lundi 13 février 2012

No comments - N°73





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mardi 7 février 2012

Psychogeographie indoor (26)


1.

« 14 juillet - Dehors ça défile. On entend les flonflons, le bastringue. Un alignement d'hommes là-bas. On cherche la fête qui n'a pas lieu alors on improvise avec des boîtes vides, des ballons, du sucre d'orge, du vin. Beaucoup de vin. Quelqu'un demande où sont les clowns. On lui montre un détachement de cavalerie, sorti du manège. On tourne en rond, ça se traîne, ça n'en finit plus. Des gens filment ça sur un fond rouge et bleu. J'éteins la T.V. Je sors du spectacle. Quelque part, dans les champs qui bordent la Garonne, m'attend la colère noire du coquelicot »

J’utilise toutes mes forces au labeur, je n’en ai plus pour écrire. Pourtant, je persiste dans l’idée de vouloir écrire, aveuglément, un peu par bravade inconsciente envers ma fatigue, dans des phrases qui ne s’élèvent plus, des phrases qui perdent tout sens, toute musique, des phrases pour rien. Tiens ouvrant le Journal de Stendhal je tombe sur celle-ci de phrase : « Je n’en puis plus, je suis usé, épuisé jusqu’à la dernière goutte, au moral et au physique, mais il faut que j’emploie cette dernière goutte à décrire ce qui m’a mis dans cet état ». Il n’y a rien de plus en accord avec mon état actuel que cet épanchement las de l’ami Beyle, cette fameuse goutte je l’utilise, aussi et ici, quotidiennement, elle est là pour vous rappeler mes épuisements, que mes épuisements me font, que je ne suis plus qu’épuisement et que sans eux et la goutte qui les authentifient, je serai, sec et muet, comme une carpe en plein air…

11 juillet.- Inattendu retour de chaleur, semi-canicule et torpeur ambiante. Tenté une sieste en extérieur. Les bruits limitrophes étant tellement proéminents il me fut impossible d’entrer dans ce délicieux engourdissement que nous connaissons tous et qui est presque tout. J’ai bien piqué du nez deux fois, mais la voix grasse de l’un de mes voisins sourdent perfidement à travers le mur qui nous sépare, j’ai bien vite été ramené vers les rivages de l’éveil, de la conscience alors que je ne cherchais que de la léthargie, de la narcolepsie et du végétatif. Ce fut un problème. Cependant j’ai lu quelques pages du journal de Stendhal, quelques fragments de Novalis. Il faut que je retourne chez Remy de Gourmont (Promenades Littéraires).

12 juillet.- Moiteur et tiédeur hors de propos, le Mékong n’est pas loin, le Mékong est là ! Rien d’autre, ou si peu…

13 juillet.- Pluie diluvienne, genre fin du monde apocalypse et tutti quanti. Assez peu de flonflons en perspective.

14 juillet.- Remontée des températures. Rien d’étonnant puisqu’après le déluge d’hier nous avions perdu plus de 10 °. Toujours avec Goethe en Italie (Venise, le Lido et cette mer cachée derrière), toujours chez Stendhal (théâtre et gourgandines), un peu dans le Kafka de Deleuze (une langue minoritaire, pour une littérature minoritaire, minoritaire donc politique… Mon œil !). Entamé un nouveau Simenon, Le Charretier de la Providence, boueux, brumeux, humide, très humide, forcement humide.

16 juillet.- Temps vaguement nuageux, vaguement tiède avec quelques vagues éclaircies. Pas de quoi sautiller. Toujours dans mon Maigret plein d’écluses. Ne jamais oublier les flancs documentés de Simenon. Là nous pataugeons dans la vraie boue d’un chemin de halage avec la brume qui s’élève au-dessus de l’humidité dans un beau no man’s land où un éclusier fantomal s’active. Tout cela est très bien. Maigret (à vélo) poursuit une péniche mystérieuse pendant plus de 50 kilomètres. Forcément on comprend qu’après une telle débauche d’énergie la soif le saisisse. Eh bien figurez-vous qu’il ne trouve même pas une bière pour se désaltérer ! Allez trouver une bière fraîche en plein no man's land !

Il n’y a plus d’éclusiers, il n’y a plus de garde-barrières, il n’y a plus de gardiens de phares… Je cherche un no man’s land pour me fixer.

Toujours en Italie avec Goethe (de Ferrare à Rome).

17 juillet.- Temps frais et automnal avec quelques rares soleillées. « Jamais il n’y eut d’auteur plus comique et joyeux du point de vue du désir ; jamais d’auteur plus politique et social du point de vu de l’énoncé. Tout est à rire, à commencer par le Procès. Tout est politique à commencer par les lettres à Félice. » Mea culpa. Il y a quelques jours je m’étais avancé malencontreusement puisque je dois bien constater aujourd’hui que Kafka rigole aussi chez Deleuze. Bon cette rigolade a beau être la rigolade d’un homme-machine posé devant les « fascismes » c’est tout de même une rigolade. Plus sérieusement, outre le comique qui est sérieux, chez Deleuze, Kafka n’est pas ce petit employé de bureau craintif qui se réfugie dans la littérature par manque où par faiblesse, non il est ailleurs et bien plus courageux qu’il n’y parait. Son « terrier » littéraire n’est pas un refuge, non c’est un repaire où il fomente loin de la musique brumeuse existentielle et d’une quelconque tour d’ivoire. Je suivrais bien Deleuze dans ses histoires de « terriers », je le suis moins quand il interprète tout au service de ses thèses, quand il voit un « homme-machine » et son « devenir animal » luttant contre le fascisme, le stalinisme et l’américanisme (réunis par anticipation)… Même si je suis assurément obtus, et confus, j’ai l’impression que Gilles est trop facile, qu’il est trop confortable, que toutes les couvertures politiques seventies qu’il me remonte sous le menton, ne peuvent que me gratter, pour rien… Reste Odradek que Deleuze voit très bien. Restent des romans infinis et interminables puisqu’illimités ; des cauchemars ?
Goethe voyageant en Italie passe à côté de Florence sans même la voir (ou si peu). À Assise on le prend pour un contrebandier. Arpentant les collines toscanes il est étonné par les oliviers et la délicatesse de leur bois. Goethe est quand même un peu foufou.

