mercredi 29 janvier 2014

Psychogeographie indoor (46)

 

« Les choses secrètes sont toujours précieuses et semblent toujours promettre quelque chose de beau. J'aimerais un jour être assis tout près de vous et regarder bien longtemps au fond de vos yeux. Cela serait certainement un bon passe-temps. »

 1.

 25 avril.- Soleil radieux, température estivale. Cependant, on annonce de déplaisantes averses pour demain, une chute dantesque des températures, pas moins de 20 degrés en moins, ce qui est un peu trop il faut bien l’avouer. (26°C) Le labeur derrière moi, sieste face au soleil (de quoi faire frémir un congrès de dermatologues en goguette). Encore tiède et petitement réveillé picoré chez Nietzche : « La vie n’est pas un argument ; parmi les conditions de la vie pourrait se trouver l’erreur. » et Unamuno : « l’homme est un animal essentiellement et substantiellement malade. Malade ? Peut-être aussi vrai que sa vie même lui est peut-être une prison, où la mort seule est salutaire. »  Entamé les Nouvelles pensées échevelées de Stanislaw Jerzy Lec. Épigone de Karl Kraus me souffle-t-on. Je n’y vois pour l’instant qu’aphorismes faiblards et vieillerie sans patine.

 26 avril.- Pluie lancinante, humidité prégnante, fraicheur corrélative. (17°C)  Trop de labeur. Fatigue, lombalgie, gonalgie. Retour dans les « petits papiers » de Serge Daney. 1988, la Cinq (une vielle chaine de télévision), le Minitel (l’ancêtre français d’internet), Paris-Dakar (une course automobile pornographique), Raymond Barre (un premier économiste de France rempli de lapsus douteux). Tout cela semble si vieux. En 1988, 22 ans, je devais être encore sous les drapeaux, j’aimais beaucoup les « papiers » de Serge Daney, tout l’avenir s’offrait à moi. Daney est mort en juin 1992, j’étais pleinement emmêlé dans mon avenir. Je me souviens avoir appris sa mort (à la radio), au moment même où j’ouvrais mon congélateur à la recherche d’une hypothétique boite de poisson pané, je suis resté longtemps la tête dans le congélateur.   
Pour le reste, belle citation de Levinas citant le Talmud : « si je ne réponds pas de moi, qui répondra de moi ? Et si je ne réponds que de moi ; suis-je encore moi ? »

27 avril.- Le printemps n’est pas là, des flocons,  je suis morose. (3°C)  Rolin toujours très bien. Bestioles et navires. Tortues vertes et tourterelles. Sur l’île de Tromelin, les tortues vertes pondent nuitamment. Pendant ce temps-là, légèrement plus à l’ouest, d’autres tortues, tout autant vertes, mais moins libres, gigotent faiblement sous les néons d’un élevage en batterie. Existence modérément croquignolette, trois années de captivité puis c’est l’abattoir. Certaines tortues devenues un brin cinoque à la longue se mangent les nageoires en attendant le trépas. Malgré ses terribles conditions de détentions, la tortue verte élevée en batterie est tout à fait comestible et à l’instar du cochon tout est presque bon en elle. Sa viande peut être consommée fraiche, en steak ou en curry, fumée ou mise en conserve. Son cartilage est à la base de la fameuse soupe de tortue quant à sa peau elle est utilisée dans moult projets de maroquinerie à visée exotique. Plus au Nord le destin de la tourterelle survolant le médoc au printemps n’est guère plus réjouissant. On la tire comme si elle était d’argile et Brigitte Bardot la défend. Bien plus au nord encore à bord du Mermoz (légendaire paquebot affrété par les croisières Paquet), l’ambiance est au beau fixe. La mer est d’huile et l’équipage plus multinational qu’un banquet de traducteurs de l’ONU. Approchant les côtes du Spitzberg quelques petites vagues commencent à rouler doucement. Le passager de base laisse des « loups » dans les toilettes tandis que sur le rivage des pingouins se dandinent comiquement. On entend craquer les glaciers et grogner les ours. En parlant d’ours, il faut savoir que c’est à cet endroit précis du Spitzberg, qu’en 1978, un alpiniste autrichien s’est laissé dévorer tout cru par un grand ours blanc.       
Court retour dans les essais de Philippe Muray. Sur Léon Bloy : « Au moment où le naturalisme scrute l’anus du monde, Bloy scrute l’anus du ciel ». Belle formule, mais pourquoi Muray fait-il semblant de vouloir confondre littérature et proctologie ?

