samedi 21 mai 2011

No comments - N°58



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mercredi 18 mai 2011

Chambre Verte - Ian Curtis



Les rares arpenteurs de ce bleugh auront certainement constaté que le 18 mai il me faut toujours évoquer ici la mémoire de Ian Curtis, C’est devenu une sorte de tradition (assez idiote et lugubre), mais c’est surtout devenu une nécessité, une nécessité qui me saisit, car je n’arrive pas à oublier la date anniversaire de cette mort-là… Bon il faut bien dire que ce culte (assez idiot et lugubre) est surtout, et avant tout, une obligation envers ce que je fus plus jeune et qu’en me souvenant de cet autre gamin pendu dans sa cuisine je me souviens du grand gamin tout mou et mélancolique que je fus. Je concède aisément que tout cela soit un peu particulier, un peu sinistre, mais c’est aussi plus qu’un peu humain… forcement humain, donc voilà…
Tenez au-delà des mots bien faibles que vous venez de lire, j’ai relu les pages que l’impeccable Simon Reynolds consacre à Joy Division (dans son impeccable Rip It Up And Start Again), j’ai aussi relu la critique que Michka Assayas avait écrite lors de la sortie française de Closer (Critique, relue plus de cinquante fois et conservée comme une relique) et puis j’ai écouté une nouvelle fois la seconde face de ce même Closer, comme ça, sans ostentation, avec la fenêtre ouverte et un orage qui faisait des siennes plus loin. C’était très bien, presque calme, et je dois avouer que ce calme apparent convenait parfaitement à mon âge présent…

« Je ne les ai pas connus à l’époque, je n’ai jamais parlé à Ian Curtis. Je les ai croisés un peu plus tard, quand les trois autres sont devenus New Order, mais de toute façon ils refusaient de parler dans ces années-là. En revanche j’ai vu leur concert aux Bains Douches fin 1979… Il y avait moins de cent personnes et elles ne manifestaient aucune réaction, ou presque, le chanteur ne disait pas un mot entre les morceaux, il semblait pénétré d’un sentiment de terreur, qu’il m’arrive encore de ressentir aujourd'hui quand je pense très fort à eux ce qui m’arrive parfois. C’étaient quatre banlieusards issus de Manchester, une des agglomérations les plus déprimantes d’un pays lui-même déjà particulièrement déprimant. Comme eux je me sentais alors oppressé par un sentiment d’échec et d’effondrement pour lequel il n’y avait pas de mots. Aucune colère dans la voix de Ian Curtis : celle-ci s’était désagrégée, comme pulvérisée, et planait juste un esprit d’apocalypse qui venait hanter un corps malade… Mais en ce temps-là, l’important, pour moi, et je m’en serais alors vigoureusement défendu, fut aussi cette grande chemise noire large un peu luisante, aux petits boutons stricts, ce pantalon à pinces large en haut et serré en bas, comme j’en avais un moi-même, ces vêtements tristes d’une après-guerre imaginaire qui signifiait pour moi, je ne sais pourquoi, ce mélange de lucidité stricte et grave et ce désir d’intensité, de souffrance, même, un désir enflammé et enthousiasmant dont j’ai du mal après tout ce qui est arrivé dans ma vie et dans celle des autres, à ressentir la présence aujourd’hui… »

(Michka Assayas, Exhibition)

P.-S. D'autres ont eu la mauvaise idée, ou la malchance de vouloir trépasser ce jour-là (une vaste communauté, en fait). Par exemple, Gustav Malher est lui aussi mort un 18 mai, tout comme Elizabeth Montgomery (le petit nez de ma sorcière bien-aimée) et, pire en mieux : Frank Sinatra ! Imaginez-vous que Ian Curtis et Frank Sinatra sont morts le même jour ! Entre crooners…

