lundi 29 juillet 2013

Psychogeographie indoor (41)


« Quand on fait une ruine, il faut bien la faire. »

 1.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 



20 octobre.- Étonnante moiteur estivale sous un soleil à demi voilé (25 °C). Refermant la Fenêtre ouverte de ce cher Saki — ce fut une lecture en tout point plaisante – je me demande quel ouvrage sera bien à même d’achever en bonne et due forme une semaine qui en dehors de mes lectures fut essentiellement saumâtre et saupoudrée de désagréables éclats madréporiques. Certainement pas la Fin de Ian Kershaw , ce bouquin qui raconte en détail la chute de l’Allemagne nazie est une Forêt noire bien trop replète pour que je puisse la dévorer dans le temps qui m’est accordé par les contraintes alimentaires du labeur rémunéré (deux jours, un week-end, c’est trop peu pour lire 699 pages). Peut-être vais-je me rebattre sur la Féerie cinghalaise de Francis de Croisset, c’est une petite chose rigolote et singulière qui a l’immense avantage d’être potentiellement plus légère à tous niveaux (longueur, sujet…) De Croisset était un excentrique de la Belle Époque, il apparaît dans la Recherche du temps perdu (ce Bloch qui se métamorphose en Jacques du Rozier) et son récit cinghalais semble essentiellement fantasmé. Le début est très bien : « Sous les ventilateurs du salon, déjà plein de courants d’air, une vieille dame australienne, vêtue d’un sac à bonbons, casse des ragtimes sur un piano qu’elle parvient à rendre mécanique. Sur le pont, à l’arrière, deux Anglais de cinquante ans, aux cheveux blancs et au teint brique, souples comme des enfants dont ils ont gardé le rire puéril, s’acharnent à tour de rôle à jeter dans un seau de bois des disques en corde tressée. » J’entamerai ce livre-là, mais j’entamerai aussi Ça n’arrive qu’à moi un Donald Westlake qui traîne sous mes fagots. C’est un roman policier de la série des Dortmunder. Vous devez tous connaitre Dortmunder, ce cambrioleur sautillant qui ne déçoit jamais. Voilà pour ce Week End, Kershaw attendra.

21 octobre.- Ciel gris souris, tiédeur indécente (24 °C). Chez Westlake un aréopage bigarré s’escrime autour d’un diamant volé. Il y a des Turcs et des Grecs, des Chypriotes et des Bulgares, des Serbo-Croates et des Albanais, le NYPD et le FBI, des truands irlandais et des petites frappes sympathiques. Dortmunder qui est à l'origine de tout ce barouf sautille allègrement. Westlake aussi, Westlake sautille toujours. D’autre part, la croisière de Francis de Croisset est délicieuse (Italie, Port Said et bientôt Ceylan).

23 octobre.- Ciel gris, sans pluie avec une température toujours incongrue pour la saison (24 °C). Trop pris par le labeur. Guère lu. Deux chapitres de l’ami Westlake où il était question d’un diamant volé, de l’existence de Dolly Parton et des effets du jogging sur la sexualité. Quelques pensées de Joseph Joubert dans lesquelles je ne suis pas vraiment entré.

27 octobre.- Pluie engourdie, frôlant le neigeux. Il faut dire que nous avons perdu pas moins de 20 ° en trois jours ce n’est qui n'est pas peu. Fini le bidule sautillant de Wastelake (Ça n’arrive qu’à moi). Toujours bien drôle. Dortmunder est un héros attachant. On ne sait jamais s’il est trop intelligent ou un brin stupide. Il est plus probablement innocent et rempli de candeur. Cette candeur que l’on perd trop facilement en ces temps de cynisme facile et de second degré goguenard.