28 avril.- Pluie invariable, fraicheur constante. (6°C)
Pour qui veut atteindre les hautes extases, un solide ennui est bien utile.     

D’autre part :  

Que Dieu nous préserve des voisins bricoleurs.        
Que Dieu nous préserve du gel dans les cheveux, des chaussures à bouts carrées et de la vox populi.       
Que Dieu nous préserve des crétins convaincants.    
Que Dieu nous préserve des charmeurs de serpents sur la place Jemaa-el-Fna à Marrakech.          
Que Dieu nous préserve des films de Michael Haneke.        
Que Dieu nous préserve des païens à flambeaux.  

   
30 avril.-
Less rain. Quelques soleillées inopinées, moins de fraicheur. (16°C) Bernard Frank. Commencé Un Siècle débordé. De Gaulle, Malraux, Mai 68, Israël, le Nouveau roman…Chroniques parues entre 1966 et 1969. Frank me convient tout à fait, il déçoit rarement, ses rares détracteurs lui reprochent d’être un parangon de « littérature grande presse », j’ai envie de leur dire : et alors ?     
Datant de la même époque, écouté une bien belle chose de Charlie Rich (The Fabulous Charlie Rich). Il ne joue presque plus de piano, l’époque Sun est déjà un peu loin, son côté Ray Charles blanc aussi, mais c’est tout de même un disque formidable, pas encore un disque country et en tous les cas pas encore cette country sirupeuse (The Most beautiful girl) sur laquelle Charlie s’échouera avant de réémerger bien plus tard avec le merveilleux Pictures and paintings (qu’il faut écouter, c’est un ordre !).          
Vous me direz, Frank, Charlie Rich, tout cela est foutrement vieillot ! Vous aurez raison je me le dire. Sachez que je m’en fiche royalement (l’époque ne me plait pas).

1 mai.- Brouillard, pluie, éclaircies, orages. Quatre saisons en une journée. (15°C)     
Drôle de printemps islandais. Lyon ressemble de plus en plus à Reykjavik. Manque seulement une petite armée de fumerolles au-dessus de la Saône pour faire bonne mesure. On conviendra sans peine que dans une telle atmosphère le quidam ordinaire puisse éprouver le besoin d’écouter les primesautiers Sigur Rós avant de se pendre au premier réverbère qui passe.   
En attendant le Siécle débordé de l’ami Frank ressemble à un fourre-tout plus hétéroclite qu’une quincaillerie auvergnate. C’est tout autant un recueil d’articles, qu’un journal intime, des considérations in vivo sur le monde en marche (Mai 68, la guerre des Six Jours, de Gaulle…) que le brouillon d’un livre autobiographique qui ne paraîtra jamais. Frank parle de Malraux, de quelques écrivains labélisés « grande presse » (Nourissier) d’autres plus accortes envers les pentes de la très grande littérature (Chateaubriand). En fait, il parle surtout de lui-même. De « sa » judaïté, de son côté séducteur moelleux, de son heureuse fainéantise, du fait qu’il doive toujours un livre à un éditeur. En homme de gauche improbable, il regarde mai 68 de biais, se méfie de Mitterrand, des communistes. En homme tout court, il ne comprend pas le suicide, hait la mort, pourquoi mourir ?

2 mai.- Temps bêtement orageux. (17°C) Lever 5 heures. Labeur. Sieste. Entamé Je suis mort il y vingt-cinq ans, premier roman de Jérôme Soligny (chanteur, rock-critic, biographe de David Bowie…)  Le Havre, fracture 70/80, sida, rock et tutti quanti.  Poursuivi chez Joubert : « Les Grecs aimaient la vérité, mais ils ne pouvaient se refuser au désir de la parer, et à l’occasion de l’embellir ; ils aimaient à la dire, même solide, avec des paroles flottantes. » Pas mal.

