lundi 7 mai 2007

Drôle de Barnum



Voilà donc des personnages d’Edward Hopper qui discrètement déguerpissent flottent un bref instant et se réfugient au grès du hasard dans un volume de Franz Kafka… Il y a de cette saveur là dans ce recueil de nouvelles de Steven Milhauser : un goût pour la discrétion (une des qualités essentielles chez les fantômes) une distance ironique et tendre face au sujet, un réalisme surnaturel entraînant le lecteur dans une sorte de rêve éveillé.
Pour nous tenir à la limite de l’éveil dans cette très mince strate proche du sommeil où se déboutonne la poésie, Milhauser a une recette assez particulière : quand d’autres ne surnagent pas au-dessus de leur moi encombrant, lui ne parle jamais de ce qui pourrait être un semblant de lui-même. Il canalise ses efforts sur ce qui ouvre son imaginaire : les objets, les mythes, l’illusion engendrée ou la rigueur apparente des automates… Au risque parfois de paraître désincarnés et manquants de chair ses récits partent toujours d’un point de friction minimum avec le réel pour finir dans une sorte de réalisme converti à la magie par l’illusion et le factice.
Il y a par exemple cette première nouvelle où avec une attention aux plus infimes détails une partie de Cluedo décapsule la mécanique de l’imagination. Le colonel Moutarde tente de séduire une Mlle Rose quasi affriolante, le docteur Olive est un drôle de coquet voyeur à ses heures perdues… Comme chez le Georges Perec des choses les détails scrupuleux (Boite de Cluedo, jetons, conditions atmosphériques…) ouvrent le récit vers des périls insoupçonnés. Le passage entre les joueurs supposés bien réels et vivants et les pions de la fiction supposés eux inanimés (et en plastique) n’est pas si simple. D’ailleurs le Docteur Olive finit par être bien plus palpable que le quidam incertain qui le fait avancer à coup de dés aléatoires ! Quelques pages plus loin dans un autre récit « Derrière le rideau bleu » un jeune garçon étourdi et surtout curieux traverse l’écran où est projeté un hypothétique film. Il se retrouve au beau milieu d’une foule bigarrée parmi les personnages, mais à la différence du Zelig de Woody Allen non dans le film mais derrière celui-ci, parcourant un dédale de pièces mystérieuses ayants à voir avec les jeux de plateformes. Le retour vers la réalité une fois le rideau retraversé sera bien terne, comme un renoncement et un passage prématuré à l’âge adulte. Tout disparaît et même l’enfance qui sera escamotée au profit d’une chose molle et terne, trop proche du concret : l’age adulte…
Milhauser est un drôle de cuisinier, un peu plus loin dans une histoire plutôt biscornue une pluie diluvienne modifie le protagoniste jusqu’à la disparition, la substance déclenchante du récit supprimant ainsi le personnage qu’elle avait crée dans une curieuse chimie.
La nouvelle qui termine le volume, « Eisenheim l'illusionniste » est une petite merveille qui boucle parfaitement le tout, ultime tour de magie existentiel dans une Vienne très Mitteleuropa où une dernière fois le protagoniste comme tout bon fantôme disparaîtra discrètement
Même si parfois pointent quelques moments languissants les mécaniques de Steven Milhauser ont un charme indéniable. Vous pouvez plonger ce n’est pas une lecture prépondérante, mais le plaisir est certain.


Steven Milhauser - Le Musée Barnum, Editions Galaade - 275p, 19€

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