mardi 9 janvier 2018

Psychogeographie indoor (80)



« C'est le propre des timides que de rire ou de sourire niaisement au mauvais moment, et de ravaler leur salive pour tout à coup laisser échapper un flot de formulations hasardeuses qui passent pour de l'injure, du mépris, de l'arrogance. La parole nous devrait être interdite, à nous les timides ; elle devrait s'étrangler en nous. Nos vies et la vie des autres en sauraient adoucies. » (Frédéric Pajak, Manifeste incertain)


1.


2 septembre 2017.- Repos. Temps automnal, vent aigrelet, quasi-froideur (17°C). Aucun élan, pas de sautillement, inspiration en berne (ce n'est pas nouveau). Les quelques lignes qui suivent n’auront donc rien pour elles.
Comme indiqué hier je cède au petit Barnum de la rentrée littéraire en entamant La Serpe de Philippe Jaenada. Au bout de soixante-dix pages je ne suis pas exagérément affligé, le sujet  - la vie de George Arnaud - est passionnant, quant au traitement – biographique avec des parenthèses digressives drolatiques – il me convient tout à fait.
Détail notable : le triple homicide du château d’Escoire est évoqué dans le Journal de Maurice Garçon que je lis par petites bouchées gourmandes depuis bientôt un an, les deux livres entrent donc en « coalescence », c'est intéressant.

3 septembre 2017.- Soleil voilé, température agréable (22°C). Météo aidant poursuivi la lecture de La Serpe en extérieur (conditions lectorales moyennes, des éclats de voix hispaniques sur ma gauche, certainement un barbecue dominical d'expatriés) . Rien de lactescent, pas de TGL à l'horizon, mais un bouquin qui vous saisi très bien par le revers du veston. Il faut dire que la vie de Georges Arnaud est assez prenante. Il y a cette histoire de triple homicide, mais il y a beaucoup d'autres histoires : la « drôle de guerre » qui pour Arnaud ne fut pas vraiment drôle, une évasion, un faux enlèvement par la Gestapo, la fortune familiale dilapidée en moins de six mois, des amours et mariages à foison, un long périple en Amérique du Sud où au milieu d'une troupe de délinquants et autres nazis rechapés il se fera successivement chasseur d'or, camionneur, ouvrier, bourlingueur… L'écriture du Salaire de la peur, le petit monde germanopratin et une fortune à nouveau dilapidée, l'engagement, le FLN, l'Algérie, un retour désabusé puis la mort à Barcelone, c'est beaucoup pour un seul homme, c'est beaucoup pour une seule vie.
Si à toutes ces aventures on ajoute les rencontres : Édouard Boubat (il lui chipera sa femme Lella, oui celle que l'on voit dans une des plus belles photos du monde), Louis Calaferte, Jacques Verges, le couple Montand/Signoret (qui en prend pour son grade), on comprendra sans peine que l'on ne s'ennuie pas en lisant le livre de Jaenada.

4 septembre 2017.- Labeur. Rares nuages, tiédeur relative (26°C). J'allais écrire quelques mots quand ma mine s'est cassée. Il m'a fallu en changer et c'est donc avec une toute nouvelle que j'écris ces mots.
Ma mine a bien fait de se casser, figurez vous que je n'avais rien à écrire – pas plus qu'à dire –, les accidents sont ce qu'ils sont, et il en faut parfois pour cheminer ne serait qu'un petit peu dans les steppes de l'inspiration.
Ah ! aujourd’hui j'ai bien lu deux chroniques de Jean Giono - vous savez ces papiers qu'il scribouillait pour la « grande presse » et qui ont été rassemblés dans Les Terrasses de l’île d'Elbe –, mais je n'avais rien à en dire si ce n'est qu'ils sont très bien (il y est question de l'art de fumer la pipe et de deux, trois autres broutilles un tantinet passéistes).
Ma nouvelle mine fonctionne assez bien, je suis allongé face au soleil, les essais thermonucléaires extrême-orientaux ne me font même pas sursauter, ainsi va le monde

5 septembre 2017.- Ciel changeant, vague chaleur (28°C). J'écris ces mots sans intervention mentale, c'est ma main qui fait tout le travail et comme elle n'a pas grand-chose à dire ce n'en est que plus profitable.
Rien lu, posé sur ma chaise de jardin je regarde le mur en face de moi, sa couleur est indéfinissable, un ocre délavé sorte d'orange raté qui dénote un certain manque de goût ( et du crépi, trop de crépi, je n'aime pas le crépi).

