mardi 25 septembre 2012

No comments - N°80


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dimanche 23 septembre 2012

Kristen Nogues - Marc'h Gouez (1976)

 

 Ce silence a duré trop longtemps. C’était un silence effroyable. Un silence rempli jusqu’à la gorge. Un silence sans calme ni quiétude avec tous les inconvénients du silence mais sans aucun de ses avantages. Il m’a fallu tourner bien des fois à son intérieur même pour que celui ci à longue finisse par me piquer d’abattement, de mélancolie, d’ennui. Me piquer pour que je ne me noie pas et que je réémerge comme on réémerge d’un long coma volontaire. Me voilà donc mollement réveillé, faiblement loquace et encore un peu engourdi, faisant tourner une langue qui au propre comme au figuré reste encore empâtée. Alors, parler de quoi ? Du temps qu’il fait ? Du temps qui passe ? De la vie et des « contacts humains » ? Ce genre de choses étant tellement embarrassantes et globalement compliquées je ne m’y risquerais certainement pas. Tiens parlons plutôt de musique, cela n’engage en rien, et cela pourrait être une forme de rééducation tout à fait plausible. Prenons un disque au hasard, prenons ce disque de Kristen Nogues. Il n’a de prime abord rien pour lui - Alan Stivell, harpe celtique, communauté bretonne bretonnante, coopérative d'expression populaire – c’est pourtant une sorte de merveille fantomale avec une atmosphère étrange, une voix cristalline, des chuchotements doux et la constante impression de flotter au cœur d’une forêt mystérieuse soulevée par l’hélium. Bref un vrai bonheur pour bavard solitaire. Voilà vous pouvez l’écouter, il est certainement introuvable en vinyle d’origine, mais disponible dans certaines officines distillant en version compressée. Pendant que je vous tiens et que j’ai la langue encore un peu levée sachez que vous pouvez aussi écouter Matthew Young (Traveler's Advisory), le Dulcimer remplace la Harpe celtique, je vous en parlerais peut-être un jour, c’est un très bon disque aussi.



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jeudi 13 septembre 2012

Psychogeographie indoor (32)



1.

« Les années passèrent, c’est-à-dire qu’il fallut diviser par quatre le nombre des saisons. De tout ce temps, aucun mort ne fut à déplorer, quoique régulièrement, à la fin d’une journée un peu plus silencieuse, on crut pouvoir penser qu’une période s’achevait, et elle s’achevait en effet : ainsi sommes-nous chassés lentement. » (Frédéric Berthet, Simple journée d’été)

Convalescent. Passé la journée couché sur mon canapé écru, regardant plus souvent le plafond (qui est bien blanc) qu’autre chose. Dans cette position le temps ne passe plus, ce qui ne veut pas dire qu’il ne passe pas. Il se contente de tourner, nous nous contentons d’oublier qu’il tourne. Tout devient agréable et même la douleur semble se perdre dans une cotonneuse béatitude (les antalgiques aident aussi). Samuel Butler a décrit beaucoup mieux que moi cet état de douce quiétude engendré par la maladie : « Pour ma part, je trouve qu’être malade est l’un des plus grands plaisirs de la vie, pourvu qu’on ne soit pas trop malade et qu’on ne soit pas obligé de travailler tant qu’on n’est pas guéri. Je me souviens avoir été malade une fois, dans un hôtel à l’étranger, et je me rappelle combien cela était agréable. J’étais couché, bien tranquille, au chaud, sans préoccupations d’aucunes sorte. J’entendais le bruit lointain des assiettes qu’un marmiton lavait, là-bas, dans les cuisines ; je suivais des yeux les ombres qui paraissaient et disparaissaient sur le plafond selon les mouvements des nuages sous le soleil ; j’écoutais le joli murmure de la fontaine, en bas, dans la cour et le tintement des clochettes sur les colliers des chevaux… Non seulement j’étais un mangeur de lotus, mais je savais que mon désir était d’en être un et je me pensais : “Oh ! si seulement je pouvais, en ce moment où je me sens si bien détaché de tout, m’enfoncer dans un sommeil sans fin, ne serait-ce pas le plus grand bonheur qui pourrait m’arriver ? ”» (Ainsi va toute chair).