18 juillet.- Temps variable avec quelques replets cumulus noirâtres et de belles trouées bleues. Le tout presque agréable et bien équilibré.
Depuis quelques jours je suis tellement décevant que je me déçois moi-même.
Après le « nouveau Connolly », je reste grand public en entamant le « nouveau Lehane ». Consommation agréable, bouquin qui poursuit la série des Kenzie&Gennaro ‎ comme si elle ne s’était jamais arrêtée (cette série est ce qu’il y a de mieux chez Lehane, ses restes, ses lourds romans — Mystic River, Shutter Island — sont beaucoup trop malins et exempts du moindre humour réac ‎). Efficacité globale de l’ensemble, humour réac, Boston, friches urbaines et crise des subprimes, ce genre de choses. On sent que cet « épisode » sera le dernier de la série, c’est dommage.
Chez Deleuze Kafka est un vampire. Il faudrait savoir, hier c’était un homme-machine !
Encore sur la route avec Goethe, demain nous entrons dans Rome. Johann Wolfgang sautille déjà, un vrai gamin !

20 juillet.- Temps gris et automnal, très feuilles mortes et pavé mouillé, c’est un problème. Fini le « nouveau Lehane ». Pas mal, un peu facile, mais distrayant. Quelques pages de Goethe en Italie (Rome et le Colisée), trois pages de Remy de Gourmont (sur Eusopia Palladino la fameuse télépathe napolitaine). Rien de plus. Demain départ pour Dubrovnik.


2.




29 juillet.- Temps nuageux et frais ; hors de saison. « En général, on ne peut rien comparer avec la nouvelle vie que procure à un homme qui pense l’observation d’un pays nouveau. Bien que je sois toujours le même, il me semble que je suis changé jusqu’à la moelle des os. »  Retour de Croatie. Dubrovnik ce matin, sa bonne chaleur. Lyon cet après-midi, son ciel globalement morose et ses autochtones quasi patibulaires (et en tous les cas non sautillants). Pour rester raccord, relu quelques pages de Claudio Magris (sur l’Istrie et le Kavner). Concernant la Croatie (et assimilés) il faudrait que je me procure le Bains de Mers de Morand (sur la Dalmatie) et le Voyage Sentimental de François Fejtö (de Zagreb à Dubrovnik). Il faudrait aussi que je creuse autour du Joyce « Istrien » (éphémère et parait-il très frileux). Après Magris le frontalier, je suis retourné dans mon Goethe en Italie. Figurez-vous que pour Johann Wolfgang Rome est une seconde naissance, d’ailleurs, quand on le secoue tel un replet second nourrisson, voilà ce qui en tombe : « La seconde naissance, qui me transforme du dedans au-dehors, continue son œuvre. Je pensais bien apprendre ici quelque chose de vrai ; mais que je dusse reprendre mes études de si loin, qu’il me fallût tout désapprendre, et même apprendre tout autrement, c’est à quoi je ne pensais pas : maintenant, je suis convaincu, et je me suis entièrement résigné ; et plus je dois me démentir moi-même, plus je suis content. Je suis comme un architecte qui avait voulu bâtir une tour et qui avait posé de mauvais fondements : il s’en aperçoit encore à temps, et il arrête avec empressement les travaux qu’il a déjà élevés hors de terre ; il cherche à étendre son plan, à le perfectionner, à s’assurer mieux de sa base, et il jouit par avance de la solidité plus certaine du futur édifice. Veuille le ciel qu’à mon retour on puisse également sentir chez moi les conséquences morales de cette vie passée dans un monde plus vaste ! Oui, comme le sentiment artiste, le sentiment moral éprouve une grande rénovation. »

Entamé Isabelle ou l’Arrière-saison de Jean Feustrié. (Réputé doux et scabreux).

30 juillet.- Nuages et fraîcheur incongrue, cependant, belle soleillée en fin d’après-midi. On annonce quelques jours vaguement estivaux et plus conformes à la saison qui est censée nous occuper. Freustié presque bordelais donc, réputé gêné, mais gêné comme l’était Raymond Guérin, c’est-à-dire gêné en bien (une gêne ontologique et sourde). L’intrigue de son Isabelle (ou l’arrière-saison) pourrait suinter du pire scabreux qui soit, il n’en est rien, c’est un tour de force. Imaginez le tableau, voilà un quadragénaire peu reluisant et procréateur par erreur, qui se découvre une belle fille de 17 ans dont il ignore à peu près tout. Il en tombe amoureux, cherche à cacher ses sentiments en fricotant avec une autre jeunette, tout cela en vain, il est vraiment amoureux de sa fille, c’est un problème. Bizarrement il n’y a rien d’obscène dans tout ça, uniquement cette fameuse gêne évoquée plus haut, cette gêne et un goût de cendre froide, le tout paradoxalement délicat. Encore un peu chez Goethe en Italie. Lire Johann Joachim Winckelmann.

31 juillet.- Enfin du beau temps, le plus beau temps depuis fin mai. Bonne chaleur non excessive, rares nuages. Toujours avec Feustrié et Isabelle. Finalement plus « roman 70 » qu’il n’y parait avec ses côtés roman dans le roman et point de vue coulissant. Feustrié passe du « je » du narrateur au « il » de l’observateur distant, naturellement, sans précipitation et sans le clin d’œil permanent du vieux nouveau roman qui se voudrait plus malin que l’ancien, bref tout cela est bien échafaudé et pourrait être plus moderne (70) qu’il n’y parait. Hors de la mécanique et pour en revenir à mes tâtonnements d’hier, c’est un roman très sensuel, bien plus sensuel que scandaleux (malgré son « thème). Il me semble que paraissant aujourd’hui il serait jugé sur son thème, qu’on n’oublierait la sensualité, je peux me tromper.
Goethe quitte Rome pour Naples. Son journal de voyage est de plus en plus un journal intime.

1 aout.- Beau temps, brûlant, estival ; enfin ! Me regardant un peu de biais dans mon miroir ce matin j’ai constaté que si mon âme est de plus en plus organique il faudrait que mon corps devienne, lui, un peu moins abstrait. Le Feustrié est bon, goût amer, inceste de citron (comme disait l’autre). Petit défaut : les dialogues trop « plaqués » font parfois grincer inexactement l’ensemble, c’est dommage puisque le reste ne grince pas du tout. Goethe vers Naples. Goethe et le paysage. Goethe formidable peintre de paysage. Goethe panthéiste ?