7 septembre 2017.- Soleil trop bas, on sent déjà pousser les feuilles mortes (21°C). Globalement dubitatif. Rien lu.

8 septembre 2017.- Soleil partiel, dégradation tardive (24°C). Not in the mood. Tenté de sauver un oisillon tombé d'un nid incertain. Pense être parvenu à mes fins. Lu un chapitre de Philippe Jaenada, une chronique de Giono. Nothing else.

9 septembre 2017.- Larges averses, fraîcheur (15°C). Social life, rencontré un ami perdu de vue depuis une quinzaine d'années, nous avons bien changé, s'agissant de moi-même je ne sais pas si c'est en bien.
Retour dans la Serpe – bien affûtée – de Jaenada. Après avoir évoqué la vie tumultueuse de Georges Arnaud, la seconde partie se concentre sur le triple meurtre du château d'Escoire. Des cadavres atrocement mutilés, du liquide cérébral, du sang un peu partout, une serpe ensanglantée et un héritier/orphelin qui joue des airs au piano, qui mange des tartines de beurre, pendant que les enquêteurs enquêtent, notre héritier/orphelin serait il coupable ?

10 septembre 2017.- Ciel changeant, fraîcheur (16°C). Le bouquin de Jaenada n'est pas si mal que ça, on y passe de 1941 à 2016 en deux trois parenthèses, les digressions qui se veulent drolatiques le sont pour l'essentiel vraiment (la « péri-urbanité » de Périgueux vaut le coup d’œil). Page 205 Maurice Garçon entre en piste, c'est une autre histoire… Le bonhomme est très mince avec des épaules très droites qui lui donnant l'air d'un valet de pique, son visage aristocratique et vaguement désabusé ne laisse rien deviner, le procès de Georges Arnaud peut commencer.

11 septembre 2017.- Into the void.

12 septembre 2017.- Labeur. Soleil partiel, fraîcheur matinale (20°C). Une gamine de 8 ans qui danse le Twist sur des patins à roulettes, pour Giono voilà le summum de la vulgarité… Il a certainement raison, on s'en fiche un peu. (Les terrasses de l’Île d'Elbe). Rien d'autre.

14 septembre 2017.- Quelques belles éclaircies (17°C). Une certaine lassitude me gagnant je me cache dans un fourreau de narcolepsie. Face au brouhaha, au poids des hommes et aux enquiquinements, la somnolence est un contrepoison plus que satisfaisant.
Par ailleurs toujours sur les terrasses de l’Île d'Elbe avec l'ami Giono. Ces lignes que je tamponne de mon sceau sans aucune difficulté : «  Que faut-il pour réussir ? De la bravoure ? De l'obstination ? De la chance ? Du génie ? Non : de la médiocrité. Quoi que produise le médiocre, c'est un produit qui s'adresse au plus grand nombre. Il est sûr de son affaire, il a les qualités requises par la majorité des individus. »

16 septembre 2017.- Ciel plutôt nuageux (17°C). Fouille méthodique des archives, lecture attentionnée, et parfois émue, de la correspondance entre Henri Girard et Georges Girard, consultation horrifiée du dossier lié au crime du château d'Escoire, le travail de Jaenada est considérable et son bouquin est donc diablement informé. Reste qu'au bout de 300 pages (il en reste 200), on se perd un peu dans ce sentier très peu lumineux mêlant biographie, autodérision digressive, roman policier et baguenaudage provincial.

