jeudi 3 février 2005

Hommage-Christophe Tarkos "poète"(1964-2004)



"Faire de la poésie c'est mettre les pieds dans le plat la tête la
première."

Christophe Tarkos


Les ouvriers vivants grandiront la mort.

" Ouvrier vivant tu es mort, non, je suis vivant, tu n'es pas né, je suis né, tu es mort et absent, non je suis là et vivant, tu n'existes pas, j'existe, tu n'es pas là, je suis là, tu ne travailles pas, je travaille, tu ne lèves pas les poutres, je lève les poutres, tu ne dors pas, je dors, tu ne manges pas, je mange, je te ferai disparaître, je ne peux pas disparaître, tu n'as jamais été là, j'étais là, tu ne marchais pas, j'allais au chantier tous les matins, tu t'en vas, je ne m'en vais pas, tu es mort, je suis vivant, tu es vieux, je suis jeune, tu es vieux et triste, je suis jeune et joyeux, tu ne vas pas au travail, je vais au travail, il n'y a plus de travail, il y a encore du travail, il n'y a plus d'espoir, je suis l'espoir, il n'y a plus de force, j'ai des forces, il n'y a plus de volonté, j'ai de la volonté, tu partiras, je resterai, tu n'as plus le droit de marcher, je marche, tu n'as plus le droit de parler, je parle, tu n'as pas le droit de chanter, je chante, tu n'as plus le droit de lever les yeux, je lève les yeux et je regarde, tu as traversé la rue en dehors du passage pour piétons, je n'ai pas traversé la rue, je suis resté sur le même trottoir pendant toute la durée de mon chemin, je n'ai pas traversé, tu ne chemineras plus, je cheminerai, tu ne sais pas, je sais.Je suis la vie, je suis la vitalité, la vie vivante, l'énergie nouvelle, la nouveauté, le sang frais, la jeunesse du pays, la force vitale, la jeunesse au travail, l'espoir au travail, le chantier ouvert, l'ouverture vers l'avenir, la force vive, l'énergie fraîche, le métal souple, l'animal vivant, le nouveau civilisé, le corps à l'oiieuvre, le nouveau départ, le travail de la naissance, la souplesse tendue, la force du travail, les rires, les rires des vies, la prouesse, la construction, l'élan vers l'avant, les combattants, le courage, les Oeuvres ouvertes, les nouveaux hommes à venir, la montée en vigueur, la poussée, la production, le germe du monde à venir.Le droit ne couvre pas le monde, le monde déborde de ce que le droit en jeu joue, est un peu plus grand, passe par les trous du droit, le droit joue, articule, sait articuler, articule jusqu'à l'absurde, le droit n'est pas clair avec le droit, le droit trouve des règles introuvables, contradictoires, des règles pour ne pas pouvoir répondre aux règles, des règles pour se retrouver devant une impasse et ne pas pouvoir passer, dans les trous du droit la légère poussée des voies de fait, des faits, des c'est fait pour pousser à la faute, le droit à des trous qui ne voient pas l'homme vivant, le droit oublie, le droit ne voit pas, le droit apporte des collections de papiers, de papiers couverts de signes, signatures, marques de tampons, le droit est bizarre, et pervers, et mensonger, les institutions des administrations n'appliquent pas le droit, ne veulent pas appliquer le droit, inventent le droit par les faits. J'amène mes fiches de paye, j'amène ma déclaration d'impôt, j'amène mon courrier et mes quittances de loyer, j'amène le papier qui prouve que j'ai été détenu, j'amène le visa de six mois, j'amène mon passeport, j'amène mon acte de naissance, j'amène la convocation, j'amène la facture de téléphone et la facture de l'électricité, j'amène quatre photos d'identité, j'amène la preuve d'un dépôt de dossier auprès de l'office français de protection des réfugiés et apatrides, j'amène trois relevés de notes de mes études anciennes, j'amène un certificat médico-légal de l'hôpital de Lyon, j'amène la décision de rejet de l'OFPRA, j'amène un certificat de mariage, j'amène une attestation d'hébergement, j'amène les enveloppes du courrier que j'ai reçu à mon domicile depuis des années.Je dois faire la preuve que je suis là pour démontrer que je suis un clandestin, je suis un homme caché qui doit montrer tous les papiers du travail non caché fait depuis des années pour rester caché, je montre que je n'étais pas là pendant tout le temps où je payais mes impôts ici en travaillant ici, je dois démontrer que j'ai été détenu pendant deux ans dans un pénitencier secret, je dois montrer que je n'étais pas là mais que je payais mes impôts, je ne dois pas ne pas être là, je dois montrer que je suis là parce que je ne dois pas être là, je dois me montrer pour prouver que je suis un véritable clandestin irrégulier, je dois me montrer sûr de mon dossier de preuves qui prouvent que je suis un véritable clandestin, un travailleur qui est bien resté longtemps caché dans le pays, qui n'en sort pas, qui n'en ai jamais sorti, qui y était très bien caché, je ne dois pas être là mais il me faut ne pas avoir été là pendant plus de dix ans et prouver que j'étais bien l'ouvrier qui n'existait pas pendant dix ans, je suis l'interdit, il m'est interdit d'être là, je suis le dissimulé qui réclame d'être vu, je suis un clandestin inexistant ayant payé ses impôts pour son travail clandestin, je suis le caché prouvé, que je prouve que j'étais bien caché pendant dix ans, que pendant dix ans on ne me trouvait pas et que je travaillais légalement, je dois prouver que je suis un des meilleurs clandestin, un des meilleurs homme caché, montrer combien je me cachais bien et que je travaillais visiblement, légalement, honnêtement, prouver combien il est difficile de se cacher tout en travaillant légalement, je dois faire preuve d'un don de dissimulation de clandestin inscrit auprès des services fiscaux, je dois prouver et démontrer que je suis bien entré dans le pays par une voie irrégulière de façon clandestine par des chemins détournés, que j'y suis resté de façon irrégulière longtemps, je dois prouver que je suis vivant.Les vivants gagneront sur les morts.Les ouvriers vivants grandiront la mort. "



Christophe Tarkos "poète"(1964-2004)

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