mardi 25 octobre 2011

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samedi 15 octobre 2011

Psychogeographie indoor (24)


1.

« Bien que nous lisions avec notre esprit, le siège du plaisir artistique se situe entre les deux omoplates. Ce petit frisson dans le dos est, sans doute aucun, la plus haute forme d’émotion à laquelle a atteint l’humanité, lorsqu’elle a découvert l’art pur et la science pure. Soyons fiers d’être des vertébrés, car nous sommes des vertébrés couronnés d’une divine flamme. Le cerveau n’est que la continuation de la moelle épinière. La mèche traverse réellement toute la longueur de la bougie… »

Finalement, ce n’est pas l’inspiration qui me manque, ce n’est pas l’envie non plus, non ce qui me manque c'est ce que le commun des quidams appel la volonté (l’énergie qui va avec, l’ambition, ce genre de choses.) J’ai toujours été très peu velléitaire, je le serai certainement jusqu’au bout. En fait, je suis constitué d’une multitude de renoncements, j’ai toujours trouvé plus utile de renoncer devant l’adversité que quoique ce soit d’autre. Je n’ai donc aucune ambition, tellement peu que je ne satisfais même pas les envies qui me viennent. Ainsi, je me renonce aussi, je préfère ne rien faire pour moi, pas plus que je ne préfère faire quelque chose pour les autres. Je pourrais certainement ne pas oublier les autres en m’oubliant, je pourrais certainement mieux faire, mais à quoi bon ; sommes-nous ici pour mieux faire ? En attendant la disparition, paisible, douce et voulue de mes mornes épanchements syntaxiques, vous pourrez encore lire ce vague journal, il est toujours télégraphique, car il ne faut jamais se priver de rester fainéant, il est faible, car je suis faible.

2 juin.- Froideur incongrue. Pas plus de 15 °, des nuages, pas de pluie. Toujours cette tendinite au poignet droit. Il me faut porter un bandage qui me permet d’atténuer un peu la douleur. Cette auto médication est certainement bien vue, mais il ne faudrait pas qu’elle dure trop longtemps
Commencé la lecture du Rendez-Vous à Samara de John O’Hara, réputé fitzgéraldien, autodestructeur avec du jazz et de l’alcool autour. On me souffle que ce livre réédité récemment, avec une préface d’Éric Neuhoff, est un must incontournable ! Rassurez-vous, le mien, mon exemplaire, est un poche (bouquiniste oblige) exempt de la moindre trace de l’homme à la cravate tricotée. En fait, je ne sais plus qui m’a donné l’envie d’avoir envie de lire ce livre… Enfin, je m’en souviendrai peut-être quand je ne serai plus ivre et endolori, ce qui nous mène tout droit dans de l’éventuel, de l’hypothétique, voyez-vous…
Lu quelques pages de Philippe Muray, sur les criminels qui ne sont plus au goût du jour (en dehors des tueurs en série), sur les professionnels de la prosternation et sur l’abricot (ce fruit moderne et citoyen).

3 juin.- Temps couvert. Pas plus de 20 °. Une belle éclaircie en fin d’après-midi.
Plus dormi (sieste prolongée) qu’autre chose. Lu une chronique de Bernard Frank écouté un disque de Nick de Caro, west-coast, sophistiqué et anti punk au possible, très bien.

