lundi 17 novembre 2014

Psychogeographie indoor (53)


« En tous les cas, il est malsain de tenir le passé pour quelque chose de réel, ou surtout pour quelque chose de vrai. L’être humain se transforme radicalement tous les sept ans. Ce ne sont plus les mêmes muscles. Ce n’est plus le même œil qui regarde la terre. Le sang a été plusieurs fois renouvelé. Une autre langue goûte aux mets. D’autres manies germent. Le vécu s’est envolé avec le souffle des poumons, et vidé avec l’eau des reins ; des nourritures évacuées, voilà ce qu’est le passé » (Hans Henny Jahn, Cahiers de Gustav Anias Horn)


1.


8 avril.- Matinée pluvieuse, après-midi laissant place à de larges soleillées, température en baisse. (16°) Pardonnez-moi si je baisse, pardonnez-moi si j’ânonne, c’est ainsi et je n’y peux rien.
Largement entamé le Lost Highway de Peter Guralnick. C’est la suite de son Feel Like Going Home que j’avais lu et très aimé il y a quelques mois. Même motif, même punition. Guralnick part sur les routes à la rencontre des pionniers. Pas n’importe quels pionniers, les pionniers du blues, de la country et du rockabilly. Il y a pire voyage, les rencontres sont agréables ( Ernest Tubb, Hank Snow, Rufus Thomas, Scotty Moore). On ressort des studios Sun avec l’impression d’avoir croisé une magnifique bande de cinglés… Quant à Guralnick il est toujours formidable, mettant son érudition au service d’un humanisme sans faille, ce qui n’est pas rien il faut bien le dire.
Quitté Nashville et poursuivi la lecture du Livre du Thé de Okakura Kakuzô. À l’alternat, vrai exotisme.

9 avril.- Soleil trompeur, fraîcheur. (16°C) L’un de mes pénibles voisins ayant éprouvé le besoin d’ouvrir ses fenêtres tout en écoutant pendant des heures une sorte de reggae patibulaire, j’ai dû garnir mes oreilles de deux boules Quies pour tenter de lire en moyenne quiétude. J’ai fait la chose tout en grimaçant puis je me suis chuchoté que les voisins ne devraient pas exister. D’ailleurs, je vote contre.
Je n’aurais rien à dire de bien extraordinaire sur Lost Highway. C’est un livre que je trouve formidable et je vous engage à le lire séance tenante. (Enfin si vous êtes encore un brin vibrionnant et amateur de pâte humaine, j’imagine que les cœurs secs trouveront tout cela bancal, mal fagoté et charpenté à la diable). Les pages consacrées à Elvis Presley sont magnifiques, presque bouleversantes… Guralnick le voit enfler puis presque disparaître dans les replis d’une bouffissure mortifère. Il a grandi avec lui et il constate que tout est passé, chiffonné, les débuts pour Sun, le service militaire, Hollywood et Memphis, Aloha et Zarathoustra… La nostalgie est certes là, mais il y a surtout le sentiment d’un énorme gâchis ( finalement non, trois, quatre années miraculeuses valent plus que vingt autres plus ordinaires et soumises au goulet du temps). Après s’être souvenu d’Elvis Guralnick rencontre une nouvelle fois Charlie Rich. Par la fausse grâce d’un tube en or plombé (le glutineux Most Beautiful Girl) celui-ci est devenu une star. Évidemment, c’est un problème, Charlie Rich préférerai pécher, jouer du blues, du jazz… ne rien faire. Il ne peut pas, alors il boit, se délite lui aussi… Pages encore magnifiques, Charlie est un ami.