4 mai.- « … c’est que d’être minoritaire était devenu chez moi une seconde nature, une drogue, un vice si vous voulez. Je ne pourrais pas supporter d’être juif parmi des juifs contents de l’être. Fou d’angoisse à Tel-Aviv, je finirais par devenir arabe… »      
Un siècle débordé est plus un livre de souvenirs mal couturés qu’autre chose. Frank y sautille posément à hue et à dia - et du coq à l’âne - avec cette délicatesse aboulique, cette noblesse lymphatique qui fait tout son charme. Son enfance est tranquille, il est d’une famille juive tellement intégrée qu’elle n’est juive que pour les autres. Son adolescence, sous l’occupation, est un peu moins calme. On se réfugie dans le Cantal. Les Allemands ne sont pas si loin, les lois antijuives non plus. Frank se décrit comme un adolescent nigaud en short long qui sur son vélo rougit à tout bout de champ. Cela ne l’empêche pas d’être courageux quand des rafleurs incontestablement SS rodent autour de sa mère.           
Comme le livre semble construit aux grès du hasard (comme les souvenirs peuvent remonter aux grès du hasard), on passe du Cantal sous l’occupation, au Paris littéraire des années 60. Butor, Sollers, Robbe-Grillet, imparable trio « moderniste ». Butor écrit volontairement un roman inachevé, presque raté en voulu (La Modification), Sollers est un petit stalinien qui peut vous appeler en pleine nuit et vous traiter de sale con avant de raccrocher craintivement quant à Robbe-Grillet il est très sympathique, très conscient de lui-même et de la glose interprétative qui entoure son œuvre. À ce sujet Frank pense que la critique parle plus souvent des petits écrivains que des grands, car il y a beaucoup plus à remplir avec les petits qu’avec les grands. Avec les grands tout est dit, on les lit, on admire, c’est suffisant tout est là, pas besoin de chercher ailleurs…

5 mai.- Soleil voilé, impression de beau temps. (19 °C)  Pour un libéral de gauche comme Bernard Frank, Mai 68 ne peut être qu’un sombre chambard, une imposture où des quasi-enfants, des intellectuels avérés, des fils de notables, parlent de provocations policières, de mystification démocratique, de révolution. Pour un peu on préfèrerait les CRS à tout cet aréopage qui s’agite dans le vide (Pasolini pensait cela aussi). Vous me direz que Frank était un bourgeois grassouillet, je vous répondrais qu’il n’y a aucun mal à vouloir être un bourgeois grassouillet, il y en a qui font ça très bien et avec une belle délectation. D’autre part, enfance, adolescence, amitié (Sagan) puis le marigot littéraire sixties, Pingaud et Claude Lanzmann en prennent pour leur grade, Sartre aussi, un peu.     
Relu le Je me souviens de Perec en oubliant tous ceux qui l’ont singé faiblement.
 

2. 


6 mai.- Soleil, quelques rares nuages offrant une climatisation toute naturelle. Conditions idéales.
Les dernières pages d’Un siècle débordé, considérations sur la chute de De Gaulle, n’apportent rien. Elles sentent le remplissage pour faire le compte. Le reste est très bien (même mal édité).   
Commencé Sweet soul music de Peter Guralnick. Bel objet (as usual chez Allia), érudition foisonnante, humanité à tous les étages. Cette histoire de la Soul se lit comme une multitude de romans. Un court roman tragique pour Sam Cooke, un long roman luxuriant pour Ray Charles, un roman picaresque pour Salomon Burke (plusieurs vies au compteur : pasteur, chanteur de gospel, clochard, entrepreneur de pompes funèbres, roi de la Soul et plus encore…). Quant à l’histoire de Stax records c’est une belle saga tout à fait passionnante. Je n’ai lu qu’un tiers du livre, mais je sais déjà que je l’aimerai beaucoup tout entier (Otis Redding, James Brown, Al Green, les droits civiques…)

7 mai.- Soleil voilé par une couche de cumulus noirâtres. (19°C) Scène de ménage dans l’immeuble plus loin dans la rue à gauche. Cris et chuchotements pendant quatre heures. Me voilà déconcentré et sans mes mots. Il y a de moments on l’on envierait presque la grande quiétude du gardien de phare (il y en eu, il n‘y en a plus, c’est fort dommage).           
Malgré les éclats de jiujitsu conjugal, toujours plongé dans le Sweet soul music de Guralnick. Stax (romance en blanc et noir), Otis Redding ( le cœur, le cœur !), Sam & Dave (propulsés par Isaac Hayes et David Porter), Wilson Pickett (dandy dangereux capable de tirer sur les Isley Brothers tout entiers), Muscle Shoals ((des petits blancs bricoleurs bientôt maitres du monde).    
Guralnick rappelle comment le succès peut être le fruit de l’aléatoire, de l’accidentel et du fragile. Otis Redding est à deux doigts de ne jamais enregistrer pour Stax, Percy Sledge chante When a Man Loves a Woman presque par hasard et devient une star par erreur. La Soul sudiste est une idylle formidable entre noirs et blancs, elle est fragile, elle ne tiendra pas… les idylles tiennent rarement, on enterre souvent sa femme dans le jardin.