4 juin.- Fraîcheur matinale. Température plus conforme par la suite. Beau ciel bleu en fin d’après-midi. Entendu le tonnerre, au loin.
Les 130 premières pages du Rendez-Vous à Samarra me sont globalement tombées des mains. Je ne parviens pas à entrer dans ce livre. Peut-être est-il trop roman-roman pour moi ? En tous les cas, il y a trop de monde, trop de personnages dedans et si j’ai du mal avec le monde et la foule en général, j’ai aussi beaucoup de mal avec le monde et la foule en littérature. C’est bien simple pour un peu on se croirait chez John Dos Passos (en plus incarné) voire chez Alfred Doblin (en moins berlinois) ou, pire encore, dans du cinéma. Dans un mauvais « film choral » de Robert Altman, un genre de bidule thirties aussi, avec voitures pétaradantes, de l’alcool prohibé et des existences en vadrouille. Bref rien de bien réjouissant… et tout ce monde ! Enfin, je me trompe nécessairement puisqu’entre deux bouteilles Hemingway aimait beaucoup tout ça « Si vous rêvez d’un roman magnifique, écrit par un auteur qui maîtrise parfaitement son sujet, lisez Rendez-vous à Samarra ». Certainement un crin de confraternité entre deux alcooliques notoire, mais pas seulement, je dois être dans l’erreur. Pour le reste, la vie de John O’Hara me semble bien pleine et tout autant romanesque que le moindre roman-roman qui traîne : ami d’Hemingway, donc, mais aussi de Fitzgerald, alcoolique et autodidacte il sera tout à tour mécanicien, secrétaire, steward, gardien de parc, camelot, reporter… un vrai écrivain américain, en somme.
En parlant d’écrivain « américain », Michka Assayas aurait bien aimé être écrivain « français », lui. Dans Faute d’Identité il raconte comment après avoir perdu son passeport il lui fallut prouver et démontrer sa nationalité française à une administration pour l’essentielle administrative et de facto kafkaïenne. Si le livre n’était que ça, il serait décevant, mais il est bien autre chose et donc non décevant. Assayas utilise cet incident déclenchant, cette mèche, pour faire un peu exploser son roman familial (celui de son père, de sa mère…) pour retrouver l’enfant qu’il fut, cet enfant en équilibre au bord d’un monde englouti. Il me reste à finir ce livre et à vous en parler vraiment… demain.

5 juin.- Temps couvert en matinée, « bleu » et chaud par la suite. Toujours mal au poignet, mais moins. Fini le livre de Michka Assayas. Bancal, pas équilibré, souvent à l’emporte-pièce quand il s’occupe de politique, mais très émouvant, viscéral lorsqu’il est question de la mort de sa mère. Assayas est bon dans cette émotion-là, bon aussi dans l’ironie, sur lui-même et les autres, mais surtout bon dans les détails, dans le « morcelé reconstitué » et dans les odeurs et objets qui ouvrent sa mémoire, c’est ce qu’il fait de mieux. Pour la suite il faudrait peut-être qu’il joue un peu plus franchement avec tout ça, avec les pièces oubliées de son puzzle intime et moins avec les plaques tectoniques d’un monde, qui finalement ne lui veut rien de bien. Peut-être est-il trop volubile, finalement trop attaché aux autres, et sympathique, pour pouvoir se concentrer sur lui-même.
J’ai repris le O’Hara avec un entrain modéré. Je me demande si je ne devrais pas trouver un angle pour lire les livres qui se refusent à moi comme il me faut parfois trouver un angle pour écrire dans le manque d’inspiration. Concernant ce livre, il y a bien, pour moi, un angle possible, oublier tout le fatras du roman-roman (cette multitude de personnages) et me concentrer sur le personnage principal, sur ses diverses dérélictions (alcoolisées, sentimentales) tout le sel, le « signifiant », le non-dit existentiel de ce livre est posé là (et non entre les poutres du roman-roman trop charpenté).



2.



6 juin.- Nuages. Il y a dans l’air cette odeur de pluie qui annonce l’orage, pourtant il n’y a pas d’orage, seulement un temps gris et morne et rien pour nous réjouir.
Voilà, c’est fait, le Rendez-vous à Samarra de John O’Hara est entré dans le panthéon des livres que je ne finirais jamais. J’ai bien essayé de l’attaquer par tous les angles possibles et imaginables, j’ai fait preuve d’une grande patience à son égard, mais il me tombe des mains, je n’y peux rien, c’est ainsi. Peut-être est-il trop mal traduit (son style est lourd et faussement décontracté) en tous les cas il est assurément trop roman-roman (presque du cinéma), il y a trop de personnages dedans et ce que je concède à Tolstoï je ne le concéderai certainement pas à John O’Hara. Pire que tout : ce livre m’a finalement plus exaspéré qu’ennuyé, j’ai perdu mon temps en voulant le lire alors qu’il y a tellement de livres à lire. Je le finirai peut-être un jour, par curiosité, par désœuvrement, mais en attendant je n’irai pas jusqu’à Samarra, voilà, c’est dit.

