correspondance de l’impeccable Tchekhov, il vient de quitter Nice et après un court passage par Moscou le voilà à Yalta dans des latitudes plus sudistes. Ses poumons le font toujours souffrir, son père vient de mourir, mais le ton de ses lettres n'est jamais plaintif, il est attentif aux « autres », drôle parfois et surtout il est exempt de la moindre trace de mesquinerie. Comme le disait Simon Leys : « l'homme semble avoir correspondu à la qualité de l'artiste ». Plein d'une belle et non relative félicité je tourne une nouvelle page quand soudain, et à son habitude, l'un de mes indéfinis voisins entame une énième conversation téléphonique follement impudique. Cette fois-ci il est question de la maladie vénérienne contractée pas sa fille : « Tu comprends, forcement à 17 ans ce sont des choses qui arrivent »… le charme de ma lecture s'en trouvant un tantinet rompu je rentre derechef dans mon petit intérieur où je concocte un expresso allongé d'une larme de grappa bien à même de faire passer le tout. J'ai bien fait de regagner mes pénates, car la première goutte de café à peine entrée dans mon auguste bouche voila que par l'une de mes fenêtres encore entrouvertes j'entends une autre conversation téléphonique se mêler à la précédente. Ce nouveau téléphoneur semble quant à lui parler d'une soirée alcoolisée, de vomi et d'un retour à 4 heures du matin, quelque chose dans ce goût-là. Comme je veux toujours « profiter » du beau temps, même un peu frais, je ressors dans les extérieurs avec deux boules Quies enfournées dans chacune de mes oreilles, il faut savoir s'adapter à tous les types de situations. Je rouvre mon volume de Tchekhov en maudissant les inventeurs de la téléphonie mobile, mais en félicitant les établissements Quies – voilà.

18 avril 2019.- Soleil voilé (23°C). Godard répond aux questions des Inrock(uptibles). Guère de fulgurances, pour tout dire on se barbe un peu comme on se barberai en écoutant un barbon barbant vantant les mérites de sa petite entreprise notionnelle. Cela dit le bonhomme restera ad vitam aeternam notre escroc préféré.

Notre Dame brûle, Légion d'honneur pour Michel Houellebecq, l'époque est décidément bien sybarite.

19 avril 2019 Temps estival, ou presque (23°C). Le soleil chauffe raisonnablement et je suis toujours plongé das la correspondance de mon ami Tchekhov. Il est lui aussi assez chauffé par un soleil simili estival, à Yalta, dans ce Midi russe auquel ne manque que la culture et quelques grammes de finesse (en somme Yalta et la Crimée, tout du moins la Crimée de bord de Mer Noire sont pour Tchekhov une Côte d'Azur de substitution). Otherwise entamé Mani du toujours épatant Patrick Leigh Fermor. Le menu est très appétissant, pérégrinations pédestres en Grèce sudiste, rochers escarpés et population en couleur. Fermor ne m'a jamais déçu, j'imagine qu'il ne me décevra pas cette fois-ci non plus.


3.

20 avril 2019.- Soleil se voilant progressivement, méfiance (23°C). Ce midi bu un peu trop de vin de Viognier ce qui de facto m'aura entraîné dans une une douce sieste reconstructive. Je me suis réveillé sur ma chaise de jardin, le soleil était chaud et les oiseaux gazouillaient tout autour de moi. Aucun bruit parasite, pour tout dire pas la moindre trace d'une quelconque présence humaine. Le voisinage semblait s'être téléporté vers quelques villégiatures, loin de moi, de mon enveloppe corporelle et de mes insistants désirs de tranquillité. Le Mani de Fermor subrepticement posé sur me cuisses allongées, je l'ai saisi à pleines mains et j'ai poursuivi la lecture que j'avais entamée hier en observant quelques menues poses de mignonne léthargie post éthylique. Comme prévu c'est un livre formidable, on y apprend une foultitude de choses, sur le Magne (le Mani en grec), cette mince bande de terre follement accidentée située à l’extrême sud de la Grèce continentale, sur son histoire, sur ses vins, sa nourriture, ses us et coutumes et ses hommes de prime abord un peu inquiétant qui se révèlent en définitive follement humains et donc globalement sympathiques. Voilà j'en suis là.