8 mai.- Soleil (trop) voilé. (23°C) Toujours plongé dans le Sweet Soul Music de Peter Guralnik. Je pourrais m’y noyer avec un sourire satisfait tant c’est un bon livre.        
James Brown n’est pas qu’une « bête de scène », c’est le seul à s’être vraiment émancipé de qui que ce soit, à s’être inventé lui-même comme il a pu inventer une autre soul sans mélodie, uniquement dans le rythme, dans la pulsation, le « groove ». Il achète l’immeuble devant lequel enfant il était cireur de chaussures, il est noir, il est fier il est le maître du monde. Joe Tex est moins démonstratif, il se contente de jeter son micro et de le rattraper acrobatiquement, c’est
tout de même un grand chanteur. Il fait partie du Soul clan un petit aréopage (Salomon Burke,Wilson Pickett, Arthur Conlay…) , un autre Rat Pack en somme. Pendant ce temps-là Otis Redding devient immense, il enregistre The Dock of the Bay posément (belles pages) puis il meurt tragiquement (belles pages encore).James Carr est l’un des secrets les mieux gardés de Memphis il chante la plus belle ballade soul qui soit The Dark End of the Street. Il est illettré, viscéralement timide, quasi autiste… Plus Al Green chante doucement plus il est près de la vérité. Aretha Franklin enregistre une séance lumineuse avec les musiciens de Muscle Shoals, c’est presque un heureux accident…        
Même si tout ce petit monde semble tourner en autarcie, l’autre monde le grand est là aussi. Le Sud et la ségrégation n’oublient personne et même les musiciens. Le bouquin est rempli d’anecdotes alarmantes et croquignolettes sur l’ambiguïté des rapports entre blancs et noirs. Les DJ radio sont souvent blancs alors qu’on les pense toujours noirs. Le pensant blanc Le Klux Klux Klan invite par erreur Salomon Burke à l’un de ses congrès. Même au plus fort de sa célébrité on regarde Otis Redding de biais. On apprécie ses disques, on l’aime sur scène, mais il est toujours noir.           
L’assassinat de Martin Luther King sera le début de la fin. Le soir même on passera un concert de James Brown pour apaiser les foules. Joe Tex se méfiera des petits blancs.

9 mai.- Ciel maussade. (19°C)  Journée passée dans un curieux halo. Au-dessus du temps, mais avec le sentiment que plus bas il passe trop vite, le temps.   
Quelques faibles notes sur Sweet Soul Music :          
Beau livre. Guralnick ne vend jamais une idée sous-jacente (la Soul ce miracle blanc/noir).les choses se font plus naturellement, Il rencontre des gens, les écoute parler. Les propos qu’il rapporte ne sont jamais là pour renforcer un concept préétabli (il y a tant de livres qui font l’inverse).      Quand il raconte la chute du label Stax, ce n’est pas en tirant des plans sur la comète des droits civiques, leur échec relatif, la montée de la violence et la fin d’une hypothétique harmonie entre noirs et blancs, il le fait humainement et dans les sentiments, la déception, la nostalgie plus que dans le constat politique (je vois d’ici les « historiens sérieux » sautiller d’indignation).   
Pour être en pleine jonction avec Sweet Soul Music écouté les démos de Dan Penn ressorties en 2012. Fameuses forcement fameuses.
Cédé aux sirènes du bestseller. Le « nouveau » Connelly (La cinquième victime). Harry Bosch usé jusqu’à la corde c’est un roman procédural avec le bien plus frais Mickey Haller. L’intrigue tourne autour de la crise des subprimes et je n’ai pas grand-chose à en dire si ce n’est que c’est terriblement informé.