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vendredi 13 mai 2011

Remake / Remodel N°16




Lettre à la Gestapo

Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine. Il m’est parvenu que de singuliers citoyens français m’ont dénoncé à vous comme n’étant pas du tout au nombre de vos approbateurs.Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il est très exact que je vous désapprouve d’une désapprobation pour laquelle il n’est point de nom dans aucune des langues que je connaisse (ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie d’étudier). Vous êtes des tueurs, messieurs ; et j’ajouterai même (c’est un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs ridicules. Vous n’êtes pas sans ignorer que je me suis spécialisé dans l’écoute des radios étrangères ; j’apprends ainsi de précieux détails sur vos agissements ; mais, le propre des criminels étant surtout d’être ignorants, me faudra-t-il perdre du temps à vous signaler les chambres à gaz motorisées que vous faites circuler dans les villes russes ? Ou les camps où, avec un art achevé, vous faites mourir des millions d’innocents en Pologne ?
Si je vous écris directement, messieurs, c’est pour remédier au manque de talent de mes dénonciateurs ; cette variété de l’espèce humaine, particulièrement fréquente sous les régimes vertueux manque de subtilité et de perfection ; je suis persuadé qu’elle ne m’a pas dénoncé à vous avec le savoir-faire qui s’impose dans cette profession. Vous avouerai-je qu’il y a dans ce manque d’achèvement quelque chose qui me choque et que je tiens à corriger ? Je voudrais, par simple goût du fini, suppléer aux déficiences de ceux qui veulent ma mort.
Je suis las des menaces vagues, des dangers imprécis, des avertissements renouvelés, des inquiétudes non portées à l’extrême. Vous créez, messieurs, un monde tel qu’on ne sait plus s’il ne vaut pas mieux être immédiatement arrêté plutôt que de s’entendre dire chaque matin : « Prends garde à tes regards, prends garde à tes pas, prends garde à tes doigts, à tes épaules, à tes orteils, car tout en toi est fort dangereux ! » On veut, messieurs, m’empêcher de faire le moindre pas, car, me dit-on, votre courroux s’étend au-dessus de moi ; eh bien ! messieurs, non seulement j’ai décidé de continuer à faire des pas, mais encore j’ai décidé de courir.
La Renommée, cette déesse présentement bien florissante, répand par toute la ville que je suis un fou. Sans doute est-ce cela qui vous retient ; je voudrais détruire en vous ce scrupule qui m’est profitable ; je puis vous assurer : je suis le contraire d’un fou et j’ai une conscience fort exacte de tout ce que je fais. Ce n’est pas être fou que de dire en toute circonstance la vérité ; la vérité est toujours bonne à dire, et singulièrement lorsqu’elle est sûre d’être châtiée. La somme de délectation que j’éprouve à vous dire directement : « TUEURS, VOUS ÊTES DES TUEURS » dépasse les délectations que vous aurez à me tuer.
Je voudrais être menacé avec précision. Et d'autre part, ce serait mal respecter l’ordre de l’assassinat, qui devient l’ordre coutumier de ces temps, que de contraindre les candidats à mon assassinat à fouiller toute la ville pour me trouver ; mon adresse actuelle, messieurs, est ignorée de presque tous ; la voici. Venez ! Je ne m’en irai pas ! Je laisserai même la porte ouverte. Vous m’y trouverez sans fatigue en ces heures très matinales où, jeannots lapins d’un nouveau genre, vous vous plaisez à commencer vos inédits ébats.
Messieurs, vous aurez été sans doute quelque peu surpris qu’en tête de cette lettre, je vous aie nommés : « Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine » ; il est peu probable que les singuliers citoyens français qui vous fréquentent soient à même de vous expliquer le sens de cette appellation ; je suis enclin à croire qu’ils ne doivent guère comprendre le français ; je dois donc perdre encore un peu de temps à vous préciser que cette appellation m’a été suggérée par la pesanteur bien connue de vos pas et le bruit également très connu de vos bottes.
Vous avez de singuliers arguments, messieurs, pour propager l’idée que votre race est l’excellente : ce sont des arguments de cuir. Vous ajouterai-je, messieurs, pour me tourner enfin vers cette Allemagne que vous prétendez représenter, que je ressens tous les jours une très grande pitié pour mon frère, le travailleur allemand en uniforme. Vous avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand ; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d’être assassiné à côté de lui.


Armand Robin, le 5 octobre 1943.



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mardi 10 mai 2011

Psychogeographie indoor (21)



1.

« Un alanguissement me vient, qui sera oublié dans une heure, mais qui ressemble beaucoup trop, hélas à ces choses que nous appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions tâcher de croire grandes et nobles. De tels effets sont pour nous donner la très effrayante preuve de la matière, rien que matière, dont nous sommes pétris, et du néant d'après... »

(Pierre Loti, Japonerie d'Automne)