21 avril 2019.- Temps nuageux et doux (21°C). Cet après-midi fait un petit tour en ville. Je n'en avais fait aucun depuis environ six mois et je dois avouer qu'il y a certains changements. De démesurés graffitis à la gloire des gilets jaunes bavent un peu partout et un nombre assez faramineux de trottinettes électriques envahit à peu près tout. On peut en voire d’innombrables oubliées sur les trottoirs avec des airs de jouets cassés, et celles qui circulent, très nombreuses elles aussi, semblent montées et pilotées par des types et typesses très modernes, mais quand même un peu Huns sur les bords (rencardé par un passant j’apprends qu'il s'agit là de « free flotting », une nouvelle pratique alliant « mobilité douce » et dématérialisation monétaire ). Tout cela ne m’inspirant qu'une confiance assez relative, j'ai bien vite évité cette nouvelle horde à roulettes et tout en slalomant je me suis dirigé vers les quais et chez les bouquinistes. Je n'y ai fait aucune découverte foudroyante, mais j'ai tout de même acquis Constance de Lawrence Durell, c'est le troisième volume du Quintette d'Avignon et il va falloir que je me débrouille pour trouver les quatre volumes restants…
Ce matin j'étais toujours en Grèce du sud avec Patrick Leigh Fermor, un type qui sait rester presque drôle en toutes occasions :« La mort est ici une réalité physique inévitable et brutale. On est loin des cercueils hermétiquement clos d'Europe occidentale, des morts embaumés et fardés d'Amérique du Nord. Chaque enfant grec a entendu à de nombreuses reprises, le râle angoissant du mourant et a vu les joues ratatinées, la mâchoire tombante et les paupières closes de ses aînés. On laisse le cercueil ouvert jusqu'au dernier moment et on ne le descend dans la fosse qu'après que chacun a embrassé le mort sur les joues, en signe d'adieu. L'odeur des morts, la sensation que l'on éprouve en les touchant sont connues de tous. Et nul n'ignore les effets de la décomposition puisque, trois années après l'enterrement, on déterre cérémonieusement les ossements pour les mêler à ceux de la famille. Par deux fois, en Crète et en Argolide, j'ai moi-même vu le crâne nu de deux vieux amis. »

22 avril 2019.- Soleil voilée, vague tiédeur (24°C. Mille ans de Vendetta, de mythes et de superstitions des tours plus nombreuses que celles de San Gimignano, des montagnes qui plongent dans des eaux émeraudes, quelque chose de ravagnard un peu partout, Patrick Leigh Fermor nous (me) donne très envie de faire un petit tour dans le Magne. Par ailleurs il nous (me) parle des Maniotes exilés en Corse et je dois dire que je ne vois plus l'impeccable Cargese de la même façon.

23 avril 2019.- Rien.

26 avril 2019.- Restes tempétueux (14°C). Trop de labeur, rien lu depuis trois jours, la barbarie me guette.

27 avril 2019.- Ciel maussade (14°C). Dans Mani Fermor se félicite que dans le Magne aucun poste de TSF ne vienne polluer le paysage sonore. Tout est d'une tranquillité de pierre et seul un délicieux gramophone à pavillon chantonne dans le village Yéroliména : « Ailleurs en Grèce, le plus reculé des villages d'Arcadie ou d’Épire résonne, du lever du soleil à minuit, de musique swing, de sermons en anglais, de causerie sur l'apiculture en serbo-croate, de musique symphonique diffusée depuis Hambourg, de bulletins météorologiques en français, de résultats de tournoi d'échecs à Leningrad ou de signaux en morse émis par les navires sur le Dogger Bank. Comme l'appareil est presque systématiquement défectueux, tous ces sons, diffusés à plein volume, se transforment en un cri strident de chauve-souris qui perce les tympans. Personne n'écoute, mais jamais on n'éteint le poste. Les villes sont de véritables pandémoniums. » Pour le reste entre Gorgones et centaures, le bouquin de Fermor est épatant.