10 mai.- Fraicheur, rares éclaircies. (17°C) Perdu mes mots. Parler de cette terrible sècheresse d’inspiration qui me dévitalise sur pied me permettra peut-être de les retrouver. C’est un sujet, le seul qu’il me reste. Une bouture qui bourgeonnera, ou pas. En tous les cas, il pleut beaucoup ces temps-ci.        
The Fifth Witness. Intrigue époumonée, l’intérêt est ailleurs. Connelly ouvre le capot de la justice américaine. Belle machine, belle mécanique, beaux rouages bien huilés. C’est assez intéressant.       
Quelques pages du Gai savoir. Dieu est mort. Avec Nietzsche Dieu est plus souvent mort que vivant

11 mai.- Fraîcheur automnale, rares éclaircies. (13°C) Toujours chez Michael Connelly. Pas grand à en dire si ce n’est que c’est assez distrayant. Jeté un œil dans le les nouvelles poésies de Michel Houellebecq, elles ont tout pour vous laisser au bord du dubitatif. Fini le bouquin de Jérôme Soligny, émouvant.


3.
 

12 mai.- Temps saumâtre, bourrasques, nuages et fraicheur automnale. (14°C)      
Dans un fluctuant entre deux livres. Quelques poèmes faiblards de Michel Houellebecq, une belle pelletée de Brèves de comptoir (Jean Marie Gourio ne déçoit jamais), deux chapitres de La Vie sur Terre (l’hypothétique Baudouin de Bodinat est finalement plus réactionnaire en bien qu’autre chose).  
Demain labeur, sans entrain.

13 mai.- Quasi beau temps, semi-fraîcheur. (18°C)  
 S’aimer soi-même c’est aimer l’univers tout entier.
Joseph Joubert et Jean Marie Gourio, drôle d’équipage, l’un frôlant les rivages de la TGL (très grande littérature), l’autre se contentant de tourner autour des zincs.      

« Dans le style des premiers écrivains de l’antiquité, les mots sont nets, nobles ou graves, et renferment chacun un sens complet. La phrase a peu de membres, peu de jointures, et se lit d’un coup d’œil, comme elle se comprend par un seul mouvement d’attention. Tout y est intelligible en soi. On dirait des gouttes lumineuses que l’œil pénètre d’un seul regard. »… « Il faudrait inventer de l’herbe en viande, pour faire brouter les lions. »       

14 mai.- Ciel IKB, journée semi-estivale. (21°C) Derrière ses airs de grand égaré  Houellebecq est assez malin. Il est même parvenu à faire éditer un petit spicilège de ses ragotons poétiques. Joli tour de force. Cela dit, et pour rester positif tel Fausto abordant sa fameuse casse déserte, je dirai que si l’essentiel (94%) du recueil semble être issu d’une seconde main plus apathique que l’apathie, les charpies restantes (6%) sont incontestablement de première main et retrouvent par intermittence la grâce désabusée du Michel poète débutant.  
Bien plus haut, quelques pensées de Joseph Joubert. Qui ne déçoit jamais, lui.

16 mai.- Ciel imbibé, température abjecte. (11°C)  Rester à l’état végétatif. Mieux, retrouver la belle plasticité impavide d’une méduse balancée au creux de la vague. S’échouer sur une plage, Retrouver le soleil, se laisser traverser par lui. Oublier le monde qui n’est rien, néant, bagatelle…

18 mai.- Pluie incessante, tellement incessante qu’il a même plu au milieu d’une éclaircie. (13°C)
Kenneth Anger, Hollywood Babylone. Première vraie édition, non expurgée, chez Tristram. Collection souple. Volume comme élastique, malléable à souhait, un peu malsain. Odeur d’encre presque capiteuse. L’intérieur est à l’identique, malsain, élastique et capiteux. Chaplin et ses nymphes, Fatty et son surpoids tragique, Lupe Velez et son suicide « fleuri », Lana Turner et son amant poignardé… Dévoré ces ragots avec une belle délectation, car Anger est très à son aise au milieu des bruits de canalisation (au-delà des clabaudages c’est aussi un livre d’Histoire, l’histoire d’Hollywood vue des cabinets, mais l’histoire d’Hollywood tout de même).