Cédant à l’irrésistible retour du soleil, au discret piaillement de quelques volatiles précoces, cet après-midi je me suis permis de lire en quasi extérieur. J’ai saisi une « chaise de jardin », qui vierge de tout séant à supporter depuis bientôt six mois commençait à péricliter, et j’ai lu… Oh pas grand-chose ! trois essais vachards de Philippe Muray (trois assassinats sanguinolents un peu forcés), deux chroniques de Bernard Frank (deux faux panégyriques confortables) et quelques pages de l’Amica, América de Jean Giraudoux. Il y a trois jours j’avais laissé Giraudoux sur un quai new-yorkais avec l’atlantique et la France derrière lui. Un steamer fumant était encore un peu là et une fanfare fanfaronnait… Quelques phrases plus tard, la fumée et l’hélicon oublié, je retrouve Giraudoux en pleine Nouvelle-Angleterre, il y papillonne autour et sur un lac, la campagne est belle, les mots sont charmants avec cette pointe de désuet fantomal qui fait toute la différence. Giraudoux en encore en uniforme 14/18, l’Amérique est douce, en Europe on meurt beaucoup. L’américain y trépassera bientôt lui aussi, c’est le « vrai thème » de ce court récit de voyage…

Pour le reste, voilà la suite de mon faux journal à goût télégraphique, il y sera principalement question de météorologie et de livres, le reste ne me semble pas très important…


2 janvier.- Vague froideur. Sur les conseils de Michel Houellebecq, lu le Jeune Couple de Jean Louis Curtis. Disons que c’est un livre assez barthéso-péréco-debordien et que l’on y distingue, confusément, comment la « dictature de la marchandise » prend possession de tout ; comment même les choses manufacturées traficotent l’intime jusqu’à le faire exploser en plein vol (même le sentiment amoureux) . Légère tendance vieillotte soixante, quelque chose de Marie Claire Godard lisant l’Express. Curtis plante un peu toujours le même clou socio et on a parfois envie de lui crier « rate-toi un peu ! tape-toi un peu sur les doigts ! ». Bon, disons que ce n’est quand même pas si mal

Entamé le pavé Muray (ses Essais), peut-être du vieillot quatre vingt-dix qui s’ignore ?

3 janvier.- Froideur. Relu en partie le Gamiani du freluquet Musset. C’est l’un de ces ouvrages follement érotiques que l’on est censé lire d’une main, l’autre main pouvant être occupée par des tâches multiples et variées : saluer les voisins qui passent, « faire » les vitres, se curer l’appendice nasal, se curer les oreilles voire le nombril… bref un bon machin plein de mots licencieux pour les non-manchots qui aiment bien s’auto chatouiller.
Jeune, et déjà presque pubère, j’avais extirpé ce machin libidineux de l’enfer d’une bibliothèque pour tout dire quasi paternelle. J’avais trouvé cette lecture plutôt rigolote. Il faut dire qu’à l’époque j’étais déjà vaguement ambidextre. Je le suis encore à présent (presbyte aussi), mais je rigole beaucoup moins.

6 janvier.- Vent. Hausse sensible des températures. Adolescent mou et plus comateux qu’un lémurien en pleine sieste j’ai été radié à vie de la bibliothèque municipale de Lyon. Il faut dire que je n’avais pas rendu un livre sur le triangle des Bermudes en temps et en heure. Il faut même dire que j’avais échangé ce livre contre un demi-paquet de cigarettes (des Camel). Le type avec qui j’avais fait affaire était un être globalement biscornu. Un pré geek, fan de maquettes, qui portait des lunettes pleines de gras et qui cachait chez lui, sous le matelas, des revues pornographiques importées d’Espagne. En dehors de tout ça, l’olibrius était très bon en maths. Plus raide que la jambe en bois du capitaine crochet il lui arrivait parfois de tirer à la carabine à plombs sur les oiseaux environnants (et même, chose plus problématique, sur les passants !) C’était aussi un éminent kleptomane, capable de voler tout ce qui se présentait devant sa main experte : compas, porte-mine, équerre, double décimètre, scotch, anorak, disque de hard rock, revues pornographiques importées d’Espagne, livres sur l’astronomie, livres sur le modélisme, livres sur le triangle des Bermudes, veaux, vaches, cochons…

7 janvier.- Vent. Douceur relative. Je crois en l’homme lorsque je ne le vois pas. Loin de lui je crois en lui. Il m’arrive même de penser à lui (oui je pense parfois à ce gibbon gigotant dans sa cage). Loin de lui j’oublie ses grimaces, je rêve à ce qu’il pourrait être, je ne me souviens plus de ce qu’il est.

« Ou aveugle ou solitaire : il n’est pas d’autre état où l’on garde de la tendresse pour l’homme. »

Relu quelques poèmes du dénommé Rimbaud. Ils sont loin d’être surfaits.