10 avril.- Temps splendide, ciel IKB, quasi-tiédeur. (23°C) On ne sait pas si Peter Guralnick est un écrivain ou un journaliste et pour tout dire on s’en fiche un peu, c’est surtout un type qui aime les types dont il parle et qui par capillarité les rend à peu près tous sympathiques. Chez lui Merle Haggard n’est pas le vil réac boudeur que l’on imagine c’est un type attachant en plein divorce - pages très drôles… une clique hétéroclite entoure le chanteur - un type à la biographie plus longue que mon bras gauche (j’ai pourtant les bras très longs), Hank Williams Jr est loin du fils à papa, c’est plutôt un autre Hank. Arasé par les tournées. Assommé par l’alcool et les tranquillisants, même motif même punition. Je ne m’étalerai pas plus que ça sur toutes les autres « rencontres » , elles sont toutes formidables… La dernière avec Sam Phillips n’est pas la moins émouvante. « … dans le monde du blues, tout le monde est en quelque sorte une célébrité. Les chanteurs apparaissent et disparaissent, vont en prison, rejoignent l’Eglise. C’est un monde transitoire qui se bat pour atteindre une sorte de permanence, dans lequel le geste est tout, où on est rarement jugé et où les épreuves personnelles les plus terribles sont endurées avec une résignation douce et mélancolique qui s’accommode des aléas de la vie et du comportement des hommes. »

11 avril.- Soleil voilé, grande douceur, quasi-tiédeur. (23°C) Lu la Tentation des armes à feu, de Patrick Deville. Court « roman » qui n’en est pas un. Quatre histoires tournant autour des armes à feu et du trépas volontaire. Une photo de Baltasar Brum, président du Conseil uruguayen deux pistolets en mains avant qu’il ne se donne la mort, un voyage entre Bakou et Tbilissi et le souvenir de deux suicidés conséquents (Pouchkine et Essenine), Michel Piccoli qui s’assassine lui-même à la fin de l’Étau (un mauvais Hitchcock), la tentation d’en finir qui saisit le narrateur. Les histoires sont d’assez jolies pièces rapportées, mais le fil du romanesque qui est censé les coudre entre elles ne tient pas du tout. Le livre ressemble à un petit patchwork décousu et on le lit tout en se disant qu’il aurait pu être beaucoup mieux s’il s’était oublié roman-roman (un récit de voyage, des digressions mousseuses, on ne demande parfois rien de plus…)
En parlant de patchwork fini la journée chez Bernard Frank, Robert Benchley et Roger Caillois. Rien de commun entre eux . Si une chose, ils ne sont pas décevants.

12 avril.- Passages nuageux, douceur encore là. (22°C) Journée inutile, gâchée. Quelques chroniques de Bernard Frank. Rien d’autre. Demain départ pour l’île de Malte.

21 avril.- Temps saumâtre, averses. (12°C) Retour de Malte. Jolie petite « île chargée d’histoire ». Du soleil, un peu de vent et plein d’appétence balnéaire.
Lu quelques papiers de Jean Rolin, histoire de reprendre un rythme de lecture souple.
Demain labeur, sans entrain.

22 avril.- Quelques belles soleillées au milieu d’un ciel flandrien, douceur latente. (21°C)
Cioran, cahiers, just a little. Une chronique de Bernard Frank. Quelques fragments de Guy Debord. Deux trois autre lectures indicibles. Je m’éparpille.

24 avril.- Soleil voilé. (22°C) Petit retour dans le journal de Stendhal. Le bougre est très précis sur ses dépenses, une chemise sans jabot lui coûte 15 louis, une avec jabot 27 louis, un gilet 18 louis… Nonobstant le bonheur d’habit et d’argent ne lui suffit pas. Il lui faut aimer et être aimé…

25 avril.- Labeur, ciel encombré, humidité latente, rien de bon. (18°C) Malade. Trop embarrassé pour pouvoir espérer sautiller plus que ça. Entamé Philosophie Sentimentale, petit opuscule de Frédéric Schiffter (philosophe sans qualités).

26 avril.- Temps de plus en plus maussade au fil de la journée. (20°C -> 17°C) Malade, agacé par une somme de picotements divers et variés. Philosophie sentimentale de Fréderic Schiffter, pas transcendant. Nietzsche, Pessoa, Schopenhauer, Pessoa, Montaigne avec un petit côté digest pas désagréable, mais forcement limitatif.