9 janvier.- Brume matinale. Quelques soleillées. Température raisonnablement froide. Je ne suis plus qu’un sac d’os, que je survole.
Toujours dans le Journal de Renard. Encore dans le « petit glossaire » de Paul Adam : « Des donzelles aux corsages soutés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs » et puis Guy Goffette, assez peu, mais suffisamment : « … la beauté, c’est que tout va disparaitre, et que, le sachant, tout n’en continue pas moins de flâner. »
Lire Satie « écrivain ». Lire Maurice de Guérin (repéré chez Bachelard) : « Seul l’être livré à une rêverie toute pressante peut désirer se balancer, comme un sur-oiseau, à l’extrême cime du plus grand des arbres. »

13 janvier.- Froideur, bruine, léger vent glacé. Rien de réjouissant.
Bref retour chez Isaac Babel. Enfance. Premier amour. Une voisine qu’on imagine trentenaire, seins blancs, bombés, des hanches larges et merveilleuses, des hanches qui remuent, respirent, vivent ! Pour le reste, le monde, pogrom, encore.

14 janvier.- Soleil. Beau temps plein de frimas.

« Le dandysme consiste à se placer du point de vue de la femme de ménage qui découvrira le cadavre, au matin. »

Je sais qu’il ne faut pas lire avec de la musique au creux des ormeaux, pourtant j’ai tenté de lire le Daimler s’en va de Frédéric Berthet tout en écoutant le seul disque des Young Marble Giants (Colossal Youth). J’écris tenté, car je ne suis pas parvenu à mes fins. La coalescence entre livre lu et musique écoutée est souvent impossible — car ontologiquement irréalisable —, mais ici c’est simplement mon lecteur de CD qui ne fonctionnait plus. Les chansons ne pouvaient plus en sortir que comme des petites bestioles cotonneuses et sautillantes, chose comique pendant deux minutes, mais globalement lassante au bout de trente. Comme j’ai également eu la paresse de retrouver mon 33 tours de Colossal Youth là où il se trouve être, je me suis contenté de lire Berthet sans la voix d’Alisson Statton et les riffs étouffés de Stuart Moxham.
Daimler s’en va est un « petit livre délicieux » qui me semble bien plus important que bons nombres d’autres plus censément grands et roboratifs. On y écoute les Young Marble Giants à la page 15 et c’est très bien ainsi. Ce n’est pas un vrai roman, en tous les cas ce n’est certainement pas un roman-roman. Disons que si c’est un roman, c’est un roman qui se moque un peu du roman, mais qui ne se moque jamais de son personnage (ce qui me semble essentiel). Forcement ce personnage, ce Daimler-là, c’est beaucoup Berthet lui-même : ce qu’il était au moment de l’écriture, mais aussi ce qu’il deviendra par la suite, et même au-delà de sa propre mort. On comprend mieux la courte, mais réelle, émotion qui saisit le lecteur, cette émotion c’est l’émotion d’un type qui lisant un autre type, sait que cet autre type qu’il lit va forcément mourir — trop vite, trop tôt — et que ce qu’il lit est donc et en quelque sorte le « témoignage » de cette prescience-là. Tout cela est compliqué en simple, plein de lourdeur et de répétitions voulues de ma part, mais ce que je décris si mal chez Berthet c’est que l’on retrouve si bien dans le Journal de Kafka : tout était écrit !
Sinon pour le reste et en dehors du pressentiment, le Daimler de Berthet est formidablement prompt, très drôle et d’une légèreté qui ne trahit pas le propos, qui le renforce même.
D’autre part toujours dans la jeunesse d’Isaac Babel. Jeunesse colorée, juive. Odessa y est encore très bien : c’est celle des pogroms et pas encore celle des massacres.