19 mai.- Pluie, pluie, pluie, pluie, pluie, pluie, pluie, pluie, pluie, pluie, pluie. (12°C)        
La pluie qui tombe sans cesse depuis des mois donne à la végétation qui m’entoure une ampleur amazonesque.
Je reste à Los Angeles puisqu’après avoir fini les jolis ragots babyloniens de Kenneth Anger j’entame Les ravissements de Britney Spears de Jean Rolin. Cette fausse intrigue policière sur fond de paparazzis et de vedettes traqués n’est évidemment pas un roman-roman. C’est plutôt un prétexte pour errer dans les rues de LA, une accumulation d’informations pêchées ici ou là (Wikipédia, Google, la presse trash, les anciens reportages de Rolin), un drôle de bidule avec plein de trous dans l’échafaudage, mais qui se laisse lire sans déplaisir

20 mai.- Pas de pluie, mais une mer de nuages noirâtres. (16 °C) Rolin, The Rapture of Britney Spears. Ne pas conduire est un plaisir d’esthète. Le piéton est certes contraint par une moindre vitesse de déplacement, mais il totalement libre de ses mouvements. Il peut se faufiler in his own way. Il peut aussi se perdre volontairement, s’arrêter, observer, ressentir, rêver. Vous le lâchez dans une mégalopole où personne ne marche jamais et le voilà encore plus libre, insouciant, rempli de félicité. Il regarde les choses de biais, il est le seul à pouvoir le faire. La vision de l’automobiliste est toujours rectiligne, conditionnée par les contraintes de la circulation et du « vivre ensemble sur quatre roues» (plus rarement deux). Le livre de Rolin n’existe que par ça, c’est un livre de piéton (le livre de piéton est un genre à lui tout seul). Oh ! il arrive bien que son héros soit contraint d’user de quelques transports en communs, mais plus rarement que souvent. Pour l’essentiel il marche. Il dérive dans Los Angeles comme d’autres ont pu dériver ailleurs et avant lui (on parlera de psychogéographie). Pour ce qui est du roman-roman aucun intérêt pour ce qui est de la littérature, renflouée par le détail journalistique, c’est une autre histoire.          
P.-S. J’oubliai le balancement entre la Californie et le Tadjikistan, parfois très drôle. Et puis l’ethnologie qui vire à l’entomologie (people, fausses stars, vraies starlettes, drôles de bestioles).

23 mai.- Pluie, grande fraicheur. (10°C)  Maigret à New York. Loin d’être le meilleur Simenon qui ne s’intéresse pas à la ville. Tout pourrait peu ou prou se dérouler à Paris. Guère d’exotisme. Deux trois choses sur la modernité américaine (les machines) et quelques quiproquos linguistiques (Maigret qui parle un anglais tout juste scolaire au début semble le parler couramment à la fin). Bref, c’est Maigret écrit de la main gauche un peu en touriste et sans sortir de la chambre d’hôtel. L’intrigue mollassonne ne fait rien pour compenser le manque d’atmosphère. Seule l’entrée dans le port de New York, court préambule pluvieux, recèle un brin d’accent simonien et une petite grâce Benelux.        
Pour rester pluvieux, raccord avec la météo et totalement Benelux, entamé La pluie à Rethel de Jean Claude Pirotte, arrosé de toutes parts et écrit comme dans un rêve. (Pirotte boit presque autant que Maigret c’est un exploit).

24 mai.-Temps printano hivernal. Lyon 9 °C, Vladivostok 10 °C, Reykjavik 11 °C, Rovaniemi 16 °C     
Travaillé nuitamment. Guère dormi. Passé la journée dans un état de somnolence prononcé avec la pleine vigueur d’un bœuf estourbi devant l’abattoir. Néanmoins lu quelques pages de Jean Claude Pirotte. Je ne suis jamais vraiment rentré dedans, les trouvant certes pluvieuses, mais trop tristes et par conséquent trop proches de mon humeur du moment. Ceci dit je sens bien poindre ce qui chez Pirotte est très bien et qui faute de motivation m’est passé par-dessus le halo.            

