lundi 11 mai 2009

Psychogeographie indoor (11)




« Un seul détail obligatoire : Les décors, très réalistes, seront construits assez solidement pour que les portes puissent claquer. »


1.

Excepté Alexandre Jardin inspiré Il n’y a pas pire qu’un psychogéographe démotivé. Tenez par exemple ce matin je me suis réveillé avec un air plus absent qu’embarrassé, avec une appétence moyenne et un intérêt plus que relatif devant une telle multitude de choses à vivre qu’il serait vain de bien vouloir en faire la liste mesurable et exhaustive. La motivation devant tout n’étant pas là, la météo, grise et crapoteuse, n’aidant en rien, j’ai donc une fois de plus soigneusement évité l’aventure, les lourds aléas de l’outdoor tout comme la glutineuse compassion de mes contemporains, et me suis contenté du cocon de l’indoor. Là plus arrêté que consterné par mon manque global d’envie, encore plus petit et rabougri et bien loin d’une quelconque bienveillance envers les autres, je me suis vu lentement sombré entre les mous accoudoirs d’un canapé écru. Oui le psychogeographe démotivé à vivre est bien le pire, oui il se terre dans l’indoor, oui il se glisse dans de la mollesse Ikea ! Cependant après quelques brefs et inquiétants instants de narcolepsie non feinte on le voit émerger à nouveau, presque lucide et l’œil en direction de la pile de livres lus. Voyez-vous avant le pire et cette ontologique crise de lymphatisme larvaire, le psychogéographe réfugié en indoor a lu. Il pourra donc se souvenir de quelques ouvrages et vous en parler…. Oh pas d’Alexandre Jardin, mais du reste certainement !

La pile de livres lus récemment. Les livres, encore les livres, toujours les livres.



2.


S’il y a une incontestable pointe de snobisme à vouloir préférer l’ombre des obscurs à la lumière des plus reconnus alors je dois être un peu snob car j’aime beaucoup Raymond Guérin. Obscur et Bordelais de surcroît (caste ombrageuse, murmure t-on.), il a toujours ce goût organique et comme imbibé par la chair, cette saveur presque insalubre qui reste inlassablement sur le coin de l’amertume… un peu comme chez Bataille, mais en creux, discrètement et en contrebande… Guérin ne vend jamais rien, ne passe que des mots.
Son récit ramené de captivité « Les Poulpes » est un très bon livre, le livre d’un homme qui a fait de son scepticisme envers les autres une religion. Raymond le septique (Monsieur Hermès, le grand Dab..) les pieds dans la fange d’un stalag peu ragoûtant, l’esprit irréparablement planté dans ce campement à miradors brumeux où l’homme s’est vu réduit à ses plus inévitables et élémentaires fonctions eupeptiques : un tuyau et rien de plus, mais percé le tuyau… Tout cela coule de source (potable ?) puisque Guérin est un bon plombier, l’écrivain des sécrétions, le chantre moite des évacuations diverses et variées : sperme, urine, merde, vomi et autres joyeusetés plus ou moins sudoripares…
Outre cette curieuse symphonie, boyaux éructant et membres chuintant, il faut savoir que les poulpes évoqués sont farcis de verve célinienne, comiques et plein d’humanité. L’homme ne se résout pas à se voir ainsi réduit à n’être q’un tuyau pour rien, alors l’homme lutte contre la plomberie, les miradors brumeux, les ombres en bottes luisantes et leurs hordes de canidés éduqués par et pour le mal… On se souviendra de Georges Hyvernaud, Jacques Perret ou Henri Calet ces autres chroniqueurs du stalag bien malgré eux… on n’évoquera pas Primo Levi ou David Rousset c’est une autre histoire… et bien plus que de la plomberie.


3.




Tenez en parlant de septique religieux voilà le mage Cowper Powys , drôle d’oiseau tordu, écrivain pour Happy Few (« l'heureux petit nombre », comme disait Valery Larbaud.)

