vendredi 28 mai 2010

Codeine - Frigid Stars (1991)



Les journées sont bien longues, mais ce n'est pas une raison pour confier leur exécution à un seul guillotineur. Par exemple, on peut utiliser la musique comme bourreau : elle « raccourcit » très bien. Il suffit de bien choisir sa musique, les ressources des musiques sombres, lugubres et déprimantes me semblent inépuisables, elles possèdent un sortilège que n'ont point les musiques allègres : celui de nous rendre plus tendre, plus aimant, plus aimé que nous ne sommes puisque plus facilement délectés par des pensées funèbres ; ces musiques sinistres n'exigeant aucun effort de nous elles souffrent à notre place. C'est un dissolvant qui ne laisse rien de nous et ne nous laisse rien.
Pour une déprime un peu poseuse, vous pouvez par exemple très bien écouter Godspeed You! Black Emperor, vous verrez que le disque souffre très bien à votre place, vous pourrez même accompagner votre écoute d'une lecture bien déprimante, je ne sais pas moi Mars de Fritz Zorn par exemple… Pour une vraie, une profonde déprime, une déprime ontologique, vous pouvez mêler vos larmes à celles de Robert Wyatt , vous noyer avec lui dans Rock Bottom, c'est un grand disque désespéré, mais plein d'espoir… Pour une fausse vraie déprime, vous pouvez retourner dans le No One Cares de Sinatra ; on n’est jamais déçu par ce disque, il vous rend presque heureux d'être déprimé … Pour une déprime sentimentale carabinée, vous pouvez écouter le beau disque que Sybille Baier à enregistré en 1972, c'était entre deux Wim Wenders gris, dans une époque bien terne… Si vous vous limitez à la musique populaire et à ses ersatz il est bien évident que Lou Reed et son sinistre Berlin (Coney Island Baby est bien meilleur) sont faits pour vous , il y a aussi le Music for a New Society de son faux frère maudit John Cale. Les vieux adolescents mous amateurs de coquillettes se retrouveront certainement dans la cotonneuse pornographie phonographique de Robert Smith, ce n'est pas grand-chose, mais c'est assez joli. Les vieux adolescents lugubres retourneront incessamment dans les plâtres étouffés de Joy Division, ils réécouteront Closer et ils laisseront une nouvelle fois Ian Curtis souffrir à leur place. Pourtant, Closer est un vrai-faux disque désespéré il y a de la lumière à la fin…

Tiens en prenant un exemple moins évident il fut un temps ou j'aimais écouter Codeine et notamment leur premier album Frigid Stars. J'étais encore perclus de mollesse post adolescente encore embuée par la bêtise de mon âge. Je m'étendais l'air hagard sur un lit « pas fait », je regardais le plafond tout en ressassant mes divers déboires sentimentaux . Je me laissais couler dans cette musique sans me rendre compte que c'est elle qui se noyait, j'étais bien bête. Aujourd'hui je n'écoute plus trop Codeine, d'ailleurs je ne sais pas si je ne suis pas le seul à ne plus trop écouter Codeine, c'est un groupe un peu oublié, ses membres ont beau avoir inventé sans le savoir un genre: le slowcore, ils n'ont sorti que deux disques et ont vite disparu de la circulation ; il y a bien un bon album du batteur/guitariste Chris Brokaw mais rien d'autre, ou presque…
Si mes souvenirs ne me trahissent pas, Frigid Stars était un disque lourd et endormi, un disque qui semblait vouloir s'écrouler en permanence, mais qui bizarrement ne s'écroulait jamais vraiment ; d’où cette étrange tension et ce suspens permanent : y aura-t-il catastrophe ou n'y aura-t-il pas catastrophe ?
Tout commençait par D, une vraie grande chanson, un classique dépressif plein de découragement, un genre de chef-d'œuvre asthénique qui laissait un goût de cendre dans la bouche. Le reste n'était qu'une suite de déclinaison de cette « ouverture clé », on y retrouvait de la colère glacée , de la frustration contenue des moments comme en équilibre au bord d'une éventuelle dégringolade. Les mots sinistres flirtaient avec le morbide pendant que les musiciens souffraient froidement. Un disque idéal pour ressasser et pour rouvrir des plaies qui n'avaient jamais été ouvertes, un disque qui vous attrapait avec ses grandes pattes molles puis vous avalait, vous nettoyait dans sa « machine » intérieure, pour mieux ensuite vous expulser comme lavé, presque vierge de tout surmoi lugubre ; bref un disque idéal pour un jeune adulte doutant-douteux. Aujourd'hui je suis plus vieux et c'est le « détachement bakerien » qui me ferait plutôt pleurer, que voulez-vous j'ai plus de bonnes raisons pour me donner envie de pleurer. Enfin que tout cela ne vous empêche pas d'écouter ce Frigid Stars il est toujours très bien, et puis vous êtes peut-être jeunes après tout...