17 septembre 2017.- Pluie gourde, fraîcheur inconvenante (9°C). Le Jaeanada vire à la contre-enquête. Résultat Henri Girard/Georges Arnaud n'est visiblement pas coupable. Qui est le vrai coupable ? Un certain Bruce imaginé par Jeanada ? Quelqu'un d'autre ? Il reste 150 pages pour le savoir. J'espère qu'elles ne seront pas trop longues.

18 septembre 2017.- Ciel flandrien,plus de douceur (18°C) Jeanada, serpe, Georges Arnaud, Périgeux, Google Maps, un chapitre. Rien d'autre.

20 septembre 2017.-Fraicheur (14°C) Tremblements de terre, ouragans, l’été est bien finie. Je vous laisse, il faut que je fasse la vaisselle.

21 septembre 2017.- Quasi beau temps (23°C). Grande fatigue, très grande fatigue… Bref retour chez deux grands septiques : Senancour, Cioran (Oberman, Cahiers).
Rien (ou presque) : Ce que j'aime à Hollywood c'est la mitteleuropa.

22 septembre 2017.- Étonnante bouffée de chaleur, retour de l'été ? Aujourd’hui c'était pourtant le premier jour de l'automne, tout est décidément foutrement déréglé ! (25°C). Je m'éternise un peu dans la Serpe de Philippe Jeanada, il est question d'une fenêtre et d'une toile d'araignée pendant environ 30 pages, c'est certainement très intéressant (cette fenêtre et cette toile d'araignée seront cruciales dans l'existence de Georges Arnaud), mais je dois dire que cela m'ennuie tout de même un petit peu.

23 septembre 2017.- Soleil gâché (24°C). S’agissant de l'automne, mon semblant de jardin est assez mal orienté. Le soleil à beau être là avec tous ses petits rayons mordants , on ne le voit jamais, il est toujours caché, par une haie pas ou mal taillé, un arbre trop touffu – ses feuilles tomberont pourtant bientôt – un petit mur mordoré qui ne doit rien à Bergotte et aux évanouissements proustiens. Tout cela n'est certainement qu'une question d'angle, le soleil de fin septembre est si bas que j'ai beaucoup de mal à trouver un endroit capable de me permettre de lire tout en rechargeant en même temps mes accus en vitamines D. J'ai donc passé l'essentiel de ma journée à changer l'emplacement de ma chaise de jardin (qui est aussi ma chaise de lecture) tout en tendant le cou vers quelques hypothétiques rayons salvateurs. Je suis parvenu à mes fins pour de très courtes durées – une demi-heure par ci, un quart d'heure par là –, mais elles auront été hautement bénéfiques pour mon humeur.
Ce faisant j'ai fini la lecture de la Serpe. Jeanada en bon Columbo qui ne s'ignore pas trouve un coupable oublié et franchement probable. Je n'en dirai pas plus, mais sachez simplement qu'il ne s'agit pas de Georges Arnaud (et encore moins du Colonel Moutarde).
Demain je poursuivrai mes pérégrinations lectorales en entamant un spicilège de Jacques Reda : Autoportraits. Les pages ne sont pas massicotées – c'est un livre publié chez Fata Morgana—, mon coupe-papier est déjà prêt.


2.

24 septembre 2017.- Sun a little too low (25°C). Conditions météos similaires à celles d'hier, recherche des vitamines D et tutti quanti. Après les cinq cents pages bariolées de Jeanada, l'Autoportraits de Jacques Réda sonne un peu janséniste. Le menu est cependant appétissant (Bergounioux, Borel, Caillou, Lambrichs, Perros, Thomas…) les portraits sont beaux, l'analyse sérieuse est de mise, il y a quelques souvenirs et anecdotes qui remontent…

