samedi 28 février 2015

Solitude de l'audionaute de fond (7)




« Je me pose la question : que veut donc de la musique mon corps tout entier? Car il n’y a pas d’âme… c’est, je crois, son allégement; comme si toutes les fonctions animales devaient être accélérées par des rythmes légers, hardis, turbulents; comme si l’airain et le plomb de la vie devaient oublier leur pesanteur grâce à l’or, la tendresse et l’onctuosité des mélodies. Ma mélancolie veut se reposer dans les cachettes et les abîmes de la perfection; voilà pourquoi j’ai besoin de musique. »

22 février 2015. Anōmy ‎– TVC 15 / Lone Wolf (1982) Un 45 tours incunablesque. La face A est une cover assez dispensable de David Bowie (TVC 15). La face B (Lone Wolf) qui est très bien aurait dû être la face A. Donc passez directement à la face B qui aurait dû être la face A (à partir de 4 :48). J’aime beaucoup cette face B (ah, les filles et le spleen urbain !), j’aime beaucoup les Raincoats aussi.
David Westlake – Westlake LP (1987) David Westlake est un secret à peine partagé, une cause perdue, le type qui avec son groupe les Servants aurait pu ramasser la mise brit-pop mais qui ne la ramassera jamais. Il n’y a finalement pas grand-chose à écouter de lui, une compilation des Servants (Reserved), assez exhaustive, un bon disque solo sorti dans une indifférence polie en 2002 (Play Dusty for Me) et puis ce mini-album de 1987 (six titres pas plus, pas le temps de s’ennuyer). C’est un disque presque velvetien et pelucheux, il y a un titre qui commence comme du Dire Straits (ironiquement) pour mieux finir Television (amoindrie). Il me semble que Luke Haines tient la guitare et qu’il y a un bout des Triffids dans le coup. L’humeur est nonchalante, toutes les chansons sont des chansons d‘amour un peu désabusées où le manque d’ambition et une douce résignation rodent (ce qui est très bien).

23 février 2015. Hoagy Carmichael – Hoagy sings Carmichael (1956) Carmichael est l'un des plus grand artisan de la musique populaire américaine toutes époques confondues, je n'aurais pas l’outrecuidance de la rappeler à quiconque. Je vous recommande néanmoins l'écoute de ce disque épatant enregistré pour Pacific Jazz Records (la firme des débuts de Chet Baker). Tout y est chanté par Hoagy lui-même et il est accompagné par une belle brochette de Jazzmans (Les trompettistes Harry « Sweets» Edison and Don Fagerquist, le saxophoniste Art Pepper, et le pianiste Jimmy Rowles…) Le menu est très appétissant et vous ne serez pas déçus (Georgia on My Mind, Memphis in June, Skylark, Twoo Sleepy People, Lazy River, Old Rockin'Chair...)

24 février 2015. The Bathers – Sunpowder (1995) Chris Thomson le chanteur des Bathers est un crooner écossais avec une voix du tonnerre, un peu comme celle de Paul Quinn (ou de Paul Buchanan pour rester écossais). Ce disque Sunpowder est très bien, de la pop symphonique un peu affectée avec Liz Frazer des Cocteau Twins qui gazouille dans le fond.
On enchaînera par du sublime, forcément sublime : Coltrane avec Johnny Hartman (My one and only love) encore Coltrane avec Duke Ellington (In a sentimental mood, extraordinaire et si simple), et un grand oublié west-coast Bill Perkins (Just a child).

25 février 2015. On a tort de prendre le rock sudiste pour une bidule de rednecks tout juste éveillés. Prenez les Allman Brothers et bien voyez-vous qu'il n'y a pas plus arty qu'eux. Arty des champs, arty ploucs mais arty tout de même. Duane Allman est bien plus subtil qu'il n'y paraît, il grattouille dans les tierces et les quintes, vadrouille plus souvent du côté du Miles Davis historique que de quiconque… Il fait un peu ce que Tom Verlaine fera dix ans plus tard avec Coltrane et Eric Dolphy : il balance du Jazz dans la marmite. Pour s'en convaincre on réécoutera ces quelques minutes d'In Memory of Elizabeth Reed live au Fillmore East, elles sont un peu longues, mais assez concluantes.

26 février 2015. Robert Wyatt – Old Rottenhat (1985) L’inattaquable plongée mid-seventies Rock Bottom à beau être l'un des plus beau album d’anti-rock au monde, il y avait dedans Nick Mason l'infirmier Pink Floyd et quelque chose du Barnum dans les arrangements. Voilà pourquoi j'ai toujours trouvé plus à mon goût le Robert Wyatt mid-eighties celui du vieux chapeau pourri et des merveilles Cherry Red. Un voix, un orgue et rien de plus ou très peu. On écoutera The United States of Amnesia, Wyatt chante le génocide des Indiens d’Amérique et nous sommes fatalement émus, de l'air au service de la révolution (On me chuchote qu'un Wyatt fredonnant le bottin pourrait être tout autant politique puisque ce qui est surtout politique chez lui c'est sa voix et avant tout sa voix. Je ne sais pas ; peut-être, allez savoir ?)
Joa Gilberto – Amoroso (1977) Disque merveilleusement arrangé par le grand Claus Ogerman (l'homme des cordes coruscantes). Les quatre premiers titres sont des classiques repris dans leur langue d'origine (Joa Gilberto est assez polyglotte), les quatre titres suivants sont des compositions de Jobim adaptées par Gilberto. Le tout est assez goûteux et presque un peu trop sucré, il faut bien l'avouer.

27 février 2015. Friday Night, Saturday Morning c’était le Friday on my Mind des Easybeats, mais abordé par sa face raide et blafarde. Cette lymphatique musique de train fantôme… Les « joies » du vendredi soir : descendre une multitude de pintes dans la boite du coin, regarder les filles, mais pas plus… Les « joies » du samedi matin : rentrer seul, attendre un taxi, une tourte à la viande dans la main, un pied dans une flaque de vomi… Bref, Terry Hall était un sacré écrivain de chansons : « Wish I had lipstick on my shirt / Instead of piss stains on my shoes »

28 février 2015. Au menu du raide et rien que du raide, du raide issu de la fameuse fracture 78/82, c’est qui « en raide » est un genre d'espèce de must. On commence par Bay of Pigs des crispés de la baie de San-Francisco qui ressemblent trop à des New Yorkais énervés pour être vraiment honnêtes — cette basse placide et cette guitare caoutchouteuse, ce chant nerveux qui doit plus à David Byrne qu’à quiconque – On poursuit avec les Dancing Cigarettes de Bloomington (Indiana) un bien belle clique roide, avec chanteuse amoindrie et saxophone sociopathe qui gazouillent de concert sur un bidule serré, anguleux et ironique... Les Model Citizens des New Yorkais produits par John Cale sont eux adeptes d’une sorte de jerk rigide qui réjouira les plus tendus d’entre vous... Je n’ai aucune information à fournir sur les Jazz Hipsters, ils n’ont sorti qu’un 45 tours, il est très bien. Outre la raideur on aimera beaucoup Les Limbo Race de Boston pour ces paroles immortelles : « I want the saliva Patti Smith spit out, the last time she sang the last time ». Tout le monde connaît ou devrait connaître Suicide Commando de No more (des Allemands malsains) c’est un smash-hit underground imparable. J’ai déjà parlé des Sleepers ici c’est un groupe indispensable pour tout amateur de punk côte-ouest qui se respecte un peu. On fini avec les Social Climbers : une boite à rythmes, un orgue, du calme post-névrotique qui monte et redescend, que du bonheur.


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