samedi 24 février 2007

Psychogeographie indoor (3)



L’air hagard et un peu chiffonné, je me suis réveillé ce matin avec une irrésistible envie d’arpenter ma bibliothèque, lâchant un peu de réel pour partir à la recherche des fantômes car oui ils sont bien là dans les livres ces troublants spectres ! Discrets puisque la discrétion est l’une de leur qualité essentielle, craintifs de peur de déranger, divaguants dans les livres, entre les lignes et sur les planches de ma bibliothèque.
Il y a dans toute hypothétique armoire à livres ce sentiment cette sensation que je ressens avec une acuité de moins en moins relative d’avoir à faire à la vaste communauté des trépassés, et comme chacun sait qu’une bibliothèque est une poudrière et que la communauté des trépassés ne cesse de croître, il y a du cocasse même pas caché à voir une poudrière tenue par des fantômes de plus en plus nombreux … une chambre verte, une poudrière, je n’allumerai pas de bougie, l’explosion rode !
Me voilà donc le regard en suspend face à une multitude de revenants, sur les planches et non entre les planches chez moi il y a plus d’écrivains en poussière que d’écrivains vivants, plus d’écrivains défunts à la prose vivante que d’écrivains vivant à la prose défunte … Parmi ces spectres il y en a quelques uns que je regarde néanmoins avec un air de plus en plus suspect, je me demande si par exemple LF Céline est un exoplasme de bonne compagnie, ne trouvant plus chez lui qu’une morne exhortation de sa propre vérité, une haine de lui-même finalement assez peu importante. Mon regard par exemple vient de s’arrêter avec un haut de cil sur ces livres aigrelets que sont « Rigodon » et « D’un château l’autre » et me voilà perplexe, les vivants écrivent un peu trop comme Céline son influence est trop prégnante, relire Céline aujourd’hui me paraît être une sorte de pléonasme barbare, bref Céline sent le pipi ! Mais vous me direz que l’époque sentait le pipi d’ailleurs la cohorte d’écrivains malséants collabos est d’une compagnie assez peu agréable (Ghostbuster) il y a bien le délicat Drieu qui discute réverbère avec un Gérard De Nerval affligé (ah ! les horizons dégagés de la nouvelle Europe !) un bien beau développeur de syntaxe Drieu et un fantôme plus courageux que l’azimuté de Meudon, il y a surtout ce salaud sybarite achevé de Maurice Sachs qui me semble être l’ectoplasme abject le plus sympathique de ma bibliothèque, je ne lui présenterait pas mes petits cousins néanmoins ! Dissimilitude et contraste parmi tous ces écrivains en poussière il y en a d’autrement plus touchants, des types rattrapés par le réel d’une époque à qui ils ne demandaient rien ci ce n’est de vivre ! Pour rester petitement français il y a Desnos , Desnos balancé par Céline à la barbarie , Desnos oui Desnos qui est peut-être un fantôme plus conséquent que le petit thérapeute aigre, et je ne parlerai même pas de supplément d’âme … il y a Benjamin Fondane et Max Jacob il y a Jean Prevost , dandy Stendhalien tombé dans le Vercors sous les balles allemandes, il faut parler d’eux , inlassablement … il y a aussi les écrivains du Stalag * , Raymond Guérin suintant complètement organique Bataillien avant l’heure ou presque, en tous les cas imbibé par sa propre chair, non loin de Guérin les terriblement humains Benjamin Péret et Hyvernaud chuchotent leur sombres histoires avec le tendre Henri Calet de beaux prosateurs clandestins ces trois là ... « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »… .
Il faut aimer les fantômes, il faut aimer la poussière, il faut aimer les livres vraiment, la poussière n’est pas l’oubli, il y a des livres que l’on peut prendre dans ses bras, il y a la vérité, il y a le réel, et l’amour… il y a parfois des larmes dans les livres, ne les secouez pas trop …


* Un peu à coté Vialatte lui comme toujours fait le malin, mobilisé en 1940 Sa jument lui crève un œil ! Il est fait prisonnier, tente de se suicider petitement, victime d’hallucination il est interné pendant quarante petits jours … et bientôt libéré (lire « Le Fidèle Berger ») il finira la guerre comme correspondant de guerre avec un uniforme et tout et tout, non mais merde quoi !

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