Déçu par O’Hara, par cet « écrivain américain », j’ai enchaîné par Jean-Paul Clébert, bien français lui, loin du cursus habituel de « l’écrivain français » des écoles, de l’université et de la ronronnante tranquillité professorale, sa biographie est déjà un vrai roman en soit. Fugueur à 16 ans, résistant à 17, il fait le mariole pendant six mois en Asie, puis revient en France où il devient clochard entre Paris et la Provence (suivant la saison). En l’emprisonne (Aux Baumettes, pour vagabondage), bien vite libre le voilà déjà devant la Porte d’Italie. Il devient l’ami de Robert Doisneau et Robert Giraud, il fricote avec les premiers situationnistes. Tout cela en bord de zinc avec le vin et le vagabondage pour axiomes principaux. Son Paris Insolite, que j’entame, est très bien, incarné et plein d’humanité. Henry Miller disait de ce livre qu’il lui avait « retourné les tripes ». J’ai l’impression qu’il n’avait pas tort d’avoir raison sur ce coup-là. (Le livre est un bel objet, très bien maquetté par Massin et agrémenté de nombreuses photos (Patrice Molinard), plus proches du Sang des Bêtes que du pittoresque).
Pour le reste chez Stendhal : « C’est un moyen de se consoler que de regarder sa douleur de près (surtout avec une tête comme la mienne.) Ou on trouve des raisons pour s’affliger moins, comme il vient de m’arriver, ou du moins, on en tire toute l’instruction possible en voyant ce qui vous y a mené. »

7 juin.- Ciel gris, sans pluie. Écrire sur le banal, le quotidien, les choses. Légèrement à côté de la réalité, dans un décalage dérisoire (Perec, Ponge, Kafka). Autre possibilité, le roman épistolier. Ressortir M. Hermès de sa boîte, l’épousseter et l’utiliser un peu.
Chez Clébert : « Balades lentes dans la ville qu’ignorent bien évidemment (et heureusement) les entreprises touristiques, car il n’y a rien d’autre à voir dans ces parcours que la poésie à l’état brut, ce que des promeneurs payants ne sauraient apprécier, poésie des pierres, des pavés, des bornes, des portes cochères, des fenêtres mansardées, des toits de tuiles, de l’herbe rare, des arbres, inattendus, des impasses, des passages, des culs-de-sac, des cours intérieurs, des hangars dépôts de charbon ou de matériaux de construction, des entreprises de démolition, poésie des chantiers, des terrains encore vagues, des boulodromes, des bistrots buvettes, poésie des couleurs, mais aussi poésie des odeurs qui varient à chaque pas-de-porte… Itinéraires qui serpentent à l’infini, interminables pour qui sait flâner et voir, a le culot d’entrer dans les cours, les cités, les voies privées, la tranquille attitude du gars partout chez lui, et qui sifflote en passant devant les habitants… »

Théorie de la dérive, psychogéographie, tout est là, ce qui est assez compréhensible lorsque l’on sait qu’il arrivait à Clébert de traîner avec Debord et les premiers situationnistes. En fait, il traînait avec tout le monde : les clochards, les putes, les ferrailleurs, les arabes, les situationnistes… Sinon beau livre rempli de visions drolatiques, croquignolettes, voire tragiques (la Seine et son lot de cadavre). Le Paris insolite de Clèbert, c’est le Paris des façades noires (d’avant leur ravalement ordonné par Malraux), celui qui n’était pas encore encombré par les normes hygiéniques, par la bataille contre l’alcoolisme, la haine de la pauvreté et la lutte nécessaire contre la prostitution. Un Paris encore vivant, sale puisqu’organique, pas encore cette ville ordonnée et vulgaire, pleine de pornographie virtuelle alors que la ville de Clébert portait, elle, encore sa sexualité sur ses murs (et pas que).