2 aout.- Belle matinée. Douteux après-midi. Ce vent brûlant sous de lourds nuages plombés ne m’inspire que de l’inquiétude. J’imagine le pire pour bientôt, un orage violent, forcement violent, une brusque chute des températures puis des journées grises et molles comme un chapeau mou obsolète. Récupérant petit à petit d’un long week-end alcoolisé j’ai passé l’essentiel de ma journée en plongeant dans de longues flaques de narcolepsies qui m’ont laissé pour ainsi dire noyé et oscillant vers le végétatif. C’est donc un genre de potamot nageant qui vous parle. Le potamot nageant possède des feuilles allongées, il flotte entre deux eaux au gré du niveau d’eau, ce n’est pas un problème en soi ; enfin dans la mesure où le potamot nageant conserve la curieuse habitude de vouloir rêver les pieds dans l’eau.
Fini l’Isabelle de Jean Freustié, bon livre mordoré 70 (vous devriez le lire). Lu quelques pages du journal de Stendhal, quelques fragments de Novalis et une chronique de Vialatte (sur le désespoir). Toujours avec Goethe en Italie. Arrivé à Naples le voilà qui grimpe deux fois sur le Vésuve ; deux fois, car lors de sa première grimpette il y avait trop de fumée au sommet du volcan homicide. (Description merveilleuse, nature merveilleuse…) Redescendu à pied de sa brûlante montagne, Johann Wolfgang fait le foufou dans les rues de Pompéi. On l’invite ensuite dans le monde, il s’y comporte très bien, il faut dire qu’il est quand même très civilisé. Dans la baie de Naples, il voit un navire partir vers la Sicile, il pourrait presque mourir là, ce serait une belle mort. Entamé la correspondance de Flaubert. Puisque j’entame, me voilà donc avec le petit Gustave. Un petit mouflet rempli de fôtes charmantes.


3.




3 aout.- Temps orageux, pour rien. Une courte averse, des nuages lourds et indolents comme un gros cul posé entre deux chaises, un vent tiédasse, rien de réjouissant.
Écrit une peccadille bleughesque sur la musique. Par habitude, sans entrain et avec un peu de fumisterie. Les Terribles de Raphaël Sorin. Qualité de l’objet en lui-même : photogrammes, belle finition, beau papier épais, joli parfum, c’est un livre Finitude. Qualité de l’intérieur aussi, qui se lit très vite, très bien, en un après-midi et à un rythme raisonnable. Pour expliquer cette rapidité, il faut dire que c’est un spicilège composé de courts articles (donnés à Libération, le Monde, feu le Matin…) Sorin est donc plus journaliste prompt qu’écrivain oblong, ce n’est pas un problème, tant il lui suffit de trois pages pour bien dire quand il en faut cinquante à d’autres pour mal dire. Il parle de Vaché, Perret, Cravan et Naville. Vaché n’est pas à son avantage (Breton le soulève trop haut), mais les autres oui, ils font partie de ce beau pan surréaliste non compromis qui passe encore la rampe. Sorin parle aussi de Léo Malet et de la clique série noire patibulaire que Marcel Duhamel avait montée pour s’occuper après le surréalisme. Enfin Sorin parle, disons qu’il laisse surtout parler les « terribles » qu’il a la chance de rencontrer : Ed Mc Bain, Burroughs, Sam Fuller, Mitchum, d’autres… on entend leur voix, c’est l’essentiel, c’est très bien. De toutes les façons Sorin n’est pas là pour faire l’intéressant, il ne se remonte aucune couverture sous le menton, c’est un simple journaliste, un journaliste qui écrit vite et bien, un journaliste qui constate, un journaliste qui choisit aussi… car voyez-vous choisir, c’est créer, un peu, beaucoup, parfois ; ici un esprit commun, des auteurs divers et variés qui se cooptent sans le savoir, des terribles…

4 aout.- Temps chaud, indécis, assez idiot en somme. Je suis télégraphique pour ne pas me priver de rester fainéant.
Douceur, nostalgie rothienne, utopie cacanienne, ennuie de garnison, amitié quasi particulière, amours oubliés, empire écroulé. Il y pire que l’Autriche-Hongrie. Les Braises de Sándor Márai. Beau et triste destin de Márai. Succès à ses débuts. Antifasciste mis au ban par les communistes. Puis l’exil en Amérique. Il se suicide en 1989 avant que le mur ne s’écroule. On le « redécouvre ensuite », on le compare à Joseph Roth à Schnitzler, cela lui fait une belle jambe. On est un con, Márai est mort. Bon « on » a quand même un peu raison il y a bien du Joseph Roth chez Márai ; dans les Braises que j’entame en tous les cas c’est certain. Même douceur, même nostalgie austro-hongroise, même ennui de caserne, même résignation. Est-il utile de préciser que pour l’instant j’aime beaucoup ça ? Je pense que la suite sera très bien aussi. (Pour rester mitteleuropa, il faut que je lise Von Keyserling (qui est Balte), Stifter, François Fejto…)
L’Italie et Goethe. Goethe monte une troisième fois sur le Vésuve, c’est une manie ! Cette troisième fois est la plus belle, le mieux décrite, la plus panthéiste (la météo est meilleure). Ce sera bientôt Palerme et la Sicile. Pour finir, Novalis : « L’homme à certaines zones corporelles — son corps est le plus proche. Ce qui l’entoure d’abord forme la deuxième zone. Sa ville et sa province la troisième, et ainsi de suite jusqu’au soleil et à son système. La zone la plus intérieure est en quelque sorte le moi et celui-ci est opposé comme l’abstraction, la contraction suprême, à l’univers qui est la réflexion, l’expansion, suprême. Ainsi le point de l’espace atmosphérique. » Pas mal…

5 aout.- Matin gris. Après-midi gris. Court orage. Légère ondée. Du soleil. Toujours mal au poignet droit. Il se pourrait que je ne sois pas victime d’une tendinite récurrente, mais plutôt du fameux syndrome du canal carpien. Une maladie qui saisit généralement en plein vol la ménagère de plus de cinquante ans. Je ne sais pas s’il faut que je m’en réjouisse. Reçu la commande livres que j’avais passée il y trois jours chez un bouquiniste virtuel. La livraison aura été rapide. Toujours cette odeur de noisette et de bonne moisissure. Dans le colis dix-neuf livres, de quoi « tenir » environs deux mois. Je ne détaillerai pas le « tout », mais il y a un Von Keyserling, un Stifter, un Reverzy, un Durrell et un Bernard Pingaud intrigant. Ah ! Il y a aussi un André Maurois de dessous les fagots (Climats) c’est celui qui sent le plus la noisette et je me demande si je ne vais pas commencer par celui-ci.
Les Braises de Sándor Márai. Comme pressenti hier, bon livre. Lent comme il faut, théâtral sans l’être trop. Belles pages sur l’amitié, amitié déçue, trahie et même plus que trahie, amitié qui vire à la tentation homicide, car voyez-vous il y a souvent une femme posée au milieu de tout ça.  « L’Eros de l’amitié n’a pas besoin des corps. Pour cet Éros-là, le corps est plutôt une gêne qu’un attrait. Et pourtant, il n’en est pas moins un dérivé de l’amour… »