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dimanche 23 mai 2010

No comments - N°38



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mardi 18 mai 2010

Chambre Verte - Ian Curtis



Two missing boys ...

« Ses Morts possédaient maintenant quelque chose qui était irrévocablement à eux, et il aimait penser qu'ils pourraient parfois devenir les Morts des autres, tout comme les Morts des autres pourraient être invoqués dans le cadre du rituel qu'il avait créé. Tous ceux qui s'agenouilleraient sur le tapis qu'il avait fait étendre participeraient à l'esprit de son culte. Chacune de ces lumières avait pour lui un nom, et de temps à autre s'allumait une nouvelle flamme. Sa croyance essentielle était qu'il y aurait toujours place pour Eux tous. Les fidèles qui passaient ou s'arrêtaient ne voyaient là que le plus resplendissant des autels, soudain ranimé, devant lequel un homme d'un certain âge, visiblement fasciné, se tenait souvent assis, plongé dans une rêverie ou un demi-sommeil. Mais une part du bonheur que ce lieu procurait à cet adorateur mystérieux et fantasque venait de ce qu'il y retrouvait les années de sa vie écoulée, les liens, les affections, les luttes, les échecs, les conquêtes... »

(Henry James, L'Autel des morts)

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samedi 15 mai 2010

Psychogeographie indoor (16)



1.
Le désuet remonte à la plus haute antiquité, déjà certains philosophes romains, entre deux beuveries, trouvaient que leurs illustres prédécesseurs grecs étaient quand même un peu désuets : « que voulez-vous ce Socrate ce Platon cet Aristote, ils sont vieillots, non ? » En fait, le désuet semble exister depuis l'origine des temps, Eve ne trouvait-elle pas Adam désuet ? Adam ne trouvait-il pas Eve désuète ? On ne sait pas qui des deux aura été désuet, ou désuète, le premier. Au même instant, simultanément dirai-je, un serpent louvoyant se demandait instinctivement (les serpents ne pensent pas) si les dinosaures qui l'avaient précédé (le serpent est darwinien) n'étaient quand même pas un peu désuets : « Voyez-vous ces diplodocus sont si peu agiles, ces brontosaures si peu louvoyant, ces bestioles si peu évoluées et tellement barbares !» Au vu de l'évolution des espèces, le désuet existe donc bel et bien... Je n'aborderai pas ici les rapports entre désuet et religieux, il y a trop de matière, trop de risques. Pour ce qui est des sciences je me contenterai de l'astronomie ; astronomiquement parlant il n'y a que du désuet, lumière et vitesse mêlée rendant tout désuet de facto. L'astronome futé vous prouvera que le trou noir n'est qu'un trou de modernité qui, cocasse paradoxe, pourrait bien être éventuellement, c'est bien possible, l'origine de tout (un « trou noir » comme big bang originel). Ainsi, il vous confirmera aussi que l'origine et le but sont la même chose, que l'univers est courbe, et que donc la modernité n'est jamais que cachée devant le désuet....

Tout ça pour vous dire qu'il y a du désuet chez moi, et beaucoup dans ma bibliothèque : la littérature est pleine de désuet ; du désuet que les partisans du moderne n'imaginent même pas : Homère, Dante, Cervantès, Proust, Breton, mais aussi, et surtout du désuet que tout le monde trouve désuet, Giraudoux par exemple ! Ah Giraudoux ! Son théâtre remonte à la plus haute antiquité ! Ne parlons pas de ses romans : surannés, flapis, rabougris, sentant l'humus...