23 septembre 2017.- Pluie chafouine (19°C). Réda, Autoportraits. L'accent d'André Frenaud, le corps de Jean Follain :
 : «… J'hésite à puiser dans mes souvenirs un trait presque outré du besoin qu'avait Frénaud de prendre à bras-le-corps l'humain dans ce qu'il a de plus digne, comme (et c'est le titre d'un de ses recueils) dans ses excrétions, misères, facéties. Après le terrible accident qui avait littéralement broyé Follain près du pont de la Concorde, il était allé s'incliner, comme on dit, ou se recueillir devant le corps exposé à l'hôpital. Il m'expliqua comment on avait essayé de rendre une forme à peu près normale au visage. Et puis : chagrin, refus, effarement, compassion, colère – tout cela se confondit soudain dans la formule qu'il me livra crûment sur cette figure mal remodelée « comme une gélatine de volaille ». Mais - volâille – l'accent donnait à la brutalité de l'image une sorte de majesté répulsive, enregistrant sans détour l'inhumain où le sort peut nous ravaler, et l'exhibant pour en accuser l'ignominie. »

26 septembre 2017.- Ciel fluctuant (20°C). Labeur et tracas domestiques, une journée pour rien…
Rien (ou presque) : La photographie argentique oui, du fixateur, du révélateur… Un soupçon de révélateur sur la main et c'était une brûlure… et une cicatrice plus tard… nous étions fixés. Cette belle chimie un poil risquée épinglait joliment la vie et seules les photographies collées les unes aux autres – le trop fameux cinématographe - avaient quelque chose d'un peu saumâtre, car on y voyait le temps passer – et donc la mort travailler - plus que de raison.

28 septembre 2017.- Labeur. Soleil partiel, « impression » de beau temps (24°C). Une pelleteuse dans trous dans la rue devant l'une de mes fenêtres. Dans ces conditions, rien lu.

29 septembre 2017.- Labeur. Idian summer (25°C). Voisinage trop bruyant, pelleteuse dans la rue, un marteau et une perceuse sur ma droite, les cris d'une mouflette sur ma gauche, néanmoins court retour dans l'Autoportraits de Réda, qui m'est tombé des mains au bout de dix pages ; saleté de voisins !

30 septembre 2017.- Repos. Hier c'était encore l'été, aujourd’hui c'est déjà l'automne, la pluie tombe sans cesse et les feuilles mortes commencent à voltiger comme des oiseaux amoindris. Reste à savoir comment nous avons pu passer d'une saison à l'autre en si peu de temps ? (15°C).
À la veille de l'opération qui allait priver Georges Perros de sa voix, Jacques Réda enregistra secrètement ses derniers propos sur une cassette. Il en eut bien vite honte parce que c'était à l'insu de Perros : « le souci d'être correct n'empêche pas une bêtise… » On aimerait bien écouter cette cassette, existe-t-elle encore ? Sinon dans son Autoportraits Réda ne fait pas que rencontrer Georges Perros, il parle aussi très bien de ses mots, les mots d'un « homme ordinaire ». Il parle aussi très bien de Jude Stefan, du chat Henri Thomas de Georges Lambrichs ou de Jean Tardieu. Voilà tout un pan de littérature lactescente qui ne vire jamais au caillé (Michon peut-être, parfois...)

1er octobre 2017.- Repos. Météo trop automnale pour être vraiment honnête, le mordoré nous guette, le mordoré avance, le mordoré est bientôt là ! (16°C).Liste non exhaustive des objets divers et variés cachés entre les pages du second tome des Chroniques de la Montagne se trouvant être en ma possession :
Une étiquette de bière autrichienne, une étiquette de bière irlandaise, une étiquette de bière mormone (sans alcool), une étiquette de bière corse, l'adresse d'un ami suisse rencontré au bord du Grand Canyon, un ticket de loterie - perdant – acheté dans un casino borgne de Las Vegas, deux billets d'entrée pour le Monte Palace de Funchal, un ticket pour le téléphérique qui grimpe au même Monte Palace, un billet pour le Parc national des lacs de Plitvice (Croatie), un billet d'entrée pour les remparts de la vieille ville de Dubrovnik, un ticket pour les Heritage Islands (Irlande), un billet d'entrée pour les monuments de la Piazza dei Miracoli de Pise, un ticket pour un musée archéologique grec indéterminé (Cyclades, Crète ? Je ne sais plus), un ticket de métro pragois, un prospectus pour une exposition Keith Haring à Vienne (du 28 mai au 19 septembre 2010), des tickets de bus bulgares, polonais, lituaniens et hongrois, une carte d'embarquement pour un vol Lyon-Saint Exupery- Rome Fiumicino (siège 05F).