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mardi 24 janvier 2012

No comments - N°72





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dimanche 22 janvier 2012

Virginia Astley - Hope In A Darkened Heart (1986)


« Simple, creamy English charm, playing tigers … Charm is the great English blight. It does not exist outside these damp islands. It spots and kills anything it touches. It kills love ; it kills art. »

L’époque est morose, ce disque ne l’est pas. Quoi de plus normal puisqu’il date de 1986. Remarquez, en 1986 je trouvais déjà l’époque morose, elle ne l’était pourtant pas tant que ça, j’étais gris, mais tout était coloré autour de moi. À présent je suis toujours un peu gris, mais l’époque l’est encore plus, elle confine même à la noirceur et si tout me semble morose c’est que tout est réellement morose, enfin me semble-t-il (en tant que scrutateur scientifique, je suis aussi un élément constitutif de la chose analysée).
Ce disque n’est donc pas morose, et il n’a aucune raison pour l’être. Virginia Astley était une fille sage qui faisait des disques charmants, des disques charmants et délurés en sourdine, de courtes symphonies pop sur lesquelles elle chantait, sans en faire trop, en amateur, sans professionnalisme apparent, mais avec cette joliesse précaire qui fait toute la différence. Pour condenser dans un raccourci confusément pertinent disons : Alison Statton chez Debussy (ou l’inverse). En tous les cas quelque chose de très anglais, de très délicat, de doux sans être mièvre, une brulure, mais légère : une brulure impressionniste… Voilà pour la musique.



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vendredi 13 janvier 2012

Remake / Remodel N°20





« Je recherche, je craquelle, les mains me craquellent, c'est croustillant, je ne cherche pas à chercher pour chercher, je recherche partout, partout ça croustille, ce n'est pas fini, c'est aussi ciselé qu'une parthénogenèse, je recherche encore où les failles et les craquements, ça craque de partout, je cherche encore, j'ai les mains croustillantes, je n'en ai pas assez, c'est dessous, je cherche encore, ce ne sera pas facile de l'attraper, mais cela vaut la peine de se creuser la cervelle pour le retrouver dans tous ses craquements, je ne tremble pas, les mains croustillent, je descends profond, si je descends aussi profond ce n'est pas pour rien, je vais l'attraper c'est aussi sûr que ça craquelle de partout, je le dis »

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lundi 9 janvier 2012

No comments - N°71





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mardi 3 janvier 2012

Remake / Remodel N°19



« Naturellement il faut chercher des issues – mais pas de fausses issues. Car au bout d’un chemin trompeur, la sortie n’est qu’un gouffre, plus profond que le premier. (Lorsque l’on tombe dans une crevasse, il faut commencer à réfléchir calmement). »

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lundi 2 janvier 2012

Peaking Lights - 936 (2011)


Esprit des Raincoats est-tu là ? Si tu es là, frappe trois fois ?! Toc, toc, toc ! Bon il me semblait bien que l’esprit des Raincoats rodait dans ce bidule post machin truc. Les Raincoats avec derrière elles, le bassiste en chef déplanté de chez Public Image Limited, je veux bien évidemment parler de l’isthme menaçant Jah Woble (je parle pour les « spécialistes »). Bon je me demande si tout cela nous donne finalement quelque chose de confusément intéressant. Des chansons certainement pas, un vrai disque, peut-être à la rigueur. Des chansons ? non, car il est plutôt question ici de long mantra bricolés avec du dub au rabais qui monte sur la litanie. Un vrai disque ? Peut-être parce qu’il est constitué de tout ce que je viens d’énumérer plus haut et que ce tout à la longue forme quelque chose de quasiment homogène et de paradoxalement cohérent (ça se tient en bancal). En somme et pour le reste, c’est plus ou moins la recette des Raincoats (on y revient) qui est réutilisée, des « textures mousseuses » ce côté bricolo ethnographique avec des petites filles blanches dépeignées qui chantent par-dessus. La différence, c’est que les Raincoats étaient là les premières, qu’elles inventaient sans le vouloir, que l’accidentel était de leur côté et que par miracle il y avait presque de vraies chansons chez elles. Les Peaking Lights non pas de vraies chansons, elles ont un faux Jah Wobble et des « textures mousseuses » à la place, c’est déjà ça, c'est déjà pas mal. Voilà pour la musique.



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mercredi 14 décembre 2011

No comments - N°70





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lundi 12 décembre 2011

Psychogeographie indoor (25)


1.

« Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi, une société, où l'on travaille sans cesse durement, jouira d'une plus grande sécurité : et c'est la sécurité que l'on adore maintenant comme divinité suprême. »

Je vais avoir du mal à expliquer mon « projet ». Je ne pense pas avoir un quelconque « projet », je me contente de dériver autour de ma bibliothèque, il m’arrive d’échouer sur quelques livres, de les aimer et d’en parler, plus ou moins bien, rien de plus. Voilà la suite de mon journal à gout « télégraphiste ». Il n’est toujours pas plus travaillé que ça, je m’en excuse par avance.

19 juin.- Temps variable. Grande tiédeur sous les soleillées. Fraîcheur incongrue sous les nuages.

« La philosophie est à proprement parler le mal du pays. Le désir d’être partout chez soi »

Fini mon Simenon, continué mon Nabokov. Pour le reste, beaucoup picoré : chez Stendhal (Journal), chez Novalis (Fragments) chez Émile Tardieu (L’Ennui) et même chez le prétendument compliqué Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie). Pas encore vraiment rassasié, j’ai fini la journée en entamant le Voyage en Suisse et en Italie de ce bon vieux Goethe. La grande masse des quidams environnants va certainement me regarder de biais, me chuchoter à l’unisson que Goethe est depuis longtemps farci, que ses longs récits de court voyageur ont tout pour étouffer le lecteur… Hum, je m’en fiche… tout cela est faux ; le met est exquis et il n’a rien de bourratif.