Giraudoux est donc désuet, on ne le lit plus ; il y a bien d'autres choses à lire. Et puis en plus d'être désuet, il est suspect : pétainiste, vichyste, presque collabo... bref, il n'y a rien à attendre de lui ! Un écrivain chanci pour une époque moisie ; oublions tout ça, enterrons tout ça... Ce n'est pas si simple, selon Claude Roy et Aragon, Giraudoux, résistant, aurait été tué, empoisonné, par la Gestapo... vous voilà rassurés ? Un peu ? Pour le reste, déterrons un livre au hasard : les Aventures de Jérôme Bardini par exemple... Lisons-le vraiment, par vraiment j'entends qu'il ne faut pas le lâcher toutes les quatre pages, ni le lire en quinze jours qu'il faut être avec et ne rien faire d'autre que de le lire... Si vous ne parvenez pas à entrer, si vous êtes rebuté par la préciosité, par les gongorismes de Giraudoux, laissez vous happer par son flux, par le rythme, par la musique de ses phrases... Voilà vous y êtes ! Enfin ! Voyez cette douceur, ce raffinement, ce charme... Voyez cette nature, ces êtres fluctuants, ces conversations avec le ciel, la pure légèreté qui s'échappe de ces pages... Voyez le plaisir d'écrire ! Et puis, entendez ces choses qui ne pourront que vous « pincer » : chez Giraudoux on se suicide parce que la vie est trop belle, on se sépare parce que l'on s'aime trop... Si l'on n'admet pas de pareilles solutions, où seraient les vérités musicales ?



2.



Tiens j'aime aussi beaucoup Luc Dietrich, il était presque moderne, proche du grand Jeu et de René Daumal, « sponsorisé » par Gurdjieff, tout ça... A présent on regarde ses livres de travers, on les trouve naïfs, trop sincères, vieillots, presque des livres pour vieux hippies défroqués, ils sont passés du côté du désuet. Pourtant, il faut les lire, toujours les lire, ils sont encore magnifiques, simples, enfantins. Je n'ai ni le temps ni le souffle pour vous en parler vraiment, mais lisez Le Bonheur des Tristes et L'Apprentissage de la Ville, vous m'en direz des nouvelles. Sachez seulement, pour l'anecdote, que Luc Dietrich ne dormait jamais vraiment, il ne s'éveillait jamais vraiment non plus. Il lui arrivait seulement de sommeiller debout les yeux grand ouverts tout en vaquant à ses occupations quotidiennes. Ainsi, on pouvait le voir avancer dans le monde avec des gestes de nageur et des pas de somnambule. Il n'avait pas à chercher un quelconque état poétique, il lui venait naturellement. Dietrich était écrivain par défaut c'était surtout, un voleur, un drogué,un proxénète candide, un homme de la rue... on imagine sans peine que ses divers « états poétiques » lui apportaient plus d'inconvénients que d'avantages ; la rue est pleine de dangers pour qui subit la douce vérité du rêve et de la narcolepsie réunis.

« Je veux descendre tout entier dans ma phrase. Je voudrais m’y couler comme dans la mer. Je voudrais y crier avec ma bouche. Je voudrais que ma main sorte des lignes. Je voudrais communiquer une telle chaleur que celui qui me lira sentira la force de mon sang, la vie de mon sang. »

3.


Ah oui ! j'oubliais ! Afin de mieux oublier les nombreux inconvénients de son inopportune existence saviez-vous que le très sceptique Émile Cioran avait pris l’habitude de bricoler ? Il était, par exemple et selon mes informateurs, un excellent « plombier amateur » qui se réjouissait plus qu’à son tour devant un robinet récalcitrant. Très absorbé par ses tâches réparatrices on pouvait le voir successivement badiner sous les gouttes, glousser face au tartre, s'esclaffer devant un siphon guttural ! Il oubliait alors toutes les nuits blanches sans fin qu'il passait dans des chambres de bonnes sans fenêtres. Il oubliait aussi sa Roumanie natale, la patibulaire « garde de fer » ses compromettants penchants de jeunesses ; cet amour pour le sinistre peintre raté Hitler, cette antipathie notoire envers les juifs... il oubliait qu'il faut vivre et que vivre ne rime à rien... Bref Émile oubliait tout en grand, et puis un jour Alzheimer a remplacé la plomberie. Il n'y a plus rien eu, même pas un plombier roumain amnésique, rien, nada, nothing, rideau...
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vendredi 14 mai 2010

No comments - N°37



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dimanche 9 mai 2010

Rose Melberg - Cast Away The Clouds (2006)



La lumière manque, dommage pour un mois de mai, ce devrait presque être l'été, mais là non le ciel reste désespérément plombé, ont pourrait juste espérer la lumière économe d'un ciel flandrien, un ciel à la Vermeer , mais même pas, rien, nada, du gris, rien que du gris... Il serait bien extraordinaire que des milliers d’événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite, mais il y a cependant certaines choses qui ne passent pas, cette météo problématique par exemple. L’homme n'obéit qu'à l'univers, et là l'univers nous intime l'ordre d'être tristounet... oh nous essayons bien de lutter contre tout ça, contre l'univers, contre le tristounet, nous cherchons le bleu derrière le gris, j'ai même fait l'effort de chercher le soleil, là où il se trouve habituellement : en Crête, je n'ai trouvé qu'un vent mauvais, une faible lueur cachée derrière de gros cumulus anthracites, c'était entre d'autres nuages, des nuages de cendres. La seule lumière que j'ai trouvée là-bas en Crête c'est la lumière de la musique que j'avais emmenée avec moi, deux trois choses que je n'évoquerai pas, elles doivent rester secrètes, ce disque de Rose Melberg, un beau disque...