28 avril 2019.- Météo sinistre, automnale pour tout dire (8°C). Chez Fermor la Gorgone est un « monstre qui ressemble à une prostituée avec un beau corps blanc, des boucles rousses… et un regard de serpent ». Elle est polyglotte, parle le langage des bestioles et éprouve des désirs coupables pour ces dernières. Cependant, les bestioles (en langage savant : la faune) la dédaignent alors la Gorgone, par défaut, courtise le genre humain. Ensorcelé par son chant quelques hommes concèdent à faire la chose avec elle. Certains, les plus malins, connaissant les effets de son terrible regard lui proposent de creuser un trou pour qu'elle y enfouisse son « fatal visage ». Elle laisse alors son corps et uniquement son corps offert aux souffrances de la lubricité. Évidemment, la Gorgone est un peu stupide, au lieu de se glisser près d'elle d'un pas amoureux, généralement le bien aimé bondit et lui tranche la tête d'un coup d'épée sec et sournois puis il l' enfouit dans un pot en détournant les yeux afin de s'en servir pour tuer les dragons, les lions ou les léopards. Décidément, la Grèce est parfois un drôle de pays.

29 avril 2019- Temps plutôt nuageux, toutefois quelques belles soleillées auront un peu extrait la journée de sa gangue de morosité (14°C).

I. Dans Connaissance de l'Est Paul Claudel, oui Paul Claudel l’ambassadeur sybarite, constate que les rues des villes chinoises sont faites pour un peuple habitué à marcher en file indienne (ce qui ne manque pas de sel pour des Chinois). Ainsi, chaque quidam prend place dans un rang qui ne semble jamais vraiment commencer et ne jamais vraiment finir, mais qui forme un tout parfaitement aligné. Les maisons qui bordent les multitudes de rangs ressemblent à des caisses défoncées, mais bien rangées, dans lesquels un esprit futé a aménagé des interstices où les habitants dorment pêle-mêle au milieu de marchandises diverses et variées : « N'y aurait-il pas des points spéciaux à étudier ? la géométrie des rues ? la mesure des angles, le calcul des carrefours ? la disposition des axes ? tout ce qui est mouvement ne leur est-il pas parallèle ? Tout ce qui est repos ou plaisir, perpendiculaire ? »

II. Visitant la cathédrale de Chartres Paul Valery, oui Paul Valery le docte sétois, reste en admiration devant quelques beaux vitraux. Il est ravi par leur aspect granulé, des « grains de merveilleuses pierreries, des grenades de paradis » par leur combinaison de bleus et de rouges… Il est ravi par tout cela et il pense, allez savoir pourquoi, au très lactescent Mallarmé : « Certaines phrases du Mallarmé en prose sont vitraux. Les sujets importent le moins du monde – sont pris et noyés dans le mystère, la vivacité, la profondeur, le rire et la rêverie de chaque fragment – chacun sensible, chantant… »

30 avril 2019.- Ciel changeant (18°C). D'un côté ni plus ni moins qu'une bétonnière, de l'autre une multitude de conversations téléphoniques. Dans de telles conditions, rien lu.

1er mai 2019.- Beau temps printanier (19°C). Profitant des conditions météorologiques assez favorables j'ai taillé mes haies puis j'ai rempoté deux trois choses d'origine végétale. Mes petites affaires faites je suis ensuite retourné dans le Mani de Fermor qui m'attendait avec des airs languissants sur ma chaise de jardin. Pour tout vous dire j'avance chichement dans ma lecture et je dois vous avouer qu'un long chapitre consacré aux icônes m'ayant un peu endormi j'ai seulement été réveillé par une assemblée de vieillards qui, à l'ombre de beaux feuillages, chantaient comme des cigales. Quelques pages plus loin, ma vague narcolepsie n'était déjà plus qu'un lointain souvenir, il faut dire que Fermor y évoquait les petits déjeuners de la Grèce la plus enfouie. Une minuscule tasse de café turc, une grosse tranche de pain noir, une poignée d'olives, un gros morceau de fromage de chèvre fortement odorant et un verre d'eau-de-vie brûlante, de quoi réveiller un mort : « En Épire, en Thessalie du Nord et en Macédoine, on entame souvent la journée par quelques gouttes toniques de tsipouro. En Crête, où cette pratique est fréquente, tout le monde avale d'un coup crânement, plusieurs verres de tsikoudia, le raki crétois distillé après le soulage du raisin à partir des râpes, de la peau et des pépins et parfois délicieusement parfumé avec des mures écrasées. Chaque gorgée à la douceur d'une balle traçante. L'organisme somnolent est frappé d'un choc semblable à celui que doit ressentir l’huître arrosé d'un filet de citron. Le novice est saisi d'un hoquet de frayeur et ses yeux lui sortent des orbites. L'hôte vous tend sa flasque et dit : “ Un autre ! Juste pour tuer les microbes !" »

2 mai 2019.- Trop de nuages (14°C). Bonne interview de BEE dans les Inrock(uptibles), qui vont mieux.