20 juin.- Ciel IKB. Chaleur estivale. Après le poignet droit et la cheville droite me voilà avec les  « cervicales bloquées » il m’est absolument impossible de tourner la tête dans quelque que sens que ce soit, c’est fort dommage, car la saison veut que je sois tenté de faire pivoter ma tête en tous sens. Ainsi aujourd’hui j’ai été dans la plus totale incapacité de tournebouler sobrement mon regard sur les fesses et seins (juvéniles ou pas) que j’ai eu l’honneur de croiser. Imaginez mon désarroi, mon trouble (non comblé) et ma grande tristesse ! Je souffre et de surcroît la position bien raide que je suis contraint de prendre me  fait passer pour un homme presque marié, un homme qui ne se retourne pas... un quasi et sinistre mâle nourrice non misogyne... bref, un type bien… beurk ! Et puis en dehors de tous mes problèmes de rotation, tout autant hormonaux que mécaniques, ma douleur irradie depuis mon côté gauche alors que mes autres douleurs (cheville, poignet) irradient, elles, à partir de mon côté droit. Je ne suis donc plus du tout symétrique ! Je ressemble à un drôle de bonhomme qui serait tout à la fois Charlie Chaplin et Éric Von Stroheim , c’est un problème et je crois que je vais boire pour m’oublier.

« Le grand artiste gravit une pente vierge et, arrivé au sommet, au détour d’une corniche battue par les vents, qui croyez-vous qu’il rencontre ? Le lecteur haletant et heureux. Tous deux tombent spontanément dans les bras l’un de l’autre et demeurent unis à jamais si le livre vit à jamais »

Épuisé par le labeur, pas d’envie. J’ai tout de même lu quatre pages du journal de Stendhal. J’ai aussi ouvert les Fragments de Novalis, ils ont l’avantage d’être courts (forcement des fragments, hein !) et je dirai que sans être concentré plus que ça on peut avoir le plaisir de se laisser bercer par eux. Il n’est même pas utile de chercher à comprendre leur profonde signification, en l’occurrence je dirai que les sens prennent le pas sur le sens.

21 juin.- Premier jour d’été. Plus de 30 ° et de l’humidité à revendre. Ciel lourd, pesant et orageux, avec comme une gueule de mousson. Le labeur derrière moi, mon Fenwick « en charge », je suis bien vite rentré chez moi où après une bonne sieste j’ai rouvert les Fragments de Novalis. Le volume dans une main, une boisson fermentée dans l’autre, les jambes sur le rebord de la première fenêtre disponible qui passe, c’est une lecture qui peut s’envisager. Je dirai même qu’en ce qui me concerne ce type de lecture sied parfaitement à mes états postlabeur. Mon corps est assurément exténué, mais mon esprit reste réceptif. Il est même plus réceptif qu’à l'ordinaire, car comme piqué par de nouvelles antennes (le cogito passe par la sensation). Pour le reste, l’introversion et l’extroversion, chez Novalis, tout cela vous pénètre l’âme avec la bienheureuse efficacité du bidule acuminé.

« Rentrer en soi, signifie chez nous s’abstraire du monde extérieur. Chez les esprits, la vie terrestre s’appelle analogiquement, une contemplation intérieure, une introversion, une activité immanente. La vie terrestre naît ainsi d’une réflexion originelle, d’une introversion primitive, d’un rassemblement en soi même qui est aussi libre que notre réflexion. Inversement, la vie spirituelle en ce monde naît d’une évasion de cette réflexion primitive. L’esprit se déploie de nouveau, ressort de lui-même, soulève de nouveau, en partie, cette réflexion et dans ce moment dit moi pour la première fois. On voit ici combien sont relatives l’introversion et l’extroversion. Ce que nous appelons rentrer est proprement sortir, une réadoptions de la force primitive. »

« Chaque descente du regard en soi même est en même temps une ascension, une assomption, un regard vers l’extérieur véritable. »

« L’homme ne vit, n’agit que dans l’idée, par le souvenir de son existence. Nous n’avons pas en ce monde d’autre moyen d’action spirituelle. C’est pourquoi c’est un devoir de penser aux morts. C’est le seul moyen de leur rester unis. Dieu lui-même n’agit en nous que par la foi. »

Voilà, je vous laisse, il tonne…

22 juin.- Vent, orage et tellement de pluie que pour un peu nous aurions pu voir flotter Noé et sa fameuse barque remplie de bestioles. Epuisé, rude journée. Le labeur est de plus en plus kafkaïen, enfin kafkaïen sans la brume. Tout compte fait, il fallait certainement le préférer lorsqu’il était plus absurde et glauque, qu’absurde et désincarné ; dans le rendement machiniste, mais avec l’impression de faire partie de quelque chose : disons d’être un maillon de la chaîne. La mondialisation veut que nous ne soyons plus un maillon de la chaîne, mais que nous soyons plus qu’un maillon demailloné, hagard et sans but dérivant dans un village global absurde… Ainsi nous voilà, au service d’un actionnaire apologue, accomplissant des taches que nous ne verrons jamais finies, faussement libérés des chaînes qui ne nous entravaient pas, ces chaînes qui étaient notre lien, ces chaînes qui nous attachaient au monde en nous faisant croire que nous en faisions partie… Plus de chaînes, plus de liens, plus de buts, nous voilà villageois libres et idiots, c’est ainsi.
Toujours chez Novalis (pénétrant) et encore chez Tardieu (déprimant en bien). En parlant de Tardieu (Émile) :

« Jadis la vie entrait en nous avec un beau tapage ; tout nous était chantant, lumineux, brillant ; il courait sur notre chair des frissons sensuels ; notre système nerveux sonnait des carillons étourdissants. Aujourd’hui tout s’éteint, le gris gagne ; quel vide, au-dehors, et en nous, quel silence ! L’étincelle, la dorure des objets s’en sont allées; nos pensées qui étaient une prairie vivante se fanent, les fleurs d’autrefois se rangent dans l’herbier ; nous ne savons plus respirer les roses ; nous demandons grâce à l’amour… L’intelligence s’alourdit, ne fait plus de conquêtes ; il en va ainsi chez ceux qui ne l’entretiennent pas ; chez les privilégiés même l’invention se retire ; les résultats de nos opérations mentales ne sont plus neufs ; c’est le temps des rengaines, des rabâchages ; on se répète, on se copie ; nos actes ont perdu leur intensité savoureuse, leur alacrité crépitante, et s’achèvent en réflexions amères, en déceptions navrées. Dans le champ dévasté de notre âme, il n’y a plus que ballons dégonflés ; l’amour, l’honneur, le devoir, la vertu, qu’est-ce c’est que ça ? »

23 juin.- Temps mitigé, vaguement tiède, un peu de pluie, mais sans plus. Au fil de son Journal, Stendhal est de plus en plus anglomane, il lui faut sans cesse truffer ses pages de mots, de phrases, en anglais ; comme ça par désinvolture. Pour un peu au bout de deux well ! et de trois good Lord ! On se croirait chez Valery Larbaud ce qui n’est pas la moindre des références quand l’anglomanie est dans l’air (j’ai bien l’impression que des deux diaristes l’ami Beyle est le primo anglomane en chef). Sinon chez Novalis (entre deux odes à la mathématique) : « Chaque maladie et un problème musical ; et la guérison une solution musicale. Plus la solution est brève et cependant complète, plus est grand le talent musical du médecin ».