15 janvier.- Ciel ocre, comme empêché par la brume.

« Dans cette enveloppe éphémère que l’on appelle un être humain, le chant coule comme les eaux de l’éternité. Il efface tout et donne naissance à tout »

Le problème, et l’avantage, de la musique c’est qu’elle laisse très peu de place au délire interprétatif.
Peut-être faudrait-il aussi la connaitre un peu mieux. Venir de son intérieur même. Être un peu musicien, avoir deux trois notions sur l’harmonie ou le solfège… Enfin il y tellement de musiciens qui ne connaissent pas tout ça, disons alors que pour bien parler de musique il faudrait savoir se contenter d’être un demi-musicien… J’ai l’impression que l’époque manque de demi-musiciens, elle manque aussi beaucoup de passeurs, il y a beaucoup de « niches », beaucoup de tuyaux, mais très peu de passeurs convaincants.

Babel. Jeunesse de l’œuvre. Violence tchékiste. Mausers et cervelles éclatées. Moins brutal, plus charmant, j’entame le Voyage de Paris à Saint Cloud de Louis-Balthazar Néel. Les ahurissements d’un jeune parisien qui, n’ayant jamais quitté son logis, le quitte pour s’aventurer jusqu’à Saint Cloud. Livre léger, drôle, très français, certainement apocryphe, mais peu importe.

16 janvier.- Beau temps froid. Bu un thé périmé que j’avais rapporté d’Inde. Suis encore vivant.

Peut-être faudrait-il être plus impressionniste lorsque l’on écrit sur la musique. Être une « forme littéraire » qui se noie dans une « forme musicale ». Quelque chose comme ça…

Les « vrais alpinistes » semblent ne pas aimer l’ascension de Ludwig Hohl (la trouvant trop littéraire, trop « parabolique » et certainement pas assez Frison Roche). Je pense que lorsque les « spécialistes » sursautent d’indignation c’est toujours un bon signe… (Remplacer « spécialistes » par ce que vous voulez : vrais alpinistes, fans de poterie, de napperon, de macramé, de littérature lactescente…)

Renard : diary. Demain : Satie écrivain (Mémoires d’un amnésique).

2.


17 janvier.- Beau temps froid, trop froid.
Quintane, Tarkos. Les mots, que les mots, il n’y a que les mots. Les mots qui tournent et coulent, comme des torrents de mots, des rivières de mots, des fleuves de mots, des mers de mots. Puis les mots gèlent, ils n’y plus que des strates glacées de mots, des strates glacées de mots qui se fracturent, se brisent, il n’y a plus que de la poussière de mots glacés, puis il y a du vent, du vent de mots…

« L’humoriste à les yeux grands ouverts. Il ne comprend rien à la vie, et se passionne à la regarder. Le reste est en carton. »

Il faut bien admettre qu’Érik Satie était un drôle de zigoto. On ne nait pas à Honfleur par hasard, c’est une petite usine à zigotos (Alphonse Allais n’est pas le dernier des zigotos). On ne se produit pas comme second piano dans des cabarets sybarites comme le Chat noir ou L’Auberge du clou sans être un éventuel zigoto non plus. On ne rencontre pas Joséphin Péladan sans être blanc gris avec un chapeau mou, il ne vous fait pas « grand maitre de chapelle de la Rose-Croix du temple et du Graal » sans fleurer en vous une comète jumelle un peu toquée. On ne crée pas une autre église « l’église métropolitaine d’art et de jésus conducteur » sans être une comète chauve remplie de gros grains folingues. Il faut être aussi un peu zigoto pour vivre dans un réduit tellement réduit que l’on ne peut pas y tenir autrement que couché (un placard !). Et puis il y a cette chambre de bonne où l’on vie approximativement vingt ans, jusqu’à ce mort s’en suive, c’est un bon indice quant à la zigoterie présupposée. Je vous épargne la musique, celle pour l’ameublement, les gymnopédies, les bidules obliques, les machins oblongs, tout le tintouin…

Renard, Diary, just a litlle, et puis Satie (voir plus haut)

19 janvier.- Ciel gris-bleu. Semi-froideur. Paquebot échoué (celui de Godard !), capitaine abandonnant (le brave homme), humeur renfrognée.