28 octobre.- Quasi-tempête, vent bilieux, avec de sournoises bourrasques dépassant les 100 km/h. Quelques flocons prématurés ballotant dans le maelstrom. Rien de bien réjouissant. Retour dans les « vieux papiers » de Serge Daney. Festivals et vie festivalière (Locarno, Berlin, Venise, Riga, Carthage…). Un petit air de journal vaguement intime : « le cinéma le matin a les mêmes charmes que l’amour l’après-midi. Les films vus au réveil sont comme des rêves probables pour un reste de sommeil. » Trouvant le cinéma dispensable tout comme je trouve le couple cinéma demi-sommeil indispensable je ne peux que souscrire (C’est dans les strates du demi-sommeil que TOUT se révèle vraiment. Relire Desnos, Daumal, le grand jeu…)          
Retour dans le journal de Stendhal. Le « gros cul frais » d’une petite paysanne servante et puis cette note en bas de page : « Avis. Si un indiscret lit ce journal, je veux lui ôter le plaisir de se moquer de moi en lui faisant remarquer que ce doit être un procès-verbal mathématique et inflexible de ma manière d’être, ne flattant ni ne médisant, mais énonçant purement et sévèrement ce que je crois qui a été. Il est destiné à me guérir de mes ridicules quand je le relirai en 1820. C’est une partie de ma conscience intime écrite, et ce qui en vaut le mieux, ce qui a été senti aux sons de la musique de Mozart, en lisant le Tasse, en étant réveillé par un orgue des rues, en donnant le bras à ma maîtresse du moment, ne s’y trouve pas. Ainsi, je vous en prie à genoux, ne vous moquez pas de moi. »
Toujours dans la Féerie Cinghalaise de Francis de Croisset. Charmant avec ce gout de poésie en prose qui ne veut pas dire son nom. Abus d’adjectifs, désuétude, candeur, musicalité années folles, exotisme de pacotille. Et alors ?

29 octobre.- Ciel céruléen, froideur métallique. Lorsque la fatigue est là, il nous faut être économes de nos mots comme nous devons être économes de nos mouvements. Lassitude et concision font alors bon ménage. Nous avançons compendieusement, notre lenteur n’est qu’une autre vitesse, la nudité ascétique de nos petites phrases n’est qu’une autre façon de sautiller sur le monde.            
Encore quelques pages du journal de l’ami Beyle. Il se permet des paragraphes entiers en italien tout en étant globalement happy. Son journal n’est que le procès-verbal de sa manière d’être.

30 octobre.- Froideur matinale. Ciel bleu dégagé de tout nuage avec pour seule parure une lune si pleine que pour un peu on aurait pu lui chatouiller les cratères.
La Gonalgie qui m’agace le genou droit depuis des mois semble m’abandonner peu à peu, me voilà donc un brin plus sautillant. Lambinant dans le journal de l’ami Beyle je songe mollement au père Rousseau. Prodige, drôle d’écho, heureuse coalescence ? Trois lignes plus loin, il prend l’idée d’évoquer le même Rousseau ! Stendhal est donc là pour accompagner mes songes. Ce n’est pas rien.  Pour le reste, trois histoires d’Alphonse Allais, sautillantes, forcément sautillantes.    

1 novembre.- Ciel gris souris avec quelques passagers éclats ocre. Froideur automnale. Le Cri du canard bleu, Vialatte. Supposé dispensable, mais charmant. Supposé dispensable parce que c’est un incontestable fond de tiroir (un roman inachevé comme chez Kafka) ; charmant parce que ce fond de tiroir est plus vialatissime qu’une mercerie brumeuse. On y voit successivement apparaitre un adolescent frileux — qui tombera amoureux d’une danseuse vue sur une affiche de cirque —, une institutrice vaporeuse – qui finira en proto hippie égarée dans les champs —, un canard vert qui virera au céruléen, un oncle barbu ET toqué, une publicité pour le Byrrh, le Massif central tout entier — massif et si exotique —. Le tout avec ce gout de catalogue Manufrance sautillant qui transforme le dispensable en indispensable. Voilà pourquoi Vialatte est grand, et même dans ses fonds de tiroirs il est indispensable même lorsqu’il semble dispensable. Entamé L’Usage des ruines de Jean Yves Jouannais. Bouquin pour l’instant très à mon gout. Retors et brillant. Une autre façon de « réinventer le roman » (qui passe par Sebald). Des obsessions que je tamponne tout à fait : « les artistes n’ont pas d’idées, c’est davantage une obsession qui les obsède ». Toujours dans la Féerie Cinghalaise de Francis de Croisset. Je la lis en prenant mon temps, par petites bouchées gastronomes. Il faut dire que c’est un livre exquis (et même dans ses défauts).