27 avril.- Averses fraicheur. (13°C) Toujours malade, douteux, mes avis n’auront donc qu’une valeur aléatoire. La petite philosophie sentimentale de Frédéric Schiffter est assez bien lorsqu’elle se contente de tournicoter gentiment autour de quelques courts arpents autobiographiques elle l’est beaucoup moins lorsqu’elle se veut presque sérieuse, résumant à gros traits une cargaison de concept qui ne lui demandait rien. Nothing else.



2.



29 avril.- Des nuages, quelques belles soleillées. (17°C) Arno Schmidt (1914–1979) vivait dans une maison entourée de grillages et de barbelés dont il ne sortait pour ainsi dire jamais. Un drôle de croquignolet qui ne pouvait manger que seul avec lui-même et travaillait jour et nuit tout en multipliant les attaques cardiaques comme d’autres multiplient les petits pains. Résultat une prose tarabiscotée, des mots valises, des lexies inusitées, un Joyce en pire… Il suffit de lire trois pages de Scènes de la vie d’un faune pour s’en convaincre : ce type était ailleurs, mais où ?
Le poète chinois Li Po (701-762) était lui aussi un brin croquignolet. Il serait mort noyé, une nuit d’ivresse, en tentant de saisir le reflet de la lune dans le fleuve Yang-Tse. Un trépas assez ballot, il faut bien l’avouer. C’est l’un des locataires d’ Entre source et nuage, joli spicilège concocté par François Cheng .
J’entame ces deux livres – le machin biscornu de Schmidt et le spicilège de Cheng - un peu de biais, en me méfiant. « Marcher jusqu’au lieu où tarit la source ; Et attendre, assis, que se lève le nuage. »

1 mai.- Beaucoup de nuages et une propension orageuse qui monte. (17°C)

« Seul à boire, sans un compagnon
Levant ma coupe, je salue la lune :
Avec mon ombre, nous sommes trois »

Hier soir vie sociale alcoolisée. Encore embrumé « fêté » le 1er Mai en écoutant l’internationale chantée par Robert Wyatt, mon léniniste préféré. Acquis un brin de muguet par la bande… Déçu par La théorie de la carte postale petit livre de Sébastien Lapaque lu dans la journée. Il m’inspirait pourtant, je l’imaginais léger et digressif en bien … Il ne l’est pas vraiment. Le style est assez peu sautillant. L’utilisation de l’imparfait et de la troisième personne du singulier faisant tanguer l’ensemble vers quelque chose de platement romanesque. Et puis Lapaque oublie JM Levet, c’est presque une faute de goût.

2 mai.- Météo saumâtre. (12°C)

« Que faites-vous ? – Je m’attends »

Not in the mood. Un petit tour du côté des poètes chinois (Entre source et nuages), un autre dans les Cahiers du roumain sceptique Cioran. Rien d’autre.

3 mai.- Averses patibulaires, vent sournois, quasi-froideur et teintes hivernales. Que diable, donnez-nous un « joli mai » ! (11°C) L’homme qui partit en fumée Le roman d’un crime, épisode 2. Martin Beck enquête sur la disparation d’un reporter suédois à Budapest. Sjöwall et Wahlöö font un peu de tourisme littéraire, frôlent le livre de voyage et c’est très bien ainsi : Budapest est une jolie ville. Le style est difficilement jugeable – c’est une traduction du suédois vers l’anglais puis de l’anglais vers le français - mais la façon est étonnamment moderne. Le livre donne l’impression d’avoir été écrit il y a six mois et seuls quelques menus détails nous rappellent qu’il a été écrit il y a plus de quarante ans. Le Rideau de fer, les Skoda vertes, les longs poils de jais qui s’échappent du slip de bains d’une naïade ultra bronzée, toutes ces cigarettes que l’on fume un peu partout (Bateaux, avions, salles de restaurants, piscines et bains publics…)

