dimanche 26 février 2006

Le « croquignolet » du jour - Jeffrey Lee Pierce

« Et quand tu tomberas amoureuse de moi / On creusera un trou près du saule / Et je te baiserai jusqu'à ce que t’en crèves / T’enterrerai et tirerai ma révérence à ce patelin / Ca te plaira peut-être pas, tu seras peut-être triste / Mais faut bien comprendre que je suis MAUVAIS ! »

 



Encore une claque une, moi j’étais innocent et tout et puis vlan ! J’écoute Jeffrey Lee Pierce, et je me retrouve comme un con les bras ballants, l’air interloqué. Un type pour le moins incertain Jeffrey Lee Pierce, un white trash man échappé de chez Jim Thomson qui carbure certes à l’alcool, mais surtout à la haine, d’ailleurs sa musique fusion détonante de blues rural filtré par le punk n’est que ça : un cri de vengeance terrifiant à la face du monde ! La vie est dégueulasse, le diable rôde, les représailles seront terribles. Ajoutons une déliquescence non passagère dans le carafon de Jeffrey qui se prend simultanément pour Debbie Harry, Robert Johnson, Iggy Pop, Mitchum, Brando, Jim Morrrison ou Malcom Lowry ; ou alors plus croquignolet encore « un blanc de l’Alabama, à chasser le nègre en eaux profondes » ; ou alors « un poor white trash poussant sur sa perche dans les eaux verdâtres et croupissantes de l’Okaloacoochee ». Pour mieux comprendre le toutim il faut peut-être chercher dans les jeunes années du bonhomme. Une mère mexicaine avec des origines joliment mêlées, indiennes françaises, et une enfance dans le Texas patibulaire : « Des déserts pleins de fantômes et une foule de jeunes mecs ignorants et bornés qui s’emmerdent. » On comprend aisément le jeune Jeffrey qui, tourmenté par les fantômes, s’évade de cette prison en plein . Il se fait beatnik et vagabonde, parcourant les États-Unis d’est en ouest, du nord au sud poussant même ses pérégrinations jusqu’en Jamaïque, passant par le Mexique et le Salvador. Il est surtout fasciné par le sud, son côté morbide, le suintant mélange de bayou de blues, et de fixette vaudou …
Il veut effacer les fantômes du Texas en bourlinguant, mais il ne trouve que le diable, car le diable n’est pas derrière lui il est en LUI ! Vaguement résigné il se fixe à Los Angeles : « Un grand désert puant et emmerdant, rempli d’alcooliques. » L’aventure Gun Club peut commencer, et c’est magnifique, un brouet glauque d’influences ingurgitées, mâchées, digérées et vomies à la face du monde, le punk rock surplombant le blues du delta et sa version blanchie : l’hillbilly sudiste (et  même l’esprit du free jazz, Jeffrey Lee Pierce citant Albert Ayler ou Éric Dolphy comme prototypes d’équilibre…) Donc création d’un STYLE primaire qui dépasse ses influences pour trouver sa plus stricte vérité, vérité que l’on retrouve dans cette voix unique : entre l’éructation, la plainte, une voix littéralement saisie par la peur, par les démons, une voix  hantée et magnifiquement funèbre.
Après avoir capturé la bestiole Gun Club de toutes mes esgourdes je me suis aventuré à la contempler de visu : Lyon au cœur des années 80, le West Side Club une salle minuscule aux toilettes très inquiétantes… Jeffrey Lee Pierce totalement déchiré au bourbon, un concert apocalyptique où après avoir évité quelques canettes lancées à mauvais escient il prend petit à petit mesure de lui-même et devient à proprement parler prodigieux, indifférant au pogo dérisoire créé par quelques Punk not Dead complètement has been. Un être singulier enflé par l’alcool et qui ne contrôle plus ce qui s’échappe de lui.
Et plus ce qui émane de lui, son potentiel maléfique s’échappe dans les volutes de sa voix, plus il devient pur, plus il devient bouleversant, grand moment.

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1 Comments:

Anonymous pradoc said...

Ta série sur les croquignolets trouve une vraie ampleur avec ce portrait de Pierce. J'aime particulièrement les dernières phrases et ce terme de "lavé" qui réussit à à pointer un paradoxe souvent vérifié mais difficile à expliquer : Comment au delà du simple défoulement, se guérit-on du mal par le mal ?
Et quand tu parles de pureté du mal, c'est sans doute, que le bien n'est jamais pur, mais toujours seulement une tentative. D'ailleurs je ne vois pas ce que ce serait un chant pur dans le bien, peut-être du gospel si c'est Aretha Franklin, Fitzgerald ou B.Holiday...

11:24 AM  

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