2 novembre.- Ciel ouaté, vent léger, douceur relative. Villes assiégées, villes effondrées, ruines, destructiologie. Jouannais sautille sur les décombres. Les nazis, qui étaient moins sautillants (Albert Speer en tête), construisaient leurs grosses bâtisses de païens à flambeaux en les imaginant comme de futures ruines majestueuses. La fin de la Seconde Guerre mondiale (accélérée par la grimacière coalition russo-américaine) fit que tout fut détruit avant d’avoir eu le temps de devenir ruine. Les grosses bâtisses nazies détruites furent empilées en de gros tumulus. Le quidam ordinaire les prit à la longue pour de bien petites collines qui ne culminaient guère plus qu’à 90 mètres de hauteur et tout fut pour le mieux dans le meilleur d’un monde qui durera certainement plus de mille ans.
Trois chapitres cinghalais de l’ami Croisset. Rien d’autre.

3 novembre.- Temps couvert, plus de douceur. Art et cerveau reptilien. Les ruines laissées par les champs de bataille sont autant d’œuvres d’art façonnées par le cerveau reptilien de l’homme. À Stalingrad il y a cette statue, cette farandole d’enfants tournant autour d’un crocodile. La ville est entièrement détruite, mais cette statue calcinée reste debout au milieu des décombres comme s’il elle ne pouvait être qu’une autre et nouvelle œuvre, acre, rude, reptilienne. Il y a d’autres exemples ; la statuaire est souvent stoïque sous les bombardements. Il y a aussi ces champs d’aluminium recouvrant la campagne allemande. Ce sont les restes des leurres envoyés par les alliés pour mieux tromper les radars de la Luftwaffe. Le paysage devient coruscant et comme glacé en plein été ; nous voilà devant un primo Land-Art qui ne veut pas dire son nom. Il y a ce village de Vauquois ; assiégé pendant toute la Première Guerre mondiale, il sera à la longue cratérisé, enterré, avalé au rang de ses fondations, comme s’il ne pouvait être qu’une autre matière que l’on doit triturer une autre terre glaise.
Jouannais est bien un critique d’art. L’art part toujours d’un geste, et le geste guerrier formaté par la partie reptilienne de notre cerveau n’est certainement qu’un autre geste artistique ; un geste artistique terrible.

5 novembre.- Quelques belles éclaircies, vague douceur flottant sur un reste d’humidité.
Levé 6 h 10. Marché 2,5 km. Labeur. Sieste. Un chapitre cinghalais de Francis de Croisset. Une « histoire » d’Alphonse Allais. À lire : Pete Fromm - Indian Creek, Steve Tesich – Karoo, Ian Kershaw – La Fin, Hugo – Le Rhin, René Girard — La Route Antique, Antoine Blondin — Sur le Tour de France.

6 novembre.- Ciel flandrien, température en baisse. Tristan Klingsor. Poète obsolète, petit charme de ses Humoresques que je lis en rentrant du labeur. J’enchaine avec quelques pages de Francis de Croisset. Tout cela est inévitablement mordoré, avec cette petite odeur de noisette qui vous fait oublier la modernité.

8 novembre.- Ciel fade et si peu iridescent que l’humeur en fut comme concordante. Marche. Labeur. Sieste. Thé indien. Joubert, Pensées. Rien d’autre.

9 novembre.- Pluie. Daney. Pol Pot. Khmers rouges. Je disparais, je ne suis plus que disparition.

 

2.

 
 

 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
10 novembre.- Brume et crachin, senteur de bois mouillé. Largement entamé l’Indian Creek de Peter Fromm, c’est un très bon livre pour céder au « nature writing» américain. Fromm y raconte comment à l’âge de 18 ans il fut engagé pour surveiller un bassin de bébés saumons et comment cette tâche à priori tranquille et reposante devint risquée et intéressante puisqu’accomplie en plein hiver au beau milieu des montagnes Rocheuses à l’abri de tout contact humain et sous de pansus flocons de neige. Au-delà du petit travail quotidien (le bassin à saumon ne doit pas geler), il faut pour Fromm occuper ses journées. Que faire lorsqu’il n’y a rien à faire et que l’on est loin de tout être humain avec pour seul compagnon une petite chienne aussi peu sauvage que soi ? Eh bien ! disons que Fromm fait avec ce qui l’entoure, il s’occupe avec la nature. Or la nature s’il la connaît un peu il ne la connait pas vraiment. Nous voilà donc plantés dans un drôle de récit initiatique. Comment monter correctement une tente ? Comment faire un feu ? Comment tuer des bestioles de plus en plus grosses, de la gousse à l’élan en passant par le lièvre ? Comment dépecer bien proprement tout le toutim, comment avoir vraiment une peau en la tannant sous les frimas ? En semi-autodidacte (il y a des livres avec lui) Fromm apprend vite et il devient une sorte de trappeur amateur comique et cruel. Le récit est palpitant, on y ressent, on y apprend plein de choses. Etant assez peu inspiré pour vous parler vraiment de ces sensations, de ces choses (je suis bien morne), je dirai qu’elles tanguent vers les belles cimes panthéistes d’Henry David Thoreau, c’est une image pataude, mais un bon résumé.