4 mai.- Météo changeante. Matinée fraîche et nuageuse. Après-midi plus conforme avec la saison censée nous occuper. Un coup de vent, de belles soleillées et une température qui grimpe. (8°C -> 19°C). Fini L’homme qui partit en fumée de Sjöwall et Wahlöö . Vraiment pas mauvais. La résolution de l’intrigue est assez surprenante et le coupable à quelque chose d’un coupable simonien (on ne lui en veut presque pas trop d’être coupable) .
Pour le reste toujours dans les poèmes chinois que François Cheng a remarquablement traduits et compilés.

5 mai.- Ciel céruléen, température quasi estivale. (24°C) Retour dans les merveilleux papiers de Jean Rolin. Un reportage en Écosse où tout le Pacte de Varsovie semble s’être donné rendez-vous, et ce, bien avant la perestroïka. Une descente du Nil parfaitement informée tout en étant désinvolte. Quelques lieux français plus ou moins abandonnés. Deux-trois îles plus petites les unes que les autres (l’une n’est qu’un banc de sable). Un immeuble conçu par Jean Nouvel. Un voyage en Chine où l’on condamne à mort pour un rien et où les chiens jaunes sont plus rôtis que cajolés (les chiens blancs sont épargnés). Les « événements » de Tian’anmen viennent de se dérouler et sent déjà fourmiller le capitalisme communiste chinois : « Les poules d’eau s’appellent d’une rive à l’autre.
Au loin le monde entier se fait la guerre. Assis sur mon lit, j’écoute et je réfléchis »

6 mai.- Couverture nuageuse jaunâtre, humidité latente. (17°C) Travaillé nuitamment. Passé la journée dans une suite de micro-siestes plus ou moins agréables. Encore chez Rolin, tigres et crocodiles mangeurs d’hommes, ce genre de bestioles homicides.

8 mai.- Temps maussade. (19°C) Entamé le « nouveau » Michael Connelly, Ceux qui tombent, le retour d’Harry Bosch. Deux affaires : un cold case et un crime plus frais. As usual, savoir-faire, sens du détail et précision journalistique. Et puis le roman d’une ville : Los Angeles.
Loin de toute efficacité retorse (Connelly is far) lu Les tours de Trébizonde, quatre petits textes en proses frôlant la poésie par Jean Tardieu. Belles phrases méandreuses, sourde inquiétude.

9 mai.- Soleil voilé, tiédeur sous chape. (23°C) J’aimerai me laisser aller tel que je devrais être : détaché et sans amarres, loin de toute contingence. Pour mon grand malheur, je suis très loin de mon vrai moi, saisi que je suis par les vicissitudes du labeur, le morne agrégat du quotidien.
Quelques poèmes chinois, courts et détachés.

10 mai.- La météorologie nationale annonçait une belle journée, il n’en fut rien. Une vague lueur jaunâtre sous une épaisse chape nuageuse, un petit vent frais et des illusions déçues. (20°C)
Poursuivi la lecture du nouvel opus de Michael Connelly. Le suspens n’est pas vraiment haletant, mais le plaisir toujours là ( topographie de Los Angeles).

11 mai.- Temps maussade et venteux. Une belle éclaircie en fin d’après-midi. Ceux qui tombent, Connelly. Intrigue assez poussive. Harry Bosch serait-il fatigué ? Lire Marcel Conche, philosophe et diariste.

12 mai.- Nuages. (15°C) Quelque chose me tourne autour. J’aimerai que ce quelque chose m’élève, me rende calme et gai. Il n’en est rien ce quelque chose me clou et me rend d’une tristesse incessante, inaltérable.