24 juin.- Temps globalement frais et nuageux. Cependant, quelques belles soleillées, sous lesquelles la tiédeur monta comme le serpent charmé monte sournoisement à l’assaut de son charmeur. Aujourd’hui, ce fut la Suisse et la nature chez Goethe, l’éther et les songes chez Novalis et pour finir ce fut une méthodique dissection du roman-roman chez Nabokov. Rien de plus, rien de moins

25 juin.- Beau temps chaud. Ciel IKB.

« La politesse exige que deux personnes qui se croisent lèvent ensemble leurs parapluies et s’accrochent. »

Soigné mon poignet droit, ma cheville droite et mon cou gauche. Arrosé mes arbres. Stendhal, Novalis, Tardieu, puis deux chroniques d’Alexandre Vialatte. Je ne sais pas si l’humour est vraiment la politesse du désespoir? Peut-être ? Disons que c’est une éventualité tangible. Tenez prenez Vialatte, il était drôle tout en étant globalement désespéré à sa façon. Un désespéré délicat et attentionné, pas plus sur lui que sur les autres, avec ce confondant trop-plein de politesse qui lui faisait lever son chapeau mou lorsqu’il lui prenait l’idée d’écrire. Ainsi, il était désespéré en bien, comme d’autres le sont en pire. L’aphorisme que tous les journalistes et autres bocards de mots utilisent, le fameux : « L’humour est la politesse du désespoir » n’est pas, comme on le croit trop souvent, l’œuvre de Chris Marker (ou de Boris Vian), non c’est une pensée d’Achille Chavée, un surréaliste belge, de seconde main, qui doit se trouver posthumément fort marri de se voir ainsi si mal cité… J’écris si mal cité, car figurez-vous que le commun des quidams cite mal Achille ! Voilà sa vraie phrase : « L’humour NOIR c’est la politesse du désespoir. » On accordera que l’adjectif change beaucoup de choses ; en tous les cas, il a l’avantage d’ouvrir une rime désespérée, ce qui n’est pas rien.



2.





26 juin.- On annonçait des températures caniculaires pour aujourd'hui ; ce fut le cas et je ne suis plus qu’une petite flaque ; une petite flaque bouillante sous un ciel bleu pâle. Dans les Littératures de Nabokov, le côté « analyse » m’enchante, le côté « résumé » m’ennuie. Rien d’étonnant puisque ce qui m’ennuie avant tout c’est de plus en plus le roman-roman. En parlant d’ennui fini celui d’Émile Tardieu. En dehors de quelques scories dues à l’époque — les pages consacrées à l’ennui chez la femme sont assez gratinées - c’est un livre qui se lit sans lassitude, avec une légère pointe de mélancolie et avec quelque chose de délicieux en arrière-bouche qui n’est pas de l’amertume… Et puis toutes ces citations ! Pour le reste fini la Suisse de Goethe (Goethe est un sacré montagnard !) toujours dans les Fragments de Novalis et encore dans le Journal de Stendhal. Tiens en parlant de Stendhal il est parfois franchement libidineux, lisez-moi ça : « un autre jour en allant dans le monde, il parvint à mettre le doigt à une autre femme, elle déchargea tout, pour trancher le mot, que son habit fut mouillé jusqu’au coude, il fut obligé de rentrer sa manchette toute polluée… » J’aime beaucoup le : « pour trancher le mot ».

Il faut que je lise l’Oberman de Senancour :

« La vie m’ennuie et m’amuse. Venir, s’élever, faire grand bruit, s’inquiéter de tout, mesurer l’orbite des comètes ; et, après quelques jours, se coucher là sous l’herbe d’un cimetière : cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu’au bout. Je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de pauvres insensés quand nous vivons ; mais nous sommes si nuls quand nous ne vivons pas ! Et puis l’on a toujours des affaires à terminer : j’en ai maintenant une grande, je veux mesurer l’eau qui tombera ici pendant dix années. »

27 juin.- Température caniculaire : 36 °. On concédera que c’est beaucoup. Le temps étant caniculaire, j’ai préservé mes intérieurs en les claquemurant adroitement. Ainsi, ils ont gardé toute leur fraîcheur initiale ; une fraîcheur tellement initiale que lorsqu’après une bien torride journée de labeur je suis rentré « à la maison », j’ai éprouvé la suave glaciation qu’éprouvait feu Oussama Ben Laden lorsqu’il rentrait dans sa grotte après avoir fait le foufou dans les montagnes. Enfin, je parle du Ben Laden estival ou de l’Ali Baba de demi-saison, c’est du pareil au même, seuls les trésors et les lieux diffèrent. Chaleur oblige, pas lu grand-chose. J’ai tout de même trouvé un coin d’ombre en outdoor où j’ai pris la peine de feuilleter mollement deux trois pages du Journal de l’ami Beyle. Beaucoup d’anglomanie, trop de théatrrrree et pas mal de cochoncetés…. Les oiseaux chantaient au-dessus de mon coin d’ombre ; enfin, ils chantaient, rien n’est moins sûr ; peut-être criaient-ils après tout ? Avec cette chaleur l’oiseau assoiffé n’est jamais à l’abri d’un trépas inopportun… il est un peu idiot, mais ce n’est pas une raison. Mon Stendhal refermé, me voilà plus perplexe que l’oiseau, car une question me trotte dans la tête comme un petit poney maladif : faut-il que j’ouvre l’une de mes fenêtres au risque de laisser entrer la douteuse chaleur des extérieurs ? Vaste question, hein ! Faut-il être tempéré et renfermé plutôt que bouillant et ouvert au monde ? Je reste dubitatif et en attendant une quelconque réponse je vais décapsuler une bière et arroser mes arbres, car, voyez-vous, nous avons soif ; moi et eux.

28 juin.- Labeur. Temps caniculaire, mais sec ; nous évitons le pire (enfin 37 ° tout de même). Lu quelques Fragments de Novalis (pas mauvais lorsqu’ils tournicotent autour du panthéisme). Lu deux syllogismes amers de Cioran. Rien de plus.