13 novembre.- Tout est détrempé sous un ciel gris marqueté par de grands aplats bleu métallique. Feuilles mortes mordorées, forcement mordorées. Senteurs de bois mouillé. Humeur corrélative.
Céphalées (pour ne pas dire hémicrânies). « Journée de la gentillesse », comme s’il fallait une journée pour. Je parais aérien pourtant une immortelle chape de plomb me pèse sans cesse sur les épaules.
Ours, papillons, végétation, tout se réveille calmement et le bouquin de Peter Fromm est déjà fini. J’aurais préféré qu’il dure plus longtemps. J’enchaine avec l’autobiographie de Vladimir Nabokov : Autres Rivages. Ce que je lis est la traduction, en français, d’une remise en forme, en anglais, d’une remise en forme, en russe, de ce qui avait été au départ une restitution, en anglais, de souvenirs russes. L’assemblage semble un brin compliqué et un poil xénophile sur les bords, il est malgré cela d’une stabilité et d’une limpidité épatante. (Là où Fromm était naturel et sans « comédie littéraire », Nabokov est limpide et rempli d’« images littéraires ». Les deux ont les papillons en commun).
Pour résumer le début d’Autres Rivages : Enfance studieuse, opaline ; généalogie compliquée.

14 novembre.- Ciel bleu pâle intact de tout nuage. Presque douceur. Thé russe à la bergamote et galettes suédoises pomme cannelle (deux beaux empires défunts)        
Le génie chamarré de Vladimir Nabokov est certainement lié à la fameuse synesthésie qui lui faisait associer chaque lettre de l’alphabet à une couleur donnée. Lisant sa biographie – ces Autres Rivages que vous devriez tous rejoindre — on ne s’étonne donc même pas d’être aussi charmé par autant de lexies panachées qui semblent bien davantage provenir de la palette du peintre que du panier percé de l’écrivain féru en « images littéraires ». Oh ! que cette peinture est tendre, émouvante, sagace. Une peinture des premiers âges, ceux de l’enfance et de l’adolescence (une douce toile impressionniste au pays du cassant constructivisme, aussi). Comme à toute peinture il faut des modèles, voilà des précepteurs, des gouvernantes, de l’amour filial (pages magnifiques, pointillisme émouvant), la lépidoptèrie galopante du petit Vladimir.Bref vous m’aurez compris, les papillons ne sont que des couleurs qui volent et les phrases de Nabokov volent avec.

15 novembre.- Brouillard et froideur matinale. Douceur et ciel dégagé par la suite. Néanmoins soleil trop bas et nuit bien, précoce ; la saison. Déjà fini l’autobiographie de Nabokov. Je ne sais pas si je vais « vraiment » évoquer ce livre merveilleux. Je ne pense pas être à sa hauteur. Scribouiller trois, quatre malheureuses phrases à son sujet serait comme une piteuse trahison envers Nabokov. Je n’évoquerai donc pas le style si hautement poétique d’Autres Rivages (belle traduction) ; le miracle de ses admirables strates mémorielles nimbées par le beau halo d’une accorte rêverie philosophique ; ces mots coruscants et tout en couleur alors que je n’ai qu’un piteux gris pour moi.         
Bon en restant télégraphiste et monochrome je peux cependant laissé brouillonner quelques échos. Enfance, jeunesse, amour de jeunesse (forcement), lépidoptère (toujours), révolution, barbarie corrélative (forcément), exil (« une existence bizarre, mais nullement désagréable, dans l’indigence matérielle et le luxe intellectuel, parmi des étrangers parfaitement insignifiants… »). Vingt années en Russie (1899-1919), vingt et une années d’exil volontaire (1919-1940), vingt années dans un pays d’adoption (1940-1960). En somme : thèse, antithèse, synthèse. Manque la conclusion : les dix-sept années que Nabokov passera en Suisse.