10 janvier.- Beau temps, presque doux… Si je peux approuver et tamponner certaines des idées et thèses de Philippe Muray, je reste par contre méfiant devant leurs contours systématiques ; contours qui me semblent à l’usage souvent suspects (voire pire). C’est un bon polémiste, un bon critique littéraire (au beau style), mais il fait toujours mine de ne rien vendre tout en vendant quelque chose (de politique, de sournoisement politique). Ses suiveurs, nombreux et faibles, on le tort de me donner raison, tant de Muray ils n’ont gardé que le systématique et en aucun cas le talent.

15 janvier.- Douceur printanière. Stendhal, les Privilèges. Court bréviaire où l’ami Beyle recense vingt-trois « privilèges » tous plus croquignolets les uns que les autres : disparition de la douleur, invulnérabilité, omniscience… des napoléons d’or vous poussent dans les poches, les femmes tombent instantanément sous votre charme, le gibier sous votre fusil, et sous votre fourchette la viande est toujours bonne… Cette courte lecture est très agréable, l’on ne s’y ennuie jamais et l’ami Beyle est quand même assez drôle. (L’un des axiomes stendhaliens veut qu’il n’y ait jamais d’ennui, sinon…)

Le Savoir vivre et savoir s’habiller d’Eugène Marsan est très bien, exquis dans ses façons de décrire la politesse début de siècle (dernier). On y apprend comment soulever son chapeau, comment tendre une main et serrer une autre main, comment recevoir et être reçu, comment, et où, s’asseoir dans un fiacre ; toutes choses très utiles… (Marsan ce « Maurras en dentelle », membre du club des longues moustaches, ennemi de la vulgarité, chantre des bonnes manières… Il y a de la matière à triturer chez lui…)

16 janvier.- Beau temps doux. Entamé le Vin des rues de Robert Giraud. Très bon, pouetique, ivrognesque, argotique et tout. Avec une belle gueule d’atmosphère, ce genre-là. Et puis des psychogéographes qui s’ignorent, des psychogéographes qui partent à la chasse aux mégots, qui finissent au petit matin, domiciliés fixes, dans une chambre de bonne ou qui finissent vissés sur un banc avec un litron qui dépasse de la poche, une pute aveugle assise sur leur droite… des bons gars en somme. Et puis des nouvelles d’un monde perdu que l’on a l’âge d’avoir connu : cette odeur de javel sur le pavé, les poignées en cuir dans les transports en commun, les hygiaphones, les poinçonneurs, le vrai vin rouge et le tabac gris…

17 janvier.- Beau temps, froid en matinée. La main de l’un dans le rêve de l’autre. Le sommeil peut tirer des larmes à qui sait le regarder. Cet abandon, ce corps si docile, en sécession, cette respiration, ce souffle qui parle plus haut que la vie, ce rythme touchant et pacifique, sans haine, dans une confiance admirable où tout est livré, c’est l’inverse de la mort, où tout se retire dans un vide horrible où tout n’est plus qu’un dans une unicité abjecte ; l’unicité abjecte d’une enveloppe vide qui ne songe plus.

24 janvier.-  Semi-froideur Je n’ai cessé de bondir en lisant le court opuscule indigné de Stephane Hessel. J’ai bondi en poussant une multitude de petits cris : « mais qu’il est bête », « idiot ! », « vieux schnock ! »… Bon à la longue j’ai cessé de bondir, mes cris me sont restés coincés dans la gorge et je me suis dit à quoi bon… de toutes les façons qui suis-je pour critiquer un type si conséquent, un type si considérable et courageux, moi qui sous la moindre occupation aurait sans doute été plus discret et dégagé qu’autre chose ? Qui suis-je hein !? Bon quand même une simple constatation : l’indignation d’Hessel ne se conçoit que comme censément positive alors qu’il devait bien y avoir des nazis indignés, non ? Croire que les salauds sont toujours cyniques, voulant le mal alors qu’il y a tellement de salauds sincères, tellement de salauds persuadés de faire le bien, croire cela me paraît dangereux.
Quant à l’analogie entre les années 40 et « nos » années elle me semble si ce n’est dangereuse tout au moins oublieuse… Comparer totalitarisme et droite libérale (même la pire…) c’est faire fit de quelques détails importants : les cadavres d’un côté et la démocratie de l’autre… La démocratie au chacun devrait toujours avoir la bonne idée de faire triompher l’utile et le moins pire… (Il y a tellement de bulletins de vote indignés, qui ne servent qu’à conforter l’indignation, c’est souvent un problème…)