8 juin.- Fortes pluies en matinée, fraîcheur (12°). Après-midi gris, mais sans pluie. Deux courtes éclaircies, l’une de vingt minutes, l’autre de dix. Levé 7 heures. Laboratoire, prise de sang (trop de tension). L’infirmière (la laborantine ?) était petite, blonde et jolie ; certainement une « fille de l’est », puisqu’elle ne parlait pratiquement pas le français. Elle s’est contentée de glousser devant mes mimiques, il faut dire que j’ai un comique très visuel. Après le prélèvement, sur le trajet du retour, une baleine est sortie de mon parapluie, imaginez le désagrément, il pleuvait abondamment. Rentré la poubelle verte puis refait mon bandage au poignet droit (toujours cette tendinite). Petit déjeuner, thé goût russe et croissant. Continué la lecture du Paris Insolite de Jean Paul Clébert ; toujours très bien, mais avec une légère lassitude (un peu trop gueule d’atmosphère et pavé mouillé) ; Paris comme ville du 19e siècle avec ses métiers obsolètes et tout le toutim (les mystères et le ventre de Paris, le sang des bêtes…). Fait le ménage en écoutant le Art of Tea de Michael Franks (il est idéal pour). Écrit deux trois mots sans conséquence puis me suis connecté sur Internet. Déjeuné (poisson, pasta, pomme, évian). Refait mon bandage au poignet droit (il me serrait trop). Lu quatre pages du journal de Stendhal. Sieste raisonnable (pas plus d’une demi-heure). Regardé un épisode de Life To Mars (britannique, mais bien) puis rouvert le Clébert (les Buttes de Montreuil, ces autres buttes qui en valent bien d’autres, la sexualité des vagabonds et le tatoué de Doisneau). Bu 50 cl de coca zéro. Abandonné un peu le Clébert et entamé l’Ennui d’Emile Tardieu (souvent intriguant, parfois délicieux, assez Cioran d’avant Cioran sur les bords). Fini l’après-midi sous l’éclaircie tout en lisant un chapitre des Mémoire de Lacenaire (un bon Lyonnais, mais homicide lui). Voilà.



3.



9 juin.- Temps automnal, nuageux presque froid et sans pluie. Une belle éclaircie en fin d’après-midi ; c’était un peu comme si les tropiques tombaient dans la baie d’Hudson. Dormi, piqué du nez tout le long de la journée (plus par fatigue que par ennui). En parlant d’ennui j’ai poursuivi l’Ennui d’Émile Tardieu, c’est un livre qui me semble assez à mon goût. Pour le factuel on ne sait pas grand-chose d’Émile Tardieu, qu’il fût médecin, qu’il écrivît quelques articles pour la Revue Blanche et que Walter Benjamin (plus tard) détestât son Ennui, le trouvant trop littéraire et pas assez « haut ». Eh bien moi à l’inverse de Benjamin, je l’aime beaucoup ce livre, justement parce qu’il est littéraire, farci de multiples citations ennuyées (Benjamin Constant, Marquise du Deffand, Flaubert, Maupassant…) L’œuvre d’un esprit cultivé, très début-fin de siècle, plus physiologie que philosophe. Poursuivi les Mémoires de Lacenaire. Tiens, ça ne s’invente pas, ledit Lacenaire était né dans la commune où le labeur m’accapare toute l’année ! D’ailleurs à ce sujet je suis étonné qu’il n’y ait pas la moindre rue Lacenaire à Francheville, alors qu’à deux kilomètres de là, à Ste Foy Les Lyon, il y a une rue, et même un « espace », Marcel Achard… Décidément, la France aime abusivement ses gentils et oublie trop ses méchants. Il n’y a pas assez de Boulevard Sade, d’impasse Sachs, de square Althuser et trop de salles polyvalentes Jacques Prévert… Sinon les mémoires de Lacenaire sont quand même pas mal, lyonnaises (franchevilloises !) et adroitement écrites (s’agissant d’un quasi-apache.) Entamé le Allez-y, Jeeves de P.G. Wodehouse : perfect, as usual…