2 octobre 2017.- Nuages (21°C). Fusillade à Las Vegas, 60 morts, 500 blessés. Le coupable : un retraité globalement paisible qui ne semblait demander rien à personne. Conclusion : méfions-nous de tout un chacun.
Une chronique d'Alexandre Vialatte.
Rayon musique : Buell Kazee - The Butcher’s Boy

3 octobre 2017.- Nuages (20°C). Lever précoce. Labeur puis sieste prolongée. Une chronique de Vialatte où il était question de l’éléphant – cette grosse bestiole finalement sympathique – en dehors de cette chronique, journée pour rien, une de plus, sachant qu'il me reste de moins en moins de journées à passer ici-bas, je me demande à quoi tout cela mène ; certainement à rien.
Rayon musique : Jeanne Lee & Ran Blake - Where Flamingos Fly.

5 octobre 2017.- Soleil, de l'or sur du mordoré (23°C). Manque de sommeil, le labeur, toujours. Conséquence, je flotte en dehors de moi-même dans de vagues effluves narcoleptiques. Dans cet état lu deux chroniques de Vialatte avant de piquer du nez au creux de mon canapé ; au loin un chien aboyait. Mort d’ Anne Wiazemsky : « Et sa nuque fragile qu’on découvrait par instants nue, avec le renflement, touchant à voir, de deux tendons qui saillissaient sous la peau duvetée, couleur d’ambre clair, selon les mouvements de sa tête. »
Rayon musique : Annette Peacock - I Have No Feelings

6 octobre 2017.- Ciel changeant, le gris dominant dominant tout de même un peu plus que le bleu (16°C). Snob comme je suis j’entame Quelques cafés Italiens, court opuscule où Patrick Mauries promet de se perdre dans les parfums mêlés d'espresso, de bitter, d'amande et de marsala… Par ailleurs, reposé mon Vialatte.
Rayon musique : Cal Tjader - What Are You Doing for the Rest of Your Life.

7 octobre 2017.- Beau temps un peu frais (16°C). Mangé une moussaka - c'est un plat traditionnel des Balkans et du Moyen-Orient – que j'ai accompagnée d'un vin portugais ; je suis décidément foutrement cosmopolite !

La littérature c'est tout autant une histoire de nez que de cogito. Mauriac sent la résine, la table de nuit mal aérée et les vieux papiers de notaires, Giraudoux sent le mordoré, l'aveline et l'humus, Vialatte sent l'encaustique et la mercerie auvergnate brumeuse, Walser sent la neige et la plume d’oreiller… Hier j'évoquais les prometteuses senteurs d'espresso, de bitter, d'amande et de marsala qui semblaient vouloir flotter dans le Quelques cafés italiens de Patrick Mauriès. Je ne m'étais pas trompé, c'est petit livre qui ne manque pas de fragrances, il faut dire que les belles salles cachées du Caffè Florian distillent un arôme pour le moins enivrant, les parfums et autres effluves là Mauriès n'avait qu'à tourner autour, ce qu'il fait très bien avec une belle grâce légèrement affectée : « Pour les écrivains des cafés – cette espèce si particulière qui avoue ne pouvoir écrire qu'au milieu du passage et du frôlement, parmi les arômes de thé ou de café-, nul doute que l'espace, en l’occurrence, de « travail » ne soit l'antidote (le correctif ? Le complémentaire?) de celui, ramassé, hostile dans sa familiarité, de la maison. Lieu d'ouverture aux bruits de perméabilité : qui rende sensible à des murmures, des « fréquences » inaudibles, des échos qui se développeraient au fur et à mesure de l'écoute. Peut-être pourrait-on en tirer une conséquence : que le café, réagissant pour ainsi dire sur l'écrivain, produise une qualité très particulière d'écriture : fasse tomber le fantasme de l’œuvre fermée, du projet planifié, et fasse naître un corps fluent, impur, expansif, ne cessant d'augmenter avec les occasions et les surprises, les causes les moins justifiables les moins nobles, paresseusement étalées dans le temps, baignant dans un bonheur improbable, un plaisir intense (analogue à celui que provoque l’excitation du café) ; plages heureuses que ne bloquent pas les moments de malheur, les pannes d'inspiration, etc. »