16 novembre.- Brouillard persistant. Froideur adhérente. Westlake. Bonne Conduite. Sautillant ; as usual. Dortmunder y cabote sur un océan de nones mutiques (sauf le jeudi), ce n’est pas rien. Lire le Nabokov « tardif », celui de la Transparence des choses et de Regarde, regarde les arlequins ! Relire Ada ou l’ardeur. Lire L’Inassouvissement de Witkiewicz (membre de la « grande triade polonaise » avec Schulz et Gombrowicz.)

17 novembre.- Brume matineuse suivie par un large assortissent de nuages. Nuit tombée bien vite.

« … d’humbles marionnettes 
Dont le fil est aux mains de la Nécessité. »
   

Donald E. Westlake et Henri Bergson. Burlesque et chapeau rond. Rien d’autre.

18 novembre.- Vague douceur (12 °C) Westlake : toujours amusant. Internet est un bidule, un réseau, assez singulier. Au milieu des pires abominations qui soient, on peut y voir Armand Robin parler de Pouchkine et Henri Thomas de poésie russe. Ce n’est pas rien.    Demain labeur (STO)…

20 novembre.- Brume matinale, brouillard vespéral. Entre les deux, une accorte — quoiqu’un peu courte — journée automnale. Renard, diary. Nothing else : « Ce que je vous écris là m’a mis dans un état mélancolique délicieux. J’ai le cœur plein de feuilles mortes ; remuez ça du bout de votre ombrelle. La mélancolie est à la tristesse ce que le velours est aux autres étoffes. Quel dommage qu’elle passe vite et qu’il faille redevenir sérieux, énergique, se secouer, agir ! Avec cette mélancolie-là, j’aurais vécu cent ans. »

22 novembre.- Brouillard. Gonalgie et céphalées. « Il est des maux qui sont la santé de l’âme, maux préférables à cette forme du corps qui endurcit les organes, qui opprime l’âme et qui accable l’esprit. » Joubert, Pensées.

23 novembre.- Brume et semi-froideur. Bref retour dans la Bonne conduite de Donald E Westlake. Saisi par les mornes vicissitudes du labeur j’ai laissé choir ce bouquin pendant presque une semaine. Il m’a donc attendu tout en sautillant sur lui-même et avec une certaine impatience (qui sont ces lecteurs qui nous laissent choir comme quantité négligeable ?). Dortmunder m’attendait lui aussi au coin des pages, j’ai le sentiment que lui ne m’en voulait pas trop ; il avait toujours ce petit air candide qui fait toute la différence. Je finirai ce livre demain. J’entamerai ensuite le « nouveau Modiano » ; sans vrai entrain et avec un brin d’obligation au creux de l’envie, puisqu’il faut TOUJOURS lire le « nouveau Modiano ». En parlant de « nouveau » j’ai acquis le « nouveau spicilège » de Philippe Sollers. C’est un lourd pavé qui avec la Guerre du gout, Éloge de l’infini et Discours parfait forme une quadrilogie encyclopédiste qui se voudrait plus lumineuse que toutes les lumières allumées at The same time. Bon Sollers n’est certainement pas un nouveau Diderot, il est trop fume-cigarette et Journal du dimanche pour pouvoir espérer l’être vraiment, mais c’est un bon critique, un bon passeur qui s’approche à pas feutrés sans vous vouloir du mal.         
Voilà avec Modiano et Sollers, je devrai lire le « nouveau Echenoz » ; le triumvirat — pour le lecteur ordinaire du 21e siècle — serait complet.
 

3.
 



 
 
 
 
 
 
 
 
 