10 juin.- Temps variable en matinée, quelques belles soleillées. Après-midi plus problématique ; pluie en début puis un tapis nuageux tellement dense et tissé qu’il ne laissa quasiment rien passer (4 minutes de soleil vers 16h00, 3 minutes vers 17h30 et 5 minutes à 18h14). À présent il pleut et le froid descend.
En dehors d’éveiller la neurasthénie qui sommeille en nous les nuages ne présentent aucun intérêt lorsqu’ils sont ainsi agglomérés et comme en paquet. Ils ne sont alors plus qu’une masse opaque qui nous en veut, loin des merveilleux cumulus qui, espacés sur un ciel bleu, nous incitent, eux, au panthéisme et à la recherche du satori.
« Cumulus. Et si l’imposante masse est appelée dans les hauteurs de l’atmosphère, le nuage s’arrête en sphère magnifique ; il annonce, dans sa forme décidée, la puissance d’action, et, ce que vous craignez et même ce que vous éprouvez, comme en haut est la menace, en bas est le tremblement. »
Résultats d’analyse (bons). Continué mon Jeeves (bon aussi), poursuivi l’Ennui de Tardieu (bon et désuet), lu quelques pages de Bachelard… Rien de plus.

11 juin.- Temps variable. Quelques belles trouées. Le problème c’est que pour pouvoir écrire il faut être en dehors de la vie et que pour avoir de quoi écrire il faut être dans la vie. Ce grand écart demande beaucoup de souplesse, beaucoup d’accointances avec les bords débordants d’un monde qui ne demande qu’à nous imbiber. Je ne sais pas si je suis suffisamment souple pour ce genre de gymnastique, en tous les cas il me semble que suis très étanche. Voilà, peut-être pourquoi je déçois… Pour le reste, j’ai fini mon Jeeves, je suis encore chez Tardieu et Lacenaire, un peu dans le Journal d’Amiel et toujours dans celui de Stendhal. Chez Tardieu : « Cette impression accablante, du “déjà vu” qui aplatit absolument notre propre sensation de vie ». Chez Amiel : « Qu’est-ce au fond que la vie individuelle ? Une variation du thème éternel : naître, vivre, sentir, espérer, aimer, souffrir, pleurer, mourir. Quelques-uns ajoutent s’enrichir, penser, vaincre : mais en fait, comme l’on s’extravase et se dilate et se convulsionne, on ne peut que faire onduler plus ou moins la ligne de sa destinée… le tout est toujours le trémoussement de l’infiniment petit, et la répétition insignifiante du motif immuable ? ». Chez Stendhal : « Apprendre à me borner en écrivant, tondre mon style, autrement les accessoires me font oublier le principal. »

12 juin.- Temps sensément variable ; pas tellement dans les faits. Quelques timides éclaircies en matinée ; presque pas de soleil dans l’après-midi. La météorologie nationale nous enfirouape, la météorologie nationale est méphistophélique.

« Rien ne sert à rien, et d’abord il n’y a rien ; cependant, tout arrive, mais cela est bien indifférent »