« Combien de temps pourrons-nous nous tromper encore ? Tous les délais expirent, le nombre des humains s’enfle comme une mer où les orages vont se déchaîner, le sol épuisé lasse nos efforts, l’eau manquera partout et l’air se raréfie déjà, les aliments ont toujours moins de consistance et les déchets encombrent l’œcumène, en empoisonnant toute chose. L’heure de vérité sera-t-elle aussi celle de notre agonie ? »

Sinistre, parfois terrifiant, je me demande s’il faut vraiment lire Albert Caraco. Singulièrement plus sautillant : Satie écrivain. (Venant après l’autre il vous en soigne presque instantanément).

20 janvier.- Court redoux. Trop de vent. Not in the mood. Déjà si vieux, si lent, j’ai l’impression d’être devenu une tortue irascible.

Plus y a d’information, plus il y a d’ignorance, et tout cela avance, comme un désert.

21 janvier.- Relative douceur. Sourde humidité.
Mon gout littéraire du moment est planté dans le cœur même des années vingt. Il n’y a pas que mon gout littéraire j’ai moi-même l’impression d’être une grand-chose molle plantée au milieu de ces années-là. Bon il y a pire, les années vingt sont très bien, mais les danseurs de fox-trot commencent à me regarder avec des yeux suspects (certainement les effets de la cocaïne, la fameuse coco).

« Le critique sait tout, voit tout, dit tout, entend tout, touche à tout, remue tout, mange de tout, confond tout, et n’en pense pas moins. Quel homme ! »

On aime lire Érik Satie parce qu’il est drôle et obsolète comme un chapeau mou. Or il ne parle que de modernité. On se trompe peut-être en le lisant. Finalement, on ne l’aime peut être pas pour ce qu’il est vraiment, on voit la cocasserie on oublie le moderne… Je finis ses Mémoires d’un amnésique. Petit livre, mais précieux, presque toujours drôle (les notes de Raoul Coquereau sont très bien). Amitié de Satie pour Debussy, chez qui il dîne, les deux mangeant des œufs cuits durs. Antipathie de Satie pour les critiques, animosité envers Louis Laloy « une taupe maline comme un singe » qui écrit de beaux – trop beaux – articles sur Poulenc et Auric (et plus rien sur lui). Bon Satie ne l’aime pas – ou plus –, mais Louis Laloy a de quoi éveiller l’intérêt : premier biographe de Debussy et Rameau, il est aussi l’auteur d’un livre sur la musique chinoise, d’une thèse sur la musique antique et d’un beau livre de souvenirs (La Musique retrouvée). On lui doit également le livret du Padmavâti d’Albert Roussel (que vous devriez connaitre). Bon voilà que je vous parle plus de Laloy que de Satie, je m’égare. Pour en revenir à Satie et ses « mémoires amnésiques » il y a ce beau portrait d’Ambroise Thomas (que vous devriez connaitre aussi), il y plein d’autres choses très drôles, mais il y a ce portrait que j’aime beaucoup :  « Physiquement ? Il était grand, d’aspect sec, bourru : une sorte d’épouvantail. Avec obstination, il se singularisait en ne passant pas les bras, qu’il tenait contre le corps, dans les manches d’un copieux pardessus en ratine, fortement vaste, ce qui lui donnait l’air de porter perpétuellement un de ses amis sur le dos. C’était sa manière, à lui, de porter des longs cheveux ».

Pour le reste Renard : diary. Je vous laisse, car il me faut retrouver mon parapluie.

22 janvier.- Bruine. Un peu de vent.
Simenon, Un crime en Hollande. Une ville jouet, une pipe en terre cuite, une autre en bruyère, des cafés qui sentent le genièvre, un veau qui nait, une jeune batave bien en chair, un crime, du mystère et des frimas. Génie de Simenon ou comment planter un décor, une histoire, en trois lignes.