Je ne sais pas si vous connaissez Rose Melberg, c'est une fille de Sacramento un peu boulotte qui chantait et jouait chez les Tiger Trap, les Softies deux groupes indie-pop charmants (mais limités par leur charme) Rose s'est ensuite affinée, a publié en dix ans trois disques magnifiques, c'est son deuxième Cast Away the Clouds que j'ai emmené en Crête avec moi. C'est un disque tellement personnel qu'en l'écoutant vous pourriez avoir l'impression d'être assis sur un nuage à côté de son auteur. Un cadre intime et doux pour des choses très simples : une guitare acoustique, quelques touches de piano, une flûte, des chœurs occasionnels et puis des chansons d'amour tristes, de la douceur sur des cœurs brisés, mais jamais de larmoyant, pas trop de « joli tristounet », le disque d'une fille qui commence à grandir, qui coupe dans la brume de sa vie quotidienne et frappe là où ça compte. Vous pouvez l'écouter à votre tour, où vous voulez, sous les nuages, face au soleil, enfin si vous parvenez à trouver un peu de soleil, j'ai des doutes.

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vendredi 7 mai 2010

Steve Young - Rock Salt and Nails (1969)



Oublions les Eagles qui un jour se permettront une reprise de Steve Young en plein milieu de la route, oublions beaucoup de choses ; il faut oublier toujours et encore…Une fois l’oubli céans regardons le disque supposé nous occuper se démêler ; singulièrement regardons qui peut bien le faire tourner ce disque. Outre Steve Young - c’est son disque à lui, son premier – il y a Gram Parsons à l’orgue, Gene Clark à l’harmonica, Chris Ethridge à la basse… moi-même nulle part… Une belle congrégation égarée dans les buissons. Ecoutons à présent ce qui se trame , ce bruit sourd qui tourne sous les fagots… un bon disque hâbleur devant les stetson(s), circonspect face à la doxa country dominante… oh ! pas le plus beau de ce ramage sauvageon vite baptisé Outlaw country par les catalogueurs assermentés du secteur, pas le plus beau disque du monde non plus, mais un bon disque… oui oui un bon disque…
Le souvenir des yodlers (Coyote) une courte angoisse (Kenny's Song) un beau bruit qui monte des marais, une belle voix qui tourne dans les roseaux qui gémit contre les promontoires de boue, le corps fuyant des eaux glissantes ; quelque chose du râga, l’ascendant et le descendant de la voix (Coyote toujours) et puis sur la fin cette merveille labellisée Hank Williams (My Sweet Love Ain't Around) , mon doux amour … avec un Gene Clark sans guitare espagnole mais avec son plus magnifique harmonica.

Question disque le second de Steve Young Seven Bridges Road sera encore meilleur, question nœud dans l’estomac, et larmes contenues, Steve Young sera surtout au menu de Heartworn Highways, le plus beau western en creux du monde… dans les vapeurs d'eau-de-vie sur le côté de Townes Van Zandt et de Guy Clark, il y a de pires compagnons de nuées.



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lundi 3 mai 2010

Remake / Remodel N°14



« Ma langue est poétique, est naturelle, est sonore, est bruitée, est féconde, est douce, est inondée de soleil, ma langue a des sons d’herbes et d’été, les herbes sont sonores, l’été est sonore d’herbes, l’herbe bruit dans ma langue, l’herbe sèche de l’été, en été, l’herbe sèche est bruyante, bruisse et cingle, ce sont les herbes, les bruits viennent de l’herbe, ce sont des bruits d’herbes sèches, ma langue a les bruits sonores des herbes desséchées de l’été, les bruits répétitifs, incessants, les bruits de ma langue ne cessent pas, cinglent et se répètent, et se dessèchent au soleil, le soleil sèche les herbes, les herbes bruissent, sifflent et cinglent, ma langue sèche, siffle, cingle, ma langue sonore, ma langue herbeuse, ma langue de sons herbeux, ma langue d’herbes qui sèchent, qui sont sonores, sonne, musicale, ensoleillée, sèche, ma langue est poétique, est sèche, crépite tout l’après-midi, depuis le lever du soleil, tout l’après-midi de cet été... »



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