dimanche 11 février 2007

Trêve



« Plus tard, je pensais que je pourrais mourir à n’importe quel moment, et que la mort fixerait pareillement mes traits dans l’attitude que j’avais. Ce n’est pas tant de la mort que je me méfiais que de ses conséquences immédiates. Même après l’avoir déserté, on garde quelque responsabilité envers son corps, son apparence – comme envers les femmes qu’on a quittées, au moins le temps qu’elles mettent à nous oublier. Je ne voulais pas faire les choses dont je ne pouvais penser qu’elles correspondaient à une grimace. Un visage immobile à quelque chance d’être photogénique. Le dandysme consiste à se placer du point de vue de la première femme de ménage qui découvrira le cadavre… »

Je ne sais pas si ce livre est comme le prétend Philippe Sollers dans une quatrième de couverture un peu bravache un livre « génial », d’ailleurs le génie en littérature semble une chose assez aléatoire voire un peu morte tant les massifs les plus divers paraissent avoir été arpentés jusqu’à leurs plus hauts sommets et cela depuis un certain temps déjà … Donc, ne nous roulons pas dans le « génial » et Sollers est trop malin pour ne pas oublier toutes ces choses évidentes … Ajoutons qu’il est l’éditeur de la chose ce qui calme l’impartialité supposée de notre ami au fume-cigarette. Nous parlerons donc plutôt d’amitié post-mortem entre deux écrivains ce qui ne manque pas de panache … Frédéric Berthet est mort un jour de Noël comme Robert Walser mais quand Walser était retrouvé après une promenade fatale (fatalement volontaire ?) sous un agrégat relatif de neige, Frédéric Berthet lui était retrouvé gisant dans son appartement parisien ouvert au vent après un réveillon trop arrosé, vous auriez dû lire le beau papier de Philippe Lançon paru dans un Libération d’il y a quelques semaines, papier qui formulait tout cela beaucoup mieux que moi et qui était aussi une autre belle déclaration d’amitié post-mortem …
Mais revenons au livre, plus précisément au livre qui nous concerne ! Dans l’appartement de Frédéric Berthet on a retrouvé une somme considérable d’écrits épars, des débuts de romans, des prémisses d’essais de nature diverse et une partie autobiographique non négligeable, parmi toutes ces choses entre manuscrits et tapuscrits on a notamment retrouvé le journal d’un roman : « Trêve » jamais publié et comme oublié volontairement par son auteur, c’est cette somme qui est aujourd’hui publiée. On a donc à faire à une matière aléatoire faite de bouts romanesques, d’aphorismes souvent limpides et d’une partie journal intime constamment déguisée tant elle semble communiquer avec la partie romanesque par de très minces tuyaux (la littérature c’est de la tuyauterie de l’intime vers l’extime). Le livre dans sa structure forcément morcelée rappelle assez souvent le Journal de Kafka, mais là où tout se complique plutôt un journal de Kafka contaminé par l’ironie et le détachement de Fitzgerald par cette sorte de magie qui permet à la désinvolture de frayer avec la profondeur tout en restant svelte « Ah ! oui c’était cela. Il suffisait de se montrer profond pour qu’aussitôt on veuille vous enterrer. Son propre fossoyeur. »
Écrits à la charnière des années 80 ces fragments gardent une trace persistante de l’époque idoine : la fin du politique le retour à l’hédonisme nécessaire à tout être constitué de vibrations (diverses , variées) vibrations si peu communes à l’ensemble d’une humanité hypothétique formant société . On découvre un Berthet quasi mondain parfois bienheureusement superficiel, il sort beaucoup boit énormément, semble amasser une somme considérable de conquêtes féminines il pourrait être un double lumineux d’Alain Pacadis que l’on croise d’ailleurs au détour de deux trois pages , silhouette et symptôme définitif de l’inconséquence supposée début eighties, Jean Lorrain toutes ces histoires fin de siècle : « Pacadis : une toupie ronflante. Au palace, du haut de la galerie, je la vois danser de loin. Pacadis et le tripier des Halles – les rats » Il y dans « Journal de Trêve » des jeunes filles merveilleuses et solaires, une vision du sexe plus dans l’aérien que l’organique, une sensualité jamais rabat-joie, c’est aussi surtout et principalement un livre hanté par le pressentiment d’une mort précoce ... Berthet ne se trompait pas.

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