27 janvier.- Temps mou, sournoisement humide, vaguement froid. Humeur maussade, globalement démobilisée devant l’adversité. Lu le Carnet de M. du Paur de Paul Jean Toulet. Ce court opuscule est trouvable sur la « toile ». Il est rempli d' aphorismes, parfois faiblards et un peu faciles, souvent plus spirituels et frôlant le méchant… (De la misanthropie, beaucoup de misogynie…)
« On rencontre chez les personnes mûres un habile abandon, une commodité, on ne sait quoi qui insensiblement engage. Tels ces livres qu’a fatigués mainte lecture, mais qu’on retrouve avec plaisir : qui, d’eux-mêmes, s’ouvrent aux bonnes pages. »
Ah oui sinon ! Saviez-vous qu’en Inde la fiente des vaches sacrées tombe avec les étoiles ? Saviez-vous que la bouse verte des éléphants blancs forme une longue prairie où l’hindou aime à gambader ? Le saviez-vous ?

29 janvier.- N’ayant eu ni l’envie, encore moins le courage, de sortir en dehors de mon (chez) moi, je ne saurais vraiment dire s’il y faisait si froid que ça aujourd’hui. Ayant simplement entrouvert l’une de mes fenêtres j’ai tout de même ressenti quelque chose de glacial venant de cet extérieur problématique.

Entamé les Ombres Chinoises de Simon Leys. La queue de comète de la révolution culturelle. Orwell est déjà là, Coca Cola viendra plus tard. Disons que le tout est merveilleusement écrit, informé, instruit… Leys parle et analyse en passager clandestin, un passager clandestin caché dans la fameuse queue de comète évoquée plus haut ; cela ne manque pas de comique, d’ironie et d’acrobaties.


2.



1 février.- Froideur. Quelques flocons, humeur tout autant floconneuse. Entamant l’Inquiète Adolescence de Louis Chadourne, je me dis que, parfois, il n’y a rien de mieux que les « romans d’apprentissage. »

4 février.- Relative douceur. montée progressive des températures. Journée oiseuse où je suis resté plus oisif qu’un oiseau sans cerveau. Toujours La Chine de Leys… Renseigné sans être didactique, ironique, malicieux, très bon…
Toujours, mais moins, dans Muray et ses Essais. Muray juste dans l’essentiel, mais manichéen dans les détails. (Les détails sont pourtant importants.) Par exemple, cette haine justifiée de la « culture techno », de ses rassemblements moutonniers et de ses monômes zombiesques, n’est que la haine d’un type qui ignore un peu son sujet, un type qui finalement ne s’attaque qu’à des symptômes abâtardis aussi visibles et pénibles soient-il. Ainsi s’il ignore beaucoup Juan Atkins c’est qu’il en veut surtout beaucoup à Jack Lang…
Muray semble le plus souvent en auto combustion et prisonnier de ses thèses (cette marchandise dialectique qu’il tente de refourguer sans cesse et qui, à la longue, pose problème…).

7 février.- Beau temps printanier, hors de saison. D’une douceur qui nous sied parfaitement. La part prépondérante du labeur pose problème. Il faudrait pouvoir vivre sans cette concession « au monde ». (J’écris pouvoir, car vouloir me semble une évidence plus que tangible.)

Comprendre vraiment Mallarmé me semble une gageure. Renoncer me semble sage. Stéphane n’est que d’autre part. Un bouquet brandillant. Sa propre frondaison. Avec d’autres racines. Haut, très haut.

11 février.- Beau temps. Entamé L’inimitable Jeeves de P. G. Wodehouse. Est-il utile de préciser que c’est un livre délicieux ?
Pour le reste : Wodehouse et ses « aléas allemands », Wodehouse et ce grand retour du monde… un monde dont il n’attendait rien puisqu’il ne lui avait jamais demander l’ombre de quoi que ce soit.
(En 1939 il reste dans sa villa du Touquet laissant le monde batailler alentour. En 1940, coincé par son désengagement il est arrêté par les païens à flambeaux Allemands. On le déporte faiblement en Haute-Silésie . Il y fait un peu le mariole, amuse ses compagnons de détention, écrit quelques sketches comiques… Ces sketches sont réutilisés dans une émission de radio allemande destinée aux Américains. On se demande si Wodehouse est forcé ou pas de le les lire à l’antenne. On l’imagine, plutôt, ailleurs, peu concerné, voire amusé, par ce monde qui bataille. En Angleterre on ne rigole pas du tout, Wodehouse n’est qu’un traître, un collabo, il faut qu’il soit jugé et puni ; le monde cherche toujours réparation…
Wodehouse ne remettra plus les pieds au Royaume-Uni. Comble d’ironie, il se fera américain…)
Pourquoi faut-il que le monde nous en veuille autant ?