24 novembre.- Grisaille, vent, fraicheur. Imaginez mon embarras. Entamant ce que je pensais être le « nouveau Modiano » je me suis rendu compte au bout d’une cinquantaine de pages que ce que lisais n’était pas le « nouveau Modiano » (L’Herbe des nuits), mais l’avant-dernier Modiano (L’Horizon) ! je sais bien que tous les livres de Modiano ne forment qu’un seul livre, que toute cette matière noire cachée derrière une brume impressionniste n’est qu’un tout qui vise la cohérence sans vraiment le dire, mais ce n’est pas une raison pour relire L’Horizon en croyant lire L’herbe des nuits, c’est même une expérience petitement perturbante et la preuve que Modiano, malgré son beau bloc balzacien, radote peut-être un peu.    
J’ai donc laissé choir cette lecture – cette relecture involontaire – pour entamer un livre qui m’attend depuis une petite éternité sur la pile de livres à lire. Ce livre c’est le Roi des deux Siciles d’Andrzej Kuśniewicz. Je ne vais pas vous parler de Kuśniewicz aujourd’hui – sa biographie mériterait une longueur conséquente et ma notule est malingre – je vais simplement vous parler des cent premières pages du Roi des Deux-Siciles que j’ai lus dans l’après-midi. Elles ressemblent à ce que Joseph Roth aurait pu écrire s’il avait été plus compliqué et préoccupé de modernisme alambiqué. Des effets Rashomon – je ne vais pas me fatiguer à vous expliquer ce qu’est un effet Rashomon pas plus que je ne vais pas me fatiguer à vous expliquer ce qu’est un effet Koulechov — ; des jeux sur les strates narratives, sur le je et lui du narrateur, sur le temps et sur les effets des battements d’ailes d’un papillon à Fiume. Chez Kuśniewicz la chute de l’empire austro-hongrois est le prétexte pour une grande œuvre polymorphique, une symphonie dodécaphonique, une belle peinture compliquée, un « grand roman » plein de digressions avec de la culture et un savoir impressionnant. Pour l’instant, tout semble aller pour le mieux, le livre est intriguant, assez poétique même si un peu raide. On sent bien pointer un léger trop-plein, au bout de cent pages c’est peut-être déjà inquiétant.

25 novembre.- Ciel chagrin, vague grain, fausse douceur. Solferino et sa bataille. Sarajevo et son attentat. Pola et ses arènes. Le Kvarner est ses iles (Cres et Krk). L’Istrie cette fausse péninsule italienne plongée dans l’Adriatique. Trieste et sa brume frontalière. Un siècle qui nait dans la barbarie. Un monde qui s’écroule. L’amour sadomasochiste d’un frère pour sa sœur. Le corps assassiné d’une petite prostituée gitane. Le Roi des Deux-Siciles embrasse tout cela et bien plus encore. C’est œuvre polymorphe, polychrome, polytonale. Bref, c’est une œuvre multiple. C’est aussi, et très certainement, une œuvre qui vise trop haut, trop globale, trop démiurgique d’où quelques lourdeurs signifiantes et cette impression que Kusniewicz voudrait se faire plus gros que le bœuf cinéma (le sinistre beauf cinéma). Cela dit on s’accroche aux éclats de pure littérature.

26 novembre.- Pluie incessante. Humidité prégnante. Kuśniewicz. Les belles années 1899-1900, la seule véritable époque « fin de siècle », marquée par la décadence et le joyeux désespoir de certains. « Des poches extérieures de leur veston cintré, les hommes tiraient des petits mouchoirs de batiste aux parfums à la mode — Trèfle incarnat, Cuir de Russie, ou quelques fleurs d’Houbigant ou bien Coquelicots noirs d’Atkinson, et ils les portaient à leurs narines. Une “lassitude triste” et tout ce qui se fane étaient en vogue. En effet, quelque chose se fanait en coulisse, mais comme il arrive dans la nature, s’épanouissait en même temps. ». Le XXe siècle commencera plus tard, à Sarajevo.

27 novembre.- Tout est imbibé. Pourtant point d’ondée. C’est dire si l’humidité est prégnante.
La Galicie cette autre Atlantide noyée par le nazisme et le communisme (sinistre doublette).
Stendhal, diary, just a little. Le Roi des Deux-Siciles : précision cinématographique de Andrzej Kuśniewicz (je ne sais pas si c’est un compliment).

30 novembre.- Monochromie grise, brise glaciale, frimas pernicieux. L’hiver est là.
Levé 6 h. Marché 3km. Labeur. Sieste. Thé. Dix pages du Roi des Deux-Siciles. Nothing else.

1 décembre.- Beau froid, très froid, pas plus de 2 °C. Globalement déçu par le Roi des Deux-Siciles. Trop de « partout », trop foisonnant, trop démiurgique (se méfier de ceux qui prétendent ordonnancer le monde, chérir ceux qui préfèrent le ressentir), trop cinématographique, trop « moderne 60 ». Le « partout » de Kuśniewicz est encombré de symboles et de signifiants madréporiques (le charlatan viennois rôde encore). À ce « partout » englobant j’aurai préféré des détails saillants et coupants comme le mica. (On peut aussi considérer le roi des Deux-Siciles comme un vague roman policier avec une toile de fond un peu chargée. Il y a d’adorables passages sadomasochistes incestueux, de beaux endroits évoqués (Pola, Fiume, Vienne, le Banat…)

 
to be continued...

 

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