23 janvier.- Grisaille. Morne plaine.
Simenon : Un crime en Hollande. Toujours cette simplicité. La simplicité du fil de la plume ? Simenon était une machine, une machine qui écrit au fil de la plume (enfin au fil de la plume sans plume). Pas moins de quatorze romans et de douze Maigret uniquement pour 1931. Imagine-t-on Flaubert capable d’écrire plus de vingt romans ? Certainement pas ! Pourtant, Flaubert est AUSSI une machine qui écrit, mais c’est une machine d’une autre nature, c’est une machine pleine de ratées, de soubresauts, une machine saoulée de souffrance et de RELECTURE. Même s’il s’agit toujours de mots assemblés dans un but vaguement commun (le roman) la différence est énorme, c’est la différence qu’il peut y avoir entre un robinet ouvert et le fameux barrage de Serre Ponçon (avec ses villages noyés et tous les encombrements engendrés).
Simenon ne devait pas se relire beaucoup, de toutes les façons il n’en avait pas techniquement le temps (le bougre ne faisait qu’écrire et copuler). Et puis qu’importait puisqu’en définitive s’il était une machine qui écrit, il était une machine qui écrit en plein milieu d’une usine à atmosphère. On comprend qu’au milieu de toute cette brume industrieuse, la précision maniaque apportée par la relecture ne fut pas de mise (même si, paradoxalement au milieu de toute cette brume, il y avait une AUTRE précision maniaque qui émergeait : la précision maniaque de la description !). Flaubert était davantage une machine qui écrit au cœur d’une usine à syntaxe. Voilà peut-être pourquoi, il lui fallait se relire sans cesse tout en poussant de grands cris (ce qui le faisait mal voir du voisinage.) Disons. Simenon : fluidité par la description. Flaubert : fluidité par la rature. Il faut toujours tenter d’être le plus fluide possible.
Conclusion. N’ayant ni le talent de l’un et encore moins celui de l’autre, il faudrait que je me relise dans la brume. (Ce que j’ai fait pour le deuxième paragraphe de ce très faible texte, mais pas pour le premier).

24 janvier.- Bruine. Sans plus.
Bad mood. Blank day. Renard, diary : « Je ne peux plus dire une chose agréable sans que ça prenne des proportions gênantes pour ma sincérité. Je n’irai plus nulle part, et je ne dirai plus de choses aimables à personne. »
Entamé la Musique Chinoise de Louis Laloy : « Si une note se produit, c’est dans le cœur humain qu’elle a pris naissance. Si le cœur humain est ému, c’est par l’action des objets. Sous l’impression des objets, il s’émeut, et son émotion se manifeste par des sons. Les sons se répondent entre eux, ce qui donne lieu à des différences. C’est lorsqu’ils présentent ces différences qu’ils prennent le nom de notes… En adaptant les notes aux instruments de musique, et en y ajoutant les boucliers et les haches, les plumes et les bannières, on obtient ce qu’on appelle la musique. (Mémorial des Rites). »

26 janvier.- Un peu de bruine. Du gris. Trop de gris.
Simenon – Hollande – Rien de plus. Lire l’esthétique de la langue française de Remy de Gourmont.

27 janvier.- Bruine. Début de froideur.Genou droit qui grince, coupures sur les deux mains.
Le regard de Maigret, ce regard lourd et vide qui le fait passer pour un imbécile. Chez Renard, mort de son frère, beau passage, touchant… Ce mort-là puis le soleil, et très vite « l’esprit » qui reprend ses droits : « Près d’une femme, j’éprouve tout de suite ce plaisir un peu mélancolique qu’on a sur un pont à regarder l’eau couler. »

3.


28 janvier.- Beau temps froid. (5 °). Hémicrânies pour ne pas dire céphalées, en tous les cas migraine.