15 février.- Beau temps frais. Levé quatre heures du matin. À quatre heures de l’après-midi passé cinquante minutes dans une salle d’attente surpeuplée. Entre ces deux « quatre heures » soulevé une cinquantaine de téléviseurs, trente ordinateurs, quarante-cinq imprimantes, cinq réfrigérateurs et une bonne demi-douzaine de lave-linge. Pour en revenir à la salle d’attente bondée qui m’occupait plus haut, en plus du surpeuplement il y faisait une chaleur torride pour rien. Tout pour réveiller l’agoraphobe qui sommeil en moi.

16 février.- Beau temps presque doux. Si j’étais négatif, je dirais que cette journée ne m’a servi à rien. Comme je suis plus décevant que négatif, je dirais donc que cette journée m’a déçu (et pas qu’en bien).
J’aimais bien Nourissier (qui est mort) son goût engourdi, ses remontées pompidoliennes, cette perpétuelle gueule de bois qu’il cachait sous une belle barbe de barbon barbant. Un vrai faux petit romancier palimpseste, et barbu, sous son rond de serviette Drouant . De lui il faut lire les « romans soixante-dix », pompidoliens, les terribles derniers, alcoolisés, et surtout le très attachant À défaut de génie : une belle confession, un beau livre…

18 février.-  Froideur. Un peu chez Louis Chadourne et son Inquiète Adolescence, ses curés mielleux, ses amitiés particulières, cette froide humidité qui monte des dortoirs. Livre oublié, livre plein de grâce.

21 février.- Temps hivernal, sans plus. Dans les Stèles de Victor Segalen. On aurait tort de voir Segalen comme un bizarre féru de « chinoiseries universelles ». S’il est, à coup sûr, bizarre et un peu chinois il est aussi bien plus haut que sa simple excentricité, sur d’autres faîtes, dans un magnifique hors-là, dans l’exode et le désir de ce qui n’est pas soi ; c’est-à-dire beaucoup. Il faut aimer l’étrangeté, le mystère, de cette poésie coupante comme le mica, il faut aimer ce grand foufou de Segalen, c’est presque un ordre ! .
Et puis il y a cette fin, cette mort : la mort de Segalen. On retrouve son corps dans la forêt de Huelgoat. Il est posé sur une roche, au pied d’un arbre, un exemplaire (ouvert) d’Hamlet traîne à ses côtés… tout cela est très mystérieux. .

« Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms. »

24 février.- Froideur. Bruine glaciale. En 1928 Alexandre Vialatte publie son premier roman Battling le Ténébreux, il s’installe à Firminy (ce qui arrive à des gens très bien). Pourtant dès l’année suivante (1929 !) le voilà qui déménage encore et déjà ! vers Clermont-Ferrand cette fois-ci ! Bon dans cette localité humide (forcement humide) il avait trouvé une toute fraîche épouse, mais je ne sais pas si c’est une raison vraiment suffisante pour déménager aussi souvent !

25 février.- Temps frais en matinée. Un peu de vent puis de belles éclaircies. L’après-midi là j’ai cru distinguer un surprenant ciel bleu (et donc du soleil, l’un n’allant pas sans l’autre). Malheureusement, tout cela n’a pas duré et au moment où j’écris ces lignes le gris domine à nouveau.

« Je suis sans désir de retour, sans regrets, sans hâte et sans haleine. Je n’étouffe pas. Je ne gémis point. Je règne avec douceur et mon palais noir est plaisant. »

« Hélas ! oh hélas ! Les contours ne s’enferment plus ; les coins se heurtent et les creux tintent le vide : est-ce là le dépositaire choisi ? A-t-il perdu la forme de mon âme ?
Plutôt, est-ce mon âme dont la forme a gauchi ? »

Pour le reste si je suis encore chez Segalen, je suis aussi toujours chez Chadourne, un peu dans Muray et j’entame le désert de Loti…

27 février.- Froideur. Pour autant que je me souvienne, voilà la liste des liquides que j’ai partagés et ingurgités hier soir : 1664. Cerdon, Pinot Gris, Mâcon rouge, Rhum de Mayotte (3 fois, une fois de trop). Et voilà la liste des choses que j’ai ingurgitées ce matin : Efferalgan (3 fois), Coca Zero (sans gaz)
Un peu ennuyé par le désert de Loti. Il est possible que mon problème avec toutes les histoires de désert (Lawrence, le Clézio, Rommel…) soit plus profond que je ne le présuppose. Peut-être ce grand vide ?