30 juin.- Labeur. Beau temps. Pas encore bouillant comme il y a deux jours, mais beaucoup plus qu’hier. Toujours chez Novalis (Fragments) et Nabokov (Littératures) ; un peu chez Renard (Journal) et Haedens (sa fameuse histoire de la littérature française).

« Bien que nous lisions avec notre esprit, le siège du plaisir artistique se situe entre les deux omoplates. Ce petit frisson dans le dos est, sans doute aucun, la plus haute forme d’émotion à laquelle a atteint l’humanité, lorsqu’elle a découvert l’art pur et la science pure. Soyons fiers d’être des vertébrés, car nous sommes des vertébrés couronnés d’une divine flamme. Le cerveau n’est que la continuation de la moelle épinière. La mèche traverse réellement toute la longueur de la bougie… »

1er juillet.- Beau temps chaud, sans l’être trop. Puisqu’il faut savoir s’aérer l’esprit en lisant des histoires policières, horribles et censément non littéraires j’ai entamé le nouveau « polar » de Michael Connolly (9 Dragons). Connolly est parfois un bon artisan (le Poète est très bien), il lui arrive aussi d’être un peu trop sur ses ficelles. Nous verrons bien. Labeur oblige : rien d’autre.

2 juillet.- Beau temps chaud. Dans les normes de la saison censée nous occuper. Narcolepsie, apnée, mollesse. Tout du végétal, mais du pire… 9 Dragons. Michael Connelly est toujours efficace ; tout du moins, son machin policier est diablement efficace (avec de l’huile dans les rouages). Il est aussi très informé (ces détails de procédure qui tombent tout droit du journalisme). De l’efficacité et du journalisme, on ne fait certainement pas de la littérature avec ce genre de choses, mais on parvient parfois à fabriquer des bouquins pleins d’histoires atroces qui se lisent très vite, c’est déjà ça (et c’est déjà mieux que le premier roman-roman littéraire, qui passe). Pour le reste toujours chez Stendhal et Novalis.

3 juillet.- Soleil voilé, ciel de plomb, moiteur vietcongaise. Saisi par une humidité pour ainsi dire asiatique me voilà tout poisseux tel le premier GI venu montant à l’assaut des temples d’Hué ; c’est un problème. Après cette rude journée de labeur, une fois rentré, j’ai bien tenté de lire quelques pages du Journal de Stendhal. En pure perte et sans succès, les mots, les phrases du père Beyle se sont enlisées dans mon regard comme le premier bébé buffle venu s’enlise dans les boues homicides qui traînent en bord de rivière (enfin en Afrique). Un peu résigné, chloroformé par ma propre fatigue, je me suis alors rabattu vers une lecture plus à même de correspondre à mes états postlabeur ; quelque chose de plus éthéré, de plus aérien et vaporeux, quelque chose de Novalis, ses Fragments par exemple… Vous me direz que Novalis est quand même un peu alambiqué, que ses Fragments ont tout du goethisme tardif, que vu mon état je ne devrais plutôt rien lire du tout, un point c’est tout. Vous aurez certainement raison de me dire tout ça. Enfin, je ne sais pas si vous aurez raison, car j’ai constaté que si lorsque je suis fatigué, le romanesque, le voyageur, l’historique et l’intime me tombent des mains, le philosophique lui me sied parfaitement (et même le plus compliqué qui soit, même Wittgenstein). Mes états d’extrême fatigue ont peut-être la capacité de faire de moi une éponge ; une éponge qui s’ouvre devant le cogito d’autrui ; c’est déjà ça et ce n’est pas rien.

P.-S. Bien évidemment lorsque je suis une éponge mon cerveau est incapable de la moindre compréhension. En l’occurrence, je ne suis qu’absorption, la lecture, le regard, la fausse petite étincelle du cogito ne sont que des étapes nécessaires, c’est ce qui reste de moi qui comprend, c’est mon corps qui comprend, et la fatigue l’aide à comprendre.



3.



5 juillet.- Chaleur. Sinistres effluves montant des barbecues. Animaux morts pour rien. L’été est parfois une drôle de saison. Sur le point de finir les 9 Dragons de Michael Connolly (presque bien, querelleur, efficace, averti…) Rien d’autre.

6 juillet.- Chaleur grasse, pâteuse pour tout dire. Il faut toujours en faire moins que l’on ne peut, il faut toujours en « avoir sous le pied », c’est ce qui nous permet d’être à la bonne distance ; cette distance c’est notre liberté…

7 juillet.- Temps moite et hésitant, avec une gueule de prémices. On annonce de fortes précipitations pour demain. Fatigue, mal au poignet droit, au genou droit et à la cheville droite : un beau trait de douleur, bien harmonieux. Rien lu, pas d’envie. Si, trois pages du Journal de Stendhal comme si je ne les lisais pas. Essayé cinq tee-shirts et une paire de chaussures.

8 juillet.- Temps variable, mais chaud. Bruits épars de l’été. Toute cette « humanité grasse » qui s’échappe des fenêtres, pour le pire et le meilleur. Terminé le nouveau dernier Michael Connolly. Fin bâclée, c’est dommage le reste était parfois bien ; le passage hongkongais par exemple, captivant d’atmosphère, plus sur la réalité des ficelles que sur les épaisses cordes en chanvre du polar-polar fictionnant. Dommage pour la fin, donc. (Harry Bosch est quand même un héros assez opaque. Un héros opaque et désincarné, comme si c’était possible !)
Pour le reste beaucoup picoré, dans les Littératures de Nabokov (avec un peu d’ennui), dans l’éther de Novalis (avec un peu de narcolepsie), dans le Journal de Stendhal (pas plus de quatre pages).
Poursuivi le voyage que j’avais commencé avec Goethe. Nous étions en Suisse, à présent nous sommes en Italie, tout du moins pour l’instant traversons-nous le Tyrol et le Haut Adige. Le voyage est agréable, la compagnie est bonne, il faut dire que Johann Wolfgang est plus cosmogonique qu’autre chose : « Que mes amis veuillent m’excuser, si je parle encore du vent et des nuages ! »
Fini l’après-midi en entamant le Kafka de Deleuze (et Guattari). Ce n’est pas celui de Vialatte. Chez Vialatte Kafka est un employé de bureau gris, mais farceur, qui quitte son chapeau mou pour lire ses histoires cauchemardesques devant un petit aréopage d’amis bien choisis. L’atmosphère est très début de siècle, l’aréopage se bidonne tout on se tapant sur les cuisses et c’est très bien ainsi. Chez Deleuze (et Guattari), on ne se bidonne plus, Kafka n’est même pas un « homme écrivain », c’est un homme politique, un homme-machine, un homme expérimental qui fournit des protocoles d’expériences. On l’imagine mal faisant le paon gris devant ses amis qui pouffent, il a bien autre chose à faire : lutter contre son père, jongler avec des idées, être moderne, ce genre de trucs… Un esprit lourdaud et peu éclairé comme le mien trouvera que Gillou est toujours pris par ses concepts, que ses abstractions mentales ne font que s’auto alimenter tout en ayant la puérile manie de vouloir beaucoup prêter aux autres. Chacun sait la grande générosité des sciences molles, elles prêtent beaucoup pour exister, ce n’est pas une raison. Cela dit il faut peut-être aimer Deleuze, pour son rythme, sa « musique », et malgré son alter et gros psy, on peut parfois se laisser bercer par lui. (Tout en étant moins dupe que le premier nourrisson qui trépasse).