3 mai 2019.- Temps maussade (14°C). Lever 4h00, labeur, sieste, un petit tour dans une polyclinique pour un examen tout à fait médical. Rien de réjouissant en somme.

4 mai 2019.- Bruine, vent aigrelet et éclaircies parcimonieuses, rien pour vraiment plaire (14°C). Fini le Mani de Fermor. Même s'il a quelques moments languissants, mais la Grèce est languissante, c'est une lecture que je recommande chaudement.  Fermor est voyageur, mais pas que. Il est aussi géographe, historien et une foule de d'autres choses que je vous laisse découvrir (17h54).
Il y a trente ans je préférais les Nuls aux Inconnus. Évidemment, le jeune gandin que je me trouvais être ballottait une fois de plus dans l'erreur. Les Nuls n'étaient que dans la transgression tandis que les Inconnus étaient dans l'étude de caractères. Or chacun sait, ou tout du moins chacun devrait savoir que la transgression ne volète que le temps d'atteindre de nouvelles normes à bousculer. L'étude de caractère c'est bien autre chose, la réalité humaine dure, le fond de l'homme en définitive varie très peu et l'intemporalité de ne peut que tourner autour de ces choses là. Les Nuls sont vite devenus une nouvelle norme que d'autres, moins rigolos, ont renversée. Les Inconnus, et le génial Didier Bourdon, sont restés immuables, comme Molière (18h10).

5 mai 2019.- Temps à peu près hivernal, bourrasques et froideur (9°C). Je profite d'une courte éclaircie pour écrire ces quelques lignes faiblardes. Ce matin j'ai bien tenté de lire un court texte de Cingria (Vair et foudres), mais je ne suis pas parvenu à mes fins. Concentration impossible à trouver or Cingria nécessite un minimum, voire parfois un maximum, de concentration. C'est dommage j'ai du passer à côté de belles choses. Ah si , tout de même, je n'ai pas raté la dernière phrase : « Venez demain, n'est-ce pas ? Vous me montrerez cette mythologie. Ensuite on tirera à coup de carabine sur les poires au fond du jardin. Il faut bien se distraire !… »

6 mai 2019.- Beau temps frais (14°C)

Une chronique de Vialatte,
deux lettres de Tchekhov,
c'est peu,
mais souventefois,
la qualité prime sur la quantité.

8 mai 2019.- Pluie diluvienne et vent mauvais, un temps de Toussaint pour le 8 mai, décidément météorologiquement parlant rien ne nous sera épargné (12°C). Ce matin Novalaise, vingt pages où Charles Albert Cingria baguenaude dans l'avant-pays savoyard en compagnie des frères Klossowski. L'entame est formidable : « J'ai toujours trouvé l'Ain un département sublime. À cause d'une solitude rocheuse et herbeuse et d'arbustes en multitude fière et de beaucoup d'eau ; et à cause aussi de l'administration qui est petitement localisée et fanatique… ». Cet après-midi retour chez l'acrimonieux Philippe Muray. Sur Céline, les trottinettes pas encore électriques ou le « camp du bien » ses diverses intuitions passent encore allègrement la rampe. Plus je serai même tenté de dire que Muray avait trop tout compris avant l’heure légale.

9 mai 2019.- Averses, trois éclaircies, rien de sautillant (17°C). Dans le Figaro littéraire, Bret Easton Ellis répond aux questions d'Éric Neuhoff (l'homme à la cravate tricotée). Trump, Houellebecq, milléniums et réseaux sociaux, être ou ne pas être une mauviette… On s'amuse un peu, voire franchement : « Amour de Haneke est ce qu'aurait pu être La maison du lac s'il avait été dirigé par Hitler ».


To be continued.



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