« La quintessence de l’Autriche, on ne la découvre pas au centre de l’empire, mais à la périphérie. Ce n’est pas dans les Alpes qu’on trouve l’Autriche : on y trouve que des chamois, des edelweiss, des gentianes, mais on n’y devine qu’à peine la présence de l’aigle bicéphale… »

Vienne n’est plus qu’une grande scène vide. Tout ce qui la remplissait n’est plus là. Curieusement tout ce qui la remplissait c’était sa périphérie, ses provinces bigarrées, ses peuples qui ne l’étaient pas moins : Slovènes, Galiciens, Ruthènes de Pologne, Roumains de Transylvanie, juifs à caftan, musulmans de Sarajevo… C’était aussi ses paysages divers, ses champs, ses maisons et cafés. Dans les cafés il y avait une caissière blonde, on jouait au tarot, les joueurs portaient de grands favoris comme l’archiduc François-Ferdinand. Il y avait beaucoup de provinces différentes, de cafés différents de joueurs de tarots dissemblables, mais ils étaient tous toujours unis par un esprit capable de rassembler les choses les plus éloignées : l’esprit de la vieille monarchie austro-hongroise.
Aujourd’hui le Ring est bien vaste, mais il est en carton. On peut y croiser des touristes chinoises en shorts et des retraités en petits troupeaux qui se déplacent lentement. Seul le balcon sur lequel Adolf Hitler prononça son fameux anschluss semble avoir pour lui toute la lourdeur de la pierre. Il y a des calèches qui tournent devant, il n’y a plus de cochers juifs pour les conduire.
Tout cela pour vous dire que je suis enfermé dans la Crypte de capucins avec Joseph Roth. C’est un appendice à la Marche de Radetzky, un appendice forcement funeste, mais un appendice merveilleux.

29 janvier.- Quelques flocons puis une pluie grêle, neige manquée, tombant obliquement d’un ciel maussade.
Roth toujours aussi émouvant. Pas un « moderne », mais des histoires, de la nostalgie et du chagrin… Son Autriche-Hongrie est une belle utopie, une autre Cacanie, plus douce, plus informée (Roth est un « journaliste » qui écrit des romans ce que n’était certainement pas Musil). L’utopie donc et puis le grand retour du monde, cette première guerre mondiale qui englobe les « affaires privées », qui fait du monde une grande affaire privée. En fait, le monde en veut beaucoup aux affaires privées de Roth, les nazis feront de lui un exilé prêt à mourir, une fois mort ils tueront aussi sa femme, cette femme schizophrène et un peu oubliée, car, voyez-vous, il faut tuer les fous et les veuves délaissées comme il faut détruire les utopies et les vieux empires.

30 janvier.- Début de froideur. On annonce une glaciation de tout et de tous pour cette fin de semaine. Du vent, de la neige, des -10 °.
Roth : un chapitre. Lire Mecislas Goldberg (La Morale des lignes). Commencé, une série de « brèves » dans le gout de Félix Fénéon.

31 janvier.- Un peu de neige, froideur raisonnable. La vraie glaciation est annoncée pour demain.
Walser, Pessoa, Kafka, littérature « d’employés », pure littérature. On l’opposera à l’autre littérature, la dominante, celle des « écrivants », journalistes, professeurs, celle des professionnels de la profession.
Journaux : Stendhal (dix pages), Renard (quatre pages). Lire un autre Journal celui d’Odilon Redon (À soi-même) : « J’ai fait un art selon moi. Je l’ai fait avec les yeux ouverts sur les merveilles du monde visible ». Odilon Redon peignait des sentiments, il en a aussi écrit, en amateur. (Lire les peintres qui écrivent, lire les musiciens qui écrivent, lire les…).

2 février.- Tout est glacé (-5 °). Rien d'autre.

3 février.- Vent sibérien, température polaire (-10 °). Pour l’occasion on invente la « température ressentie », ce n’est pas rien.