« Un lourd silence s’abattit entre eux et recouvrit les plis transparents de la nuit comme un enfant mort étendu sur les genoux de sa mère »

Perché sur ses certitudes aristocratiques l’heureux petit nombre a t-il raison ? Peut-il accorder la moindre confiance à un écrivain se fourvoyant ainsi dans le plus plombé-plombant qui soit ? Un écrivain si sinistre et si dépourvu d’humour ! Paradoxalement après la lecture de « Givre et Sang », et en tant qu’heureux petit neutre, je répondrais oui car ce qui compte chez l’oiseau Powys ce n’est pas la rigolade mousseuse sur le dos du lichen, mais plutôt le lyrico-cosmique, l’élémentalisme et l’éternelle revanche de l’inanimé.

« Avant la fin du jour, quelque chose changea visiblement dans la texture terne et décolorée du temps. Les flaques des chemins se transformèrent peu à peu en glace pourrie. Une mince couche de givre se figea sur les mares et les fossés des prairies. Des dessins pareils à des hiéroglyphes apparurent dans la boue des sentiers écartés. Au sommet des taupinières fraîches, se croisaient des empreintes qui trahissaient des passages plus impalpables encore que des traces de souris ou d'oiseaux, des traînées d'escargots ou de vers de terre. Les feuilles mortes qui s'étaient mollement amassées à l'entrée des vieux terriers moussus, ou sous les champignons à l'orée des bois, étaient maintenant soudées par un mince filigrane d'une substance blanche et cassante comme un métal qui tinte. Les filaments de brume suspendus aux roseaux jaunes au fond des fossés se durcissaient en frêles glaçons.(...) Un peu partout, se faisaient entendre des frémissements, des resserrements et des craquements légers, tandis que la croûte de la planète s'abandonnait à la contraction immobile du gel. »

( Il n’y a qu’une seule chose qui soit potentiellement drôle dans Givre et Sang c’est un outil : le râteau qui trucide le héros, on le retrouve inanimé (le râteau) trois pages après son funeste usage et le roman devient comique pendant un quart de phrase.)


4.



Pour finir en vrac, je ne vous parlerais pas vraiment de Jean Pierre Martinet, un autre Bordelais tiré à part, et de « Jérôme » son roman monstre-monstrueux. Je ne vous en parlerais pas car je n’en ai ni la motivation, ni le temps et peut-être encore moins le talent. Sachez simplement que chez Martinet Paris est une ville russe, que la monstruosité supposée est bien là (homicides divers et variés), que l’humeur globalement nympholepte est bien hors de saison et que l’alliage curieux est le résultat d’une drôle d’addition (salée) : Dostoïevski + Gombrowicz + Boulgakov + John Kennedy Toole + Beckett + Chaval + Munch + Jean-Marc Reiser = Jean Pierre Martinet. Voilà je n’ai rien dis d’intéressant et de définitif, lisez le livre pour vous faire une idée et nous en reparlerons peut-être plus sérieusement un jour. Ah ! si un conseil, faites un peu attention, bien que magnifiques, les soliloques noyés forment une curieuse charpente biscornue et ils pourraient vous tomber sur le nez sans crier gare.


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1 Comments:

Blogger frumious bandersnatch said...

Merci pour cette évocation de Guérin. "Quand vient la fin" et "L'apprenti", ceux que j'ai lus pour le moment, sont de très beaux livres, âpres et tendus. D'autres sont réédités chez le Dilettante ou Gallimard/L'Imaginaire. "Les poulpes" est sur la liste de courses, tant qu'il est disponible.
Il y a là, dans les années 1920-1950 pour schématiser, une belle pile d'écrivains français à redécouvrir : Calet, Bove, Hyvernaud, Dabit, Paul Gadenne (dont je conseille le très court mais somptueux "Baleine"), pour n'en citer que quelques-uns. Je ne saurai pas définir en peu de mots ce qui les relie, sinon la période.

6:01 PM  

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