15 mai.- Tiédeur sous les soleillées. Du vent. (23 °C) Me laissant aller je suis en l’heureuse compagnie de mon moi le plus prégnant.
Picoré dans le Livre du Thé d’Okakura Kazuko. Assez agréable bien que destiné aux occidentaux ignorants : « La seule fleur connue pour avoir des ailes est le papillon »

16 mai.- Beau temps venteux. (22°C) Retour dans le Journal de Stendhal. L’ami Beyle y est de plus en plus coquin. Il « enfile » une duchesse , croise quelques demoiselles assurément « foutrable » et semble assez intéressé par une certaine Mme Genet dont il apprend par la bande qu’elle est charmante dans le plaisir et qu’elle a un si beau cul que la croisant il y a lieu d’être mille fois tenté de l’enc… (Selon son ami Jacquimenot qui aurait essayé trois fois sans parvenir à ses fins). Évidemment chez d’autres tout cela pourrait paraître un peu vulgaire, chez Stendhal il n’en est rien (il est plus coquet qu’autre chose).

17 mai.- Journée quasi estivale. Ciel IKB et tiédeur latente. (23°C) Arrosé mes plantes. Entamé Dernières nouvelles du martin-pêcheur de Bernard Chambaz. Plus qu’un « livre de voyage », un touchant mémorial voyageur élevé à la mémoire de son fils mort tragiquement il y a bientôt vingt ans. Chambaz traverse l’Amérique en vélo, par étapes de 160 km, d’est en ouest entre le Cap Cod et Los Angeles. Voyage en diagonale, la Pennsylvanie, un bout des Appalaches, l’État de New York, l’Ohio, l’Indiana et l’Illinois, si peu Chicago puis les plaines céréalières du Midwest. Terres modelées par la glaciation, bicoques de guingois, mobiles homes rouillés, motels décatis. Une autre Amérique, qui « supporte ses troupes » et semble tout ignorer de la plus élémentaire diététique. Cheminent Chambaz oublie assez la nature et le « paysage américain » il est ailleurs dans la perte et le chagrin. Le chagrin de Théodore Roosevelt perdant son fils abattu par l’aviation allemande en 1918, le chagrin du couple Lindbergh perdant son fils dans les circonstances que l’on sait, son propre chagrin perdant son fils dans un accident stupide sur une route du pays de Galles.

18 mai.- Journée magnifique. (25°C) Fini le livre de Bernard Chambaz, tranquillement entre ombre et soleil et sans ostentation. La seconde partie –entre Denver et Los Angeles – laisse un peu place au « paysage américain ». Chambaz passe non loin de Moab, du Grand Canyon ou de Monument Valley, mais il ne fait jamais vraiment le détour préfèrent rester sur sa route plus que sur celle du tourisme balisé. Ainsi nous traversons Blanding , Tuba City, Peach Springs, Lake Havasu City ou Apple Valley, petits coins paumés posés en bord de route. Pour le reste en dehors des pérégrinations vélocipédistes et des arpents voyageurs le livre est assez réussi et même parfois naïf en bien lorsque Chambaz ressuscite son fils pour quelques pages touchantes.


3.



19 mai.- Nuages et soleillées. (22°C) Picoré tous azimuts chez Joseph Joubert, chez Kakuzô, chez Cioran, chez Marcel Conche, chez Roger Caillois. Beaux éclats… « Le nom d’une chose n’en montre que l’apparence. Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! Nous n’en avons que l’art, et même nous en avons peu l’art, parce que nous n’en avons pas assez la science. Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent ; on en voit la couleur, la forme ; on sent son poids ; on aperçoit sa dimension, et on sait le placer. Il faut souvent, pour en bien connaître le sens, la force, la propriété, avoir appris son histoire. La science des mots enseignerait tout l’art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on remonte à ses sources, et on la contemple dans son cours. Pour bien écrire le français, il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où l’or ne se trouve qu’à de certaines profondeurs. »

20 mai.- Labeur. Soleil voilé. (21°C) Cioran était fait pour vivre dans un Empire qui craque. Il aurait aimé se prélasser dans la Vienne d’avant la guerre de 14. Il y aurait tournicoté autour d’Elizabeth d’Autriche, ce genre de choses. Malheureusement, il n’en fut rien, il se contenta de vivre dans la France d’après 1945, tournicotant autour de quiconque, restant septique et un poil morose, il faut bien l’avouer : « On n’imagine pas quelqu’un de plus bêtement sentimental que moi. Je traine toutes les tares de l’Europe centrale – comme une douce malédiction contre laquelle je ne veux même pas lutter »

23 mai.- Queue d’orage, ciel changeant. (23°C)

Démêler du doigt, peine perdue
Un coup de ciseaux, peine perdue 
Inextricable écheveau des nostalgies !