28 février.- Froid. Concédant au modernisme le plus échevelé qui soit j’ai fait l’acquisition d’un ebook-reader ! Comble d’ironie cet appareil m’a permis de lire une multitude d’auteurs plus oubliés les uns que les autres : Charles Du Bos, André Lafon, Eugène Marsan, Ramón Gómez de la Serna, Hugues Rebell, Louis Chadourne, Georges Duhamel, Henri de Regnier… En somme, la technologie au service du désuet !



3.



5 mars.- Beau temps. Loti et quelques splendeurs sinaïques. On ne s’ennuie pas trop, enfin moins que chez Lawrence. Il y a de la neige pas loin du sable, et puis des fulgurances, des fulgurances que voulez-vous

10 mars.- Beau temps, assez doux. Cela ne va pas durer, je sens déjà la fraîcheur tomber.
Entamé les Échantillons de Ramón Gómez de la Serna. traduit par Larbaud, pour l’instant très bien, très cosmopolite, européen et moderne (début de siècle dernier).

12 mars.- Temps gris. Toujours chez De la Serna. Ses greguerias leur goût Pessoa, Walser aussi un peu, celui du crayon.

Les dysfonctionnements ayant remplacés la malchance il nous faudra trouver des coupables. Tremblement de terre, tsunami, centrales nucléaires chancelantes, le Japon n’est pas au mieux. Je me demande s’il y aura des coupables à trouver en tous les cas le dysfonctionnement est grand.

15 mars.- Temps gris, parfois pluvieux. Cette promesse de printemps n’était donc qu’une promesse. Séisme japonais. Seins de Ramon Gomez de la Serna.
En guise d’autre lecture je regarde Jouhandeau chez Pivot. Il est si mignon avec sa toque en fourrure

18 mars.- Soleil, pluie, vent, froideur, douceur, fraîcheur… Le tout dans la même journée. J’entame le En Amérique de Laurent Chalumeau. J’ai bien été incapable de comprendre la préface concoctée par une certaine Virginie Despentes son « idiome » wok au ton brinquebalant m’étant totalement inconnu. Pour le reste et la suite, il faut savoir que jeune et arpentant le Rock & Folk historique, je sautais scrupuleusement tous les articles de Chalumeau n’y voyant que de lourdes élucubrations à la va-comme-je-te-springstine. Le fait de le lire trente ans plus tard, en spicilège de surcroît, n’en est que plus intrigant. Suis-je devenu springstinien à l’insu de mon plein gras ! vieux, chauve et springstinien ?

19 mars.- Temps variable néanmoins sans giboulées. Que font les giboulées ? Rien, journée molle, flasque comme les basses montres bracelet de l’escroc Dali. Toujours dans le Chalumeau, il n’est pas si mauvais que ça.

Ici et là on s’étonne que le japonais sache mourir dignement et en silence. Évidemment, les autres font semblant de souffrir à sa place et c’est comme si le japonais n’existait plus.

20 mars.- Beau temps, enfin me semble-t-il. Bu pas mal hier soir. De la vodka comme ça au débotté. Ce matin j’avais les sinus dans les talons. Toujours dans le Chalumeau, le Chalumeau est bien bon. Le sud, ses rednecks, Memphis, un pénitencier, le swamp, Jerry Lee Lewis et son cousin prédicateur… le croquignolet rode.

21 mars.- Beau temps, soleil. Ayant pris la curieuse habitude de lire trois pages de Stéphane Mallarmé après ma journée de labeur je me demande si cette coutume n’est pas un peu « singulière ». Je me demande également si les phrases que je suis en train d’écrire (et que vous ne lirez jamais) ne sont pas un peu elles aussi singulières… Singulières, bancales et avec des mots assez peu à leur place. Bref, tout cela est compliqué et j’ai le sentiment que si je tourne à vide je tourne à vide curieusement.
Fini les Échantillons de Ramón Gómez de la Serna. Je dirai que le spicilège est assez disparate, oscillant entre le très bon et le moyen. Bonne traduction de Larbaud (enfin, je suppose).

25 mars.- Temps magnifique. Ciel IKB, quasi-tiédeur. Je picore à l’alternat entre les histoires naturelles du terrible Buffon et le bovarysme de Jules de Gaultier, j’en suis ravi. A priori rien pour relier les deux, un mince fil, le mince fil de l’entomologie, mais il est bien là.