Poursuivi l’Ennui d’Émile Tardieu. Sa thèse est plus que pertinente, mais il est engoncé, c’est le médecin, l’écrivain dilettante, qui écrit l’œuvre de sa vie, il faut qu’il y mette tout son savoir, toute sa conviction aussi et le voilà qui reste emprunté et amidonné avec l’absence de distance du type pour qui « ça compte ». Finalement dans tout cela c’est nous qui trouvons la supposée bonne distance : celle du second degré (goguenard) et je me demande, si parfois, nous ne méritons pas une bonne gifle. Cela dit outre la thèse, bien vue, mais surannée, il y a l’esprit cultivé du bonhomme, en le lisant on ne sait plus où donner de la citation, elles sont souvent merveilleuses et c’est un vrai feu d’artifice morose (Schopenhauer, Léopardi et tutti quanti). Tenez si vous voulez un exemple voilà celle-ci, de Mme du Duffand, ce n’est pas la plus pénétrante, mais elle a quelque chose de Cioran avant l’heure légale : « Quand je pense à tous les gens que je connais, mais avec lesquels je vis journellement, qu’on appelle mes amis, il n’y en a aucun, hommes et femmes, qui aient la plus légère velléité de sentiments pour moi, ni moi pour eux ; il y en a même dans ceux que je vois le plus souvent, en qui je démêle une jalousie, une envie dont je suis occupée sans cesse à arrêter les effets et les progrès ; la vanité, les prétentions rendent la plupart des gens insociables. Ai-je tort de trouver qu’il est malheureux d’être né ? »
Sinon, Lacenaire (le Lyonnais) était quand même un sacré zigoto. Le voilà qui à longueur de pages rappelle son amour de la poésie et sa haine de la violence physique et qui comme ça à la bonne franquette commandite moult meurtres, assassine lui-même au débotté et triche au duel…. Finalement, je me demande si ce vrai poète sanglant ne se fiche pas un peu de notre figure. Pour le reste ses mémoires avançant, elles sont de plus en plus antipathiques ; c’est bon signe. Le vent se lève. L’orage certainement. Demain, labeur.

14 juin.- Temps variable. Quelques belles soleillées, température de saison. Tout est conforme. Je me suis tordu la cheville droite au labeur, je dirai qu’avec ma tendinite au poignet droit tout va donc pour le mieux puisque tout est d’une impeccable verticalité et d’un équilibre droitiste qui a tout pour réjouir le quasi maniaque que je suis de temps à autre. Imaginez qu’en lieu et place de la cheville droite je me sois tordu la cheville gauche ! J’aurai eu l’air bien malin, avec mon poignet droit douloureux, hein mes amis ! Voilà, je suis ravi, ma douleur est parfaitement symétrique, bien alignée à droite, une jolie douleur très bien tirée, une petite merveille pour tout dire. Pour le reste, du côté du cœur, tout va pour le mieux il est toujours 2/3 à gauche et 1/3 à droite…
Tenté de lire quelques pages du Journal de Stendhal. Je dis tenté, car les phrases du père Beyle me sont toutes tombées des yeux. En fait, j’étais déconcentré, et comme préoccupé, par mes petits embarras corporels ; il fallait que je calme l’une de mes belles douleurs symétriques, que je pose quelques glaçons sur ma cheville douloureuse ! Le seul problème est que je n’avais plus de glaçons, car, très peu méfiant, figurez-vous que je les avais tous utilisés dans mes Martinis Dry de la semaine dernière ! Imaginez mon embarras, ma souffrance… alors Stendhal, hein !! Je vous laisse, je ne peux plus écrire, mon poignet droit est décidément trop douloureux.

16 juin.- Moiteur mékongaise en matinée. L’après-midi céans, quelques gouttes de pluie et une baisse vertigineuse de la température m’ont confirmé que si l’orage n’était pas vraiment là, il n’était pas loin non plus. J’ai lu deux chroniques de Bernard Frank. Tiens comme dans l’une des deux il évoquait Jacques Émile Blanche j’ai ouvert son Propos de Peintre. En fait, j’en ai lu la préface. On n’escamote trop souvent les préfaces, celle-ci est très bien, il faut la lire. C’est une réponse à une autre préface, celle que Marcel Proust avait écrite pour le De David à Degas du même Jacques Émile Blanche. Je dirai que tout cela est plus proche de la correspondance que de la notice explicative ; ce n’est pas pire. Le livre lui-même, ce Propos de Peintre pour le moins incunable, était paru en 1921 chez Émile-Paul Frères, il me semble parfaitement appétissant… D’ailleurs en parlant d’appétit j’ai bien l’impression qu’il faut savourer Jacques Émile Blanche tout entier, il est dilettante en plein, il est passé par-dessus son père aliéniste et puis il est surtout plus proustien que ma main droite.