10 juillet.- Orage en matinée. Ciel de traîne, fausse fraîcheur et vraie douceur par la suite. Un peu de Deleuze chez Kafka, un peu du journal de Stendhal, beaucoup plus du Voyage en Italie de Goethe. L’Italie a beau beaucoup aider l’écrivain qui la traverse, ce n’est pas une raison, le voyage de Goethe est merveilleux. Après la Suisse et le Tyrol, il descend vers le Sud (on descend toujours vers le Sud), la végétation enfle, c’est le Lac de Garde — entouré de montagne au nord, de rochers ailleurs — puis Padoue et la découverte de Venise. Goethe imaginait Venise depuis l’enfance, son père en avait rapporté une gondole miniature qui le faisait rêver, à présent il est allongé au creux d‘une vraie gondole et s’il observe il rêve toujours ; tout cela est merveilleux : « Quand je me suis senti fatigué, j’ai pris place dans une gondole et j’ai quitté les rues étroites ; et, pour me procurer le spectacle opposé, prenant à travers la partie septentrionale du Grand Canal, autour de l’île de Sainte-Claire, j’ai gagné les lagunes, la canal de la Giudecca, le voisinage de la place Saint-Marc, et je me suis vu soudain coseigneur de la mer Adriatique, comme tout Vénitien croit l’être, quand il est couché dans sa gondole. Alors, j’ai pensé à mon bon et respectable père, qui se plaisait tant à discourir de ces choses. N’en serait-il pas ainsi de moi ? Tout ce qui m’environne est imposant : c’est le grand et vénérable ouvrage des hommes unissant leurs forces, le magnifique monument, non pas d’un maître, mais d’un peuple. Et quoique ses lagunes insensiblement se remplissent, que des vapeurs malsaines flottent sur les marais, que son commerce diminue, que sa puissance se soit évanouie, tout l’établissement de la république et son caractère n’en sont pas un moment moins vénérables pour l’observateur. Elle succombe sous l’effort du temps, comme tout ce qui arrive à l’existence. »


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jeudi 8 décembre 2011

Bosco Delrey - Everybody Wah (2011)



Réécrire quelques mots sur la musique ? Oui, mais écrire sur la musique ne m’intéresse plus. On en a vite fait le tour de la musique, on rabâche toujours la même chose, on tourne autour de deux trois idées, et puis ces deux trois idées ne sont pas toujours si brillantes que ça (pour ce qui me concerne : la voix, le corps…). On devrait pouvoir se contenter d’écouter et puis de simplement signaler ce que l’on trouve écoutable. Bref, on devrait pouvoir se contenter d’être un informateur zélé, et rien d’autre et surtout pas un type qui a des idées sur la musique. Voilà cette chose est bien, machin chante et truc tambourine. Il suffit de ne pas se tromper sur ses choix. Enfin quand je parle d’informateur zélé, disons que pour paraitre moins glutineux il faudrait que je parle plutôt de passeur, ce qui est plus honorable, plus noble, tiens passeur dans le sens de Félix Fénéon, qui lui ne se trompait jamais dans ses gouts même s’il avait la manie de vouloir penser par-dessus. Enfin, il avait bien le droit puisqu’il parlait de littérature, de peinture, ce genre de bidules toisant.
Tout ça pour vous dire qu’il faut écouter ce disque du petit Bosco Delrey il est presque très bien, très Buddy Bolan Suicide Vega (si vous voyez ce que je veux dire). Voilà pour la musique.



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dimanche 27 novembre 2011

No comments - N°69





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lundi 21 novembre 2011

David Westlake – Westlake LP (1987)


David Westlake est un secret à peine partagé, une cause perdue, le type qui avec son groupe les Servants aurait pu ramasser la mise brit-pop mais qui ne la ramassera jamais. Il n’y a finalement pas grand-chose à écouter de lui, une compilation des Servants (Reserved), assez exhaustive, un bon disque solo sorti dans une indifférence polie en 2002 (Play Dusty for Me) et puis ce mini-album de 1987 (six titres pas plus, pas le temps de s’ennuyer). C’est un disque presque velvetien (et pelucheux), il y a un titre qui commence comme du Dire Straits (ironiquement) pour mieux finir Television (amoindrie). Il me semble que Luke Haines tient la guitare et qu’il y a un bout des Triffids dans le coup. L’humeur est nonchalante, toutes les chansons sont des chansons d‘amour un peu désabusées où le manque d’ambition et une douce résignation rodent (ce qui est très bien). Tenez écoutez cet Everlasting, c’est un bon exemple, une belle balade « pure Go-Betweens style », ce qui n’est pas peu, vous en conviendrez. Voilà.



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mercredi 9 novembre 2011

No comments - N°68





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mardi 1 novembre 2011

Wilco - The Whole Love (2011)


Tenez, le nouveau Wilco n’est pas foudroyant. Remarquez, il n’est pas désagréable non plus. En fait il est surtout plus Wilco digest qu’autre chose. Un coup Wilco krautrock, un coup Wilco americana, un coup Wilco à guitares. Un genre de condensé de tout ce que la clique de Jeff Tweedy a pu commettre depuis quinze ans, mais un condensé assez délavé et, surtout, un condensé sans vraies chansons. (Par vraies chansons j’entends des chansons qui tiendraient toutes seules sans les béquilles de la production et du gimmick entrecroisés). Bon il y a bien ce Black Moon qui pourrait frôler l’agréable, une potentielle vraie chanson presque aérienne avec de jolis arpèges, un genre de country rock ralenti avec une belle voix ad hoc. Sans ce creux dans la mélodie — allez siffler ça sous la douche —, ce serait presque du Wilco inspiré. Le reste du disque est beaucoup moins bien, guère émouvant, plus dans l’ersatz et vaguement agréable d’écoute. Voilà.



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