À la pointe du cœur

ce goût

toujours autre

inaccoutumable 

Tu Mu (803 – 852)


Pour le fildefériste roumain Cioran, Blanchot et Bataille n’étaient que des balbutieurs de « choses profondes » à l’esprit confus et verbeux. Quant à l’ironie, à l’éclat, n’en parlons pas !

24 mai.- Cumulus ventrus et larges trouées ensoleillées. (23°C) Grosse fatigue. Perclus de douleurs. Quasi impotent et tenaillé. L’un des grands avantages de l’âge ? Plus assurément les effets nocifs du labeur.
Je lis l’autobiographie de Georges Sanders, Mémoires d’une fripouille. Acteur épatant, livre épatant. Drôle très drôle… Cynique ? Pas tant que ça. Je dirai plutôt, ailleurs, au-dessus. (Enfance anglo-russe, révolution saumâtre, jeunesse anglaise, pérégrinations patagoniennes, courte carrière de baryton, recyclage dans le cinéma, un méchant avenant, élégant, une canaille aristocratique que se tuera elle-même) : « Je suis un type qui se laisse aller, je me laissai donc aller jusqu’à la célébrité »

26 mai.- Ciel changeant, tentation pluvieuse. (21°C) Pour Joubert il faut que les mots se détachent du papier, c’est-à-dire qu’ils s’attachent facilement à l’attention, à la mémoire ; qu’ils soient commodes à citer et à déplacer : «  les mots liquides et coulants sont les plus beaux et les meilleurs, si l’on considère le langage comme une musique ; mais si on le considère comme une peinture, il y a des mots rudes qui sont fort bons, car ils font trait ».

Mort de Jean Claude Pirotte, écrivain nimbé et conséquent, il nous (me) manquera.

27 mai.- Averses, fraicheur, rien de vraiment réjouissant. (13°C) Me suis promené posément dans le Pèlerin Chérubinique d’Angelus Silesius (Mystique franciscain disciple de Maitre Eckhart) : « Ami, j’arrête là. Si tu veux lire encore, va, toi-même deviens l’écriture et l’essence.». Nichts anderes

28 mai.- Ciel changeant, quelques belles trouées. (21°)

« Parce que j’ai la dimension de ce que je vois,  Et non celle de ma taille. »


Fini les mémoires de Georges Sanders. Je n’ai pas grand-chose à en dire si ce n’est que c’est une belle chose frôlant le formidable. Je relis le Livre de l’intranquilité de Pessoa (Troisième édition parue en Mai 2011 et qui serait « définitive »). Évidemment, je me retrouve assez vite en symbiose avec celui que je considère comme l’un de mes frères secrets (N’y voyez aucune immodestie de ma part, je ne me compare aucunement à Pessoa, il a simplement pour lui les mots que je n’ai pas pour moi). J’aurai moi-aussi aimé écrire une autobiographie sans événements, l’autobiographie d’une âme qui s’évertue à ne pas vivre tout en cultivant sa haine de l’action comme on cultive une fleur en serre. Je n’en ai pas le talent, ma vie reste capricieuse et sans passion, je n’en suis pas le scribe, Pessoa le fait très bien à ma place : « Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment réfléchie pour n’y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l’idée des émotions, et l’émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d’or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l’ombre, cette noblesse de l’individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Être, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu’un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indispensable au milieu de formes plus vastes. Être cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir… »


To be continued


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