26 mars.- Beau temps. Chalumeau est très bien chez les navajos, enfin je peux me permettre d’écrire qu’il est très bien, car j’ai arpenté les mêmes lieux que lui : ce petit motel à Page (Arizona), Window Rock ce trou dans la montagne et cette eau de feu autour, les canyons de Bryce et Chelly, cette ferme tapie au fond de Chelly ; j’ai vu tout ça et Chalumeau en parle très bien.

27 mars.- Retour d’humidité. Pluie. Radiateur fuyant. Amica América. À bord d’un beau steamer Giraudoux traverse l’atlantique. Son sillage est quelque peu mystérieux. Sur le pont on croise Bergson, on discute, on philosophe, presque… L’atlantique oubliée, New York là, ce n’est pas la ville de Morand qui se dresse, c’est celle de Céline, celle des blocs et de l’immigration. Giraudoux est encore en uniforme 14/18, l’Amérique vient de déclarer la guerre à l’Allemagne, il y a un banquet qui semble fêter tout ça… Pour l’instant le livre est très bien, garni d’illustrations délicieuses…

1 avril.- Faux beau temps. Nuages, mais douceur. En cherchant quelque chose de Jean Paul (Richter) qui ne soit pas trahi par Germaine (de Staël) j’ai trouvé une traduction de Titan par le bien improbable Philarète Chasles. Je ne sais pas si je vais me risquer à feuilleter tout ça. Philarète me paraît un peu suspect, il a été éduqué dans un Prytanée national militaire ce qui en soit le fait basculer de facto du côté de la raideur et du napoléonisme primaire… D’un autre côté, je vois que Philarète une fois sorti de son Prytanée a bel et bien scribouillé dans la Revue des deux Mondes… alors bon, quoi j’hésite… Peut-être que concernant Jean Paul (Richter) je vais me contenter du Choix de Rêves disponible chez José Corti. Le spicilège est traduit par Albert Béguin (un gage de qualité) et il me semble « intuitivement » moins risqué de lecture.

To be continued...

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samedi 7 mai 2011

Bill Callahan - Apocalypse (2011)



Sept titres, rien de plus, rien de moins. Ce disque est aussi beau que le Sometimes I Wish We Were an Eagle de l’année dernière, il y a peut être moins de chansons évidentes dedans, mais je ne pense pas que cela soit un problème. Callahan semble avoir trouvé sa formule : un narrateur, ému, parfois ironique, une voix placidement encaissée, des chansons tranquilles comme suspendues au bout de belles cordes en nylon… Enfin des chansons tranquilles s’il n’y avait pas ce machin hypnotique qu’est America ! America (!) c’est l’Amérique et ses marines chantants — Kris Kristofferson, Mickey Newbury ou George Jones — c’est l’Amérique un peu partout, au Vietnam, en Irak ou au Pakistan, cette diatribe en forme de faux blues est très bien, bancale, grinçante, politique sans être ostentatoire, chafouine dans le bon sens. Pour en revenir au calme apparent, l’Amérique c’est aussi l’Amérique du Big Bend National Park (la pochette de ce disque) ce pays encore un peu indompté, avec ses héros… ses mythes… sa nature… « un pays où les montagnes se prosternent, comme un ballet dans le soleil du matin ». Pour faire court, disons que c’est l’Amérique qu’il nous faut aimer parce c’est l’Amérique qui n’est pas ailleurs... Pour le reste, au-delà du « politique », du panthéisme, il y a cette dernière chanson, One Fine Morning, un genre de Sweet Jane campagnard sans saxophone où l’amour de la nature remplacerait les allusions sexuelles de l’affreux citadin Reed. Pour le reste et pour l’essentiel il y a surtout l’intime, l’universel plus que l’Amérique, les fils de la « vie vécue » qui remontent dans les deux plus belles chansons de ce disque, Baby' s Breath, et Riding for the Feeling, cette dernière, une valse confessionnelle magnifique, forcement magnifique, est certainement la plus belle chanson de l’année : « Il n'est jamais facile de dire au revoir » un bel adieu planté au milieu de ce beau disque qui sait ne pas être trop long.

P.-S. Pour mieux achever son Apocalypse Callahan récite en boucle un bien sibyllin « DC450 » qui n’est rien d’autre que le numéro de cet album au catalogue de Drag City… On dira que Callahan   n’est pas dupe et que cette soudaine distance ne nous gêne en rien, bien au contraire.



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