8 octobre 2017.- Averses, temps maussade (15°C). Nothing to say then I will not say anything.
Rayon musique : Wayne Shorter - Infant Eyes.


3.

9 octobre 2017.- L'automne est là (14°C). Je fane sur pied, un peu comme une plante desséchée qu'un jardinier vétilleux n'arroserait plus par pure mesquinerie, fainéantise, vice… En conséquence aujourd'hui : rien « fait », rien vécu, rien écrit, rien lu.
La planète pèse un peu plus lourd, Jean Rochefort est mort (Revoir Le Cavaleur, merveille Mid age demi amère).

10 octobre 2017.- Nuages stoïques, pas de vent, aucune magie liquide ou aérienne, rien ne bouge, tout est figé loin des « beautés météorologies » chantées par Baudelaire (16°C) Joubert, Pensées. Pour Joubert Malebranche est une machine pensante qui connaît mieux le cerveau que l'esprit humain. Une petite tête pleine de ricanements pour qui le beau, ce bien de l'imagination, n'est qu’une « faculté » essentiellement nuisible, un véritable mal.

12 octobre 2017.- Soleil (23°C). Not in the mood. Grand retour de la morale par toutes les faces possibles et imaginables. L'époque est sinistre.

13 octobre 2017.- Quelque chose de l'été indien flotte dans l'air (23°C). Une mouche tourne ostensiblement dans mon petit intérieur, c'est bien pénible, il faudrait que je la fasse fuir en effectuant de grands gestes de sémaphores. Voilà une perceptive un peu périlleuse, mais il faut de temps à autre savoir être intrépide, c'est l'un des sels de l'existence. Failli ouvrir un volume de Jean Paulhan, je ne l'ai pas fait : trop de fatigue, peu de courage.

14 octobre 2017.- Beau temps, douceur hors de saison (24°C). The Yankee Comandante long papier de David Grann écrit pour le New Yorker ( édité en français chez Allia). Souvent passionnant, il faut dire que William Alexander Morgen – le fameux Yankee Comandante dont il est question - aura eu une vie pour le moins passionnante. Voilà un type qui quitte l'école avant l'âge légal et commence à parcourir les États-Unis en bus et en train de marchandises. Il est perforateur, épicier, ouvrier agricole, chargeur de charbon, ouvreur dans un cinéma, matelot dans la marine marchande… Plus tard il s'engage dans l'US Army et le voilà mobilisé au Japon où il se comporte d'une façon pour le moins délictueuse ( après quelques sombres magouilles il est condamné à cinq ans de prison), plus tard encore le voilà à Cuba où avec ses « camarades » Guevara et Castro il fait la nouba révolutionnaire avant d'être fusillé un petit matin que l'on imagine blême bien que tropical. Engagement, aventures tous azimuts, barbudos et mafia, officines diverses et avariées, CIA et FBI, grande Histoire et petites histoires, disons que l'on ne s'ennuie pas.

16 octobre 2017.- Du soleil ! (26°C). Attentat en Somalie, 300 morts. Je ne voudrais pas paraitre cynique, mais je constate que personne ne joue le moindre Let It Be sur piano désaccordé.