25 mai.- Pluie, fraicheur. (7 °C)  Ce mois de Mai est le plus froid depuis 1887 et me voilà sans entrain, plus lymphatique et oublié par mes mots qu’autre chose. Lu sans conviction La pluie à Rethel de Jean Claude Pirotte. Aimable comme un papier peint marron décollé. Humide, terriblement humide, forcement humide tellement humide qu’une onde continue semble tout arroser de sa mollesse spongieuse. Ce livre, ce petit monument à la pluie Pirotte la voulut certes humide, mais aussi terne, désordonné, décousu et plein de chair triste. Le lecteur ne peut être que déçu en le lisant, il est entrainé dans une torpeur qui l’agace, une torpeur qui a tout de la valse asthénique. Pour s’en distraire, il regarde par la fenêtre, et voilà que la météo est pluvieuse elle aussi, terne, parfaitement concordante. Pirotte n’y est presque pour rien, mais il m’a encore plus engoncé dans mon cocon de morosité. Je donc laissé choir son livre, plus par instinct de préservation de mon potentiel sautillant que pour autre chose (je le reprendrais si une éclaircie point un jour). Pour tenter d’oublier tout ça, l’humidité, l’asthénie et la neurasthénie, j’ai lu très vite un roman bref de Benoit Duteurtre, Service clientèle. En fait de roman bref c’est plutôt un long article drolatique consacré aux méfaits des modernités connectées et au parti pris orwello-kafkaïen de leurs services après-vente. Duteurtre tire des conclusions (libéralisme avancé = nouveau communisme) tout à fait convaincantes. Le bouquin est gonflé par une petite fiction terminale faiblarde qui n’est là que pour faire le compte, c’est dommage. Fini chez Rolin, dans ses papiers.

26 mai.- Nuages, fraicheur. Une éclaircie miraculeuse entre 15 h 15 et 16 h 30. (12 °C)    
Fini La pluie à Rethel qui ne m’a pas déçu en bien. Quand la météo sera moins concordante avec sa tristesse pluvieuse, il faudra que je refasse un tour chez Pirotte. En parlant de refaire un tour, je suis retourné chez Baudoin de Bodinat. Bizarrement cette fois-ci je ne lui ai presque plus trouvé ce côté Guy Debord aux petits pieds qui m’avaient initialement rebuté. Non, beaucoup moins. Le style est certes ampoulé, mais la litanie est belle. Finalement La vie sur terre bascule assez du côté de Joseph de Maistre. Antimoderne certes, réactionnaire je ne sais pas. Je ne sais plus qui est réactionnaire ou ne l’est pas. Fini par quelques aphorismes d’Oscar Wilde, certains faiblards d’autres pas du tout. Celui qui suit est par exemple très bien, je le tamponne tout à fait : « On ne devrait jamais prendre parti en quoi que ce soit. Prendre parti est le début de la sincérité, laquelle est suivie de près par la ferveur, alors l’être humain devient assommant. »

 
To be continued

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samedi 25 janvier 2014

Thee Oh Sees - Floating Coffin (2013)


John Dwyer a une tête toute bizarre. Je ne lui confierai pas la garde de mes neveux. J’imagine qu’il serait pire que moi, qu’il leur ferait boire moult bouteilles de Romilar à même le goulot tout en leur faisant écouter un machin de Roky Erickson où il est question d’un chien à deux têtes. Bon j’exorcise tel un diacre tatillon, car nonobstant sa tête toute bizarre et ses faibles capacités de garde-chiourme John Dwyer continue d’être un drôle de musicien azimuté qui sort des choses et des bidules tout à fait aimables de ses deux guitares (une orange avec 6 cordes et une verte/noire avec 12 cordes). Tiens son dernier disque Floating Coffin est par exemple très bien. Il suinte indubitablement l’ergot de seigle frelaté pire qu’à Pont-Saint-Espritt et on y sautille allègrement entre des bousculades garage raides rouillées et des bidules aussi singuliers qu’une rencontre entre Can et les Byrds sur une table de dissection (comme si c’était possible). Si l’on ajoute que la petite troupe de similis toxicomanes qui accompagne John est parfaitement à l’unisson, l’euphorie n’est pas loin. En définitive un disque, rouge, raide, crispé et presque sauvage. Comme être presque sauvage c’est toujours être à moitié fou vous voyez certainement où je veux en venir…



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mardi 14 janvier 2014

No comments - N°94







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lundi 13 janvier 2014

Dalek I Love You - Compass kum'pas (1980)