Il ne faut jamais abandonner un roman pour le reprendre un peu plus tard le sourire au coin du bec. Il est retors et se venge presque tout le temps (et je ne vous parle pas du roman-roman à personnages pléthoriques et intrigues coulissantes…). Tenez, par manque de temps j’ai abandonné la lecture de la Crypte de Capucins de l’impeccable Joseph Roth. Eh ! bien, figurez-vous que le rouvrant ce matin après quatre simples jours de stagnation lectorale je ne m’y retrouvais presque plus ! C’est pourtant un « court roman », un bouquin pas compliqué, un livre émouvant, mais tout ce que je trouvais émouvant il y quatre jours, était devenu lourd, planqué et volontariste et j’étais pour tout dire maussade et déjà mélancolique. Bon rassurez-vous, au bout d’une dizaine de pages le texte et moi sommes retombés sur les pattes d’une douce coalescence, Roth est un bon magicien nostalgique, mais j’ai maudit ces quelques minutes où reprenant contact avec le texte j’en voyais les rares et relatives faiblesses. Pour me rassurer quant à ce flottement passager qui tenait tout autant de moi que du texte, je peux me dire qu’avec la Crypte des Capucins Roth voulait être trop bien compris, c’était son dernier roman, et il y tenait beaucoup  d’où ce côté plaqué et didactique, ce côté lourd léger aussi, le côté lourd léger d’un homme civilisé qui voit un monde s’écrouler puis qui voit des barbares en bottes de cuirs danser sus ses décombres. Il n’y rien de plus émouvant que tout ça, il n’y rien de plus émouvant que les enterrements. Chez Roth, ils donnent presque toujours envie de pleurer ; lorsque l’on pleure, on oublie beaucoup de choses. Voilà.

Chez Babel. Journal pétersbourgeois. « Déchevalisation », on tue les chevaux parce qu’il le faut. Équarrisseurs tartares et flottement post révolutionnaire.

to be continued.

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mardi 11 septembre 2012

Kevin Coyne - Politicz (1982)


Ce disque est étonnant ! Sur cinq titres on retrouve le Kevin Coyne habituel, soit un bluesman nasillard rescapé des blouses blanches. Le reste relève par contre du croquignolet de la plus exacte extraction. Toujours du blues blanc-bec psychiatrique mais arrangé à la mode post-punk, avec boite à rythme rachitique synthétiseur synthétoc, guitare indisposée et tout le tremblement. Tenez pour vous faire une vague idée vous pouvez écouter cette chose là en dessous, certainement une merveille à demi-improbable mais une merveille tout de même. Lyrics politico sardoniques, voix « de nez » dans le gravier, folie latente et humeur cyclothymique.



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dimanche 9 septembre 2012

Kevin Ayers - Yes We Have No Mañanas (1976)


« Si l’apathie est, comme on le dit, de l’égoïsme en repos, l’activité, qu’on vante tant, pourrait bien être de l’égoïsme en mouvement. Ce serait donc l’égoïsme en action qui se plaindrait de l’égoïsme en repos. » (Joseph Joubert)

Ce disque heureusement faiblard et globalement mollasson a quelque chose du repos du guerrier. Pourtant, Kevin Ayers n’a jamais eu la drôle d’idée de vouloir faire la guerre à qui que ce soit, il a bien autre chose à faire : la sieste, boire des coupes de champagne, refaire la sieste, s’étirer mollement, bailler en attendant que le temps passe, sautiller tel un Ubu lymphatique, faire des disques avec des amis encombrants. Celui-ci qui est son septième après son époque machine molle donne l’impression d’avoir été enregistré par-dessus la jambe tout en tombant du hamac, ce qui n’est pas rien, c’est presque un vrai tour de force.
Dix morceaux de pop plutôt classique, un peu posément mature avec quelques heureuses tentations vaudevillesques (Ballad Of Mr.Snake, The Owl) et puis une merveilleuse reprise de Falling in Love Again tellement relâchée qu’elle ferait passer l’original chanté par Marlene Dietrich pour un monument de rigidité, alors que Marlene quoiqu’on en dise était bien molle elle aussi (elle avait aussi les jambes bien blanches). Voilà pour la musique.



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