18 octobre 2017.- N'ayant pas osé risquer le moindre bout d'orteil dans les extérieurs je ne saurai dire si aujourd’hui les conditions météorologiques étaient si favorables que ça. La lumière dans mes rideaux me laisse cependant deviner que le temps était au beau fixe (23°C). Travail de nuit, guère dormi…
Retour dans L'homme qui a vu l'ours de Jean Rolin. Ce replet spicilège me semble finalement être la « grande œuvre » de son auteur, pour preuve aux alentours de la page huit cent on y batifole autour du premier feu tricolore de Sarajevo spécialement équipé pour les aveugles. Il égrène à intervalles réguliers son signal sonore au milieu des détonations et autres rafales. Les chiens errants enchantés par tout ce chambard se pourchassent de-ci de-là à la queue leu leu, un chat noir tue un pigeon presque aussi gros que lui, les miliciens tonitruent à bord de leur gros Toyota, tout est admirablement bien déréglé.

20 octobre 2017.- Plus de gris, quelques averses (23°C). Exister de Jean Follain. Dans une belle préface qu'il faudrait encadrer, Henri Thomas pointe commun chez Follain la « poésie » est toujours éloignée d'une quelconque formule abstraite, qui séparerait âme et corps tout en perdant les mots, leur pure valeur d’allusion leur légèreté et leur inflexion unique. Pas de métaphores, rien de « poétique », non plutôt l'expression d'une forme d'imagination et de sensibilité très personnelle, rigoriste et simple à la fois, une formule de simplicité ?

L'écolier qui balayait la classe
à tour de rôle était choisi
alors il restait seul
dans la crayeuse poussière
près d'une carte du monde
que la nuit refroidissait
quelquefois il s'arrêtait, s'asseyait
posant son coude sur la table aux entailles
inscrit dans l’ordre universel.

22 octobre 2017.- Averses, chute de la température extérieure (14°C). Yesterday social life, i drunk a little too much. This morning, a big headache and a mouth more than pasty. I’ve read a few pages despite everything. Rolin, l'homme qui aurait vu l'ours… Le port de Hambourg et ses vitrines lubriques fermées les dimanches, la révolution des patates à Saint-Pétersbourg, la Nouvelle-Zélande et l'épave du Raimbow Warrior quinze ans plus tard, Aki Kaurismaki et la tristesse finlandaise, la poésie des porte-conteneurs et autres navires marchands… Disons le tout net, au-delà du « journalisme », Rolin est un grand écrivain géographe ; un grand écrivain tout court ?

23 octobre 2017.- Fraicheur, gouttes éparses (14°C). Assis sur une chaise blanche je bois un jus d'orange 100 % pur fruit pressé, la nuit tombe imperceptiblement, cette journée est presque déjà finie, à quoi cela rime-t-il ?
Toujours avec mes deux Jean, Follain et Rolin. Trois poèmes de l'un, deux articles de l'autre. La compagnie est plaisante.

26 octobre 2017.- Beau temps persistant, quasi chaleur (25°C). Retour dans les Cahiers d'un Cioran toujours décevant en bien : « Au bout d’un certain temps, presque tous ceux qui m’ont trouvé quelque mérite ont fini par se détourner de moi. J’ai perdu tous mes « admirateurs », si tant est que j’en aie jamais eu un seul. J’inspire de la déception. »
Pour le reste Follain, trois poèmes

28 octobre 2017.- Beau temps frais (14°C). Je viens de finir l'Homme qui a vu l'ours. Ce lourd pavé, entamé il y a bientôt dix ans (plus de mille pages!) est certainement la grande œuvre de Jean Rolin, une somme alpestre qui toise le roman-roman avec des airs semi-narquois. S'agissant de ce dernier, le trop fameux roman-roman, j’apprends par la bande que le nobélisé Modiano aurait sorti une nouvelle petite chose de sa manche embrumée… Je pense lire cette petite chose, en me méfiant un peu, la « musique » de Modiano commençant à me lasser à petit feu.


To be continued


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