Comme beaucoup de petites troupes mémorables de l'ère post-punk les Dalek I Love You venaient de Liverpool, en Angleterre (la ville des Beatles et de Bill Shankly ). En fait de petite troupe, il s’agissait plutôt d’un duo éphémère et plus aléatoire que mon coude gauche. Alan Gill tenait la guitare sommaire, c'était le principal entrepreneur du « projet », Dave Hughes l'accompagnait au synthétiseur globalement roide. Ce drôle de duo se séparera assez vite et fricotera un peu partout par la suite. Alan Gill chez les toxicomanes de Teardrop Explodes, Dave Hughes chez les dialecticiens en Burlington de chez Orchestral Manoeuvres In The Dark. (Il est intéressent de noter que l’une des particularités de la scène de Liverpool était de voir tout un chacun fricotant avec presque tout le monde dans une presque parfaite coalescence consanguine.) Mais trêve de digression et de factuel mousseux, revenons au disque qui devrait nous occuper. Sorti en 1980 le premier album de Dalek I Love You est une bien belle chose avec de jolies guirlandes synthétiques capables de ligoter toute la pop synthétique d’outre-Manche voire toute la pop synthétique du Commonwealth, ce qui n’est pas rien vous en conviendrez. Une musique un brin aboulique, mais parfois dansante avec un synthé déprimé, une guitare angulaire et des passages vocaux enveloppés dans un épais nuage de mélancolie. Le plus étonnant au milieu de ce climat pour le moins désolé c’est que les chansons sont de vraies chansons qui tiennent toutes seules, montent et descendent avec une belle complexité harmonique même si elles peuvent donner la fausse impression de pouvoir se laisser siffloter sous la douche comme ça au débotté. Dans son indispensable dictionnaire du rock, Michka Assayas (je cite mes sources) évoque Elvis Costello accompagné par une bande de freluquets synthétiques. Il y a certainement un peu de ça, mais en mieux qu'il n'y parait. Le disque est vraiment très bon. L'un des incontestables must-have d'une période pourtant dorée.




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mercredi 8 janvier 2014

The Replacements - Let it Be (1984)


Double Nickels on the Dime, Zen Arcade, Let it Be, triplette imparable. Pourquoi vouloir réécouter ces trois disques trente ans plus tard ? Allez savoir ? Peut-être parce qu’ils sont un peu chiffon et benzédrine et que nous sommes nous-mêmes toujours un peu chiffon et benzédrine ? Des trois Double Nickels est le plus sautillant, Zen Arcade le plus mélancolique Let It Be le plus malpropre en bien, le plus chiffonné. En 1984 Westerberg et sa petite bande de gamins dépeignés sont encore capables de saloper volontairement leurs chansons en les faisant tournoyer toujours trop vite, trop fort. Leur secret est évidemment dans ce gâchis qui n’en est pas un, dans ce désordre qui n’est que le désordre perché chez tout adolescent qui se respecte un brin. Oh rien de sinistre, rien du jeune Werther, plutôt quelque chose de palpitant, de joyeux, de plein de promesses. Avec cet état d’esprit là on peut tout faire, déplacer des montagnes, réinventer Big Star (Sixteen Blue, Androgynous), inventer les Pixies (Seen Your Video, Tommy Gets His Tonsils Out) écrire un classique instantané (I Will Dare), reprendre Kiss sans maquillage (Black Diamond). Faire tout simplement un disque de rock, car faut-il encore le rappeler ici : le rock ce n’est souvent qu’un truc d’adolescents dépeignés.




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dimanche 5 janvier 2014

The Everly Brothers - Songs Our Daddy Taught Us (1958)



2014 commence mal. Phil Everly est mort. Dans le drôle de couple incestueux formé par les deux frères c’était le plus jeune, le plus blond, certainement le plus féminin et le moins apte aux frasques diverses et variées. Il préférait laisser les solos, la mauvaise humeur et les amphétamines à son aîné le faux petit dur de la fratrie, le baryton. Tiens  en  « hommage » histoire d’accompagner Phil dans sa toute nouvelle chambre verte vous pourriez réécouter Songs Our Daddy Taught Us, le second album des frangins cristallins. La guitare de Don, une contrebasse, un formidable spicilège de standards country and western et puis cette symbiose extraordinaire entre ces deux voix d’enfant de cœur seulement séparées par un quart de ton. Des voix qui montent, qui s’entremêlent pour ne devenir plus qu’une. Presque un miracle à écouter seul à l'abri de la pluie, mais avec une petite larme au coin de l'œil.



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