17 juin.- Temps lourd, orageux sans orage. Quelques gouttes de pluie, chaudes et désagréables comme du lait tiède. Mettre tout un monde dans une phrase, voilà vers quoi il me faut tendre. Lacenaire, toujours. Tardieu, un peu. Frank, encore.

18 juin.- Matinée fraîche et nuageuse. Un vent opportun ayant emporté nuages et fraîcheur, l’après-midi aura été plus conforme avec la saison qui est censée nous occuper.
Aujourd’hui mes lectures auront été pour le moins morcelées. Elles ne pouvaient pas être autrement que morcelées puisque j’étais moi-même plus morcelé que compact. J’ai donc picoré, passant d’un livre à l’autre avec si peu de honte que j’ai eu l’impression d’être un oiseau, idiot et sans gêne, sautillant devant les miettes.
Fini les mémoires de Lacenaire. Le début était très bien. Le milieu plus fluctuant (et antipathique). La fin est terrible (la fin est souvent terrible). Lacenaire écrit jusqu’au pied de l’échafaud ; avec conviction ; mais non sans peur ; ne se reprochant rien ; mais avec des presque regrets. Entamé le Littératures de Nabokov. Ce volume réunit toutes les conférences universitaires que notre lépidoptériste préféré avait données entre 1941 et 1958. En l’ouvrant, on ne sait sur quel pied sautiller, Nabokov ne voulait pas que tout cela soit publié, il trouvait ses conférences chaotiques et cochonnées. Je pense qu’il se trompait qu’il n’est pas plus cochon que chaotique, d’ailleurs il n’est pas professeur non plus, c’est plutôt un magicien, un charmeur, un hypnotiseur… Il est posé devant une assistance souvent peu concernée. Il n’est pas encore vraiment célèbre, ce n’est pas important, il se déploie, c’est magnifique… Belle préface de Cecile Guilbert.
Lu une dizaine de pages du journal de Stendhal, au milieu d’un ennui plus que latent et souvent bien là (ah ! le théâtre), des éclats, des diamants coupants, des phrases qui vous prennent par surprise, vous réveillent, vous poussent à continuer plus loin… il faut savoir être récompensé.
Relu presque en entier le Pendu de Saint Pholien de Simenon (je le finirai demain matin). Comme pour tout Maigret « ça ne fait pas littérature », mais c’est de la littérature… indéniablement.

To be continued…

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mercredi 12 octobre 2011

Chris Difford - Cashmere If You Can (2011)


Vous allez me trouver plus arthritique qui soit, mais après le très bon nouveau Nick Lowe j’ai bien envie d’affirmer que le nouveau Chris Difford est très bon lui aussi. Moins old-age et plus mid-age avec des préoccupations de cinquantenaire, des chansons vaguement conjugales avec des histoires sur ces enfants qu’il faut assumer, ce genre de trucs. Le tout pourrait sombrer dans la mollesse et l’apathie, mais non, car Difford est encore un peu saillant, se voyant tel qu’il est vraiment, avec une belle pointe d’auto dérision et pour tout dire pas mal de sentiment (pour lui-même et pour les autres). En fait, il y a de très belles choses dans ce Cashmere If You Can, des chansons qui pourraient en montrer beaucoup à certains petits jeunes. Elles sont le plus souvent simples, évidentes, pleines d’intuition et de savoir-faire, rien de plus, rien de moins. Je pense qu’il faut que vous écoutiez tout ça. Ensuite vous pourrez réécouter le Argybargy de 1980, le chef-d'œuvre, de Chris Difford (encore vert), de Glenn Tilbrook et donc de Squeeze ; un chef-d'œuvre de musique populaire tout court.



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lundi 3 octobre 2011

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